Archive | Luttes écolos en Bretagne

21 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Saumons (Basta)

Malgré les risques pour l’environnement, la France met le cap sur le saumon industriel

Des entreprises cherchent à construire d’immenses usines à saumons en France pour produire chaque année 27 000 tonnes du lucratif poisson. Entre impacts environnementaux ici et surpêche à l’étranger, les projets suscitent des oppositions locales.

La France aime le saumon. C’est le poisson le plus consommé par la population hexagonale, avec une moyenne de 2,7 kilos par an par habitant. « L’or rose » s’est aujourd’hui pleinement démocratisé pour devenir peu à peu « le poulet des mers ». Le poisson n’est pourtant que très peu produit dans le pays. Il n’existe aujourd’hui que deux petites exploitations en Normandie (à Cherbourg et Isigny-sur-Mer). Le saumon mangé ici est donc massivement importé, à près de 99 %. Il vient essentiellement de Norvège, du Royaume-Uni, du Chili et du Canada.

Les aléas sanitaires et l’augmentation des coûts du transport ont fait remonter les prix du produit ces derniers mois, sans en ralentir sa consommation. Il n’en fallait pas davantage pour aiguiser l’appétit de groupes industriels qui comptent s’implanter en Gironde, au Verdon-sur-Mer, dans le Pas-de-Calais, à Boulogne-sur-Mer, et en Bretagne, à Plouisy, pour produire du saumon français à grande échelle.

« Ces projets ne vont pas se substituer à la production norvégienne, mais s’y ajouter, note Didier Gascuel, directeur du pôle halieutique, mer et littoral à l’Institut agro de Rennes (Ille-et-Vilaine), l’antenne bretonne de la grande école d’agronomie. Le saumon a acquis une très bonne image auprès du consommateur quand c’était un produit de luxe. Aujourd’hui, il est devenu beaucoup moins cher, mais à quel prix, notamment pour l’environnement ? » interroge le chercheur.

Une pétition contre les fermes à saumons

Les trois futurs élevages ont l’ambition de produire environ 27 000 tonnes de saumons par an à eux trois. L’un est mené sur une friche de 12 hectares au sein du premier port de pêche français, Boulogne-sur-Mer. L’usine devrait démarrer d’ici 2025. Au Verdon-sur-Mer, la ferme à saumon doit s’installer sur le site du terminal portuaire du Verdon, propriété du Grand port maritime de Bordeaux, d’ici trois ans. Dans les Côtes-d’Armor, près de Guingamp, la date de mise en route est encore floue.

Maladies, poux de mer, résidus chimiques, pollution plastique, évasion de nombreux poissons ou encore surabondance de matière fécale, les fermes à saumons ont de quoi faire lever les boucliers des écologistes à travers le monde. Une pétition en ligne s’oppose à ces projets de grandes fermes à saumon d’élevage. Début mai, elle dépassait les 43 000 signatures récoltées.

« Il y a une tendance, pas seulement française, mais à l’international, de développement de ce mode de production de saumons, détaille Gautier Riberolles, chargé d’études en bien-être animal à Welfarm, l’association à l’initiative de la pétition. Ces projets sont problématiques en termes de bien-être animal. Nous souhaitons mettre un coup d’arrêt à cette tendance avant que ces usines sortent de terre. »

L’eau d’élevage rejetée dans la mer

Des trois importants projets de fermes salmonicoles à venir, celui situé dans le Pas-de-Calais a un temps d’avance. « Nous sommes les premiers, les permis de construire ont été reçus et nous sommes actuellement dans la phase des recours », se réjouit Alain Treuer, président de Local Ocean, l’entreprise qui mène le projet. « Nos bacs d’élevage feront 17 mètres de large et 9 mètres de haut, avec une densité de poissons autour de 5 %. Nous prévoyons 9000 tonnes de production annuelle… » détaille-t-il. L’homme se défend de construire une « ferme-usine » : « Parler d’élevage intensif dans notre cas, ce n’est pas la vérité », dit-il.

Le dirigeant qualifie son projet de « vertueux », notamment sur le sujet de l’alimentation des saumons. « Même si les coûts sont plus élevés, nous allons utiliser de la protéine végétale pour les nourrir, en plus des déchets de poissons venant du port voisin », met en avant Alain Treuer. « Nous ne communiquons pas sur le pourcentage du végétal et de l’animal », précise-t-il. Mais l’industriel a indiqué dans la presse spécialisée que cette protéine végétale « privilégierait la betterave, le maïs ou le blé ».

D’autres aspects inquiètent les opposants sur place. « Le préfet a déjà signé pour, en s’asseyant sur toutes les réserves émises par des écologistes ou des scientifiques au sujet de l’impact sur l’eau, la mer, les animaux… » dénonce Ève Lagarde, de l’antenne d’Extinction Rebellion de Boulogne-sur-Mer. C’est surtout la quantité d’eau rejetée par la future usine qui a cristallisé les griefs ces derniers mois. Les saumons seront élevés dans des bacs, alimentés par de l’eau pompée en mer, à raison de 7500 mètres cubes d’eau par heure. L’eau sera ensuite rejetée dans la rade du port, « enrichie » par du phosphore et de l’azote.

Un fonds d’investissement singapourien

Seules quelques dizaines d’opposants ont exprimé leur désaccord le 6 avril dernier face à la future usine à saumons ; lors d’une protestation publique dans le centre-ville de Boulogne-sur-Mer. Mais Ève Lagarde ne se décourage pas. Ses craintes sont nombreuses. Il y a par exemple le possible impact de l’usine sur les animaux sur place, comme les phoques, qui verront leur habitat perturbé par la ferme à saumons. « Des phoques vivent sur la zone du futur élevage de saumons ! » réagit à son tour Alexis Dalembois, également membre de l’antenne locale d’Extinction Rebellion. Il y a aussi des goélands gris et cendrés ainsi que des mouettes tridactyles qui nichent là-bas. Ces espèces sont protégées. » Une mobilisation des opposants est annoncée dans les prochaines semaines.

Si Local Ocean va puiser son eau dans la rade du port de Boulogne-sur-Mer, ce n’est pas le cas des deux autres usines de saumons en projet en Gironde et en Bretagne. Les deux sont développées par des entreprises étrangères : Pure Salmon, propriété d’un fonds d’investissement singapourien, et Smart Salmon, une société norvégienne.

Pure Salmon envisage de produire 10 000 tonnes de saumons par an au Verdon-sur-Mer et Smart Salmon 8000 tonnes annuelles. « Le projet du Verdon-sur-Mer est en cours d’instruction par les services de l’État », fait savoir Esther Dufaure, porte-parole de l’association Eaux secours agissons, qui s’oppose à l’usine. « L’eau est un enjeu majeur dans la région et Pure Salmon va se servir en eau douce pour sa ferme, et la rejettera ensuite dans la mer. Initialement, la quantité d’eau pompée devait être de 3500 m³ par jour, mais aux dernières nouvelles, ce serait plutôt 6500 m³ », ajoute-t-elle.

Prévu pour démarrer en 2026, cet élevage a recueilli un avis défavorable de la commission locale de l’eau, en novembre 2023. Ce qui repousse pour l’instant son lancement à 2027. Il est toutefois difficile pour l’opposition au projet d’exister, car Pure Salmon n’hésite pas à engager des procédures judiciaires. « Nous avons créé des événements locaux médiatisés et notre pétition a été très signée par plus de 55 000 personnes. Ensuite, Pure Salmon nous a assigné devant les tribunaux », témoigne Esther Dufaure, qui a créé l’an dernier l’ONG Seastemik, dédiée à la protection des océans.

Attaque en justice contre les opposants

L’entreprise a porté plainte contre les opposants pour diffamation, en visant des commentaires publiés sous une vidéo de l’association Eaux secours agissons. Pour l’entreprise, « cela montrerait que nous incitons à la haine et cela nuirait à leur image », explique l’activiste, pour qui il s’agit d’un procès-bâillon, dont l’objectif est avant tout de faire taire l’opposition au projet. Pure Salmon, qui n’a pas répondu à nos sollicitations, réclamait 25 000 euros à l’association et le retrait des propos qu’elle considère diffamatoires. Les deux fondatrices de l’association ont été relaxées le 7 décembre 2023 par le tribunal correctionnel de Bordeaux. L’entreprise a fait appel.

En Bretagne, à Plouisy, le projet de Smart Salmon soulève aussi des questions. Et le silence de l’entreprise norvégienne, qui dure depuis des mois, interroge. « Nous sommes sans nouvelle du dossier, il est entre les mains de la préfecture depuis l’automne dernier, il semble y avoir un blocage », note Jean Sarasin, du collectif Dourioù Gouez, en lutte contre cette implantation. « La mobilisation a freiné des élus locaux, comme certains de Guingamp-Paimpol Agglomération, qui ont pu soutenir le projet dans un premier temps, avant de faire volte-face », ajoute-t-il.

Malgré un premier accord en juin 2021, un nouveau vote des élus de la communauté d’agglomération Guingamp-Paimpol, le 2 février 2023, a été défavorable à l’implantation de l’élevage. Ici, le cœur des contestations porte sur l’utilisation prévue par le projet de l’eau du Trieux, la rivière locale, déjà impactée par la forte présence de l’agro-industrie dans le secteur, mais aussi sur la consommation d’eau et d’électricité. À ce sujet, ni la préfecture des Côtes-d’Armor ni l’entreprise n’ont donné suite à nos sollicitations.

Impacts sur la souveraineté alimentaire en Afrique

Un autre aspect inquiète les opposants à ces élevages : leur possible impact sur la pêche en Afrique de l’Ouest. La pétition Urgence saumon de l’association Welfarm alerte sur les densités d’animaux dans ces élevages, les risques de mortalités, les conditions de vie, mais aussi sur la question de leur alimentation. « Ce sont des prédateurs et il faut leur fournir des farines de poissons, précise le chercheur à l’Institut agro de Rennes Didier Gascuel. Il faut environ 4 à 5 kg de sardines pour faire un kilo de farine donnée aux saumons, qui est ensuite mélangé notamment à du soja et des additifs. »

Or, les sardines qui composent les farines fournies au saumon sont en général pêchées loin de la France et importées. « La pêche minotière (pêche industrielle intensive destinée à alimenter les filières agro-industrielles par des petits poissons peu onéreux, ndlr) en Afrique de l’Ouest menace la sécurité alimentaire de certains pays en développement », dénonce l’eurodéputée EELV Caroline Roose. Au Sénégal par exemple, ce phénomène est dénoncé notamment par Greenpeace depuis plusieurs années.

« Des centaines de milliers de tonnes de poissons sont transformées en farine ou en huile pour l’exportation – au détriment d’environ 40 millions d’Africaines et d’Africains , expliquait l’ONG en 2019. Le poisson est détourné de l’assiette des populations au profit de fermes piscicoles, porcines ou avicoles dans des marchés lointains. Les produits de la pêche, qui autrefois bénéficiaient aux pêcheurs artisans et aux femmes transformatrices, permettaient de nourrir les familles les plus démunies ; ils sont désormais exportés pour alimenter des exploitations d’animaux d’élevage », détaillait Greenpeace.

« Au fur et à mesure que l’aquaculture se développe, la demande en farine augmente, le marché mondial a du mal à suivre et les prix du saumon augmentent, confirme Didier Gascuel, depuis son bureau de Rennes. J’ai longtemps travaillé en Afrique de l’Ouest, et là c’est carrément dramatique. Il est devenu plus intéressant pour des petits pêcheurs sénégalais de vendre leur pêche à l’usine de poisson pour faire de la farine plutôt que de la mettre sur le marché alimentaire local. » Les grandes fermes de saumon français ont donc des chances de nuire à la souveraineté alimentaire en Afrique.

Guy Pichard 21 mai 2024

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21 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Bassines (Reporterre)

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20 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Méditerranée (Reporterre)

haddock eau

La Méditerranée à l’épreuve d’un réchauffement extrêmement rapide

Le pourtour de la Méditerranée est l’une des régions qui se réchauffe le plus vite au monde, subissant une sécheresse critique. De la Sicile à la Tunisie, en passant par l’Andalousie, le manque d’eau devient une triste habitude. Sicile (Italie), Andalousie (Espagne), Sousse (Tunisie), reportage

C’est l’une des zones les plus touchées par le changement climatique sur notre planète. Le bassin méditerranéen subit des « conditions critiques » de sécheresse, ont alerté dès le mois de février les scientifiques du Centre commun de recherche de la Commission européenne. De la Sardaigne au Portugal, en passant par le sud de la France et l’Espagne, ces régions manquent cruellement d’eau. Le Maghreb est même considéré en « extrême gravité » par ce rapport.

Il ne s’agit pas d’un épisode exceptionnel, mais bien d’un phénomène durable, installé depuis plusieurs années et dû à une combinaison de températures élevées et de manque de précipitations. « L’augmentation observée des températures dans cette zone est plus importante que la moyenne mondiale, expliquait en mai 2023 à Reporterre l’hydroclimatologue Yves Tramblay, chercheur à l’Institut de recherche pour le développement et coauteur d’un chapitre du sixième rapport du Giec consacré à la région. La planète se réchauffe, et la Méditerranée un peu plus vite. »

Le printemps avance désormais et, malgré quelques pluies, la situation ne s’améliore pas sur le pourtour méditerranéen, laissant craindre le pire pour l’été à venir.

En Sicile, des réservoirs d’eau vides

En Sicile, la plus grande île de la mer Méditerranée, nombre de réservoirs d’eau qui alimentent villes et champs sont déjà presque vides. La situation a poussé le gouvernement italien à décréter l’état d’urgence dans la région le 7 mai, pour une durée d’un an, tandis que des restrictions d’eau ont été établies pour un million d’habitants, sur les 5 millions que compte l’île.

« On parlait justement du fait qu’il ne pleut pas depuis longtemps », confie Mirella, 65 ans, accompagnée de son ami Vincenzo, en marchant dans la réserve naturelle de Santo Pietro, dans l’est de l’île. Entre septembre 2023 et avril 2024, il n’y est tombé que 191,2 mm d’eau, soit l’une des pires séries enregistrées depuis le début des relevés en 1916. Ce bois a perdu des dizaines de chênes-lièges ravagés par divers incendies estivaux ces dernières années. Mirella dit se sentir « très triste et impuissante face à la raréfaction de l’eau ».

Ces dernières décennies, les conséquences de la sécheresse sont d’ailleurs aggravées par une mauvaise gestion et l’état préoccupant de nombreuses infrastructures hydrauliques : sur les vingt-six barrages de l’île, plusieurs sont depuis longtemps hors service, et de très nombreuses canalisations sont vétustes. « Je m’inquiète beaucoup pour l’avenir des plus jeunes », assure la sexagénaire avant de souffler : « Malheureusement il y a beaucoup d’ignorance. »

« Les Siciliens n’ont pour la majorité toujours pas compris qu’il ne s’agit pas d’une urgence, mais d’un fait établi », assène Pepe Amato, membre de l’association écologiste Legambiente depuis quarante ans. La province voisine de Caltanissetta risque de se retrouver sans eau à partir du 6 juillet, le lac de barrage ressemblant davantage à une flaque qu’à un lac.

Dans les terres intérieures de cette île très agricole, les nuances de vert des blés ont disparu. À la place, des champs aux trop courts épis couleur or, brûlés par le soleil, s’étendent à perte de vue. La situation des agriculteurs est alarmante.

« À ce rythme, je devrai moissonner d’ici dix jours, car les tiges sont déjà sèches. Elles ne vont plus pousser », s’inquiète Alessio, jeune agriculteur de 25 ans, les pieds sur une terre déjà craquelée. Outre des pommes de terre et melons irrigués, il cultive au sein de l’exploitation familiale de plus en plus de céréales, car elles ne nécessitent pas d’irrigation. Il est conscient que l’on « ne pourra plus cultiver partout en Sicile à l’avenir ».

« Le jour où on n’aura plus du tout d’eau, on verra ce qu’on fait »

Face au dérèglement climatique, qui amène aussi son lot de pluies diluviennes — à l’image du printemps 2023 quand, en quelques minutes, la plupart de ses cultures ont été dévastées —, Alessio a diversifié ses cultures et teste des variétés plus résistantes à la sécheresse.

Un peu plus loin, en plein épandage d’insecticide au milieu de ses pêchers aux fruits réduits, Massimo, un agriculteur de 48 ans, ne sait pas ce que les nappes phréatiques où il pompe l’eau ont encore à offrir. « Le jour où on n’aura plus du tout d’eau, on verra ce qu’on fait et comment on s’adapte », dit-il. Alessio, lui, a peur « qu’au mois d’août, il ne reste ici qu’un désert ».

En Tunisie, cinq ans de sécheresse

À des centaines de kilomètres de là, sur la côte sud de la Méditerranée, l’inquiétude est la même. « Tout ce qu’on demande, c’est que Dieu fasse revenir la pluie », s’exclame Béchir, le doigt pointé vers le ciel. Le quinquagénaire fait passer un long tuyau noir entre des oliviers, jusqu’à ses plants de pommes de terre, dans l’est de la Tunisie.

Dans son village de Kondar, comme dans le reste du Sahel tunisien, on dépendait de l’eau provenant des barrages de la région voisine de Kairouan. Avec la sécheresse que connaît le pays depuis cinq ans, les taux de remplissage ne sont plus suffisants pour répondre aux besoins. « La seule solution, ce sont les puits », s’alarme Béchir.

Les agriculteurs de Kondar reconnaissent qu’ils ne sont pas les plus touchés. « Dans mon village, c’est pire : il n’y a plus d’eau pour faire pousser les plantes », dit un ami de Béchir, originaire de Kairouan et venu à Kondar pour fuir la sécheresse. Cependant, ils subissent déjà les conséquences de la raréfaction de l’eau : « L’année dernière, le prix du mètre cube est passé de 200 à 400 millimes [de 6 à 12 centimes d’euros] ! », lance Béchir.

L’agriculteur exploite un forage autorisé par le gouvernement, mais dans la région, certains ruraux n’hésitent plus à utiliser des forages ou des raccordements illégaux pour faire des économies.

Sur la côte, Sousse, troisième ville de Tunisie, subit aussi la baisse de la pluviométrie. Najoua et Tarek, un couple de septuagénaires, vivent avec des coupures d’eau à répétition. « Elles ont commencé en 2023 », se souvient Najoua. Régulièrement, l’approvisionnement en eau est interrompu dans l’ensemble du quartier. « D’habitude, c’est surtout la nuit. Mais en février, l’eau est restée coupée trois jours », dit Tarek.

Sur le perron, sa fille scrute l’arrivée d’un petit camion-citerne. Son conducteur explique qu’il vend de « l’eau de source » à un tarif préférentiel. Deux fois par semaine, il fait le tour des quartiers populaires. « On ne sait pas d’où ça vient, on n’achète pas », confie Najoua. Mais d’autres habitants, à court de ressources, n’ont plus le luxe de la prudence.

En Andalousie, des prières pour le retour de l’eau

En Espagne, en décembre 2023, des écoliers sont allés jusqu’à écrire aux rois mages pour réclamer de l’eau. « Cette année, je ne veux ni un portable, ni une trottinette électrique », a tracé une jeune adolescente devant sa feuille. « Ce que je veux, c’est ouvrir le robinet et qu’il en sorte une eau propre », a complété une autre. « Prendre ma douche sans que ma peau ne démange », « Que mes grands-parents puissent cuisiner sans devoir porter de lourds jerricanes »

Quelques jours avant Noël, dans les montagnes du nord de la province de Cordoue, en Andalousie, douze écoles du secteur ont publié une vidéo où les élèves demandaient de l’eau. Depuis neuf mois, un liquide malodorant, parfois saumâtre, coulait aux robinets des quelques 80 000 habitants des comarques de Los Pedroches et de Guadiato, en raison de la sécheresse.

« Le pantano [grand lac de barrage comme il en existe beaucoup en Espagne] de Sierra Boyera, qui nous alimente normalement, est le premier du pays à s’être asséché complètement, en avril 2023 », raconte Miguel Aparicio, fondateur de la plateforme Unidos por el agua (Unis pour l’eau), lancée durant cet épisode. Les pantanos sont la base du système d’approvisionnement dans ce pays sec. Quand leur niveau est trop bas, l’eau devient impropre à la consommation, en raison de la matière organique qui se concentre au fond.

« Il n’y a pas de vraies mesures d’adaptation à la nouvelle réalité climatique »

« Quand on ouvrait le robinet, s’échappait un filet d’eau marron ou jaune qui sentait le poisson pourri », poursuit Miguel Aparicio. En urgence, le gouvernement espagnol a connecté en mars le lac artificiel de Sierra Boyera à celui, voisin, de La Colada. « Mais ça fait vingt ans qu’il reçoit les eaux usées de plusieurs villages et que la pollution de l’élevage intensif y ruisselle. Notre station d’épuration ne peut assainir cela ».

« Les parents martelaient aux enfants de fermer les yeux et la bouche pour éviter le contact avec les muqueuses sous la douche, certains ont fait des réactions allergiques sur tout le corps, poursuit-il. Ma femme et moi louons une maison de tourisme rural. Dans ces conditions, personne n’est venu pendant plus d’un an. » Pour la consommation humaine, des camions-citernes se relayaient dans le centre des communes. Les habitants venaient faire la queue pour remplir bidons et bouteilles.

La solution est enfin tombée du ciel, fin mars, durant la Semaine sainte, très suivie en Andalousie. De très fortes pluies ont rechargé à 70 % le pantano de Sierra Boyera. L’eau a été déclarée potable le 22 avril. « Mais tout le monde pense que ça se reproduira, car il n’y a pas de vraies mesures d’adaptation à la nouvelle réalité climatique », avertit Miguel Aparicio, regrettant que l’Espagne continue de ne compter que sur le ciel.

À l’avenir, selon le chapitre 4 du sixième rapport du Giec, consacré au bassin méditerranéen, les sécheresses devraient devenir « plus sévères, plus fréquentes et plus longues » en cas d’émissions de gaz à effet de serre modérées. Elles s’intensifieront « fortement » si notre recours aux énergies fossiles se poursuit de manière débridée.

https://reporterre.net/

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19 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Yara ( terres de luttes)

pique nique débat contre YARA 25 mai 2024
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Pique nique débat : pour l’agroécologie et contre YARA et son monde !

 Yara, leader des engrais de synthèse continue de déverser de l’azote dans la Loire, menace d’accident à tout moment et fait subir soudainement à ses salarié.es des choix économiques faits depuis plus de 10 ans.

Derrière son mépris largement documenté sur notre territoire se cache une multinationale essentielle au modèle agricole industriel.

Son activité de producteur et négociant d’engrais, sa place dans la chaîne alimentaire industrielle, son lobbying puissant font de cette entreprise un sujet passionnant de discussion.. et une cible contre laquelle s’organiser !

Venez autour d’un pique nique échanger sur la paysannerie, le monde des engrais, le système de Yara et son scandale local !

Au programme :
Pique nique partagé
Table ronde sur les engrais dans le monde paysan
Présentation de Yara / Mise en perspective avec la campagne internationale contre Yara
Table ronde sur les pollutions et risques industriels avec des associations locales

Cette journée d’échange sera l’occasion de rencontrer les personnes et collectifs en lutte pour un autre modèle agricole sans Yara et ses engrais toxiques. Une occasion aussi de discuter de la suite de ce mouvement !

Cet événement a lieu pour la journée contre l’agrochimie, et s’organise en écho à une campagne internationale contre la multinationale prévue en mai.

Premiers signataires :

Soulèvements St-Nazaire, Union syndicale Solidaires, NPA, LFI, EELV, NDDL Poursuivre Ensemble, Extinction Rebellion St-Nazaire, Attac 44, StopBure en Retz

Pique nique débat pour l’agroécologie et contre YARA – Saint Nazaire (44)

mai 25 12h00 – 18h00

https://terresdeluttes.fr/

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18 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Radio France (La Tête au Carré)

macron

T’en veux une autre?

Radio France : la Terre au Carrée sauvée, l’écologie toujours menacée

Rétropédalage à France Inter. Après avoir annoncé la disparition de l’émission « La Terre au Carré » sous sa forme actuelle le 6 mai dernier, la direction a fini par céder.

La journaliste Camille Crosnier va récupérer sa chronique. Le répondeur, où les auditrices et auditeurs pouvaient laisser des messages, sera également préservé.

En revanche, la plupart des reportages vont disparaître. Un compromis qui soulage les équipes mais en dit long sur les attaques contre l’information écologique dans les médias du service public.

Ces annonces avaient déclenché une vague d’indignation, à la fois des salariés, du public, mais aussi d’autres journalistes. Car elles s’inscrivent dans un climat plus global délétère, avec la suspension de l’humoriste Guillaume Meurice, suspension que l’observatoire des médias Acrimed qualifie de « purge politique ».

« Le soutien massif que nous avons reçu n’y est sans doute pas pour rien. Cela nous a beaucoup touchés et surpris. Même la médiatrice de Radio France a reçu beaucoup de messages », dit à Reporterre le journaliste Mathieu Vidard, coproducteur de « La Terre au Carré ».

« On ne peut pas plaire à tout le monde »

Ces protestations avaient contraint Adèle Van Reeth, la directrice de France Inter, à se justifier sur le réseau social Linkedin : « Je voudrais rétablir ici quelques faits : la suppression de “La Terre au Carré” n’a jamais été envisagée. L’écologie fait partie des grandes causes que nous soutenons à France Inter en tant que radio publique au service de l’intérêt général et il n’a jamais été question d’y renoncer. Il suffit d’écouter l’antenne au quotidien pour s’en rendre compte. »

Lors des discussions pour élaborer la grille de programmes de la rentrée, la direction avait demandé à l’équipe de faire de l’écologie plus « narrative ». « La direction avait demandé à l’équipe de réfléchir à une autre formule pour faire évoluer l’émission. Nous étions d’accord mais en gardant tous les ingrédients qui ont fait l’identité de « La Terre au Carré ». Au sein de la radio, je sentais que nous étions parfois perçus comme une émission engagée et, dans la bouche de certains, ce n’est pas flatteur », dit Mathieu Vidard.

Dans les couloirs de la Maison de la radio, certains sujets avaient froissé des susceptibilités, notamment celui sur la dissolution des Soulèvements de la terre. « Cela avait pu créer des crispations. Mais c’est normal, avec une émission par jour, on ne peut pas plaire à tout le monde », poursuit Mathieu Vidard.

Dans l’article d’Acrimed, un journaliste explique que l’émission était devenue le bouc-émissaire des réseaux sociaux d’extrême-droite, notamment du compte medias_citoyens, qui l’accusait d’être trop militante. « Cela donne l’impression que les acteurs du changement sont partisans et pas objectifs, alors qu’ils sont soutenus par des faits scientifiques », observe Eva Morel, la cofondatrice de Quota Climat, une association qui milite pour augmenter la place de l’écologie dans le paysage médiatique.

L’excuse officielle : être moins anxiogène

L’une des raisons officielles avancées pour changer l’identité de « La Terre au Carré », c’est la lutte contre l’éco-anxiété de l’équipe, comme l’a assuré un porte parole dans Le Monde. Il était aussi question d’une orientation trop anxiogène de l’émission. Une critique étonnante car l’actualité, quel qu’en soit le thème, est bien souvent déprimante.

« Est-ce qu’on demande aux reporters de guerre de ne pas être anxiogènes ? Je ne crois pas. Dès lors, il est curieux d’exiger cela des journalistes qui traitent des questions écologiques », dit Esther Meunier, ancienne rédactrice en chef de Nowu, un média de France télévisions sur l’environnement dédié aux moins de 25 ans. Il a été fermé en décembre dernier, faisant les frais d’un arbitrage budgétaire privilégiant la couverture des Jeux olympiques au détriment des sujets environnementaux.

Nowu faisait pourtant du journalisme de solution la colonne vertébrale de son travail, et ce afin de lutter contre l’éco-anxiété. « Cela ne nous a pas empêché de sauter », soupire Esther Meunier. À l’époque, la direction avait assuré que leurs sujets allaient être repris dans tous les autres services de la rédaction et devenir plus transversaux. « La transversalité n’annule pas le besoin d’avoir des émissions spéciales consacrées à l’écologie. C’est complémentaire. Est-ce qu’on annule les émissions de sport sous prétexte qu’on en parle aussi dans les informations générales ? » s’interroge Esther Meunier.

D’autres émissions écolo toujours condamnées

Si « La Terre au Carré » a réussi à sauver les meubles, ce n’est pas le cas de l’émission « C’est bientôt demain » produite par d’Antoine Chao, qui parlait des luttes écologiques dans toute la France. Toujours à Radio France, l’émission « Planète bleu » de France Bleu, à laquelle Reporterre participait, n’a pas été reconduite. Son présentateur Benoît Prospero négocie actuellement avec la direction pour préserver une tranche horaire sur l’écologie.

France 5 arrête également « Vert de rage » qui enquêtait sur les scandales environnementaux. Son journaliste Martin Boudot n’a pas répondu aux sollicitations de Reporterre. Sur le réseau social X (ex-Twitter), il a déclaré : « Cette mobilisation contre l’arrêt de notre émission nous va droit au cœur. Je n’ai pas voulu prendre la parole malgré les sollicitations mais je le ferai bientôt, promis. »

Si les mois de mai-juin sont toujours des périodes où la grille des programmes est entièrement revue et où les journalistes doivent parfois se battre pour préserver leurs émissions, toutes ces suppressions ne peuvent pas être des coïncidences. « Cela m’inquiète de me dire que les voix qui montrent les interactions entre la science et la politique sont celles qui passent à la trappe », estime Esther Meunier, ancienne de Nowu.

« C’est une politique éditoriale délibérée », estime Anne-Sophie Novel, journaliste et formatrice des rédactions sur les enjeux écologiques. « C’est comme si on voulait que ces sujets soient abordés gentiment. Qu’il ne faut surtout pas les politiser alors qu’on est rentrés dans un rapport de force ».

Et les engagements environnementaux du service public ?

Ce tournant anti écolo est d’autant plus étonnant que les médias du service public avaient pris des engagements. Le 30 août 2022, Radio France annonçait en grand pompe un « tournant environnemental », promettant notamment de faire « de la crise climatique un axe éditorial majeur. Il se déclinera dans nos programmes et nos tranches d’information, au quotidien et dans des spéciales ». En novembre 2022, France télévisions avait aussi juré de « s’engager face à l’urgence climatique et à la crise énergétique ».

Mais les faits viennent contredire ces belles promesses. « Ils ont annoncé ce tournant environnemental et en moins de deux ans, on sent la tentation de faire virage en sens inverse », se désole Anne-Sophie Novel. Cela faisait déjà quelques mois que cette journaliste avait senti le vent tourner : « Ces derniers temps, il y avait moins de demandes de formations dans certains médias. Comme si, une fois passée la phase de communication, ils se disaient qu’ils pouvaient ralentir ».

« Le service public devrait être en pointe sur ces sujets »

« On constate que les engagements des grands médias ne sont pas suivis d’indicateurs d’évaluation. Ils sont volontaires, ce qui permet de revenir dessus dès qu’ils ne font plus partie des priorités de la direction », constate Eva Morel, la cofondatrice de Quota Climat. Cette association comptabilise le temps dédié à l’information écologique dans les médias généralistes. Selon ses derniers relevés, l’information sur l’écologie pèserait seulement 5 % du temps d’antenne de France Inter. Sur France Info, ce chiffre est monté à 10 % durant la dernière Cop sur le climat mais plafonne autour de 3 % le reste du temps.

« C’est regrettable de voir cela à un moment où la science est malmenée dans l’opinion. Alors même que le service public devrait être en pointe sur ces sujets », dit Mathieu Vidard. Mais pour la rentrée, le journaliste assure ne ressentir aucune pression et compte bien poursuivre son travail d’information sur l’écologie, tout en faisant évoluer l’émission. « Je vais continuer à inviter des scientifiques, des historiens, des militants, des gens engagés sur le terrain pour la défense de la planète et de la justice sociale. Même si parfois, cela grince un peu sur la critique de la politique gouvernementale ».

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16 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Bill Gates (Reporterre)

Bill Gates, le milliardaire qui industrialise l'agriculture mondiale

Bill Gates, le milliardaire qui industrialise l’agriculture mondiale

À coups de millions de dollars, la Fondation Bill & Melinda Gates contourne et façonne les politiques internationales en matière d’agriculture. Les grands gagnants de ce jeu antidémocratique : les agro-industriels.

Vous lisez la première partie de l’enquête « Agriculture : la mainmise de Bill Gates ». Inscrivez-vous à notre infolettre pour ne pas rater la seconde partie.

À la COP28 à Dubaï, en décembre dernier, Bill Gates a été accueilli comme une star. Le milliardaire étasunien a reçu les applaudissements des représentants des États lors d’un sommet dédié à la transformation des systèmes alimentaires, organisé le 1er décembre par la présidence émiratie. Au nom de sa fondation Bill & Melinda Gates (BMGF de son acronyme anglais), celui qui a fait sa fortune grâce à l’empire Microsoft a promis, en partenariat avec les Émirats arabes unis, une enveloppe de 200 millions de dollars (187 millions d’euros) pour l’innovation en agriculture.

Ce coup de projecteur — c’était la première fois qu’une déclaration sur l’agriculture était adoptée lors du plus grand sommet dédié au climat — illustre la place jouée par la BMGF dans le cadrage international de la question agricole. Et pour cause. Déjà dominante dans le secteur de la santé, la BMGF est devenue le plus gros investisseur à vocation philanthropique en agriculture. Ses fonds sont immenses. Depuis sa création en 2000, la fondation a reçu de Bill Gates plus de 59 milliards de dollars (55 milliards d’euros) selon Forbes. D’abord par un transfert de fonds de Microsoft puis par les fonds propres du milliardaire, qui tire également sa fortune – 128 milliards de dollars (120 milliards d’euros) début 2024 – des revenus du capital de sa société d’investissement Cascade Investment.

« Un outil pour contourner les politiques publiques »

Quatrième fortune mondiale, Bill Gates est déterminé « à construire un monde meilleur, en conformité avec [ses] idéaux », remarquait Peter Hägel, qui a participé au livre Philanthropes en démocratie (Puf/Vie des idées, 2021). Pour cela, l’« outil » de la philanthropie lui permet « de contourner, de remplacer ou de façonner les politiques publiques », selon le spécialiste de politique comparative internationale à l’université américaine de Paris. Ainsi, tout à fait légalement, Gates et les autres philanthropes — auxquels on pourrait ajouter les grands groupes agro-industriels auxquels ils sont liés — « violent le droit à l’autodétermination collective », résume le chercheur.

Un discours « à l’unisson des intérêts des géants industriels »

La fondation Gates entend résoudre les problèmes des paysans pauvres en « investissant dans l’agriculture en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud » parce que « la croissance du secteur agricole est le moyen le plus efficace de réduire la pauvreté et la faim », selon le site de la fondation. Celle-ci n’a pas donné suite à nos questions.

Cette vision productiviste est mise en pratique dès 2006 dans le programme phare Alliance pour la révolution verte en Afrique (Agra). Depuis, l’Agra est la cible de nombreuses critiques par les organisations de développement. Une étude internationale publiée en 2020 par la Fondation Rosa-Luxembourg souligne les « fausses promesses » d’un programme qui prétendait « doubler les rendements agricoles et les revenus de 30 millions de ménages de petits producteurs de denrées alimentaires d’ici 2020 ». L’étude dresse un bilan résolument négatif de l’Agra : « Les augmentations de rendement des principales cultures de base dans les années précédant l’Agra ont été aussi faibles que pendant l’Agra. Au lieu de réduire la faim de moitié, la situation dans les treize pays concernés s’est aggravée depuis le lancement de l’Agra. »

Le panel international d’experts indépendants sur l’alimentation Ipes Food analyse également dans une étude, publiée la même année avec la fondation suisse Biovision et l’Institut des études du développement britannique (IDS), l’approche technosolutionniste d’Agra pour qui « les technologies numériques, financières et biologiques modernes et les intrants externes, ainsi que le renforcement du secteur privé, sont les clés de la réussite », et de pointer que « parallèlement à la promotion des technologies modernes auprès des agriculteurs, l’Agra cherche à influencer les gouvernements nationaux pour qu’ils adaptent leurs politiques afin de soutenir l’adoption de ces technologies ».

En 2023, la BMGF a remis 200 millions de dollars au pot d’Agra, portant à près de 800 millions (756 millions d’euros) les aides versées au programme. Et de continuer à défendre les vertus de son modèle agricole dans différentes instances. « La Fondation Gates assume une activité d’influence auprès des gouvernements pour diffuser sa vision de l’agriculture. Son discours, à l’unisson des intérêts des géants industriels du secteur, se concentre sur l’augmentation de la productivité agricole, en utilisant plus d’intrants, des biotechnologies et autres nouvelles technologies », confirme Eve Fouilleux, directrice de recherche en sciences politiques au CNRS.

La politiste souligne que « ce discours domine dans de nombreuses instances de l’ONU sur le développement agricole et la sécurité alimentaire, alors que les principales explications de la faim dans le monde sont la pauvreté, le manque d’accès à la terre et les guerres, et seulement très rarement un déficit de production. »

Les conflits d’intérêts à la COP28

Cette vision univoque et productiviste du développement agricole, Marie Cosquer, d’Action contre la faim, l’a retrouvée à la COP28 : « À Dubaï, les innovations affichées dans les panels présentent des capteurs, des logiciels, des biotechnologies… Mais il n’est jamais question de l’innovation des savoirs paysans, de l’agroécologie. Et rien dans ces projets technologiques ne nous rapproche d’une solution de la faim dans le monde ! »

Preuve supplémentaire de l’importance de Gates : c’est la présidente d’Agra, Agnes Kalibata, qui a été choisie comme conseillère spéciale sur l’agriculture à la COP28. « Avec sa nomination par les Émirats arabes unis, on a tout de suite compris la couleur, autrement dit la place accordée aux industriels pour discuter de l’agriculture dans les COP », pointe Marie Cosquer. Présente à Dubaï, la responsable du plaidoyer « systèmes alimentaires et crise climatique » raconte : « Dans les panels sur l’agriculture et l’alimentation, les géants de l’agro-industrie comme Danone, Unilever ou Bayer étaient surreprésentés. Pas les organisations paysannes et les ONG de l’aide alimentaire. »

Marie Hrabanski, sociologue au Cirad, confirme. « Les évènements et les initiatives parallèles à la COP28 organisés par la présidence émiratie laissaient peu de doutes quant aux orientations privilégiées », en pointant parmi les principaux partenaires impliqués l’agrobusiness (Unilever, Nestlé ou encore PepsiCo…) et les fondations (la BMGF, la Fondation Rockefeller). « La diversité des syndicats agricoles n’était pas représentée, les ONG porteuses de l’agroécologie ont également été écartées. »

Pour la chercheuse, la déclaration sur les systèmes alimentaires est une « réussite diplomatique » (152 pays ont signé le texte), mais « celui-ci reste très flou sur les modèles agricoles à privilégier pour atteindre les objectifs climatiques : le terme d’agroécologie n’y apparaît pas ». Les accords signés à Dubaï, eux, sont clairs. Notamment l’initiative Aim for climate (AIMC) lancée par les États-Unis et les Émirats arabes unis, qui a réuni 17 milliards de dollars (15,9 milliards d’euros) à Dubaï.

L’un des pans de cette initiative, financée par la BMGF, prévoit le déploiement d’additifs dans l’alimentation du bétail et autres solutions pour réduire les émissions de méthane du secteur de l’élevage. Selon le site de la BMGF, les montants alloués à cette recherche, à la fois pour des entreprises privées et des centres de recherche, s’élèvent à plus de 25 millions de dollars. « Un exemple emblématique d’une approche fondée sur le déploiement de solutions technologiques n’impliquant aucune réflexion systémique sur le modèle agricole à promouvoir », selon Marie Hrabanski.

La chercheuse souligne par ailleurs les conflits d’intérêts à Dubaï qui ont gagné, puisque le président de la COP28, le Sultan Al Jaber, est aussi président-directeur général de la compagnie pétrolière émiratie Abu Dhabi National Oil Company (Adnoc), dont la branche Fertiglobe est la plus grande plateforme d’engrais azotés au monde.

« Les entreprises de l’agroalimentaire siègent à la table des décideurs de l’ONU »

L’ouverture des COP climat aux questions agricoles est concomitante d’un autre coup de force de l’agro-industrie et des fondations philanthropiques pour se faire une place dans les instances onusiennes sur les questions alimentaires. En 2021, le sommet des Nations Unies sur la sécurité alimentaire (UNFSS) où Agnes Kalibata, toujours elle, était la représentante spéciale sur la sécurité alimentaire, a été décrit par plusieurs analystes comme une prise en main des enjeux alimentaires par les industriels.

« L’UNFSS est née sous l’impulsion du secteur privé dans le cadre du Forum économique mondial de Davos. Sa création marginalise une autre organisation des Nations unies déjà dédiée à cette question : le Comité de la sécurité alimentaire mondiale (CSA), dit Ève Fouilleux. Il avait opéré une mue inédite parmi les organisations de l’ONU en s’ouvrant à la société civile, en particulier aux organisations paysannes, aux représentants des peuples indigènes. Le CSA s’est aussi doté d’un comité scientifique chargé justement de promouvoir la pluralité des visions, notamment pour aller au-delà du prétendu consensus que pour nourrir le monde, il faut produire plus. »

Avec l’UNFSS, exit cette ouverture à la fois à une diversité d’acteurs et à d’autres visions politiques des enjeux alimentaires. Nombre d’organisations de la société civile, de mouvements sociaux et d’universitaires spécialisés dans le domaine de l’alimentation avaient d’ailleurs choisi de boycotter le sommet de 2021. « L’UNFSS représente un moment révélateur, montrant sans équivoque que les grandes entreprises de l’agroalimentaire siègent à la table des décideurs politiques de l’ONU », commentait alors l’Ipes Food. Les crises alimentaires et les émeutes de la faim au début des années 2000 avaient ouvert le débat sur les questions agricoles, mais elles ont aussi remis l’agriculture au centre des intérêts économiques. C’est à ce moment-là que la BMGF s’est tournée vers le développement agricole. Depuis, Bill Gates est devenu le plus grand propriétaire agricole des États-Unis avec quelque 100 000 hectares répartis sur dix-sept États, selon The Land Report.

Financement de la recherche agricole

Autre levier efficace de la BMGF pour promouvoir son modèle agricole au Sud, le financement de la recherche agricole. L’étude sur les flux financiers dans la recherche agroécologique publiée en 2020 par plusieurs organisations montre qu’entre 2015 et 2018, sur les 807 millions de dollars (755 millions d’euros) investis par la BMGF dans la recherche agricole, 85 % des projets finançaient une industrialisation de l’agriculture. Seuls 3 % des projets étaient agroécologiques.

« Comme nombre de donateurs philanthropiques, la BMGF recherche des retours sur investissements rapides et tangibles et favorise donc des solutions ciblées et technologiques », pointe le rapport. Près de 5 milliards de dollars de subventions (4,7 milliards d’euros) ont été accordés par la BMGF à la recherche agricole depuis une vingtaine d’années. Et Bill Gates cherche à doubler la mise.

« La BMGF recherche des retours sur investissements rapides »

À Dubaï, il a appelé à financer à hauteur de 4 milliards de dollars (3,7 milliards d’euros) les centres de recherches agricoles internationaux réunis au sein du CGIAR (Groupe consultatif pour la recherche agricole internationale). Ces derniers travaillent sur le développement de nouvelles variétés pour les pays du Sud. La BMGF est devenue la seconde principale financeuse de ce groupe international de quinze centres implantés dans quatorze pays. Questionné sur le poids de la fondation Gates, Bruce Campbell, ex-salarié du CGIAR et aujourd’hui membre du groupe de réflexion Clim-Eat, répond à Reporterre : « Chaque financeur pousse son propre agenda. La BMGF est très intéressée par l’amélioration de la productivité grâce à de meilleures semences. Les financeurs européens, eux, ont poussé récemment l’agroécologie. »

Des experts de l’Ipes Food, dont le président est le rapporteur spécial des Nations Unies à l’extrême pauvreté et aux droits humains, Olivier De Schutter, se sont émus du rôle de la BMGF au sein du CGIAR. D’autant que celle-ci a poussé à une centralisation du pouvoir de décisions. Dans un rapport, ils dénoncent une restructuration « imposée et accompagnée de menaces de coupes budgétaires en cas de refus des centres individuels. Les gouvernements et les instituts agricoles des pays du Sud, qui sont censés être les principaux bénéficiaires du CGIAR, n’ont pas été suffisamment consultés. Les points de vue des agriculteurs, de la société civile et des chercheurs publics des pays du Sud n’ont pas été sollicités. »

Déployée au Sud pour enrichir le Nord

La défense d’une agriculture industrielle au Sud assure aussi des retours d’investissements au Nord. Plusieurs travaux montrent qu’une grande partie des fonds alloués par la BMGF revient à des groupes basés en Amérique du Nord et en Europe. Un rapport de l’ONG Grain de 2021 montre par exemple que près de la moitié des subventions agricoles de Gates vont directement à des organisations occidentales. Pour l’autre moitié, une bonne partie des financements de recherche à des organisations africaines repart vers des firmes occidentales, dans le cadre de partenariat public-privé. Par exemple, via des accords sur l’utilisation de brevets.

« Le technosolutionnisme plutôt que la remise en question de tout un système »

L’asymétrie de pouvoir en faveur d’intérêts industriels occidentaux n’est pas nouvelle dans l’histoire du développement agricole. Marie Cosquer, d’Action contre la faim, rappelle « que beaucoup de dirigeants sont séduits par les solutions technologiques. Le technosolutionisme est une porte de sortie plus facile qu’une remise en question de tout un système ».

Or, de nombreux experts des questions agricoles et alimentaires pointent l’impasse d’une agriculture techno-industrielle pour sortir les petits paysans de la pauvreté et leur permettre de s’adapter au changement climatique. Ce sera l’objet d’un deuxième article consacré au bilan de vingt ans de biotechnologies en Afrique.

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16 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Fils de Paysans ( Bon Pote )

Nicolas Legendre vignette credit Fred Beveziers
©Crédit Photographie : Nicolas Legendre, par Fred Beveziers

« Le ministère de l’Agriculture a très clairement choisi son camp : celui de l’élite agricole »

Fils de paysans bretons, Nicolas Legendre est journaliste et auteur de Silence dans les champs, prix Albert Londres 2023 aux éditions Arthaud. Son livre est le fruit de sept ans de travail durant lesquels l’auteur a recueilli près de trois cents témoignages aux quatre coins de la Bretagne.

Votre livre commence de manière poignante avec plusieurs témoignages de paysans au bord du suicide. D’après plusieurs études, on retrouve une surmortalité dans le monde agricole dans bien d’autres pays. Pourriez-vous revenir sur les raisons principales de ces suicides ?

La surmortalité par suicide au sein de la profession agricole n’est effectivement pas une spécificité française. L’aspect transnational de cette problématique est fondamental, car il bat en brèche un certain nombre de discours diffusés par les partisans du modèle agricole dominant, qui consistent à dire, en substance : si l’agriculture française a des problèmes, c’est parce qu’elle est trop encadrée, trop normée, pas assez « compétitive » vis-à-vis de celle de nos « concurrents » que sont l’Allemagne, la Pologne, le Brésil ou les Etats-Unis. Sous-entendu : dopons davantage notre agriculture et tout ira mieux ; et les paysans (ceux qui restent) vivront correctement.

Or, on constate que dans un certain nombre de ces pays « concurrents », parfois présentés comme des exemples à suivre en matière d’« efficacité » et de « compétitivité »… le mal-être agricole constitue un problème tout aussi majeur que chez nous. De même que la surmortalité par suicide.

Je pourrais évoquer l’Australie ou l’Inde, mais prenons le cas des USA. Là-bas, selon une étude publiée en 2017, la population agricole était la plus concernée par le suicide. Entre 1992 et 2010, selon cette même étude, le taux de mortalité par suicide aux USA était 3,5 fois plus important dans le monde agricole que dans le reste de la population.

Concernant les causes : parmi les pays où des études ont été menées, les phénomènes récurrents sont la transformation brutale du monde rural, la faiblesse des revenus, les turbulences liées aux politiques de libre-échange, le poids de l’endettement, le regard porté par la « société » et l’utilisation de certains pesticides de synthèse qui « favoriserait l’apparition de symptômes dépressifs, de troubles de reproduction et de problèmes génotoxiques » (je reprends les termes d’un rapport sénatorial français).

Des milliers d’agriculteurs croulent sous les dettes, et n’ont tout simplement pas le choix : soit ils continuent à être le plus productif possible, soit ils tombent en faillite. Un modèle encouragé par les banques, l’Etat, les coopératives… Comment agir sur ce problème de façon systémique ?

Ce système est, d’une part, le fruit d’un processus de long terme engagé avec l’avènement de la société industrielle à partir du XIXe siècle (on pourrait remonter plus loin, mais cela nécessiterait trop de digressions !). C’est la quintessence d’une conception très individualiste et « compétitive » de l’agriculture (et de la société dans son ensemble), largement inspirée par des agronomes et économistes anglo-saxons. Il est également né d’un alignement de planètes exceptionnel apparu durant la seconde moitié du XXe siècle, après la Seconde Guerre mondiale. On rêve alors en grand. On dessine des horizons. Les Trente Glorieuses, la modernisation des campagnes, le consumérisme, l’exode rural et l’évolution des mœurs changent tout, ou presque. Dans un élan commun, l’Etat, les institutions européennes, les collectivités locales, la formation agricole, la recherche agronomique, la FNSEA, des chefs d’entreprise, des paysans, des banques (une en particulier, le Crédit agricole), mais aussi, dans une certaine mesure, l’Eglise (via la Jeunesse agricole catholique) vont tirer dans le même sens : celui du big-bang agro-industriel.

Soixante ans plus tard, ce système est dans une impasse humaine, économique, sociale et environnementale. L’ampleur des problèmes et des défis à relever (eu égard notamment aux enjeux climatiques, alimentaires, de justice sociale et de biodiversité) implique non pas des transitions, mais des transformations. Or je ne vois pas comment transformer ce système sans recourir, à nouveau, à un alignement de planètes… Il serait injuste et probablement inefficace de faire peser le poids du changement sur les épaules des seuls paysans. Ou sur celles des seuls citoyens-consommateurs. Cela reviendrait à changer certains joueurs, mais pas les règles du jeu, et encore moins le jeu…

Quelle blague ! Qu’est-ce qui, aujourd’hui, définit la nature du jeu et ses règles ? Ce sont les traités et accords internationaux, ainsi que les orientations politiques et économiques nationales – globalement alignées sur le modèle dominant, à savoir le productivisme agro-industriel, l’hyperconcurrence mondialisée faussée et administrée (à grand renfort de subventions et de normes), la mécanisation et la robotisation pensées comme des fins en soi, l’agrandissement des fermes, l’endettement, la financiarisation, la spécialisation des exploitations et la standardisation des productions et des habitudes alimentaires.

Ces règles et ce jeu sont hyperfavorables aux acteurs privés les plus puissants, qui contribuent largement à la définition des règles en question… et qui déploient une énergie prodigieuse pour que rien ne change. Problème : le contexte, en ce début de siècle, nous impose de changer ! D’où le nécessaire alignement de planètes, qui pourrait, par exemple, impliquer des Etats, des institutions supranationales, certains grands acteurs privés, mais aussi (et cela est plutôt nouveau par rapport à l’après-guerre), la société civile, via des mouvements citoyens et des ONG. Bien entendu, à l’heure actuelle, le compte n’y est pas. Absolument pas. Et je suis bien incapable de dire s’il y sera demain, ou dans trente ans. Ce que je sais, en revanche, c’est que l’Histoire nous surprend, parfois.

Vous dites que des ténors du parti socialiste avaient déjà alerté sur tous les problèmes rencontrés actuellement avec l’agriculture intensive en Bretagne dès 1981…. A-t-on perdu 40 ans ?

Oui. Et ces ténors l’ont écrit noir sur blanc, dans une publication du parti. Impasses économiques, sociales, environnementales…. Tout ou presque était sur la table. Nous avons effectivement, d’une certaine façon, perdu 40 ans. On a même, via certaines orientations nationales ou européennes, accentué les problèmes… tout en tâchant de faire évoluer le modèle, notamment pour atténuer ses impacts environnementaux. En résumé : on a créé une usine à gaz de règlements, de normes, d’exceptions, de compromissions, de duplicité aussi.

Bien entendu, il aurait été extrêmement difficile de changer la donne dans les années 1980. Etait-ce même possible ? Je ne sais pas. Les personnalités politiques qui ont caressé cette idée se sont cassé les dents. D’autres ont passé leur chemin. Il faut dire que certains acteurs, notamment des lobbies agro-industriels, ont tout fait pour rendre le changement impossible, ou pour donner l’impression qu’il était impossible.

Pour une personne qui découvre le sujet, pourriez-vous expliquer ce qu’est la FNSEA, son rôle et son pouvoir en France ?

La FNSEA est issue des vieilles structures agrariennes et corporatistes qui « encadraient » le monde rural avant la Seconde Guerre mondiale (et qui ont largement soutenu Pétain, soit dit en passant). Elle s’est imposée durant les Trente Glorieuses comme l’interlocuteur unique de l’Etat en matière d’agriculture. Aucun autre syndicat agricole n’est reconnu par l’Etat, en France, avant les années 1980. Elle a contribué au façonnement d’un système unique en Europe, et plutôt baroque : la cogestion.

La cogestion désigne le fait que le gouvernement définit les orientations agricoles de la Nation en collaboration étroite avec le syndicat majoritaire. Cela a probablement permis une certaine « efficacité » (quoique). Mais cela pose un problème majeur : que se passe-t-il si ledit syndicat est dominé par une « élite » économique qui s’évertue à défendre en priorité ses intérêts tout en prétendant défendre ceux de la « base » et en instrumentalisant les colères de cette dernière ? Suivez mon regard.

Voilà donc ce qui se passe : la politique agricole d’un pays entier (en l‘occurrence la première puissance agricole d’Europe) est très largement orientée non pas en fonction de l’intérêt général, mais en fonction d’intérêts particuliers. Ceux de l’élite agricole, en l’occurrence. Notons qu’une partie de cette élite, via certaines coopératives, mais aussi via des lobbies ou groupes d’intérêts européens, est étroitement liée, par ailleurs, aux mastodontes de l’agrobusiness : semenciers, fabricants de pesticides et d’engrais de synthèse…

Au fil des ans, la FNSEA a consolidé son pouvoir et son hégémonie. On peut dire (et les résultats des votes aux élections professionnelles tendent à le montrer), que sa puissance s’effrite depuis quelques années, mais elle demeure néanmoins colossale. C’est lié aux postes et mandats en tous genres occupés par certains de ses membres dans des coopératives, des banques, des institutions locales… C’est lié enfin au fait qu’elle constitue un extraordinaire « outil » du quotidien pour beaucoup de paysans, ainsi qu’un important réseau de solidarité. Du fait de ses moyens et de son influence, elle est en mesure d’accompagner ses adhérents dans une multitude de démarches administratives, financières, foncières… C’est tout sauf anodin.

Le Centre National des Jeunes Agriculteurs CNJA, devenu les Jeunes Agriculteurs (JA), semble avoir évolué pour aujourd’hui suivre les décisions de la FNSEA. Même question que pour la FNSEA : quel est le pouvoir des JA ?

Les Jeunes agriculteurs sont, de nos jours, l’antichambre de la FNSEA. A quelques nuances près (notamment en ce qui concerne la question de l’accès au foncier), ses positions sont identiques à celles des dirigeants de la FNSEA. Ils siègent d’ailleurs conjointement dans les chambres d’agriculture.

Omerta, pressions, mafia… des mots très forts sont employés dans votre livre. Considérez-vous que l’agro industrie en Bretagne soit un système mafieux ?

Non. Bien que beaucoup de mes interlocuteurs n’hésitent pas, eux, à utiliser le mot « mafia » ! Mais je considère que ce terme est imprécis et inexact. Et je renvoie toujours, à ce sujet, au travail du sociologue Ali Romdhani, qui parle d’« ordre social breton ». Cela désigne une alliance parfaitement informelle de personnes et d’entités qui n’ont pas toujours les mêmes intérêts (et qui peuvent aussi se livrer à des luttes de pouvoir), mais qui ont toutes globalement intérêt à ce que le modèle agricole et alimentaire dominant perdure. Elles vont, pour ce faire, utiliser divers leviers : influence, lobbying, participation aux instances décisionnelles, chantage à l’emploi… Voilà pour l’aspect « légal ».

Mon enquête tend à montrer que d’aucuns utilisent aussi, dans certaines circonstances, des méthodes beaucoup moins licites : pressions, menaces, intimidations, entraves pour l’accès aux financements ou aux terres, voire sabotage. Pour reprendre les mots d’Ali Romdhani, la force de cette organisation informelle s’exerce par « l’impunité, l’exclusion, le déni, la pression sociale et la censure ». L’enjeu n’est « pas nécessairement de faire taire les voix discordantes, mais de produire l’autocensure chez la majorité ». Il me semble que ce « dispositif » destiné à produire l’autocensure fonctionne diablement bien ! Ou, du moins, qu’il a diablement bien fonctionné. Car les choses changent – un peu.

Dans les médias, le gouvernement et la FNSEA prônent la “souveraineté alimentaire”, mais il n’est jamais rappelé qu’elle défend un modèle d’agriculture en profonde opposition avec ce concept…

La façon dont certains acteurs, dont la FNSEA, ont instrumentalisé depuis quelques années la notion de souveraineté alimentaire constitue, pour moi, un coup de maître. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une manipulation complètement volontaire, mais peu importe : c’est du grand art, de la haute voltige communicationnelle !

Le concept de souveraineté alimentaire a été théorisé dans les années 1990 par l’ONG altermondialiste Via Campesina. D’un point de vue idéologique, Via Campesina se situe bien entendu à l’opposé de la FNSEA. La souveraineté alimentaire désigne la possibilité et le droit, pour un peuple, de choisir les modalités de sa production agricole et de les mettre en œuvre de façon durable et souveraine, sans intenter à la souveraineté alimentaire du peuple d’à-côté. Cela implique une justice sociale forte et un certain équilibre dans les échanges commerciaux. La souveraineté alimentaire ne signifie donc pas la même chose que la sécurité alimentaire, ni que l’autosuffisance alimentaire, encore moins que la « puissance agricole ». Ce sont des concepts très différents, bien que liés.

Or, en 2020, à la faveur du Covid, la FNSEA, les Jeunes agriculteurs, la Confédération nationale de la mutualité, de la coopération et du crédit agricoles, la Coopération agricole, la Fédération nationale du Crédit agricole, l’assureur Groupama, la Mutualité sociale agricole et l’Assemblée permanente des chambres d’agriculture (en clair, les principaux acteurs de la cogestion agricole à la française) ont publié une tribune dans L’Opinion pour appeler à « reconquérir notre capacité productive » et à « rebâtir une souveraineté alimentaire ».

Cela faisait suite à des prises de position de parlementaires de droite qui déploraient un « déclin » de la capacité productive de la « ferme France ». En cause : une érosion de la production dans certaines filières, ainsi que l’augmentation des importations. La FNSEA et ses « alliés », de façon très opportuniste, ont sauté sur l’occasion pour réclamer un sursaut. Une sorte de réarmement, pour utiliser un terme à la mode. La FNSEA n’a fait que réactualiser une de ses vieilles rengaines : il faut « libérer les énergies », donc assouplir les règles qui encadrent l’agriculture, pour « retrouver de la compétitivité ». Sans quoi nous perdrions notre « souveraineté alimentaire ». Le spectre de la dépendance et/ou de la famine n’est jamais loin…

Mais voilà : FNSEA et consorts ont (sciemment ou pas) oublié de dire plusieurs choses importantes. D’abord, s’il y a bien une érosion de la production dans certaines filières, celle-ci est relative, et la France demeure l’une des plus importantes puissances agricoles au monde, avec des filières très compétitives sur certains marchés. S’il y a effectivement une augmentation de certaines importations, nous exportons également beaucoup : du vin, des céréales, des animaux vivants… On ne peut pas à la fois vanter les mérites du libre marché et, en même temps, déplorer que ceux-là même qui achètent certaines de nos denrées… parviennent à nous en vendre.

Pourquoi, enfin, y a-t-il une érosion de la production dans certaines filières, en France ? Du fait entre autres d’une stagnation des rendements depuis la fin des années 1990 – mais il faut dire que les rendements avaient été multipliés par deux depuis les années 1960, à grand renfort de chimie de synthèse ! Or, les arbres ne montent pas au ciel… et certains de nos sols sont désormais épuisés, fatigués, du fait, précisément, des modes de culture qui ont permis ces augmentations de rendement.

Dans le même temps, nos nouveaux concurrents, comme le Brésil, se sont mis à faire, à retardement, ce nous avons fait ici. Leurs rendements augmentent de façon spectaculaire. Ce qui n’est pas sans conséquence et ne durera peut-être pas éternellement, mais c’est un autre sujet. Ces pays deviennent donc « compétitifs », eux aussi ! Et pas qu’un peu. Il n’y a qu’à voir la surface agricole du Brésil… On pourrait évoquer également la diminution du nombre d’agriculteurs. Mais qui a voulu et organisé ce « plan social » ? La FNSEA, notamment. On pourrait évoquer le poids indéniable des normes et l’importance des cotisations sociales, bien moindre chez certains « concurrents ». Faut-il pour autant, afin de prendre à part à une « compétition » mondiale délétère, sacrifier nos acquis sociaux et environnementaux ? Chacun jugera.

Enfin, je n’ai pas beaucoup entendu les nouveaux chantres de la « souveraineté alimentaire » s’interroger sur la « souveraineté » réelle du modèle agricole qu’ils prônent. Car les clés de voûte du modèle en question sont les engrais et pesticides de synthèse, les machines, ainsi que l’alimentation animale importée. Or, sans énergies fossiles (notamment le gaz russe…), pas d’engrais azotés de synthèse. Sans pétrole (saoudien ou autre), pas de pesticides de synthèse. Sans soja brésilien, pas d’élevage hors-sol dans la configuration actuelle. Sans équipementiers américains ou allemands (John Deere, Case IH, Claas, Fendt…), pas de machines toujours plus grosses et perfectionnées, susceptibles de remplacer l’humain dans des fermes toujours plus grandes. C’est ça, la souveraineté ? Bien sûr que non. C’est le capitalisme mondialisé, ni plus ni moins.

Malgré cela, beaucoup de gens, parmi lesquels des journalistes et des décideurs, sont tombés dans le panneau. Ils ont gobé la mouche et répété à l’envi qu’il nous fallait « reconquérir notre souveraineté alimentaire »… sans même savoir ce que ce concept signifie. Notons que le ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation a été rebaptisé, en 2022, ministère de l’Agriculture et de la Souveraineté alimentaire…

ll est précisé dans votre livre que l’Etat aurait fait preuve de « légèretés » vis-à-vis des acteurs de l’agro industrie depuis les années 1960. Comment espérer que cela change après 60 ans de statu quo ?

Force est de constater que, depuis environ la moitié du premier quinquennat d’Emmanuel Macron, la cogestion est repartie de plus belle. Et que le ministère de l’agriculture, aujourd’hui, a très clairement choisi son camp (sans le dire) : celui de l’élite agricole, celui des winners libéraux-compétitifs, celui de la guerre économique mondiale, celui de la sainte trinité marché-croissance-technologie. Je ne saurais dire s’il s’agit d’une stratégie réfléchie ou d’une sorte de court-termisme « pragmatique » dans un contexte chaotique. Ou bien un peu des deux.

Comment cela pourrait-il évoluer ? A ce stade, il me semble que seules des évolutions géopolitiques majeures, à l’échelle mondiale, et/ou des chocs environnementaux plus violents encore que ceux que nous vivons actuellement et/ou une mobilisation citoyenne d’une ampleur jamais vue, à l’échelle européenne, pourraient changer la donne.

Vous évoquez Demeter (une cellule nationale pour lutter contre l’agribashing et les intrusions dans les exploitations agricoles, selon le gouvernement), qui aurait permis d’intimider des militants environnementalistes… Pour dire les choses autrement : l’Etat ne recule devant rien pour protéger l’agro industrie ?

Disons qu’à ma connaissance, rarement un gouvernement n’avait aussi ostensiblement mobilisé les moyens à sa disposition pour décourager, surveiller, pointer du doigt, voire criminaliser, des citoyens opposés au modèle agricole dominant. Il faut dire que l’heure est grave pour l’agro-industrie : avec les dérèglements climatiques, l’effondrement du vivant, les scandales sanitaires et la multiplication des enquêtes de journalistes et d’ONG sur ses « méthodes », jamais elle n’avait été autant fragilisée.

Ceci dit, il est important de préciser que cette « ambiance générale » a des conséquences très fâcheuses, sur le terrain, pour des paysans qui font simplement leur boulot comme ils ont le droit de le faire. Certains se font insulter par un voisin alors qu’ils épandent des pesticides ou du lisier… Mais quoi, il faudrait laisser le lisier dans la fosse et attendre que ça déborde ? La création de la cellule Demeter s’inscrit aussi dans ce contexte.

Cela témoigne d’une chose importante, selon moi : la séparation des mondes urbains et ruraux, l’industrialisation de l’agriculture et des paysages ruraux, les pollutions récurrentes liées aux pratiques agricoles, ont nourri des crispations majeures. Certains, dans la campagne, sont à bout de nerfs. Qu’ils soient paysans ou non-paysans. D’un côté, on a le gars qui a grandi au village, qui connaît chaque chemin, chaque vieil arbre, et qui vit comme un déchirement, au plus profond de ses tripes, la disparition des insectes et l’arrachage des haies. De l’autre, on a le paysan qui fait tout « au mieux », dans les cadres établis, qui travaille dur et se fait traiter de pollueur à la télé. C’est extrêmement toxique. Ce système produit ça, aussi : de la frustration, de la colère, de la rancœur, de la haine.

Après un mois de janvier et février plutôt agités, les mobilisations des agriculteurs ne semblent plus d’actualité. Comment analysez-vous ce qu’il s’est passé ?

Rien de nouveau sous le soleil… ou presque. Ce type de mobilisation, partie de la base et partiellement récupérée par l’« élite » agricole, surgit à intervalles irréguliers depuis les années 1960. Je note quelques particularités cependant. D’abord le caractère européen de la chose. Etonnamment, ceux-là mêmes que l’on présente parfois comme des « concurrents » à « rattraper »… ont également exprimé leur colère dans la rue ! Je pense aux Allemands ou aux Polonais. Bon sang, pourquoi seraient-ils en colère alors qu’ils sont hyper compétitifs ? A cause des écolos, des bobos, des urbains, des journalistes, des fonctionnaires qui les harcèlent ? Ou à cause du fait que le « jeu » et les « règles » actuellement en vigueur, hérités notamment de la dérégulation accrue actée par la réforme de la politique agricole commune de 1992 et par les accords de Marrakech deux ans plus tard, les ont placés dans une situation économique intenable ? Ou encore à cause du fait que l’agrandissement perpétuel des fermes, allant de pair avec un endettement toujours plus lourd, les oblige à évoluer en permanence au bord du gouffre de la faillite et de l’usure physique et mentale ?

Autre particularité : la montée en puissance de la Coordination rurale, syndicat minoritaire classé à droite, assez peu porté sur l’écologie mais très engagé sur les questions de souveraineté et de protection des producteurs. Cela témoigne de mouvements tectoniques plus globaux. Ça fait écho à la montée du Rassemblement national et, surtout, à l’avènement récent, aux Pays-Bas, du Mouvement agriculteur-citoyen, un parti d’obédience agrarienne, populiste, conservateur et eurosceptique, qui a grandement bénéficié de la colère d’une partie des agriculteurs suite au projet du gouvernement de réduire les cheptels afin de limiter les émissions de CO2 et les excédents d’azote. L’empressement du gouvernement français à éteindre le feu, cet hiver, doit aussi être lu à l’aune de ces paramètres, selon moi.

Il est frappant de voir à quel point, notamment sur les réseaux sociaux, les agriculteurs ou certains agriculteurs détestent les « écolos ». Voyez-vous des pistes de ‘réconciliation’ possible ?

La fâcherie est effectivement profonde. Chez certains, c’est viscéral. Mais comment aimer ceux qui, à vos yeux, veulent la fin de ce que vous faites, donc, puisqu’il est question d’agriculture, de ce que vous êtes ? Comment aimer ceux que certains de vos pairs désignent comme étant les responsables de vos maux ? A court terme, la réconciliation me semble impossible. Trop d’inimitiés, trop d’incompréhensions, trop de manipulations, trop de détestations…

A vrai dire, je ne vois qu’un « scénario » de réconciliation possible – et il paraît parfaitement utopique à ce stade : une montée en puissance, au sein de la FNSEA, d’un courant « alternatif » en faveur d’une transformation agroécologique profonde, défendu par des hommes et femmes « de la maison » mais en rupture avec la politique de l’« élite », porteurs d’une approche technique renouvelée et validée par les instituts de recherche, qui parviendraient à prendre le pouvoir à la faveur d’un contexte favorable, et qui diffuserait de nouvelles représentations ainsi que de nouveaux récits, en phase avec l’arrivée aux manettes d’une nouvelle génération – les boomers finiront bien par lâcher le guidon. C’est inimaginable en 2024. Cela le sera peut-être moins en 2034 ou en 2044, quand le niveau de la mer aura monté…

Dernière question plus personnelle : comment on se sent après avoir travaillé un tel sujet pendant 7 ans ?

Rincé !

16/05/2024

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15 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Forêts (Reporterre)

Les forêts françaises ne sauveront pas le climat

Les forêts françaises ne sauveront pas le climat

Les forêts se meurent, et avec elles leur potentiel de captation du CO2. L’objectif de neutralité carbone en 2050 pourrait même l’annuler, selon une récente étude.

Les forêts françaises sont des alliées décisives dans la lutte contre le changement climatique grâce aux capacités de captation du CO2 par les arbres. Mais leur dégradation réduit gravement ce pouvoir de puits de carbone et pourrait même quasiment l’annuler d’ici 2050. C’est la conclusion d’une étude réalisée par l’Institut national de l’information géographique et forestière (IGN) et l’Institut technologique FCBA (forêt, cellulose, bois, construction, ameublement), rendue publique le 13 mai.

Dans le pire des scénarios, selon l’étude, la croissance des forêts pourrait diminuer de 25 % d’ici 2050 par rapport à aujourd’hui, et la mortalité des arbres croître de 77 % dans le même temps. Un scénario « pessimiste », mais d’autant plus plausible puisqu’il ne fait que prolonger les tendances actuelles : entre 2013 et 2021, l’IGN observait déjà une hausse de 80 % de la mortalité des arbres et une baisse d’un tiers en dix ans de la capacité des forêts de France à capter et stocker le carbone.

Le principal facteur de ce dépérissement, soulignent l’IGN et le FCBA, est le changement climatique lui-même. Les pics de chaleur et les sécheresses ralentissent la croissance des arbres et les affaiblissent, accentuant également leur taux de mortalité. Un second facteur qui réduit le puits de carbone des forêts concerne les coupes d’arbres réalisées pour nos différents besoins en bois. Ces récoltes sont fortement en hausse dans plusieurs scénarios de l’étude, mais leur effet est particulièrement ambivalent.

Le problème du bois énergie

L’étude évoque, en effet, trois manières de stocker du carbone pour l’ensemble de la filière « forêt-bois ». Premier levier pour atténuer le changement climatique : séquestrer le carbone dans l’écosystème, c’est-à-dire laisser croître la forêt. Les deux autres leviers impliquent à l’inverse de couper de plus en plus d’arbres : d’une part pour stocker du carbone dans les « produits bois » (charpentes, meubles en bois, etc.), d’autre part pour utiliser le bois comme énergie de « substitution », à la place d’énergies fossiles, et ainsi éviter les émissions de carbone associées.

Ainsi, selon l’étude, même si la forêt perd de ses capacités de puits de carbone, cela pourrait être compensé par la hausse des usages du bois. La filière « forêt-bois » dans son ensemble garderait ses vertus climatiques. Le Secrétariat général à la planification écologique mise sur une hausse des besoins en produits bois et en bois énergie de 30 % d’ici 2030, selon le média Contexte.

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L’usage trop massif du bois énergie augmente nos émissions de carbone à court terme. Pxhere/CC0

Cette équivalence entre forêt et autres usages du bois est cependant loin de faire l’unanimité. « Même les produits bois de meilleure qualité, comme les charpentes, finissent par relâcher leur carbone dans l’atmosphère, en moyenne au bout de cinquante ans, explique Xavier Morin, chercheur en écologie forestière au Centre d’écologie fonctionnelle et évolutive de Montpellier (Cefe-CNRS) et cofondateur de l’association Canopée. Quant au bois énergie, on suppose qu’il s’agit de carbone renouvelable car les arbres qu’on brûle repousseront. Mais cela prend des décennies. Le bois énergie peut faire partie des solutions, mais le recours trop massif à cette filière qui est envisagé actuellement augmente, à court terme, nos émissions de carbone. »

Sans compter que les replantations d’arbres sont loin de tenir leurs promesses et subissent de très forts taux d’échec. Sur l’année 2022, 38 % des replantations ont échoué, soit la pire année depuis 2007 selon le ministère de l’Agriculture. « Les plantations sont souvent monospé-cifiques, ce qui les rend plus vulnérables aux aléas climatiques et aux ravageurs. Et elles font souvent suite à des coupes rases réalisées avec de grosses machines qui tassent le sol et nuisent à sa biodiversité, même si l’effet sur le stockage du carbone du sol est très dur à évaluer », ajoute Xavier Morin.

La forêt, une « variable d’ajustement »

L’évolution du changement climatique ainsi que de nos politiques de gestion des forêts sont impossibles à prévoir avec certitude, ce qui rend l’évaluation du futur de ces puits de carbone elle-même très incertaine. En cumulant stockage du carbone dans les forêts et le bois de substitution énergétique, l’étude de l’IGN évoque une fourchette pour 2050 allant de 70 millions de tonnes d’équivalent de CO2 par an (MtCO2/an) retirées de l’atmosphère, à seulement 5 MtCO2/an.

L’éventail est large, mais pourrait d’autant plus basculer du côté pessimiste que certains risques n’ont pas été pris en compte dans l’étude. « L’éventuelle survenue d’aléas encore plus extrêmes ou cumulés entre eux (tempêtes, mégafeux, ravageurs, etc.) […] induirait des conséquences encore plus lourdes sur le stockage du carbone », peut-on y lire.

Or, pour atteindre son objectif de neutralité carbone en 2050, la France mise énormément sur le puits de carbone que constituent ses forêts. Dans sa stratégie nationale bas carbone révisée (SNBC2), le gouvernement table sur -35 MtCO2/an liés aux forêts et -20 MtCO2/an grâce aux produits bois. Un bilan bien plus optimiste que les 5 MtCO2/an qui font partie des possibles. En décembre 2023, le cabinet Carbone 4 évaluait quant à lui le puits de carbone forestier à 12 MtCO2/an, en moyenne sur 2020-2050, soulignant que le chiffre de la SNBC2 était « clairement [...] trop ambitieux ».

« La forêt est utilisée comme variable d’ajustement depuis la première SNBC. Il y a toujours la tentation d’augmenter les prévisions sur ce puits pour atteindre nos objectifs », déplore Xavier Morin.

La SNBC3, attendue courant 2024, devrait au moins en partie corriger le tir, la chute du puits forestier faisant l’objet d’un constat partagé au sein de plusieurs ministères. En attendant, l’étude de l’IGN et du FCBA liste plusieurs pistes pour améliorer le puits de carbone forestier. Notamment en investissant dans des usages de longue durée de vie et en améliorant le recyclage et la réutilisation, pour limiter les besoins en prélèvement en bois. Mais aussi en protégeant la vitalité des forêts, en changeant les pratiques sylvicoles, et en « ajustant la récolte à l’état des peuplements ».

« Stabiliser le puits de carbone de nos forêts n’est pas impossible, assure Xavier Morin. La France a beaucoup de forêts et elles sont jeunes. Et si on laisse vieillir les forêts et les arbres, ils stockent plus de carbone. En se concentrant moins sur les résineux et en redynamisant la filière de feuillus, en évitant les coupes rases et en se donnant les moyens de faire de la sylviculture fine, on peut concilier économie forestière et écologie. »

Vincent Lucchese 15 mai 2024

Lire aussi :

Sécheresses, incendies… Les forêts pourraient moins absorber le carbone

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13 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Tourbe (Reporterre)

Tourbe (Reporterre) dans Ecologie & climat landscape-nature-wilderness-mountain-meadow-lake-457983-pxhere_com_1_

L’exploitation des tourbières entraîne le rejet dans l’atmosphère du CO2 qui y est stocké. Pxhere/ CC / Oliver Clarke

Le saviez-vous ? Le terreau détruit les tourbières

La tourbe est un ingrédient central dans les terreaux. Une matière précieuse, qui ne devrait pas être exploitée. Des alternatives existent, mais elles restent minoritaires et leur efficacité est sujette à débat.

Avez-vous déjà regardé de près la composition des sacs de terreau que vous achetez en jardinerie ou au supermarché ? Vous y verrez très souvent figurer la mention « tourbe blonde », « tourbe brune » ou encore « tourbes de sphaigne ». Les producteurs de terreaux apprécient la tourbe pour sa grande capacité à retenir l’eau et à la restituer progressivement aux plantes, un atout qui permet de limiter les arrosages. Autre avantage : c’est une matière organique stable, qui ne se dégrade pas rapidement.

Depuis quelques années, l’extraction de cette matière, issue de la décomposition de végétaux, est pointée du doigt : non seulement elle détériore les tourbières, zones humides à l’écosystème fragile, mais elle entraîne aussi la libération en fortes quantités du CO₂ qui y est stocké depuis des millénaires.

« Pour récupérer la tourbe, il faut drainer la tourbière, ce qui perturbe complètement l’équilibre du milieu, explique Naomi Le Boursicot, assistante de programmes au Pôle-relais tourbièresde la Fédération des conservatoires naturels. La tourbière ne peut plus produire. Le carbone qui était stocké dans cette matière va s’évacuer très rapidement. Or, la tourbe n’est pas une matière renouvelable à l’échelle humaine. Elle ne prend qu’un millimètre par an, parfois moins. »

« La tourbe est un produit que les consommateurs ne connaissent pas »

Reste à trouver du terreau sans tourbe. Pour cela, il faut scruter les étiquettes. La mention des différents composants doit être affichée. « Une majorité des terreaux actuellement vendus comportent toujours une forte proportion de tourbe, déplore Naomi Le Boursicot. Quand les gens cherchent un terreau sans tourbe, souvent, ils ont des difficultés à en trouver, ou bien ils doivent se contenter d’une seule référence. »

Le Pôle-relais tourbières a publié en 2019 une liste de produits sans tourbe. Elle est toujours disponible, mais les produits référencés peuvent ne plus être disponibles ou avoir changé de composition. Une mise à jour devrait être réalisée en cours d’année.

Florentaise, le leader du terreau en France, propose plus d’une quarantaine de références sans tourbe. « Il ne suffit pas de proposer des produits sans tourbe, constate Éric Beaudet, directeur général de la société. Il faut une réceptivité de la part du client et du distributeur. Or peu de distributeurs ont pris conscience du problème. Il y a encore trois ou quatre ans, cette question ne préoccupait personne. Quand on dit qu’il faut réduire le plastique, c’est simple, tout le monde comprend pourquoi. Mais la tourbe est un produit que les consommateurs ne connaissent pas. Il faut une part de pédagogie. »

Fibres de bois et écorces de résineux

Pour remplacer la tourbe, des alternatives existent. Florentaise s’est, par exemple, tourné vers les fibres de bois, qui ont l’avantage d’être stables et de permettre une bonne aération. Mais elles retiennent moins l’eau que la tourbe. Le producteur les combine donc avec des écorces de résineux. « En 2015, nous avons breveté un nouveau produit à partir d’écorces qui sont transformées mécaniquement afin d’en modifier la porosité. Cela leur confère une capacité de rétention de l’eau équivalente à celle de la tourbe », assure Éric Beaudet.

D’autres fabricants de terreaux ont recours à la fibre de coco. « Mais faire venir cette matière d’Inde ou du Sri Lanka ne serait pas le plus judicieux !, explique le responsable de Florentaise. Nous n’en utilisons donc pas en France, seulement pour nos activités en Chine. »

Parmi les nombreuses marques de terreaux, l’Ecolabel européen peut permettre de se repérer. Il n’est en effet pas accessible pour les produits qui utilisent de la tourbe. « Mais il ne fixe pas de critères d’efficacité », souligne Éric Beaudet, dont plusieurs produits bénéficient de ce label.

Des alternatives pas toujours convaincantes

Or les résultats des terreaux sans tourbe ne sont pas toujours à la hauteur des attentes des jardiniers, professionnels ou amateurs. Dans un test, Terre Vivante constatait en 2021 que « les résultats des terreaux totalement sans tourbe ne sont pas encore au niveau de ceux qui en contiennent. […] Néanmoins, certains fabricants ont beaucoup progressé sur la qualité des fibres de remplacement et leurs terreaux, où la tourbe est devenue minoritaire, obtiennent des résultats aussi bons que les meilleurs terreaux à base de tourbe ».

Dans un test plus récent, mené en 2023 par 60 Millions de consommateurs, les pétunias en pot se sont révélés moins beaux avec les terreaux sans tourbe. « Les quatre terreaux sans tourbe de notre échantillon figurent parmi les six dans lesquels les pétunias poussent mal ou très mal. Cela ne démontre pas un lien de cause à effet. Mais peut-être les terreaux grand public sans tourbe ne sont-ils pas encore tout à fait au point pour la culture de plantes en pots ou en jardinière ? », s’interrogeait alors le magazine.

Pour Claude Gramont, président du fabricant Agriver, la réponse est oui. Rien ne remplace la tourbe, à ses yeux, même si sa société développe depuis cinq ans des produits qui n’en contiennent pas. « Si on veut avoir de bons résultats agronomiques pour les semis, le rempotage ou les plantes en pot, on est obligé de mettre de la tourbe. Les produits sans tourbe ne sont pas aussi performants », assure celui qui commercialise terreaux et amendements bio sous la marque Tonusol depuis près de quarante ans. « Je souhaite qu’un consommateur qui achète mon terreau pour ses semis obtienne de bons résultats, qu’il ne soit pas déçu. »

Une chose est sûre : avec ou sans tourbe, pour qu’un terreau soit digne de ce nom, il doit avoir a minima un bon taux de rétention. « C’est le premier indicateur à regarder pour se faire une idée, conseille Éric Beaudet, de Florentaise. S’il affiche 450 ou 500 millilitres d’eau par litre de terreau, c’est faible. Ce terreau nécessitera d’être beaucoup arrosé. À partir de 600 ml/l, on sait qu’on a un terreau qui retient bien l’eau. »

Bien sûr, d’autres facteurs entrent en jeu. À chacun de tester et de se faire sa propre idée. Pour les plus ambitieux, il est possible de se passer de terreaux industriels et de faire son propre mélange. Le jardin botanique de Neuchâtel (Suisse) propose quelques recettes.


La tourbière de Baupte en voie de réhabilitation

« En France, il n’existe qu’une petite dizaine de sites d’extraction », dit Naomi Le Boursicot, du Pôle-relais tourbières. Le plus important se situe dans la Manche, à Baupte. La société Florentaise, qui l’exploite depuis 2015, va cesser de le faire à la fin de 2026. « Cette tourbière est en phase de réhabilitation, explique Eric Beaudet, son directeur. Nous faisons remonter progressivement le niveau de l’eau, de façon à ce que les espèces de la faune et de la flore puissent réinvestir petit à petit le milieu. » Conséquence : plus d’une cinquantaine d’agriculteurs pourraient être concernés par la remise en eau qui immergerait une partie de leurs pâturages.

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08 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Saumon (Reporterre)

Comment est nourri le saumon de Noël<small class="fine d-inline"> </small>? Un secret bien gardé

Comment est nourri le saumon de Noël ? Un secret bien gardé

Les saumons que nous mangeons sont élevés dans des fermes européennes. Mais ils sont probablement nourris de petits poissons pêchés fort loin, notamment en Afrique. Sans que le consommateur n’en soit informé.

Pour beaucoup de Français, un Noël sans saumon fumé, c’est comme un Noël sans cadeaux. Chaque année, nous en consommons plus de 40 000 tonnes, essentiellement en fin d’année. Dans la majorité des cas, il s’agit de saumons salmo salar — l’espèce atlantique — élevés dans une ferme norvégienne ou écossaise avant de finir en tranches rose orangé vendues sous plastique.

Au Sud, à 5 000 kilomètres et plus, l’engouement mondial pour ces poissons passe mal. De la Mauritanie au Nigéria en passant par le Sénégal, les populations sont victimes collatérales de l’industrie aquacole. Car pour nourrir ces millions de carnassiers à nageoires parqués en Europe du Nord ou en Asie, les éleveurs ont besoin de farine et d’huile extraites de petits poissons sauvages, via le broyage ou le pressage. Une partie de ces espèces pélagiques sont pêchées au large des côtes de l’Afrique de l’Ouest. La pêche devient « minotière » (en opposition à la pêche alimentaire) ; les sardines et sardinelles deviennent du « poisson fourrage ».

Le thiof, ou mérou blanc, est plus rare sur les marchés sénégalais

Cette extraction accroît toujours plus la pression sur les ressources naturelles, dénoncent depuis de nombreuses années ONG, scientifiques, artisans pêcheurs. Selon la FAO, le volume de poissons qui finissent en poudre ou en liquide diminue, mais il correspondait encore à 20 % de la totalité des pêches de capture marines en 2020.

Aussi l’aquaculture, principale consommatrice de ces produits, constitue-t-elle une menace pour la sécurité alimentaire de toute une région. « Certaines espèces et certains produits utilisés dans les plats traditionnels, tels que le thiof (mérou blanc) et le yeet (escargot de mer fermenté), sont devenus plus difficiles à trouver sur les marchés locaux et ont commencé à disparaître de la cuisine sénégalaise », alertait par exemple la Fondation pour la justice environnementale (EJF) dans un rapport publié en octobre 2023. Un paradoxe quand l’aquaculture est souvent présentée par ses promoteurs comme la solution pour nourrir le monde face à la surexploitation des stocks de poissons.

Difficile de savoir ce que mange le saumon vendu en France

Les saumons consommés en France sont-ils nourris un peu, beaucoup ou pas du tout avec ces farines et ces huiles de poissons ? Reporterre a posé la question aux deux grandes marques de saumon fumé françaises, hors grande distribution. « Étant en pleine saison festive, il nous est très difficile de mobiliser les équipes pour pouvoir vous répondre », nous a expliqué l’attachée de presse de Labeyrie Fine Foods. Même réponse chez son concurrent Delpeyrat : « Nos équipes sont débordées à cette période. »

Finalement, l’association interprofessionnelle Adepale a pu nous apporter certaines précisions. Pierre Commère, son délégué général Industrie Poisson, rappelle que dans les années 1990, l’alimentation des saumons d’élevage était constituée à 90 % d’aliments marins. « Depuis, cette proportion n’a cessé de diminuer pour atteindre 22,5 % en 2020 », explique-t-il. Moins d’un quart de ce que consomment les saumons d’élevage serait donc aujourd’hui issu de poissons sauvages. Sauf dans le cas du saumon Label rouge, précise Pierre Commère, puisque le cahier des charges impose un minimum de 51 % d’ingrédients d’origine marine.

Nous avons aussi posé la question à deux poids lourds de l’alimentation aquacole, le norvégien Mowi (qui commercialise aussi du saumon) et le danois Biomar. Aucun n’a répondu, malgré nos relances. On trouve toutefois des éléments d’information dans le rapport annuel 2021 de Mowi. « En 2021, 0,8 kg de poissons sauvages peu appréciés des consommateurs (comme l’anchois et la sardine) ont produit 1 kg de saumon d’élevage Mowi. » Un progrès quand on sait qu’il fallait compter 4 kg de poissons sauvages pour 1 kg de saumon dans les années 1990.

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S’il y a moins d’ingrédients marins dans la ration des saumons, encore faut-il savoir d’où ils viennent. Pour le saumon bio, c’est assez simple : les aliments doivent être locaux. Flickr / CC BY 2.0 Deed / Liz West

Dans les aliments tout prêts pour saumon, les protéines de poisson ont peu à peu été remplacées par des protéines végétales, comme le blé, le tournesol, le soja, les pois, le maïs. Les fabricants testent aussi des sources protéiniques plus confidentielles, comme les algues ou les insectes. Toutes ces alternatives présentent d’autres écueils, tels ceux de la déforestation ou de la culture OGM. Mais les quatre principaux fabricants qui fournissent les élevages européens assurent travailler de concert pour garantir un soja brésilien responsable dans leurs produits.

Pour les acides gras (les fameux oméga-3), ils se tournent vers les huiles de colza, de lin, de soja… Pierre Commère de l’Adepale juge qu’on arrive à un seuil « qui n’est pas loin d’être incompressible ». En dessous de 22 %, l’apport en acides gras EPA et DHA serait trop réduit et le saumon perdrait en qualité nutritionnelle, selon lui.

Eaux troubles sur la provenance des farines

S’il y a moins d’ingrédients marins dans la ration des saumons, encore faut-il savoir d’où ils viennent. Pour le saumon bio, c’est assez simple : les aliments doivent être locaux. Aucune farine provenant de poissons pêchés au large de l’Afrique de l’Ouest ne pourrait donc lui être donnée. « Environ 30 % de ces farines sont fabriquées à partir des découpes de poisson, des déchets de filetage, de la peau, des arêtes, de la tête, dit Pierre Commère. Le reste provient de poissons sauvages pêchés, par exemple, au large du Danemark, comme le lançon, le merlan bleu ou encore le maquereau. »

Mais les farines et huiles ingurgitées par les saumons non bio, elles, peuvent venir de tous les coins de la planète. Dans son rapport, Mowi écrit de façon laconique : « Nous nous sommes approvisionnés en une forte proportion d’ingrédients marins de l’hémisphère nord en 2021. » D’après les chiffres qu’il fournit, plus de 91 % de sa farine provenait en effet de l’Atlantique Nord-Est. Du côté de l’huile, la moitié avait été importée du Pérou et du Chili. Seulement 5 % était originaire d’Afrique de l’Ouest, en l’occurrence extraite de la sardine de Mauritanie.

Le Pérou, plus gros exportateur de farine et d’huile d’anchois, est dépendant d’une ressource fluctuante : « Il peut y avoir des gros écarts de capture d’une saison à l’autre. Le phénomène El Niño influe beaucoup », précise le délégué général au sein de l’Adepale. Pour preuve, la saison de la pêche à l’anchois a été catastrophique cette année en raison des eaux trop chaudes. Dans cette situation, les producteurs de farine doivent pouvoir se tourner vers d’autres fournisseurs. Se servent-ils alors en plus grande quantité dans les eaux africaines ?

shad_fishing dans Luttes écolos en Bretagne

Soute d’un bateau de pêche minotière. Les saumons sont nourris, en partie, de farines de poisson – ici, du Menhaden de l’Atlantique. Wikimedia / CC / Bob Williams

« Nous ne savons pas, reconnaît Pierre Commère quand on l’interroge sur les pays d’approvisionnement exacts. Les accords de pêche qui sont passés entre l’Union européenne et les pays du Sud, comme la Mauritanie ou la Guinée-Bissau par exemple, ne précisent pas la destination des poissons pêchés dans ce cadre. Nous n’avons jamais obtenu de statistiques malgré nos demandes. » La farine est devenue un marché international où les approvisionnements changent en permanence et où le manque de traçabilité est flagrant.

Des enseignes peu enclines à s’exprimer

En 2021, Greenpeace Afrique et Changing Markets dénonçaient aussi un manque de transparence des chaînes d’approvisionnement, dans leur rapport Nourrir le monstre. Les deux ONG avaient pu établir qu’en 2019, par exemple, 70 % des exportations d’huile de poisson de Mauritanie étaient destinées à l’Union européenne, dont une grande partie à la France. « Certains distributeurs européens s’approvisionnent chez des aquaculteurs et producteurs d’aliments aquacoles qui, à leur tour, s’approvisionnent sur la pêche minotière d’Afrique de l’Ouest », résumaient les autrices.

Plusieurs enseignes de distribution françaises étaient citées dans le rapport. Pour autant, le lien direct entre pêche minotière et consommation de saumon est complexe à établir, tout comme les responsabilités, soulignait-il. Et les enseignes semblent peu enclines à s’exprimer sur la question. Auchan ne nous a pas répondu. Système U a répondu, mais pas à la question centrale : « Savez-vous où sont pêchés les poissons avec lesquels sont fabriquées les farines qui nourrissent les saumons vendus sous marque U ? » Un doute subsistera donc le soir du réveillon… à moins d’avoir acheté du saumon bio.

Fabienne Loiseau 21 décembre 2023

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