Le Mouvement du 22 Mars est un mouvement étudiant français d’extrême-gauche antiautoritaire fondé trois jours après l’occupation d’un bâtiment administratif, dans la soirée du vendredi 22 mars 1968 à la faculté de Nanterre pour obtenir la libération de militants en opposition à la guerre du Viêt Nam.
Il sera ensuite considéré comme faisant partie des éléments déclencheurs des événements de mai-juin 1968. Il fait partie des mouvements étudiants de l’université Paris-Nanterre. La perception des Soixante-huitards ayant évolué avec l’historiographie de Mai 68, l’importance du Mouvement du 22 mars dans la perception de cet événement social a fluctué aussi.
La notoriété du Mouvement du 22 mars est postérieure à celle acquise au début du mois de mai 1968 par un de ses militants sans appartenance syndicale, Daniel Cohn-Bendit, et il n’a pas de lien avec le Mouvement du 25 avril 1968 créé à Toulouse à la même époque ni avec le Mouvement du 11 mai, qui a lancé à Marseille le premier appel à une grande manifestation le 13 mai 1968.
L’historiographie de Mai 68 a cependant rappelé à partir des années 1990 que la révolte étudiante avait eu lieu sur l’ensemble du territoire, dès le mois de février comme lors du Mai 68 à Nantes ou dans les résidences universitaires de nombreuses villes de province, pour constituer le plus important mouvement social de l’histoire de France du 20e siècle. Les universités de Clermont-Ferrand, Nantes, Montpellier ou Nancy sont ainsi en ébullition avant le 22 mars, qui leur fait référence dans ses premiers tracts.
Mouvement spontanéiste, le 22 mars revendique des méthodes d’action directe (occupations de bâtiments administratifs) et de démocratie directe en assemblées générales ouvertes à tous et déjà pratiquées dans d’autres villes au début 1968 (Nantes et Caen). Tout en refusant l’institutionnalisation en « organisation », il veut participer à ce processus d’auto-organisation des étudiants « ici et maintenant ».
Inspirés notamment par le mouvement Provo des Pays-Bas, les modes d’action souvent provocateurs (happening, prises de parole sauvages, interruptions de cours, refus systématique de toute autorité, fût-elle symbolique) et, surtout, la critique virulente du contenu de l’enseignement universitaire attirent l’attention au-delà des cercles restreints des étudiants politisés.
Mouvement pluraliste, il réunit selon Daniel Cohn-Bendit des libertaires, des situationnistes, des trotskistes, des futurs mao-spontex, des chrétiens de gauche, des « sans étiquette ». Daniel Cohn-Bendit en est la personnalité la plus médiatisée.
Il est interdit par le gouvernement, dans le cadre du décret du 12 juin 1968 portant dissolution d’organismes et de groupements, en même temps que onze autres mouvements d’extrême gauche.
Les tensions avec l’extrême-droite
Le virage d’Occident après la présidentielle de 1965
Lors de l’Élection présidentielle française de 1965 la première depuis un siècle et surtout depuis la guerre d’Algérie, le score jugé décevant de Jean-Louis Tixier-Vignancour qui ne passe à peine le cap des 5% et fédère guère au-delà de l’électorat traditionnel de l’extrême droite et des rapatriés d’Algérie entraine un déplacement du militantisme depuis la scène politique vers la rue.
À gauche, après l’Élection présidentielle française de 1965, le soutien de tous les partis à Mitterrand dès le 1er tour, y compris du Parti communiste français déclenche des départs massifs au sein de ce dernier et du PSU, en particulier de jeunes qui s’étaient mobilisés contre la guerre d’Algérie.
Fin 1965 intervient un tournant très net dans la tactique du mouvement d’extrême-droite Occident après l’éviction de Pierre Sidos, vers une action « jeuniste » et proaméricaine. exclusivement tournée vers la politique internationale, le Viêt Nam en premier lieu, en réaction, à la fondation de deux groupes d’extrême gauche issus du Parti communiste, l’Union des Jeunesses communistes marxistes-léninistes (JCML) et les Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR). Sur cette période, les différentes estimations convergent pour évoquer un quadruplement de ses effectifs.
À partir du printemps 1966, l’extrême droite durcit sa tactique en s’attaquant à la représentation de la pièce de Jean Genet Les Paravents au Théâtre de l’Odéon à Paris le 4 mai 1966, parvenant finalement à son retrait, la librairie de gauche de François Maspero ou encore le café Champollion, le même mois. Le plus sérieux de ces assauts a lieu en octobre et novembre 1966 et cause sept blessés parmi les militants d’extrême gauche, dont trois sont hospitalisés, lorsqu’il vise des partisans du Nord-Vietnam.
Les violences de novembre 1966 à janvier 1967
- Le 16 et 17 novembre 1966, Occident intervient deux jours de suite à Nanterre. Le mouvement a lui-même déclaré qu’une « trentaine de ses militants ont attaqué un meeting » de gauche devant le restaurant universitaire, déclenchant « une violente bagarre à coups de barre de fer et de manches de pioche » causant « deux blessés graves parmi les membres des mouvements de gauche et une dizaine de blessés légers.
- Début 1968, les militants d’Occident es militants d’Occident reprennent des provocations bien que très affaiblis par les 13 condamnations du 12 juillet 1967
Le mouvement des résidences universitaires
L’affaire démarre un an plus tôt, le 21 mars 1967, lorsque 60 étudiants décident de manière spontanée d’investir un des pavillons de la cité universitaire réservé aux étudiantes : les garçons ont le droit d’accueillir des filles dans leur chambre mais l’inverse est interdit. Les étudiants revendiquent « la libre circulation » dans l’ensemble de la résidence universitaire.
Le doyen Grappin fait appel aux forces de l’ordre, ce qui choque, car à l’époque, et depuis le Moyen Âge, les forces de police n’ont pas le droit d’intervenir dans le périmètre universitaire. Cernés par la police, 25 étudiants maintiennent l’occupation pendant une semaine, nourris par les filles. Enfin, après de longues tractations, ils obtiennent le droit de se retirer du pavillon des filles sans donner leur identité et avec l’engagement qu’il n’y aura ni poursuites, ni sanctions.
1968
Janvier
Le 8 janvier 1968, le militant anarchiste Daniel Cohn-Bendit interpelle François Missoffe, ministre de la Jeunesse et des Sports, qui inaugure la nouvelle piscine de Nanterre, sur son livre blanc sur la jeunesse : « Monsieur le ministre, j’ai lu votre Livre blanc sur la jeunesse. En trois cents pages, il n’y a pas un seul mot sur les problèmes sexuels des jeunes ».
Le 26 janvier, un groupe d’étudiants anarchistes entraîne une manifestation contre la menace d’exclusion de Cohn-Bendit, de nationalité allemande et qui risque l’expulsion du territoire. Première journée d’émeutes à Nanterre, les affrontements sont violents. Des étudiants se heurtent aux forces de l’ordre appelées en renfort par le doyen.
Fondation et déroulement
Le 20 mars 1968, à l’occasion d’une manifestation organisée par le Comité Vietnam national (CVN) « pour la victoire du peuple vietnamien contre l’impérialisme américain », trois cents étudiants saccagent le siège de l’American Express, à l’angle de la rue Scribe et de la rue Auber à Paris. Six activistes sont arrêtés, un membre du service d’ordre de la Jeunesse communiste révolutionnaire et Nicolas Boulte, ex-secrétaire général de la Jeunesse étudiante chrétienne, secrétaire du Comité Vietnam national.
Le 22 mars, à 15 h, une assemblée générale réunit de 600 à 700 personnes pour exiger la libération des militants interpellés et en garde à vue depuis le 20 mars. Après de vifs débats, il est décidé d’occuper, le jour même, le dernier étage de la tour universitaire où siège le conseil de la faculté. Le lieu est symbolique : c’est celui du pouvoir universitaire d’où sont exclus les étudiants.
À 21 h, 150 étudiants, profitant d’une porte laissée ouverte, occupent le huitième étage du bâtiment administratif de l’université, la salle du conseil des professeurs, « un symbole de l’autorité de l’université».
Une commission rédige un « manifeste » qui appelle à « rompre avec des techniques de contestation qui ne peuvent plus rien » et reprend l’essentiel des revendications portées par les étudiants depuis un an : l’anti-impérialisme, la dénonciation de la répression policière, la critique de l’université et du capitalisme.
L’occupation se termine vers deux heures du matin, lorsque les étudiants apprennent la libération des activistes arrêtés le 20 mars.
La polémique avec la presse le 28 mars
Le jeudi 28 mars dans la soirée, le journal L’Humanité est violemment attaqué par Daniel Cohn-Bendit, qui prend la parole lors d’une réunion et conférence de presse au Foyer F de la Résidence universitaire, organisée par l’Association des résidents de la cité universitaire de Nanterre.
L’invasion de la Sorbonne
Finalement, le vendredi 29 mars les étudiants de Nanterre partent à la Sorbonne envahir un amphithéâtre, sans y parvenir, et s’installent dans un autre, ce qui déclenche une protestation sur RTL du ministre de l’Éducation nationale au cours du week-end.
Suites fin avril
Du 21 au 25 avril, les étudiants de droite, qui protestent contre leur radiation de l’UNEF et espèrent la reconquérir, se heurtent à des étudiants du PSU, qui sont à la tête de l’UNEF, mais aussi des JCR , du CLER et de l’UJCml .
Un graffiti mural laisse entendre qu’Occident pourrait répliquer. Une banderole « Fascistes échappés de Dien Bien Phu, vous n’échapperez pas à Nanterre », est alors écrite en lettres géantes juste au-dessus du grand hall reliant tous les bâtiments de la faculté des lettres de Nanterre.
Les événements de Toulouse le jeudi 25 avril
À Toulouse, les heurts entre étudiants le 25 avril, causés par l’attaque d’une réunion dans un amphithéatre où s’exprimait le nanterrois Daniel Bensaid vont connaitre dès le lendemain une couverture importante de la presse, ce qui suscite une réaction rapide du ministère de l’Éducation nationale qui réunit plusieurs doyens à la Sorbonne le samedi 27 avril.
La garde à vue de Cohn-Bendit le samedi 27 avril
Le 27 avril, Daniel Cohn-Bendit est arrêté chez lui, perquisitionné, puis relâché vers 20 h après avoir été interrogé au commissariat de Nanterre et à la préfecture de police de Paris. Le 30 avril, le parquet annonce l’ouverture d’une information judiciaire contre lui pour « menaces verbales de mort sous condition et coups et blessures volontaires », après la plainte déposée par un militant de Nanterre de la FNEF, Hubert de Kervenoael.
Le 30 avril au soir, Daniel Cohn-Bendit assiste à un meeting en faveur du Black Power au Palais de la Mutualité, au cours duquel s’expriment James Forman, Aimé Césaire, Daniel Guérin et Jean-Paul Sartre. Le lendemain 1er mai, lors de la manifestation pour la Journée internationale des travailleurs, il participe au cortège du « 22 mars » qui s’affronte violemment au service d’ordre de la CGT. Il y est notamment avec le groupe de l’UJCml et notamment Roland Castro.
Historiographie
L’historiographie du Mouvement du 22 mars passe d’abord par une phase d’idéalisation dans les années 1980 dans le sillage du premier livre écrit par Daniel Cohn Bendit depuis onze ans, Nous l’avons tant aimée, la révolution, publié en mars 1986. Il est suivi un an après par le premier tome de l’enquête de Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération. S‘ajoutent en 1988 deux autres livres centrés sur les personnalités du Mouvement du 22 mars, celui d’Élisabeth Salvaresi, qui trace 14 portraits de « stars » du mouvement et celui de Jean-Pierre Duteuil, ami proche de Cohn-Bendit.
En 2018, trente ans après cette vague de 1988, certains médias vont se poser la question de l’importance réelle du 22 mars, comme France Inter, qui a enquêté dans ses archives et observe qu’on « parle bien d’un mouvement étudiant dans le 13 heures de France Inter, le 23 mars 1968, mais à Varsovie, en Pologne, pas à Nanterre ». « Le plus fou, c’est que non seulement le journal de 13 heures n’en dit pas un mot, mais qu’en plus, après ce reportage sur Varsovie, on propose un tour du monde de l’agitation sur les campus, à Milan, à Madrid et à Washington. Rien sur Nanterre », ironise le journaliste.
Le Monde
C’est le jeudi 28 mars seulement que Le Monde, quotidien alors le plus lu chez les étudiants et les enseignants des universités, loin devant Le Figaro, évoque l’occupation de la tour administrative, en page 10.
L’article ne parle brièvement de l’occupation du 22 mars qu’au 3e paragraphe d’un très court article titré « Le doyen va prendre des mesures pour tenter de mettre fin aux incidents » pour signaler que des déprédations et de menus vols ont eu lieu au cours de cette occupation.
Le lendemain 29 mars, le journal consacre quatre fois plus d’espace à une manifestation nationale à laquelle appellent l’UNEF, CGT, Parti communiste et conseils de parents d’élèves.
Le quotidien rapporte aussi les inscriptions peintes en noir sur les murs du grand hall et dans les escaliers de la faculté :
- « Professeurs, vous êtes vieux et votre culture aussi ! » ;
- « Laissez-nous vivre ! » ;
- « Prenez vos désirs pour des réalités ! » ;
- « A bas la répression policière ! » ;
- « F.N.L. vaincra ! ».
Tout cela ne semble pas pour autant « troubler la quiétude » d’un campus à l’américaine, plein d’étudiants, « assis au soleil sur les pelouses.
De leur côté, les « perturbateurs », dont certains appartiennent à des petits groupes politiques d’extrême gauche « estiment que les meetings ou les manifestations traditionnelles n’ont plus d’efficacité », explique le journal, tout en observant que « les manifestants sont, à vrai dire, peu nombreux ».
L’Humanité
L’Humanité a de son côté couvert le samedi 29 mars « la manifestation du Quartier Latin et la grève de 90 % des étudiants en sciences de Paris et d’Orsay » en déplorant la presse les mettent au second plan, pour laisser entendre, pour la seconde fois en deux jours, qu’il existe des convergences entre l’action du gouvernement et celle des groupuscules. Le jeudi 27 mars le quotidien communiste s’était attiré les foudres de Daniel Cohn-Bendit par un article évoquant cette possibilité.
Le rédacteur du quotidien communiste écrit en particulier: « On peut même se demander ce qu’a signifié la complaisance de Missoffe à l’égard du leader des anarchistes de Nanterre, invité au ministère comme interlocuteur vedette, alors qu’il se permet d’injurier certains professeurs, de dire en privé que ça (cours suspendus pour 12 000 étudiants) l’amuse « .
Le Mouvement du 22 mars s’auto-dissout fin mai 1968. Ce qui n’empêche pas sa dissolution officielle le 12 juin 1968 selon la loi du 10 janvier 1936 sur les groupes de combat et milices privées, comme onze autres mouvements d’extrême gauche.
Différentes tendances le composent :
- des libertaires comme Daniel Cohn-Bendit,
- des trotskistes des Jeunesses communistes révolutionnaires (JCR) comme Daniel Bensaïd (cofondateur de la Ligue communiste, puis de la LCR et du NPA)
- des futurs maoistes comme Serge July et Alain Geismar
- des sans-étiquettes tels Marie-France Pisier (alors étudiante à Nanterre et déjà actrice)
- des militants du Centre d’études, de recherches et de formation institutionnelles comme son fondateur en 1967 le psychanalyste et philosophe Félix Guattari
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