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10 août 2019 ~ 0 Commentaire

léonard peltier (le monde)

peltier_jan2019

Leonard Peltier, l’Indien rebelle, plus ancien prisonnier politique des Etats-Unis

En 1977, le militant de la cause indienne est condamné à la perpétuité pour le meurtre de deux policiers. Devenu le symbole de l’acharnement du FBI contre les Amérindiens, il continue de clamer son innocence.

En terre indienne, le drame n’est jamais loin des épisodes festifs. Au lendemain du 143anniversaire de la victoire de Little Big Horn, Pine Ridge commémore un événement plus sombre : la fusillade du 26 juin 1975 au cours de laquelle un militant indien a été tué, ainsi que deux agents du FBI.

Un fait d’armes pour lequel Leonard Peltier, 74 ans, le héraut de l’American Indian Movement (AIM), est toujours emprisonné. Après quarante-trois ans sous les verrous, Peltier est, selon Amnesty International, le plus ancien « prisonnier politique » des Etats-Unis.

Ce 26 juin a été proclamé « Journée de Leonard Peltier » à Pine Ridge.

Au bord du cimetière de la famille Little, où reposent les militants de l’AIM tués dans le tumulte des années 1970, quelques fidèles forment un cercle de prière : des anciens du mouvement Red Power, quoiqu’ils disparaissent inexorablement, comme Russell Means et Dennis Banks, morts en 2012 et 2017.

Des proches, vêtus du tee-shirt distribué par l’AIM. Et des enfants qui attendent sans impatience le goûter sur la propriété de la famille Jumping Bull, au bord du ruisseau où a eu lieu la fusillade. Comme chaque année, ils savent qu’ils vont recevoir des cadeaux, des ballons, des sacs à dos et des fournitures scolaires de la part de Leonard Peltier.

La loi du silence

« Nous croyons à l’innocence de Leonard, lance l’officiant, Fred Cedar Face, un ancien juge tribal. Et pourtant, il croupit en prison. »

L’atmosphère est lourde, plombée par le poids du passé. L’orateur déplore les divisions qui continuent sur la réserve, la loi du silence, la « négativité ».

Si Leonard Peltier n’est pas coupable, alors il doit se trouver quelqu’un à Pine Ridge qui sait la vérité, quelqu’un qui n’a pas témoigné. Qui a tiré à bout portant sur les deux agents du FBI ce 26 juin 1975 ?

Corine Lesnes 10 aout 2019

https://www.lemonde.fr/

Lire aussi:

Leonard Peltier : « Aux Etats-Unis, ce qui n’a pas changé, ce sont les tentatives des gouvernements d’en finir avec nous en tant que peuple indien » (Le Monde)

Leonard Peltier (Wikipédia)

American Indian Movement (Wikipédia)

Les Amérindiens et leurs luttes (TC)

 

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09 août 2019 ~ 0 Commentaire

iran (global voices)

baloutchistan

Les enfants invisibles d’Iran

Sans carte d’identité, les « enfants anonymes » se voient privés d’avenir

L’Iran compte plus d’un million de sans-papiers, et un nombre significatif d’entre eux sont des enfants. L’une des principales causes de cet état de fait inhumain est une loi vieille de plusieurs décennies qui prive les femmes iraniennes mariées à des étrangers du droit de transmettre leur nationalité à leurs enfants. Des milliers d’enfants voient ainsi leur avenir condamné avant même leur naissance. Ces enfants n’ont pas accès à l’éducation ni aux soins de santé et leurs noms ne sont pas même inclus dans la base de données nationale.

En mai 2019, nombreux sont ceux qui se sont réjouis quand le parlement iranien, le Majlis, a amendé cette loi discriminatoire. Le Conseil des gardiens, l’organe qui examine les lois adoptées par les députés, a approuvé l’amendement, en y ajoutant cependant que des “enjeux sécuritai-res” pouvaient être invoqués pour refuser l’octroi de la nationalité.

Mais un changement dans la loi ne suffira pas à effacer toutes les discriminations dont les “enfants anonymes” sont victimes. Forte d’une population de deux millions de personnes, la minorité baloutche iranienne, par exemple, vit dans une région sous-développée proche de la frontière avec le Pakistan et l’Afghanistan et souffre de discriminations colossales de la part des autorités iraniennes, dont les politiques empêchent le peuple baloutche de jouir d’une pleine nationalité.

Nasser Boladai, porte-parole du Parti populaire du Baloutchistan (Balochistan People’s Party) et président de l’Organisation des nations et des peuples non représentés (UNPO en anglais), a déclaré à Global Voices :

Alors que certains enfants baloutches de pères étrangers se sont vu refuser la citoyenneté, la majorité des enfants baloutches sont issus de deux parents baloutches, et donc iraniens, et ayant vécu toute leur vie dans la province du Baloutchistan ou dans d’autres zones du Baloutchistan qui font partie des provinces de Kerman et du Hormozgan.

Le gouvernement estime à environ 40 000 le nombre d’enfants ayant des parents baloutches et ne possédant pas de carte d’identité nationale, alors que d’autres sources locales estiment que le phénomène touche deux fois plus d’enfants, entre 80 000 et 100 000.

Des témoignages de Baloutches révèlent la profondeur de leurs tourments : des mères dont le plus grand rêve est d’envoyer leurs enfants à l’école aux femmes qui se demandent pourquoi les autorités ont confisqué leurs cartes d’identité iraniennes, les laissant ainsi impuissantes.

Une bureaucracie kafkaïenne

Une des raisons pour lesquelles certains enfants baloutches n’ont pas de carte d’identité iranienne est que leurs parents vivent dans des régions isolées et, étant analphabètes, n’ont jamais obtenu leur propre carte et ne l’ont pas non plus demandée pour leurs enfants.

D’autres se retrouvent pris au piège de la bureaucratie kafkaïenne de l’Iran. Dans certains cas, on leur demande de passer des tests ADN, ce que beaucoup ne peuvent pas se permettre financièrement.

Dans d’autres cas, des cartes d’identité nationales précédemment émises sont confisquées, prétendument pour vérifier leur authenticité. Certains militants politiques et activistes de la société civile considèrent ces actes comme faisant partie d’une politique discriminatoire visant certains groupes religieux ou ethniques, notamment les sunnites et les Baloutches.

Nasser Boladai rapporte que, dans certains cas, les autorités iraniennes confisquent ou annulent les actes de naissance de Baloutches lorsque ceux-ci viennent renouveler leurs documents ou demander une carte d’identité.

Certains Baloutches pensent que ces mesures visent à punir les membres de la communauté qui n’adhèrent pas à la propagande du régime. Nasser Boladai pense également qu’elles sont utilisées comme “un prétexte pour changer la démographie de la région et faire des Baloutches une minorité dans leur terre d’origine”. Selon lui, pour atteindre cet objectif, le gouvernement envisage de transférer deux à cinq millions de personnes dans les provinces du Sistan-Balout-chistan et du Hormozgan, dans la région côtière du Baloutchistan.

“Ne pas avoir de carte d’identité signifie qu’il est difficile d’avoir une identité individuelle et collective reconnue dans la société”, a déclaré à Global Voices Azadeh Pourzand, chercheuse spécialisée dans les droits humains et directrice exécutive de la Siamak Pourzand Foundation.

“Par conséquent, il convient de garder à l’esprit les nombreux défis émotionnels et psychologi-ques que rencontrent les enfants baloutches qui sont privés d’une carte d’identité”. Sans pièce d’identité, il est impossible d’accéder aux services publics tels que les soins de santé ou l’école.

“L’une des principales raisons (mais pas la seule) derrière cette situation qui privent des milliers d’enfants baloutches d’éducation scolaire”, poursuit-elle, “est qu’ils ne possèdent pas de carte d’identité, une réalité qui a été critiquée y compris par certains responsables gouvernementaux dans la presse et les médias contrôlés par l’État. Malgré cela, très peu de mesures sont prises pour mettre fin à la situation désastreuse des enfants baloutches”.

Azadeh Pourzand ajoute que, même lorsque les enfants parviennent à aller à l’école, ils le font dans des bâtiments mal construits et mal entretenus, qui les exposent à un risque “de voir les plafonds et les murs de l’école s’écrouler sur eux à tout moment. De même, le manque d’accès à l’eau potable, à des sources d’énergie pour assurer une température suffisante dans l’école et dans les foyers, et les conditions sanitaires déplorables pèsent sur cette région pauvre du pays”.

“Compte tenu de l’historique de discriminations à l’encontre des minorités ethniques et religieu-ses dans la République islamique ainsi que des persécutions ciblées de ces groupes”, déclare Azadeh Pourzand, “cette carence d’infrastructures, cette négligence économique ainsi que l’ampleur de la pauvreté semblent intentionnelles, et constituent donc par conséquent une forme de discrimination, qui en engendre elle-même d’autres formes”.

Exode

Selon Nasser Boladai, dans l’idéal, les Baloutches devraient pouvoir rester dans leurs villages et poursuivre les activités qui sont traditionnellement les leurs, l’agriculture ou l’élevage, mais du fait du manque d’infrastructures et de la difficulté à exploiter la terre, beaucoup ont été forcés de quitter leurs villages.

Au fur et à mesure que les Baloutches se sont installés à la périphérie de villes comme Chahbhar, Zahidan et même Téhéran comme travailleurs journaliers, leur situation a commencé à attirer l’attention. “Souvent, ils sont harcelés ou battus et forcés de quitter leur domicile et de trouver un autre logement”, explique Nasser Boladai. “Il semblerait que le nombre d’apatrides baloutches augmente au lieu de diminuer”.

La politique répressive des autorités iraniennes à l’égard des minorités ethniques et religieuses fait partie intégrante de l’ADN de la République islamique depuis sa création. Dans ce jeu qui dure depuis des décennies, des milliers de Baloutches se sont vu devenir non pas des citoyens de seconde classe, mais pratiquement des êtres invisibles.

8 Août 2019

https://fr.globalvoices.org/

Lire aussi:

Baloutchistan Pakistan (Wikipedia)

Baloutchistan

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09 août 2019 ~ 0 Commentaire

langouet (eaux et rivières)

eaux et r

Soutenons le maire de Langouët et son arrêté protégeant la santé publique

Suite à la signature d’un arrêté interdisant l’application de pesticides à moins de 150 m des habitations, le maire de Langouët est convoqué devant le Tribunal administratif de Rennes le 22 août prochain. Il avait refusé d’annuler son arrêté comme le lui avait demandé la Préfète de la région Bretagne via un recours gracieux.

C’est donc la voie contentieuse qui est activée pour tenter de faire annuler cet arrêté protégeant la santé publique.

Eau & Rivières invite ses militants à venir soutenir Daniel Cueff, maire de Langouët devant le tribunal administratif de Rennes le Jeudi 22 Août prochain à 9h30.

Rappel des faits :

  • Le 18 mai 2019, le maire de la commune, Daniel Cueff, prenait un arrêté interdisant l’utilisation de pesticides près des habitations ou locaux professionnels.
  • Le 27 mai 2019, la Préfète de la région Bretagne lui demandait, via un recours gracieux d’annuler son arrêté.
  • Le 20 juin 2019, le maire de la commune répondait de manière argumentée à la Préfète qu’il refusait d’annuler son arrêté municipal

https://www.eau-et-rivieres.org/

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09 août 2019 ~ 0 Commentaire

écosocialisme (ballast)

ecolo
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L’écosocialisme : qu’est-ce donc ?
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Au carrefour de la tradition matérialiste socialiste et de la lutte pour la protection de l’environnement, l’écosocialisme rappelle que la préservation de l’écosystème est incompatible avec la logique économique capitaliste, fondée qu’elle est sur le productivisme et la recherche infinie du profit dans un monde fini.

Juin 1972, Stockholm.

En ce début d’été se tient, sous l’égide de l’Organisation des Nations unies, la première grande conférence internationale sur l’environnement. L’événement, souvent considéré comme le premier Sommet de la Terre, réunit un nombre important de dirigeants mondiaux.

Les déclarations de principes succèdent aux discours lénifiants, jusqu’à ce qu’une certaine oratrice prenne la parole. Indira Gandhi, à la tête d’un Congrès national indien alors d’orientation social-démocrate, dirige l’Inde depuis 1966.

Son discours, expression des sentiments de nombreux pays du Sud, tranche avec les prises de parole des dirigeants occidentaux. Commençant par évoquer son attachement à la question environnementale, elle ne tarde pas à mettre en cause les méfaits écologiques du système économique capitaliste.

Déclarant que « la recherche du profit, individuel ou collectif, semble éclipser tout le reste», elle affirme que « la pollution n’est pas un problème technique. Le problème ne réside pas dans la science ou la technologie en tant que telles, mais dans le système de valeurs du monde contemporain, qui ignore les droits des individus et est oublieux du long terme ».

Poursuivant son discours, elle dénonce l’obsolescence programmée et la production massive de biens de consommation inutiles. À l’issue de la Conférence de Stockholm, une déclaration de 26 principes est adoptée, qui met l’accent sur la détérioration des écosystèmes : « des niveaux dangereux de pollution de l’eau, de l’air, de la terre et des êtres vivants ; des perturbations profondes et regrettables de l’équilibre écologique de la biosphère ; la destruction et l’épuise-ment de ressources irremplaçables ; enfin de graves déficiences qui sont dangereuses pour la santé physique, mentale et sociale de l’homme ».

« Si le constat de la catastrophe écologique est bien établi, la responsabilité du système capitaliste n’est jamais mise en question. »

Toutefois, nulle part il n’est fait mention de la responsabilité du modèle économique contempo-rain dans ce processus de dégradation de l’environnement. L’intervention remarquée d’Indira Gandhi illustre avec éclat la carence majeure du discours environnementaliste mainstream contemporain : si le constat de la catastrophe écologique est bien établi, la responsabilité du système capitaliste, fondé sur un productivisme échevelé et guidé par le seul impératif de « croître ou mourir », n’est jamais mise en question.

Partant du postulat selon lequel « une écologie qui ignore ou méprise le marxisme et sa critique du fétichisme de la marchandise est condamnée à n’être qu’un correctif des excès du productivisme capitaliste », l’écosocialisme, apparu dans les années 1970, se veut une synthèse de la critique sociale portée par le socialisme et du souci de soutenabilité et de préservation des écosystèmes qui constitue l’écologie politique.

Socialisme et écologie : une relation tumultueuse

Socialisme et écologie peuvent paraître au premier abord distants, voire contradictoires. Nombre de penseurs du courant écologiste n’ont pas manqué de mettre en lumière l’absence de consi-dération des socialismes dits « réels » pour la problématique environnementale.

Durant l’entre-deux-guerres, l’exploitation du charbon fut le moteur principal de la croissance industrielle en URSS, érigée au rang de priorité absolue par les dirigeants soviétiques. Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, ces derniers s’étant fixé l’objectif de « dépasser » les États-Unis, l’industrialisation à outrance demeura le credo du régime en matière de politique économique.

À la veille de la chute du mur de Berlin, les États du bloc soviétique ne font guère figure d’élèves modèles en matière environnementale : la Tchécoslovaquie émet alors 20,7 tonnes de CO2 par an et par habitant, la RDA 22 tonnes. Le Canada, pourtant l’un des plus importants émetteurs de CO2 des pays de l’OCDE, ne produit alors « que » 16,2 tonnes de CO2 par habitant et par an.

L’écosocialisme ne saurait remettre en cause l’évidence : le productivisme à la soviétique, au regard des destructions écologiques, n’a rien à envier au système capitaliste. Cette critique écologiste des régimes de type soviétique doit cependant être réfutée lorsqu’elle prétend déceler une incompatibilité entre la théorie marxiste et l’écologie politique.

Selon une idée répandue, Marx aurait fait peu de cas du problème environnemental, de même que la plupart des théoriciens marxistes après lui. Cette assertion ne résiste pas à l’analyse. Comme l’observe John Bellamy Foster, l’un des principaux représentants de l’écosocialisme aux États-Unis et dirigeant de la Monthly Review, on trouve en effet dans le tome I du Capital des passages qui témoignent d’une conscience aiguë des dégâts environnementaux engendrés par le capitalisme.

Marx y dénonce la rupture entre les hommes et la Terre, affirme que le productivisme de l’agriculture à grande échelle ne peut qu’aggraver cette « rupture métabolique », alerte sur l’appauvrissement des sols et sur la pollution urbaine, fustige l’épuisement de la terre et constate que « les conditions existantes imposent une régulation rationnelle de la relation métabolique entre les êtres humains et la terre, ce qui pointe au-delà de la société capitaliste, vers le socialisme et le communisme ».

Loin de se désintéresser de la question, les continuateurs immédiats de Marx prolongent ses réflexions. Karl Kautsky, figure majeure de la social-démocratie allemande, évoque ainsi les dangers de l’utilisation de pesticides dès 1899. Rosa Luxemburg, dans sa correspondance, évoque le problème de la disparition des oiseaux engendrée par la destruction de leur habitat.

En Union soviétique, dans les années 1920, Vladimir Vernadsky introduit le concept de biosphère, développé ensuite par Alexandre Oparine. En Grande-Bretagne, l’intellectuel marxiste Christopher Caudwell tente, dans Heredety and Development, d’élaborer une pensée écologique cohérente :

Son influence se fait sentir aujourd’hui dans les travaux de biologistes réputés. Force est de constater, cependant, que le souci écologique a bel et bien connu une éclipse prolongée au sein de la pensée marxiste. La question, en effet, n’apparaît que de manière très marginale dans les œuvres des principaux théoriciens socialistes du 20è siècle.

Misères et impasses du « capitalisme vert »

C’est dans les travaux d’André Gorz que l’on peut trouver les fondements théoriques de l’éco-socialisme tel qu’il est aujourd’hui conçu. D’abord disciple de l’existentialisme sartrien, Gorz se rapproche par la suite d’Ivan Illich, penseur iconoclaste qui l’amène à se pencher sur la question environnementale.

Partant du constat selon lequel « il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante ans», Gorz propose une innovante théorie politique fondée sur l’alliance du souci écologique et de l’anticapitalisme.

La rupture avec une certaine « logique économique », c’est en effet cela qui distingue l’éco-socialisme de l’environnementalisme mainstream. Ce dernier s’attache à promouvoir un « capitalisme vert», une écologie politique qui s’abstient de remettre en cause le système économique contemporain.

L’histoire d’une grande partie du mouvement écologiste français est symptomatique de ce problème. Les Verts ont ainsi longtemps refusé de prendre position quant au clivage droite/ gauche, arguant du fait que l’écologie était intrinsèquement indépendante de toute autre question et ne pouvait s’inscrire dans l’échiquier politique traditionnel.

En 1986, les Verts refusent par exemple l’ouverture du mouvement aux autogestionnaires, prônant l’autonomie du courant écologiste et refusant de s’identifier à la gauche. Lors des élections présidentielles de 1988, Antoine Waechter, alors dirigeant des Verts, fait campagne sur le dépassement du clivage droite/gauche.

L’écosocialisme comme dépassement du productivisme capitaliste

Pour les tenants de l’écosocialisme, il faut chercher l’origine de la crise écologique dans le fonctionnement du capitalisme lui-même. C’est à l’action humaine que le réchauffement global de la planète ou la disparition d’espèces sont généralement imputés.

C’est aller un peu vite en besogne : si l’Homo sapiens apparaît il y a environ deux cent mille ans, la communauté scientifique s’accorde à dater le début du réchauffement climatique à la seconde moitié du 19è siècle, soit dans le sillage de la révolution industrielle et de l’avènement du capitalisme.

Ce n’est donc pas l’action humaine en tant que telle qui est en cause, mais bien un système économique. Il ne s’agit pas non plus de mettre en question la technologie, à l’instar de nombre de disciples de Martin Heidegger ou de Jacques Ellul : « La technologie actuelle, qui contribue de manière notable à la ruine de l’environnement, n’existe pas en elle-même : elle est le produit et l’expression du capital, elle est un instrument de l’accumulation capitaliste

Si l’écosocialisme fait du capitalisme le cœur du problème, c’est qu’il dresse ce constat aussi simple qu’implacable : les conséquences de l’action humaine sur la planète se faisant sentir sur le temps long, la sauvegarde de notre écosystème n’est pas envisageable sans une prise en compte du long terme.

Fondé sur la recherche de la rentabilité immédiate, obsédé par le calcul des pertes et des profits, le capitalisme est incapable de se préoccuper des échéances lointaines. Guidé par le seul impératif de rentabilité, le productivisme propre au système capitaliste ne tient aucun compte des dégâts qu’il peut engendrer : il ne « peut pas faire face à la crise écologique, parce que son être essentiel, son impératif catégorique, croître ou mourir, est précisément la raison même de cette crise ».

La dégradation et l’amenuisement progressifs des ressources, engendrés par le capitalisme lui-même, causent une augmentation des coûts de production. Autrement dit, « par sa dynamique expansionniste, le capital met en danger ou détruit ses propres conditions, à commencer par l’environnement naturel».

Si la responsabilité du productivisme capitaliste dans la dégradation des écosystèmes ne fait aucun doute pour qui se réclame de l’écosocialisme, des auteurs tels que Razmig Keucheyan font un pas de plus : non seulement le capitalisme est à l’origine de la crise écologique que nous connaissons, mais les dégâts provoqués ne sont pas ressentis de la même manière par tous.

Lorsqu’en 2005 l’ouragan Katrina balaie la Nouvelle-Orléans, on constate une frappante surre-présentation des Noirs parmi les victimes : alors que la ville en compte 68 %, ils constituent 84 % des personnes disparues. Étonnant au premier abord, le fait s’explique en réalité aisément : les quartiers noirs sont situés dans les zones inondables. Les conséquences du dérèglement climatique ont donc une dimension de classe : ce sont les exclus et les plus pauvres qui sont très majoritairement frappés.

En Europe, le courant écosocialiste est porté de longue date par la gauche radicale scandinave, rassemblée depuis 2004 au sein de l’Alliance de la Gauche verte nordique. Le Parti de gauche suédois, héritier du parti communiste de Suède, et le Mouvement des verts et de gauche islandais sont les plus emblématiques représentants de ce courant.

En France, le Parti de gauche (avec le NPA blog) est l’une des rares organisations à se revendiquer de l’écosocialisme. Dans le programme de la France Insoumise pour les élections présidentielles de 2017, la transition écologique fait figure d’enjeu central. Au Brésil, le Mouve-ment des paysans sans terre se bat pour la défense de l’agriculture paysanne et l’accès aux ressources naturelles, s’opposant depuis des années aux multinationales telles que Monsanto, dont les déversements de pesticides menacent les écosystèmes locaux. (Résumé voir lien)

Pierre-Louis Poyau

https://www.revue-ballast.fr/

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08 août 2019 ~ 0 Commentaire

transports (france info)

Transports en zones rurales

Les maires dénoncent l’abandon de l’État

Les élus locaux s’insurgent contre l’insuffisance des transports publics en zones rurales. Lignes SNCF fermées, absence de liaisons en autocars. Une étude révélée par Le Figaro fait état d’une colère dans les mairies, face à un sentiment d’abandon. Dans certaines villes, privées de transports, ce n’est plus un sentiment, mais une réalité.

Des cars trop lents, des trains trop rares, en zones rurales, les maires dénoncent régulièrement de transports en commun. Une étude le confirme désormais. Loin des villes, utiliser les transports publics prend cinq fois plus de temps que la voiture. À Le Ferre, petit village de Bretagne qui compte 690 habitants, il n’y a pas de trains, ni de cars. Une situation qui désespère les riverains.

« Une ville qui n’a pas de gare ferroviaire, c’est un handicap »

La gare routière la plus proche est à 20 kilomètres et le TGV, à 60 kilomètres. Louis Pautrel, maire sans étiquette de la commune, se sent démuni. « Une ville qui n’a pas de gare ferroviaire, c’est un handicap. Si on veut se déplacer, le tout-voiture coûte cher« , déplore-t-il. À Sauveterre-de-Guyenne, en Gironde, c’est le même problème. Deux cars prennent chaque jour la direction de Bordeaux, mais les horaires, 7 heures du matin et midi, sont inadaptés.

https://www.francetvinfo.fr/

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07 août 2019 ~ 0 Commentaire

plogoff

plogon

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06 août 2019 ~ 0 Commentaire

nationalisme 1 (la brèche numérique)

breizxit

Internationalisme, nationalisme et anti-impérialisme

Deux cents ans après l’appel de la Révolution française à la fraternité universelle du genre humain, et soixante-dix ans après la fondation de l’Internationale communiste, que reste-t-il du grand rêve de solidarité internationale entre tous les opprimés ?

Le nationalisme ne reste-t-il pas l’une des principales forces déterminant le cours de la politique mondiale ? Et comment les socialistes et les anti-impérialistes doivent-ils se situer par rapport à lui ?

Le rôle contradictoire du nationalisme est l’un des grands paradoxes de l’histoire de ce 20è siècle.

Au service de l’impérialisme et des forces réactionnaires, l’idéologie nationaliste a engendré et légitimé quelques-uns des crimes les plus atroces de ce siècle : les deux guerres mondiales, les génocides des Arméniens, des Juifs et des Gitans, les guerres colonialistes, la montée du fascisme et des dictatures militaires, la répression brutale par des « gouvernements nationaux » des mouvements progressistes et révolutionnaires, depuis la Chine dans les années vingt, jusqu’à l’Indonésie des années soixante, et l’Argentine des années soixante-dix.

En sens inverse, c’est au nom de la libération nationale que les peuples colonisés ont gagné leur indépendance, et que certains des plus importants et des plus radicaux processus de révolution socialiste ont pu gagner le soutien populaire et triompher : en Yougoslavie, en Chine, en Indochine, à Cuba et au Nicaragua.

Autre étonnant paradoxe 

Bien que le nationalisme ait été le facteur dominant dans la configuration politique du 20è siècle, la plus grande révolution de notre temps, celle d’Octobre 1917. ne doit rien au nationalisme et était même explicitement dirigée contre la « défense nationale de la patrie » dans la guerre avec l’Allemagne impériale. Qui plus est, il n’y a jamais eu dans l’histoire du mouvement ouvrier et socialiste d’organisation mondiale de masse aussi authentiquement internationaliste que laInternationale (au moins pendant ses premières années d’existence).

Comment comprendre ces paradoxes ? Le marxisme peut-il fournir des instruments théoriques pour une telle compréhension ? Quelles sont les perspectives pour le nationalisme et l’internationalisme dans les prochaines années de cette fin de siècle ?

Marxisme et nationalisme

En premier lieu, qu’est-ce qu’une nation ?

Ce problème a préoccupé plusieurs générations de penseurs et de dirigeants marxistes. Ils recherchaient des critères objectifs permettant de déterminer si une collectivité de personnes constituait ou non une nation. Pour Karl Kautsky la nation était essentiellement le produit d’une langue commune. Pour Otto Bauer, chaque nation avait un « caractère national » spécifique. Anton Pannekoek considérait la nation comme un simple « phénomène idéologique bourgeois ». D’autres avançaient des critères géographiques ou économiques.

La tentative la plus systématique pour élaborer le cadre théorique d’une telle classification est bien sûr le fameux essai de Joseph Staline de 1913 (le Marxisme et la question nationale). Combinant tous les critères « objectifs »: langue commune, territoire, vie économique, et « formation psychique » en une seule définition, il insistait sur le fait que « c’est seulement quand toutes les caractéristiques sont présentes conjointement que nous avons une nation ».

Ce cadre rigide et dogmatique fut un vrai lit de Procuste (élimination de ce qui ne rentre pas dans le moule) et devint pour de nombreuses décennies un énorme obstacle à la compré-hension de communautés nationales « hétérodoxes comme les Juifs, les Noirs des Etats-Unis, etc. Il ne permet pas d’expliquer comment l’Allemagne ne devint une nation que longtemps après son unification économique à travers l’Union douanière, ou pourquoi les Belges ou les Suisses francophones ne font pas partie de la nation française.

En opposition à une conception aussi abstraite et « fermée », Otto Bauer fit un apport tout à fait significatif à une analyse marxiste « ouverte » de la nation avec son approche historiciste : sans ignorer les différents autres critères (langue, économie, etc.) il définit la nation comme étant avant tout le produit d’un destin historique commun.

En d’autres termes : la nation est non seulement une cristallisation d’événements passés, un « morceau d’histoire solidifié » mais aussi « le produit jamais achevé d’un processus continu ». Cette méthode historique lui permit d’éviter des erreurs semblables à la théorie néo-hégélienne d’Engels sur les « nations sans histoire » (Tchèques, Roumains) condamnées à disparaître.

Il me semble que ce type d’analyse non dogmatique conduit logiquement à la conclusion selon laquelle une nation ne peut être définie seulement sur la base de critères abstraits, externes et « objectifs ».

La dimension subjective, c’est-à-dire la conscience d’une identité nationale, la vitalité de la culture nationale, l’existence d’un mouvement politique national, est tout aussi importante. Bien sûr, ces « facteurs subjectifs » ne sortent pas du néant.

Ils sont le résultat de certaines conditions historiques : persécutions, oppression, discriminations, etc. Mais ceci signifie qu’en dernière analyse ce ne sera pas quelque « expert » doctrinaire muni d’une liste de caractéristiques « objectives » qui tranchera la question de savoir si une commu-nauté constitue ou non une nation, mais la communauté elle-même (ou la partie de celle-ci qui se considère comme appartenant à une nation).

Il est important de distinguer soigneusement le sentiment d’identité nationale, l’attachement à une culture nationale, la conscience d’appartenir à une communauté nationale avec son propre passé historique — et le nationalisme.

Le nationalisme en tant qu’idéologie comprend tous ces éléments mais aussi quelque chose de plus, qui en est l’ingrédient décisif : le choix de la nation comme valeur primordiale du point de vue social et politique, valeur à laquelle toutes les autres doivent être en quelque sorte subor-données.

Hans Kohn, l’historien bien connu du nationalisme moderne, l’a ainsi défini comme « un état d’esprit, où l’on considère que la loyauté suprême de l’individu doit aller à l’Etat-nation ». On tient là une très bonne définition, à condition d’y ajouter la lutte en vue de l’établissement de l’Etat-nation, même s’il faut se rappeler l’existence de mouvements nationalistes (modérés) qui ne visent qu’à l’autonomie culturelle ou territoriale.

Il n’est pas facile d’indiquer avec précision comment et quand est né le nationalisme.

Certains auteurs pensent qu’il apparaît parallèlement à l’émergence de l’Etat-nation au 15è et 16è siècles (Machiavel). D’autres, comme Hans Kohn, renvoient aux premières grandes révolutions bourgeoises ; en Angleterre au 17è siècle et en France en 1789, l’Etat, pour la première fois, » cessa d’être l’État royal : il devint l’État du peuple, un État national, une patrie».

Plus récemment, Tom Nairn essaya de démontrer que le nationalisme a émergé au 19è siècle (comme résultat du développement inégal du capitalisme) dans les pays périphériques (Allemagne, Italie et Japon), et n’a atteint les « régions du centre » (Angleterre, France) que plus tard. Mais cette bizarre chronologie pèche par son arbitraire et semble ignorer des faits histori-ques bien connus comme la dimension patriotique de la Révolution française et des guerres napoléoniennes…

En tout cas, il est sûr que, durant de longs siècles, le réfèrant politique n’était pas la nation ou l’Etat-Nation, mais une forme autre d’organisation sociale et politique : le clan, l’Etat-cité, le seigneur féodal, l’Eglise, le royaume dynastique et l’Empire multinational. Et bien que l’on puisse trouver certains précédents dans le passé (les anciens Hébreux ou les anciens Grecs), leur nature et leur substance sont très éloignées du nationalisme moderne.

Développement inégal et solidarité internationale

Le socialisme marxiste est fondamentalement opposé au nationalisme. D’abord parce qu’il refuse de considérer la nation comme un tout indifférencié : toutes les nations sont divisées en classes sociales distinctes, avec des intérêts distincts et des conceptions distinctes de l’identité nationale.

Mais surtout, il rejette l’idéologie nationaliste et son échelle de valeurs parce que sa fidélité suprême ne va pas à une nation quelle qu’elle soit, mais à un sujet historique international (le prolétariat) et à un objectif historique international : la transformation socialiste du monde. Il est internationaliste pour des raisons à la fois éthiques et matérielles.

Les motivations éthiques sont importantes : pour un marxiste internationaliste, matérialiste et athée, la seule valeur qui puisse être considérée comme « sacrée » — c’est-à-dire absolue — est l’humanité elle-même (dont les exploités et les opprimés constituent la force d’émancipation).

En ce sens, le slogan « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » n’est pas seulement une directive pour l’action, mais aussi la réponse éthique du socialisme à « l’Amour sacré de la patrie » de l’idéologie nationaliste.

Le socialisme est donc un mouvement internationaliste en raison du caractère universaliste et humaniste de ses valeurs et de ses objectifs. Sans cette dimension éthique, il n’est pas possible de comprendre l’engagement total et les sacrifices de générations de militants du mouvement ouvrier à travers le monde à la cause du socialisme international (ou du communisme).

Comme le vieux bolchevik Adolf Yoffé l’écrivait à Trotsky dans sa dernière lettre (avant de se suicider en 1927) : « La vie humaine n’a pas de sens si elle n’est pas placée au service d’un infini, qui pour nous est l’humanité. »

Cependant, si l’internationalisme n’était qu’un principe moral, un impératif catégorique, il serait facile de le rejeter comme une belle utopie. Si ce n’est pas le cas, c’est que l’internationalisme prolétarien tire sa force politique de conditions objectives, concrètes et matérielles, déjà analy-sées par Marx dans le Manifeste du Parti Communiste : l’unification économique du monde par le système capitaliste.

Comme toute totalité dialectique, le capitalisme mondial n’est pas la somme de ses parties, les économies nationales, de même que la lutte de classes internationale n’est pas la somme des luttes nationales..

D’ailleurs l’analyse de Marx dans le Manifeste, loin d’être anachronique, convient encore mieux à notre époque qu’à la sienne : l’impérialisme a imposé au système capitaliste mondial un degré d’intégration bien plus élevé, et le contrôle du marché par les monopoles multinationaux est incomparablement plus grand.

En un mot, l’unification de la planète par le mode de production capitaliste a atteint aujourd’hui un niveau qualitativement plus élevé qu’en 1840. Et cette unification économique trouve égale-ment une expression politique et militaire avec l’atlantisme occidental, l’interventionnisme américain, etc.

Cela signifie que l’internationalisme plonge ses racines dans la structure de l’économie et de la politique mondiales ; l’internationalisme socialiste consiste aussi en la prise de conscience de cette réalité objective. (Résumé voir lien)

dimanche 9 octobre 2016 LÖWY Michael

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06 août 2019 ~ 0 Commentaire

nationalisme 2 (la brèche numérique)

Bretagnen Antifasciste

Quel est alors le facteur décisif de la lutte de classes : les conditions nationales ou internationales ?

Doit-on privilégier l’importance du processus mondial, ou bien, comme Mao a pu l’écrire, les facteurs internes et les déterminations nationales (endogènes) ? Posée ainsi, la question ne mène nulle part.

Elle implique une séparation abstraite, métaphysique et statique entre le national et l’interna-tional, « interne » et l’« externe « », le « dedans » et le « dehors ». Le point de vue dialectique repose précisément sur la compréhension de l’unité contradictoire entre l’économie nationale et le marché mondial, entre la lutte de classes nationale et internationale — unité qui apparaît déjà dans le fait que la spécificité nationale (économique et sociale) est le produit du développement inégal du capitalisme international.

En revanche, ce qui est faux dans le Manifeste, et dans d’autres écrits de Marx, c’est l’idée selon laquelle le capitalisme industriel moderne est essentiellement une force d’homogénéisation, qui crée des conditions de vie et de lutte identiques pour les exploités de tous les pays.

Dans un essai écrit en 1845 (et récemment découvert) il écrivait cette phrase surprenante : « La nation de l’ouvrier, ce n’est ni la France, l’Angleterre ou l’Allemagne, c’est le labeur, l’esclavage salarié, la vente de soi-même. Son gouvernement n’est pas français, anglais ou allemand, c’est le Capital. L’air qu’il respire n’est pas français, anglais ou allemand, c’est l’air de l’usine. La terre qui lui revient n’est ni française, ni anglaise, ni allemande, elle se trouve quelques pieds sous terre. »

Cette thèse contient une grande part de vérité, mais elle ignore non seulement les spécificités culturelles de chaque nation (que le capitalisme n’abolit en rien) mais aussi les différences socio-économiques qui existent entre les prolétariats des différentes nations, qui résultent du développement inégal et combiné du système capitaliste mondial.

On ne peut par ailleurs oublier l’importance des particularités nationales dans la « formation de la classe ouvrière » de chacun des pays, ainsi que dans le développement de sa propre tradition de résistance et de luttes anticapitalistes.

En d’autres termes : même si, dans les métropoles impérialistes comme dans les pays dominés, le capitalisme fait naître un prolétariat moderne qui s’oppose au même ennemi, et partage les mêmes intérêts historiques objectifs, cela ne signifie en aucun cas que leurs conditions de vie matérielle et sociale (sans parler des cultures nationales) sont identiques…

Comme Léon Trotsky a pu l’écrire : « Si nous prenons l’Angleterre et l’Inde comme les deux pôles du capitalisme, nous devons reconnaître que l’internationalisme des prolétariats anglais et indien n’est en rien fondé sur l’identité de leurs conditions, tâches et méthodes, mais sur leur étroite interdépendance ».

Le capitalisme mondial crée d’incroyables inégalités et de profondes différences dans les conditions de vie entre le centre et la périphérie du système : seule la relation de complémen-tarité et de réciprocité qui existe entre les différents pays peut engendrer la solidarité internatio-nale. C’est pourquoi les mouvements anti-guerre des années cinquante en France, et des années soixante et soixante-dix aux Etats-Unis ont puissamment épaulé la lutte des peuples algériens et indochinois et vice versa : ces luttes coloniales ont contribué au déclenchement de la contestation radicale dans les pays du centre.

Pour résumer : l’internationalisme n’est pas l’expression de l’identité de conditions de vie des exploités et des opprimés de tous les pays, mais une relation dialectique de complémentarité entre au moins deux sortes de luttes : le mouvement ouvrier socialiste dans les sociétés capitalistes avancées et le mouvement de libération sociale et nationale dans les pays capitalistes dépendants ou coloniaux.

La persistance du nationalisme

Les marxistes ont souvent sous-estimé le rôle de la question nationale ainsi que l’importance de la libération nationale pour les peuples dominés. Cela fait partie d’une tendance plus large à oublier, négliger ou au moins sous-estimer les formes d’oppression qui ne sont pas des oppres-sions de classe : nationale, raciale ou sexuelle.

Ce n’est pas que le marxisme soit incapable en tant que tel de prendre en compte ces dimensions, mais c’est l’approche économiste qui a dominé une bonne partie de la pensée marxiste (et aussi certains des propres écrits de Marx !) qui conduit à un tel résultat.

Les marxistes ont très souvent aussi sous-estimé la puissance du nationalisme.

Une combinaison spécifique d’économisme et d’illusions sur un progrès linéaire (héritées des Lumières) conduit à l’idée fausse selon laquelle le déclin du nationalisme serait inévitable. Par exemple, dans le Manifeste : « Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté de commerce, le marché mondial, l’uniformité de la production industrielle et les conditions d’existence qu’ils entraînent. »

La 2è Internationale, elle aussi, pensait que le nationalisme appartenait au passé et Karl Kautsky rêvait d’un avenir socialiste sans nations et d’une langue unique : « Les nations vont peu à peu fusionner entre elles, sans violence, un peu à la manière de la population romane des cantons des Grisons en Suisse, qui, insensiblement et sans résistance, est en train de se germaniser elle-même, parce qu’elle réalise qu’il est préférable de parler une langue comprise largement, plutôt qu’une langue qui n’est parlée que dans quelques vallées. »

Il est est évident qu’avec de telles conceptions les marxistes étaient mal préparés à affronter la fantastique vague de nationalisme qui, à partir d’août 1914, s’empara du mouvement ouvrier et conduisit à l’Union Sacrée en défense de la patrie » et au massacre de millions d’ouvriers de tous les pays.

Kautsky lui-même se rallia à la « défense nationale » de l’Empire germanique, en expliquant que le socialisme international était un instrument adapté aux époques pacifiques, mais qu’il fallait le ranger discrètement en temps de guerre…

Pour une confrontation efficace avec le nationalisme, il faut donc commencer par abandonner les illusions sur un progrès linéaire, autrement dit la croyance naïve en une évolution pacifique, en un dépérissement graduel du nationalisme et des guerres nationales, grâce à la modernisa-tion et à la démocratisation des sociétés industrielles, à l’internationalisation des forces productives, etc.

Comment expliquer cette force incroyable du nationalisme au cours du 20è siècle ?

Une première réponse possible renvoie à l’argument marxiste classique : le nationalisme est une idéologie bourgeoise et sa prégnance sur les masses populaires est l’une des principales formes que prend la domination idéologique de la bourgeoisie dans les sociétés capitalistes. Cette analyse n’est pas fausse, mais ne suffit pas à expliquer la force d’attraction du nationalisme, y compris parfois sur des fractions significatives du mouvement ouvrier.

Les deux nationalismes

Mais il existe une autre raison à la montée du nationalisme, qui doit être traitée tout à fait sérieu-sement par les marxistes et les socialistes : c’est la lutte pour leur libération des nations oppri-mées et colonisées. Bien que le marxisme soit en tant que tel opposé à l’idéologie nationaliste, il doit établir clairement une distinction entre le nationalisme des oppresseurs et le nationalisme des opprimés.

Il doit par conséquent soutenir toutes les luttes de libération nationale, ou pour le droit à l’autodétermination des nations opprimées, même si leur idéologie (ou celle de leurs dirigeants) est nationaliste.

Bien sûr, les internationalistes marxistes qui participent à un mouvement de libération nationale devront conserver leur indépendance, et chercher à persuader les masses populaires exploitées de la nécessité de développer leur lutte (selon un processus ininterrompu) au-delà des objectifs nationaux, vers une transformation révolutionnaire socialiste. Mais ils ne peuvent ignorer ou sous-estimer la signification de l’aspiration populaire à l’autonomie nationale.

La raison ne réside pas seulement dans l’opposition des socialistes à toute forme d’oppression (nationale, raciale, sexuelle, ou de classe) mais aussi parce qu’il existe une relation dialectique entre les droits nationaux et l’internationalisme.

L’internationalisme socialiste ne peut se développer si le mouvement ouvrier ne reconnaît pas l’égalité de droits de toutes les nations. De même que l’unité et la solidarité des travailleurs d’un seul et même pays ne peut s’établir autrement que sur un pied d’égalité, de même l’unité internationaliste des exploités ne peut être acquise que sur la base de la reconnaissance des droits nationaux de chaque peuple – et en particulier de son droit à l’autodétermination.

La reconnaissance des droits nationaux est une condition essentielle de la solidarité internatio-nale, dans la mesure où elle permet de résorber les méfiances, les haines et les peurs qui opposent les nations et nourrissent le chauvinisme.

Comme l’a écrit Lénine, sans le droit au divorce, en d’autres termes à un Etat séparé, il ne peut y avoir de mariage libre, en l’occurrence d’unification ou de fédération de nations. Malheureu-sement, après Octobre 1917, la politique du gouvernement bolchevik (Lénine inclus) n’a pas toujours correspondu à ces principes : invasion de la Pologne en 1920, occupation de la Géorgie en 1921, etc.

L’un des aspects les plus négatifs de la fameuse brochure de Staline de 1913 est que, contrairement à Lénine, elle ne faisait aucune distinction entre le nationalisme grand-russe oppresseur et le nationalisme des nations opprimées de l’Empire tsariste.

Dans un paragraphe très révélateur de son essai, il rejetait dans les mêmes termes le nationalisme « belliqueux et répressif venant d’en haut » c’est-à-dire celui de l’Empire tsariste et la « vague de nationalisme d’en bas qui se transforme parfois en chauvinisme le plus grossier » des Polonais, des Juifs, des Tatars, des Ukrainiens, des Géorgiens, etc.

Non seulement il ne réussissait pas à faire la différence entre nationalisme « d’en haut » et nationalisme « d’en bas », mais allait jusqu’à adresser les critiques les plus sévères aux sociaux-démocrates des nations opprimées qui n’avaient pas su « résister » face aux mouvements nationalistes.

Ce n’est pas parce qu’ils établissent une telle distinction entre le nationalisme des oppresseurs et celui des opprimés que les internationalistes socialistes doivent se rallier à ce dernier. Mais ils perçoivent sa nature contradictoire : sa dimension émancipatrice en tant que rébellion contre une oppression injuste, et ses limites en tant qu’idéologie fondée sur des particularismes.

II est donc tout à fait logique que tout mouvement combattant réellement pour la révolution sociale dans une nation opprimée place nécessairement la libération nationale au centre de sa lutte, tout en la liant à l’émancipation sociale vis-à-vis de l’exploitation capitaliste, tandis que dans les métropoles impérialistes c’est le refus du nationalisme qui se trouve au cœur de toute confrontation radicale avec l’ordre établi, du mouvement anti-guerre aux USA au Mai français (dont l’un des principaux slogans était « les frontières, on s’en fout ! »).

Cela dit, il faut insister sur le fait que la distinction entre les deux sortes de nationalisme est toujours relative et non absolue. Premièrement, parce que l’opprimé d’hier peut aisément devenir l’oppresseur de demain : les exemples historiques récents ne manquent pas…

Deuxièmement, parce que le nationalisme des nations opprimées est souvent à double tranchant : libérateur vis-à-vis de l’oppresseur, mais oppressif à rencontre de ses propres minorités nationales. Et troisièmement, parce qu’aucune des deux formes de nationalisme n’est exempt d’éléments de chauvinisme, de rejet global de « l’autre » et parfois de racisme.

Si l’internationalisme socialiste s’oppose à l’idéologie nationaliste, cela ne signifie en aucun cas qu’il rejette les traditions historiques et culturelles nationales. De la même façon que les mouvements internationalistes de chaque pays doivent parler la langue nationale, il leur faut aussi parler le langage de l’histoire et de la culture nationales – tout spécialement, bien sûr, lorsque cette culture est opprimée.

Comme Lénine le reconnaissait, toute culture et toute histoire nationale contiennent des aspects démocratiques, progressistes, révolutionnaires qu’il faut incorporer à la culture socialiste du mouvement ouvrier, et des aspects réactionnaires, chauvins et obscurantistes qui doivent être combattus sans compromission…

Mais il existe toujours des formes de nationalisme qui – malgré leurs limitations, leurs insuffisances, leurs contradictions – revêtent une dimension émancipatrice. Ce sont, en premier lieu, les mouvements anti-impérialistes et anti-coloniaux de libération en Amérique latine, en Afrique (Namibie, Afrique du Sud), au Moyen-Orient (Palestine), etc.

Ce sont ensuite les mouvements contre l’oppression nationale, les minorités nationales en Russie (Juifs, Tatars, Arméniens, etc.). Enfin, ce sont les minorités ou cultures nationales des principaux Etats-nations européens, en lutte pour leur droit à l’autodétermination ou au moins pour une forme d’autonomie nationale (Basques, Catalans, Andalous, Irlandais du Nord, Ecossais, Gallois, Bretons, Corses, etc. (Et le Québec) (Résumé voir lien)

Dimanche 9 octobre 2016 LÖWY Michael

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06 août 2019 ~ 0 Commentaire

tchétchénie (la brèche numérique)

poutine

Contre le nouvel impérialisme russe

Le conflit que subissent aujourd’hui les Tchétchènes ne peut être compris qu’au regard des souffrances qui leur ont été infligées à travers l’histoire.

Le 23 février 1944, 19 000 hommes du NKVD (ancêtre du KGB) déportaient la totalité de la population de Tchétchénie et d’Ingouchie, soit près de 500 000 personnes, vers le Kazakhstan. Entre 1936 et 1952, Lavrenti Beria fit rafler trois millions de personnes dont le seul crime était d’être d’origine ou de culture étrangères. Il les expédia en Sibérie et en Asie centrale. Plus de vingt nationalités furent déportées en bloc. Les Juifs et les Polonais d’Ukraine l’avaient été dès 1940-1941.

On ne peut comprendre la guerre de Tchétchénie en méconnaissant l’histoire d’un martyr long de 150 ans. La Tchétchénie est restée un territoire indépendant du 14è siècle au milieu du 19è siècle. L’armée tsariste a atrocement guerroyé pendant 25 ans avant de vaincre les Tchétchè-nes.

Au moment de la Révolution russe, des peuples du Caucase avaient proclamé une « République soviétique des peuples montagnards du Caucase ». Mais cette situation prit fin, en 1923, par l’intégration de la Tchéchénie à l’entité russe en tant que région autonome. Les Tchétchènes comme les autres peuples déportés en 1944 ne seront autorisés à regagner leur territoire qu’en 1956.

En 1991, lorsque la Tchétchénie proclame son indépendance, elle croit mettre fin à ce cycle de guerre et d’oppression. Les indépendantistes tchétchènes pensent que l’ère de la liberté des peuples est enfin venue. Mais rapidement, ils doivent déchanter.

Des intérêts historiques

Quels sont les intérêts historiques de la Russie dans le Caucase ? Il y a d’abord une volonté de fermer le territoire russe grâce à des frontières « naturelles », en fait impériales. Ensuite, il y a le dessein de contrôler la côte nord de la mer Noire, qui permet à la Russie de disposer de ports sur cette mer ouverte.

Mais, dès le 19è siècle surgit une autre raison : la découverte du pétrole. Au début du 21è siècle le pétrole est au centre des enjeux caucasiens. Traditionnellement, celui de la Caspienne est acheminé vers les mers ouvertes par un oléoduc russe qui traverse le territoire tchétchène. Par la guerre en Tchétchénie, la Russie cherche aussi à conforter son rôle de premier plan sur le marché mondial du pétrole.

Le rapport entre le pouvoir russe et la Tchétchénie n’a pas cessé d’être un rapport de type colonial. Les Tchétchènes sont considérés par les autorités russes comme des « sauvages ». Leurs traditions (clanisme, soufisme, confréries) sont méprisées et leur langue est ignorée. Or ces traditions jouent un rôle fondamental dans l’histoire tchétchène. Elles ont permis la sauve-garde de l’identité tchétchène malgré la domination russe et la déportation. La guerre actuelle montre cette étrangeté « de l’autre » que le pouvoir colonial, au nom de sa mission civilisatrice, nie avant de vouloir la détruire.

Xénophobie

La conférence de presse du 11 novembre 2002 de Poutine à Bruxelles montre bien cette xénophobie. Il y affirme « Vous êtes en danger. Ils [les Tchétchènes] parlent de la nécessité de tuer tous les Kafirs, tous les non-musulmans, tous les croisés comme ils disent. Si vous êtes chrétien, vous êtes en danger. Mais si vous rejetez votre religion et devenez athée, leur mode de pensée et leurs traditions vous désignent encore pour être liquidé.

Vous êtes en danger si vous vous convertissez à l’islam. Même cela ne vous sauvera pas parce qu’ils considèrent que l’islam traditionnel est hostile à leurs objectifs. Même dans ce cas vous êtes en danger. Si vous voulez devenir un islamiste radical au plein sens et êtes prêts à subir la circoncision, alors je vous invite à Moscou. Nous sommes un pays multiconfessionnel. Nous avons aussi des spécialistes de cette question. Je vous recommanderai de subir cette opération de telle façon que rien ne repousse. »

Lorsque nous nous opposons à la guerre en Tchétchénie, nous nous opposons d’abord à ce chauvinisme grand russe qui considère les musulmans, les Caucasiens comme des populations de deuxième ordre qui ont besoin de l’ordre et de la civilisation russe pour sortir de l’archaïsme.

Depuis l’arrivée de Poutine au pouvoir, les forces tchétchènes indépendantistes sont de plus en plus lachée par la « communauté internationale ». D’abord parce que le capital mondial estime que la Russie post-soviétique a besoin « d’ordre ». « Avec l’arrivée du président Poutine et sa ferme volonté de remettre la stabilité dans le système russe, les affaires françaises sont aujour-d’hui beaucoup plus intéressées et ont beaucoup plus d’espoir de pouvoir investir sur le long terme dans des conditions beaucoup plus stables. Il y a un changement incontestable d’atmosphère. » (Ernest-Antoine Sellière, novembre 2000).

Alliés contre le « terrorisme »

D’autre part, depuis le 11 septembre 2001, le pouvoir russe a su accomplir un tournant tactique pour s’affirmer désormais comme un allié des Etats-Unis dans la lutte contre le « terrorisme ». Washington de son côté considère que tous les foyers islamiques radicaux sont susceptibles d’alliance avec Ben Laden.

Les Etats-Unis arment et entraînent l’armée géorgienne afin qu’elle mette la main sur des « terroristes » parmi les réfugiés tchétchènes de la vallée du Pankissi. La résistance tchétchène est ainsi de plus en plus abandonnée. Elle ne reçoit plus de soutien que des forces islamiques radicales.

Le président Maskhadov, qui est partisan d’un Etat laïque et d’un islam ouvert, contrôle ainsi de moins en moins l’ensemble des clans tchétchènes. Et les plus radicaux disposent de beaucoup plus de soutiens financiers que les autres composantes de la Résistance.

Mais cela ne signifie nullement que le peuple tchétchène ait basculé du côté de l’intégrisme musulman. La prise d’otages du théâtre Dubrovka à Moscou, l’attaque suicide contre le siège du gouvernement tchétchène à Grozny, qui a tué surtout des fonctionnaires civils, pour la plupart Tchétchènes, sont des actes terroristes qui vont à l’encontre de leur but.

Mais ils s’expliquent par le désespoir d’une population vouée à un horrible génocide. Ils doivent néanmoins être condamnés, même s’ils sont surexploités par tous les médias du monde, dans le but de cacher ce qui est la lutte légitime d’un peuple pour son indépendance.

La résistance tchétchène fait front au nouvel impérialisme russe, redevenu pilier de l’impérialis-me mondial. Elle refuse le terrorisme aveugle d’un islamisme intégriste manipulé par les Etats pétroliers. Seul un large soutien à la population tchétchène et aux réfugiés (comme le font chacun à leur manière le Convoi syndical et les comités Tchétchénie) permettra de montrer à cette résistance tchétchène qu’il existe des solidarités internationales militantes et résolues qui ne se limitent pas à celle de l’islamisme radical.

dimanche 9 octobre 2016  ANGELI Verveine, CYROULNIK Alain, LEQUENNE Michel, ROUSSELIN Xavier

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06 août 2019 ~ 0 Commentaire

écosse (npa)

scot

Un séparatisme très politique… et de gauche

En Ecosse l’indépendance regagne du terrain, un article du NPA en 2014

« Le séparatisme des ouvriers et des paysans est l’enveloppe de leur indignation sociale », écrivait Léon Trotsky à propos de la situation en Catalogne, au début des années 1930. S’il est un pays d’Europe où une telle description peut s’appliquer aujourd’hui, c’est bien l’Ecosse.

L’establishment britannique, le roi et les partis du régime en Espagne, les gouvernements de l’Union européenne, Obama et les responsables de l’OTAN ont poussé un immense soupir de soulagement : finalement, seuls 1,6 million de votants sur un total de 3,6 millions (pour 5,3 millions d’habitants) se sont prononcés pour l’indépendance lors du référendum écossais du 18 septembre 2014.

Malgré la poussé du « oui » au cours des dernières semaines, les réflexes de peur l’ont emporté, alimentés par la formidable propagande des partis institutionnels, des médias et du grand patronat britanniques. C’est ainsi que les grands groupes industriels et financiers ayant leur siège en Ecosse, tels la Royal Bank of Scotland (deuxième banque de Grande-Bretagne et d’Europe jusqu’à la crise de 2008 et son sauvetage sur fonds publics), avaient annoncé qu’ils se délocaliseraient en Angleterre si jamais le « oui » l’emportait.

Tout indique cependant que ce vote sera loin de décourager les partisans de l’indépendance.

Un indice en est les demandes d’adhésion spontanées reçues, dans les quelques jours ayant suivi le référendum perdu, par les trois principales formations politiques du camp indépendan-tiste.

Le SNP (Scottish National Party), qui exerce le gouvernement autonome en Ecosse, en aurait reçu 40 000.

Pour les Verts (les Greens britanniques sont bien plus à gauche que leurs homologues européens, et c’est encore plus vrai en Ecosse), le chiffre annoncé est de 5 000.

Et il est de 2 500 pour le SSP, Scottish Socialist Party.

La grande mobilisation populaire de terrain, menée principalement à travers la Radical Indepen-dence Campaign (RIC), une coalition militante large soutenue par le SSP, les Verts, la gauche travailliste et de petits groupes d’extrême gauche, devrait également laisser plus que des traces. La RIC entend en tout cas poursuivre ses activités et annonce dès à présent de nouvelles initiatives.

Un vote ouvrier et jeune

La campagne l’avait mis en évidence, les enquêtes sortie des urnes l’ont confirmé : le « oui » a obtenu ses meilleurs scores chez les jeunes, les ouvriers et les chômeurs. 71 % des 16-17 ans, pour la première fois autorisés à voter, se sont prononcés en faveur de l’indépendance. Et celle-ci a été majoritaire dans les deux bastions de la classe ouvrière que sont Glasgow et Dundee (également les régions les plus pauvres, où le nombre des chômeurs est le plus élevé et l’espérance de vie la plus faible).

Le lien entre question nationale et question sociale apparaît ainsi évident, quand bien même il s’est trouvé aussi de nombreux travailleurs, notamment ceux encore influencés par le Labour (travaillistes), pour voter « non » par crainte pour leur salaire, leur emploi ou leur retraite.

Le fait de savoir si, depuis l’Acte d’Union de 1707, la nation écossaise (officiellement constitutive du Royaume-Uni comme le sont aussi l’Angleterre, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord) a subi ou non une oppression nationale dans le cadre de l’Etat britannique, est controversé y compris au sein de la gauche radicale : oui, dit le SSP, fondé en 1998 sur l’objectif central d’une
« République socialiste écossaise »; non, estiment d’autres marxistes, tel l’universitaire et historien Neil Davidson, qui a pourtant pris position en faveur de l’indépendance.

Mais ce n’est pas, de toute façon, le plus important. Car la spectaculaire résurgence du séparatisme écossais, resté longtemps très minoritaire, obéit à d’autres raisons.

Des ressorts politiques

Ces causes sont avant tout politiques. L’Ecosse est une terre de gauche qui, jusque récemment, votait massivement pour le Labour. Elle s’est sentie agressée, dépossédée, violée par les politi-ques imposées depuis Londres, sans discontinuité à partir de l’accession au pouvoir de Marga-ret Thatcher, en 1979. C’est en Ecosse que les manifestations et le mouvement de désobéis-sance civique contre la Poll tax, l’impôt forfaitaire par tête que Thatcher tenta d’instaurer en 1989.

Majoritairement opposée aux privatisations et aux coupes dans les budgets sociaux, la popula-tion constate que ces politiques décidées ailleurs – au parlement de Westminster – échappent totalement à son pouvoir de décision et de contrôle : d’où le très fort développement de l’aspi-ration à l’autogouvernement, ainsi que le lien établi entre la nécessité de « chasser les tories » (conservateurs) et l’obtention de l’indépendance.

Au rejet des politiques néolibérales s’ajoute une autre dimension : le refus des guerres menées en Afghanistan et en Irak, plus généralement celui de la politique impérialiste de l’Etat britanni-que. Cette opposition s’est concentrée sur l’exigence de la fermeture de la base navale de Faslane, dans l’estuaire de la Clyde. Faslane abrite les sous-marins lanceurs de missiles Trident, qui constituent la force de dissuasion nucléaire de l’Etat britannique. En lien avec les aspirations écologiques, le mot d’ordre « Pour une Ecosse sans nucléaire » n’a cessé de gagner du terrain.

Le jeu habile du SNP

Pour s’imposer à la tête du gouvernement autonome écossais, avec une majorité de députés relative en 2007 puis absolue à partir de 2011, le SNP a choisi d’épouser en partie ces aspira-tions populaires. Sa politique sociale le fait apparaître, sans trop de difficultés,  comme nettement plus à gauche que le « nouveau » Labour. De fait, il a repris de larges pans de ce qu’était son programme avant Tony Blair. Dans les domaines de compétence de son gouverne-ment, le SNP mène une politique qui est libérale au plan économique, mais comporte un véritable volet social.

Et cela se voit. Aujourd’hui en Ecosse, au contraire de la situation dans le reste du Royaume-Uni, les études universitaires, les cantines scolaires, les soins aux personnes âgées sont gratuits. Les patients n’ont pas à acquitter de ticket modérateur (prescription charge) sur les ordonnances médicales. L’enseignement public a été préservé, la gestion de l’eau et le traite-ment des déchets restent eux aussi publics. La Bedroom tax, un nouvel impôt britannique touchant ceux des foyers, bénéficiaires de l’aide sociale (donc les plus pauvres), qui disposent chez eux d’une chambre à coucher non occupée en permanence, vient d’être neutralisée suite à une décision du parlement écossais.

Le SNP s’engageait, si l’indépendance était votée, à fermer la base de Faslane – posant ainsi un très gros problème au gouvernement britannique, qui ne dispose d’aucun autre site aménagé pour recevoir ses sous-marins nucléaires et voyait ainsi menacé son statut de puissance disposant d’un siège permanent au conseil de sécurité de l’ONU.

Certes, dans le même temps, le SNP proposait qu’une Ecosse indépendante garde la reine, la livre sterling et reste dans l’OTAN.

Pour autant, décrire la bataille du référendum comme ayant opposé fondamentalement deux classes bourgeoises – l’écossaise et l’anglaise – également prédatrices et dominatrices ne correspond pas à la réalité.

Comme l’indique Neil Davidson, « Il y a eu à Glasgow une grande bourgeoisie, propriétaire des chantiers navals et de l’industrie lourde qui avaient fait sa gloire impériale. Mais tout cela a entièrement disparu. Ils ont vendu et sont partis. L’industrie écossaise appartient aujourd’hui à un petit groupe de multinationales, états-uniennes, japonaises ou britanniques, dont les propriétaires vivent à Londres, New York ou ailleurs (…) Il y a une classe écossaise de capitalistes petits et moyens. Elle soutient le SNP et l’indépendance. »

Une caractéristique particulière

La dénonciation abstraite du « nationalisme », qui serait très mauvais parce que seul l’interna-tionalisme est bon, n’est pas plus pertinente.En ces temps tourmentés où, dans la plupart des pays, le terme est synonyme d’égoïsme, d’exclusion voire de haine, le nationalisme écossais a en effet une caractéristique très particulière : il est inclusif, ouvert et fraternel aux étrangers. Le discours hégémonique et repris par le gouvernement du SNP, est : si vous voulez construire ce pays avec nous, bienvenue.

Le vote du 18 septembre était ainsi ouvert aux ressortissants de tous les pays de l’Union européenne et du Commonwealth, soit l’immense majorité des non britanniques résidant en Ecosse. La campagne du « oui » comptait dans ses rangs un « Collectif des Anglais pour l’indépendance écossaise ».

Plus généralement les réfugiés, principalement originaires d’Asie (et, dans ce cadre, d’Etats membres du Commonwealth), sont infiniment mieux traités au nord qu’au sud de la frontière.

Dans le cadre d’une stratégie anti-impérialiste et socialiste, donc au nom d’un véritable internationalisme, ce type de nationalisme-là mérite plutôt d’être… soutenu.

Jean-Philippe Divès

Lire aussi:

Grande-Bretagne. Référendum en Écosse : entre nationalismes réactionnaires (Lutte Ouvrière)

L’Ecosse après le 7 mai 2015 (NPA)

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