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08 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Epouvantail ( Orient 21 )

migrants

Élections européennes. Autopsie de l’épouvantail migratoire

Alors que les intentions de vote pour les Européennes prédisent une montée des courants de l’extrême droite sur tout le continent, la question migratoire continue à être agitée comme une menace par un spectre politique de plus en plus large. L’Europe forteresse se barricade davantage, renvoyant à la mort celles et ceux qui fuient les guerres, la répression, les changements climatiques ou la précarité économique. Deux livres déconstruisent cette approche, tant d’un point de vue théorique que de celui du terrain.

C’est la tristement célèbre phrase de Michel Rocard qui sert de fil rouge au petit livre « On ne peut pas accueillir toute la misère du monde ».

En finir avec une sentence de mort. Lors du grand oral des élections européennes sur BFM TV, Marion Maréchal n’a pas manqué d’y faire référence ; s’adressant à Marie Toussaint, elle lui dit : « Vous aurez tout le temps d’expliquer comment vous allez accueillir toute la misère du monde sur le dos des Français ». Répondant du tac au tac, la tête de liste d’Europe Écologie – les Verts a affirmé quant à elle que c’est « la grandeur de la France d’accueillir une partie de la misère du monde ». Ainsi, les détracteurs les plus audacieux de cette formule mettent jusque-là un point d’honneur à la compléter – « mais on doit y prendre sa part » ; dans tous les cas, il s’agit de reprendre à son compte ou de se contenter de relativiser une sentence — dans les deux sens du terme, comme le montre l’essai — qui n’est guère remise en question. On ne sort pas du piège de ses mots.

À contre-courant du discours dominant sur la politique migratoire française comme européenne, les deux auteurs Pierre Tevanian et Jean-Charles Stevens se donnent pour mission quant à eux de contredire mot par mot — littéralement — cette formule quasi incantatoire, devenue l’alpha et l’oméga de politiques toujours plus répressives.

On peut dire de cet essai qu’il s’agit presque d’un manuel, mettant à disposition des lecteurs et lectrices un arsenal d’arguments rhétoriques, politiques et juridiques pour contrecarrer des affirmations fallacieuses sur ce sujet, qui, à la faveur de la bataille culturelle gagnée par l’extrême droite, ont cessé d’être questionnées. De manière incisive, en s’appuyant à la fois sur l’analyse du discours, les chiffres et les études disponibles (dont certaines publiées par des organismes très officiels comme l’ONU, l’OCDE ou l’Assemblée nationale), c’est tout le discours migratoire de la forteresse Europe qui est ici déconstruit, pierre par pierre. L’essai est ainsi le résultat salutaire de l’analyse d’un philosophe et enseignant français, Pierre Tevanian, dont les écrits témoignent depuis plusieurs années de son engagement antiraciste, et de Jean-Charles Stevens, expert juriste belge, qui a travaillé pendant une dizaine d’années dans plusieurs associations de défense du droit des étrangers.

De qui parle-t-on ?

Comme Louis Witter (lire plus bas le compte-rendu de son livre La Battue), Tevanian et Stevens ont le souci du choix des termes, et adoptent pour désigner les étrangers arrivés sur le sol européen celui de « réfugié », et ce

quel que soit le statut légal des personnes concernées […], pour souligner le motif d’une bonne part des migrations : trouver un refuge, autrement dit une protection contre un péril, une menace, qu’elle soit « politique », « économique » ou (bien souvent) les deux ensembles.

Ce choix politique et le pendant de celui, implicite, de la phrase de l’ancien premier ministre socialiste : en usant de ce « on » ou de ce « nous » trop englobant, les détenteurs de l’autorité politique entraînent avec eux toute une société – française, belge, européenne -, pour l’opposer à un Autre réduit à n’être ni des personnes, ni des individualités fuyant la guerre, la répression, la précarité ou le dérèglement climatique, « mais simplement de « la misère » : une « misère » sans nom, sans sexe, sans visage », qui constituerait par son statut même de réfugié⸱e un fléau à garder loin de ses frontières. Ce faisant, c’est bel et bien une sentence xénophobe qu’il faut d’abord dénoncer et déconstruire en tant que telle.

Mais quelle est l’ampleur de cette « misère du monde » qui risque de dévaler sur le vieux continent, menaçant ainsi le bien-être et le vivre ensemble de ses populations ? Tevanian et Stevens reviennent aux chiffres pour montrer le décalage entre le discours politique catastrophiste et la réalité. Selon ceux du rapport du Haut-commissariat pour les Réfugiés de l’ONU paru en 20211 – et qui se confirment encore dans celui de juin 2023 -, ce sont les pays du Sud qui, à l’échelle mondiale, accueillent le plus grand nombre de réfugié⸱es. Ainsi, le top 10 des pays qui, jusqu’en 2020, comptent sur leur territoire le sixième des réfugiés du monde sont dans l’ordre : la Turquie, la Colombie, le Pakistan, l’Ouganda, l’Allemagne, le Soudan, le Liban, le Bengladesh, l’Éthiopie et l’Iran. Rien d’étonnant quand on sait qu’« une grande majorité des réfugié⸱es (73 %) est accueillie dans un pays voisin du pays d’origine », ce qui exclut de fait les pays européens. On est donc loin d’un « raz-de-marée » ou autres « appels d’air » sans cesse agités par des partis qui vont bien au-delà de l’extrême droite classique. Ce classement montre également que ce ne sont pas les pays les plus riches, qui « peuvent » pourtant « accueillir » les réfugié⸱es, qui portent l’essentiel du « fardeau ». Une capacité qui s’est d’ailleurs avérée de l’ordre du « possible » pour les réfugiés ukrainiens fuyant la guerre.

Entre répression et rentabilité

Mais que signifie déjà « accueillir » ? L’axiome implante dans les esprits de l’existence d’une politique de prise en charge qui comprend déjà tous les réfugié⸱es arrivé.es sur le sol français. Or, ce qui est mis sous silence dans cette dichotomie discursive de l’accueil et de la fermeture des frontières, c’est qu’il s’agit d’abord et avant tout de « laisser tranquille des gens qui arrivent dans ces pays, de ne pas les traquer comme des bandits, de ne pas les enfermer, de ne pas les expulser – de les laisser, déjà, « s’aider eux-mêmes » ». Pourquoi en effet s’acharner à empêcher par la loi ou par l’intervention de forces de l’ordre la solidarité avec les réfugié⸱es et leur intégration professionnelle dans le tissu social, si cet accueil dépasse de fait nos moyens économiques ?

À l’heure où la seule immigration acceptable pour la majorité présidentielle, comme le rappelle la tête de liste aux élections européennes Valérie Hayer, est celle qui concerne les « métiers sous tension », conditionnant la mobilité des individus à une valeur marchande de rentabilité, il n’est pas inutile de rappeler le coût abyssal des politiques migratoires répressives européennes, chiffrées par le sociologue Damien de Blic, comme le rappelle l’ouvrage, à plus de 700 millions d’euros annuels.

Le petit livret de poche de Tévanian et Stevens est un condensé sans fioritures. Chaque paragraphe vient torpiller des phrases répétées comme des mantras par des personnalités dont il devient de plus en plus difficile de distinguer la couleur politique, tant les éléments de langage de l’extrême droite, tabous il y a 20 ans, sont désormais adoptés par ceux-là mêmes qui prétendaient « faire barrage » contre la vague brune. Un essai à mettre entre toutes les mains, à la veille d’un risque de déferlante qui souillera le continent européen.

« zéro point de fixation »

Dans La Battue – L’État, la police et les étrangers, le photojournaliste Louis Witter met en évidence la chasse que subissent de manière continue les personnes exilées de Calais à Dunkerque. L’auteur explicite d’ailleurs le choix à contre-courant qu’il fait de ce terme, au détriment de celui de « migrants » : « Ce sont des hommes et des femmes qui ont quitté les leurs, qui se sont arrachés à leurs racines. En exil. »

Cette gestion policière porte le nom de « zéro point de fixation », dont le but est de dissuader les exilé⸱es de s’installer et de se regrouper. Depuis 2016 et le démantèlement du plus grand bidonville d’Europe — surnommé « la jungle » de Calais — par le ministre de l’intérieur du gouvernement socialiste, Bernard Cazeneuve, la stratégie des autorités est claire : les effets de la frontière franco-britannique doivent être invisibles. Aucun nouveau bidonville ne doit émerger.

Traques au petit matin, lacérations de tentes, confiscations des effets personnels, interdictions de distributions de nourriture et d’eau sont autant de stratégies mises en place pour assurer ce « zéro point de fixation ». C’est en documentant la régularité des expulsions — toutes les 48 heures — que l’auteur prouve que celles-ci sont le fruit d’une politique pensée et élaborée :

la stratégie du « zéro point de fixation » est entrée dans l’arsenal légitime des gouvernements successifs contre les exilés, de Ouistreham à Dunkerque en passant par Boulogne-sur-Mer et Calais. Son aspect méthodique et rituel a transformé cette stratégie en ligne politique tolérable et admise, du bureau du ministre de l’intérieur à Paris au fourgon de CRS mobilisé le matin »

Des choix qui n’en sont pas

Empêchés de traverser la Manche (la France sous-traitant la frontière du Royaume-Uni), mais interdits de rester : les autorités n’offrent ainsi comme possibilité à ces exilé⸱es que l’errance perpétuelle ou — volet « humanitaire » oblige — des « propositions d’hébergement, à destination de différentes villes », toutes situées hors de Calais, alors que la France n’a jamais été leur destination. « Humanité et fermeté » comme le martèle les différents politiques, de Bernard Cazeneuve à Gérald Darmanin. Mais Witter constate : « à l’échelle de Calais, 85 % des moyens sont alloués à la fermeté, 15 % seulement à l’humanité. »

À quelques kilomètres à peine du but, face à ces choix qui n’en sont pas, les exilé⸱es multiplient les risques pour atteindre les côtes britanniques. Depuis 2016 le nombre de décès s’est accentué. L’ouvrage commence avec les noms des 300 personnes qui ont perdu la vie à la frontière franco-britannique depuis 1999. Les années 2021-2022 comptabilisent à elles seules 30 de ces décès, dont 27 lors du terrible naufrage du 24 novembre 2021. Pour rappel, les investigations en 2022 sur les conditions de ce naufrage révèlent que les migrant⸱es ont appelé à l’aide à de nombreuses reprises, mais les secours français ont attendu qu’ils passent dans les eaux anglaises, sans leur envoyer de moyens de sauvetage.

En France comme en Europe

Si le « zéro point de fixation » est français, des stratégies semblables sont mises en place dans plusieurs pays de l’Union européenne (UE) ou frontaliers, comme le Maroc, la Tunisie ou la Libye, « pour tenter de contenir l’arrivée d’exilé⸱es sur leurs territoires ou leur éviter de passer vers d’autres territoires européens ». Une des similarités avec la frontière franco-britannique est celle de « l’usage de la police en principale réaction à des situations exceptionnelles, au détriment d’une réponse plus humanitaire ». Louis Witter constate : « la police vient d’abord, la loi ensuite ». La sous-traitance des frontières est aussi devenue une spécialité de l’UE, malgré « les dénonciations par les ONG des mauvais traitements infligés aux exilé⸱es aux portes de l’Europe ». Depuis 2019, le Maroc est devenu la première porte d’entrée vers l’Europe. Les subventions du vieux continent allouées au royaume pour empêcher l’immigration illégale sont en constante augmentation. Aux 270 millions d’euros déjà touchés par le Maroc depuis 2007, l’UE a accordé « 500 millions d’euros supplémentaires […] sur la période 2021-2027 », qui se rajoutent aux « 30 millions d’euros » de l’Espagne.

L’UE est aussi dotée d’une force européenne chargée de contrôler et réprimer les flux migratoires : l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, plus connue sous le nom de Frontex. Preuve d’un changement de paradigme concernant la politique migratoire, cette agence se nommait auparavant « Agence européenne pour la gestion de la coopération opérationnelle aux frontières extérieures ». En 2015, avec l’afflux des réfugiés syriens et irakiens fuyant la guerre, ses mandats sont renforcés et ses pouvoirs élargis. Elle devient aussi une des agences les mieux dotées avec un budget alloué de près de 500 millions d’euros. Comme à Calais, la « fermeté » prime sur l’« humanité ». En 2022, un rapport confidentiel de l’Office européen de lutte contre la fraude faisant état de « graves manquements de la part de Frontex » fuite dans les médias : au lieu d’empêcher les pushbacks (le renvoi d’exilés en pleine mer) en mer Égée, l’agence les a non seulement dissimulés au Parlement européen, mais aussi soutenus. En effet, les avions de Frontex ont été peu à peu retirés du survol des eaux — pour ne pas avoir à intervenir en cas de refoulement —, et les embarcations de la marine grecque servant aux renvois ont été achetés avec des financements européens.

Si Fabrice Leggeri, ex-patron de Frontex, est poussé vers la sortie suite à ce scandale, l’agence va continuer à monter en puissance. D’ici à 2027, elle sera constituée de « 10 000 garde-côtes et gardes-frontières armés », contre 2 100 agents actuellement, et son budget annuel moyen devrait atteindre 900 millions d’euros. Quant à son ancien directeur, il est aujourd’hui en troisième position sur la liste du Rassemblement national pour les élections européennes. CQFD.

Des politiques mortifères

En 2019, Amnesty International déclarait dans un rapport que « les politiques migratoires européennes ont mis en danger la vie de milliers de personnes ». Le surinvestissement technologique — drones et capteurs de CO₂, par exemple —, l’utilisation massive de la police et les durcissements des politiques sur l’immigration dans les différents pays de l’Union, montrent surtout « l’incapacité des gouvernements à gérer [les frontières] autrement que par l’outil coercitif ». Au détriment des exilé⸱es, de l’État de droit, de la convention de 1951 sur le statut des réfugiés, de la Convention européenne des droits de l’homme, de notre humanité commune.

Face à ces politiques mortifères, l’ouvrage de Louis Witter rend hommage aux calaisien⸱nes, aux associations locales et plus largement à tous celles et ceux qui, à travers l’Europe, luttent pour faire respecter les droits et la dignité des personnes exilé⸱es.

Calais, ville symbole de ce que le pays peut faire de pire à sa frontière, mais aussi de ce que ses citoyens peuvent faire de meilleur. D’un côté, un État autoritaire et maltraitant, de l’autre, des milliers d’individus prêts à agir au quotidien pour aider des étrangers en demande d’un refuge

Epouvantail ( Orient 21 ) dans A gauche du PS

Sarra Grira

Journaliste, rédactrice en chef d’Orient XXI.

 dans Altermondialisme

Marine Bequet

Membre du comité éditorial d’Orient XXI.

https://orientxxi.info/

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07 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Arrêt sur Image

Arrêt sur Image dans Macronie
n°67 – 07/06/2024

Sur le gril

l’édito

« Chez ces gens-là, il y avait une sorte de fougue… Le désir d’une libération. » Ces « gens-là » ? Les héros du Débarquement en Normandie du 6 juin 1944, dont la France célèbre ces jours-ci le 80ème anniversaire. Plus précisément les 177 soldats du commando Kieffer, qui ont participé au Débarquement.

Mais ce 6 juin, sur CNews, l’éditorialiste Marc Menant souhaite rendre hommage à un soldat en particulier parmi ces 177 héros : Gwenn-Aël Bolloré, qui se trouve être – c’est sans doute un pur hasard – l’oncle de Vincent Bolloré, propriétaire de CNews.

Et Menant n’y va pas avec le dos de la cuiller : « Dans le cas de Gwenn-Aël Bolloré, ce qui est bouleversant, c’est que dès l’âge de 14 ans (…), dès qu’il a vu les Allemands s’emparer de Quimper sans qu’il y ait la moindre résistance, il a été offusqué. Ça ne correspondait pas à ses valeurs… Ça ne correspondait pas au sens de l’honneur qui l’avait toujours animé… »

Menant a bien révisé ses fiches et déroule tout le CV de Gwenn-Aël Bolloré, collégien à Paris obsédé par l’idée d’entrer en Résistance, qui supplie son cousin, déjà dans l’armée : « Mais comment rentrer, comment rentrer en contact avec les Résistants et gagner Londres ? »

Menant raconte si bien qu’à côté de lui en plateau, Pascal Praud ouvre des grands yeux et l’écoute attentivement. Quelle histoire inspirante que celle de Gwenn-Aël Bolloré, « un garçon qui a la chance d’avoir un cheval personnel pour ses loisirs » et qui va « le rendre pour acheter un bateau » et rejoindre l’Angleterre avec son cousin !

« Dix-sept ans et demi, le benjamin des commando », poursuit Marc Menant, qui décrit les « conditions épouvantables » de l’entraînement du commando Kieffer face à un Praud toujours fasciné. Au total, CNews vous propose presque six minutes d’hommage sur les ondes de la TNT, offertes par le neveu dudit Gwenn-Aël.

Et si vous en voulez encore, si le héros Gwenn-Aël vous fait autant rêver que Marc Menant, ça tombe bien ! Allumez Europe 1, la radio du groupe Bolloré et la merveilleuse aventure de Gwenn-Aël vous sera contée par Virginie Girod dans la matinale :  »Gwenn-Aël Bolloré regarde la mer….

Là, juste derrière la ligne d’horizon, il y a les côtes anglaises et la France Libre… Gwenn-Aël est encore un adolescent, mais avec son cousin Marc Thubé, un peu plus âgé que lui, il rêve de passer en Angleterre pour participer à la défense de son pays… »

La conteuse-radio du groupe Bolloré nous précise plus loin que « Gwenn-Aël vient d’une bonne famille ». Gwenn-Aël Bolloré et son cousin Marc Thubé, les héros de cette « bonne famille » Bolloré, sont pratiquement les seuls soldats – sur 177 du commando Kieffer – à mériter un hommage nominal sur Europe 1 pour les 80 ans du Débarquement.

Ni CNews, ni Europe 1, ne rappellent les liens familiaux de ce soldat avec leur actionnaire. Pas plus que le JDD, qui nous raconte le D-Day et choisit lui aussi (comme c’est étrange) de s’intéresser au destin de Gwenn-Aël :  »Le plus jeune, Gwenn-Aël Bolloré, engagé à 16 ans, racontera avec pudeur dans J’ai débarqué le 6 juin 1944 cette tragédie subie avec son cousin Marc Thubé. Le devoir ne se discute pas. » Ce que l’on suppose être la suggestion de Vincent Bolloré d’honorer son oncle dans tous ses médias non plus, apparemment.

Les trois médias passent aussi sous silence la suite de la vie de Gwenn-Aël Bolloré, disparu en 2001. Celui-ci s’est illustré notamment dans les années 1950-1960 comme président des éditions de la Table-ronde, et a notamment choisi de publier « un grand nombre d’ouvrages hostiles à la politique gaulliste en Algérie et favorables à l’OAS », organisation proche de l’extrême droite défendant la présence française en Algérie par tous les moyens, selon Wikipedia.

Des choix qui ont valu à l’oncle de Vincent Bolloré plusieurs poursuites pour « offense au chef de l’Etat ». Parmi les écrits d’auteurs assez peu compatibles avec les valeurs de la Résistance publiés par la maison d’édition de Gwenn-Aël Bolloré, on compte Jean-Louis Tixier-Vignancour, qui fut tout de même secrétaire général adjoint à l’Information de l’État français sous Vichy, et dont la campagne présidentielle en 1965 fut menée par un certain Jean-Marie Le Pen ; et Jean-Bastien Thiry, organisateur de l’attentat du Petit-Clamart, qui visait à assassiner le général de Gaulle en 1962. Et que vive la mémoire de la Résistance et des héros du Débarquement !

Pauline Bock

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04 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Sans eau et sans WC (Reporterre)

Enfermés, sans eau et sans WC : à Greendock et Amundi, le calvaire des militants écolos

Frappés, arrêtés, privés d’eau, de WC et de nourriture… Les mobilisations contre TotalEnergies et Greendock ont vu la police se lâcher sur les écologistes. Reporterre a recueilli leurs témoignages.

Enfermés, sans eau et sans WC : à Greendock et Amundi, le calvaire des militants écolos

« Le but, c’était de faire la fête », insiste Malo [*]. En ce vendredi 24 mai, une sono, des décors étaient prévus. L’objectif : dénoncer les investissements de TotalEnergies dans les énergies fossiles, à l’occasion de l’Assemblée générale de la multinationale. Le rendez-vous était fixé devant l’un de ses principaux actionnaires, la société de gestion d’actifs Amundi, dans le 15ᵉ arrondissement de Paris. Mais la mobilisation s’est transformée pour lui et ses camarades en journée infernale.

Selon les témoignages recueillis par Reporterre, environ 450 personnes [1] ont été nassées devant le siège de la multinationale, à partir de 11 h 15. Objectif pour la police : retrouver ceux qui, une heure plus tôt, avaient cassé une vitre et redécoré le hall d’entrée de l’immeuble Amundi avec de la peinture et des tags. Dans la bousculade, dix vigiles auraient été blessés, neuf transportés à l’hôpital, selon la police.

« J’ai soigné des personnes mordues au sang par les vigiles », indique un médic. En tout, 173 personnes ont été interpellées et placées en garde à vue. Cinquante d’entre elles ont dû rester jusqu’à presque minuit dans un bus où il faisait extrêmement chaud, sans possibilité d’aller aux toilettes, de manger, de voir un médecin et avec une quantité d’eau extrêmement limitée. Chez Extinction Rebellion (XR), qui organisait la mobilisation, on n’avait jamais vu autant de gardes à vue, des privations de liberté aussi longues et dans de telles circonstances.

Une ambiance qui a donné le ton du lendemain lors d’une autre mobilisation écologiste : entre 1 000 (selon la police) et 2 000 personnes (selon les manifestants) ont défilé le samedi 25 mai contre le projet d’entrepôt Greendock, à Gennevilliers. Selon les témoignages recueillis par Reporterre, un cortège détaché de la manifestation principale a été chargé par la BAC (Brigade anticriminalité), armée de LBD et de gaz lacrymogènes. Bilan : cinquante-neuf interpellations [2]. La police craignait que ce groupe aille mener des dégradations.

Alors qu’un rapporteur de l’ONU qualifie la France de « pire pays d’Europe concernant la répression policière des militants environnementaux », deux jours de suite, un très grand nombre d’interpellations et gardes à vues, parfois violentes et dégradantes, ont visé des manifestants écologistes. Reporterre a recueilli des témoignages de participants à ces deux journées.

Retenus sans explication

Le vendredi, devant Amundi, « c’est vers 11 h 15 qu’on a compris qu’on ne pouvait plus partir », se souvient Mat [*], membre de XR. « Les policiers nous donnaient très peu d’informations : pourquoi ils nous retenaient, est-ce qu’on allait être interpellés ? Ils voulaient faire des contrôles d’identité, on a refusé pour éviter le fichage. » Hadrien Goux est arrivé justement à ce moment-là. Salarié de l’association Bloom, qui a porté plainte contre TotalEnergies, il était accompagné de l’un des autres plaignants : Benjamin, Belge de 17 ans, non francophone.

Le jeune homme a failli mourir lors des inondations de 2021 en Wallonie et y a perdu Rosa, sa petite amie. Alors qu’ils ne pouvaient manifestement pas avoir participé aux dégradations, « personne ne nous a prévenus que si on entrait, on ne sortait pas », indique le responsable de campagne énergies fossiles. Ils ont enchaîné les entretiens avec la presse, et « on ne s’est rendu compte qu’on ne pouvait pas sortir que vers 13 ou 14 heures. »

Pendant ce temps-là, l’un des vigiles d’Amundi a commencé à désigner des manifestants dans la foule, rapportent les témoignages. Facile : une grande partie des personnes entrées dans le siège de l’entreprise le matin étaient à visage découvert. La police a commencé les interpellations. Certaines étaient violentes. Une candidate LFI aux européennes a été traînée au sol. Mat a vu « des coups au visage avec un gant coqué ».

Deux témoins nous rapportent qu’un homme a été agrippé par l’entrejambe. Léa Thieullant, elle, a été embarquée vers 15 heures. « J’ai été pointée du doigt, puis ils m’ont agrippée de manière violente pour me porter. J’ai encore la marque des doigts du policier sur le bras gauche. Le médecin de la police m’a mis un jour d’ITT (Incapacité temporaire totale). »

Refuser de signer les PV

Hadrien Goux a filmé un homme à terre, manifestement en hyperventilation. « La police a fini par le jeter tel quel dans le bus », dit-il. Lui s’est retrouvé dans le même bus quelques minutes plus tard, pour ne pas laisser seul face à la police le jeune Benjamin, « sur lequel trois policiers ont fondu ». Les deux, partis en garde à vue, ont été libérés le soir même pour vice de forme.

« Ils m’ont quand même demandé de signer un PV sur lequel était inscrit “rassemblement en vue de commettre des dégradations et violences” et “terrorisme” », se souvient le salarié de Bloom. « Bien entendu, j’ai refusé ! » En tout, selon XR, seuls deux manifestants ont été déférés au tribunal et risquent des poursuites.

Pendant ce temps, à 15 h 15, les manifestants dans la nasse ne savaient toujours pas pourquoi ils étaient privés de liberté. La police semblait débordée par le nombre de personnes à interpeller. « Il y avait des juristes dans la foule, donc on savait que la privation de liberté au bout de quatre heures devient illégale », dit Mat. « Les gens sont sous le cagnard depuis plusieurs heures, ont faim, soif, ont besoin de sanitaires… »

Un coin pipi a été improvisé avec une bâche. Les élus — l’eurodéputée Manon Aubry, la députée Sandrine Rousseau — se relayaient et permettaient un ravitaillement. Arrivé dans l’après-midi, le député Éric Coquerel a demandé le statut des personnes nassées. « Le préfet m’a répondu par texto qu’elles étaient interpellées et que vu les violences du matin, elles allaient tous au commissariat. »

Certaines personnes ont été emmenées dans les fourgons classiques de la police. Et vers 17 heures, un nouveau bus a commencé à être rempli. Neo [*] faisait partie de ceux qui y sont montés. « Des policiers m’ont demandé de venir, je n’ai pas résisté », se souvient-il. Après un contrôle d’identité, il y est entré. Entre ces quatre parois de métal, « tout de suite il faisait très chaud. » Cela faisait déjà six heures que les personnes étaient dans la nasse. « On avait tous un peu faim, soif, envie de pisser. » En tout, cinquante personnes ont été embarquées, sans que leurs droits ou leur statut ne leur soient notifiés. Zénon [*], autre passager, se rappelle : « J’ai demandé en montant si on était en garde à vue, ils m’ont dit non. »

Un litre et demi d’eau pour un bus entier

Le bus a mis du temps à partir. « Il y a eu au moins une dizaine de coups de frein très violents avant qu’il ne parte », se souvient Malo. Puis a commencé une traversée de Paris et du périphérique à toute allure. « Une majorité de gens étaient debout car il y avait peu de places assises, c’était très dangereux », dit Neo.

« Déjà il y a eu de premiers signes de malaise, un vieux monsieur en face de moi était blanc comme un linge. On a demandé de l’eau, ils nous ont donné une bouteille d’un litre et demi pour tous », raconte Zénon. Après un premier stop, le bus atterrit devant le commissariat de Bobigny peu après 19 heures. Les passagers étaient soit très blancs, soit très rouges. Certains étaient au bord du malaise. Un policier a consenti à remplir quelques gourdes. La porte avant a été ouverte pour laisser entrer un peu d’air.

« On demande à aller aux toilettes, on nous dit non »

« On a demandé à aller aux toilettes, on nous a dit non mais les gens n’en pouvaient plus. Alors les policiers nous ont désigné un trou à l’arrière », dit Malo. Les urines s’évacuaient mal, très vite une forte odeur est monté. La situation semblait de plus en plus absurde alors qu’au même moment, vers 19 h 15, la nasse devant l’immeuble Amundi était finalement levée, près de huit heures après son début. Les manifestants sont repartis sans même avoir à subir un contrôle d’identité.

Mais pas question de relâcher les passagers du bus. « Une personne avait le poignet enflé, on suspectait une fracture. Ils lui ont refusé le médecin », se rappelle Neo. Il a l’impression que la situation amusait leurs geôliers. « Ils passaient, faisaient “coucou” et riaient. » Le jeune homme, parfois sujet à des crises d’angoisse, a fini par faire une attaque de panique. Il était allongé dans le bus, une codétenue lui tenait la main, le faisait respirer.

« J’avais besoin de manger quelque chose, les policiers ont refusé. Aussi que je prenne du Xanax, que j’avais sur moi. » Il fait partie des premiers à être sortis du bus… La nuit commençait à tomber, il était donc entre 21 h 30 et 22 heures. Par tout petits groupes, les manifestants ont été répartis dans différents commissariats pour être mis en garde à vue.

Enfermés six heures dans un bus

En parallèle, dans la nuit, Éric Coquerel s’est plaint auprès du préfet de la situation : « Il m’a répondu que les gens n’y étaient plus ! » Une de ses collègues, la députée Sarah Legrain, s’est rendue sur place. Il faisait nuit noire. Elle a exercé son droit de visite dans le bus, plus d’une trentaine de personnes s’y trouvaient encore, depuis bientôt six heures. Il a enfin été permis aux passagers d’aller aux toilettes. « On m’explique qu’a été dressé un PV de circonstances insurmontables pour justifier que ces personnes ne soient pas encore en garde à vue », a-t-elle dit en sortant.

Les dernières personnes sont sorties du bus vers minuit, et se sont donc vu notifier leur garde à vue environ douze heures après que la privation de liberté ait commencé. Répartis dans différents commissariats, ils ont enfin été libérés le lendemain.

Mais les commissariats d’Île-de-France n’ont pas tardé à être à nouveau remplis. Dès le samedi, une manifestation contre le projet d’entrepôt Greendock, coordonnée par les Soulèvements de la Terre, a elle aussi eu droit à l’intervention des forces de police. Ces dernières sont restées calmes jusque vers 16 heures, quand une partie du cortège s’est détachée. Une grille est démontée pour entrer dans un parc voisin. Objectif selon les Soulèvements de la Terre, faire « une balade surprise par le grand parc des Chanteraines pour aller découvrir les zones logistiques de Gennevilliers ».

La police a dit craindre immédiatement que ce groupe aille commettre des dégradations. Certains manifestants étaient masqués, beaucoup ne l’étaient pas. Comme Émilie [*], venue avec seulement ses lunettes de soleil et son téléphone, dépassée par la situation. « Tout d’un coup, il n’y a pas eu une dégradation, pas un caillou, pas une provocation, des policiers ont commencé à nous charger avec un LBD. Ils visaient les manifestants », raconte-t-elle. Elle assure n’avoir entendu aucune sommation. Les militants ont reconnu la BAC — Brigade anticriminalité.

« J’ai craché du sang »

« Ils étaient en mode cow-boys, l’un d’eux a dégoupillé lacrymo sur lacrymo », poursuit-elle. Un groupe de manifestants s’est retrouvé pris dans un épais nuage de gaz. « Je voyais à peine mes mains », nous raconte Sandrine [*]. « Certains ont vomi », ajoute Galad [*]. « J’ai craché du sang », dit Émilie. Quand le nuage s’est dissipé, la police a interpellé des personnes, les alignant le long des murs des maisons de la rue pavillonnaire. Très vite, il a été demandé aux personnes arrêtées de s’allonger, mains dans le dos.

Une vidéo montre des personnes à terre frappées par les agents. Notre photographe sur place a pu immortaliser un policier pointer avec un LBD la tête d’un manifestant à terre puis le maintenir au sol genou sur le cou. « Il y avait un excès de zèle », estime un autre témoin de la scène.

Cinquante-huit personnes (selon la police) ou cinquante-neuf (selon le parquet) ont été arrêtées et emmenées dans différents commissariats. L’une d’entre elles, un médic, a été emmenée à l’hôpital. Tout comme la veille lors de l’action Amundi, les policiers ont sous-entendu auprès de plusieurs militants que s’ils ne faisaient pas appel à un avocat, ils sortiraient plus vite. « Finalement, c’est la copine qui y a renoncé qui est sortie la dernière », observe Émilie.

Coup de pression en vue des JO

Ils sont accusés d’« attroupement en vue de commettre des dégradations ». La majorité des militants sont sortis de garde à vue le lendemain. D’après Le Parisien, qui cite le parquet de Nanterre, cinquante dossiers sur les cinquante-neuf ont été classés sans suite.

Autant de « coups de pression pour décourager, freiner le militantisme », estime Émilie. Plusieurs gardés à vue lors des deux événements se sont aussi vu délivrer un message de la part des policiers : ceci est un avertissement, tenez-vous tranquille pendant les Jeux olympiques, car la répression pourrait être alors bien plus sévère.

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28 mai 2024 ~ 0 Commentaire

GLOMEL (Reporterre)

GLOMEL (Reporterre) dans Altermondialisme 2024_05_imerys_glomel_1_

Le site d’Imerys à Glomel. © Louise Allain / Reporterre
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En Bretagne, une mine d’Imerys accapare et pollue la ressource en eau

Glomel (Côtes-d’Armor), reportage

La multinationale française Imerys souhaite ouvrir une nouvelle fosse d’extraction dans sa mine à ciel ouvert, située à Glomel, en Bretagne. Plusieurs associations dénoncent des conséquences majeures sur l’eau.

« Regardez ce qu’Imerys a fait du périmètre de protection de notre captage d’eau potable », commente Jean-Yves Jégo, conseiller municipal de Glomel et membre de l’association Douar Beo (« Terre vivante »). Il faut dire que la vue est spectaculaire. Au milieu des champs, nous contemplons la « fosse n°3 », un trou large comme 30 terrains de football et profond comme 5 immeubles haussmanniens superposés. On y extrait de l’andalousite, un minéral résistant aux très hautes températures utilisé pour produire des fours, des têtes de missiles ou des blocs moteurs de camions. Imerys prévoit de creuser bientôt une nouvelle fosse, la quatrième, comme celle-ci : « Incompatible avec la préservation de l’eau ! » dénoncent une partie des riverains et les associations.

« Nous sommes ici sur le château d’eau de la région, en tête de deux bassins versants, indique Dominique Williams, de l’association Eaux et Rivières, celui de l’Ellé, qui se jette dans l’océan à Quimperlé, et celui du Blavet, qui coule jusqu’à Lorient. » Ces têtes de bassins sont formées de ce que les hydrologues appellent un « chevelu », à l’image des innombrables petits traits qui les représentent sur une carte : les petits ruisseaux qui font les grandes rivières. Ce sont les sites à préserver en priorité pour protéger les nappes phréatiques et les captages d’eau en aval. Cette sensibilité est plus forte encore en Bretagne, qui « dispose de très peu de ressources en eau souterraine et dépend des eaux de surface pour son alimentation », ajoute Dominique Williams.

« Imerys ne maîtrise pas les impacts de cette mine »

Exploitée depuis les années 1970, la mine de Glomel, 1 300 habitants, est longtemps passée inaperçue — peut-être parce qu’elle n’est, du point de vue de l’administration, qu’une carrière [1]. Pourtant, son fonctionnement est celui d’une mine : le minerai contenant 15 % d’andalousite est acheminé vers l’usine toute proche où il est concassé, broyé et concentré dans des bains d’acide sulfurique et autres réactifs. Sa transformation produit chaque année plus de 1 million de tonnes de déchets boueux ou solides, ces derniers formant, tout autour de nous, ces collines grises de 300 mètres de haut.

Pour creuser il y a trente ans cette troisième fosse dans la zone de protection d’un captage d’eau, Imerys avait bénéficié d’un miracle : une dérogation de la préfecture. Et ce, malgré un risque de pollution connu, puisque la roche excavée ici contient de la pyrite : au contact de l’eau, elle génère un jus acide qui draine des polluants métalliques. En 2004, la cour d’appel de Nantes saisie par un agriculteur a annulé cette dérogation : le périmètre de protection devait être remis en état. Mais quand ? Contacté par Reporterre, Thomas Louvet, responsable projets miniers chez Imerys Glomel, indique que la réhabilitation est bien prévue, mais « en fin d’exploitation, entre 2040 et 2045 ».

« Force est de constater qu’Imerys ne maîtrise pas les impacts de cette mine, affirme Armelle Renault, ingénieure agronome vivant à moins de 1 kilomètre du site qui participe depuis deux ans à un groupe de veille citoyenne sur la mine. On a découvert par hasard que l’un des piézomètres, appareil qui mesure les niveaux d’eau et leur composition, avait détecté des concentrations de métaux très anormales dans les eaux souterraines. » Sur la plaquette imprimée en couleurs qui justifie l’ouverture de la fosse n°4, Imerys assure n’avoir « aucun impact sur les eaux souterraines et superficielles ».

Pourtant, interrogée par Reporterre, l’entreprise a admis l’existence de ce problème de concentration de métaux. Elle y répondra « par la pose de quatre nouveaux piézomètres », mais « n’en connaît pas la cause ». L’appareil de mesure se trouve au pied d’une montagne de déchets miniers (la « verse Roscoat »), juste à côté du précédent site d’extraction (la fosse n°2) désormais utilisé par Imerys pour déverser ses déchets liquides. Sous ses allures de lac de montagne, il reçoit en continu les boues de traitement de l’usine d’andalousite, contenant des taux très élevés de métaux cancérigènes comme le cadmium et le cobalt. Résultat : la fosse n°2 est un lac d’eau acide et de déchets toxiques qui peuvent s’infiltrer dans les eaux souterraines.

Des volumes d’eau immenses

Derrière le conflit autour de la mine de Glomel, se cache l’eau nécessaire à son activité. La consommation est dissimulée et minimisée par Imerys depuis des décennies. « À cette question, on obtient toujours des réponses partielles et embrouillées, raconte Armelle Renault. En réunion de comité de suivi, le représentant de l’entreprise a expliqué que la mine ne consommait que 6 000 m3 d’eau pris sur le réseau. » En réalité, c’est le volume nécessaire pour les usages sanitaires et le réfectoire pour la centaine d’employés du site. Dans ses études d’impact, Imerys écrit qu’« il n’est pas effectué de prélèvement d’eau dans le milieu naturel pour alimenter les installations du site » et que son usine « fonctionne en circuit fermé ».

Pour y voir plus clair, Reporterre a demandé par écrit à Imerys quelle était la consommation d’eau annuelle du site de Glomel. La réponse fut tout autre, et encore plus mystérieuse : « La consommation du site correspond aux pertes par évaporation estimées à environ 100 000 m3/an. »

Il faut éplucher les 2 900 pages du dossier d’enquête publique pour comprendre les véritables besoins en eau du site. L’usine nécessite à elle seule 1,9 million de m³ par an, ce qui équivaut à la consommation d’une ville de 35 000 habitants. Et comme son « circuit fermé » ne recycle que 57 % de l’eau, il faut y injecter chaque année au moins 800 000 m³. Pour ce faire, Imerys pompe directement dans la nappe phréatique (l’exhaure) et collecte toutes les eaux de ruissellement sur plus de 250 hectares. Chaque année, elle dispose ainsi gratuitement d’une gigantesque réserve de plus de 3 millions de m³, l’équivalent de plusieurs mégabassines prélevées au détriment des zones humides, des tourbières et des nappes souterraines.

« On est en contentieux quasi-permanent avec Imerys depuis quinze ans »

« Le comble, c’est qu’Imerys se vante en disant que c’est grâce à la mine qu’il y a assez d’eau en été dans les rivières, s’insurge Jean-Yves Jégo. C’est le monde à l’envers ! » En effet, le site rejette chaque année plus de 1 million de m³ d’eaux industrielles. De ce fait, l’entreprise se flatte d’avoir un « impact positif puisque les volumes rejetés constituent une bonne partie du débit et de la qualité de ce cours d’eau et un important soutien en période d’étiage ». Selon Jean-Yves Jégo, « si Imerys adapte ses rejets d’eau au niveau des rivières en été, c’est avant tout pour diluer ses propres pollutions et les maintenir sous un seuil acceptable ».

En aval de la mine se trouvent deux stations de pompage d’eau potable gérées par Eau du Morbihan, et Imerys a les plus grandes difficultés à transformer ses eaux industrielles acides et chargées en métaux en eau brute destinée à la consommation humaine. Elles passent dans deux stations de traitement, puis dans une nouvelle usine mise en service en avril dernier par Imerys, « moyennant 6 millions d’euros d’investissement » pour réduire la pollution au manganèse, mais leur teneur en sulfates reste sept fois supérieure aux valeurs seuil.

« On est en contentieux quasi-permanent avec Imerys depuis quinze ans, résume Dominique Williams, de l’association Eaux et Rivières de Bretagne. Imerys bénéficie d’une bienveillance effarante de la part des services de l’État, qui lui délivrent des arrêtés préfectoraux manifestement contraires à l’intérêt général. »

En 2015, le tribunal administratif de Rennes a annulé un arrêté, jugeant qu’Imerys avait minoré les conséquences de son activité sur les zones humides et Natura 2000 situées à proximité en produisant « une étude d’impact entachée d’une insuffisance qui a nui à l’information tant de l’autorité administrative que du public ». En 2018, Imerys a été condamnée par le tribunal correctionnel de Saint-Brieuc pour un déversement sauvage d’eaux chargées de métaux dans un affluent de l’Ellé, constaté en 2013 par des inspecteurs de l’environnement.

L’Autorité environnementale dira avant l’été si elle autorise l’ouverture d’une quatrième fosse. Le 15 avril dernier, dans la salle des fêtes de Glomel, 150 personnes étaient présentes à l’occasion du lancement de la coalition contre le projet ; elle réunit huit associations. « Année après année, les gens ont vu la mine s’étendre, analyse Camille, la trentaine, membre du collectif Bascule Argoat. Le fait qu’elle passe désormais de l’autre côté de la route a été un choc. On n’imaginait pas les répercussions que ça aurait sur l’environnement. Imerys présente tellement bien ! Ceux qui se font avoir, maintenant, ce sont les habitants de l’Allier, avec le projet de mine de lithium. Notre expérience doit servir d’exemple. »

Celia Izoard  28 mai 2024

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23 mai 2024 ~ 0 Commentaire

La Brèche (NPA)

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21 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Réunification (FR3)

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Alors que la Redadeg passe à Nantes, le débat sur la réunification bretonne toujours aussi présent

Chaque année, la Redadeg, grande course à pied qui sillonne les cinq départements de la Bretagne historique, promeut le breton et soutient l’enseignement de la langue. Plus de 15 000 personnes y participent, au moins sur un kilomètre. Parti de la pointe du Raz vendredi, le relais est arrivé à Nantes aujourd’hui, après 2 222 km. Et l’on reparle de réunification bretonne.

Les coureurs de la Redadeg sont arrivés ce lundi 20 mai au matin, vers 9 heures à Nantes. Ils sont entrés dans la métropole nantaise par Saint-Herblain, où se situe un collège Diwan.
Le breton, c’est le cœur de la Redadeg. À chaque instant, par des associations, avec des élèves de l’école, la langue bretonne est mise en avant.

Cap sur Rennes ce mardi 21 mai

Quoi de plus symbolique que la place de Bretagne, où les associations culturelles attendent de pied ferme les coureurs. Ces derniers ont sillonné le centre-ville de Nantes avant de prendre le chemin de Redon. Puis, ils mettront le cap sur Rennes où ils arriveront ce mardi matin, 21 mai.

Et l’on reparle de « réunification de la Bretagne historique »

La Redadeg passe systématiquement à Nantes. C’est symbolique, puisque la capitale historique de la Bretagne ne se situe (toujours) pas en Bretagne administrative.

Pourtant, les partisans de la Réunification de la Bretagne historique – selon leurs propres termes – en appellent à un référendum.

« Nous voulons voter ! », clament-ils.

La réunification, un serpent de mer

Des manifestations, il y en a eu depuis les années 70. Avec comme argument principal l’histoire et la présence du château des ducs de Bretagne à Nantes. Pour Alan Stivell, c’était déjà évident, la Bretagne compte 5 départements.

En 2014, alors que le gouvernement d’Emmanuel Valls réfléchit au redécoupage des régions françaises, plus de 25 000 personnes défilent à Nantes derrière les lettres R-E-U-N-I-F-I-C-A-T-I-O-N. Mais François Hollande tranche finalement pour le statu quo.

L’association Bretagne Réunie, actrice principale de ce combat, se saisit alors de la loi Notre de 2015, qui permet à 10% des électeurs d’un département de demander l’organisation d’un référendum pour rejoindre une autre région. Fin 2018, elle dépose au conseil départemental de Loire-Atlantique une pétition signée par 105 000 habitants. L’initiative reste là aussi sans suite.

Depuis, le conseil régional de Bretagne et de nombreuses collectivités ont voté des vœux demandant un vote et les mobilisations symboliques se suivent. En 2022, on déploie par exemple le plus grand drapeau gwen-ha-du au monde au pied du château des ducs.

Le combat se poursuit

Le 3 juin prochain, à l’initiative d’élus de la ville de Nantes, l’ensemble des collectivités territoriales ayant formulé un vœu pour le rattachement se retrouveront.
L’objectif : lancer un débat citoyen qui pourrait bien déboucher sur un référendum.

  Benoit Levaillant 20/05/2024

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19 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Olivier Besancenot (Backseat)

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18 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Radio France (La Tête au Carré)

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T’en veux une autre?

Radio France : la Terre au Carrée sauvée, l’écologie toujours menacée

Rétropédalage à France Inter. Après avoir annoncé la disparition de l’émission « La Terre au Carré » sous sa forme actuelle le 6 mai dernier, la direction a fini par céder.

La journaliste Camille Crosnier va récupérer sa chronique. Le répondeur, où les auditrices et auditeurs pouvaient laisser des messages, sera également préservé.

En revanche, la plupart des reportages vont disparaître. Un compromis qui soulage les équipes mais en dit long sur les attaques contre l’information écologique dans les médias du service public.

Ces annonces avaient déclenché une vague d’indignation, à la fois des salariés, du public, mais aussi d’autres journalistes. Car elles s’inscrivent dans un climat plus global délétère, avec la suspension de l’humoriste Guillaume Meurice, suspension que l’observatoire des médias Acrimed qualifie de « purge politique ».

« Le soutien massif que nous avons reçu n’y est sans doute pas pour rien. Cela nous a beaucoup touchés et surpris. Même la médiatrice de Radio France a reçu beaucoup de messages », dit à Reporterre le journaliste Mathieu Vidard, coproducteur de « La Terre au Carré ».

« On ne peut pas plaire à tout le monde »

Ces protestations avaient contraint Adèle Van Reeth, la directrice de France Inter, à se justifier sur le réseau social Linkedin : « Je voudrais rétablir ici quelques faits : la suppression de “La Terre au Carré” n’a jamais été envisagée. L’écologie fait partie des grandes causes que nous soutenons à France Inter en tant que radio publique au service de l’intérêt général et il n’a jamais été question d’y renoncer. Il suffit d’écouter l’antenne au quotidien pour s’en rendre compte. »

Lors des discussions pour élaborer la grille de programmes de la rentrée, la direction avait demandé à l’équipe de faire de l’écologie plus « narrative ». « La direction avait demandé à l’équipe de réfléchir à une autre formule pour faire évoluer l’émission. Nous étions d’accord mais en gardant tous les ingrédients qui ont fait l’identité de « La Terre au Carré ». Au sein de la radio, je sentais que nous étions parfois perçus comme une émission engagée et, dans la bouche de certains, ce n’est pas flatteur », dit Mathieu Vidard.

Dans les couloirs de la Maison de la radio, certains sujets avaient froissé des susceptibilités, notamment celui sur la dissolution des Soulèvements de la terre. « Cela avait pu créer des crispations. Mais c’est normal, avec une émission par jour, on ne peut pas plaire à tout le monde », poursuit Mathieu Vidard.

Dans l’article d’Acrimed, un journaliste explique que l’émission était devenue le bouc-émissaire des réseaux sociaux d’extrême-droite, notamment du compte medias_citoyens, qui l’accusait d’être trop militante. « Cela donne l’impression que les acteurs du changement sont partisans et pas objectifs, alors qu’ils sont soutenus par des faits scientifiques », observe Eva Morel, la cofondatrice de Quota Climat, une association qui milite pour augmenter la place de l’écologie dans le paysage médiatique.

L’excuse officielle : être moins anxiogène

L’une des raisons officielles avancées pour changer l’identité de « La Terre au Carré », c’est la lutte contre l’éco-anxiété de l’équipe, comme l’a assuré un porte parole dans Le Monde. Il était aussi question d’une orientation trop anxiogène de l’émission. Une critique étonnante car l’actualité, quel qu’en soit le thème, est bien souvent déprimante.

« Est-ce qu’on demande aux reporters de guerre de ne pas être anxiogènes ? Je ne crois pas. Dès lors, il est curieux d’exiger cela des journalistes qui traitent des questions écologiques », dit Esther Meunier, ancienne rédactrice en chef de Nowu, un média de France télévisions sur l’environnement dédié aux moins de 25 ans. Il a été fermé en décembre dernier, faisant les frais d’un arbitrage budgétaire privilégiant la couverture des Jeux olympiques au détriment des sujets environnementaux.

Nowu faisait pourtant du journalisme de solution la colonne vertébrale de son travail, et ce afin de lutter contre l’éco-anxiété. « Cela ne nous a pas empêché de sauter », soupire Esther Meunier. À l’époque, la direction avait assuré que leurs sujets allaient être repris dans tous les autres services de la rédaction et devenir plus transversaux. « La transversalité n’annule pas le besoin d’avoir des émissions spéciales consacrées à l’écologie. C’est complémentaire. Est-ce qu’on annule les émissions de sport sous prétexte qu’on en parle aussi dans les informations générales ? » s’interroge Esther Meunier.

D’autres émissions écolo toujours condamnées

Si « La Terre au Carré » a réussi à sauver les meubles, ce n’est pas le cas de l’émission « C’est bientôt demain » produite par d’Antoine Chao, qui parlait des luttes écologiques dans toute la France. Toujours à Radio France, l’émission « Planète bleu » de France Bleu, à laquelle Reporterre participait, n’a pas été reconduite. Son présentateur Benoît Prospero négocie actuellement avec la direction pour préserver une tranche horaire sur l’écologie.

France 5 arrête également « Vert de rage » qui enquêtait sur les scandales environnementaux. Son journaliste Martin Boudot n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre. Sur le réseau social X (ex-Twitter), il a déclaré : « Cette mobilisation contre l’arrêt de notre émission nous va droit au cœur. Je n’ai pas voulu prendre la parole malgré les sollicitations mais je le ferai bientôt, promis. »

Si les mois de mai-juin sont toujours des périodes où la grille des programmes est entièrement revue et où les journalistes doivent parfois se battre pour préserver leurs émissions, toutes ces suppressions ne peuvent pas être des coïncidences. « Cela m’inquiète de me dire que les voix qui montrent les interactions entre la science et la politique sont celles qui passent à la trappe », estime Esther Meunier, ancienne de Nowu.

« C’est une politique éditoriale délibérée », estime Anne-Sophie Novel, journaliste et formatrice des rédactions sur les enjeux écologiques. « C’est comme si on voulait que ces sujets soient abordés gentiment. Qu’il ne faut surtout pas les politiser alors qu’on est rentrés dans un rapport de force ».

Et les engagements environnementaux du service public ?

Ce tournant anti écolo est d’autant plus étonnant que les médias du service public avaient pris des engagements. Le 30 août 2022, Radio France annonçait en grand pompe un « tournant environnemental », promettant notamment de faire « de la crise climatique un axe éditorial majeur. Il se déclinera dans nos programmes et nos tranches d’information, au quotidien et dans des spéciales ». En novembre 2022, France télévisions avait aussi juré de « s’engager face à l’urgence climatique et à la crise énergétique ».

Mais les faits viennent contredire ces belles promesses. « Ils ont annoncé ce tournant environnemental et en moins de deux ans, on sent la tentation de faire virage en sens inverse », se désole Anne-Sophie Novel. Cela faisait déjà quelques mois que cette journaliste avait senti le vent tourner : « Ces derniers temps, il y avait moins de demandes de formations dans certains médias. Comme si, une fois passée la phase de communication, ils se disaient qu’ils pouvaient ralentir ».

« Le service public devrait être en pointe sur ces sujets »

« On constate que les engagements des grands médias ne sont pas suivis d’indicateurs d’évaluation. Ils sont volontaires, ce qui permet de revenir dessus dès qu’ils ne font plus partie des priorités de la direction », constate Eva Morel, la cofondatrice de Quota Climat. Cette association comptabilise le temps dédié à l’information écologique dans les médias généralistes. Selon ses derniers relevés, l’information sur l’écologie pèserait seulement 5 % du temps d’antenne de France Inter. Sur France Info, ce chiffre est monté à 10 % durant la dernière Cop sur le climat mais plafonne autour de 3 % le reste du temps.

« C’est regrettable de voir cela à un moment où la science est malmenée dans l’opinion. Alors même que le service public devrait être en pointe sur ces sujets », dit Mathieu Vidard. Mais pour la rentrée, le journaliste assure ne ressentir aucune pression et compte bien poursuivre son travail d’information sur l’écologie, tout en faisant évoluer l’émission. « Je vais continuer à inviter des scientifiques, des historiens, des militants, des gens engagés sur le terrain pour la défense de la planète et de la justice sociale. Même si parfois, cela grince un peu sur la critique de la politique gouvernementale ».

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Lire aussi:

Purge médiatique avec la suppression d’émissions consacrées à l’écologie et aux luttes sociales

 

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17 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Darmanin (ASI)

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Comment Gérald Darmanin a mis le feu aux poudres

17.05.2024 / 10 minutes de lecture
Clarisse Feletin
Darmanin (ASI) dans Macronie
Des émeutiers dans la région de Nouméa le 14 mai 2024 (Photo Delphine Mayeur / AFP)

Des centaines de blessés, six morts dont deux gendarmes, une situation insurrectionnelle, l’état d’urgence décrété depuis le 15 mai : la Nouvelle-Calédonie, peuplée de quelque 271 400 habitants dont 101 000 kanaks (recensement de 2019) – s’enfonce dans une crise sans précédent depuis 26 ans. Signé le 5 mai 1998, l’accord de Nouméa permettait pourtant à ce territoire ultramarin français du Pacifique de se développer grâce à un statut quo en reconnaissant l’identité kanak.

« Le chaos est général, pire qu’en 1984 et 1988. Nous avions alerté la commission des lois et l’ancien Premier ministre Edouard Philippe dès février 2024, que la confrontation était inéluctable si le gouvernement continuait de tirer la page de l’accord de Nouméa » confie à Off investigation Victor Gogny, président du Sénat coutumier.

Cette institution regroupe tous les clans, chefferies et grandes chefferies de Nouvelle-Calédonie. Comment en est-on arrivé là ? C’est une série d’irresponsabilités politiques, d’entêtements, depuis 2021, de la part du président Macron et de son ministre de l’Intérieur Gérald Darmanin, qui ont amené aux troubles actuels.

Un référendum sur l’indépendance percuté par le Covid 

Les origines de la crise remontent à l’organisation d’un troisième référendum, qui devait se tenir en décembre 2021. Il était prévu par un accord signé à Nouméa en 1998, et convenu entre tous les acteurs politiques et coutumiers. Mais en septembre 2021, la pandémie du Covid arrive dans l’archipel. En octobre 2021, soit deux mois avant le scrutin, l’épidémie commence à faire des centaines de morts. 8 000 personnes sont contaminées. Les forces politiques et coutumières demandent de retarder la date du réferendum.

Depuis la colonisation, les kanaks gardent en mémoire les épidémies, qui, au 19ème siècle, ont décimé 75% à 90% de leur population. « Les traumatismes, les peurs viscérales, remontant à plusieurs générations, des chocs microbiens choléra, grippe espagnole, peste, lèpre sont dans toutes les mémoires », explique Yvon Kona, président du Sénat coutumier de l’époque. Il détaille au ministre Lecornu les raisons qui rendent impossible pour eux, la tenue d’une campagne électorale et d’un vote. Ainsi, le 13 octobre, le Sénat coutumier en fait état directement au ministre des Outre-Mer. Le 19 octobre, le Sénat coutumier vote même une délibération, qui demande au président de la République un report du référendum. Il réclame que le vote se tienne en septembre 2022, à l’issu « d’une période de deuil coutumier d’un an, à partir de septembre 2021, pour permettre aux familles, aux clans ainsi qu’aux citoyens de la Nouvelle-Calédonie de se reconstruire culturellement, socialement et économiquement ». Face au refus des autorités françaises de repousser le référendum, le Front de Libération Nationale Kanak et Socialiste (FLNKS) – qui regroupe les partis politiques indépendantistes- ainsi que le Sénat Coutumier appellent à son boycott.

Boycott indépendantiste

Mais Gérald Darmanin ne tient pas compte des spécificités kanaks. Malgré le boycott, il organise le réferendum le 12 décembre 2021. A la question : « voulez-vous que la Nouvelle-Calédonie accède à la pleine souveraineté et devienne indépendante ? », 96,5% des votants répondent « non ». Problème : la participation n’est que de 43,8% et l’abstention atteint 56,4%.

« C’est faux de dire que le pays a voté trois fois et a dit non à l’indépendance », estime Victor Gogny, le président du Sénat coutumier. « On était en pleine crise sanitaire. On devait faire le deuil. A l’occasion d’une visite à Nouméa, le Premier ministre Edouard Philippe s’était engagé pour que le référendum se tienne après les présidentielles en 2022. C’était une parole forte. Mais le gouvernement est passé en force. Et les kanaks ne sont pas allés voter. Après les résultats, le gouvernement français a affirmé que la Nouvelle-Calédonie restera française à tout jamais. Cela a provoqué un choc émotionnel inimaginable et les dégâts aujourd’hui sont immenses » déclare-t-il gravement.

Malgré deux recours du FLNKS et du Sénat coutumier pour annuler les résultats, le Conseil d’État les a confirmés. Dans son arrêt du 3 juin 2022, il considère que la levée de l’état d’urgence et des mesures de confinement «  du 29 novembre au 10 décembre  », soit douze jours de « campagne officielle », n’a pas affecté «  la sincérité du scrutin  ».

« Le Conseil d’État ne semble ainsi pas avoir tenu compte de l’impact spécifique que le covid peut avoir sur un peuple autochtone qui a été décimé dans le passé par des maladies exotiques », estime Jérôme Bouquet-Elkaïm, avocat du Sénat coutumier. Ce troisième référendum a donc accentué frustrations et sentiments de mépris dans un contexte de crise économique et sociale. Mais l’archipel mélanésien n’avait pas encore basculé dans la violence.

« Document Martyr »

A l’automne 2023, les services de Gérald Darmanin commettent une nouvelle « bourde » : ils adressent au Sénat coutumier et à tous les acteurs politiques un projet de base à la négociation d’un nouvel accord politique. Daté du 9 octobre 2023, ce document confidentiel est baptisé « document Marty » – les responsables politiques et coutumiers kanaks le surnomment entre eux « le document martyr ».

Off Investigation se l’est procuré. Il fait l’impasse sur les droits fonciers coutumiers et le droit civil coutumier. Seul le Sénat coutumier, au départ supprimé dans la version initiale, est rétabli dans la version 2 du projet (voir texte). « Le cadre des compétences dévolues au Sénat coutumier n’est pas clairement défini. Et tout ce qui marque la spécificité institutionnelle de la Nouvelle-Calédonie, la place reconnue aux kanaks à travers leurs institutions coutumières, leur lien particulier à leur terre, la reconnaissance du peuple d’origine, tout a disparu » estime Jérôme Bouquet-Elkaïm, avocat qui conseille le Sénat coutumier. Pour lui, « ce projet traduit l’intention du gouvernement Macron d’intégrer la Nouvelle-Calédonie dans un cadre français plus resserré en la sortant de l’accord de Nouméa pour aller plus loin dans les attentes des forces loyalistes partisanes d’un rapprochement constitutionnel avec la France ». 

Et de fait, ce nouvel accord, qui vise à terme à remplacer l’accord de Nouméa, revient sur des acquis. Non seulement, il est contraire à l’esprit de l’accord historique de Nouméa signé en 1998, mais il est également contraire au texte dont il viole le principe d’irréversibilité.

L’incontournable accord de Nouméa 

Dans son article 5, l’accord de Nouméa, adopté en 1998, prévoit que plusieurs consultations peuvent faire évoluer la Nouvelle-Calédonie vers « une émancipation complète », à travers une « nouvelle organisation politique ». Cela passe par « le transfert à la Nouvelle-Calédonie des compétences régaliennes », « un statut international de pleine responsabilité » et « l’organisation de la citoyenneté en nationalité ». Jérôme Bouquet Elkaïm précise : « Si la Nouvelle-Calédonie n’accède pas à l’indépendance, l’accord de Nouméa prévoit que le territoire continue de fonctionner dans le même cadre. Il est impossible d’en sortir ». Il se réfère à l’alinéa 5 qui stipule clairement que : « Tant que les consultations n’auront pas abouti à la nouvelle organisation politique proposée, l’organisation politique mise en place par l’accord de 1998 restera en vigueur, à son dernier stade d’évolution, sans possibilité de retour en arrière, cette « irréversibilité » étant constitutionnellement garantie ».

En remettant en cause l’irréversibilité de l’accord de Nouméa, en ne préservant pas ses acquis, en ne garantissant pas les droits autochtones, en ne laissant pas la porte ouverte à la question de l’auto-détermination, le projet de nouvel accord politique de Gérald Darmanin a entrainé une levée de boucliers de l’ensemble des forces politiques et coutumières.

Fragilisation du droit coutumier

En jeu, la disparition du droit coutumier. En parallèle du droit civil français, il permet d’organiser des mariages, des adoptions, de développer une jurisprudence sur le droit de la famille ou le droit foncier par exemple. Or le « document Marty » prévoit la disparition des droits fonciers coutumiers et le principe des terres coutumières imprescriptibles, inaliénables et incessibles. Ces terres représentent 27% du territoire, données par l’ADRAF (Agence de Développement Rural et d’Aménagement Foncier), pour certaines spoliées depuis la colonisation et qui deviendraient alors impossible à revendiquer. « C’est grave. C’est un scandale » réagit Victor Gogny, actuel président du Sénat coutumier. « En nommant Sonia Backès – loyaliste et présidente de l’assemblée de la province sud – secrétaire d’état du ministre des Outre-Mer, en juillet 2022, l’Etat n’est plus impartial ». Sonia Backès a démissionné en septembre 2023 à cause d’un revers électoral local.

En avril dernier, c’est l’Assemblée du peuple kanak, qui regroupe l’ensemble des autorités coutumières, qui s’était mobilisée pour réaffirmer tous les acquis de la charte du peuple kanak et faire entendre sa voix contre le projet de Gérald Darmanin. « On ne peut pas faire disparaître tout un ordonnancement juridique. Par incompétence ou méconnaissance de la Nouvelle-Calédonie, le président Macron joue un jeu dangereux qui s’apparente à un coup de force », conclut l’avocat Jérôme Bouquet-Elkaïm.

Élargissement du corps électoral  : la goutte d’eau qui fait déborder le vase 

Début 2024, c’est le projet de loi constitutionnel relatif à l’élargissement du corps électoral, qui a mis le feu aux poudres. En avril dernier, on n’avait jamais vu autant de personnes, tout âge confondu, manifester pacifiquement dans les rues de Nouméa à l’appel des indépendantistes de l’Union Calédonienne et sa cellule de coordination des actions de terrain (CCAT). Les manifestants demandent le retrait du texte de loi, en passe d’être voté par le Parlement. « De mon point de vue, le gel du corps électoral fait parti des acquis de l’accord de Nouméa. Le fait que l’Etat revienne dessus, cela veut dire qu’il a renié sa parole. Pour nous, quand on dit quelque chose, on doit tenir parole », explique Victor Gogny. En jeu : accorder le droit de vote à des personnes arrivées depuis moins de dix ans sur le territoire. Cette problématique ramène, une fois de plus, le peuple premier kanak à la question coloniale. « Cela va nous rendre encore plus minoritaires sur notre territoire . Être indépendant et émancipé, cela devient très compliqué » explique Victor Gogny.

Cette question hautement sensible avait déjà été négociée dans l’accord de Nouméa. Son article 2 instituait le principe « d’un corps électoral restreint », irréversible jusqu’à l’émancipation de la Nouvelle-Calédonie. Mais il faut croire que le gouvernement Macron a voulu s’en affranchir. Et ce projet de loi porté par Gérald Darmanin a été d’autant plus perçu comme une humiliation que le ministre de l’Intérieur avait assuré avoir le soutien du FLNKS.

Pourtant, dès juin 2023, Victor Tutugoro, président de l’Union progressiste en Mélanésie et Roch Wamytan, président du Congrès, tous deux signataires de l’accord de Nouméa et membres du FLNKS, précisaient : « S’agissant de la durée de résidence suffisante, le FLNKS ne peut accepter une durée inférieure à dix ans. Le FLNKS demande que des travaux soient menés en concertation avec les services de l’Etat ».  

Un « chantage présidentiel » ?

En début de semaine, après l’adoption de la réforme par l’Assemblée Nationale et le début des émeutes, le président Macron a annoncé qu’il ne convoquerait pas tout de suite le congrès à Versailles pour entériner l’élargissement constitutionnel du corps électoral. Pour cela, les partis politiques de Nouvelle-Calédonie doivent trouver un accord d’ici juin pour mettre un terme aux désordres. Sur place, l’intervention du président est vécue comme un chantage qui ne passe pas du tout et exclut une nouvelle fois le Sénat coutumier. Le FLNKS et le Sénat coutumier qui avaient demandé le retrait du texte sur la réforme électorale en appellent au calme. Mais ils ne sont plus entendus par la jeunesse. 8 à 10 000 individus de Nouméa et de sa banlieue, sont désormais impossible à contenir. Ils plongent l’archipel mélanésien, chaque jour, dans une situation de plus en plus chaotique alors que les trois usines de nickel de l’ïle sont au bord de la faillite et que c’est toute l’économie qui vacille.

« Il faut que chacun fasse des concessions pour arriver à des compromis » conclut Victor Gogny. Il ajoute : « La solution est dans un dialogue ouvert avec toutes les communautés dans l’esprit et la poursuite de l’accord de Nouméa. Il faut lancer une mission de dialogue impartiale, composée de hautes personnalités. Cela permettra de rétablir les conditions du vivre ensemble et de trouver une solution respectueuse des aspirations du peuple autochtone et de ses jeunes. On attend une réponse politique de l’Etat, et pas une réponse sécuritaire ».

En attendant, le Sénat coutumier réfléchit à actionner d’autres leviers, auprès de l’ONU. Sur ce dossier, la France viole ses engagements internationaux et notamment la Convention internationale sur l’élimination de toutes les formes de discriminations raciales, et à travers elle, la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones.

Journaliste et réalisatrice depuis 25 ans, Clarisse Feletin a réalisé 3 films-documentaires pour la saison 2 de Off Investigation. Depuis 20 ans, elle a fait plusieurs enquêtes et reportages en Nouvelle-Calédonie et s’intéresse plus largement aux luttes et rapports de forces qui traversent l’Etat français sur les questions environnementales, sociales et politiques.

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16 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Radio (NPA)

Crédit Photo Photothèque Rouge/JMB
Hebdo L’Anticapitaliste – 708 (16/05/2024)

Comment Radio France entreprend de «titiller» la liberté l’expression…

« En raison d’un appel à la grève de l’ensemble des organisations syndicales représentatives de Radio France déposé pour la défense de la liberté d’expression… » Telle est l’annonce qui ponctue en boucle le programme musical qui occupe l’antenne tout au long de la journée du dimanche 12 mai. 

On connaît l’affaire, la blague, le verdict de la justice, le classement sans suite qui amènent Guillaume Meurice à proclamer le 5 mai que ce sera sa première blague validée par la justice ! Il propose même de préparer les mugs affichant la citation, décrivant Benjamin Netanyahou, le Premier ministre d’extrême droite d’Israël, comme « une sorte de nazi sans prépuce » !

Rachida Dati en première ligne !

Guillaume Meurice est un homme de bon sens et ne dit pas que des blagues. Il rencontre sa direction et joue cartes sur table : s’il est antisémite, il faut le virer ; s’il ne l’est pas, il faut le soutenir. Oui mais voilà, ici, c’est la macronie, le pays du « en même temps »… Guillaume Meurice est donc « en même temps » blanchi par la justice ET ciblé par l’ARCOM (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique), sa direction et la ministre de la Culture. Comme si tout ce petit monde voulait lui faire la peau (radiophoniquement parlant, bien entendu).

Guillaume Meurice s’intéresse à la vie politique, à ce qui anime les médias, et nous explique très bien comment ça marche : la fachosphère le surveille de près, lui et la bande du Grand Dimanche soir, et surréagit à ce que ces gens considèrent comme de l’humour décadent. À partir de là, les secteurs plus traditionnels de la réaction, de la droite et de la macronie, en prise directe sur les premiers, en rajoutent une couche et se servent de leur pouvoir pour avancer vers une sorte de ménage sur les ondes…

Un peu comme si tout ce petit monde avait du mal à digérer (et entendait bien y remédier) la façon dont la bande à Charline a rebondi, après son éviction de la quotidienne, investissant son nouveau créneau hebdomadaire pour — vraiment — « titiller les interdits » au cours de ce qui ressemble un peu, chaque dimanche soir, à un meeting joyeux ou à une assemblée générale un peu foutraque (avec une audience en hausse !).

Jamais sans Guillaume !

Suspendu jusqu’au 16 mai, il n’y aura pas eu de dimanche sans Guillaume : le 5 mai, l’émission lui a été dédiée par une équipe très remontée — toutes et tous ont affiché un soutien sans faille l’un d’entre eux allant jusqu’à démissionner en direct — conduite par une Charline Vanhoenacker très déterminée, affirmant que quand l’extrême droite veut vous faire taire et que vous disposez d’un micro, il ne faut pas le lâcher !

Puis, le 12 mai, c’est l’ensemble des organisations syndicales qui ont appelé à la grève en défense de la liberté d’expression, élargissant le cas Meurice aux perspectives de refonte des programmes, qui devraient faire disparaître de la grille des séquences trop engagées — comme une partie de la Tête au carré — et au projet de fusion des sociétés de l’audiovisuel public au 1er janvier 2026, portée par Rachida Dati.

L’Anticapitaliste reviendra sur ces mauvais coups programmés, mais dans l’immédiat, la rédaction apporte, bien entendu, tout son soutien à Guillaume Meurice !

Jeudi 16 mai 2024

https://lanticapitaliste.org/

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