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18 novembre 2025 ~ 0 Commentaire

Messe (OF)

quenelle

Messe pour Philippe Pétain à Verdun : une enquête ouverte pour contestation de crime contre l’humanité

Le parquet a indiqué, ce lundi 17 novembre, qu’une enquête a été ouverte pour contestation de crime contre l’humanité à l’encontre du président de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, Jacques Boncompain, à la suite d’une messe dite à Verdun (Meuse), samedi

Une enquête a été ouverte pour contestation de crime contre l’humanité à l’encontre du président de l’Association pour défendre la mémoire du maréchal Pétain, à la suite d’une messe dite samedi 15 novembre 2025, à Verdun, a indiqué ce lundi le parquet.

Une plainte contre Jacques Boncompain

Elle vise notamment le président de l’association, Jacques Boncompain, qui s’était exprimé à la sortie de l’église, estimant que Philippe Pétain avait été « le premier résistant de France ».

L’enquête a été ouverte pour « contestation publique de l’existence de crime contre l’humanité commis durant la Seconde guerre mondiale » ainsi que pour « tenue d’une réunion politique dans un local servant habituellement à l’exercice d’un culte », a précisé Delphine Moncuit, procureure de la République de Verdun, dans un courriel adressé à l’AFP.

Le préfet de la Meuse, Xavier Delarue, avait annoncé porter plainte contre ces propos révisionnistes tenus en marge de l’hommage qui a attiré une poignée de fidèles face à une centaine de manifestants. « Un tout petit nombre » de personnes, « une vingtaine au maximum », a assisté à une messe hommage en l’église Saint-Jean-Baptiste, a déclaré le préfet.

Condamnation du ministre de l’Intérieur

Le ministre de l’Intérieur, Laurent Nuñez, a jugé ces propos « contraires à notre mémoire collective » et condamné fermement sur le réseau X « toute tentative de réhabilitation d’une figure liée à la collaboration et à l’oppression ».

Le président du Conseil représentatif des institutions juives de France (Crif), Yonathan Arfi, a qualifié cette messe d’« injure à la mémoire des 76 000 déportés juifs de France, que les collaborateurs zélés du régime de Vichy ont livrés aux nazis ».

Surnommé « le vainqueur de Verdun », Philippe Pétain devint général pendant la Première Guerre mondiale puis maréchal lors de l’armistice, avant de prendre en 1940 la tête du régime de Vichy qui collabora avec l’Allemagne nazie. Il a été frappé d’indignité nationale en 1945, a perdu ses grades dans l’armée et a été condamné à mort, une peine commuée en prison à vie.

17/11/2025 
https://www.ouest-france.fr/
Note:
Toute l’argumentation de gens comme Zemmour, pour blanchir Pétain,c’est de dire « Oui il a livré les juifs étrangers, mais faisant cela il a sauvé les juifs français. Ce qui est faux, des milliers d’enfants juifs, en particulier, ont été raflés par la police française.

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01 septembre 2025 ~ 0 Commentaire

Marxistes et religion, hier et aujourd’hui (Inprecor)

 

Marxistes et religion, hier et aujourd’hui (Inprecor) dans Histoire
© Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas.

 

1. L’attitude théorique (« philosophique ») du marxisme classique en matière de religion combine trois dimensions complémentaires, que l’on trouve déjà en germe dans l’Introduction à De la critique de la philosophie du droit de Hegel du jeune Marx (1843-1844) :

d’abord, une critique de la religion, en tant que facteur d’ aliénation . L’être humain attribue à la divinité la responsabilité d’un sort qui ne lui doit rien (« L’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. ») ; il s’astreint à respecter des obligations et interdits qui, souvent, entravent son épanouissement ; il se soumet volontairement à des autorités religieuses dont la légitimité se fonde soit sur le fantasme de leur rapport privilégié au divin, soit sur leur spécialisation dans la connaissance du corpus religieux.

ensuite, une critique des doctrines sociales et politiques des religions. Les religions sont des survivances idéologiques d’époques révolues depuis fort longtemps : la religion est « fausse conscience du monde » ; elle l’est d’autant plus que le monde change. Nées dans des sociétés précapitalistes, les religions ont pu connaître – à l’instar de la Réforme protestante dans l’histoire du christianisme – des aggiornamentos, qui restent forcément partiels et limitées dès lors qu’une religion vénère des « écritures saintes ».

mais aussi, une « compréhension » (au sens wébérien) du rôle psychologique que peut jouer la croyance religieuse pour les damné/es de la terre. « La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. C’est l’opium du peuple. »

Ces trois considérants débouchent, au regard du marxisme classique, sur une seule et même conclusion énoncée par le jeune Marx : « Le dépassement ( Aufhebung ) de la religion en tant que bonheur illusoire du peuple est l’exigence de son véritable bonheur. Exiger qu’il soit renoncé aux illusions sur sa condition, c’est exiger qu’il soit renoncé aune condition qui a besoin d’illusions. La critique de la religion est donc, en germe , la critique de cette vallée de larmes, dont la religion est l’auréole . »

2. Pour autant, le marxisme classique n’a pas posé la suppression de la religion comme condition nécessaire et préalable de l’émancipation sociale (le propos du jeune Marx pourrait se lire : afin de pouvoir surmonter les illusions, il faut d’abord mettre fin à la « condition qui a besoin d’illusions »). En tout état de cause, tout comme pour l’État, pourrait-on dire, il ne s’agit pas d’abolir la religion, mais de créer les conditions de son extinction. Il n’est pas question de prohiber « l’opium du peuple », et encore moins d’en réprimer les consommateurs. Il s’agit seulement de mettre fin aux rapports privilégiés qu’entretiennent ceux qui en font commerce avec le pouvoir politique, afin de réduire son emprise sur les esprits.

Trois niveaux d’attitude sont ici à considérer :

• Le marxisme classique, celui des fondateurs, n’a pas requis l’inscription de l’athéisme au programme des mouvements sociaux. Au contraire, dans sa critique du programme des émigrés blanquistes de la Commune (1874), Engels a raillé leur prétention d’abolir la religion par décret. Sa perspicacité a été entièrement confirmée par les expériences du XXe siècle, comme lorsqu’il soutenait que « les persécutions sont le meilleur moyen d’affermir des convictions indésirables » et que « le seul service que l’on puisse rendre encore, de nos jours, à Dieu est de proclamer l’athéisme un symbole de foi coercitif ».

• La laïcité républicaine, c’est-à-dire la séparation de la religion et de l’État, est, en revanche, un objectif nécessaire et imprescriptible, qui faisait déjà partie du programme de la démocratie bourgeoise radicale. Mais là aussi, il importe de ne pas confondre séparation et prohibition, même en ce qui concerne l’enseignement. Dans ses commentaires critiques sur le programme d’Erfurt de la social-démocratie allemande (1891), Engels proposait la formulation suivante : « Séparation complète de l’Église et de l’État. Toutes les communautés religieuses sans exception seront traitées par l’État comme des sociétés privées. Elles perdent toute subvention provenant des deniers publics et toute influence sur les écoles publiques. » Puis il ajoutait entre parenthèses ce commentaire : « On ne peut tout de même pas leur défendre de fonder, par leurs propres moyens, des écoles, qui leur appartiennent en propre, et d’y enseigner leurs bêtises ! »

• Le parti ouvrier doit en même temps combattre idéologiquement l’influence de la religion. Dans le texte de 1873, Engels se félicitait du fait que la majorité des militants ouvriers socialistes allemands était gagnée à l’athéisme, et suggérait de diffuser la littérature matérialiste française du XVIIIe siècle afin d’en convaincre le plus grand nombre.

Dans sa critique du programme de Gotha du parti ouvrier allemand (1875), Marx expliquait que la liberté privée en matière de croyance et de culte doit être définie uniquement comme rejet de l’ingérence étatique. Il en énonçait ainsi le principe : « chacun doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels, sans que la police y fourre le nez ». Il regrettait, en même temps, que le parti n’ait pas saisi « l’occasion d’exprimer sa conviction que la bourgeoise “liberté de conscience” n’est rien de plus que la tolérance de toutes les sortes possibles de liberté de conscience religieuse, tandis que lui [le parti] s’efforce de libérer les consciences de la fantasmagorie religieuse ».

3. Le marxisme classique n’envisageait la religion que sous l’angle du rapport des sociétés européennes à leurs propres religions traditionnelles. Il ne prenait pas en considération la persécution des minorités religieuses, ni surtout la persécution des religions de peuples opprimés par des États oppresseurs appartenant à une autre religion. À notre époque marquée par la survivance de l’héritage colonial et par sa transposition à l’intérieur même des métropoles impériales – sous la forme d’un « colonialisme intérieur », dont l’originalité est que ce sont les colonisés eux-mêmes qui sont expatriés, c’est-à-dire « immigrés » – cet aspect acquiert une importance majeure.

Dans un contexte dominé par le racisme, corollaire naturel de l’héritage colonial, les persécutions de la religion des opprimé/es, ex-colonisé/es, ne doivent pas être rejetées seulement parce qu’elles sont « le meilleur moyen d’affermir des convictions indésirables ». Elles doivent être rejetées, aussi et avant tout, parce qu’elles sont une dimension de l’oppression ethnique ou raciale, aussi intolérable que le sont les persécutions et discriminations politiques, juridiques et économiques.

Certes, les pratiques religieuses des populations colonisées peuvent apparaître comme éminemment rétrogrades aux yeux des populations métropolitaines, dont la supériorité matérielle et scientifique était inscrite dans le fait même de la colonisation. Mais ce n’est pas en imposant le mode de vie de ces dernières aux populations colonisées, contre leur gré, que sera servie la cause de leur émancipation. L’enfer de l’oppression raciste est pavé de bonnes intentions « civilisatrices », et l’on sait à quel point le mouvement ouvrier lui-même fut contaminé par la prétention bienfaitrice et l’illusion philanthropique à l’ère du colonialisme.

Engels avait pourtant bien mis en garde contre ce syndrome colonial. Dans une lettre à Kautsky, datée du 12 septembre 1882, il formula une politique émancipatrice du prolétariat au pouvoir, tout empreinte de la précaution indispensable afin de ne pas transformer la libération présumée en oppression déguisée.

« Les pays sous simple domination et peuplés d’indigènes, Inde, Algérie, les possessions hollandaises, portugaises et espagnoles, devront être pris en charge provisoirement par le prolétariat et conduits à l’indépendance, aussi rapidement que possible. Comment ce processus se développera, voilà qui est difficile à dire. L’Inde fera peut-être une révolution, c’est même très vraisemblable. Et comme le prolétariat se libérant ne peut mener aucune guerre coloniale, on serait obligé de laisser faire, ce qui, naturellement, n’irait pas sans des destructions de toutes sortes, mais de tels faits sont inséparables de toutes les révolutions. Le même processus pourrait se dérouler aussi ailleurs : par exemple en Algérie et en Égypte, et ce serait, pour nous certainement, la meilleure solution. Nous aurons assez à faire chez nous. Une fois que l’Europe et l’Amérique du Nord seront réorganisées, elles constitueront une force si colossale et un exemple tel que les peuples à demi civilisés viendront d’eux-mêmes dans leur sillage : les besoins économiques y pourvoiront déjà à eux seuls. Mais par quelles phases de développement social et politique ces pays devront passer par la suite pour parvenir eux aussi à une structure socialiste, là-dessus, je crois, nous ne pouvons aujourd’hui qu’échafauder des hypothèses assez oiseuses. Une seule chose est sûre : le prolétariat victorieux ne peut faire de force le bonheur d’aucun peuple étranger, sans par là miner sa propre victoire. »

Vérité élémentaire, et pourtant si souvent ignorée : tout « bonheur » imposé par la force équivaut à une oppression, et ne saurait être perçu autrement par ceux et celles qui le subissent.

4. La question du foulard islamique (hijab) condense l’ensemble des problèmes posés ci-dessus. Elle permet de décliner l’attitude marxiste sous tous ses aspects.

Dans la plupart des pays où l’islam est religion majoritaire, la religion est encore la forme principale de l’idéologie dominante. Des interprétations rétrogrades de l’islam, plus ou moins littéralistes, servent à maintenir des populations entières dans la soumission et l’arriération culturelle. Les femmes subissent le plus massivement et le plus intensivement une oppression séculaire, drapée de légitimation religieuse.

Dans un tel contexte, la lutte idéologique contre l’utilisation de la religion comme argument d’asservissement est une dimension prioritaire du combat émancipateur. La séparation de la religion et de l’État doit être une revendication prioritaire du mouvement pour le progrès social. Les démocrates et les progressistes doivent se battre pour la liberté de chacune et de chacun en matière d’incroyance, de croyance et de pratique religieuse. En même temps, le combat pour la libération des femmes reste le critère même de toute identité émancipatrice, la pierre de touche de toute prétention progressiste.

Un des aspects les plus élémentaires de la liberté des femmes est leur liberté individuelle de se vêtir comme elles l’entendent. Le foulard islamique et, à plus forte raison, les versions plus enveloppantes de ce type de revêtement, lorsqu’ils sont imposés aux femmes, sont une des nombreuses formes de l’oppression sexuelle au quotidien – une forme d’autant plus visible qu’elle sert à rendre les femmes invisibles. La lutte contre l’astreinte au port du foulard, ou autres voiles, est indissociable de la lutte contre les autres aspects de la servitude féminine.

Toutefois, la lutte émancipatrice serait gravement compromise si elle cherchait à « libérer » de force les femmes, en usant de la contrainte non à l’égard de leurs oppresseurs, mais à leur propre égard. Arracher par la force le revêtement religieux, porté volontairement -même si l’on juge que son port relève de la servitude volontaire – est un acte oppressif et non un acte d’émancipation réelle. C’est de surcroît une action vouée à l’échec, comme Engels l’avait prédit : de même que le sort de l’islam dans l’ex-Union soviétique, l’évolution de la Turquie illustre éloquemment l’inanité de toute tentative d’éradication de la religion ou des pratiques religieuses par la contrainte.

« Chacun – et chacune – doit pouvoir satisfaire ses besoins religieux et corporels » – les femmes porter le hijab ou les hommes porter la barbe – « sans que la police y fourre le nez ».

Défendre cette liberté individuelle élémentaire est la condition indispensable pour mener un combat efficace contre les diktats religieux. La prohibition du hijab rend paradoxalement légitime le fait de l’imposer, aux yeux de ceux et celles qui le considèrent comme un article de foi. Seul le principe de la liberté de conscience et de pratique religieuse strictement individuelle, qu’elle soit vestimentaire ou autre, et le respect de ce principe par des gouvernements laïcs, permettent de s’opposer légitimement et avec succès à la contrainte religieuse. Le Coran lui-même proclame : « Pas de contrainte en religion » !

Par ailleurs, et pour peu que l’on ne remette pas en cause la liberté d’enseignement, prohiber le port du foulard islamique, ou autres signes religieux vestimentaires, à l’école publique, au nom de la laïcité, est une attitude éminemment antinomique, puisqu’elle aboutit à favoriser l’expansion des écoles religieuses.

5. Dans un pays comme la France, où l’islam fut pendant fort longtemps la religion majoritaire des « indigènes » des colonies et où il est depuis des décennies la religion de la grande majorité des immigrés, « colonisés » de l’intérieur, toute forme de persécution de la religion islamique – deuxième religion de France par le nombre et religion très inférieure aux autres par le statut – doit être combattue.

L’islam est, en France, une religion défavorisée par rapport aux religions présentes depuis des siècles sur le sol français. C’est une religion victime de discriminations criantes, tant en ce qui concerne ses lieux de culte que la tutelle pesante, empreinte de mentalité coloniale, que lui impose l’État français. L’islam est une religion décriée au quotidien dans les médias français, d’une manière qu’il n’est heureusement plus possible de pratiquer contre la précédente cible prioritaire du racisme, le judaïsme, après le génocide nazi et la complicité vichyste. Un confusionnisme mâtiné d’ignorance et de racisme entretient, par médias interposés, l’image d’une religion islamique intrinsèquement inapte à la modernité, ainsi que l’amalgame entre islam et terrorisme que facilite l’utilisation inappropriée du terme « islamisme » comme synonyme d’intégrisme islamique.

Certes, le discours officiel et dominant n’est pas ouvertement hostile ; il se fait même bienveillant, les yeux rivés sur les intérêts considérables du grand capital français – pétrole, armement, bâtiment, etc. – en terre d’Islam. Toutefois, la condescendance coloniale à l’égard des musulman/es et de leur religion est tout autant insupportable pour elles et eux que l’hostilité raciste ouvertement affichée. L’esprit colonial n’est pas l’apanage de la droite en France ; il est d’implantation fort ancienne dans la gauche française, constamment déchirée dans son histoire entre un colonialisme mêlé de condescendance d’essence raciste et d’expression paternaliste, et une tradition anticolonialiste militante.

Même aux premiers temps de la scission du mouvement ouvrier français entre sociaux-démocrates et communistes, une aile droite émergea parmi les communistes de la métropole eux-mêmes (sans parler des communistes français en Algérie), se distinguant notamment par son attitude sur la question coloniale. La droite communiste trahit son devoir anticolonialiste face à l’insurrection du Rif marocain sous la direction du chef tribal et religieux Abd-el-Krim, lorsque celle-ci affronta les troupes françaises en 1925.

L’explication de Jules Humbert-Droz à ce propos, devant le comité exécutif de l’IC, garde une certaine pertinence :

« La droite a protesté contre le mot d’ordre de la fraternisation avec l’armée des Rifains, en invoquant le fait que les Rifains n’ont pas le même degré de civilisation que les armées françaises, et qu’on ne peut fraterniser avec des tribus à demi barbares. Elle est allée plus loin encore écrivant qu’Abd-el-Krim a des préjugés religieux et sociaux qu’il faut combattre. Sans doute il faut combattre le panislamisme et le féodalisme des peuples coloniaux, mais quand l’impérialisme français saisit à la gorge les peuples coloniaux, le rôle du P.C. n’est pas de combattre les préjugés des chefs coloniaux, mais de combattre sans défaillance la rapacité de l’impérialisme français. »

6. Le devoir des marxistes en France est de combattre sans défaillance l’oppression raciste et religieuse menée par la bourgeoisie impériale française et son État, avant de combattre les préjugés religieux au sein des populations immigrées.

Lorsque l’État français s’occupe de réglementer la façon de s’habiller des jeunes musulmanes et d’interdire l’accès à l’école de celles qui s’obstinent à vouloir porter le foulard islamique ; lorsque ces dernières sont prises comme cibles d’une campagne médiatique et politique dont la démesure par rapport à l’ampleur du phénomène concerné atteste de son caractère oppressif, perçu comme islamophobe ou raciste, quelles que soient les intentions affichées ; lorsque le même État favorise l’expansion notoire de l’enseignement religieux communautaire par l’accroissement des subventions à l’enseignement privé, aggravant ainsi les divisions entre les couches exploitées de la population française – le devoir des marxistes, à la lumière de tout ce qui a été exposé ci-dessus, est de s’y opposer résolument.

Ce ne fut pas le cas pour une bonne partie de celles et ceux qui se réclament du marxisme en France. Sur la question du foulard islamique, la position de la Ligue de l’Enseignement, dont l’engagement laïque est au-dessus de tout soupçon, est bien plus en affinité avec celle du marxisme authentique que celle de nombre d’instances qui disent s’en inspirer. Ainsi peut-on lire dans la déclaration adoptée par la Ligue, lors de son assemblée générale de Troyes en juin 2003, ce qui suit :

« La Ligue de l’Enseignement, dont toute l’histoire est marquée par une action constante en faveur de la laïcité, considère que légiférer sur le port de signes d’appartenance religieuse est inopportun. Toute loi serait soit inutile soit impossible.

Le risque est évident. Quelles que soient les précautions prises, il ne fait aucun doute que l’effet obtenu sera un interdit stigmatisant en fait les musulmans. [...]

Pour ceux ou celles qui voudraient faire du port d’un signe religieux l’argument d’un combat politique, l’exclusion de l’école publique n’empêchera pas de se scolariser ailleurs, dans des institutions au sein desquelles ils ont toutes chances de se trouver justifiés et renforcés dans leur attitude. [...]

[L’] intégration de tous les citoyens, indépendamment de leurs origines et de leurs convictions, passe par la reconnaissance d’une diversité culturelle qui doit s’exprimer dans le cadre de l’égalité de traitement que la République doit assurer à chacun. À ce titre, les musulmans, comme les autres croyants, doivent bénéficier de la liberté du culte dans le respect des règles qu’impose une société laïque, pluraliste et profondément sécularisée. Le combat pour l’émancipation des jeunes filles, en particulier, passe prioritairement par leur scolarisation, le respect de leur liberté de conscience et de leur autonomie : n’en faisons pas les otages d’un débat idéologique, par ailleurs nécessaire. Pour lutter contre l’enfermement identitaire, une pédagogie de la laïcité, la lutte contre les discriminations, le combat pour la justice sociale et l’égalité sont plus efficaces que l’interdit. »

Dans son rapport du 4 novembre 2003, remis à la Commission sur l’application du principe de laïcité dans la République (dite Commission Stasi), la Ligue de l’Enseignement traite admirablement de l’islam et des représentations dont il fait l’objet en France, en des pages dont on ne citera ici que quelques extraits :

« Les résistances et les discriminations rencontrées par “les populations musulmanes” dans la société française ne tiennent pas essentiellement, comme on le dit trop souvent, au déficit d’intégration de ces populations mais bien à des représentations et à des attitudes majoritaires qui proviennent en grande partie d’un héritage historique ancien.

La première tient à la non-reconnaissance de l’apport de la civilisation arabo-musulmane à la culture mondiale et à notre propre culture occidentale. [...]

À cette occultation et à ce rejet s’est ajouté l’héritage colonial [...] porteur d’une tradition de violence, d’inégalité et de racisme, profonde et durable, que les difficultés de la décolonisation, puis les déchirements de la guerre d’Algérie ont amplifiée et renforcée. L’infériorisation ethnique, sociale, culturelle et religieuse des populations indigènes, musulmanes des colonies françaises a été une pratique constante, au point de retentir dans les limitations du droit. C’est ainsi qu’en ce qui concerne l’Islam, il a été considéré comme un élément du statut personnel et non comme une religion relevant de la loi de séparation de 1905. Durant tout le temps de la colonisation, le principe de laïcité ne s’est jamais appliqué aux populations indigènes et à leur culte à cause de l’opposition du lobby colonial et malgré la demande des oulémas qui avaient compris que le régime de laïcité leur rendrait la liberté du culte. Comment s’étonner dès lors que pendant très longtemps la laïcité, pour les musulmans, ait été synonyme d’une police coloniale des esprits ! Comment veut-on que cela ne laisse pas des traces profondes, tant du côté des anciens colonisés que du pays colonisateur ? Si de nombreux musulmans aujourd’hui encore considèrent que l’Islam doit régler les comportements civils, tant publics que privés, et, sans revendiquer de statut personnel, ont parfois tendance à en adopter le profil, c’est que la France et la République laïque leur ont intimé de le faire pendant plusieurs générations. Si de nombreux Français, parfois même parmi les plus instruits et qui exercent des responsabilités en vue, se permettent des appréciations péjoratives sur l’Islam dont l’ignorance le dispute à la stupidité, c’est qu’ils s’inscrivent, le plus souvent inconsciemment et en s’en défendant, dans cette tradition du mépris colonial.

Un troisième aspect vient faire obstacle à la considération de l’Islam sur un pied d’égalité : c’est que religion transplantée, il est aussi une religion de pauvres. À la différence des religions judéo-chrétiennes dont les pratiquants en France se répartissent sur l’ensemble de l’échiquier social, et à la différence en particulier du catholicisme historiquement intégré à la classe dominante, les musulmans, citoyens français ou immigrés vivant en France, se situent pour l’instant, pour une grande majorité, en bas de l’échelle sociale. Là encore, la tradition coloniale se poursuit, puisque à l’infériorisation culturelle des populations indigènes s’ajoutait l’exploitation économique, et que celle-ci a longtemps pesé aussi très fortement sur les premières générations immigrées, tandis qu’aujourd’hui leurs héritiers sont les premières victimes du chômage et de la relégation urbaine. Le mépris social et l’injustice qui frappent ces catégories sociales affectent tous les aspects de leur existence, y compris la dimension religieuse. On ne s’offusque pas des foulards sur la tête des femmes de ménage ou de service dans les bureaux : il ne devient objet de scandale que s’il est porté avec fierté par des filles engagées dans des études ou des femmes ayant le statut de cadres. »

L’incompréhension manifestée par les principales organisations de la gauche marxiste extraparlementaire en France à l’égard des problèmes identitaires et culturels des populations concernées est révélée par la composition de leurs listes électorales aux élections européennes : tant en 1999 qu’en 2004, les citoyen/nes originaires de populations naguère colonisées – du Maghreb ou d’Afrique noire, en particulier – ont brillé par leur absence dans le peloton de tête des listes LCR-LO, contrairement aux listes du PCF, parti tant de fois stigmatisé pour manquement à la lutte antiraciste par ces deux organisations. Ce faisant, elles se sont également privées d’un potentiel électoral parmi les couches les plus opprimées de France, un potentiel dont le score réalisé en 2004 par une liste improvisée comme Euro-Palestine a témoigné de façon éclatante.

7. En mentionnant « ceux ou celles qui voudraient faire du port d’un signe religieux l’argument d’un combat politique », la Ligue de l’Enseignement faisait allusion, bien entendu, à l’intégrisme islamique. L’expansion de ce phénomène politique dans les milieux issus de l’immigration musulmane en Occident, après sa forte expansion depuis trente ans en terre d’Islam, a été, en France, l’argument préféré des pourfendeurs/ses de foulard islamique.

L’argument est réel : à l’instar des intégrismes chrétiens, juif, hindouiste et autres, visant à imposer une interprétation rigoriste de la religion comme code de vie, sinon comme mode de gouvernement, l’intégrisme islamique est un véritable danger pour le progrès social et les luttes émancipatrices. En prenant soin d’établir une distinction claire et nette entre la religion en tant que telle et son interprétation intégriste, la plus réactionnaire de toutes, il est indispensable de combattre l’intégrisme islamique idéologiquement et politiquement, tant dans les pays d’Islam qu’au sein des minorités musulmanes en Occident ou ailleurs.

Cela ne saurait, cependant, constituer un argument en faveur d’une prohibition publique du foulard islamique : la Ligue de l’Enseignement a expliqué le contraire de façon convaincante. Plus généralement, l’islamophobie est le meilleur allié objectif de l’intégrisme islamique : leur croissance va de pair. Plus la gauche donnera l’impression de se rallier à l’islamophobie dominante, plus elle s’aliènera les populations musulmanes et plus elle facilitera la tâche des intégristes musulmans, qui apparaîtront comme seuls à même d’exprimer la protestation des populations concernées contre « la misère réelle ».

L’intégrisme islamique est, cependant, un phénomène très différencié et l’attitude tactique à son égard doit être modulée selon les situations concrètes. Lorsque ce type de programme social est manié par un pouvoir oppresseur et par ses alliés afin de légitimer l’oppression en vigueur, comme dans le cas des nombreux despotismes à visage islamique ; ou lorsqu’il devient l’arme politique d’une réaction luttant contre un pouvoir progressiste, comme ce fut le cas dans le monde arabe, dans la période 1950-1970, quand l’intégrisme islamique était le fer de lance de l’opposition réactionnaire au nassérisme égyptien et à ses émules – la seule attitude convenable est celle d’une hostilité implacable aux intégristes.

Il en va autrement lorsque l’intégrisme islamique se déploie en tant que vecteur politico-idéologique d’une lutte animée par une cause objectivement progressiste, vecteur difforme, certes, mais remplissant le vide laissé par la défaite ou la carence des mouvements de gauche. C’est le cas des situations où les intégristes musulmans combattent une occupation étrangère (Afghanistan, Liban, Palestine, Irak, etc.) ou une oppression ethnique ou raciale, comme de celles où ils incarnent une aversion populaire à l’égard d’un régime d’oppression politique réactionnaire. C’est aussi le cas de l’intégrisme islamique en Occident, où son essor est généralement l’expression d’une rébellion contre le sort réservé aux populations immigrées.

En effet, comme la religion en général, l’intégrisme islamique peut être « d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle », à la différence près qu’il s’agit dans son cas d’une protestation active : il n’est pas « l’opium » du peuple, mais plutôt « l’héroïne » d’une partie du peuple, dérivée de « l’opium » et qui substitue son effet extatique à l’effet narcotique de celui-ci.

Dans tous ces types de situations, il est nécessaire d’adapter une attitude tactique aux circonstances de la lutte contre l’oppresseur, ennemi commun. Tout en ne renonçant jamais au combat idéologique contre l’influence néfaste de l’intégrisme islamique, il peut être nécessaire, ou inévitable, de converger avec des intégristes musulmans dans des batailles communes – allant de simples manifestations de rue à la résistance armée, selon les cas.

8. Les intégristes islamiques peuvent être des alliés objectifs et circonstanciels dans un combat déterminé, mené par des marxistes. Il s’agit toutefois d’une alliance contre-nature, forcée par les circonstances. Les règles qui s’appliquent à des alliances beaucoup plus naturelles, comme celles qui furent pratiquées dans la lutte contre le tsarisme en Russie, sont ici à respecter à plus forte raison, et de façon plus stricte encore.

Ces règles ont été clairement définies par les marxistes russes au début du XXe siècle. Dans sa Préface de janvier 1905 à la brochure Avant le 9 janvier de Trotsky, Parvus les résumait ainsi :

« Pour faire simple, en cas de lutte commune avec des alliés d’occasion, on peut suivre les points suivants : 1) Ne pas mélanger les organisations. Marcher séparément, mais frapper ensemble. 2) Ne pas renoncer à ses propres revendications politiques. 3) Ne pas cacher les divergences d’intérêt. 4) Suivre son allié comme on file un ennemi. 5) Se soucier plus d’utiliser la situation créée par la lutte que de préserver un allié. »

« Parvus a mille fois raison » écrivit Lénine dans un article d’avril 1905, publié dans le journal Vperiod , en soulignant « la condition absolue (rappelée fort à propos) de ne pas confondre les organisations, de marcher séparément et de frapper ensemble, de ne pas dissimuler la diversité des intérêts, de surveiller son allié comme un ennemi, etc. ». Le dirigeant bolchevique énumérera maintes fois ces conditions au fil des ans.

Les mêmes principes furent défendus inlassablement par Trotsky. Dans L’Internationale communiste après Lénine (1928), polémiquant au sujet des alliances avec le Kuomintang chinois, il écrivit les phrases suivantes, particulièrement adaptées au sujet dont il est ici question :

« Depuis longtemps, on a dit que des ententes strictement pratiques, qui ne nous lient en aucune façon et ne nous créent aucune obligation politique, peuvent, si cela est avantageux au moment considéré, être conclues avec le diable même. Mais il serait absurde d’exiger en même temps qu’à cette occasion le diable se convertisse totalement au christianisme, et qu’il se serve de ses cornes [...] pour des œuvres pieuses. En posant de telles conditions, nous agirions déjà, au fond, comme les avocats du diable, et lui demanderions de devenir ses parrains. »

Nombre de trotskystes font exactement l’inverse de ce que préconisait Trotsky, dans leur rapport avec des organisations intégristes islamiques. Non pas en France, où les trotskystes, dans leur majorité, tordent plutôt le bâton dans l’autre sens, comme il a été déjà expliqué, mais de l’autre côté de la Manche, en Grande-Bretagne.

L’extrême gauche britannique a le mérite d’avoir fait preuve d’une bien plus grande ouverture aux populations musulmanes que l’extrême gauche française. Elle a mené, contre les guerres d’Afghanistan et d’Irak, auxquelles a participé le gouvernement de son pays, de formidables mobilisations avec la participation massive de personnes issues de l’immigration musulmane. Dans le mouvement antiguerre, elle est même allée jusqu’à s’allier à une organisation musulmane d’inspiration intégriste, la Muslim Association of Britain (MAB), émanation britannique du principal mouvement intégriste islamique « modéré » du Moyen-Orient, le Mouvement des Frères musulmans (représenté dans les parlements de certains pays).

Rien de répréhensible, en principe, à une telle alliance pour des objectifs bien délimités, à condition de respecter strictement les règles énoncées ci-dessus. Le problème commence cependant avec le traitement en allié privilégié de cette organisation particulière, qui est loin d’être représentative de la grande masse des musulmans de Grande-Bretagne. Plus généralement, les trotskystes britanniques ont eu tendance, à l’occasion de leur alliance avec la MAB dans le mouvement antiguerre, à faire l’opposé de ce qui est énoncé ci-dessus, c’est-à-dire : 1) mélanger les bannières et les pancartes, au propre comme au figuré ; 2) minimiser l’importance des éléments de leur identité politique susceptibles de gêner les alliés intégristes du jour ; et enfin 3) traiter ces alliés de circonstance comme s’il s’agissait d’alliés stratégiques, en rebaptisant « anti-impérialistes » ceux dont la vision du monde correspond beaucoup plus au choc des civilisations qu’à la lutte des classes.

9. Cette tendance s’est aggravée avec le passage d’une alliance dans le contexte d’une mobilisation antiguerre à une alliance électorale. La MAB n’a, certes, pas adhéré en tant que telle à la coalition électorale Respect, animée par les trotskystes britanniques, ses principes intégristes lui interdisant de souscrire à un programme de gauche. Mais l’alliance entre la MAB et Respect s’est traduite, par exemple, par la candidature sur les listes de Respect d’un dirigeant en vue de la MAB, l’ex-président et porte-parole de l’association.

Ce faisant, l’alliance passait à un niveau qualitativement supérieur, tout à fait répréhensible, lui, d’un point de vue marxiste : autant il peut être légitime, en effet, de nouer des « ententes strictement pratiques », sans « aucune obligation politique » autre que l’action pour les objectifs communs – en l’occurrence, exprimer l’opposition à la guerre menée par le gouvernement britannique conjointement avec les États-Unis et dénoncer le sort infligé au peuple palestinien – avec des groupes et/ou des individus qui adhérent, par ailleurs, à une conception foncièrement réactionnaire de la société, autant il est inacceptable pour des marxistes de conclure une alliance électorale – type d’alliance qui suppose une conception commune du changement politique et social – avec ce genre de partenaires.

Par la force des choses, prendre part à une même liste électorale avec un intégriste religieux, c’est donner l’impression trompeuse qu’il s’est converti au progressisme social et à la cause de l’émancipation des travailleurs… et des travailleuses ! La logique même de cette espèce d’alliance pousse celles et ceux qui y sont engagés, face aux critiques inévitables de leurs concurrents politiques, à défendre leurs alliés du jour et à minimiser, sinon cacher, les divergences profondes qui les opposent à eux. Ils en deviennent les avocat/es, voire les parrains et marraines auprès du mouvement social progressiste.

C’est ainsi que Lindsay German, dirigeante centrale du Socialist Workers Party britannique et de la coalition Respect, a signé dans The Guardian du 13 juillet 2004, un article qualifié de « merveilleux »(« wonderful ») sur le site web de la MAB. Sous le titre « Un insigne d’honneur » (« A badge of honour »), l’auteure défend énergiquement l’alliance électorale avec la MAB, en expliquant que c’est un honneur pour elle et ses camarades de voir les victimes de l’islamophobie se tourner vers eux, avec une justification surprenante de l’alliance avec la MAB. Résumons-en l’argumentaire : les intégristes musulmans ne sont pas les seuls à être anti-femmes et homophobes, les intégristes chrétiens le sont également. D’ailleurs, de plus en plus de femmes parlent pour la MAB dans les réunions antiguerres (comme dans les meetings organisés par les mollahs en Iran, pourrait-on ajouter). Les fascistes du BNP (British National Party) sont bien pires que la MAB.

« Certes, poursuit Lindsay German, certains musulmans – et non musulmans – ont, sur certaines questions sociales, des vues qui sont plus conservatrices que celles de la gauche socialiste et libérale. Mais cela ne devrait pas empêcher de collaborer sur des questions d’intérêt commun. Insisterait-on dans une campagne pour les droits des gays, par exemple, pour que toutes les personnes qui y participent partagent le même point de vue sur la guerre en Irak ? »

L’argument est tout à fait recevable s’il ne concerne que la campagne antiguerre. Mais s’il est utilisé pour justifier une alliance électorale comme Respect, au programme beaucoup plus global qu’une campagne pour les droits des gays et des lesbiennes, il devient tout à fait spécieux.

10. L’électoralisme est une politique à bien courte vue. En vue de réaliser une percée électorale, les trotskystes britanniques jouent, en l’occurrence, un jeu qui dessert les intérêts stratégiques de la construction d’une gauche radicale dans leur pays.

Ce qui les a déterminés, c’est d’abord et avant tout, un calcul électoral : tenter de capter les votes des masses considérables de personnes issues de l’immigration qui rejettent les guerres en cours menées par Londres et Washington (notons, en passant, que l’alliance avec la MAB s’est faite autour des guerres d’Afghanistan et d’Irak, et non autour de celle du Kosovo – et pour cause !). L’objectif, en soi, est légitime, s’il se traduit par le souci de recruter parmi les travailleurs et travailleuses d’origine immigrée, par une attention particulière prêtée à l’oppression spécifique qu’ils/elles subissent, et par la mise en avant, à cette fin, de militant/es de gauche appartenant à ces communautés, notamment en les plaçant en bonne position sur les listes électorales. Tout ce que n’a pas fait l’extrême gauche française, en somme.

Par contre, en choisissant de s’allier électoralement – même si ce n’est que de façon limitée – avec une organisation intégriste islamique comme la MAB, l’extrême gauche britannique sert de marchepied à celle-ci pour sa propre expansion dans les communautés issues de l’immigration, alors qu’elle devrait la considérer comme une rivale à combattre idéologiquement et à circonscrire du point de vue organisationnel. Tôt ou tard, cette alliance contre-nature se heurtera à une pierre d’achoppement, et volera en éclat. Les trotskystes devront alors affronter ceux-là mêmes dont ils auront facilité l’expansion pour le plat de lentilles d’un résultat électoral, dont il est loin d’être sûr, en outre, qu’il doit beaucoup aux partenaires intégristes.

Il n’est qu’à voir avec quels arguments les intégristes appellent à voter pour Respect (et pour d’autres, dont le maire de Londres, le labouriste de gauche Ken Livingstone, bien plus opportuniste encore que les trotskystes dans ses rapports avec l’association islamique). Lisons la fatwa du cheikh Haitham Al-Haddad, datée du 5 juin 2004 et publiée sur le site de la MAB.

Le vénérable cheikh explique qu’« il est obligatoire pour les musulmans qui vivent à l’ombre de la loi des hommes d’agir par tous les moyens nécessaires pour que la loi d’Allah, le Créateur, soit suprême et manifeste dans tous les aspects de la vie. S’ils ne sont pas en mesure de le faire, il devient alors obligatoire pour eux de s’efforcer de minimiser le mal et de maximiser le bien. » Le cheikh souligne ensuite la différence entre « voter pour un système parmi un nombre d’autres systèmes, et voter pour choisir le meilleur individu parmi un nombre de candidats dans un système déjà établi, imposé aux gens et qu’ils ne sont pas en mesure de changer dans l’avenir immédiat ».

« Il ne fait pas de doute, poursuit-il, que le premier type [de vote] est un acte de Kufr [impie], car Allah dit “Il n’appartient qu’à Allah de légiférer” », tandis que « voter pour un candidat ou un parti qui gouverne selon la loi des hommes n’implique pas d’approuver ou d’accepter sa méthode ». Il s’ensuit que « nous devons participer au vote, avec la conviction que nous tentons ainsi de minimiser le mal, tout en soutenant l’idée que le meilleur système est la Charia, qui est la loi d’Allah ».

Le vote étant licite, se pose alors la question de savoir pour qui voter. « La réponse à une telle question requiert une compréhension profonde et précise de l’arène politique. Par conséquent, je crois que les individus doivent éviter de s’impliquer dans ce processus et confier plutôt cette responsabilité aux organisations musulmanes éminentes [...]. Il incombe donc aux autres musulmans d’accepter et de suivre les décisions de ces organisations. »

En conclusion de quoi, le vénérable cheikh appelle les musulmans de Grande-Bretagne à suivre les consignes électorales de la MAB et termine par cette prière : « Nous demandons à Allah de nous guider sur le droit chemin et d’accorder la victoire à la loi de notre Seigneur, Allah, dans le Royaume-Uni et dans d’autres parties du monde. »

Cette fatwa se passe de commentaire. L’opposition profonde entre les desseins du cheikh sollicité par la MAB et la tâche que les marxistes se fixent, ou devraient se fixer, dans leur action auprès des populations musulmanes est flagrante. Les marxistes ne sauraient chercher à récolter des votes à n’importe quel prix, tels des politiciens opportunistes prêts à tout pour être élus. Il est des soutiens, comme celui du cheikh Al-Haddad, qui sont des cadeaux empoisonnés. Il faut savoir désavouer ceux dont ils émanent : la bataille pour l’influence idéologique au sein des populations issues de l’immigration est d’une importance beaucoup plus fondamentale qu’un résultat électoral, aussi exaltant soit-il.

La gauche radicale, de part et d’autre de la Manche, doit revenir à une attitude conforme au marxisme dont elle se revendique. Faute de quoi, l’emprise des intégristes sur les populations musulmanes risque d’atteindre un niveau dont il sera fort difficile de la faire reculer. Le fossé entre ces populations et le reste des travailleuses et des travailleurs en Europe s’en trouverait élargi, alors que la tâche de le combler est l’une des conditions indispensables pour substituer le combat commun contre le capitalisme au choc des barbaries.

Le 15 octobre 2004 1 septembre 2025 par Gilbert Achcar

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01 septembre 2025 ~ 0 Commentaire

Lutte contre l’antisémitisme : faisons le point

 

La montée de l’extrême-droite et le péril fasciste dans le monde font de l’antiracisme un enjeu central au cœur de l’ensemble de nos luttes.

L’agression le 25 avril d’un homme visiblement Juif adossée à des représentations antisémites souligne la réalité très concrète de l’antisémitisme en France. Si nous plaidons depuis longtemps pour la convergence des luttes et l’unité du mouvement ouvrier, l’articulation de l’antiracisme à nos luttes se pose désormais comme une urgence politique, en raison d’une part de la pression sur notre droite et dans le camp adverse, et d’autre part par la nécessité d’actualiser un marxisme dont la matrice reste nettement eurocentré. Il faut donc faire le bilan de la séquence qui vient de se terminer.

La question spécifique de l’antisémitisme se pose dans cette perspective de manière singulière. En effet, si l’antisémitisme est un racisme dont l’actualité ne se dément pas, il est au cœur de dispositifs d’État qui visent à l’endiguer mais qui en produisent également en le dépolitisant et en le réduisant à une forme de haine. Ce qui distingue l’antisémitisme d’autres formes de racisme, c’est l’absence d’antisémitisme d’État. Au contraire les politiques mémorielles autour de l’antisémitisme sont prégnantes dans l’éducation nationale, ou dans les programmations documentaires des services publics — si bien que le génocide des Juifs d’Europe, malgré la participation de la France, ne fait pas l’objet d’un discours ambigu ou d’une minimisation de la culpabilité européenne — sans pour autant nourrir un discours antiraciste, mais plutôt une affirmation morale universaliste face à la violence qui devient elle-même un terrain fertile pour diverses formes de racisme.

L’antisémitisme, un racisme à part ?

Au-delà de cette reconnaissance, acquise au cours du siècle dernier, la lutte contre l’antisémitisme défendue par l’État français se traduit principalement de deux manières : d’une part, le soutien aux personnalités juives, en dépit de leurs positionnements (comme lorsque le président Macron avait témoigné de sa « solidarité » à Éric Zemmour suite à une agression verbale)et d’autre part la défense systématique de l’État d’Israël. Plus largement, la « tolérance » et l’intégration des Juives et Juifs est l’objet d’un discours politique spécifique, qui en fait une minorité modèle, « intégrée » et « attachée aux valeurs de la République », qui précisément ne revendiquerait pas une visibilité propre mais plutôt une forme d’assimilation et serait donc la preuve de la valeur de l’universalisme français. Elle est en cela notamment opposée à l’autre minorité racialisée sur une base religieuse la minorité musulmane, quand elle ne joue pas activement un rôle de médiation avec celle-ci comme suite à l’affaire Houellebecq.

Pour autant, cette lutte institutionnelle contre l’antisémitisme ne constitue pas une réponse adéquate au racisme qui vise les Juives et Juifs : d’une part, elle reste articulée à des principes libéraux individualisants — autour du « préjugé » ou de l’agitation d’une « monstruosité » rampante après le génocide des Juifs d’Europe, et d’autre part, elle valide une identification essentialiste des Juifs à l’État sioniste et entend interdire toute critique d’un État colonial et aujourd’hui génocidaire — ce qui ne peut, qu’en retour, nourrir l’antisémitisme qu’il prétend combattre.

Un 8 mars pas comme les autres

Le discours public qui prétend défendre les Juifs sur la base d’un argumentaire en soutien de l’État d’Israël percute directement l’actualité du sionisme expansionniste en Palestine occupée et les positionnements traditionnels de l’extrême-gauche. Dans cette perspective, nous sommes aisément taxé·e·s d’ « antisémites » quand il s’agit d’affirmer notre soutien aux Palestinien·nes opprimé·es : si cette accusation est fréquente pour l’extrême-gauche, elle l’est beaucoup moins pour l’ensemble de notre camp social. Les positions appelant à la reconnaissance de deux États ou à limiter l’expansion de l’État d’Israël, souvent sans même considérer le droit au retour des réfugié·es,qui pouvaient constituer la routine d’organisations à tendance sionistes de gauche sont mises à mal par la violence du génocide et appellent à une prise de position plus courageuse, à laquelle il est difficile de décider notre camp.

Cette problématique s’est notamment posée avec vigueur dans les cadres féministes : le collectif « Nous vivrons », qui prétend défendre les femmes victimes de crimes sexuels lors des attaques du 7 Octobre n’a ainsi, en dépit de ses positions sionistes, pas été dans un premier temps exclu du mouvement féministe lors de la date du 25 Novembre. La nature du mouvement, qui intègre pourtant des figures issues de l’UEJF, et son caractère raciste a ainsi du attendre une manifestation de violence directe contre le cortège d’Urgence Palestine pour que le mouvement féministe puisse clarifier sa position — alors alors même que « Nous vivrons » accusait les féministes qui s’étaient engagées en soutien des Palestinien·nes d’antisémitisme. Face à la sidération qu’impliquerait cette fois une rupture de solidarité avec les femmes israéliennes, assimilées par les discours institutionnels à des femmes blanches, l’argumentaire sioniste de Nous Vivrons, de facto articulé à la domination des Palestinien·nes et la rupture de la « solidarité » entre les femmes qu’il implique n’ont pas pu être clairement identifiés par un mouvement féministe encore inégalement pénétré de l’antiracisme politique. La présence d’un autre collectif, Nemesis, dont la position nettement fémo-nationaliste, en marge de la manifestation du 23 Novembre, qui entendait y défendre un discours raciste sur les violences faites aux femmes a participé à interroger l’ensemble du mouvement féministe qui s’est organisé progressivement pour faire de l’antiracisme et du barrage antifasciste une priorité du 8 Mars.

Ces difficultés de notre camp se manifestent et se réitèreront tant que la clarté politique nous manquera : elles se posent à chaque nouvelle sollicitation politique. La récente polémique autour de l’affiche de LFI sur la manifestation de 22 Mars, qui reprenait les codes graphiques de l’antisémitisme, produit un double effet de dénégation : d’une part, l’antisémitisme comme enjeu apparaît nié devant l’ « instrumentalisation » de l’extrême-droite, et d’autre part, elle participe à tempérer ou à fragiliser la démarcation politique de l’antisionisme et antisémitisme.

Le soutien aux organisations antiracistes comme boussole

La clarification politique est dès lors rigoureusement essentielle, et doit s’articuler en deux temps : dans un premier temps, il est essentiel de reconnaître la permanence de l’antisémitisme, voire son augmentation dans la période. La violence du sionisme et l’hégémonie d’un discours médiatique en faveur du sionisme ne peuvent que constituer des ressorts de l’antisémitisme. De fait, l’impunité de l’État d’Israël, l’exceptionnalité des mesures prises par l’État sioniste — en violation du droit international, de la souveraineté des États arabes — constituent des arguments pour qui recherche une justification aux théories du complot de la domination des Juifs sur l’ordre mondial, ou même de manière plus large à la haine des Juifs : l’actualité implique donc indéniablement la croissance de l’antisémitisme. Nier l’évidence revient à produire une simplification du réel qui nierait notre propre analyse du sionisme, selon laquelle c’est un objectif politique qui ne correspond pas aux intérêts des Juives et Juifs. Le sionisme est un facteur d’antisémitisme, l’État d’Israël et sa politique impérialiste ne constituent pas une défense pour les Juives et Juifs mais leur mise en danger par un État guerrier.

Dans cette perspective, la lutte antiraciste est une boussole : c’est elle qui doit permettre de défaire l’assimilation des Juifs à la politique israélienne et de construire la solidarité des Juives et Juifs avec les autres catégories sociales racialisées. A rebours des spéculations racistes sur l’organisation communautaire des Juifsves, il s’agit de soutenir un discours anti-impérialiste et anticolonial cohérent. C’est en luttant politiquement contre le rôle de l’État d’Israël dans la géopolitique occidentale que l’argumentaire antisémite contre Israël peut être combattu. C’est dans cette perspective antiraciste que le NPA-A s’est exprimé dès le 7 Octobre en faveur de la résistance palestinienne, et a continué à s’engager résolument en soutien des organisations antiracistes et pro-palestiniennes qui avaient adressé, par exemple en soutenant l’appel d’Urgence Palestine, de Samidoun et du mouvement antifasciste à s’organiser pour que l’objectif du 8 Mars soit de repousser les fascistes et les sionistes.

Dans un deuxième temps, la clarification politique implique également d’identifier l’antisémitisme à un cadre bien plus large et à un temps plus long que celui de l’existence de l’État d’Israël. La seule racine de l’antisémitisme n’est pas la politique israélienne, et, faut-il le rappeler dans un pays qui a collaboré au génocide des Juifs d’Europe alors qu’il maintenait des colonies en Afrique, ne repose pas sur la seule solidarité avec les Arabes. L’antisémitisme a une histoire européenne longue, qui s’appuie d’une part sur l’altérisation religieuse des Juifs, c’est sa racine antijuive, et d’autre part sur l’altérisation communautaire des Juifs, c’est sa racine plus proprement « antisémite ». Cette altérisation communautaire est à la fois le lieu d’une intolérance à des différences culturelles réelles qu’il ne s’agit pas d’invisibilser, et le résultat d’une discrimination subie par les Juives et Juifs en Europe.

Dans cette perspective, la lutte antiraciste constitue également une nouvelle boussole de la lutte contre l’antisémitisme : en effet, l’antiracisme contemporain s’est doté d’outils d’analyse capables de défaire et de porter une critique sur les discours dits d’ « émancipation » du siècle des Lumières et qui ont en réalité constitué une entreprise de blanchiment des Juifs et de l’affirmation de l’hégémonie blanche. Ces outils d’analyse doivent être mobilisés pour construire des revendications antiracistes pour une minorité juive qui n’ignore pas ces effets de dominations et la fragilité de l’assimilation des Juives et Juifs à la majorité nationale blanche. La conscience claire de cette fragilité constitue indéniablement un ressort politique de la légitimation du sionisme parmi les Juives et Juifs : ne pas reconstruire de dénégation universaliste, mais opposer un discours antiraciste à l’alternative sioniste est une tâche urgente. Plus encore, ces outils participent à la formation d’une conscience politique commune des racisé·es — comme la continuité des logiques antijuives et islamophobes participent à le montrer.

Lutter contre l’antisémitisme culturel : une bataille politique contre l’extrême-droite

Les polémiques autour de l’affiche de LFI, dans le camp de l’antiracisme politique, renvoient à une double accusation : d’une part, il s’agirait de « faire le jeu de l’extrême-droite » en confirmant que cette affiche était effectivement antisémite, et d’autre part, il s’agirait de nuire à des alliés objectifs de l’antisionisme politique en accusant LFI .

Il faut se pencher sur ce qui prête le flanc aux accusations d’antisémitisme dans séquence. L’image d’un Cyril Hanouna sous des traits caricaturaux est-elle réellement le problème ? S’il est indéniable qu’il y a un problème dès lors que des personnes juives, et d’autres au-delà, ont perçu cette affiche comme antisémite et que simultanément LFI se borne à le nier en bloc sans développer, il convient de se demander pourquoi une affiche faisant partie d’une campagne contre l’extrême droite (qui est pourtant un danger mortel pour les Juifs) a été perçue comme telle. Ce que paye LFI ici ce n’est pas d’avoir laissé passer une affiche rappelant l’imagerie nazie. Dire qu’il s’agit d’une affiche parmi d’autres n’est pas satisfaisant étant donné que Cyril Hanouna était le seul juif représenté. C’est pourtant un des arguments qui a été utilisé par LFI pour se défendre. Et c’est là que le bât blesse.Si sa ligne sur l’antisémitisme et sa compréhension plus large du racisme était claire, le mouvement aurait pu présenter une défense cohérente et ne permettant pas une attaque honnête en antisémitisme.

Cela étant dit c’est justement parce que LFI est une organisation ancrée dans notre camp social qu’il est important de ne pas retenir nos critiques. Une partie du camp antiraciste prend appui sur les revendications de l’antiracisme politique pour produire un impératif en direction des Juives et Juifs à « tolérer » une forme d’antisémitisme. La lutte contre le sionisme devrait ainsi aboutir à une solidarité de type campiste : tous les sionistes d’un côté, tous les antisionistes de l’autre. Un tel campisme a indéniablement constitué une errance grotesque du mouvement ouvrier au siècle dernier. Il nous faut donc affirmer avec plus de finesse que de même que la défense du sionisme protège une partie des Juifs, mais seulement temporairement, et ne constitue pas une lutte réelle contre l’antisémitisme, l’antisionisme ne constitue pas une lutte suffisante contre l’antisémitisme et ne protège qu’une partie des Juives et Juifs. Plus encore, l’antiracisme politique se saisit de l’épouvantail de l’antiracisme moral : l’affiche reprendrait des « tropes », et l’antisémitisme, puisqu’il ne serait pas systémique ni associé à une surexploitation structurelle des Juives et Juifs de France, ne constituerait pas un véritable enjeu matériel.

Ici, il faut s’interroger : la représentation de Cyril Hanouna proposée par la France Insoumise n’a pas seulement repris ou mobilisé des tropes, elle a constitué la « citation » d’une scène antisémite. Les images, tout autant que les discours, existent et structurent les imaginaires. Il est de fait surprenant qu’une figure comme Houria Bouteldja, qui insiste sur l’importance des imaginaires politiques et souligne l’insuffisance d’un travail sur celui-ci à l’extrême-gauche se montre ensuite aveugle à la réactivation d’un imaginaire antisémite. La défense de la « nation », qui par ailleurs ne s’est pas faite en Europe sans exercer une violence assimilatrice sur les Juives et Juifs, devait-elle la rendre si aveugle à ce sur le mépris desquels elle s’est construite ?

Les effets matériels de l’affiche de LFI sont donc bien là : l’imagerie antisémite à nouveau circule, et a pu interpeller l’ensemble du camp politique et des Juives et Juifs. Dès lors, le geste n’est pas sans effet politique, ni sans effet matériel.

Mais plus largement, et au-delà des représentations, LFI n’a jamais su comment réagir face à des accusations d’antisémitisme fondées. Par exemple lorsque Jean-Luc Mélenchon a dit en 2021 qu’Eric Zemmour n’était pas antisémite car son conservatisme reproduirait beaucoup de « scénarios culturels » issus du judaïsme, il était indéniable que ces propos étaient antisémites. Quelle fut la réaction de LFI ? Tout d’abord des accusations d’instrumentalisation des propos de Mélenchon par la droite, puis un mea culpa tiède du tribun qui reconnaît seulement s’être mal exprimé. S’il est vrai que cette sortie antisémite a été instrumentalisée par la droite pour discréditer LFI en l’accusant à tort d’être un parti avec un projet antisémite, il est aberrant de refuser d’admettre que ces propos étaient antisémites et de refuser de présenter des excuses.

S’agissant de la situation actuelle quelles sont selon nous les erreurs commises par les insoumis ? En premier lieu le silence pendant trois jours après le retrait de l’affiche montre un manque de préparation et l’inexistence d’une ligne claire sur le sujet de l’antisémitisme. Par la suite Manuel Bompard reconnaît une erreur mais sans développer suffisamment sur la nature de cette dernière. Enfin Jean-Luc Mélenchon réagit en parlant uniquement d’instrumentalisation de l’affaire par l’extrême-droite, négligeant totalement de parler de la réalité de l’antisémitisme.

C’est ce genre d’erreurs qui a installé une situation dans laquelle la droite s’engouffre dans le tunnel que LFI a contribué à creuser en laissant planer le doute sur leur potentielle vision antisémite. Cette droite en profite pour installer de longues séquences pendant lesquelles il est difficile de parler de fascisme et de pointer du doigt leur offensive raciste qui permet la montée en puissance de l’idéologie suprémaciste blanche dans de larges pans de la société. LFI se conçoit comme une citadelle assiégée, et cette conception la mène à rejeter tout reproche et à parler d’instrumentalisation dès qu’une attaque est formulée contre le mouvement. Cela est délétère mais tout peut encore changer. Si LFI fonctionne encore largement sur un logiciel d’antiracisme moral, il faut remarquer leurs pas en direction d’organisations qui défendent un antiracisme politique. Ce n’est qu’en acceptant de continuer dans cette direction, en admettant la nature encore largement coloniale de l’État français, en développant un discours sur la racialisation des personnes juives et en ayant une ligne claire sur la nature ethnonationaliste et profondément coloniale de l’idéologie sioniste politique, en renonçant explicitement à l’universalisme Français et au modèle des Lumières que le mouvement insoumis pourra s’affranchir de ces longues séquences qui font perdre tant de temps à notre camp social.

Il faut avoir confiance en le fait que LFI n’est pas un parti avec un projet antisémite, il reste à le montrer clairement : faites mieux.

L’antisémitisme n’est ni culturel ni résiduel : le cas d’une agression antisémite

Mercredi 30 Avril dans le Gard, une agression antisémite d’une extrême violence a eu lieu au beau milieu d’une scène d’une extrême banalité : alors qu’il nourrissait les chats errants, un homme de 70 ans a été interpelé par un autre, ivre, pour lui demander de l’argent. Visiblement juif puisqu’il portait une kippa et des tsitsit, son refus a débouché sur de violentes injures antisémites, et une agression d’une rare violence : un premier coup dans le dos l’a fait chuter, puis, selon un témoin, plusieurs dizaines de coups de pied lui ont été envoyés alors qu’il était au sol. Le parquet d’Alès a immédiatement reconnu le caractère antisémite de l’agression. Et ce, malgré les circonstances qui associent le suspect à un profil « marginal », connu pour des faits de petite délinquance et manifestement sous l’emprise de l’alcool.

Une telle agression n’est pas anodine et n’est pas un simple fait divers anecdotique : il accroît la pression qu’ilEs ressentent quant au fait d’être une minorité racisée visible. Elle ne correspond pas non plus à un invariant historique de l’antisémitisme et de l’antijudaïsme européens : c’est bien maintenant que l’antisémitisme sévit et son actualité doit aussi être la nôtre. La réactivation suprémaciste blanche de thèmes sur la « submersion » et la « subversion » raciale en Europe, notamment impulsée par les mouvements d’extrême-droite proches de Renaud Camus ne peuvent que renforcer l’antisémitisme historique dont il emprunte les tropes. Pour le dire en un mot, le pays ne peut pas être aussi islamophobe sans être en même temps violemment antisémite. L’extrême-droite a déjà plusieurs fois souligné que, dans sa lutte contre la visibilité musulmane, elle demanderait des « concessions » aux Juives et Juifs — concessions que beaucoup ont déjà faites au nom de l’assimilation comme modèle républicain et dont il s’agit d’enrayer le modèle d’invisibilisation blanche.

Les racines communes de l’islamophobie et de l’antisémitisme ne doivent pas produire de mise en concurrence de la reconnaissance des racismes : il ne s’agit ni de faire de la reconnaissance de l’antisémitisme le modèle qui permette la lutte contre l’islamophobie, ni de faire l’islamophobie le « nouvel antisémitisme ». Si l’évidence de la qualification raciste contraste avec celle de l’assassinat d’Aboubakar à la Grand-Combe, géré par les mêmes instances, la reconnaissance institutionnelle de l’antisémitisme ne suffit pas à protéger les Juives et Juifs.

Après s’être relevée, la victime s’est sentie tellement en danger en raison de sa judéité visible qu’elle a voulu se découvrir pour se protéger. Non seulement le geste de cet homme est complètement compréhensible, mais surtout il reflète l’oppression que subissent les Juives et Juifs en France et leurs réflexes d’autodéfense. Aussi nous devons, en tant qu’antiracistes, nous positionner en soutien à l’ensemble des personnes Juives et soutenir leur visibilité, y compris religieuse, et ce par une politique volontariste de dénonciation de l’antisémitisme — sous toutes ses formes, afin de faire de notre camp un allié crédible des juives et juifs.

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08 novembre 2024 ~ 0 Commentaire

Islamophobie (npa)

islam

Mettre le feu aux mosquées : l’actualité de l’islamophobie française ?

Mardi 29 octobre, un incendie criminel est déclenché au moment du « fajr » (« prière de l’aube ») à la mosquée Assouna d’Amiens ; jeudi 31 octobre un incendie est déclenché sur le parking attenant au chantier de la grande mosquée en construction de Strasbourg.

Ces deux attaques en une semaine ne sont pas seulement des faits divers : elles manifestent l’hostilité croissante à l’encontre des personnes musulmanes et le climat délétère de la société civile. Les attaques contre les personnes musulmanes sont quotidiennes en France : de l’incivilité à l’agression, les effets du racisme sont concrets et ses manifestations violentes sont en augmentation.

Les personnes musulmanes sont constamment constituées en minorités altérisées, opposées à la République et sont la cible privilégiée des attaques des nationalistes. À l’école, au travail, dans l’espace public, elles subissent une oppression constante et sont sommées de présenter des gages de non-séparatisme.

L’oppression des musulmanEs vise plus loin que leur seule existence sociale et s’attaque jusqu’à leur liberté de conscience et de culte à travers l’ingérence de l’État français dans le culte musulman (fermetures de mosquées, expulsions d’imams) et les législations islamophobes qui proscrivent des pratiques religieuses communes en les disqualifiant comme « radicalisées » ou « islamistes ».

La laïcité ne peut pas continuer à tirer sa légitimation de la discrimination des musulmanEs : la répression constante de la visibilité de l’islam et des personnes musulmanEs en France est intolérable et constitue un séparatisme d’État qui isole les personnes musulmanEs et perçues comme telles et légitime le racisme. Une telle hostilité ne peut qu’encourager les fractions les plus racistes de la population dans un contexte où la parole raciste et islamophobe est légitimée par la politique du gouvernement Barnier et son ministre de l’Intérieur, Retailleau.

Le NPA-l’Anticapitaliste réaffirme sa solidarité avec l’ensemble des personnes musulmanEs face à l’oppression qu’iels subissent. Nous demandons l’abrogation de l’ensemble des lois islamophobes, depuis la loi de 2004 jusqu’à la loi dite « sur le séparatisme », ainsi que la protection des musulmanEs et de leurs lieux de culte, devant les menaces fréquentes qu’iels subissent, à un niveau comparable à celui qui est déployé pour sécuriser tous les autres lieux de cultes du pays.

Le NPA-l’Anticapitaliste est conscient de l’urgence antiraciste et engage toutes les forces politiques soucieuses de lutter contre l’islamophobie et le racisme à concrétiser cette priorité politique.

Le NPA-l’Anticapitaliste est déterminé à dénoncer l’islamophobie et lutter concrètement contre elle, avec les musulmanEs et leurs organisations cultuelles, associatives, politiques.

Montreuil, le 8 novembre 2024

https://npa-lanticapitaliste.org/

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04 novembre 2024 ~ 0 Commentaire

IRAN (Amnesty)

iran

Ce que l’on sait de l’arrestation d’une jeune Iranienne en sous-vêtements sur un campus universitaire de Téhéran

Cette étudiante a déambulé en petite tenue pour protester contre la manière dont elle avait été traitée par des miliciens affiliés aux Gardiens de la révolution. Son arrestation a provoqué de nombreuses réactions, notamment en France.

Un courage inouï et un acte politique fort. Une étudiante iranienne a été filmée en train de déambuler en sous-vêtements(Nouvelle fenêtre) sur le campus d’une université de Téhéran avant d’être arrêtée, samedi 2 novembre. Les images de cette jeune femme, dont l’identité n’a pas été confirmée, ont fait le tour des réseaux sociaux et l’objet de nombreuses réactions, notamment de plusieurs ONG, dont Amnesty international.

Cette nouvelle arrestation intervient près de deux ans après la mort, le 16 novembre 2022, de Mahsa Amini, une jeune Kurde iranienne de 22 ans arrêtée par la police des mœurs pour non-respect du code vestimentaire, qui avait déclenché un vaste mouvement de protestation dans tout le pays. Franceinfo résume ce que l’on sait de cette arrestation dont l’écho résonne bien au-delà des frontières du pays.

En guise de protestation, la jeune femme se serait dévêtue, selon le site étudiant. Elle a ensuite déambulé en sous-vêtements, les bras croisés, sur le campus pendant quelques minutes, comme le montre la vidéo, avant d’être emmenée de force dans une voiture par quatre membres des forces de sécurité du pays. Le site étudiant iranien évoque une blessure lors de son arrestation.

Dans un message sur le réseau social X, la branche iranienne de l’ONG Amnesty International a simplement affirmé que l’étudiante avait été arrêtée pour « avoir enlevé ses vêtements en signe de protestation contre l’application abusive du port obligatoire du voile ». L’organisation réclame sa libération « immédiatement et sans condition ». « Les allégations de coups et de violence sexuelle à son encontre pendant son arrestation doivent faire l’objet d’une enquête indépendante et impartiale », ajoute-t-elle.

Une vague de réactions pour soutenir l’étudiante

Cette arrestation a suscité de nombreuses réactions de soutien et d’indignation. « Aujourd’hui, tout le monde est derrière cette jeune femme et revendique la dimension politique et collective de son acte », analyse pour France 2 Chowra Makareni, anthropologue spécialiste de la société iranienne.

En France, de nombreuses personnalités ont pris la défense de cette étudiante.

La sénatrice LR Valérie Boyer et la députée européenne Renew Nathalie Loiseau ont partagé le même dessin de cette jeune femme en sous-vêtements brisant un mur. « Si le courage avait un nom, il s’appellerait Ahou Daryaei », assure la première, reprenant l’une des identités qui a filtré, sans qu’on puisse la confirmer. « Comme beaucoup d’autres, j’admire son courage. Mais je mesure aussi son désespoir », avance la seconde.

De son côté, Sandrine Rousseau a également partagé un autre dessin représentant l’étudiante en soutien-gorge et culotte. La députée écologiste exprime son soutien « aux Iraniennes, aux Afghanes, à toutes celles qui subissent l’oppression. Notre corps, et tout ce que l’on met – ou pas – pour le vêtir, nous appartient ».

Des personnalités du monde culturel comme l’humoriste Sophia Aram, l’essayiste Rachel Khan ou l’écrivain Kamel Daoud ont également témoigné de leur soutien. La première a salué « l’immense courage » de l’étudiante « face à la dictature islamique », qui « restera dans l’histoire ». La deuxième a rendu hommage à « cette force qui éclaire notre lâcheté ». Enfin, le lauréat du prix Goncourt 2024 a simplement partagé une photo de la jeune femme sur le campus.

https://www.francetvinfo.fr/

 

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25 août 2024 ~ 0 Commentaire

Antisémitisme (MRAP)

Enfants juifs à Paris

Le MRAP89 : Combattre le racisme sous toute ses formes, le MRAP dénonce l’attentat antisémite de la Grande-Motte

 Combattre le racisme sous toute ses formes, le MRAP dénonce l’attentat antisémite de la Grande-Motte

Le Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitié entre les Peuples (MRAP) condamne avec la plus grande fermeté l’attentat contre la synagogue de la Grande Motte et exprime son émotion et sa pleine solidarité à la communauté juive.

Rien ne justifie l’attaque contre la synagogue de la Grande Motte qui fait suite à l’attentat récent contre la synagogue de Rouen et d’autres multiples et nombreux actes visant la communauté juive, dans un contexte indéniable de montée de l’antisémitisme.

Cette résurgence de la haine antisémite ne peut qu’inquiéter tous ceux qui militent contre le racisme, sous toutes ses formes.

La critique légitime de la politique d’extrême droite du gouvernement israélien ne saurait justifier ces attaques ignobles. Notre mouvement exprime sa vive émotion et sa pleine solidarité avec la communauté juive de France.

Le MRAP espère que l’auteur de cet acte infâme soit rapidement arrêté, poursuivi et condamné et sa commission juridique saisit d’ores et déjà le procureur de la République afin de se constituer partie civile, le cas échéant.

Pour le MRAP Mouvement contre le Racisme et pour l’Amitie entre les Peuples
Agnès Cluzel 25.08.24

https://yonnelautre.fr/

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09 août 2024 ~ 0 Commentaire

Pologne (The Conversation)

Enfants juifs à Paris

En réécrivant l’histoire, le gouvernement polonais déforme l’Holocauste

En janvier 2018, le parlement polonais a adopté une loi permettant d’imposer des peines de prison qui peuvent aller jusqu’à trois ans à toute personne ayant déclaré que les Polonais ont eu une quelconque responsabilité ou complicité dans les crimes nazis pendant l’Holocauste.

La loi, qui vise à faire taire les historiens, a instauré un climat tendu dans les milieux universitaires et ailleurs.

Le gouvernement polonais a décidé (directement ou par procuration) de porter contre moi des accusations au civil. J’ai été poursuivi pour diffamation, et des organisations polonaises ont demandé que je sois démis de mes fonctions de professeur d’histoire à l’Université d’Ottawa.

Plus récemment, j’ai été interrogé par l’Agence de sécurité intérieure de la Pologne, et le ministre de la Justice du pays a exprimé son indignation à l’égard de mon travail.

Ce ne sont là que quelques-uns des enjeux juridiques et extrajuridiques actuels liés à l’écriture de l’histoire de l’Holocauste en Pologne.

Histoire et nationalisme

L’idée que des franges de la société polonaise se soient rendues complices de l’Holocauste pendant la guerre a longtemps constitué un sujet tabou.

Le parti d’extrême droite Droit et Justice est arrivé au pouvoir en Pologne en 2015. La défense de la réputation de la nation est l’un des éléments centraux de son programme politique et un moyen sûr de consolider sa base électorale.

Les historiens et enseignants indépendants, dont je fais partie, sont devenus la cible de campagnes de haine virulentes dans les médias d’État et contrôlés par l’État.

Les historiens de l’Holocauste ont pour dicton : « Je n’ai pas choisi d’étudier l’Holocauste, c’est l’Holocauste qui m’a choisi. »

Après une formation en histoire des 17e et 18e siècles, je me suis tourné vers l’étude de l’Holocauste de manière inattendue, au début du 20e siècle, quand je me suis rendu à Varsovie au chevet de mon père, un survivant de l’Holocauste, qui était malade.

Ayant un peu de temps libre, j’ai fait ce que font la plupart des historiens : je suis allé aux archives locales. C’est là que je suis tombé sur des milliers de dossiers des tribunaux allemands de l’époque de l’occupation de Varsovie.

Ce qui a éveillé ma curiosité, c’est qu’il y avait des centaines de dossiers concernant des Juifs du ghetto de Varsovie. J’ai découvert que les Allemands les poursuivaient pour avoir enfreint divers règlements nazis : refus de porter le brassard avec l’étoile de David, sortie du ghetto sans permission, violation du couvre-feu, achat et contrebande de nourriture du côté « aryen » vers le ghetto ou « diffamation de la nation allemande » – ce qui signifiait généralement avoir raconté des blagues sur l’occupation.

Les témoins de l’Holocauste

Raul Hilberg, éminent historien de l’Holocauste, a divisé le paysage humain de l’Holocauste en trois catégories : les exécuteurs, les victimes et les témoins. Au fil des ans, nous avons beaucoup appris sur les exécuteurs allemands et les victimes juives de l’Holocauste, mais beaucoup moins sur la dernière catégorie, qui demeure mal définie.

Qui étaient les témoins ? S’agissait-il de personnes qui ne savaient rien de la tragédie que vivaient les Juifs ? Ou de personnes qui, sachant ce qui se passait, avaient choisi l’indifférence ?

La Pologne était un épicentre de l’Holocauste. Les nazis y ont construit des camps de la mort et c’est dans ce pays que la majeure partie de la population juive a été assassinée. Dans le cadre de mes recherches, j’ai constaté, sans l’ombre d’un doute, qu’il était impossible que les gens restent à l’écart du génocide, sans en avoir conscience.

Ce ne sont pas tous les ghettos juifs (il y en avait des centaines en Pologne) qui étaient isolés du monde extérieur. La plupart étaient soit ouverts (sans murs), soit dotés de clôtures peu solides qui n’empêchaient pas les contacts entre Juifs et autres Polonais.

En 1942, les opérations de liquidation ont commencé. Les Allemands, avec l’aide des gens du coin, ont rassemblé les familles juives et les ont conduites vers la gare la plus proche, où elles sont montées à bord des trains de la mort à destination des camps d’extermination de Treblinka, Belzec, Sobibor et Auschwitz.

Tout cela se passe au vu et au su de la population non juive du voisinage. Une fois que les Juifs ont été déportés en masse vers la mort, les ghettos vides sont devenus le théâtre de vols à grande échelle. Des dizaines de milliers de maisons, d’appartements et de meubles étaient désormais faciles à piller.

C’est à ce moment-là que des milliers de Juifs, qui s’étaient réfugiés dans des cachettes sous et à l’intérieur de leurs maisons, ont été découverts, sortis et livrés aux Allemands pour être aussitôt exécutés.

Des Juifs ont fui les ghettos et se sont réfugiés dans les forêts, le plus souvent grâce à des habitants du coin qui leur ont offert leur aide, soit contre une rémunération, soit pour des motifs altruistes.

Au cours de cette dernière étape de l’Holocauste – que les Allemands ont appelé Juden jagd « chasse aux Juifs » –, les Juifs cachés sont devenus en bonne partie invisibles aux yeux des Allemands. Pendant cette dernière phase (qui s’est poursuivie jusqu’à la fin de la guerre), ce sont souvent les voisins non juifs qui ont déterminé qui allait vivre et qui allait mourir.

Mes recherches sur cette phase de l’Holocauste m’ont amené à penser qu’il était impossible d’être un simple témoin passif en Europe de l’Est et, surtout, en Pologne. La notion même de témoin passif est une chose à réévaluer, à remettre en question, voire à rejeter.

Mes recherches ont donné lieu à des discussions entre historiens et, en Pologne, elles ont soulevé le courroux des nationalistes.

C’est dans un tel contexte politique que Night Without End (Une nuit sans fin un livre que j’ai coécrit et coédité, a été publié en 2018. Cette étude en deux volumes qui font en tout 1 600 pages est une enquête sur le sort des Juifs dans certaines régions de la Pologne en temps de guerre. Nous avons étudié la lutte des Juifs pour leur survie et les politiques génocidaires allemandes.

Nous avons également essayé de comprendre l’attitude de la société polonaise envers la tragédie juive. Les conclusions sont peu réjouissantes : les résultats de nombreuses années de recherche indiquent qu’au moins deux tiers des Juifs qui se cachaient ont été soit assassinés, soit livrés aux nazis par leurs voisins polonais.

La réaction des autorités a été prompte et virulente. La co-auteure du livre et moi-même avons été dénoncées dans la presse. Il s’en est suivi une campagne de haine sans précédent, suivie de poursuites civiles et d’accusations au criminel.

Les attaques contre les historiens et l’histoire elle-même s’accompagnent généralement d’attaques contre d’autres éléments essentiels d’une société ouverte et démocratique. La défense de l’histoire et la lutte pour préserver le droit de savoir ce qui s’est passé font partie des fondements d’un régime démocratique.

« Celui qui a le contrôle du passé a le contrôle du futur », écrivait George Orwell dans 1984. Ses paroles n’ont jamais sonné aussi juste.

15 février 2023, Jan Grabowski Professor, Department of History, Université d’Ottawa/ J’oriente mes recherches sur les relations entre les Juifs polonais et la population non juive locale.

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22 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Juifs et Gaza (ESSF)

pal

Les juifs et juives aux États-Unis à l’heure de la guerre à Gaza

Warren Montag est professeur des Humanités à Occidental College, une université de la région de Los Angeles. Ses études portent notamment sur la pensée de Spinoza et d’Althusser.

ContreTemps : Une partie de l’opinion publique française pense, soit par ignorance, soit dans la logique d’idées antisémites, que le soutien américain à Israël est dû au poids énorme de ce qu’ils appellent le « lobby juif » aux États-Unis. Or, tout le monde a remarqué que l’état d’esprit de la population juive des États-Unis à l’égard d’Israël est en pleine évolution. De quand date ce changement ?

Warren Montag : C’est une histoire compliquée, mais avant de l’aborder une clarification sur la question du « lobby juif » et du contrôle juif de la politique étrangère américaine s’impose.

L’explication de la politique étrangère américaine en tant qu’instrument d’un pouvoir juif est une conception erronée à tous points de vue. L’idée que les nations impérialistes sont dirigées par de petites entités essentiellement étrangères agissant en secret est non seulement absurde d’un point de vue empirique, mais incarne aussi une approche grossièrement réductrice de la politique, le plus souvent liée à l’une des nombreuses théories du complot qui confèrent aux juifs des pouvoirs surnaturels de tromperie et de manipulation.

Lorsque, comme cela n’est que trop prévisible, « l’entité étrangère » ou « l’ennemi de l’intérieur » se trouve être la communauté juive ou simplement « les juifs », l’erreur théorique relève de l’antisémitisme, pour la satisfaction de forces très différentes et souvent opposées.

Pour que les juifs jouent le rôle que leur assignent ces théories, ils devraient être capables de penser (élaborer des stratégies, conspirer et comploter) et d’agir comme un seul homme. Dans cette perspective, les apparentes différences politiques et culturelles internes à la communauté juive seraient expliquées comme des épiphénomènes au regard d’une communauté unie par le sang et façonnée par deux millénaires de haine implacable du monde non-juif.

L’unité supposée de la communauté juive américaine n’a jamais existé ; la population juive a toujours été extrêmement hétérogène, linguistiquement, culturellement et politiquement.

Même les formes d’observance religieuse variaient de manière significative. Par apport à cette diversité, le sionisme a consisté en une tentative d’homogénéisation, militant pour que les langues et les cultures du « ghetto », et surtout des juifs parlant le yiddish, la majorité (avant la Seconde Guerre mondiale), tout comme les diverses cultures des juifs iraniens, marocains, d’Asie centrale, soient abandonnées en faveur de l’hébreu et laisse la place à une nouvelle culture israélienne qui se présentait comme un retour à un passé mythique.

Ces efforts sionistes se sont heurtés à une forte résistance ; même la question de savoir ce qui fait d’un juif un juif, et quelles formes d’observance devaient être intégrées dans le droit civil, n’a pas été résolue.

Mais le fantasme d’un parti des juifs, secret homogène, uni et discipliné, n’est pas seulement faux et invoqué au service de la haine, il aboutit aussi à absoudre l’impérialisme américain (et tous les autres impérialismes) de toute responsabilité pour ses guerres, son pillage des ressources mondiales et la richesse qu’il a accumulée au prix de la misère de la classe ouvrière internationale, toutes choses qui sont maintenant attribuées aux juifs.

Les conséquences de cette position sont assez claires : la dernière décennie a vu un renouveau rapide et généralisé des déclarations exterminationnistes, telles que celles qui figurent sur les teeshirts portés par un certain nombre de partisans de Trump lors de l’occupation du Capitole à Washington le 6 janvier 2021 : « 6MWE », acronyme de « six millions, ce n’était pas assez ».

Aux États-Unis, la population juive n’a jamais été aussi divisée politiquement qu’aujourd’hui, et au centre de cette division se trouve non seulement la conduite d’Israël dans la guerre actuelle contre Gaza, mais plus fondamentalement la question du sionisme.

Une minorité significative de juifs (principalement ceux âgés de moins de quarante ans) constate une différence notable entre le sionisme qui leur a été enseigné et le sionisme réellement existant de l’État israélien.

Il ne s’agit plus (en fait, il ne s’est jamais agi) d’un sionisme fondé sur l’Exode et la Délivrance de la Maison de servitude, mais d’un sionisme, comme Netanyahou nous l’a récemment rappelé, dont l’inspiration est tirée de l’histoire des Amaléchites du Livre I Samuel 15 : 3 : « Maintenant, allez frapper Amalech, et détruisez tout ce qu’ils ont, sans les épargner ; tuez hommes et femmes, enfants et nourrissons, bœufs et moutons, chameaux et ânes ».

Cela a conduit une nouvelle génération de juifs à déclarer leur soutien à la cause palestinienne non pas en dépit de leur judéité, mais à cause d’elle.

lundi 13 mai 2024 BARZMAN John, MONTAG Warren (Extrait)

https://www.europe-solidaire.org/

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26 mars 2024 ~ 0 Commentaire

meeting juif

Meeting juif international

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11 mars 2024 ~ 0 Commentaire

laïcité (essf)

croisades

Laïcité, égalité des droits (France) : Hantise de l’islam, jusqu’où vont-ils oser aller ?

Pour la première fois, un responsable politique de haut niveau, l’ex-Premier ministre Edouard Philippe, envisage expressément un traitement différencié de l’islam. Dans cette tribune, une cinquantaine de personnalités, dont Bertrand Badie, Jean Baubérot, Patrick Chamoiseau ou Annie Ernaux, dénoncent cette dérive dangereuse en rupture totale avec les principes fondateurs de la laïcité.

Dans son dernier livre, Des lieux qui disent (JC Lattès), Edouard Philippe, écrit qu’il faudra « un droit et une organisation spécifique aux musulmans ». Dans une interview à France Inter le matin du 13 septembre [1], il indique, avec quelques circonvolutions, que la loi de 1905 « n’est peut-être pas en mesure de traiter la spécificité de l’islam ». Il pense qu’un jour cette question d’une organisation spécifique, « avec des obligations particulières imposées aux fidèles et aux responsables des communautés musulmanes » sera posée. Ainsi il se dit certain que l’idée de proposer une forme de concordat reviendra sur la table.

Il faut prendre la mesure de ces propos. C’est la première fois qu’un responsable politique de ce niveau envisage explicitement un traitement différencié des religions et une remise en cause aussi brutale de la loi de 1905. Rappelons que cette dernière instaure d’une part une double séparation, celle des institutions publiques et du religieux et par conséquence la liberté des religions à s’organiser comme elles l’entendent et d’autre part l’égalité des religions devant la loi.

C’est à ces deux principes fondamentaux qu’Edouard Philippe s’attaque. Le « concordat » auquel il fait allusion remet en cause cette double séparation. Il s’agit, en rupture complète avec la loi de 1905 d’une volonté de contrôle d’une religion par la puissance publique et donc de la fin de la séparation entre religieux et politique puisque le pouvoir aurait la possibilité, selon les mots même d’Edouard Philippe, de dire son mot sur l’organisation du culte musulman. Il s’agit aussi d’une rupture dans l’égalité de traitement des religions puisque l’islam serait traité différemment.

Cette position nous en rappelle une autre, le refus des gouvernements de l’époque et des autorités coloniales d’appliquer dans les colonies et en particulier en Algérie la loi de 1905 et ce malgré la demande des responsables musulmans. Les autorités coloniales préféraient en effet maintenir un contrôle étroit sur tous ceux qui étaient soumis au code de l’indigénat, à tel point que le terme « musulman » a pris à l’époque une connotation ethnique.

Ainsi, la Cour d’appel d’Alger a statué en 1903 que ce terme « n’a pas un sens purement confessionnel, mais qu’il désigne au contraire l’ensemble des individus d’origine musulmane qui, n’ayant point été admis au droit de cité, ont nécessairement conservé leur statut personnel musulman, sans qu’il y ait lieu de distinguer s’ils appartiennent ou non au culte mahométan ». Et la Cour de parler d’« indigènes musulmans chrétiens » (sic).

Au-delà même de la remise en cause de la loi de 1905, c’est de l’égalité des citoyen.es devant la loi dont il est ici question. Ce que défend Edouard Philippe est tout simplement de remettre aussi en cause ce principe fondamental puisque, selon leur religion, ils ne seraient pas traités de la même façon.

On voit là où aboutit la hantise de l’islam et une islamophobie qui maintenant s’assume sans vergogne. Ainsi Edouard Philippe nous dit que l’islam « est travaillé par des aspirations obscurantistes ». C’est vrai, mais ni plus ni moins que les autres religions. Sans même aller loin avec l’intégrisme hindouiste de Modi reçu en grande pompe en France, n’y a-t-il-pas de fortes tendances intégristes dans le judaïsme et le christianisme ?

Toutes les religions sont en permanence traversées par des conflits internes entre des conceptions totalitaires qui visent à imposer leur dogme à la société et celles qui en respectent la diversité. La laïcité, telle que la loi de 1905 l’inscrit dans le droit, a permis sinon d’éviter les conflits – ceux-ci ont été nombreux que ce soit sur l’école ou dernièrement sur le mariage pour tous – du moins d’avoir un cadre pour les traiter. C’est ce cadre qu’Edouard Philippe envisage de remettre en cause et ce sont encore les musulmanes et musulmans qui en paieront le prix.

Cette tribune a été publiée sur le site de l’Obs

mercredi 20 septembre 2023

https://www.europe-solidaire.org/

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