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14 octobre 2013 ~ 0 Commentaire

Flambée de faits divers dans les JT depuis dix ans (Acrimed)

Flambée de faits divers dans les JT depuis dix ans (Acrimed) dans Médias, culture detective2

En juin dernier, l’Institut national de l’audiovisuel (INA) révélait dans son « baromètre thématique des JT » qu’entre 2003 et 2013, le nombre de sujets consacrés chaque année aux faits divers dans les journaux télévisés des grandes chaînes généralistes [1] avait connu une augmentation de 73 %.

Alors qu’ils représentaient 3,6% de l’offre globale d’information (1191 sujets) en 2003, les faits divers « pèsent » aujourd’hui 6,1% de cette offre (2062 sujets). Ce qui signifie plus concrètement qu’en moyenne, le nombre de faits divers traités chaque jour dans les JT, toutes chaînes confondues, est passé de 3 à 5. Encore ces chiffres ne donnent-ils aucune information sur la place qui leur est accordée dans les sommaires des JT et la hiérarchie de l’information, sur la durée qui leur est consacrée et sur les modalités de leur traitement.

Quoi qu’il en soit ce résultat chiffré correspond à ce que tout spectateur plus ou moins régulier du JT pouvait mesurer spontanément, et n’en demeure pas moins spectaculaire. D’ailleurs, la plupart des médias ne s’y sont pas trompés, relayant abondamment l’information comme… un fait divers (ainsi que nous l’avions relevé ici même pour les exemples les plus probants) ! Aucune tentative notable d’explication, aucune réflexion sur le sens à donner à cette évolution, aucun débat sur son bien fondé. Un silence d’autant plus surprenant que les journalistes, si prompts à revendiquer une mission démocratique, ne se privent jamais de passer au crible les pratiques des autres professions. Pourtant, il va sans dire que cette inflexion (dérive ?) éditoriale du principal canal d’information du plus grand nombre, recouvre des enjeux cruciaux.

Concurrence et diversion Ce quasi doublement depuis dix ans du nombre de faits divers traités dans les JT est un révélateur de la féroce concurrence que se livrent les chaînes pour l’audimat. La baisse des recettes publicitaires avec la crise économique, la multiplication des chaînes d’information en continu et des canaux d’information sur internet qui rendent les JT moins incontournables, la floraison des chaînes gratuites sur la TNT qui, tout en morcelant l’audience, en captent une part de moins en moins négligeable : tout concourt à accroître la pression concurrentielle sur les producteurs des journaux télévisés. Pour preuve, seules Arte et dans une moindre mesure Canal +, qui pour des raisons différentes ne sont pas en concurrence directe avec les autres chaînes, restent en retrait de cette fuite en avant « fait diversière ».

Alors que les questions internationales ou l’économie, notamment, feraient fuir les téléspectateurs vers des chaînes et des sujets réputés moins rébarbatifs, les faits divers auraient la vertu de retenir leur attention… D’ailleurs, M6 qui vise un public jeune, et France 3 qui joue la carte de la proximité, ont connu les plus fortes augmentations au cours de ces dix années. Les JT de TF1 et France 2, largement dominants en terme d’audience, se marquent de très près et la place qu’ils accordent aux faits divers évolue parallèlement sur la période, à un niveau très élevé – seule M6 en diffuse davantage.

Concurrence pour l’audience, donc. Mais une audience essentiellement quantitative (qui se préoccupe fort peu de la nature même de l’intérêt effectif porté aux informations) et instantanée (qui n’entend pas être renforcée sur une longue période). Dans ces conditions, l’information, pour fédérer les publics les plus larges, doit sinon les captiver, du moins éviter de les faire fuir. La plupart des faits divers répondent à cette exigence. Ce sont, comme le soulignait Pierre Bourdieu, des « faits omnibus », c’est-à-dire des « des faits pour tout le monde ». Ce sont, du moins pour nombre d’entre eux, des faits « qui ne divisent pas, qui font le consensus ». Comment, en effet, les publics pourraient-ils se partager entre les « pour » et les « contre », face à un grave accident ferroviaire (comme celui de Brétigny en cet été 2013), un braquage de banque (surtout s’il est filmé en vidéo…) ou le meurtre d’une enfant (comme la petite Fiona) ? À ce titre au moins, « les faits divers sont aussi des faits qui font diversion ».

« Aussi » : ce qui laisse entendre (mais il convient de le préciser très explicitement) qu’ils ne sont pas ou peuvent ne pas être que cela et qu’ils ne sont pas tous équivalents. Le nombre de « sujets » consacrés aux faits divers, notamment, ne suffit pas à analyser leur rôle. Malgré leur présence de plus en plus fréquente au sommaire des JT – et si l’on ne dispose pas données chiffrées pour l’étayer, tout porte à croire que cette évolution touche aussi la presse écrite dite « sérieuse » –, les faits divers demeurent très en retrait par rapport aux sujets de société, à l’information internationale, ou aux rubriques politique et économie. Ce qui est en cause, ce sont donc la place qui leur est donnée, l’importance qui leur est accordée et leur mode de traitement.

À propos de la place qu’ils occupent (« à la Une des journaux télévisés ») et, particulièrement de leur durée (du moins pour les plus futiles), Pierre Bourdieu, partant du constat que « le temps est une denrée extrêmement rare à la télévision », ajoute que « si l’on emploie des minutes si précieuses pour dire des choses si futiles, c’est que ces choses si futiles sont en fait très importantes dans la mesure où elles cachent des choses précieuses. […] Or en mettant l’accent sur les faits divers, en remplissant ce temps rare avec du vide, du rien ou du presque rien, on écarte les informations pertinentes que devrait posséder le citoyen pour exercer ses droits démocratiques. » [2]

C’est ainsi que dès lors que survient une péripétie dans la vie d’une célébrité (une naissance ou un mariage dans une famille royale, l’arrivée d’un footballeur célèbre dans un club français, etc.), un évènement catastrophique, tragique, ou quoi que ce soit qui excite la curiosité et le sens de l’audimat des responsables des rédactions, le retournement de la hiérarchie habituelle de l’information réduit à la portion congrue le reste de « l’actualité », quelle qu’elle soit.

Le mode de traitement des faits divers est également en cause : leur présentation superficielle (« sur un mode tel qu’ils ne touchent à rien d’important ») ou anecdotique (trois micros-trottoirs pour témoigner qu’un incendie est bien un incendie), d’une part ; leur mise en scène sensationnaliste, d’autre part, qui, dans une recherche permanente du « scoop », s’appesantit sur les aspects les plus sordides en s’adressant à l’émotion des téléspectateurs, brouille de ce fait toute tentative de réflexion et interdit finalement toute mise à distance ou en perspective de « l’évènement ».

Enfin, l’accumulation de faits divers à sens unique sur les actes de délinquance, rassemblés dans la catégorie journalistique d’« insécurité » est plus problématique encore. Les « atteintes aux personnes » d’une part, le « vandalisme » et les « bagarres collectives » que l’INA qualifie de « violences antisociales » (sic) d’autre part, représentaient ainsi en 2012 plus de 60 % de l’ensemble des faits divers traités dans les JT ; soit en moyenne près de 3 sujets par jour relatant agressions, meurtres, enlèvements, viols, etc.

La récurrence de ces sujets, leur cadrage a priori sur le sort des victimes et la désignation plus ou moins explicite et systématique de catégories de coupables (les bandes de jeunes des cités HLM) concourent à une construction médiatique du problème de l’insécurité dont les implications sont d’une autre importance que la seule question de la hiérarchie ou de la qualité de l’information… Ces faits divers, loin de « faire diversion », quittent ainsi régulièrement cette rubrique pour s’inviter au cœur de l’actualité et du débat politique où ils sont l’objet des pires instrumentalisations politiques.

Les faits divers autrement ? Leur mode de traitement et la place croissante qu’occupent les faits divers ne sauraient satisfaire celles et ceux pour qui l’information, en particulier politique, est un droit autant qu’un devoir du citoyen éclairé. Mais ce rapport à l’actualité et cet usage de l’information ne sont sans doute pas majoritaires… et ne le deviendront pas si l’on ne fait rien pour cela.

Encore faudrait-il qu’au mépris social latent des fournisseurs en gros de faits divers qui font diversion, ne réponde pas le mépris social dont une prétendue avant-garde cultivée et politisée accable les publics populaires de la télévision. De la part de ces téléspectateurs, les faits divers font l’objet d’interprétations qui excèdent largement le voyeurisme et le divertissement morbide que des commentaires pétris d’ethnocentrisme et d’arrogance de classe dénoncent sans comprendre.

Ainsi, Vincent Goulet, auteur en 2010 de Médias et classes populaires. Les usages ordinaires des informations [3], montre que l’attention prêtée aux « faits divers » dans les publics populaires ne peut être comprise sans tenir compte de la précarité de leurs conditions d’existence. En effet, les faits divers renvoient au rôle du hasard, des « coups du sort » ou des tragédies dans la vie quotidienne, auxquels celles et ceux qui éprouvent une incertitude matérielle et sociale sont particulièrement exposés, et donc sensibles. De la même façon, les accidents et les crimes dont sont victimes les enfants (qui représentaient en 2012, 30 % des faits divers relatés dans les JT), sont perçus de manière particulièrement exacerbée dans les milieux populaires où les enfants sont souvent le seul et le plus cher des biens, et le seul espoir d’améliorer sa condition.

Si ces grilles de perception des faits divers sont le produit de l’expérience pratique, du rapport à l’existence et au monde social des téléspectateurs issus des classes populaires, il n’en reste pas moins que les médias confortent ces visions, ne serait-ce qu’en donnant une place toujours plus grande à ce type d’informations, sans distinguer entre les faits divers qui ne méritent aucune explication particulière (il neige en hiver !) et ceux qui révèlent des problèmes sociaux et politiques qui méritent une éclairage que l’on ne peut proposer (quand on tente de le faire) en multipliant les stéréotypes.

Un tel constat invite à se pencher attentivement sur le diagnostic de Vincent Goulet qui affirme que la construction d’un média qui réussirait à être à la fois « engagé et populaire » « supposerait de rompre avec tout préjugé intellectualiste, de prendre au sérieux les faits divers, le sport, les potins pour ce qu’ils recèlent d’une forme de conscience politique pour les articuler de façon plus souple avec les discours programmatiques et le jeu politique. » Mais Vincent Goulet signale dans le même temps que le seul titre qui lui semble répondre à cette double exigence est Le Cri du peuple, fondé par Jules Vallès et qui ne parut que pendant quelques mois en 1871, au cours de la Commune de Paris… Autant dire que la difficulté de l’entreprise est à la hauteur de son importance et de son urgence.

Blaise Magnin et Henri Maler par Blaise Magnin, Henri Maler, le 14 octobre 2013

Notes

[1] TF1, France 2, France 3, Canal +, Arte et M6.

[2] Sur la télévision, Raisons d’Agir, 1996, p. 16-17.

[3] Voir aussi son intervention lors du Jeudi d’Acrimed du 27 janvier 2011.

http://www.acrimed.org/article4159.html

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11 octobre 2013 ~ 0 Commentaire

Blue Jasmine ou les implications de la domination bourgeoise (CCR)

Blue Jasmine ou les implications de la domination bourgeoise (CCR) dans Médias, culture 63
Dernier Woody Allen sur les écrans français

Woody Allen a toujours pris pour sujet et objet de ses films la bourgeoisie américaine. Les années passant, sa peinture des mœurs se fait plus féroce parce que plus réaliste et tragique à l’image de ce que l’on avait déjà pu voir dans Match Point. Son nouveau film, Blue Jasmine, s’inscrit dans cette même veine.

Le point de départ est l’affaire Madoff, du nom de ce financier de Wall Street qui avait créé, avec des complices, une fraude colossale faisant perdre 65 milliards de dollars à ses clients. L’affaire a éclaté en 2008, un an après le début de la crise financière, les fils de Madoff le dénonçant car conscients que le jeu ne pouvait désormais continuer bien longtemps et qu’ils risquaient d’être accusés de complicité. Allen s’inspire de ces faits pour peindre une fiction habile centrée non pas sur un pseudo-Madoff ou sur ses enfants mais sur sa femme : Jasmine.

Le film alterne les scènes d’avant et après la chute et l’on y voit la permanence des mécanismes qui semblent régir la vie dans la société bourgeoise. Et pour celui qui veut bien y voir autre chose qu’une historiette tirée de faits réels, le réalisme est glaçant, loin des comédies auxquelles Allen nous a souvent habituées.

On voit donc Jasmine abandonner ses études lors de son mariage avec le riche financier, fantasme petit-bourgeois par excellence : vivre dans le luxe sans travailler. Elle ne trouve rien à redire à la cage dorée que lui offre son mari. Cependant il ne s’agit pas seulement du récit d’une femme entretenue mais plutôt de la complicité active qu’impliquent les valeurs bourgeoises. A chaque instant la participation à l’hypocrisie est complète. Si elle doit bien accepter que son mari la trompe, elle n’hésite pas non plus à regarder ailleurs lorsqu’il s’écarte des règles du jeu de la légalité bourgeoise tout en diffusant auprès de la famille les valeurs les plus écœurantes de sa classe.

Voilà pour le récit de l’hypocrisie bourgeoise, tout en apparence, mensonges et prétention. Vient alors la chute. Comment Jasmine la grande bourgeoisie va-t-elle survivre ? Prise au piège de son ancien statut d’épouse-objet, incapable de vendre sa force de travail, elle devient secrétaire d’un dentiste qui continue, lui aussi, à la considérer comme un objet, voire pire. Faisant l’expérience amère de l’aliénation du travail, elle enchaîne alors les cours du soir qui sont de peu de secours pour une femme qui continue à proclamer tous les crédos de l’idéologie bourgeoise : quand on veut on peut, la position de chacun est déterminée par ses talents, avec la richesse vient la responsabilité, il faut être généreux avec les pauvres…

Mais c’est grâce à sa sœur, Ginger, qu’elle survit après sa dégringolade. Une sœur caissière de supermarché, qui est son reflet inversé. Et le film rebondit avec le rapport entre ces deux femmes, entre Jasmine la bourgeoise déchue et Ginger la prolétaire.

Famille bourgeoise, rapports hommes-femmes, hypocrisie et mensonges, tout y passe et tout sort violemment éreinté du film. Ce n’est pas la première fois qu’Allen s’attache à déconstruire certains des mécanismes fondamentaux de la domination. Succès aux Etats-Unis, avec le plus grand nombre d’entrées pour une première semaine à l’écran pour un film d’Allen, Jasmine et Ginger nous font découvrir, de façon grinçante, une autre facette de la crise (généralisée) que nous traversons. Pierre Hodel

http://www.ccr4.org/Blue-Jasmine-ou-les-implications-de-la-domination-bourgeoise

Bien des fervents de Woody première manière s’étaient sentis déçus, voire frustrés, par ses productions récentes. On y trouvait certes çà et là des choses plaisantes, mais on redoutait une accoutumance aux voyages touristiques : Barcelone, Paris, Rome… Jasmine nous surprend totalement. C’est un drame qui se déroule aux USA et qui décrit sans complaisance la déchéance d’une femme, richement mariée, qui se retrouve sans un rond, le mari, escroc, s’étant fait prendre (comment ? c’est un ressort du film). Fauchée et dépressive, Jasmine se réfugie chez sa sœur Ginger, où ses habitudes snobs déclenchent des catastrophes. Ce serait beaucoup exagérer que de dire que Woody Allen découvre la lutte des classes… Pourtant on dirait bien que ce qui l’inspire ici, plus que la peinture de la peu sympathique Jasmine, c’est la description sociologique de deux milieux : les riches et les pauvres. L’image finale de cette femme ruinée et seule, qui parle toute seule sur un banc public, serait-elle une condamnation morale ?

Paul Louis Thirard

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04 octobre 2013 ~ 0 Commentaire

Festival intergalactique, Brest, du 6 au 12 octobre

Festival intergalactique, Brest, du 6 au 12 octobre dans Brest et région sous-bocklight2

Bernadette : Notes On A Political Journey JPEG - 10.9 ko

Année : 2011 Durée : 88’ Un film de Lelia Doolan A travers des images d’archives et des rencontres avec Bernadette Devlin McAliskey, ce film propose de revenir sur le parcours de cette femme devenue députée à 21 ans, co-fondatrice de l’Irish Republican Socialist Party. En suivant le parcours de « la Fidel Castro dans une mini-jupe » (comme l’appelait ces détracteurs), ce film propose de revenir sur l’histoire du mouvement des droits civiques d’Irlande du Nord, mais aussi de poser des questions sur la situation actuelle en Irlande.

JPEG - 56.4 ko Bloody Sunday – A Derry Diary Un film de Margo Harkin 2011 – Irlande, Allemagne – 85 minutes Le 30 janvier 1972 à Derry, en Irlande du Nord, l’armée britannique fit feu sur une manifestation pacifique en faveur des droits civiques tuant treize personnes. Lors du procès qui s’ensuivit, Widgery, le procureur de la Haute Cour de justice, exonéra de toute responsabilité les soldats impliqués et traîna dans la boue les morts et les blessés, les qualifiant notamment de dangereux poseurs de bombes. La réalisatrice elle-même fut témoin des événements de l’époque et fut entendue par ce tribunal qui devait statuer en 2007. En 2010, le rapport final est publié. La particularité de ce documentaire est de présenter l’ensemble des éléments de l’affaire jusqu’à la décision finale de 2010.

Hush-a-Bye, Baby JPEG - 121.9 ko un film de Margo HARKIN 80 minutes 1989 Coul. VO stf Irlande Avec Emer Mac COURT, Michael LIEBMANN, Cathy CASEY, Sinead O’CONNOR, Julie Marie REYNOLDS

Quatre jeunes filles, malgré les problèmes politiques et sociaux de l’Irlande du Nord contemporaine, vivent leur adolescence dans la joie et l’insouciance. A quinze ans, elles ont l’exubérance de leur âge et s’intéressent essentiellement aux garçons. Mais l’une d’entre elles tombe accidentellement enceinte. Hush-A-Bye, Baby aborde le problème brûlant de l’avortement et des grossesses hors mariage dans ce pays.

http://festival-galactique.infini.fr/

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30 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

Le directeur du camp à Nadedja Tolokonnikova: «Et sachez que sur le plan politique je suis un stalinien»

Le directeur du camp à Nadedja Tolokonnikova: «Et sachez que sur le plan politique je suis un stalinien» dans International goulag

Lettre ouverte d’une gréviste de la faim

«Il faut lire» cette lettre de Nadejda Tolokonnikova, 23 ans, affirme André Markowicz. A juste titre. Ce grand écrivain russe et traducteur a compris l’enjeu de cette nouvelle bataille menée aujourd’hui par Nadejda Tolokonnikova. La lettre ouverte de Nadeja Tolokonnikova – une des membres des Pussy Riot, ce groupe féministe dont l’action (qui peut être discutée) dans une Eglise orthodoxe contre la campagne électorale de Poutine s’est «conclue» par une condamnation au camp très lourde en août 2012 – mérite d’être diffusée le plus largement possible. La solidarité multiple avec elle – qui a commencé une grève de la faim – doit devenir un élément de soutien à une militante déterminée face au pouvoir autocratique de Poutine. Elle s’inscrit dans la tradition la plus digne de ceux et celles qui résistaient dans les camps staliniens. Elle ne se bat pas pour elle, elle se bat pour toutes celles et ceux qui connaissent des conditions d’incarcération strictement inhumaines et des emprisonnements relevant d’un arbitraire propre aux ex-kgebistes, comme aux temps du goulag. (Rédaction A l’Encontre)

André Markowicz écrit dans la présentation de cette lettre:

«Le 23 septembre, Nadedja Tolokonnikova, l’une des jeunes femmes du groupe Pussy Riot, a entamé une grève de la faim pour protester contre les terribles conditions de détention dans le camp de Mordovie où elle a été envoyée pour deux ans. Juste avant, via son avocat, elle a fait passer un texte. J’ai lu ce texte en russe – et j’ai été saisi. Saisi par les conditions de vie des prisonnières. Saisi par la description du système de répression en tant que tel. Saisi aussi par la grandeur de la personne qui écrit cela. La langue de Nadejda Tolokonnikova est une langue russe d’une pureté, d’une force, d’une précision qui s’illuminent de la grande tradition humaniste de la Russie – de cette tradition qui fait que la Russie, quelles que soient les horreurs de son histoire, est source de lumière – la tradition de la «Maison morte» de Dostoïevski, celle de Herzen, celle de Tchekhov, et celle de tous les écrivains du Goulag. Un souci de la précision, une précision impitoyable, et le sentiment constant d’être non pas «responsable» pour les autres, mais lié aux autres, d’une façon indissociable. C’est cette tradition qui fait dire à Anna Akhmatova, dans son exergue de Requiem : «J’étais alors avec mon peuple. Là où mon peuple, par malheur, était.» Nadejda Tolokonnikova parle pour elle-même, et parlant pour elle-même, elle parle avec les autres – elle parle pour nous, et nous donne confiance. Il faut lire ce texte. Il faut le lire… André Markowicz. Publié par Alencontre le 30 – septembre – 2013

http://alencontre.org/europe/russie/russie-le-directeur-du-camp-a-nadedja-tolokonnikova-et-sachez-que-sur-le-plan-politique-je-suis-un-staliniste.html

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27 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

L’ex Bérurier Noir refait le monde en Bretagne (OF)

L'ex Bérurier Noir refait le monde en Bretagne (OF) dans A gauche du PS berurier-noir-01

Dans les années 1980, les Bérurier Noir étaient le fer de lance de la jeunesse révoltée. Un groupe punk parisien dont Loran était le guitariste. Trente ans plus tard, il est toujours musicien, leader d’un des groupes de fest-noz bretons les plus prisés ! Aujourd’hui installé dans le Finistère, il est devenu amoureux de la Bretagne. Et n’a pas quitté la scène.

La vieille Volvo file vers le Velvet, un bar punk de Santec, petite ville du Finistère Nord, où le musicien a ses habitudes. Sur le tableau de bord, des pierres, des badges et quelques fleurs un peu fanées. La voiture n’est pas toute jeune. Le compteur affiche 525 000 kilomètres. « Mais il est bloqué. En vrai, elle en a bien 800 000 », se marre Loran. L’ancien guitariste des Bérurier Noir, reconverti leader des Ramoneurs de Menhirs, roule avec prudence. Le compteur de vitesse aussi a rendu l’âme.

Le Velvet apparaît coincé entre une crêperie et… La mer. Au large, se dresse l’île de Sieck. La Bretagne à l’état brut. Loran, 49 ans, s’est installé dans la région au début des années 2000, après treize ans de vie en communauté en Ligurie, une petite province italienne qui longe la mer, entre la France et la Toscane.

Alan Stivell et Nolwenn Leroy ? Trop star-system… Au bout du monde, il est venu chercher le calme et scelle son amour avec les peuples qu’il juge insoumis, rebelles. La Bretagne a une identité forte, ça lui plaît, lui, le fils d’émigrés grecs qui a grandi en région parisienne. Il est rebelle, se réclame de l’anti-fascisme et a chanté les peuples opprimés toute sa carrière.

Attablé devant une bière bretonne, il montre qu’il est toujours un énervé. Il dézingue tour à tour François Hollande, Jean-Luc Mélenchon, Manuel Valls, l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes… Mais aussi Alan Stivell et Nolwenn Leroy, un peu trop star-system à son goût.

Les Béru et la Bretagne ? Une vieille histoire… « La Bretagne est une terre promise pour le rock et le punk-rock », lâche-t-il entre deux bouffées de cigarette. Il compare volontiers les Bretons aux irréductibles du village gaulois d’Astérix et glisse que deux de ses filles sont scolarisées dans une école Diwan, en langue bretonne.

Son histoire d’amour avec la région ne date pas d’hier. En 1985, les Bérurier Noir enregistrent Vive le feu, dont la rengaine est encore aujourd’hui reprise dans les manifs étudiantes. La chute de ce morceau de punk-rock est un air de danse bretonne. En découlera un projet inachevé d’album sur la Bretagne.

Mais pendant cette période, les Béru ont d’autres combats à mener. En premier lieu, celui contre le racisme. Étendard de l’anti-fascisme, ils font chanter à des milliers de gamins leur haine de l’extrême droite, lorsqu’ils entonnent Porcherie, écrite après les élections européennes de 1988. Chanson aujourd’hui remisée au placard : « Si la jeunesse emmerdait vraiment le Front National (un refrain du groupe, NDLR), on n’en serait pas là… », assène-t-il sèchement.

Pas revendicatif, c’est décoratif Les Béru resteront proches de la Bretagne, même après la mort du groupe en 1989. Ils se reformeront pour un concert dantesque aux Trans Musicales de Rennes, en 2003. Et se produiront à Astropolis, à Brest, en 2005. Loran referme la parenthèse Bérurier Noir l’année suivante. Il devient le leader des Ramoneurs de menhirs, son groupe formé notamment avec des sonneurs bretons qui avaient participé à l’enregistrement de Vive le feu…

Réunir toutes les cultures du monde dans un même lieu, voilà à quoi il rêve. Après un premier projet avorté, un cabaret pourrait ouvrir courant 2014 dans le Finistère Nord. Il imagine « un endroit où on s’apaise », où se dresseront de « grandes tablées avec artistes, public, organisateurs ». La proximité est essentielle pour lui. Encore aujourd’hui, il termine ses concerts à arpenter les parkings. Au pied des voitures et des fourgons, il rencontre le public, passe la soirée avec eux, discute, refait le monde… Pour son cabaret, il veut des musiciens revendicatifs car « un artiste qui n’a rien à dire, c’est comme un papier peint, c’est décoratif » ! L’idée de ces soirées ? « Qu’il n’y ait plus d’horaires ». Et il est prêt à en débattre avec le préfet si ce dernier refuse cette exigence.

« Quand on joue dans un bar, on prend ce qu’il y a » Loran se veut provocateur quand il évoque l’autorité et la loi. « Je suis enfant de l’État et je me bats contre ça », se plaît-il à répéter. Une vieille rengaine des Béru, dont il reste forcément indissociable. Leur public, qui a aussi pris trente ans, guette toujours le signe d’une possible renaissance. La sortie récente de l’intégrale des enregistrements, chez Coop Breizh, aurait pu en être un. Loran réfute : « C’est un fantasme ».

Son avenir s’inscrit avec les Ramoneurs, loin des strass et des paillettes. « On refuse de jouer dans les gros festivals chers ». Il confesse avoir refusé les Vieilles Charrues. « L’entrée de ce festival pourrait être gratuite ou de 2 €, mais c’est beaucoup plus cher à cause d’artistes qui tapent le million d’euros de cachet ! Avec les Ramoneurs, quand on joue dans un bar, on prend ce qu’il y a. On préfère une relation conviviale, saine ». Sur fond de musique bretonne. Et sur quelques airs punks, bien entendu.

Mickaël LOUÉDEC. Musique vendredi 27 septembre 2013

http://www.ouest-france.fr/actu/actuDet_-Musique.-L-ex-Berurier-Noir-refait-le-monde-en-Bretagne_6346-2232942_actu.Htm

Ecoutez: https://www.youtube.com/watch?v=uPaDgBPbTqA

http://youtu.be/O-63EmrzzM4

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24 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

L’armée dans « les quartiers » ? Des médias au pas cadencé (Acrimed)

L’armée dans « les quartiers » ? Des médias au pas cadencé (Acrimed) dans Antimilitarisme aura

Envoyer l’armée dans les quartiers, et pourquoi pas, demain, dans les hôpitaux ? Riche idée…

Du moins pour un grand nombre de médias. A la faveur d’une succession de faits divers, cette martiale idée, d’abord soutenue par une poignée d’élus, a fait son chemin médiatique. Et quand sondages officiels, pseudo-enquêtes maison et éditocrates sont au diapason, le cocktail est forcément explosif. Tout avait commencé en juin 2011 lorsque Stéphane Gatignon, maire de Sevran (Seine Saint-Denis), avait réclamé l’inter-vention de « forces d’interposition, des casques bleus, comme ceux qu’on envoie à l’étranger pour empêcher les belligérants de s’entre-tuer » afin de restaurer le calme dans certains quartiers de sa commune.

Un an plus tard, à l’été 2012, Samia Ghali, maire du 8e secteur de Marseille et sénatrice socialiste des Bouches-du Rhône, suggère à son tour de recourir à l’armée pour apaiser les tensions dans la cité phocéenne. À l’époque, les médias étaient restés (relativement) mesurés, surtout après que l’exécutif a clairement écarté cette option. Ils se contentèrent de relater cette proposition très minoritaire et la fin de non-recevoir que le pouvoir en place lui opposa.

Une année passe et en 2013, le chœur médiatique est presque à l’unisson pour relayer cette même proposition. Pour les défenseurs de cette idée, les médias sont un allié inespéré car ces derniers, en s’appuyant notamment sur force sondages, contribuent largement à crédibiliser cette hypothèse.

Sondeurs de tous les pays, unissez-vous… En cette rentrée 2013, en effet, à la suite de nouveaux règlements de compte à Marseille, certains médias n’ont pas hésité à concocter quelques micros-trottoirs afin de tâter l’opinion : ainsi, le 5 septembre, Vincent Parizot et Christelle Rebière rappellent-ils dans l’émission « RTL Midi », que « la sénatrice PS Samia Ghali, maire des 15e et 16e arrondissements de Marseille, réclame la présence de l’armée dans les hôpitaux ». Du coup, RTL aussi ! Dans la partie de l’émission intitulée « Les auditeurs ont la parole », ces derniers sont invités à répondre à l’une de ces « questions du jour » (que nous avions analysée dans un précédent article : « Faut-il envoyer la police ou l’armée dans les hôpitaux ? » Choix cornélien s’il en est : pour les blouses blanches, ce sera le képi ou le treillis. À l’issue de cette émission interactive et citoyenne, les animateurs sont formels : « C’est toujours un grand oui pour 70% des votants, non pour 26% [1] » selon l’experte-ès-études d’opinion de la radio. Où l’on voit comment fabriquer de toute pièce une vraie-fausse étude qui n’a même pas la « valeur » d’un sondage administré dans les règles et qui viendra alimenter et conforter d’autres études, antérieures et ultérieures…

Le jour même, Le Figaro ne s’en laisse pas compter et décide lui aussi de frapper fort en consultant sans plus attendre son lectorat. Comme ce sondage choc le « montre » [2], une majorité de Français (lecteurs du Figaro) approuve : c’est un oui (presque) massif.

Mais après un tel travail de terrain, restait à trouver LE sondage de référence. Il sort enfin, le 12 septembre [3]. C’est le Huffington Post qui dégaine cette fois-ci. Dans son article « L’armée, une solution radicale qui fait consensus », on apprend ceci : « la proposition choc de la sénatrice socialiste Samia Ghali de faire intervenir l’armée pour mettre un terme aux violences trouve un large écho dans l’opinion. 57% des personnes interrogées par YouGov y sont favorables contre seulement 25% contre ». Puis, à propos de la situation à Sevran, le HuffPost rappelle, qu’ « à l’époque (…) un sondage Ifop révélait alors que 57 % des Français considéraient le recours à l’armée « justifié » compte tenu de « l’insécurité existant dans certains quartiers sensibles ». Soit exactement la même proportion en ce qui concerne la ville de Marseille. » Le parallèle est trop beau, irrésistible presque : deux sondages à deux ans d’écart livrant les mêmes résultats, au pourcentage près. Pouvait-on rêver plus belle preuve de scientificité ? D’autant qu’un an plus tôt, l’Express, alors seul contre tous, s’était fait l’écho d’un autre sondage aux résultats non moins concordants.

58% des Français approuvaient à l’époque, 57% aujourd’hui. Belle constance de ces « baromètres de l’opinion » qui se transforment lentement mais surement en « preuves ». Néanmoins, en analysant les autres résultats de cette même enquête et l’avalanche de chiffres qui l’accompagne, certains sont déconcertants puisque seuls 27% des Français se disent finalement « tout à fait favorables » au recours à l’armée. Soit 73% qui n’y seraient soit pas tout à fait favorables, soit pas du tout, ce qui nuance sérieusement le chiffre choisi en gros titre. D’autant que rien ne permet d’établir ce que les sondés entendent par « envoyer l’armée » : quelques militaires en uniforme ou des chars et des hélicoptères ?

Le rétablissement du service militaire est aussi évoqué : « Le sondage Harris Interactive/VSD montre que 78% des Français sont favorables à une telle mesure. Parmi les raisons évoquées, 89% des sondés estiment que le service militaire promouvoit (sic) la mixité sociale et 85% d’entre eux pensent qu’il renforce le sens du devoir et le sens civique chez les jeunes. » Le mélange des genres, des chiffres et des questions est total mais peu importe ces points de détail, il suffit de retenir que les Français approuvent l’envoi de l’armée dans les « points chauds ».

Recours à l’armée : la caisse de résonance médiatique

Dès lors, on assiste à un véritable déluge : des médias, en rangs serrés, reprennent ad nauseam le sondage HuffPost/ YouGov précité. Pour l’Express, à l’avant-garde de ce combat, c’est au citoyen d’en prendre acte et de prolonger le débat. Et de poursuivre : « Le recours à l’armée à Marseille, est-il nécessaire pour lutter contre la délinquance ? Souhaitez-vous une intervention armée ? Est-ce une mesure extrémiste ou le seul moyen d’en finir ? Partagez votre avis sur le Club Pol Story, les meilleures contributions passeront à la Une du site ! » Faire la Une de l’Express, voilà de quoi motiver les troupes ! Quant au « seul moyen d’en finir », avec qui ou avec quoi, personne ne le saura…

France 3, de son côté, arrondit les chiffres en gros titre « Six Français sur dix favorables à l’envoi de l’armée à Marseille » avant de rectifier le tir dans le corps de l’article, «  Près de six Français sur dix (57%) seraient favorables à l’envoi de l’armée à Marseille pour lutter contre la violence, selon un sondage YouGov pour le Huffington Post publié jeudi. » Arrondir à la dizaine supérieure, effet garanti…

La presse régionale la plus immédiatement concernée par ces « violences » n’est pas en reste : si elle ne se distingue ni par son originalité ni par ses investigations poussées, elle vient apporter sa modeste pierre à l’argumentaire militaire. « Violences : les Français pour l’envoi de l’armée à Marseille » dixit Midilibre. « Marseille : 57% des Français favorables à l’envoi de l’armée » selon Nice Matin. Pas mieux pour La Provence  : « Marseille : 57% des Français favorables à l’envoi de l’armée ». Et le quotidien Metro de renchérir : « Violences à Marseille : les Français favorables à une intervention de l’armée. Après les derniers événements qui ont endeuillé la cité phocéenne, 57% des Français plébiscitent l’armée pour lutter contre l’insécurité. »

Une telle circulation circulaire d’un même sondage, dont la validité et le sens ne sont même pas discutés, en dit proba-blement plus sur la paresse et le conformisme journalistiques que sur le fond d’un problème qu’aucun journal ne songe à explorer autrement que par des données chiffrées contestables, mais prêtes à l’emploi. Et si d’aventure la reprise en boucle de cet unique sondage ne suffisait pas à convaincre, nos éditocrates préférés sont là pour assurer le service après-vente.

Les éditocrates, bons petits soldats du journalisme Devant une situation si préoccupante, Ivan Rioufol, du Figaro, s’interroge gravement, dans un de ses éditos dont il a le secret : « Mais alors, pourquoi refuser d’envoyer l’armée ? » Après quelques élucubrations sur le Ministre de l’Intérieur qui « a semblé avaliser (son) analyse » en matière de lutte « contre la barbarie » (rien que ça…), il conclut, tout en nuances : « Le pouvoir redoute, on le comprend, une guerre civile. Mais c’est son spectre qui menace Marseille, si rien n’est tenté. »

Une fois de plus, pourtant, à l’image de son hebdomadaire qu’il juge politiquement « au-dessus de la mêlée », l’inénarrable Christophe Barbier est au-dessus du lot. Dans son édito vidéo du 6 septembre intitulé « Il faut l’intervention du fisc et de l’armée », il affirme, à propos du « problème marseillais » : « Il faut une guerre totale ; “guerre ”, le mot a été prononcé par Manuel Valls. Une guerre, ça commence avec l’armée. Samia Ghali, il y a pile un an quand elle a dit “envoyez-nous l’armée”, seul L’Express l’avait défendu. Oui il faut l’armée. Oh… pas pour tirer dans le tas, bien sûr, pas pour canonner, non, il faut l’armée pour être dans les rues, pour être auprès des citoyens. Il faut l’armée comme dans Vigipirate contre les terroristes, il faut l’armée pour rassurer d’un côté et témoigner, regarder, surveiller de l’autre. » Assimiler les habitants de ces quartiers à des « terroristes », désarmant, non ?

Moins réfléchi peut-être, mais plus enthousiaste, dans l’attitude et dans les mots, Eric Brunet [4] va droit au but. Et ce ne sont pas moins de 77% de ses auditeurs, semble-t-il, qui lui emboîtent le pas.

Bref, la recette est simple : prenez un fatras de chiffres plus ou moins vérifiés et vérifiables, des médias à l’unisson pour amplifier une idée discutable et quelques éditocrates patentés pour finir de convaincre les sceptiques, et le tour est joué.

Aux yeux d’une cohorte de médias, l’armée devient donc bonne à tout faire : ramener l’ordre dans les « quartiers chauds », mettre fin au trafic de drogue, sécuriser les hôpitaux, et bien plus encore. Alors qu’au départ, seules quelques voix isolées prônaient ce type de mesures « radicales », on voit la machine médiatique s’emballer et des journalistes, les uns après les autres, serrer les rangs. Quand la classe politique se divise, des médias, eux, se mettent au garde-à-vous.  Thibault Roques, le 24 septembre 2013

http://www.acrimed.org/article4142.html

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20 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

Haro sur la réforme des rythmes scolaires : chronique d’une amnésie médiatique (Acrimed)

Haro sur la réforme des rythmes scolaires : chronique d’une amnésie médiatique (Acrimed) dans Médias, culture la-voix-de-son-maitre_1244103623

La rentrée scolaire fournit chaque année aux médias un « marronnier » dans lequel la recension des « couacs » et autres « fausses notes » est toujours une pièce de choix.

Cette année, les problèmes liés à la mise en place de la réforme des rythmes scolaires ont largement occupé l’attention de la presse quoti-dienne. Échantillon. En janvier et février 2013, la grève des instituteurs parisiens contre la réforme des rythmes scolaires avait fait l’objet dans les grands médias d’un traitement certes classique, mais non moins cavalier, se contentant le plus souvent de fustiger « le corporatisme enseignant » et un mouvement « incompréhensible et injustifié » . Quelques mois plus tard, sans complexes et en toute amnésie, les mêmes acteurs tancent cette fois l’institution pour son impréparation, sans jamais reconnaître que les craintes des grévistes étaient peut-être fondées. Quant à des excuses…

Du Parisien au Monde   Spécialiste du genre, Le Parisien Aujourd’hui en France trouve dans cette affaire tous les ingrédients pour fabriquer des Unes racoleuses à souhait. Perdant tout sens de la mesure, il commence le 22 janvier 2013 par verser de chaudes larmes sur le sort des pauvres enfants privés d’école par les grévistes :

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Puis, le 2 septembre 2013, soit le jour même de la rentrée, Le Parisien retourne sa veste, anticipe d’éventuels problèmes d’organisation et dénonce un chaos imaginaire :

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Le Monde, qui ne rate jamais une occasion de blâmer la frilosité, voire l’arriération de ceux qui n’applaudissent pas les réformes libérales – quels que soient leur objet, leurs finalités et leurs conséquences –, avait été particulièrement virulent à l’encontre des enseignants qui se mobilisaient contre une réforme qu’ils jugeaient mal pensée. Dès le titre de l’éditorial daté du 22 janvier 2013, le ton était donné : « L’école, ou le triomphe du corporatisme », et la suite se révélait… pire encore : si les instituteurs se mettent en grève, c’est pour éviter « de perdre dans l’affaire un privilège qui remonte à la monarchie de Juillet », ils aggravent de surcroît leur cas en tentant « d’entraîner les parents dans leur combat », bref, le « corporatisme étriqué » dont ils font preuve « est lamentable » !

Pourtant, quelques mois plus tard, Le Monde préfère oublier cette saine colère et, avec un culot certain, titrer sur « Le consensus oublié sur la réforme des rythmes scolaires » avant de demander : « Qui se souvient qu’on parlait encore, il y a un an, d’une réforme faisant « consensus » ? Qu’enseignants, parents, chercheurs, collectivités, associations…, réunis sous les ors de la Sorbonne pour une « grande concer-tation » estivale, semblaient parler d’une même voix pour dénoncer l’ineptie de la semaine de quatre jours ? » Plutôt que d’admettre qu’il s’est égaré, qu’il a induit ses lecteurs en erreur, et que les réticences des enseignants pouvaient être fondées [1], le quotidien du soir préfère donc occulter une mobilisation qui lui fait particulièrement horreur et inventer rétrospectivement un « consensus » qui n’a jamais existé, mais qui a l’avantage de justifier a posteriori sa compulsion réformatrice…

… et de Libération au Figaro À Libération, le volte-face a été à peu près identique. Après un temps d’hésitation, le quotidien de Rothschild avait fini, le 11 février dernier, par rejoindre Le Monde pour étriller « le monde enseignant, ou ses syndicats » qui, écrivait Nicolas Demorand dans un éditorial intitulé « Paralysie », risquent de finir par incarner « l’archétype le plus achevé du conservatisme ». D’ailleurs, pour Libération, un seul enjeu importait dans ce conflit autour des rythmes scolaires, que les enseignants auraient ignoblement ignoré… Le bien être des élèves ? L’efficacité pédagogique ? Que nenni ! La question nodale était résumée ainsi : « Le ministre vaincra-t-il les corporatismes pour imposer une réforme globalement soutenue par les parents d’élèves ? »…

Comme au Monde, sept mois après ces diatribes automatiques pro-réforme, le rétropédalage est complet ! Oublié l’enthou-siasme réformateur, à quelques jours de la rentrée Libération doit bien se rendre à l’évidence : « À Paris, la révision des rythmes scolaires ponctuée de fausses notes ». Et d’égrener l’ensemble des objections (justifiées) et des dysfonctionnements (désormais avérés) que les grévistes partisans d’un report de la réforme en 2014 prévoyaient, mais dont la « maison commune de toute la gauche » n’avait pas daigné faire état : « une mise en œuvre encore approximative », une « organisation [qui] patauge encore », une « cohabitation [qui] commence mal » entre les animateurs de la ville et les associations qui les suppléent, des lieux d’accueil pour les enfants qui constituent « encore un objet de bisbille », bref, une « usine à gaz à 50 millions d’euros ».

Comparativement à celui du Monde et de Libération, le traitement par Le Figaro de ce dossier, qui lui donnait pourtant l’occasion de surenchérir dans un registre qu’il affectionne tout particulièrement, a été… exemplaire [2] ! Qu’on ne s’y trompe pas cependant, ce traitement relativement équilibré peut s’expliquer par la jubilation du quotidien de Dassault à voir un ministre important d’un gouver- nement qu’il combat en difficulté…

Pour preuve, en cette rentrée, Le Figaro insiste plus que lourdement sur des dysfonctionnements qui ne concernent après tout que 20% environ des élèves [3], en se faisant l’écho, avec une belle capacité d’écoute envers les syndicats d’enseignants, de préoccupations qui ne sont pourtant pas toujours au cœur de ses priorités éditoriales, comme le bien être des « personnels d’animation qui, eux, sont “stressés” », ou la capacité de la réforme à gommer « des inégalités périscolaires qui vont de 1 à 10 »… Une sollicitude pour les salariés et un souci égalitariste qui font chaud au cœur !

La couverture de la mobilisation des professeurs des écoles contre cette réforme des rythmes scolaires, puis de sa mise en œuvre par quatre des principaux titres de la presse quotidienne nationale révèlent donc des pratiques journalistiques pour le moins… étonnantes. Avec, des résultats inégaux certes, mais le parti pris systématique du Figaro contre le gouvernement ne vaut de manière générale pas mieux que le suivisme et la versatilité du Parisien, du Monde et de Libération… Et dans tous les cas, l’information sur la réalité du monde de l’éducation est la victime de petits jeux partisans et d’a priori idéologiques.  Par Blaise Magnin, le 20 septembre 2013

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18 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

Jôlie Môme : travailleurs du théâtre

Jôlie Môme : travailleurs du théâtre dans Médias, culture couverture-cd-41

À Aurillac 2013, l’un des plus grands festivals de théâtre de rue d’Europe, la compagnie Jolie Môme était présente. Ni dans le In ni dans le Off. Simplement dans la rue, chantant des chansons révolutionnaires et anticapitalistes devant une foule toujours plus nombreuse. Alors que les débats sur les renégociations Unedic s’annoncent houleux, nous nous sommes entretenus avec Michel, directeur de la compagnie, Clément et Marie, sur les enjeux des prochaines luttes.


*Vous éditez un petit bulletin, le Môme, où dans le dernier numéro vous parlez notamment de la social-démocratie, du PS et de sa soumission au capital. PS et UMP, même combat ?

Oui, l’année dernière pour Aurillac 2012, on a fait un édito dans le Môme, « À quelle soc’ allons-nous être mangés ? » On attendait de voir ce qui allait se passer après l’élection mais sans illusion. Cette année, on vient de faire une semaine de travail sur la guerre de 14-18 et la trahison de la social-démocratie en 1914. On sait ce qu’est la social-démocratie, on sait à quoi elle aboutit : la trahison toujours, la guerre souvent.
Concernant les réformes Unedic de la rentrée, est-ce que les artistes sont en danger ?
On est en danger tout le temps. Dès qu’ils peuvent s’en prendre à nous, ils n’hésitent pas, comme pour les chômeurs en fait. On a déjà eu une lutte en 92 contre le PS mais c’est dur de se battre contre lui. Le gouvernement va dire qu’il est avec nous jusqu’au dernier moment mais que ce n’est pas de leur faute, car ce sont les négociations paritaires, mais que vraiment la démocratie, c’est le paritarisme… ce qui n’est évidemment pas vrai ! Quand la CFDT et le patronat décident tous les deux de réduire nos droits, ce n’est pas démocratique.  La CGT spectacle est ultra majoritaire dans notre métier (autour de 80 % des syndiqués), et ses revendications ne sont jamais prises en compte…
En tant que compagnie et plus largement en tant qu’artiste intermittent, que faut-il faire ?
En tant que Jolie Môme, nous ne décidons de rien, sauf de notre participation aux mobilisations impulsées par le syndicat ou la coordination (Coordination des intermittents et précaires – NDLR). Plusieurs membres de Jolie Môme sont syndiqués, par nécessité de s’organiser, pour l’ouverture interprofessionnelle, pour pouvoir s’adresser à tous les syndiqués, ce qui est beaucoup plus difficile si on ne l’est pas soi-même.
Une fois dans le mouvement, ce qui est important, ce sont les comités de lutte, comités d’occupation. Mais en ce moment, la coordination, les syndicats, et surtout le comité de suivi organisent notre réponse aux menaces et même travaillent à améliorer notre indemnisation au lieu de l’habituelle position défensive.
La prochaine réforme de l’Unedic risque de ne pas toucher que les intermittents mais tous les chômeurs. Il faudra donc qu’on les soutienne dès le début, avant même que soit attaquée l’annexe 8 (celle des techniciens, plus immédiatement en danger que celle des artistes). C’est toute l’importance de la solidarité interprofessionnelle et de la convergence des luttes.
Même dans les autres domaines, pourquoi l’ouvrier de PSA ne soutient pas les intermittents ? C’est parce que lui, quand il se fait virer, les autres ne sont pas là. C’est pour ça peut-être qu’on ne se définit pas en tant qu’artiste mais en tant que travailleur avant tout, ce qui nous permet d’arriver à soutenir tous les travailleurs. C’est là où aussi tu vois le problème des bureaucraties syndicales où les grosses confédérations éparpillent les manifs en fonction du corps de métier. Il faut une seule grosse manif’ avec tout le monde.
En tout cas, notre système pour les artistes est le meilleur au monde. Ça permet aux travailleurs du spectacle d’autres pays de regarder ce qu’on a pour s’en inspirer… Raison de plus pour qu’on le défende, comme pour les retraites, la santé, etc. qui ne sont pas encore complètement détruits.
Propos recueillis par Laszlo Merville Interview complète sur npa45.org
Dimanche 15 septembre 2013

Publié dans : Hebdo L’Anticapitaliste – 208 (12/09/2013)

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18 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

Europe 1 et RTL s’offrent des patrons (Acrimed)

Europe 1 et RTL s’offrent des patrons (Acrimed) dans Médias, culture europe-1-rtl

En cette rentrée médiatique, les deux grandes radios privées font la démonstration de leur amour inconditionnel pour les patrons.

Pierre Bergé, co-propriétaire du Monde avec Xavier Niel et Matthieu Pigasse, Mourad Boudjellal, PDG des éditions du Soleil, spécialisé dans la BD tout en étant aussi le propriétaire-président du Racing Club Toulonnais, et Laurence Parisot, ancienne présidente du Medef intègrent ainsi l’équipe de « polémistes » de l’émission: « On refait le monde » sur RTL ; la troisième réussissant le tour de force de se faire aussi embaucher par Europe 1, pour une chronique hebdomadaire le samedi à 12h50 dans la tranche 12h30-13h pilotée par Patrick Roger.

Déjà omniprésents sur les ondes comme nous le relevions dans notre article « En direct des ondes patronales », ces nouvelles tribunes devraient permettre à leurs bénéficiaires de développer la doxa patronale en toute tranquillité.

D’autant plus que leurs hôtes savent leur présenter les « honneurs » qu’ils « méritent », comme le montre l’accueil particu- lièrement chaleureux réservé aussi bien par Jean-Pierre Elkabbach (le 10 janvier sur Europe 1) que Laurent Bazin (le 21 février sur RTL) à l’ancienne présidente du Medef, ou la grande cordialité de Jean-Jacques Bourdin devant le PDG de Total, Christophe de Margerie (le 15 février sur RMC) [1].

Des journalistes justifiant ainsi pleinement d’être désignés comme des « chiens de garde » de l’ordre établi. De son côté, Laurence Parisot se défend bien entendu de vouloir faire valoir unilatéralement ses positions ou celles du Medef en déclarant le 29 août 2013 sur la station de Lagardère que « l’objectif de cette émission avec Patrick [Roger], c’est de créer les conditions d’un débat mais sans a priori, sans tabou, en essayant de dépasser les clivages » [2].

Pourtant, dès la première émission, l’entrevue avec l’élu d’Europe-Écologie-Les Verts, Denis Baupin, sur la fiscalité écologique vient apporter un démenti cinglant à cette prétention : elle utilisera bien cette tribune pour défendre les intérêts de sa corporation [3] avec un discours de combat, en l’occurrence contre toute fiscalité « verte » imposée aux entreprises déjà forcément « asphyxiées » par les « charges » [4].

Inutile de chercher dans les médias dominants la moindre critique sur ces « liaisons dangereuses », potentiellement porteuses de conflits d’intérêts, entre médias et milieux d’affaires (qui les possèdent). Pour lire quelque chose sur le sujet, il faut se reporter à un communiqué du SNJ-CGT du 3 septembre 2013 qui précise notamment : « On remarquera que les patrons des deux radios se sont facilement accommodés de la convention collective en ce qui concerne les collaborations multiples de Mme Parisot, quand ils les interdisent aux journalistes. » [5]

On peut supposer que ces « pigistes de luxe » seront grassement rémunérés, alors même qu’ils perçoivent déjà des revenus plantureux de diverses sources. Mme Parisot, toujours dirigeante de l’Ifop, siège aussi au conseil d’administration de la BNP et de la Coface, ainsi qu’au conseil de surveillance de Michelin. Quant à la nouvelle avocate Jeannette Bougrab, elle siège encore au Conseil de réflexion de l’assurance (Cora), le lobby des assureurs. Comme l’écrit le SNJ-CGT dans son communiqué : « Au moment où les patrons de la presse écrite et audiovisuelle « dégraissent » les rédactions, ces embauches […] sont une insulte à la profession de journaliste  ».

Denis Perais

Nota bene  : si les radios privées ont donné le beau rôle aux patrons en cette fin d’été, signalons aussi que France Culture s’est installée à Jouy-en-Josas au cœur de l’université d’été du Medef le 28 août 2013, profitant de l’occasion pour interviewer Pierre Gattaz, président du Medef. Le journaliste Benoît Bouscarel a déroulé le tapis rouge pour Pierre Gattaz… et pour ses idées.

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17 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

Les journalistes, l’écologie et le capitalisme (Acrimed)

Les journalistes, l’écologie et le capitalisme (Acrimed) dans Ecologie & climat greenwashing-total-petrole1 C’est pas beau çà?

On ne peut pas comprendre le traitement journalistique des enjeux environnementaux dans les médias généralistes sans interroger le rapport de la plupart des journalistes au capitalisme. Qu’il s’agisse de problèmes qualifiés de « globaux », comme les dérèglements climatiques ou l’appauvrissement de la biodiversité, ou bien de dégradations davantage « spatialisées », comme une marée noire, tous sont appréhendés par les journalistes selon des modalités qui ne questionnent pas la compatibilité des logiques capitalistes avec ce qu’implique la protection des écosystèmes.

Pourtant, l’idée selon laquelle l’accumulation illimitée du capital sur une planète aux ressources naturelles limitées est un principe non seulement amoral mais irrationnel. Cette idée semble même faire l’unanimité, des écologistes les plus radicaux (on pense ici à André Gorz) aux défenseurs de l’environnement les plus disposés à jouer le jeu capitaliste (par exemple Yann Arthus-Bertrand ou Nicolas Hulot). On pourrait ainsi s’attendre à ce que les journalistes en charge de l’actualité environnementale entreprennent ne serait-ce que d’interroger le caractère plausible d’un capitalisme qui serait respectueux des environnements naturels. S’il arrive à certains d’entre eux, nous le verrons, de ne pas prendre pour acquise la capacité affichée du marché à di-gérer les questions environnementales, l’immense majorité des journalistes amenés à traiter d’environnement adhère à la doxa du « capitalisme vert ».

Illustrations faussement neutres et célébrations du « green business » L’écriture journalistique suppose, dans les médias généra-listes, de raconter des histoires pour illustrer l’actualité et les questions de société qu’elle soulève. Les journalistes entendent ainsi rendre « concernants » et concrets ces problèmes afin d’intéresser un public le plus large et diversifié possible. En matière d’environnement, ces cadrages qui font la part belle à l’intime, à l’empathie, aux images fortes et aux beaux récits, se traduisent bien souvent par des reportages ou des articles qui parlent des conséquences des prédations environnementales. S’ajustant aux logiques du champ journalistique – dont on sait qu’il est depuis une trentaine d’années sous l’emprise de puissantes logiques commerciales – les journalistes racontent la perturbation des écosystèmes, le désarroi de certaines espèces animales face aux transformations de leurs milieux naturels, ou, plus rarement, les impacts de ces pollutions sur l’homme, sa santé et ses activités économiques. Nos analyses sur le traitement médiatique des enjeux climatiques en France ont ainsi montré que plus les journalistes parlent du problème climatique, plus ils parlent de ses conséquences au détriment de ses causes et solutions [1].

Cette tendance à illustrer les problèmes plutôt qu’à les expliquer n’est pas neutre, contrairement aux apparences. En écartant des discussions légitimes les motifs des nuisances environnementales, les journalistes les inscrivent dans l’ordre du fatal, de la catas-trophe ou de l’accidentel et n’inclinent donc pas à penser ces dégradations comme le résultat des modes de production orientés vers la maximisation des profits.

Quand ils évoquent des responsables, les journalistes stigmatisent généralement quelques industriels – parfois jugés inconscients et irresponsables – ou renvoient à cette catégorie anonyme et insaisissable : « les activités humaines ». En se situant tantôt au niveau du cas particulier (i.e. le mouton noir industriel présenté comme l’exception devant confirmer la règle de la responsabilité sociale et environnementale des entreprises), tantôt au niveau de l’universel, les journalistes évacuent du champ du pensable environnemental la question des relations entre la mécanique capitaliste et la détérioration des écosystèmes.

Ils peuvent alors s’engouffrer dans la célébration du « green business » (pour reprendre l’intitulé de l’émission « écolo » de BFM TV). Dans le droit fil du succès de l’expression « développement durable » consacrée il y a vingt ans lors du sommet de Rio, c’est depuis quelques années au tour des labels « croissance verte » ou « économie verte » de faire florès auprès des professionnels de l’information. Ces derniers annoncent, expliquent, parfois discutent et généralement banalisent les mécanismes de marché censés régler – bien souvent à grand renfort de géo-ingénierie ou autres « ingénieries écologiques » [2] – les problèmes environnementaux. N’ayant pas forcément conscience qu’ils légitiment de la sorte la mise sous tutelle économique des politiques environnementales, les journalistes relatent les discussions d’ex- perts dont les petits désaccords sur les modes de taxation, les bourses de quotas ou les crédits fiscaux, masquent l’ampleur de leur accord, tacite mais fondamental, sur ce mouvement d’intégration de la contrainte environnementale au logiciel néolibéral. Mais si la grande majorité des journalistes n’estime pas utile de questionner la compatibilité des rationalités marchandes avec l’écologie, c’est également parce qu’il va de soi pour eux que le capitalisme ne peut être remis en cause au nom de l’environnement.

Une adhésion réflexe à l’idéologie dominante  La force de cet impensé tient avant tout aux liens viscéraux que les journalistes, comme un grand nombre de responsables politiques et d’intellectuels, nouent avec l’idéologie de l’accumulation illimitée du capital et des profits. Pro- fondément enfouis dans leur for intérieur, les principes capitalistes (rentabilité, rapidité, concurrence, compétitivité, flexibilité, responsa-bilité individuelle, présentisme ou encore consensus, fluidité, factualité et « neutralité ») leur apparaissent comme légitimes et incontournables. Cette adhésion irréfléchie au cadre capitaliste se perçoit bien dans la conception que les journalistes ont de ceux qui valorisent d’autres modes de développement et d’organisation des sociétés que celui structuré autour des piliers du capitalisme (dont, soit dit en passant, la forme néolibérale est sans doute la plus aboutie).

Rares, ces reportages ou articles présentent généralement l’alternative écologique sur le registre de l’exotisme ou de l’expérience originale et sympathique. Ainsi, le 17 septembre 2007 sur France 2, David Pujadas annonce un reportage visant non pas à présenter les arguments et motivations politiques de ces «  militants de l’environnement [qui] poussent leur conviction jusqu’au bout  », mais à se demander s’il s’agit d’une « nouvelle utopie ou [d’une] tendance profonde  », la réponse étant contenue dans la question. Ce type de traitement – qui confine ces pratiques et organisations alternatives à des singularités atypiques dépourvues de toute réflexion cohérente et consistante – a pour effet de rendre leur démultiplication impensable. En creux, cela revient à affirmer que le modèle capitaliste est indépassable, d’autant que le jeu se jouerait désormais à l’échelle de la planète.

Cette médiatisation condescendante des alternatives au capitalisme est également un symptôme de la difficulté des professionnels de l’information à élargir l’horizon du pensable au-delà des remparts du capital et de la forteresse des profits. Car la disqualification implici-tement contenue dans la façon dont ils dépeignent ces autres modes d’organisation sociale n’est pas intentionnelle. Et c’est en cela qu’elle est d’autant plus solide dans la mesure où elle est le fruit de dispositions solidement arrimées, lesquelles sont de plus en plus souvent renforcées au cours de la formation de ces journalistes. Ces derniers sont en effet toujours plus nombreux à passer par le lissage des écoles de journalisme où la « culture » qui est valorisée, aussi générale soit-elle, ne s’acoquine que très occasionnellement avec des courants de pensée alternatifs.

Quête de légitimité et subordination aux sources officielles En matière environnementale, l’univers intellectuel des journalistes est principalement constitué d’ouvrages dits d’expertise. Écrits par des scientifiques ou des ingénieurs, ces textes ne sont pas destinés à expliciter les causes politiques et économiques des problèmes environnementaux. Et lorsqu’ils sont le fait d’économistes, leurs propos et propositions ont plus souvent pour postulat l’irréductibilité du système capitaliste que son possible dépassement par une autre matrice sociale [3].

Le conformisme médiatique ambiant n’est donc pas le fait du seul champ journalistique. Il se façonne avant tout à travers un ensemble de relations au sein duquel l’accès à la dignité suppose de ne pas contester imprudemment un modèle qui permettrait au plus grand nombre d’accéder au confort, au bonheur ou à une espérance de vie plus longue.

Tout se passe en effet comme si le capitalisme était le seul régime capable d’améliorer le bien-être général dont les critères gagneraient d’ailleurs à être explicités dans tous leurs tenants et aboutissants. En effet, ce qui est présenté comme un progrès au service du bonheur de tou-te-s implique parfois le malheur de beaucoup (cf. encore les polémiques récentes à propos des ouvriers bangladais), peut engendrer des nuisances environnementales à moyen ou long terme pas toujours bien anticipées (que l’on songe ici à l’amiante ou aux antennes relais) et, dans les faits, ne profite bien souvent qu’à une minorité (cf. par exemple les coûts du TGV qui rend ce mode de transport souvent inaccessible pour les membres des classes inférieures voire moyennes). Reste qu’aller contre le sens de ce courant idéologique, c’est – pour un journaliste – prendre le risque de se discréditer tant auprès des sources officielles qu’auprès de ses confrères.

Les sources autorisées faisant toujours autorité, un article ou un reportage sur une actualité environnementale a d’autant plus de chances d’être valorisé au sein d’une rédaction qu’il s’appuie sur des sources officielles – ministère, agences, collectivités ou experts d’État (sur le poids des sources autorisées dans la fabrique de l’information, nous renvoyons aux travaux d’Aeron Davis [4]). Avec les scientifiques, ce sont bien ces acteurs que l’on rencontre le plus souvent dans les productions journalistiques traitant d’environnement. Or il est peu probable qu’un journaliste donnant la parole à un représentant de l’État, lequel (en l’état actuel des choses) est par définition un promoteur du « capitalisme vert », en vienne, dans le même texte, à exposer un point de vue dénonçant les « limythes » de la « croissance verte » ou de « l’ingénierie écologique » pour suggérer de questionner la viabilité environnementale du capitalisme. Sommés d’entretenir de bonnes relations avec les sources officielles, les journalistes se trouvent cantonnés à ce qui est dicible du point de vue des acteurs dominants. En d’autres termes, ils ne peuvent pas vraiment médiatiser des points de vue que ceux-ci jugeraient inconcevables.

Ces logiques de censures invisibles sont sans doute particulièrement prégnantes en matière d’écologie dans la mesure où la préoccupation environnementale a fait l’objet de stigmates ayant pu freiner sa légitimation. Il y a encore quelques années, le journaliste soucieux d’environnement était associé tantôt au romantique ami des bêtes, tantôt à l’utopiste barbu ayant erré sur les causses du Larzac. Pour gagner en reconnaissance, les journalistes en charge des dossiers environnementaux ont donc dû défaire cette réputation. Pour cela, ils se sont justement appuyés sur ces sources officielles, lesquelles souffraient également d’un manque de crédit symbolique.

Cet anoblissement de l’écologie – qui s’est précipité à la fin des années 1990 – s’est accompagné d’un gommage des critiques politiques découlant des diagnostics annonçant la dégradation profonde et rapide de la planète. Pour devenir médiatique, pour devenir un objet de gouvernement majeur, la cause écologique a ainsi dû abandonner une de ses principales ambitions idéologiques, celle consistant à montrer pourquoi le capitalisme est une réalité insoutenable, une réalité à dépasser, une réalité redevenue utopie.

Des postures journalistiques en voie d’extinction La mise en conformité de l’écologie avec les cadres de pensée légitimes dans les champs politique et médiatique ne fait toutefois pas consensus au sein des professionnels des médias. Elle est surtout le fait de journalistes qui sont arrivés sur cette spécialité moins par conviction que parce qu’on leur a proposé. Ces nouveaux entrants dans le journalisme environ- nemental se révèlent moins sensibles aux enjeux politiques de l’écologie que les journalistes ayant délibérément choisi de couvrir ce domaine, mais plus soucieux qu’eux de faire valoir leur spécialisation. Ce faisant, ils se détournent des sources militantes et donc des conceptions non-marchandes du monde portées par ces acteurs.

Cela n’empêche bien entendu pas ces journalistes de médiatiser, ça et là, des réalités inacceptables du point de vue environnemental. L’article intitulé « La vie gâchée des objets » et publié dans l’édition du 28 octobre 2012 de Libération offre un bon exemple de dénonciation médiatique des dérives du capitalisme. La journaliste s’indigne des principes de l’obsolescence programmée en reprenant notamment des cas étudiés dans le documentaire « Prêt à jeter » [5]. Elle en vient ainsi à plaider pour un retour à un bon sens qui serait désormais en perdition : « Et, soyons fous, pourquoi ne pas concevoir dès le départ des articles durables ? ».

Mais le bon sens écologique ne semble pas, ici comme ailleurs, être en mesure de rivaliser avec le bon sens économique. Plutôt qu’un encouragement à lutter pour imposer ce qui semble aller de soi étant donné l’état de la planète, l’article prend une toute autre position. Son auteure préfère rappeler le lecteur à l’ordre politico-économique des organisations supranationales et des groupes de pression, le tout mâtiné d’une pointe de moralisation à l’égard des excès consuméristes : « Le combat contre l’obsolescence programmée, moteur du redressement productif cher à Montebourg ? Voilà qui serait révolutionnaire. Mais rien ne pourra se faire sans le concours de Bruxelles, où la Commission européenne explore des pistes (comme le chargeur de portable universel) en se heurtant au lobbying des fabricants. Ni sans celui des consommateurs. À quand la fin des adorations nocturnes devant les Apple Stores à chaque nouvel accouchement d’un objet mort-né ? »

La censure n’est jamais totale et les points de vue critiques ne sont pas totalement absents des médias généralistes. Il faut toutefois se méfier de ces coups d’éclat dénonciateurs dont le caractère occasionnel a plus pour effet de désamorcer la critique que d’amorcer une nouvelle vision des rapports entre le capitalisme et la protection de l’environnement. Loin de s’inscrire dans des rubriques pouvant garantir une visibilité régulière aux opinions contestant le cadre capitaliste, les articles et reportages relayant épisodiquement ces visions ont vraisemblablement pour conséquence d’apaiser les mécontentements – en leur offrant de temps à autre une tribune pouvant jouer un rôle cathartique – tout en maintenant, du fait de cette non routinisation, les alternatives aux marges de ce qui est (« sérieusement ») envisageable.

Cette logique du « on ne peut pas ne pas en parler, il faut donc en parler mais pas trop » contribue aux mécanismes d’ « endogé- néisation d’une partie de la critique » (Boltanski, Chiapello, 1999, p. 69), qui permettent aux logiques capitalistes d’évoluer sans cesse en contournant, en désarmant, voire en intégrant la contestation.

Face à l’arrivée de journalistes séduits par le « capitalisme vert » ainsi qu’à la folklorisation des alternatives aux logiques marchandes, les postures (i.e. des attitudes régulières) mettant à distance la doxa capitaliste deviennent bien rares dans les médias généralistes. Elles n’ont toutefois pas entièrement disparu. Hervé Kempf, diplômé de l’IEP de Paris dans les années 1980 et co-fondateur en 1989 du mensuel Reporterre, représente aujourd’hui une espèce certes en voie d’extinction [6] dans le champ médiatique mais qui continue d’alimenter la diversité des opinions et le pluralisme de l’information.

Journaliste environnement au Monde depuis 1998, il parvient à exprimer des positions contestant l’impérialisme des hérauts du marché. Si, pour défendre ses opinions, il privilégie la publication d’essais [7], il lui arrive aussi d’exposer ses points de vue dans son journal comme avec cette chronique de l’édition du Monde du 1er mars 2010 intitulée « L’imposture croissanciste ». Hervé Kempf y invite ses lecteurs à douter des discours faisant de la croissance économique l’objectif ultime de toute action politique.

Plus, il en pointe deux mirages pour mieux rappeler l’urgence de ne plus faire passer l’écologie après l’économie : « La croyance dans les bienfaits de la croissance est-elle un dogme ? Je laisse ce point à la sagacité des lecteurs. En tant qu’objecteur de croissance, notons que deux illusions animent les croissancistes […] Eh oui : on créera plus d’emplois en accordant plus d’importance à l’écologie. Encore faut-il reconnaître la gravité du changement climatique et la crise écologique. »

S’ils pèsent peu numériquement, les journalistes qui comme M. Kempf s’affranchissent de la doxa capitaliste ont en revanche un poids symbolique qui n’est pas négligeable. Par les sources ou références qu’ils mobilisent et donc par l’orientation qu’ils donnent à leurs productions, ces journalistes rappellent que d’autres points de vue existent et méritent d’être considérés avec sérieux. Ils montrent qu’un autre journalisme est possible.

Les faux semblants de l’objectivité journalistique Cette autre manière de concevoir la production de l’information se caractérise par le souci de ne jamais cesser d’interroger un système de croyances dominant, en l’occurrence le capitalisme. Ce refus de considérer comme définitive cette idéologie relève d’une préoccupation éthique consistant à ne pas se satisfaire du prêt-à-penser déversé par les intellectuels organiques du néolibéralisme. Une telle posture vient ainsi signaler en creux les faux semblants de l’objectivité dont se targuent la plupart des journalistes.

Car peut-on être objectif tout en étant pensé par l’esprit du capitalisme, ou pour le dire autrement, tout en proposant des analyses encastrées dans le dogme de la concurrence libre et non faussée ? De même que pour penser l’État, il faut s’affranchir de la pensée d’État [8], pour comprendre les sociétés capitalistes le plus objectivement possible, ne faut-il pas se défaire des catégories d’analyse et modes de raisonnement capitalistes ?

À bien des égards, ne pas remettre en cause l’esprit du capitalisme, c’est le considérer pour acquis et donc prendre parti en sa faveur. Lorsqu’un journaliste fait valoir, conformément à sa culture professionnelle, son objectivité – parce qu’il croise ses sources, vérifie son information et rend visible des points de vue divergents – il convient donc de lui demander s’il serait prêt à détacher l’actualité de l’arrière-plan capitaliste auquel elle est quasi systématiquement adossée. Si la réponse est négative, il y a tout lieu d’être perplexe quant à son objectivité.

Ce que révèle la médiatisation des enjeux environnementaux, c’est donc surtout la dépendance des professionnels de l’information à la doxa capitaliste. Or cet attachement ne leur permet pas d’aborder objectivement les problèmes qu’ils rendent visibles. S’ils veulent être le « contre-pouvoir » qu’ils prétendent constituer, alors les journalistes ne doivent-ils pas avoir le courage de questionner leurs convictions les plus profondes, celles qui les empêchent de voir que d’autres visions du monde existent en dehors de l’étroit moule capitaliste ? N’est-ce pas à ce prix qu’ils pourront penser autrement les causes des problèmes en général et de la destruction de la nature en particulier ?  Jean-Baptiste Comby, le 16 septembre 2013

http://www.acrimed.org/article4136.html

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