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02 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Voir ou revoir La Porte du paradis

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Trente-deux ans après sa première sortie, une version restaurée et remastérisée du Heaven’s Gate (La Porte du paradis) de Michael Cimino a été mise à l’affiche dans nos cinémas. Une occasion de voir ou revoir cette œuvre unique en son genre, illustration de la lutte des classes dans l’Amérique naissante, aujourd’hui considérée comme un chef d’œuvre.

En 1980, s’appuyant sur le succès de son Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter), film choc sur la Guerre du Vietnam, le cinéaste italo-américain Michael Cimino se lançait dans la réalisation de La Porte du paradis, œuvre revisitant les mythes fondateurs de la nation américaine. D’un réalisme absolu, avec la conception d’une ville entière, une profusion de costumes, des centaines d’acteurs et figurants, un tournage s’étalant sur des mois, des remontages incessants (220 heures de pellicule), le film attint le budget, colossal pour l’époque, de 40 millions de dollars.

De l’histoire du film… Dès ses premières pré-projections, le film fut détruit par les critiques. En 1981, Ronald Reagan venait d’être élu, l’offensive néolibérale et conservatrice battait son plein. L’heure était à la contre-offensive généralisée, sociale et idéologique, contre l’Amérique rebelle et libertaire des années 1960 et 70. Les grands éleveurs préparant l’élimination physique des paysans et travailleurs pauvres du comté de Johnson, le tout avec l’appui écrit du président des Etats-Unis ? Les pauvres d’abord désemparés mais finissant par s’armer pour se défendre ? Pour l’impérialisme US revanchard du début des années 1980, il n’était pas acceptable de montrer à une si large échelle la naissance sanglante de l’Amérique moderne, l’âpreté de sa lutte des classes, le rôle criminel de sa bourgeoise et de ses institutions. Des prétextes artistiques divers et variés (trop long, trop lent, trop compliqué…) furent ainsi mis en avant pour masquer des raisons profondément politiques, forçant Michael Cimino à remonter son film dans une version courte et « diffusable », ce qui n’aidera pas à son succès. Influencé par un climat délétère, le public boudera l’œuvre qui deviendra le plus grand échec de l’histoire du cinéma américain, conduisant les studios United Artists à la banqueroute et ruinant la carrière du cinéaste. La Porte du paradis a aujourd’hui acquis une renommée tardive, ce qui a amené Michael Cimino a en refaire une version aux couleurs, sons et montage restaurés, qui rend justice à cette pièce hors norme.

…à l’Histoire elle-même La majeure partie des événements relatés sont réels. En 1890, les USA connaissaient l’une des plus grandes migrations de l’Histoire. En un siècle, plus de 40 millions de personnes quittèrent l’Europe, ses famines, sa pauvreté et ses guerres, pour tenter une nouvelle vie dans ce pays en construction. La plupart de ces émigrants étaient britanniques, irlandais (fuyant la Grande famine) et allemands. Les suivirent des slaves, scandinaves, juifs, italiens. Beaucoup étaient des paysans, cherchant de nouvelles terres à cultiver. Une partie y parvint, au prix de grandes souffrances et au détriment des Amérindiens. D’autres, dont beaucoup d’Irlandais, s’installèrent dans les villes et servirent de main-d’œuvre aux capitalistes, en pleine révolution industrielle. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la bourgeoisie américaine naissante accueillit ces migrants sans restrictions légales, malgré de graves tensions sociales, avant de changer de politique et de commencer à fermer les frontières.

L’action du film se déroule dans le Wyoming, Etat rural de l’Ouest, pays de grands éleveurs, riches propriétaires terriens exploitant des travailleurs agricoles et des paysans pauvres, n’hésitant pas à s’en servir comme bouc-émissaires en cas de vol de bétail ou autres problèmes. Dans le comté de Johnson, en 1892, l’Association des éleveurs dressa ainsi une liste de 125 paysans pauvres à éliminer, et engagea dans ce but des mercenaires. En résulta une série d’affrontements entre grands et petits éleveurs, connus sous le nom de « Johnson County War » (la guerre du comté de Johnson). Ainsi, deux des personnages principaux du film furent en fait pendus par les mercenaires en raison de leur soutien aux petits paysans. Il fallut l’intervention de l’armée pour « ramener le calme », en fait sauvegarder les intérêts des propriétaires terriens. Parce qu’elle dépeint ces événements méconnus et volontairement occultés de l’histoire officielle des Etats-Unis, que sa réalisation, sa bande-son, ses décors, le jeu de ses acteurs (Kris Kristofferson, Christopher Walken, Isabelle Huppert, John Hurt…) sont uniques, La Porte du paradis est une œuvre incontournable et indispensable pour qui est attaché à une vision anticonformiste et politique de l’art et de la culture.

Par Yohann Segui Lundi 1 juillet 2013Publié dans : Revue Tout est à nous ! 44 (juin 2013)

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02 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Contre la politique Ayrault-Filipetti, la Bibiliothèque Nationale de France en grève

Contre la politique Ayrault-Filipetti, la Bibiliothèque Nationale de France en grève dans Médias, culture 10014

La BNF (10% du budget total du ministère de la culture, 10% de ses agents) a particulièrement souffert sous le gouvernement Sarkozy :

subventions en baisse, près de 200 postes sur 2700 supprimés en 5 ans. Dans un établissement où les personnels manifestent un fort attachement à leurs missions, ces dégradations ont entraîné de nombreux cas de souffrance au travail. En même temps, la direction engageait des partenariats publics privés (PPP) faisant la part belle au privé. L’un des plus scandaleux fut d’octroyer des espaces inutilisés à MK2 pour une redevance symbolique. Une partie des personnels avait espéré que la défaite de Sarkozy permettrait une rupture avec les politiques suivies, un arrêt de la RGPP. Or le ministère Filipetti suit clairement une orientation dans la continuité du précédent. La ministre a confirmé la filiale crée par le président de la BNF pour porter les PPP. Les 59 suppressions de postes supplémentaires prévues pour 2013 par le précédent gouvernement sont confirmées, et près de 50 sont annoncées pour 2014. La DRH elle-même parle de « plan social » ! Mais ce n’est pas assez, et la direction de la BnF a été sommée d’établir des « pistes d’optimisation » pour accroître encore les économies. Face au refus de l’intersyndicale CGT-FSU-SUD de participer à un pseudo « dialogue social », la direction proposa une pseudo concertation avec les personnels. Les agents n’ont pas été dupes. Ces dernières semaines, ils manifestaient leur colère et posaient la question de construire une mobilisation liant les questions de la BnF à celle de la politique du gouvernement.

En mouvement… vers la rentrée Après une grève très suivie des vacataires le 8 juin, les agents se sont donc mis en grève le 21, pour l’arrêt des suppressions de postes, le maintien des budgets et l’arrêt des privatisations d’espaces et de services publics. Le mouvement a été très suivi et massivement soutenu par les usagers. Tout le monde l’a vu comme la répétition de la probable grève reconductible de la rentrée de septembre, en défense des retraites. Dans le même temps se met en place la convergences entre la BnF, la bibliothèque de Beaubourg, et celle de la Cité des sciences. Conscients que ce qu’ils subissent n’est qu’une déclinaison de la politique générale du gouvernement, les agents sont soucieux des attaques contre les retraites. La CGT BNF a ainsi pris position pour le retrait du rapport Moreau et conte la participation à la conférence sociale.

Antoine Delluc Lundi 1 juillet 2013 http://www.npa2009.org/node/37973

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17 juin 2013 ~ 0 Commentaire

Exposition: « Si le radical c’est l’idéal, oui je suis radical »

Exposition:

Illustrant un sujet largement connu, « Hugo politique », la nouvelle exposition de la Maison de Victor Hugo à Paris (jusqu’au 25 août) n’est pourtant pas dépourvue de surprises, grâce au souci des organisateurs d’en présenter toutes les facettes.


De son vivant comme ensuite, Hugo a-t-il dû l’essentiel de sa gloire à son génie poétique et théâtral ou à sa quête obstinée, narcissique même, de l’approbation publique qui lui fit multiplier les déclarations politiques, depuis ses premières publications jusqu’à ses derniers écrits ? Ou bien l’un ne pouvait-il aller sans l’autre, compte tenu des circonstances qu’il eut à affronter dès l’enfance, entre sa mère « vendéenne » mais voltairienne, amante d’un officier conspirant contre Napoléon, Lahorie, précepteur (sinon père putatif) du jeune Victor, et son père ancien « soldat de la République » devenu « géné- ral comte » et goûtant avec sa maîtresse aux fastes des palais impériaux ? Ces vieux débats, l’exposition et le livret qui l’accompagne se gardent de les relancer mais en fournissent l’essentiel des pièces avec une honnêteté appréciable en ce lieu voué au culte du « grand homme ».

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Postures et virages…
Si peu avertis que les visiteurs (jeunes surtout) soient des postures politiques changeantes adoptées par Hugo au cours du « siècle des révolutions », ils pourront aisément en saisir les virages, les principaux enjeux et le retentissement, notamment grâce à de très nombreuses caricatures de presse choisies pour les illustrer. « Un changement de front. Un grand Poète d’État, poursuivi par la peur des Jésuites et de l’Inquisition, se sauve sur la Montagne », c’est ainsi que le grand discours de janvier 1850 contre la loi Falloux et l’enseignement confessionnel est comiquement résumé par Quillenbois (1821-1867), dessinateur dont le parti versaillais saura réutiliser les planches anti-hugoliennes même après sa mort, quitte à en modifier les légendes.

Un autre de ses dessins de 1850 fut pourvu de ce commentaire en 1871 : « Victor Hugo n’a ni moralité politique, ni science politique, ni idées politiques : il ânonne trois ou quatre phrases sur l’abolition de la peine de mort, sur la haine des prêtres et la grande âme du peuple ; voilà tout son bagage oratoire. Il a admis la légitimité de la Commune et a offert sa demeure aux survivants de la lutte ; il n’a de tendresse que pour les assassins et que de l’indifférence pour les assassinés ».
Propagande trompeuse sur les positions du poète (« Je suis pour la Commune en principe et contre la Commune en application ») mais propagande opiniâtre et parfois haineuse, dont les histoires de la littérature et des révolutions font trop rarement mention comme formant le bruit de fond contre lequel les voix d’Hugo et d’autres eurent à lutter. L’« humanitarisme » puis le « socialisme » dont il se réclama à la fin de sa vie laissent beaucoup à désirer, par leurs silences ou leurs affirmations quelquefois insupportables de paternalisme ou de colonialisme que les documents présentés ne laissent pas dans l’ombre, et c’est peut-être aussi du fait de ces ambiguïtés que les orateurs de ce pays cherchent périodiquement à retrouver des « accents hugoliens ». Reste que le parcours retracé par cette exposition offre une leçon à la fois d’histoire et de politique, le rôle que s’était donné Hugo d’abord sur un mode fantasmatique et théâtral (« Bon appétit Messieurs… ») l’ayant finalement amené aux réalités et au combat.

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Gilles Bounoure  Dimanche 16 juin 2013 Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 199 (13/06/13)

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17 juin 2013 ~ 0 Commentaire

Maurice Nadeau, plume de combat (Rouge)

Photothèque Rouge/JMB

Maurice Nadeau, surnommé « l’éditeur de l’impossible », a découvert parmi les plus grands auteurs du xxe siècle. Depuis 1966, il dirige la prestigieuse Quinzaine littéraire. Militant trotskyste de la première heure, il incarne, à bientôt 98 ans, une vie de combat, la défense de valeurs au service de la littérature et de ses contemporains.

Vous êtes sans doute le plus vieux lecteur deRouge…

Maurice Nadeau – J’ai lu Rouge pendant 40 ans. J’avais travaillé à La Vérité, dans les années 1930. J’étais correcteur surtout, on me permettait un article littéraire de temps en temps… Bref, Rouge, pour moi, c’est un peu la suite de La Vérité, le parti s’appelait alors Parti ouvrier internationaliste. Avant, il s’appelait Ligue communiste, on disait La Ligue, c’est un nom qui a été repris…
Je pense que vous avez eu l’occasion de réfléchir à la place et à la fonction de l’intellectuel. Quelles sont-elles ?

M. Nadeau – Quand j’étais jeune, je pensais qu’il n’y avait pas d’intellectuels. Il y avait des militants, il y avait des révolutionnaires… Trotsky avait dit à Naville1 : « Vous êtes très bien, mais vous êtes encore un intellectuel. » Au fond, cela a changé avec Sartre. La dénomination elle-même est ancienne, elle remonte à l’Affaire Dreyfus. Maintenant, elle est assez déconsidérée. Au moment de la guerre d’Algérie, on pouvait encore rassembler les intellectuels, faire une pétition d’intellectuels. Au fond, se proclamer intellectuel, cela ne veut plus dire grand-chose. Un intellectuel réfléchit en dehors de sa profession. On pouvait être médecin et intellectuel, enseignant et intellectuel, artiste et intellectuel. Aujourd’hui, c’est une classe qui s’est placée un peu en surplomb. Ce n’est même plus une classe. Le mot est plutôt déprécié. Les intellectuels, est-ce qu’ils sont plus malins que les autres ? Et pourquoi ? Il n’y a pas de raison. Jadis, les intellectuels, cela n’existait pas, c’était des militants. Lorsqu’on allait chez Renault, en 36, on n’y allait pas en tant qu’intellectuels, mais comme militants de la Ligue. Autrement, on se serait fait jeter. L’intellectuel se sentait alors responsable de la marche du monde, de la société dans laquelle il vivait, de la condition des gens les uns par rapport aux autres. En tant qu’intellectuel, je n’ai jamais refusé de signer une pétition. Au moment de la guerre d’Algérie, j’ai même pris des initiatives. « Le Manifeste des 121 » durant la guerre d’Algérie, j’y suis pour quelque chose. Je ne suis pas le seul. Même pour de Gaulle, cela avait une certaine importance. De Gaulle avait dit : « On ne met pas Sartre en prison. »

Les intellectuels étaient responsables, mais ils avaient des privilèges. Ils avaient des privilèges publics, même dans l’attitude des gouvernants à leur égard. C’est terminé. Peut-être, parce qu’on a trop abusé du terme, parce que n’importe qui a pu se dire intellectuel. Finalement, les stars de cinéma ou de la chanson ont beaucoup plus d’importance que les intellectuels pour défendre quelque chose. La société elle-même a changé, elle s’est médiatisée, comme on dit. Dans le passé, l’écrit était important. Cela s’est dévalué, même au niveau de la presse. Prenez le travail que je fais. La Quinzaine dure depuis plus de 40 ans, sans argent, sans rien du tout, elle ne fait pas de profit. On est une sorte d’ONG culturelle. Ce sont les lecteurs, les inconnus qui font que cela tient. On était les premiers, en 1968, à vendre La Quinzaine dans la cour de la Sorbonne. J’en suis très fier, parce qu’on était les seuls.
Vous avez été un militant des premières heures du trotskysme…

M. Nadeau – J’étais militant de base, enfin secrétaire de cellule. On se réunissait à une vingtaine, au premier étage du café Saint-Sulpice. C’était l’opposition de gauche à l’intérieur du Parti communiste. On était militant tout le temps, jour et nuit. On se rendait compte qu’on était à part. On détenait la vérité, il n’y avait pas de doute. Les masses ne couraient pas vers nous… Cela a commencé à changer en 36. Nous avions un militant vendeur à la sauvette. Il avait réussi à former d’un syndicat des vendeurs à la sauvette. C’était inouï, là on a commencé à prendre de l’importance, on se sentait mieux. Trotsky, pour moi, a toujours été – il l’est toujours – celui qui avait vu clair, à partir de la situation de l’Union soviétique. Ce n’était pas un surhomme, mais quel- qu’un que je plaçais très haut – et je continue – du fait de son action pendant la Première Guerre mondiale. Il a fait pas mal de bêtises, bien sûr, mais il dominait le lot de tous ces militants que nous étions. Déifier, fabriquer des icônes, c’est un péché mignon. Il ne faut pas tomber là-dedans. On peut néan- moins admirer des gens, admirer la façon dont leur esprit fonctionne. Ma vie, par exemple, c’est une grande autobiographie, un des plus beaux livres qu’on puisse lire, c’est pensé, c’est écrit…
À l’aube du xxie siècle, où l’on dit que les utopies n’ont plus cours, que la transformation n’est plus d’actualité, le communisme est-il toujours d’actualité ? Est-il une perspective d’avenir ?

M. Nadeau – Je ne sais pas. Évidemment, lorsqu’on voit la situation dans laquelle on se trouve, c’est vraiment criant de vérité. Seulement, le moteur n’est plus là. Ce qu’on appelait la classe ouvrière, le mouvement ouvrier, je crois que cela n’existe plus guère. Il reste des lieux de contestation, de lutte, mais est-ce qu’il y a un rassemblement autour d’un parti qui exprimerait, qui incarnerait tout cela ? Les partis me paraissent aussi un peu dépassés. Même si Besancenot va en faire un, je ne sais pas ce que cela va donner, comment il va faire. Les gens en ont marre. On cherche la rupture, comme dit l’autre avec sa « rupture tranquille », mais elle s’incarne dans des personnes, c’est une nouvelle donnée. Sarkozy, Ségolène ou Bayrou, ce sont des stars qui interviennent à la télé, sur Internet… Aller mettre son bulletin dans l’urne paraît même un peu dépassé. Les élections subsistent, comme pour laisser croire aux gens que l’on tient compte de leur avis, qu’ils ont de l’importance. Tout le monde sait que c’est faux. Sarkozy a été élu, pour partie, par la moyenne bourgeoisie, et aussi par les ouvriers. Besancenot, je suis avec lui, parce qu’il va essayer quelque chose. Si on me dit de faire quelque chose, je suis toujours prêt. Mais bon, comment ? Ce n’est pas très exaltant tout cela… 

Propos recueillis par Christine Barbacci Rouge2286, 12/02/2009 Photothèque Rouge/JMB

http://orta.dynalias.org/archivesrouge/article-rouge?id=9290

1. Pierre Naville, sociologue, fut une figure du surréalisme avant de rejoindre le Parti communiste puis le trotskysme, où il exerça des responsabilités de premier plan jusqu’en 1939.

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17 juin 2013 ~ 0 Commentaire

Livres. Décès de l’éditeur Maurice Nadeau (OF)

Livres. Décès de l’éditeur Maurice Nadeau (OF) dans Médias, culture nadeau

L’éditeur Maurice Nadeau, qui avait créé la revue La Quinzaine littéraire, est décédé dimanche chez lui à l’âge de 102 ans.

« Mon père est décédé dimanche à 18 heures chez lui, entouré des siens. Les obsèques auront lieu en Seine-et-Marne mais un hommage lui sera rendu à Paris », a annoncé son fils Gilles Nadeau, sans préciser la date à ce stade. « Toute la rédaction de La Quinzaine littéraire est sous le choc, il va falloir lui trouver un successeur mais nous allons poursuivre son œuvre », a assuré Gilles Nadeau.

Beckett, Perec ou Houellebecq

Né le 21 mai 1911 à Paris, Maurice Nadeau avait notamment contribué à découvrir et édité des auteurs comme Beckett, Miller, Gombrowicz, Soljenitsyne, Pérec et plus récemment Michel Houellebecq, dont il avait publié Extension du domaine de la lutte en 1994. Mi-mai, Maurice Nadeau, fondateur et direc- teur de la Quinzaine littéraire, avait encore proposé de créer une société participative pour sauver le journal, confronté à de graves difficultés financières. Et il avait été entendu.

Critique littéraire, éditeur

Pupille de la Nation – son père est tué à Verdun -, Maurice Nadeau fait ses études à l’Ecole normale supérieure de Saint-Cloud, puis enseigne de 1936 à 1945, avant de se consacrer à la littérature. Militant trotskiste, il est engagé à Combat, journal fondé à la Libération par Pascal Pia, et en sera le directeur littéraire jusqu’en 1951. Il sera également critique littéraire à France-Observateur puis à L’Express jusqu’en 1964. Il travaille dans l’édition, notamment chez Julliard et Denoël, avant d’ouvrir dans les années 70 sa propre maison où il publie des textes de René Char, Henri Michaux, Raymond Queneau, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Roland Barthes ou Yves Bonnefoy. Dès 1948, l’éditeur publie une anthologie des œuvres du marquis de Sade, puis il édite, de 1965 à 1969, les œuvres complètes et la correspondance de Flaubert. Membre du jury Renaudot de 1945 à 1969, Maurice Nadeau est l’auteur d’une Histoire du surréalisme (1948), d’un livre sur le Roman français depuis la guerre (1964), d’une anthologie de la Poésie française (en collaboration, 1970-72). Il a publié plusieurs ouvrages de souvenirs littéraires dont Grâces leur soient rendues (1990), Serviteur ! Et Une vie en littérature (2002)Littérature lundi 17 juin 2013

http://www.ouest-france.fr/actu/actuDet_-Livres.-Deces-de-l-editeur-Maurice-Nadeau_55257-2203259_actu.Htm

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12 juin 2013 ~ 0 Commentaire

Les « races humaines » existent ? Alors énumérez-les !

Les « races humaines » existent ? Alors énumérez-les ! dans Antiracisme blog-obama_photomontage-singe

« J’appartiens à la race blanche, vous appartenez à la race noire. »Ainsi Eric Zemmour traçait-il, en novembre 2008, sur Arte, une ligne de démarcation entre lui et son interlocutrice, la militante antiraciste Rokhaya Diallo. L’écrivaine Nancy Huston et le biologiste Michel Raymond (CNRS) viennent aimablement d’offrir au polémiste, cinq ans plus tard, une formidable caution scientifique et intellectuelle. Dans une tribune (Le Monde du 18 mai), les deux auteurs imaginent un parallèle audacieux. De même, disent-ils en substance, que la biologie constate un dimorphisme sexuel dans l’espèce humaine – hommes et femmes diffèrent par certains traits –, elle documente des différences génétiques entre les diverses populations. Ces différences sont scientifiquement démontrées et valident, assurent Mme Huston et M. Raymond, le fait que la notion de race est, s’agissant de l’espèce humaine, pertinente. Ainsi, vouloir rayer le terme de « race » de la législation française – comme François Hollande s’y est engagé – relèverait d’un égalitarisme bien-pensant, avatar d’une forme moderne de lyssenkisme…

La critique est aussi forte que l’argumentaire est pauvre. Le premier argument mis en avant par les auteurs est un remarquable contresens. Puisqu’il existe différentes races de chiens – ce que chacun s’accorde à constater –, il n’y a pas de raisons valables à ce qu’il n’existe pas de races humaines. Ce faisant, les auteurs oublient de rappeler que la diversité des races canines est le fruit d’une sélection effectuée de longue date par l’homme, pour obtenir des animaux adaptés à telle ou telle fonction. Si l’on s’en tient à ce parallèle avec le chien, la race est la conséquence d’un élevage. D’où cet accident rhétorique : d’hypothétiques races humaines seraient le résultat d’une forme d’hygiène raciale. Point de races sans une volonté délibérée d’entretenir certains traits, certaines caractéristiques. Les auteurs n’en restent pas au chien : ils invoquent le chimpanzé, la girafe ou le raton laveur et leurs multiples sous-espèces, qu’ils présentent également comme des analogues animaux aux supposées races humaines…

Là encore, l’argument est trompeur. Car, dans le reste du règne animal, ces sous-espèces ne tiennent qu’à l’occupation de niches écologiques dis- tinctes. Or, l’une des singularités d’Homo sapiens est qu’il est fondamentalement migrateur. Il s’est affranchi de tous les environnements rencontrés après ses sorties d’Afrique successives, s’adaptant à l’ensemble des biotopes, créant ainsi une continuité de peuplement, des tropiques aux régions arctiques. Où, dans cette continuité, placer les frontières ? Bien sûr, la sélection n’a jamais cessé son œuvre. Des différences de phénotype sont apparues au cours des derniers millénaires. Il est donc en effet absurde, comme le soulignent justement les auteurs, de contester la réalité de ces différences. Mais, les migrations et les mélanges de population n’ayant jamais cessé, ces différences s’inscrivent dans un continuum de diversité qu’il est impossible d’incarcérer dans une classification rigide de systématicien. L’ethnie, notion complexe qui tient compte de considérations socioculturelles, linguistiques, etc., peut parfois être invoquée, mais la race, comme catégorie biologique, est un leurre.

Au coeur du malentendu

Pour les auteurs, la variété des réactions à certains traitements médicamenteux en fonction des populations, ou les susceptibilités différentes à certaines maladies viennent corroborer « scientifiquement » la notion de race. Mais… les populations du grand ouest de la France sont très enclines à la luxation con- génitale de la hanche : parle-t-on d’une race « ouest-française » ? Celles des îles et du pourtour méditerranéen sont plus sujettes à la thalassémie (une maladie du sang) : parle-t-on d’une « race méditerranéenne » ? Ce hiatus entre perception et réalité biologique est au cœur du malentendu. Ce qu’au comp- toir du Café du Commerce on nomme « race » ne recouvre aucune réalité biologique précise, mais est le résultat d’une construction sociale et/ou de per- ceptions visuelles : les « Noirs » ne constituent pas un groupe biologiquement homogène ou cohérent, pas plus que les « Blancs », les « Jaunes », etc. Un individu né d’un homme à peau noire et d’une femme à peau blanche est immanquablement perçu par la société comme un Noir, alors que si l’on s’en tient à la génétique, il n’est pas plus noir que blanc. Ce que nous nommons « race » en langue commune n’a donc aucun fondement scientifique. Exemple : la no- menclature administrative américaine considère qu’il existe une « race » des « Blancs hispaniques ». Faut-il y voir une réalité biologique ou plutôt la traduction d’une crainte de l’Amérique du Nord anglo-saxonne face à la pression migratoire de l’Amérique du Sud hispanophone ? En Europe, il ne viendrait à personne l’idée de discriminer une race « hispanique »… Ainsi, l’exercice auquel se livrent les auteurs consiste à faire accroire qu’il existe des déterminants biologiques objectifs entérinant des catégories socialement construites par les vicissitudes de notre histoire ou la mesquinerie de nos préjugés. Ce travers a des précédents historiques connus. Il y aurait aussi eu un moyen plus expéditif pour réfuter les certitudes des deux auteurs. Les races humaines existent, dites-vous ? Alors énumérez-les…

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07 juin 2013 ~ 0 Commentaire

C’est parti : le JT de France 2 prépare une nouvelle réforme des retraites (Acrimed)

C’est parti : le JT de France 2 prépare une nouvelle réforme des retraites (Acrimed) dans Austérité dialogue-de-vieux-actifs-277x400

Le JT 20 heures de France 2 du 4 juin 2013 (que l’on peut voir ici consacre deux minutes (de 14’15 à 16’23) au rapport de la commission chargée d’examiner plusieurs hypothèses sur la nouvelle réforme des retraites. Deux minutes d’informations tronquées et faussées.

« L’actualité en France, c’est d’abord, je vous le disais, les premières pistes de la réforme des retraites. La commission chargée d’établir un rapport vient de rendre ses conclusions. Elle évoque de nombreuses possibilités  : revenir sur les avantages fiscaux des retraités, augmenter, soit l’âge de départ, soit la durée de cotisation, augmenter aussi les charges patronales, bref, il y en a pour tout le monde. Mais ce qui retient le plus l’attention c’est ce qui concerne l’harmonisation des régimes. La commission suggère de modifier les règles de calcul pour les fonctionnaires . » « Ce qui retient l’attention ». Mais de qui au juste et pourquoi ? Peu importe : l’attention est focalisée sur la sempiternelle « question » des régimes de retraite des fonc- tionnaires. Et en quoi est-elle de nature à justifier que le JT s’y intéresse tout particulièrement – plutôt qu’à celle des cotisations patronales, par exemple ? David Pujadas s’abstiendra d’en dire plus, mais le reportage qui suit, réalisé par « Margaux Manière, Didier Dahan, avec notre bureau à Poitiers », per- mettra peut-être d’y voir plus clair…

Sur fond d’images de fonctionnaires au travail, la journaliste commente, ou plutôt pronostique : « Instituteurs, infirmiers ou encore employés de mairie, leur pension de retraite pourrait baisser. Aujourd’hui le mode de calcul des retraites du public est plus favorable que celui des salariés du privé ; la commission Moreau qui rendra son rapport au gouvernement la semaine prochaine propose de rapprocher les deux systèmes. Une piste qui fait bondir les fonctionnaires… » Manifestement, la journaliste considère qu’il est inutile de préciser que par « rapprocher les deux systèmes », il ne faut pas entendre aligner les retraites du privé sur celles, dont le mode de calcul serait plus avantageux, du public… Cela va de soi ! La suite du reportage, sans doute censée illustrer à quel point l’idée fait « bondir les fonctionnaires  », propose l’interview d’une femme… Au téléspectateur de deviner non seulement qui elle est – ni le commentaire, ni aucune incrustation ne l’indiquent – mais aussi quelle question lui est posée – laquelle a été coupée au montage. Et si cette femme, qui est probablement fonctionnaire, retraitée ou non, ne semble pas « bondir », elle est effectivement opposée – quelle surprise – à une baisse éventuelle de sa (future ?) pension : « C’est perdre nos acquis, quelque part, parce que si nous, c’était calculé sur les 6 derniers mois… Il y a beaucoup de prise d’échelon en fin de carrière. C’est quand même plus intéressant.  » Avec l’infographie qui suit, que redouble le commentaire, la journaliste choisit de présenter les conséquences d’une telle réforme pour « un fonctionnaire » virtuel qui s’avère quelque peu atypique…

« Aujourd’hui, les pensions sont calculées sur les derniers mois de la vie professionnelle. Ainsi un fonctionnaire qui gagne en fin de carrière 4000 euros par mois, touche aujourd’hui 3000 euros de retraite. Mais si la piste évoquée par le rapport était suivie, une période plus longue serait prise en compte, par exemple les 10 dernières années. Et sur cette période, le fonctionnaire n’a pas gagné 4000 euros en moyenne mais seulement 3500. Résultat sa retraite ne s’élèverait plus qu’à 2625 euros, 11 % de moins qu’aujourd’hui. »

On reste perplexe devant cette simulation : en 2009, selon l’INSEE, le revenu moyen des fonctionnaires était d’un peu moins de 2400 euros… Alors qui sont ces fonctionnaires qui finissent leurs carrières à 4000 euros par mois ? Existent-ils ? Combien sont-ils ? De quoi parle-t-on ? Salaire net ou salaire brut ? Celui ou celle qui aurait voulu suggérer que les fonctionnaires sont des nantis ne s’y serait pas pris autrement… Le reportage enchaîne avec quelques mots d’Eric Aubin, présenté comme le responsable chargé des retraites à la CGT. Là encore, on ne sait quelle question lui a été posée… « C’est une mesure pour rien. Qui avait fait l’objet d’un débat en 2010 avec Eric Woerth qui avait, à l’époque, abandonné cette mesure parce qu’elle ne sert à rien et elle va crisper, effectivement, les salariés notamment du public. » Des propos si brefs et allusifs, qu’on ne pourra en retenir que son opposition à la mesure. Il aurait par exemple pu être intéressant de savoir pourquoi ce bon connaisseur du dossier affirme à deux reprises que ce serait « une mesure pour rien »… Mais ce n’est pas dans le JT France 2 que le téléspectateur l’apprendra. En revanche, ledit téléspectateur se voit apporter une nouvelle preuve des privilèges inouïs dont bénéficient les fonctionnaires, avec une nouvelle statistique dont on ne saura pas d’où elle sort, ni ce qui pourrait l’expliquer.

« Aujourd’hui dans le privé la retraite est calculée sur les 25 dernières années. Et elle est moins élevée en moyenne : 1216 € contre 1724 pour le public. » On appréciera le souci de cohérence de la journaliste qui choisit de réfléchir sur une pension de 3000 euros quelques secondes avant d’annoncer qu’elles s’élèvent en moyenne à un peu plus de 1700 euros dans la fonction publique… Quant à savoir si, par exemple, des différences de qualification, et donc de rémunération, entre salariés des secteurs public et privé, ne pourraient pas contribuer à expliquer de tels écarts, ce serait trop demander… Et la journaliste de préciser que « ce soir, Matignon évoque de simples pistes. Les discussions sur les retraites commenceront réellement le 20 juin. » En plateau, David Pujadas conclue même avec un quasi scoop : « Précision importante il y a quelques minutes. L’entourage de François Hollande a confirmé que le calcul des retraites des fonctionnaires fera bien partie du débat. » Si la qualité de l’information, dans ce « sujet », fut d’une nullité affligeante, l’équipe de David Pujadas pourra au moins se féliciter d’avoir accompli son travail de « pédagogie »… en esquissant les conclusions de discussions qui n’ont pas commencé.

Frédéric Panne, le 7 juin 2013 http://www.acrimed.org/article4083.html

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29 mai 2013 ~ 0 Commentaire

Le printemps des chroniqueurs économiques (Acrimed)

Le printemps des chroniqueurs économiques (Acrimed) dans Austérité pla1

Comme nous le soulignions déjà en décembre 2012, les chroniqueurs économiques des grands médias audiovisuels sont interchangeables [1] :

ils partagent les mêmes points de vue sur « l’urgence des réformes » (forcément libérales), sur « le rôle de l’État » (forcément trop gourmand), sur « l’Allemagne » (forcément paradisiaque) et sur « la mondialisation » (forcément heureuse). Les crises à répétition, les défaillances d’un système économique et financier qui s’essoufle, l’échec des politiques d’austérité n’y font rien : les mêmes – toujours les mêmes – continuent de pérorer sans plier. Pendant que le printemps se fait attendre, les chroniqueurs économiques, eux, se font entendre… Les médias de masse (radio et télévision) ne sont pas censés jouer le rôle de prescription que joue la presse écrite qui est aussi souvent une presse d’opinion. Pourtant, dès qu’il est question d’économie, le journalisme devient commentaire. Et l’éditorialiste se transforme en partisan. Partisan de l’économie de marché, de l’économie déréglementée et de l’Europe libérale…

Les réformes, toujours…

Comme toujours, le dénominateur commun des chroniqueurs économiques est l’enthousiasme effréné pour les réformes qui se traduisent toujours par moins d’État et plus de marché. Ainsi, sur Europe 1, Éric Le Boucher donne le « la » en faisant état des chantiers qui attendent la France pour les années à venir :« réforme des retraites, baisse des dépenses de santé, recul des crédits aux collectivités locales et surtout plus de réformes structurelles pour la compétitivité. » (6 mai 2013) Pour relancer l’économie française, Nicolas Doze sur BFMTV suggère naturellement de « réduire les prélèvements obli- gatoires. » Et prévient : « ce n’est plus possible de reculer sur les trois réformes attendues et exigées par le reste de l’Europe : réforme sur le marché du travail et sa rigidité ; réforme sur les retraites ; réforme de la libéralisation des professions qui sont encore sous numerus clausus. » (15 mai) La partition est exactement la même sur la chaîne concurrente I-Télé où Jérôme Libeskind préconise donc « de dépenser moins, de taxer moins. » (17 avril) Original… Même son de cloche sur les autres radios généralistes. Le chroniqueur matinal de France Inter, Dominique Seux, s’inquiète d’un risque d’overdose de la France : « les dépenses publiques, si rien n’est fait, seront en 2014, pour la première fois, les plus élevées des 27 pays européens, au-dessus du Danemark, à plus de 57% du PIB. À ce niveau, ce n’est plus de l’aspirine, c’est de la morphine, c’est-à-dire une drogue. » (6 mai) Et sur RTL, Christian Menanteau pra- tique un copier-coller exemplaire : « Il va falloir apprendre à gérer sobrement, reformer les prestations sociales, les retraites, les allocations chômage et ça va être d’autant plus indispensable que la corde de rappel allemande ne va pas disparaître. » (6 mai) On l’aura compris, les réformes libérales sont plus que nécessaire pour tendre vers le modèle allemand.

L’Allemagne, encore…

La rigueur allemande est régulièrement donnée en exemple par les commentateurs de l’économie. Sur Europe 1, Axel de Tarlé incite François Hollande à suivre l’exemple de Gerhard Schröder – « on va voir maintenant si François Hollande aura le même courage » (24 mai) dit-il – en le conseillant sur les réformes à faire dans le cadre de l’assurance-chômage : « Gerhard Schröder en 2005 a réduit de moitié l’indemnisation du chômage à un an contre deux ans en France. Résultat : en Allemagne les entreprises payent deux fois moins de cotisations donc oui elles sont plus fortes et oui les entreprises créent plus d’emplois. Franchement, au point où il en est, François Hollande a tout intérêt maintenant à suivre cette voie qui a fait ses preuves. » Des preuves qui ne seront nullement contestées par Éric le Boucher : « On peut les soupçonner [les socialistes qui critiquent l’Allemagne] de vouloir, comme leur aile gauche, un abandon de la rigueur au profit d’un retour à la politique menée depuis trente ans d’un nouvel endettement national ou européen. » (29 avril) Mais, ajoute-t-il, « le parti au pouvoir entretient les illusions d’hier : relance des dépenses publiques et attente de la sortie de crise par les autres – par les Allemands, par l’Europe, par l’extérieur. Mais hélas, les problèmes de la France sont français, ils ne sont pas allemands, la compétitivité ne viendra des réformes qu’en France pas en Allemagne. » (29 avril) Pour que la sauce de la relance prenne, un subtil mélange s’impose : moins d’État, plus d’Allemagne et surtout un blanc-seing pour le patronat.

Les patrons, évidemment…

Le candidat François Hollande voulait encadrer les salaires des grands patrons, mais le gouvernement Ayrault est revenu à la raison : le patrons ne seront pas accablés. Le chœur des chroniqueurs pousse un « ouf ! » de soulagement. Sur I-télé, Jérôme Libeskind prend la défense des chefs d’entreprise car le moment de les incommoder est mal choisi : « Si le gouvernement avait décidé en plus de légiférer sur la rémunération des patrons, et bien, il aurait à nouveau brouillé ses relations avec les entreprises et leurs dirigeants, et ce n’est pas franchement le moment. » (24 mai) Son collègue de BFMTV, Nicolas Doze – qui avait flairé avec ce projet l’entrée des chars soviétiques dans Paris – approuve le renoncement de Pierre Moscovici : « Passer par la loi sur ce sujet, ça n’a aucun sens. Contrôler les prix, contrôler les salaires, c’est complètement fossilisé comme politique. (…) » (27 mai) Cela aurait été « une loi complètement anachronique. »

Derrière toutes ces analyses, il n’y aurait pas d’idéologie.

Tout cela résulterait du bon sens et ne serait teinté d’aucune arrière-pensée politique. Que dire alors quand Axel de Tarlé fait sa chronique sur « l’explosion abusive des arrêts maladie en dix ans » (25 avril). Pour lui cela ne fait pas de doute : il y a de « l’abus ». Pourquoi serions-nous plus malade aujourd’hui qu’il y a dix ans ? » s’interroge-t-il, avant d’insister : « Il y a de l’abus partout, y compris dans le privé ! ». Mais si de Tarlé s’était donné la peine de lire l’ensemble du rapport qu’il cite, il aurait vu que la population active vieillit, que le temps de travail s’allonge et qu’entre « 2008 et 2011, les salariés de plus de 50 ans ayant bénéficié d’un arrêt-maladie ont augmenté de 8,5 %, soit un rythme plus soutenu que celui du nombre total d’arrêts (+1,4 %) » [2]. De plus, « la durée des absences s’accroît avec l’âge : en moyenne, elle est 3,5 fois plus importante pour les salariés de plus de 60 ans que pour ceux de 30 ans.  » [3]. Que penser également de la chronique de Bruce de Galzain « l’éco du jour », sur France Inter, qui prend le parti du libéralisme, le vrai. En effet, il salue la sortie d’un livre de Daniel Tourre (membre du parti Alternative libérale) qui veut combattre les clichés du libéralisme en France : « L’ouvrage est documenté, abordable, drôle ; pas prosélyte, didactique ! Et lorsque l’on demande à Daniel Tourre pourquoi le libéralisme est tant décrié en France, il prend sa part de responsabilité : il y a bien sûr l’omnipotence de l’État-nounou selon lui, la religion de l’État-Dieu qui ne laisse pas beaucoup de place (…) » (10 mai)

Toutes ces chroniques sont construites sur le même modèle :

plutôt que d’informer sur l’état de l’économie ou du débat économique, leurs auteurs, pourtant journalistes de profession, se contentent, semaine après semaine, de faire valoir leur opinions tout en se faisant juges et prescripteurs des politiques économiques nécessaires à la France. Et dès lors que tous ces chroniqueurs professent, à quelques nuances infimes près, le même libéralisme échevelé, six semaines (seulement) de leurs élucubrations dans les médias dominants se résument à un seul et même petit refrain, monotone et entêtant, celui du marché… Et tant pis pour l’objectivité journalistique, le pluralisme médiatique et le débat démocratique !

Par Mathias Reymond, le 29 mai 2013

Notes

[1] Lire « Le chœurs des chroniqueurs économiques des ondes.

[2] Le Monde, 25 avril 2013.

[3] Ibid.

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27 mai 2013 ~ 0 Commentaire

Vassili Grossman (1905-1964) (Inprecor)

Vassili Grossman (1905-1964) (Inprecor) dans Histoire vassili-grossman

Le nom de Vassili Grossman a été familier pour des millions d’hommes et de femmes qui faisaient face à la barbarie nazie de 1941 à 1945 en subissant l’appareil policier de Staline.

Ses articles, publiés dans Krasnaia Zvezda (l’Étoile rouge), journal officiel de l’armée, parlaient de cette société malgré les efforts de la censure. Cette société a fait face à l’une des plus grandes épreuves du XXe siècle, la guerre contre l’Allemagne nazie et a subi le poids de la bureaucratie stalinienne et la terreur au quotidien durant les années 1930. Le portrait de Grossman aide à comprendre cette réalité complexe.

Vassili Grossman est né le 12 décembre 1905 à Berditchev en Ukraine, ville emblématique du Yiddishland.

Trop jeune pour participer à la Révolution de 1917, il est membre de cette génération qui a grandi avec le régime issu d’Octobre et avec sa dégénérescence, personnifiée par la lutte de Staline contre Trotsky. En 1923, il entre à l’Université de Moscou pour étudier la chimie. En 1930, année de naissance de sa fille Ekatérina, il est nommé ingénieur dans une mine du Donbass, son épouse, Anna Pétrovna Matsourka (Galia), restant à Kiev. Il découvre le monde des mineurs à l’heure du premier plan quinquennal. De ces contacts se développera l’originalité de son sens de l’humain. Une erreur de diagnostic l’envoie dans un sanatorium de la région de Moscou en 1932. Il rédige alors son premier roman Gluck auf (Bonne chance) et une nouvelle dont l’action se situe à Berditchev. S’il écrit dans « le ton officiel », il ne sombre pas dans le « réalisme socialiste ». Dès ses débuts, un de ses thèmes de prédilection est celui des gens ordinaires à travers leur dignité, leur héroïsme, mais aussi leurs défauts et leurs faiblesses. Son second roman Stepan Koltchougin, est proposé pour le prix Staline, mais est finalement rayé de la liste par Staline lui -même. En 1933, sa cousine, Nadia Alamy, est arrêtée pour ses opinions, jugées « trots-kistes ».  Grossman est interrogé par l’OGPU pour avoir eu des contacts avec Victor Serge. En 1935, il épouse Olga Makaikovna Goubert, dont le précédent mari sera fusillé en 1937. Cette même année, il devient membre de l’Union des écrivains de l’URSS et, n’étant pas membre du PCUS, son internationalisme un peu naïf ne le rend pas encore suspect aux yeux du régime en cette période de purges et de procès. Mais, en 1938, Olga est arrêtée. Il parvient à la sauver ainsi que ses fils, sans se compromettre. A la veille de la guerre c’est un écrivain reconnu. Les événements qui conduisent à la guerre vont changer le cours de sa vie.

Le 22 juin 1941 débute le conflit entre l’Allemagne nazie et l’URSS, qui coûtera 27 millions de morts à l’Union soviétique.

Jugé inapte à servir dans l’armée, Grossman se porte volontaire pour le front en tant que correspondant de Krasnaia Zvezda. Ce journal est le périodique le plus lu. Outil de propagande, son contenu est suivi au quotidien par Staline. Grossman sera au front pendant près de mille jours, fera preuve d’un grand courage en particulier à Stalingrad, deviendra le confident et la plume de cette Armée rouge, où il terminera la guerre à Berlin avec le grade de lieutenant-colonel ! Il impose un style très particulier, où l’humain est au centre. Il rédige ses carnets de guerre qu’il tient de façon clandestine et qui auraient pu lui valoir un séjour au Goulag. Sans ses carnets de guerre impossible de comprendre son chef d’œuvre, Vie et destin. Les désastres de 1941 constitueront la matière d’un roman de guerre en 1942, Le peuple immortel.

De Stalingrad à Berlin il parlera de cette armée d’anonymes, ainsi que de ses généraux emblématiques. C’est dans l’Ukraine progressivement libérée que Grossman découvre l’ampleur des massacres commis contre les juifs. Ses pages sur l’occupation nazie de l’Ukraine, sur les camps de Majdanek et de Treblinka permettent à Grossman de parler de toutes les victimes des nazis en insistant sur l’extermination du peuple juif. Son récit L’enfer de Treblinka, le premier décrivant les camps nazis d’extermination, servit d’ailleurs de témoignage lors du procès de Nuremberg. « Le camp de Treblinka — écrivait-il — n’était pas un simple camp d’extermination, c’était un camp d’extermination à la chaîne. Tout comme un authentique combinat industriel, Treblinka n’a pas surgi d’un coup sous la forme que nous décrivons. Il a grandi petit à petit, s’est développé, a installé de nouveaux ateliers. (…) Treblinka disposait d’un espace industriel de mort de six cent trente-cinq mètres carrés. » Entre lui et les autorités soviétiques une faille s’ouvre et elle a un nom : l’anti-sémitisme de Staline. Grossman irrite le pouvoir en parlant des victimes juives, là où le pouvoir bureaucratique ne veut voir que des citoyens soviétiques. C’est la terrible histoire du Comité antifasciste juif, créé en 1942 — que Grossman rejoint en 1943, recruté par Ilya Ehrenbourg — dissous en 1948, dont plusieurs membres seront exécutés dans le cadre des persécutions antijuives en 1948 et dont le  Le Livre noir sur l’extermination scélérate des Juifs par les envahisseurs fascistes allemands dans les régions provisoirement occupées de l’URSS et dans les camps d’extermination en Pologne pendant la guerre de 1941-1945, ne sera publié dans sa version russe intégrale qu’en 1993 à Vilnius, en Lituanie indépendante.

En 1945, Grossman est encore bien en cours, ses articles sur la guerre sont publiés sous formes de volumes. Mais le temps de la terreur est revenu avec la victoire et la fin des illusions de changement entrevues à partir de 1942. En 1946, sa pièce, intitulée Si l’on en croit les pythagoriciens, publiée dans la revue l’Étendard, est passée au pilori, la répression contre les milieux intellectuels fait rage. C’est Jdanov qui mène le bal sans oublier Souslov. L’Union des écrivains est chargée de surveiller ses membres et de les dénoncer.  Les années 1946 à 1952 sont une nouvelle période de terreur. En mars 1952, le KGB ouvre une enquête sur Grossman et Ehrenbourg et seule la mort de Staline, en mars 1953, les sauve du Goulag, voire de la mort. Dans cette période difficile Grossman commence à élaborer son œuvre majeure, la première partie de Vie et destin, Pour une juste cause, qui est publiée, bien que censurée. Il sera défendu par l’un des héros de Stalingrad, Rodmitsev. La censure va conduire Grossman dans la deuxième partie des années 1950 à écrire Vie et destin; le roman à la force épique de Guerre et paix et de Docteur Jivago. Le pouvoir prend peur. Krouchtchev ordonne la saisie des manuscrits du roman, remis à Souslov, l’homme des purges et des déportations. Ce dernier déclara qu’il ne pourrait être publié avant 200 ans. Les ouvrages de Grossman sont retirés des librairies. Il meurt en août 1964 d’un cancer. Un seul exemplaire du manuscrit de Vie et destin a échappé aux perquisitions de la police politique, mais Grossman n’aura pas vu son roman publié de son vivant… Il sera pourtant reconnu comme l’un des plus grands romanciers du siècle dernier. Dresser ce portrait, c’est aussi rendre hommage à l’humanité et à la liberté face à la barbarie. C’est cette histoire que Vassili Grossman a racontée et qui ne pouvait que plonger dans l’embarras Staline et ses épigones. ■

* Michel Auslender, historien, est militant du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA, France) et de la IVe Internationale.

La naissance d’une nouvelle conscience de soi, vue par Vassili Grossman (extraits)

« Stalingrad, l’offensive de Stalingrad, ont contribué à créer une nouvelle conscience de soi dans l’armée et la population. Les Soviétiques, les Russes, avaient maintenant une autre vision d’eux-mêmes, une autre attitude à l’égard des autres nationalités. L’histoire de la Russie devenait l’histoire de la gloire russe au lieu d’être l’histoire des souffrances et des humiliations des ouvriers et paysans russes. Le national changeait de nature ; il n’appartenait plus au domaine de la forme mais au contenu, il était devenu un nouveau fondement de la compréhension du monde. (…) « Trois événements grandioses ont été à la base d’une nouvelle vision de la vie et des rapports humains : la collectivisation des campagnes, l’industrialisation, l’année 1937. « Ces événements, tout comme la révolution de 1917, ont provoqué des déplacements et des mouvements d’énormes masses de gens ; ces mouvements s’accompagnaient d’exterminations physiques supérieures en nombre à celles qui eurent lieu au moment de la liquidation de la noblesse, de la bourgeoisie industrielle et commerçante. (…) « Mais le nouvel ordre social qui avait triomphé au moment de la collectivisation, de l’industrialisation, du remplacement total des cadres de la nation, n’a pas voulu abandonner les anciennes formules et les représentations idéologiques, bien qu’elles eussent perdu, à ses yeux, tout contenu réel. Le nouvel ordre avait recours à l’ancienne phraséologie qui prenait sa source au début du XXe<:sup> siècle,au moment de la formation de l’aile bolchévique dans le parti social-démocrate. Mais ce nouvel ordre avait comme caractéristique fondamentale d’être étatico-national.

« La guerre accéléra le processus jusqu’alors souterrain, elle permit l’éclosion du sentiment national ; le mot “russe“ retrouva son sens. « Au départ, pendant la retraite, le mot “russe“ s’associait principalement à des phénomènes négatifs : le retard russe, le désordre russe, le fatalisme russe… Mais, une fois né, le sentiment national attendait le jour du triomphe militaire. « De la même manière, l’État prenait conscience de lui-même à l’intérieur de catégories nouvelles. (…) « La vie de l’Union soviétique relia l’éveil du sentiment national aux tâches que s’était fixées l’État après la guerre : la lutte pour la souveraineté nationale, l’affirmation du soviétique, du russe dans tous les domaines de la vie. « Toutes ces tâches n’apparurent pas brutalement pendant la guerre et l’après-guerre ; elles apparurent quand les événements qui se déroulaient à la campagne, la création d’une industrie lourde nationale et la venue de nouveaux cadres dirigeants marquèrent le triomphe d’un régime que Staline définit comme “le socialisme dans un seul pays“. « Les taches de naissance de la social-démocratie russe étaient effacées, supprimées. (…) « Ainsi la logique des événements a fait que, au moment où la guerre populaire atteignait son plus haut point pendant la défense de Stalingrad, cette guerre permit à Staline de proclamer ouvertement l’idéologie du nationalisme étatique. »

Vassili Grossman, Vie et destin, L’Âge de l’homme 1980, Le livre de Poche, pp. 896-899.

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Les œuvres de Vassili Grossman traduites en français

Vivre, Office français d’édition, Alger 1944.

 Stalingrad, Choses vues Septembre 1942 – Janvier 1943 (l’ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre), Éditions France d’abord, Paris 1945

Le Peuple qui survit, La Centaine, Bruxelles 1946.

L’Amour (l’ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre), Édition Arthaud, Paris 1947

 Le Peuple est immortel, Éditeurs français réunis, Paris1950.

 L’Enfer de Treblinka, Éditions Arthaud, Paris 1966.

 Vie et Destin, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne 1980.

Tout passe, Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne 1984.

La Paix soit avec vous (récit du voyage en Arménie), Éditions L’Âge d’Homme, Lausanne 1989.

Années de guerre (l’ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre), Éditions Autrement, Paris 1993.

Le Livre noir (écrit en collaboration avec Ilya Ehrenbourg), Acte Sud, 1995

 La Madone Sixtine, Éditions Interférences, Paris 2006.

Œuvres (rassemble les romans : Vie et Destin, Tout passe, les nouvelles Abel. Le six août, Tiergarten, La Madone Sixtine, Repos éternel, Maman, La Route, Le Phosphore, A Kislovodsk ; ainsi que les documents : Lettre à Krouchtchev, Entretien avec M. A. Souslov et Lettres à la mère), Éditions Robert Laffont, Paris 2006.

Carnets de guerre. De Moscou à Berlin. 1941-1945, Calmann-Lévy, Paris 2007.

Pour une cause juste, Éditions L’Âge d’Homme, Lausane 2008.

La Route (l’ouvrage rassemble les nouvelles), Lausane, Éditions L’Âge d’Homme, collection Archipel slave, Lausanne 2010.

Michel Auslender http://orta.dynalias.org/inprecor/article-inprecor?id=1462

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27 mai 2013 ~ 0 Commentaire

En direct des ondes patronales (Acrimed)

En direct des ondes patronales (Acrimed) dans Médias, culture pla1

Les « matinales » et les « rendez-vous » politiques des grandes radios, bien qu’ils n’aient pas l’impact des JT en termes d’audience, font référence dans le paysage de l’information.

Aussi, la qualité du traitement des grands dossiers socioéconomiques y apparaît-elle particulièrement cruciale. La comparaison, au sein de quelques-unes de ces émissions radiophoniques, du nombre d’invitations réservées aux représentants du patronat et des milieux d’affaires d’un côté, et des syndicats de salariés de l’autre, semblait pouvoir constituer un bon indice du pluralisme qui y a cours. Résultat ? Une victoire par KO des représentants du patronat [1].

Une présence démesurément patronale

Le décompte détaillé des invitations (voir ci-dessous) montre que les « grands rendez-vous » de l’information des principales radios ne s’encombrent pas avec la recherche d’un quelconque équilibre : 151 invitations pour les représentants du patronat et des milieux d’affaires (71,9 %), et 59 seulement (28,1 %) pour ceux des syndicats de salariés. La distorsion devient même vertigineuse lorsque l’on sait que la France compte 2,7 millions d’entreprises, et donc autant d’entrepreneurs, pour… dix fois plus d’actifs (28,4 millions) ! Pis encore : en dehors de Laurence Parisot, ce sont des représentants de la centaine d’entreprises qui dépassent le seuil de 5 000 salariés qui monopolisent la parole, les représentants des petites et moyennes entreprises n’ayant pas droit de cité au micro des «  grands intervieweurs ». Ce qui ne veut pas dire que leur situation n’est pas régulièrement convoquée à l’antenne par les éditocrates pour justifier des politiques toujours plus favorables à toutes les entreprises. RMC s’illustrant particulièrement dans cette exercice (Voir p. , « À quoi sert RMC ? »).

Et comme si cette écrasante domination des employeurs dans les émissions d’information générale ne suffisait pas, la plupart des grandes radios dédient des programmes spécifiques au monde de l’entreprise.

- Sur « Europe 1 soir », entre 22h30 et 23h, presque chaque jour de la semaine, Jean-Michel Dhuez accueille chaleureusement des représentants patronaux à son micro dans son « interview éco » ;

- Sur France Info, Olivier de Lagarde se contente d’une cajolerie hebdomadaire, le samedi matin, sachant que Jean Zeid offre déjà l’hospitalité du lundi au vendredi aux « entrepreneurs du nouveau monde » tournés vers « l’univers high-tech » ;

- Sur France Inter, le samedi matin entre 9h10 et 10h, Alexandra Bensaïd reçoit presque qu’exclusivement des représentants patronaux dans « On n’arrête pas l’éco », tandis qu’à 7h43 le même jour Brigitte Jeanperrin profite de son « interview éco » pour converser courtoisement avec de nombreux représentants des milieux d’affaires.

Encore convient-il de ne pas oublier, , pour que le tableau soit complet, les chroniqueurs économiques emmenés par les Eric Le Boucher et Axel De Tarlé sur Europe 1, Emmanuel Cugny sur France Info, Dominique Seux et Nicolas Beytout sur France Inter, Nicolas Doze sur RMC, Jean-Louis Gombeaud et Christian Ménanteau sur RTL Et c’est peu de dire que leurs chroniques, comme d’ailleurs les lignes éditoriales des émissions consacrées à l’économie, font peu de place aux préoccupations, aux intérêts ou aux points de vue des salariés… Quant aux « experts » et économistes qui irriguent de leur omniscience l’ensemble de ces programmes, il va sans dire que leur « neutralité » nourrie d’orthodoxie libérale ne saurait trop heurter les consciences patronales.

Une déférence assurément bienveillante

Et « les grandes voix » des radios savent faire preuve d’une cordialité toute mondaine lorsqu’ils font face aux représentants des milieux d’affaires. Ainsi de Jean-Jacques Bourdin qui ne cache pas son plaisir immense, mâtiné de fascination et de connivence, de recevoir le 15 février le PDG de Total, Christophe de Margerie : « Merci d’être avec nous, ça me fait plaisir de vous recevoir, c’est la première fois que vous venez sur RMC et BFMTV le matin, c’est vrai qu’on vous surnomme l’oriental ou big moustache ? c’est vrai ça ?[...]Big moustache, c’est plutôt sympa d’ailleurs , dites moi mieux vaut être PDG de Nissan que PDG de Total… Parce qu’on gagne quatre fois moins quand on est PDG de Total Christophe de Margerie ! » Et quand il est fait référence au gigantisme du pétrolier et à ses profits mirifiques, Jean-Jacques Bourdin s’esclaffe d’admiration : « C’est énorme … Etre à la tête d’une entreprise qui fait 200 milliards d’euros de chiffre d’affaires… » Devant une telle déclaration d’amour, Laurent Bazin ne pouvait pas rester inerte. Le 21 février sur RTL, à la fin d’un entretien déjà très courtois entre Jean-Michel Aphatie et Laurence Parisot, il ne peut qu’adresser un dernier compliment à la présidente du Medef : « Vous reviendrez, on vous accueillera evidement avec plaisir sur RTL comme toujours . »

Confronté à une telle concurrence, le 10 janvier sur Europe 1, Jean-Pierre Elkabbach, dont l’obséquiosité à l’endroit des puissants est proverbiale, avait su lui aussi recevoir la présidente du Medef avec tous les honneurs (patronaux) dûs à son rang : « Vous vous rendez compte Bruce[Toussaint], la dernière séance de négociation avec les syndicats commence dans 40 minutes, Laurence Parisot merci d’être là avec nous c’est assez exceptionnel […] Les 45 patrons du conseil exécutif du Medef réunis hier soir vous ont auditionné, d’après ce qu’on m’a raconté, on vous a applaudi . C’est vrai ?. » La suite est à l’avenant. Les quelques questions sont autant de perches tendues à Laurence Parisot pour l’aider à montrer tout ce que l’organisation patronale accepte de concéder aux syndicats et sa générosité envers les salariés – manière d’insiter sur l’unanimité du Medef derrière ses négociateurs et donc de souligner en creux les divisions syndicales.

Quand son invitée du jour, s’empêtre dans des considérations techniques sur la question de la taxation des CDD (en s’efforçant pour montrer que la puissance publique n’est pas plus vertueuse que les patrons et que la demande des syndicats de les taxer est en conséquence plutôt mal venue), Jean-Pierre Elkabbach vole à son secours : « L’État et les collectivités locales utilisent moins, ou est-ce qu’ils utilisent plus de CDD que vous les patrons ? » Laurence Parisot, qui n’en demandait pas tant, n’a plus qu’à remercier son porte-parole : « Vous avez raison de mettre ça en avant, l’essentiel de cette croissance, 60% est de la responsabilité des administrations publiques. » Dans le même registre, le 14 février sur France Info, Raphaëlle Duchemin invitait Philippe Varin, président du directoire de PSA, à « accélérer cette fermeture [de l’usine d’Aulnay] compte tenu des tensions qui s’y déroulent. » Nous ne savions pas que le rôle d’un journaliste était d’organiser des plans de licenciements massifs…

Et quand un « passeur de plats » semble pousser son hôte dans ses retranchements, comme lorsque Jean-Jacques Bourdin sembla acculer Christophe de Margerie sur le gaz de schiste le 15 février, l’animateur se retrancha rapidement derrière un « chauvinisme de terroir » tout personnel : « Vous savez pourquoi vous ne m ’avez pas convaincu ? Parce que je défends mon territoire, je défends mes Cévennes que j’aime tant. » Faut-il comprendre que Total peut continuer ses recherches partout ailleurs dès l’instant où il ne perturbe pas le confort de l’animateur ? Jean-Jacques Bourdin, le « nombril du monde » ? Pas exactement. Sous couvert d’impertinence, il ne s’agissait, finalement que d’entretenir, en toute cordialité, la simulation d’un affrontement, comme l’indique le mot de la fin deJean Jacques Bourdin : « Merci Christophe de Margerie d’avoir joué le jeu.  »

Cette déférence ostentatoire de journalistes (ou du moins de ceux qui appartiennent à l’élite de la profession) à l’égard des éminences patronales n’a rien de surprenant. Le 10 septembre 2007 déjà, sur son blog, Jean-Michel Aphatie exprimait sa grande fascination pour ces grands capitaines d’industrie, et ne manquait pas de cajoler à nouveau le PDG d’une firme automobile, le 15 février 2013, à l’occasion d’un entretien emprunt d’une déférence évidente : « Carlos Ghosn, le PDG de Renault-Nissan était l’invité du Grand Jury, dimanche. L’occasion de faire avec lui un tour d’horizon des problèmes particuliers de l’activité automobile, abordés avec beaucoup d’assurance et un grand sens de la pédagogie par le constructeur automobile. »

Et Jean- Jacques Bourdin, le 15 février n’oublia pas de faire la révérence de vant son invité : « Mais non, vous n’êtes pas un ennemi Christophe de Margerie. » On respire… Et l’on se souvient alors que l’animateur de la matinale de RMC se plaît à fraterniser avec ses illustres interlocuteurs : la fréquentation assidue de son propriétaire, Alain Weill, dont il est par ailleurs le conseiller, lui a permis de devenir son… ami, comme il l’avait révélé à l’occasion d’une conversation très confraternelle avec Guillaume Erner de France Inter et de Christophe Ono-dit-Biot du Point, le 22 décembre 2010 lors de l’émission de la radio publique « Souriez, vous êtes informés ».

Force est de constater que le contraste est saisissant avec la réception des syndicalistes… pour lesquels les « matraques » (verbales…) sont souvent de sortie ! Que ce soit pour Christian Mahieux (le 16 janvier 2009), Xavier Mathieu (le 21 avril 2009), Mickaël Wamen (les 3 et 12 février), Jean-Pierre Mercier (les 20 juillet 2012 et 3 février 2013) et Edouard Martin (le 3 février 2013 liens) invités t respectivement par Jean-Michel Aphatie, David Pujadas, Pascal Clarke, ’Eric Brunet ou Jean-Pierre Elkabbach. C’est ce que permettent de vérifier, à titre d’exemple les interrogatoires conduits par Pascale Clark et Jean-Pierre Elkabbach.

Benjamin Accardo, Blaise Magnin, Denis Perais

Annexe : Décompte précis par station

- Europe 1 : entretiens matinaux de Bruce Toussaint, Jean-Pierre Elkabbach et leurs remplaçants + « Le Grand-Rendez-Vous » :
- Syndicats : 17. CFDT (6) + CGT (8) + FO (2) + Union syndicale Solidaires (1)
- Patronat, milieux d’affaires et de la finance : 68. Laurence Parisot : 8 ; autres : 60 dont dont Jacques Attali (5) et Alain Minc (3)

- RTL  : entretiens matinaux de Jean-Michel Aphatie et ses remplaçants + « Le Grand-Jury » :
- Syndicats : 17. CFDT (6) + CGT (10) + FO (1)
- Patronat, milieux d’affaires et de la finance : 39. Laurence Parisot : 10 ; autres : 29 dont Jacques Attali (1) et Alain Minc (1)

- RMC : entretiens matinaux de Jean-Jacques Bourdin et ses remplaçants :
- Syndicats : 5. CFDT (2) + FO (2) + CGT (1)
- Patronat, milieux d’affaires et de la finance : 13. Laurence Parisot : 4 ; autres : 9

- France Inter : entretiens matinaux de Daniel Cohen et ses remplaçants + « Radio France Politique » devenu « Tous politiques » :
- Syndicats : 11. CFDT (5) + CGT (4) + FO (2)
- Patronat, milieux d’affaires et de la finance : 18. Laurence Parisot : 1 ; autre : 17 dont Jacques Attali (2)

- France Info : entretiens matinaux de Raphaëlle Duchemin et ses remplaçants :
- Syndicats : 9. CFDT (5) + CGT (2) + FO (2)
- Patronat, milieux d’affaires et de la finance : 13. Laurence Parisot : 3 ; autres : 10 dont Jacques Attali (1)

- Total  :
- Syndicats : 59. CFDT (24) + CGT (25) + FO (9) + Union syndicale Solidaires (1)
- Patronat, milieux d’affaires et de la finance : 151. Laurence Parisot : 26 ; autres 125 dont Jacques Attali (8) et Alain Minc (5) [2]

Notes

[1] Nous avons comptabilisé leurs passages respectifs aux micros matinaux d’Europe 1 (Jean-Pierre Elkabbach et Bruce Toussaint), France Info (Raphaëlle Duchemin), de France Inter (Daniel Cohen), RMC (Jean-Jacques Bourdin) et RTL (Jean-Michel Aphatie) du 18 juin 2012 au 11 mars 2013, Les « Grand-Jury RTL » (du 3 septembre 2006 au 10 mars 2013), « Grand-Rendez-Vous » d’Europe 1 (du 2 janvier 2011 au 10 mars 2013), et « Radio France Politique » devenu « Tous politiques » sur France Inter (du 4 septembre 2011 au 10 mars 2013).

[2] Jaccques Attali et Alain Minc ont été comptabilisés comme représentants du patronat puisqu’ils sont eux-mêmes dirigeants d’entreprise : le premier est président de plaNet Finance, le second d’AM Conseil.

par Benjamin Accardo, Blaise Magnin, Denis Perais, le 27 mai 2013 http://www.acrimed.org/article4051.html

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