Archive | Histoire

19 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Brest, quand les franquistes tentent de voler un sous-marin rouge (LT)

Brest, quand les franquistes tentent de voler un sous-marin rouge (LT) dans Antifascisme sumarinos

En 1937, Brest fut au centre d’une affaire d’ampleur internationale. Un commando de franquistes tenta d’y dérober un sous-marin républicain. L’historien Patrick Gourlay vient de ressortir de l’oubli cette incroyable odyssée.

« Les pirates de Franco » – c’est ainsi que les qualifia la presse de l’époque – furent à l’origine de fortes tensions entre gouvernements français et espagnol. Mais ce fait divers serait aujourd’hui resté enfoui sans la perspicacité de l’écrivain Patrick Gourlay, enseignant à Lanmeur, et spécialiste de l’histoire politique contemporaine en Bretagne. « Il y a un an et demi, j’ai été intrigué par quelques lignes dans un livre ancien sur l’histoire de Brest », raconte l’auteur, vite emballé par le sujet et ses multiples rebondissements, mis au jour au fil d’une patiente recherche d’un an et demi. « C’est un suspense digne d’Hitchcock », résume parfaitement Roger Faligot, dans la préface de cette enquête qui aurait d’ailleurs pu s’appeler « Brest, nid d’espions ». On y trouve, en effet, tous les ingrédients qui auraient pu séduire le réalisateur de « Cinquième colonne », « Correspondant 17 » ou « Les enchaînés ».

Une prostituée au coeur de l’affaire  Un sous-marin républicain, du nom de C-2, qui tente le fuir les franquistes et se retrouve quai Malbert à Brest, le 29 août 1937, après une avarie moteur. Un commando, monté sur ordres de Franco lui-même, et dirigé par l’un des chefs des services secrets, qui tente de s’en emparer pour le faire revenir en Espagne. À leurs côtés, des Français de l’extrême-droite, dont des membres de la sinistre « Cagoule ». Par l’intermédiaire d’une prostituée, officiant dans un célèbre cabaret brestois, le commandant du sous-marin retournera sa veste, s’arrangeant pour octroyer un maximum de permissions à son équipage, le jour prévu pour l’attaque. Un assaut qui se soldera par un échec total, les Franquistes ayant été infiltrés par des Républicains espagnols, aidés par des communistes et des anarchistes français. Il y eut des coups de feu, des morts, un rebondissement de dernière minute et l’opération se solda par un échec. Hitchcock aurait sans doute fait mourir son « méchant », pourquoi pas en le faisant chuter du haut du Monument américain du cours Dajot. Mais dans la vraie vie, ce chef de commando prit la fuite « caché dans le coffre de la voiture de l’ambassadeur d’Argentine », raconte Patrick Gourlay, avant de se faire pincer lors d’un bref retour en France « pour tenter de libérer son chauffeur ».

L’espion qui aimait le foot Au terme de deux jours de procès, en correctionnelle, en mars 1938, au tribunal de Brest, les principaux protagonistes ne seront condamnés que pour détention et port d’armes de guerre. Ils s’en tireront avec des peines couvrant leur détention provisoire, provoquant l’indignation du monde syndical. Le chef du commando fera reparler de lui quelques années plus tard, mais dans un tout autre domaine. En 1939, il devint président de la Fédération espagnole de football puis, dans les années 50, vice-président du Real Madrid.

« Nuit franquiste sur Brest », édité par Coop Breizh, est en vente au prix de 12,50 €.

Lire la suite

18 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Mort d’Henri Alleg, qui dénonça la torture pendant la guerre d’Algérie (Rue 89)

Mort d’Henri Alleg, qui dénonça la torture pendant la guerre d’Algérie (Rue 89) dans Anticolonialisme inculpez-massu-ej5bi-300x300

Henri Alleg, le journaliste communiste qui a joué un rôle-clé pour révéler aux Français l’usage de la torture pendant la guerre d’Algérie, est mort mercredi, à l’age de 92 ans.

Il était l’auteur du livre « La Question », sorti en 1958 aux éditions de Minuit, aussitôt interdit et republié en Suisse. En 2003, il racontait son arrestation et la torture dans un documentaire de Jean-Pierre Lledo « Un rêve algérien ». Son livre « La Question », qui reste aujourd’hui encore le document de référence sur la torture par les paras français pendant la guerre d’Algérie, a été adapté au cinéma en 1977 par Laurent Heynemann. Henri Alleg, né à Londres de parents juifs, s’était installé à Alger en 1939, et s’était engagé auprès du Parti communiste algérien. En 1951, il était directeur du quotidien Alger républicain, auquel collaborait également Albert Camus. Je me trouvais il y a quelques semaines à Alger, et un journaliste algérien m’avait montré la façade de l’ancien siège d’Alger républicain au centre de la capitale, regrettant que la mé- moire sélective algérienne d’aujourd’hui n’ait même pas honoré d’une plaque ce journal engagé en faveur des droits des Algériens…

Après le déclenchement de la lutte armée, le 1er novembre 1954, Henri Alleg est entré dans la clandestinité lorsque son journal est interdit par les autorités coloniales françaises, à une époque où le Parti communiste français était loin d’être aussi clair dans son positionnement. Henri Alleg fut arrêté le 12 juin 1957 chez son ami Maurice Audin, un mathématicien alors âgé de 25 ans, qui, lui-même capturé la veille, mourra sous la torture. François Hollande a rendu hommage à Maurice Audin lors de sa visite officielle en Algérie l’an dernier. Le journaliste fut torturé à plusieurs reprises au cours de sa détention, et ce sont ces séances de « gégène » qui constituent le point de départ du livre « La Question ».

Un « traître »

Pour l’establishment français de l’époque, Henri Alleg était un « traître ». Il fut jugé pour « atteinte à la sûreté extérieure de l’Etat » et « recon- stitution de ligue dissoute », et condamné à dix ans de prison. Il parvint à s’échapper, et rejoignit la Tchécoslovaquie alors communiste. Il ne put revenir en France qu’après l’amnistie des Accords d’Evian qui accordèrent l’indépendance à l’Algérie en 1962. Henri Alleg a incontes- tablement joué un grand rôle dans la prise de conscience, lente et progressive, de l’opinion française face aux crimes commis en son nom en Algérie. Il restera communiste jusqu’au bout, et même orthodoxe puisqu’il défendit l’ex-dirigeant de la RDA Erich Honecker, et reprocha à la direction du PCF sa « dérive social-démocrate ». Pierre Haski | Cofondateur

http://www.rue89.com/2013/07/18/mort-dhenri-alleg-denoncat-torture-pendant-guerre-dalgerie-244351

Henri Alleg, le combat et le courage contre les crimes de l’État français (NPA)

Henri Alleg est mort. Journaliste, militant, communiste, il était et restera le symbole du courage et de la force intellectuelle face à la barbarie de la guerre coloniale, le déchaînement de violence visant à briser le soulèvement de tout un peuple pour perpétrer une oppression et une exploitation coloniales insupportables. Directeur du Journal L’Alger républicain, il est arrêté et torturé en 1957 lors de la sinistre « bataille d’Alger » dirigée par le tortionnaire Massu. Il fera le récit des tortures qu’il a subies dans son livre, « La Question », saisi au lendemain de sa parution. Il était l’ami de Maurice Audin, professeur à l’université d’Alger, lui aussi militant communiste, torturé et assassiné par les sbires de Massu.

Le NPA salue la mémoire de celui qui restera le symbole même de la lutte anticoloniale et anti-impérialiste, du courage, de la force de caractère, de la ténacité dans la lutte pour en finir avec l’oppression et l’exploitation.

Montreuil, le 18 juillet 2013

Lire la suite

15 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Haïti: un carnaval pour commémorer un désastre, c’est dur de croire à une coïncidence (Essf)

Haïti: un carnaval pour commémorer un désastre, c’est dur de croire à une coïncidence (Essf) dans Antiimpérialisme manif-haiti

Haiti, manif anti-américaine

Le 28 juillet 1915, les marines américains débarquèrent en Haïti.

Ils quittèrent le territoire haïtien dix-neuf ans plus tard. Toute occupation amène humiliations et violations. Celle d’Haïti par les Etats-Unis d’Amérique eut des conséquences néfastes qu’il est difficile d’oublier : répression sanglante de la résistance ; assassinat de milliers de partisans haïtiens ; le traitement inhumain et sauvage pratiqué par les marines au camp de Chabert ; le massacre de Marchaterre ; les corvées ; la dépor-tation de populations désarmées ; les expropriations en masse des paysans, sans parler du renforcement des écarts sociaux et de l’exacerbation des préjugés de couleur et de classe.

Michel-Rolph Trouillot le dit dans Les Racines historiques de l’Etat duvaliérien : « S’il fallait trouver un désastre naturel pour peindre les effets de l’occupation américaine sur Haïti, il faudrait évoquer un tremblement de terre, un séisme sous-terrain qui aurait sapé les faibles fondations d’une maison déjà branlante exposée aux coups de l’ouragan dont il préparait la route. Je ne parle pas ici des intentions : elles n’étaient pas nobles, sans doute. Pourtant, l’impact de l’occupation ne doit point être apprécié en fonction de ses intentions, mais en fonction de ses effets sur la structure qu’on a décrite plus haut. Lue dans cette perspective, l’occupation prend les proportions d’un désastre. » [1]

Comme lorsqu’on qualifiait jadis Jean-Claude Duvalier d’ignorant ou d’innocent pour limiter sa responsabilité dans les actes commis sous son régime, certains se réfèrent au manque d’intérêt du président actuel pour les questions historiques pour expliquer sa décision de faire débuter des festivités carnavalesques le jour anniversaire du débarquement des marines américains sur le territoire national. Bien entendu, l’orga-nisation d’un deuxième carnaval dans une situation de marasme économique, de banditisme accru, de détresse sociale est déjà en soi un acte irresponsable et un affront à la misère de la population. De choisir, en outre, la date du 28 juillet symbolise le mépris du gouvernement pour un acte qui a marqué la société haïtienne et qui devrait être source d’enseignement, de réflexion pour les générations futures. Ce mépris s’est déjà traduit par l’absence des plus hautes autorités de l’Etat à des manifestations historiques importantes ; qu’il s’agisse du 17 octobre, du 18 novembre, le gouvernement actuel semble constant dans sa volonté de banaliser ces dates.

Il faut en effet parler de gouvernement, car c’est trop commode de singulariser ces actions autour d’un homme, – ce serait aussi renforcer des tendances déjà assez inquiétantes à la mégalomanie ! – le gouvernement consiste aussi en un ministre de l’Education nationale et en un minis- tre de la Culture dont les mandats exigent qu’ils tiennent compte du patrimoine culturel et historique de la nation en vue de sa valorisation et de sa transmission aux générations futures.

Le pouvoir exécutif, indifférent et insouciant dans sa bulle rose, ignorera peut-être cette note de protestation. Pourvu que les citoyens et les citoyennes de ce pays ne tombent pas dans le piège de l’occultation de l’histoire qui semble être lancé pour renforcer notre dépendance, nous amener à un état où l’occupation paraît de plus en plus « normale et acceptable » !

Le 7 avril 1803, Toussaint Louverture mourut au fort de Joux, dans le froid du Jura. Le 17 octobre 1806, Jean-Jacques Dessa-lines, le fondateur de l’État haïtien, fut assassiné au Pont-Rouge. Le 31 octobre 1919, les envahisseurs américains tuèrent Charlemagne Péralte et l’enterrèrent, enveloppé dans un drapeau haïtien. Son cadavre fut préalablement exposé pour instiller la peur et inciter à la passivité la po- pulation. Le 20 mai 1920, Benoît Batraville fut à son tour abattu par les marines américains. Veillons à ce que ces dates ne passent dans notre vécu de peuple comme des incidents insignifiants. Veillons à ce que cette campagne d’occultation de notre histoire ne nous transforme pas en un peuple qui célèbre ses indignités et oublie ses gestes de fierté, dans un constant carnaval de la honte. TROUILLOT DELMAS Évelyne 6 juillet

Notes

[1] Les Racines historiques de l’État duvaliérien, Éditions Deschamps, Port-au-Prince, Haïti, 1986.

Lire la suite

14 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

« Nous aussi des citoyennes », les femmes dans la Révolution française de 1789 (Rouge)

« La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits », jette Olympe de Gouges à la face des citoyens.

Paradoxe majeur d’une Révolution française fondée sur l’universalité du droit naturel: la moitié de la société reste exclue des droits politiques et du suffrage dit universel.  Les femmes jouèrent un rôle important, et même souvent un rôle moteur, dans le processus révolutionnaire. Rappelons ainsi la marche de milliers de femmes sur Versailles, les 5 et 6 octobre 1789, qui ramena le roi à Paris et l’obligea à ratifier les décrets du 4 août. Remémorons-nous l’engagement actif des « tricoteuses » parisiennes aux côtés des Montagnards dans le conflit qui les opposa, en 1793, aux Girondins. Ou évoquons encore les manifestations de femmes qui, en avril et mai 1795, marquèrent le déclenchement des grandes insurrections de l’an III. Contrairement à une vision répandue, la revendication du pain ne fut jamais l’unique étendard des foules féminines.

Présentes à chaque étape On retrouve la présence des femmes à chacune des étapes qui marquèrent la radicalisation de la Révolution : dans le rassemblement du Champ-de-Mars, le 17 juillet 1791 ; parmi les initiateurs de la pétition pour l’abolition de la royauté ; au sein du mouvement des sans-culottes parisiens, en 1793, et souvent sur les positions politiques les plus avancées. Ce sont elles encore qui peuplèrent les tribunes des grands clubs Jacobins et Cordeliers et de l’Assemblée nationale, d’où elles n’hésitèrent pas à interrompre les orateurs pour manifester leur approbation ou leurs désaccords. Leur exclusion des droits politiques ne suscita pas la naissance d’un mouvement féministe tel qu’en connut le XXe siècle. Mais la tonalité féministe de nombre de déclarations et d’écrits de ces femmes semble indéniable. Leur action mit souvent en cause concrètement le statut traditionnel que la société, même révolutionnaire, leur réservait alors.

 Cette dimension féministe, on en trouve des traces dès les débuts de la Révolution, dans cette floraison de brochures, motions et pétitions à laquelle donne lieu la préparation des états généraux. Quelques femmes, de milieu aisé, prennent elles aussi la plume pour dénoncer la situation de mineures à vie qui est le lot de la moitié de la société. « La devise des femmes est travailler, obéir et se taire, écrit ainsi M.B. dans son « Cahier de doléances et réclamations des femmes », en 1789. « Voilà certes un système digne de ces siècles d’ignorance, où les plus forts ont fait les lois et soumis les plus faibles. » Les principales revendications alors mises en avant portent sur les droits civils (la fin du privilège de masculinité en matière d’héritage, le divorce) et sur l’instruction. « Ne nous élevez plus comme si nous étions destinées à faire les plaisirs du sérail », proteste encore M.B. Mais cette période reste avant tout marquée par deux grands textes de portée plus théorique: celui d’un homme, Condorcet (« Sur l’admission des femmes au droit de cité », paru dans la presse en juillet 1790), et la « Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne », d’Olympe de Gouges, en septembre 1791. Tous deux se placent d’emblée sur le terrain de l’égalité. Pour Condorcet, « ou aucun individu de l’espèce humaine n’a de véritables droits, ou tous ont les mêmes »; si les femmes restent exclues des droits politiques, c’est une violation des principes de 1789, un « acte de tyrannie ».

L’égalité ou la tyrannie De son côté, l’article premier de la Déclaration d’Olympe de Gouges proclame : « La femme naît libre et demeure égale à l’homme en droits. » Ce qui inclut les droits politiques (article VI) : « La loi doit être l’expression de la volonté générale; toutes les citoyennes et tous les citoyens doivent concourir personnellement, ou par leurs représentants, à sa formation. Elle doit être la même pour tous. » Anticipation véritablement révolutionnaire, la Constitution du 3 septembre 1791, adoptée au même moment, instaure le suffrage censitaire masculin… Beaucoup plus modérée sur le plan politique, Olympe de Gouges dénonce à plusieurs reprises la politique des Montagnards : elle meurt sur l’échafaud le 3 novembre 1793. Mais le commentaire publié quelques jours plus tard dans le Moniteur montre bien quel est son principal crime: « Elle voulut être homme d’Etat. Il semble que la loi ait puni cette conspiratrice d’avoir oublié les vertus qui conviennent à son sexe. »

 D’autres voix s’élèvent également pour dénoncer l’exclusion des femmes des droits naturels. Celle de M. Jodin, qui écrit en 1790, dans ses Vues législatives pour les femmes : « Et nous aussi nous sommes citoyennes. » Ou encore, la même année, celle d’Etta Palm, avec son Discours sur l’injustice des lois en faveur des hommes, au dépend des femmes. Un changement va toutefois se produire à partir de 1792: les femmes ne vont pas rester en dehors du mouvement qui pousse le peuple à intervenir de plus en plus directement dans le cours d’une histoire en train de s’accélérer (menaces de guerre aux frontières, menées contre-révolutionnaires des « ennemis de l’intérieur », difficultés économiques croissantes, etc.). Et, ainsi, aux prises de position individuelles des premières années succèdent des formes d’action plus collectives et portées par des femmes d’origine plus populaire, qui vont inscrire dans les faits cette aspiration égalitaire.

femmes-1789-300x210 dans Histoire Club de femmes

De la réthorique à la pratique Cette évolution est manifeste, par exemple, dans l’histoire des clubs de femmes, qui font leur apparition dès 1790-1791 dans plusieurs villes de province (une trentaine sont actuellement connus). Constitués au début essentiellement de bourgeoises, épouses ou filles de membres des clubs masculins, et principalement tournés vers des activités philanthropiques d’éducation et d’assistance publiques, activités traditionnelles qui traduisent toutefois la volonté de leurs adhérentes de contribuer directement au « service de la patrie », la plupart de ces clubs se radicalisent rapidement sous la pression des événements. Ils participent activement à la vie politique de leur ville, en même temps que leur recrutement se démocratise (parallèlement, de nombreuses femmes, et parfois les mêmes, entrent dans les sociétés populaires qui acceptent plus facilement leur participation).

La question de l’armement des femmes est une des revendications les plus souvent mises en avant. Au-delà de la volonté patriotique, il s’agit, pour celles qui avancent cette revendication, de s’affirmer comme citoyennes à part entière. « La société ne peut nous ôter ce droit que la nature nous donne, à moins que l’on ne prétende que la Déclaration des droits n ‘a point d’application pour les femmes »: de cette façon s’expriment trois cent dix-neuf Parisiennes en mars 1792 dans une pétition à l’Assemblée nationale. Quelques jours plus tard, Théroigne de Méricourt, devant la Société fraternelle des minimes, appelle les femmes à s’organiser en corps armé: « Il est temps enfin que les femmes sortent de leur honteuse nullité où l’ignorance, l’orgueil et l’injustice des hommes les tiennent asservies depuis si longtemps. » Comme on peut s’en douter, toutes ces demandes sont refusées: « Gardons-nous d’intervertir l’ordre de la nature », réplique un député aux signataires de la pétition…

Dans la rue et les clubs La volonté des femmes de participer pleinement à la vie politique et de peser directement sur la marche des événements se manifeste aussi par de nombreuses pétitions ou adresses portant sur des thèmes généraux, non spécifiques. Celles de Nantes demandent, par exemple, l’arrestation des nobles; à Besançon, elles réclament l’arrestation de la reine; d’autres dénoncent le clergé réfractaire ou exigent « la punition de tous les conspirateurs ». Le même souci anime celles qui, le 10 mai 1793, fondent à Paris le Club des citoyennes républicaines révolutionnaires. Estimant qu’elles ne pouvaient s’exprimer pleinement au sein des clubs et sociétés populaires, elles décident de se regrouper à part afin, expliquent-elles, de « délibérer sur les moyens de déjouer les projets des ennemis de la République ».

Elles vont ainsi se mobiliser pleinement, en mai-juin 1793, contre les Girondins, demandant leur mise en accusation et l’épuration des administrations. Elles participent directement à l’insurrection des 31 mai et 2 juin, qui pousse la Convention à décréter l’arrestation de vingt-neuf députés girondins. Durant toute cette période, leur club constitue l’une des principales forces du mouvement révolutionnaire, à l’origine directe de nombreuses initiatives. L’écrasante majorité des députés n’en continue pas moins à ne pas se poser le problème des droits politiques des femmes (à de rares exceptions près comme Guyomar ou Romme). La Constitution adoptée le 24 juin 1793 ne leur accorde toujours pas le droit de vote. Ce qui n’empêche pas un grand nombre de femmes, lors du référendum de ratification de la Constitution, de venir voter et prêter serment, elles aussi, manifestant dans les faits, une nouvelle fois, leur refus d’être exclues de la nation. Elles se regroupent donc, dans plusieurs villes, pour voter l’acceptation de la Constitution et rédiger des déclarations à l’adresse de la Convention: « Les citoyennes ont aussi le droit de ratifier un acte auquel elles ont si efficacement concouru. Les droits de l’homme sont aussi les nôtres », affirment les républicaines de Beaumont. Tandis que les citoyennes de la section du faubourg Montmartre regrettent que « la loi les prive du droit précieux de voter ».

Un sentiment d’injustice Ces femmes ont le sentiment légitime d’avoir contribué à la victoire du mouvement révolutionnaire et de représenter une force importante. Ce sentiment de leur force rend l’injustice d’autant plus flagrante. Cela éveille des interrogations, suscite des remises en cause… Cette prise de conscience, si elle reste encore minoritaire, n’est plus limitée, comme au début, à quelques individus isolés. Il ne s’agit pas d’un mouvement organisé, mais d’un débat diffus qui traverse la plupart des clubs et nombre de sociétés populaires. Début juillet 1793, des citoyennes de la section des Droits de l’homme affirment par exemple qu’elles ne veulent plus être considérées comme des « êtres passifs et isolés », relégués dans la « sphère étroite de leur ménage ». Durant tout l’été et l’automne 1793, les militantes des clubs vont continuer à intervenir directement dans le champ politique. Mais ceux qui viennent de s’assurer le pouvoir grâce à l’appui du mouvement populaire cherchent maintenant à endiguer celui-ci…

Sous l’impulsion de ses dirigeantes, Claire Lacombe et Pauline Léon, le Club des citoyennes républicaines révolutionnaires se rapproche des positions des Enragés. Dans une pétition, le 26 août, ce club dénonce « les prévarications sans nombre qui ont lieu dans les ministères », l’ »anarchie et le règne des Intrigants », les « scélérats qui sont à la tête de nos armées ». Les signataires demandent aux députés de destituer tous les nobles et les administrateurs coupables et de créer des tribunaux révolutionnaires. Un peu plus tard, le Club se prononce pour le contrôle et la responsabilité des agents de l’Etat, et pour un exécutif placé sous le contrôle direct du peuple organisé dans les sections. Cette conception de la démocratie directe va susciter l’hostilité croissante du gouvernement et des grands clubs masculins.

Auto préservation masculine A partir de septembre 1793. des députés dénoncent devant la Convention ces « prétendues révolutionnaires ». Elles sont désormais considérées comme suspectes, et à double titre: du fait de leurs positions politiques avancées, et parce qu’elles remettent directement en cause la suprématie masculine. La citoyenne Dubreuil l’a bien compris: « Les hommes s’aperçoivent qu’à mesure que les femmes s’éclaireront leur despotisme marital disparaîtra, comme celui du ci-devant roi. » La Convention va se saisir du premier prétexte venu – une rixe entre des membres du Club et des marchandes des Halles au sujet du port du bonnet rouge, pour déclencher l’offensive. Le député Fabre d’Eglantine se fait l’écho des angoisses et des fantasmes masculins devant ces « filles émancipées », ces « grenadiers femelles » qui, prédit-il, après avoir obtenu, peu de temps auparavant, l’extension aux femmes de l’obligation de porter la cocarde, ne vont pas tarder à « demander la ceinture, puis les deux pistolets à la ceinture ». Le lendemain, le 30 octobre, après avoir rappelé dans un long discours que « les fonctions privées auxquelles sont destinées les femmes par la nature même tiennent à l’ordre général de la société », Amar, le rapporteur du Comité de sûreté générale, conclut: « Il n’est pas possible que les femmes exercent des droits politiques. » En conséquence, la Convention décrète l’interdiction des clubs et sociétés populaires de femmes, « sous quelque dénomination que ce soit ». Un seul député proteste.

Le coup du 9 brumaire C’est ainsi que le problème des droits politiques des femmes est, pour la première fois, débattu à l’Assemblée nationale… et rapidement tranché! De ce 9 brumaire an 1 (30 octobre 1793) date la première grande mesure contre-révolutionnaire de la Convention. Ce décret renvoie officiellement les femmes au domaine du privé – que selon beaucoup de gens, elles n’auraient jamais dû quitter. Reste que, à travers les Citoyennes révolutionnaires, cette mesure vise aussi tous les courants politiques radicaux. Le deuxième article du décret (toutes les séances des sociétés populaires doivent dès ce moment être publiques) annonce déjà l’offensive suivante, contre les sociétés sectionnaires. Celles qui se veulent des « femmes libres » trouvent bien peu de défenseurs, même parmi les révolutionnaires politiquement les plus avancés. Le rapport Amar exorcise sans doute des peurs masculines largement partagées! Le décret du 9 brumaire ne met pas un terme à l’intervention politique des femmes, qui continuent à jouer un rôle de premier plan dans toutes les manifestations de mécontentement général, jusqu’à l’insurrection du 1er prairial an III (20 mai 1795). L’échec de ce dernier signe la fin du mouvement féminin de masse : les décrets des 1er et 4 prairial interdisent aux femmes d’assister aux assemblées politiques et de s’attrouper dans la rue à plus de cinq. En revanche, le 9 brumaire met bien fin à ce mouvement d’idées qui s’est développé depuis le début de la Révolution, pour lequel l’avènement d’une société réellement nouvelle devait signifier aussi l’avènement d’une femme nouvelle, une femme libre. Après le rapport Amar, personne n’élèvera la voix pour défendre les droits des femmes.

Paru dans un supplément à « Rouge », juillet 1989, Par Anne Marie Granger le Dimanche, 02 Septembre 2007

http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=796:qnous-aussi-des-citoyennesq-les-femmes-dans-la-revolution-francaise-de-1789&option=com_content&Itemid=53

CouvGuerin Une lecture indispensable!

Lire la suite

14 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

1789, une révolution inachevée? (1)

1789, une révolution inachevée? (1) dans Histoire cropped-cropped-an00338429_001_l1

Le développement de l’économie française en 1789 est relativement semblable à celui de ses homologues européens.

Le commerce a augmenté de 400 % pendant les 60 années précédant la révolution et les productions de fer et de charbon ont elles, respec- tivement augmenté de 300 et 700 % [5]. C’est à dire que « la France d’alors se caractérise par la présence contradictoire d’éléments capi- talistes en expansion dans un pays essentiellement agricole et aux structures féodales (…) » [6]. Cette expansion ne se fait pas dans le vide mais en transformant qualitativement les relations sociales préexistantes : de nouvelles façons de vivre apparaissent, ainsi que de nouvelles classes sociales. Aussi la stabilité des institutions de l’Ancien Régime était-elle largement érodée de l’intérieur avant même la Révolution. Les conséquences politiques et sociales de ces transformations économiques sont très bien perçues, 50 ans avant Marx, par Barnave, repré-sentant de la nouvelle bourgeoisie industrielle : « Dès que les arts et le commerce parviennent à pénétrer dans le peuple et créent un nouveau moyen de richesse au secours de la classe laborieuse, il se prépare une révolution dans les lois politiques ; une nouvelle distribution de la richesse prépare une nouvelle distribution du pouvoir. De même que la possession des terres a élevé l’aristocratie, la propriété industrielle élève le pouvoir du peuple ; il acquiert sa liberté… » [7].

Par contre la société française d’Ancien Régime est toujours divisée en trois ordres : noblesse, clergé et tiers-état. Le tiers-état est de loin l’ordre le plus nombreux et le plus hétérogène. Il englobe 99 % de la population en regroupant depuis les grands bourgeois investis dans l’industrie, le commerce et la finance jusqu’aux journaliers, ouvriers agricoles, paysans pauvres et petits artisans. Or seul le tiers-état paye des impôts et dans son écrasante majorité il n’a aucun accès aux structures politiques existantes (Etat et armée notamment). Même si une partie non négligeable de la minorité bourgeoise du Tiers est intégrée dans l’appareil d’Etat absolutiste (en tant que fonctionnaires assu- rant les tâches courantes : levée de l’impôt, etc.), l’ordre dans son ensemble est réuni par son inexistence politique. Ainsi que l’écrit le bourgeois Sieyès dans son célèbre pamphlet « Qu’est-ce que le Tiers-état ? », l’aristocratie est perçue comme l’obstacle à cette reconnaissance politique : « D’une manière ou d’une autre, toutes les branches du pouvoir exécutif sont tombées aussi dans la caste qui fournit l’Eglise, la Robe et l’Epée. Une sorte d’esprit de confraternité fait que les nobles se préfèrent entre eux, et pour tout, au reste de la nation. L’usurpation est complète ; ils règnent véritablement » [8]. Le problème fondamental que va dénouer la Révolution française, est donc que « les formes politiques n’ont pas changé depuis 1661 alors que tout le reste a changé » [9]. Les structures politiques du féodalisme sont encore en place mais « en dessous » les relations sociales ont profondément évolué. L’importance de ces contradictions explique la profondeur et la portée de la Révolution Française. Et il faudra plusieurs années de radicalisation du mouvement de masse, de crises et de renouvellement de la direction du mouvement révolutionnaire pour venir à bout de la domination de l’aristocratie.

De la réforme à la révolution

La concurrence avec les autres puissances européennes, l’Angleterre en particulier, a plongé la France dans une profonde crise économique et financière. La guerre américaine d’indépendance, notamment, a largement vidé les caisses de l’Etat. Pour les remplir,  il aurait fallu faire payer les ordres privilégiés et scier ainsi la branche sur laquelle reposait le système dans son entier… Toutes les tentatives du roi pour réformer la fiscalité échouèrent donc devant la résistance de l’aristocratie. Dans une ultime tentative, le roi convoque les Etat généraux pour le 5 mai 1789. Ayant plusieurs fois déjà bénéficié du soutien populaire, Louis XVI pense ainsi trouver dans le Tiers un allié pour ses réformes. Il ouvre en fait la porte à la révolution. Lors des Etat généraux les trois ordres élisent des délégués qui se réunissent ensuite séparément. Les diffé-rentes propositions sont enfin votées « par ordre » ; à un ordre correspond une voix.

Cette fois, les délégués du Tiers commencent par refuser le vote par ordre puis votent leur transformation en Assemblée nationale. La majorité des délégués du Tiers est issue de la bourgeoisie (donc non représentative de l’ensemble de l’ordre) et va donc d’abord chercher un compromis avec l’aristocratie [10]. Le compromis repose sur un rachat des droits seigneuriaux (décret du 4 août 1789) et une participation politique élargie sur la base d’un suffrage censitaire qui distingue citoyens passifs et actifs. Le Roi conserve un droit de veto sur les décrets adoptés par l’Assemblée (monarchie constitutionnelle). Mais les travaux de l’Assemblée nationale, rebaptisée Assemblée consti-tuante, se déroulent dans un contexte de très forte crise sociale. La mauvaise récolte de 1788 a entraîné une importante hausse des prix des denrées de base dans les villes. En 1789, par exemple, le pain représente environ 88 % du revenu des ménages [11]. Cette contestation urbaine est telle qu’elle aboutit à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789.

Dans les campagnes c’est l’ébullition : 50 000 cahiers de doléances ont été remplis avant la réunion des Etats généraux et la Consti-tuante focalise désormais tous les espoirs de voir enfin changer les choses. Au premier rang de ces revendications : la suppression des taxes et impôts de toutes sortes que les paysans doivent payer à la noblesse, au clergé et au Roi. Or la compromis élaboré par la Constituante ne résout absolument pas la question de la faim dans les villes et des droits seigneuriaux dans les campagnes. En fait le rachat des droits bénéficie avant tout à la bourgeoisie et aux paysans propriétaires les plus riches. Mais surtout, la résistance acharnée des seigneurs provinciaux qui, contrai-rement à la noblesse de cour et financière, ne vivent que grâce à leurs droits, va rendre impossible une quelconque stabilisation du nouveau régime. En effet une véritable guerre civile aura lieu dans les campagnes entre 1790 et 1793 qui poussera constamment vers l’avant la Révo- lution [12]. La fuite du roi à Varennes le 21 juin 1791 en termine avec l’illusion du compromis et donne un visage à la contre-révolution. L’aris- tocratie s’organise alors ouvertement à l’intérieur et pour Louis XVI une seule option s’impose, la guerre des têtes couronnées euro- péennes contre la bourgeoisie française : « Au lieu d’une guerre civile, ce sera une guerre étrangère et les choses en seront bien meilleures » [13]

Guerre et radicalisation du processus révolutionnaire : une seconde révolution

De son côté la bourgeoisie voit dans la guerre une bonne opportunité de faire main basse sur des zones stratégiques dans sa concurrence avec l’Angleterre (Belgique, Hollande) [14]. De plus, cela lui permettrait d’unir toutes les classes sociales dans la défense nationale, derrière un gouvernement fort à même de stabiliser la situation. Seul un faible groupe de députés, autour de Robespierre, s’y oppose. Par ailleurs, une nouvelle hausse des prix après l’hiver 1791-1792 alimente une recrudescence des mobilisations sociales au début de l’année 1792. La guerre, déclenchée en avril 1792, est rapidement un désastre et plutôt que de stabiliser la situation elle ne fait qu’aiguiser les tensions sociales en rendant imminente la menace contre-révolutionnaire. La réponse populaire face à cette menace est massive et prend de court la bourgeoisie : les sans-culottes investissent les nouvelles sections administratives, et en font des outils de démocratie directe permettant de construire largement le mouvement, ainsi que les clubs politiques. Cette organisation s’accompagne de la formulation de revendications précises, sur un contrôle des prix, et sur des mesures de ‘terreur’ contre ceux qui menacent la Révolution : en mai 1792 le prêtre rouge Jacques Roux deman- dait la peine de mort pour tous les spéculateurs [15]. On retrouve ce trait caractéristique tout au long de la révolution : une imbrication constante entre questions politiques et sociales.

Cette situation va pousser à une différenciation au sein de la bourgeoisie autour de deux programmes, sur la base d’in- térêts économiques divergents [16]. Le premier, porté par les Girondins, représente la haute-bourgeoisie commerciale des grands ports de l’Atlantique (Nantes, Bordeaux) ainsi que les grandes industries textiles (Lyon, Grenoble, Rouen). La rivalité commerciale avec l’Angleterre alimente chez les Girondins une très forte anglophobie à laquelle s’ajoute une défiance du mouvement de masse et un refus de tout contrôle de l’économie dont les revendications populaires sont porteuses. Ce programme l’amène à une recherche permanente de compromis, tantôt avec la contre-révolution aristocratique, tantôt avec le mouvement révolutionnaire. Le second, porté par les Jacobins, est celui d’une bourgeoisie moyenne qui a bénéficié des confiscations des terres de la noblesse et de la vente des biens du clergé. Autant dire, une fraction de la bourgeoi- sie résolument opposée à un retour de l’ordre ancien.

Les Girondins sont alors majoritaires à l’Assemblée. D’un côté, ils vont convaincre leur classe d’en appeler au mouvement populaire pour sauver la patrie en danger : le 21 juillet 1792 l’Assemblée promulgue un décret appelant les volontaires à partir au front, le 30 juillet elle entérine la participation des citoyens passifs à la Garde nationale assurant ainsi l’armement des militants révolutionnaires les plus actifs et une radicalisation des unités. De l’autre ils vont continuer à ménager le Roi pour circonscrire le conflit avec l’aristocratie : le 9 août 1792 les Giron- dins font repousser à l’Assemblée une pétition présentée par les sections parisiennes demandant l’instauration d’une République. Ceci dans une situation où ce qui a été conquis durant les premières années est très concrètement menacé par des victoires successives de l’aristocratie, à l’intérieur et sur le front. La situation est critique : le général de l’armée prussienne, alors à 200 km de Paris, a fait publier un manifeste promettant la mort à tous ceux qui prendraient les armes contre le Roi. Alors que celui-ci, réfugié au Palais des Tuileries, reste un point de ralliement pour la contre-révolution.

Le refus de l’Assemblée met alors clairement l’insurrection à l’ordre du jour afin de faire respecter la volonté populaire. Le 29 juillet (donc relativement tardivement) Robespierre, chef de file des Jacobins fait une déclaration de soutien au mouvement populaire, signifiant par là qu’une fraction conséquente de la bourgeoisie soutiendrait un soulèvement. L’insurrection a lieu le 10 août. Des unités de la Garde nationale vont se confronter aux nobles, aux troupes royales et aux unités de la Garde nationale des quartiers aisés de Paris réunies autour du Roi au Palais des Tuileries. En tête marchent les unités marseillaises avec leur chant éponyme. L’insurrection est victorieuse et le jour même l’Assemblée nationale vote la suspension du Roi. Les Girondins, effrayés par la force qu’ils ont contribué à mobiliser, restent en marge de l’insurrection du 10 août.

La force des sans-culottes va être exposée plus puissamment encore le 20 septembre 1792, à Valmy : contre toute attente l’armée française repousse l’armée prussienne qui lui est pourtant techniquement bien supérieure. Goethe, assistant à la bataille, dira : « De ce lieu et de ce jour date une époque nouvelle dans l’histoire du monde ». Le lendemain, la nouvelle Assemblée fraîchement élue confirme la portée de cette victoire en déclarant l’an I de la République. Désormais tout compromis avec l’aristocratie signifie transiger avec la défense de la République. Symboliquement le lien avec l’ordre ancien est définitivement rompu quand le Roi est guillotiné le 21 janvier 1793.

http://quefaire.lautre.net/spip.php?page=article&id_article=53

CouvGuerin Une lecture indispensable!

Lire la suite

14 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

1789, une révolution inachevée ? (2)

1789, une révolution inachevée ? (2) dans Histoire marat_idole

Sans-culottes

Quelle est cette force qui vient de renverser la monarchie et d’arrêter la contre-révolution ? Les sans-culottes constituent un assemblage hétéroclite d’artisans, petite-bourgeoisie et journaliers, ouvriers d’ateliers. La faim et l’intérêt commun contre les spéculateurs, gros négo- ciants ou bourgeois aisés cimentent cette union et la rendent capable de canaliser l’aspiration des plus pauvres contre les plus riches mais sans programme véritablement cohérent. « Relevant des classes populaires par leur conditions d’existence et souvent la misère, les artisans n’en possédaient pas moins leur échoppe et leur petit outillage ; de tenir sous leur discipline compagnons et apprentis accentuait leur mentalité bourgeoise. Mais l’attachement au système de la petite production et de la vente directe les opposait à la bourgeoisie marchande et au capital commercial (…). De là, parmi les artisans et les boutiquiers qui formèrent les cadres du mouvement populaire des aspirations contradictoires.[Soboul, op.cit., p. 17.]] »

Leur programme visait en effet à la fois la restriction de la propriété privée et son maintien, ils s’opposaient à la logique de l’accumulation du capital qui les menaçait mais, eux-mêmes propriétaires, ne pouvaient la combattre de manière conséquente. L’idéal social sans-culotte était celui d’une République de petits propriétaires. Par ailleurs il n’existe pas alors de classe ouvrière à même de développer une conscience de ses intérêts propres. S’il existe quelques grandes manufactures, elles regroupent une minorité des ouvriers qui sont alors épar- pillés dans de petits ateliers employant 2 ou 3 journaliers. Ces journaliers ne pouvaient fournir la base sociale d’un programme anticapitaliste conséquent et d’une organisation indépendante. Certes il y eut des grèves et les journaliers participèrent à la lutte mais sous la bannière de leurs maitres petit-bourgeois.  » (…) l’avant-garde révolutionnaire n’était pas constituée par un prolétariat de fabrique, mais par une coalition de petits patrons et de compagnons travaillant et vivant avec eux. De là certains traits du mouvement populaire, un certain comportement, comme aussi certaines contradictions résultant d’une situation ambigüe. Le monde du travail est marqué dans son ensemble par la mentalité petite bourgeoise artisanale et, comme elle, participe de la mentalité de la bourgeoisie. Ni par la pensée, ni par l’action, les travailleurs ne constituaient un élément indépendant. Ils n’établissaient pas un rapport direct entre la valeur du travail et le taux de salaire ; le salaire se déterminait par rapport au prix des subsistances : la fonction sociale du travail n’était pas clairement conçue. [17] »

Même sans programme cohérent (‘maximum’ des prix et des fortunes) les sans-culottes sont donc une force redoutable contre l’aristocratie. Mais une force efficace seulement sous la direction d’une fraction de la bourgeoisie. Point crucial qui sera exposé le 10 mars 1793. Les revendications sociales d’un contrôle accru de l’économie prenaient alors une forme politique par l’exigence des sans- culottes que l’Assemblée soit purgée des élus girondins, trop compromis dans la contre-révolution (notamment lors du soulèvement en Ven- dée). La manifestation à l’Assemblée prévue pour le 10 mars 1793 par les sans-culottes est un échec retentissant car elle n’a pas alors le sou- tien des jacobins. Par contre, c’est une préparation commune qui permettra d’éliminer les Girondins le 2 juin 1793.

La dictature jacobine et la destruction des anciennes institutions

Début 1793 les problèmes ressurgissent de manière plus aiguë encore. Sur le plan social rien n’a changé et les défaites militaires se multiplient (la France est alors en guerre contre les puissances majeures européennes : Espagne, Angleterre). Il faut plus de troupes : le décret du 23 août 1793 sur la levée en masse permettra la mobilisation d’un million d’hommes jusqu’au début de 1794. Mais cette mobilisation sans précédent dans l’histoire militaire de l’époque exige, pour être efficace, que l’ensemble de l’économie soit tournée vers le front. C’est en s’appuyant sur la mobilisation des sans-culottes le 5 septembre 1793 que les Jacobins, alors majoritaires au Comité de salut public, vont imposer à la bour- geoisie les efforts d’une économie dirigée. Le 17 septembre une loi permettant l’arrêt de toute personne suspectée de spéculation ou de sou- tien à la contre-révolution, est promulguée. Le 21 septembre le commerce extérieur est mis sous contrôle de l’Etat et le 29 septembre le ‘Maxi- mum’ des prix est voté pour un panier de produits de consommation courante. C’est l’apogée de l’alliance entre sans-culottes et Jacobins.

Mais pour les Jacobins l’économie dirigée n’a jamais été un but en soi, mais un moyen de mettre l’ensemble de l’économie au service de la guerre et de l’approvisionnement des villes. Et c’est seulement dans la perspective de vaincre la contre-révolution que la bourgeoisie accepte l’alliance avec les Sans-culottes et l’économie dirigée. En clair, le mouvement révolutionnaire est mis au service des intérêts de la bourgeoisie. Aussi en même temps qu’ils s’allient avec lui, les Jacobins attaquent-ils le mouvement populaire. A l’aide d’une combinaison de mesures, ils parviennent à discipliner les sans-culottes : attaque des porte-paroles, bureaucratisation des secteurs combatifs (en faisant notamment payer la participation aux sections et aux clubs politiques) et diminution du nombre hebdomadaire des assemblées de sections. A cela il faut ajouter que la ‘levée en masse’ a amputé le mouvement révolutionnaire de ses militants les plus actifs. D’un autre côté l’abolition sans contrepartie des droits seigneuriaux le 17 juillet 1793, ‘calme’ la paysannerie en la plaçant définitivement du côté de la Ré- publique. Ainsi au début 1794 les deux mouvements qui poussaient la révolution en avant et qui constituaient la base du soutien aux Jacobins sont assagis.

Thermidor et la consolidation du pouvoir bourgeois

Avec les victoires du début 1794, le spectre de la contre-révolution semble s’éloigner et les divergences sur l’opportunité de supporter plus longtemps le poids d’une économie dirigée ressurgissent au sein de la bourgeoisie. La dictature jacobine apparait donc de moins en moins nécessaire et le gouvernement se retrouve attaqué de toutes parts. Privé de sa base de soutien, qu’il à lui-même contribué à affaiblir, le gou- vernement tombe le 26 juillet 1794 (9 Thermidor an II). Le lendemain Robespierre est guillotiné. La bourgeoisie affirme alors son crédo dans la Constitution de 1795 qui institue par les lois ce que Boissy d’Anglas pose comme un principe de la société bourgeoise : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature. » [18] Il faudra une dizaine d’années pour stabiliser définitivement le nouvel ordre bourgeois. Néanmoins, Thermidor marque la fin de la révolution et la première étape d’un reflux qui s’achèvera avec Napoléon en 1799. Reflux sur la base d’une consolidation des gains essentiels de la révolution, au profit de la bourgeoisie.

Quels enseignements pour aujourd’hui ?

Tout d’abord la Révolution française permet d’illustrer un trait caractéristique des révolutions bourgeoises : tout au long du processus révo- lutionnaire qui mène à la destruction du féodalisme, les masses auront toujours été mobilisées afin de créer les conditions politiques de la domination du capital [19]. En léguant un pouvoir unifié et centralisé, la Révolution française est bien allée à son terme. Un deuxième élément est que la domination politique du capital arrive après le développement de relations capitalistes dans l’ancienne société. L’Ancien Régime est en place mais la société est de plus en plus bourgeoise. « La marche si brillante des révolutions bourgeoises repose socialement sur le fait que, dans une société dont la structure absolutiste féodale est profondément minée par le capitalisme déjà fortement développé, elles tirent les conséquences politiques, étatiques, juridiques, etc., d’une évolution économico-sociale déjà largement accomplie. Mais l’élément réellement révolutionnaire, c’est la transformation économique de l’ordre de production féodal en ordre capitaliste (…) [20] »

Mais le développement du capitalisme change les conditions matérielles de la transformation sociale. Tout d’abord il crée une classe, la classe ouvrière, qui détient la capacité de réorganiser économiquement l’ensemble de la société. Ensuite, il développe de nouvelles contradictions liées à la centralisation politique et économique (en totale opposition avec la socialisation toujours croissante du travail), qui imposent à cette nouvelle classe de prendre le pouvoir avant de mener cette réorganisation. La dynamique à l’œuvre dans une révolution prolétarienne est alors totalement contraire à celle d’une révolution bourgeoise. Car il n’existe pas, sous le capitalisme, d’enclaves de socia-lisme, de ‘brèches de socialisme’ dont il s’agirait d’assurer le développement par des conditions politiques favorables. Pour le dire autrement, il ne suffit pas de pousser plus à gauche le curseur politique pour favoriser le développement de bases économiques du socialisme, sous le capitalisme.

La pression populaire a pu pousser les Jacobins plus loin qu’ils ne le voulaient, notamment sur la question foncière avec l’abolition des droits le 17 juillet 1793. Mais jamais ils n’ont été confrontés à un ‘deuxième pouvoir’ à même de mettre en œuvre de ma- nière indépendante son programme. Cette force là n’existait pas encore. Bien plus, le rôle crucial joué par les Jacobins dans leur capacité à fournir un programme au mouvement de masse devrait inspirer l’action des révolutionnaires aujourd’hui. A travers le réseau de leurs clubs politiques, et les liens entretenus avec les clubs plus populaires, les Jacobins ont pu conquérir une hégémonie dans le mouvement tout en gardant leur indépendance politique. Le piston jacobin a été primordial pour canaliser la puissance de la vapeur sans-culotte.

Enfin il y a une continuité entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne. « Le trait le plus incontestable de la Révo- lution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques » [21]. Cette révolte contre l’injustice est la nôtre. De surcroît, elle possède dans son développement quelque chose de plus que sa nature bourgeoise, des éléments qui pointent plus loin qu’une simple domination du capital. Ainsi, la Conjuration des égaux de Babeuf, expression d’une révolution sociale prématurée, entre un déjà là et un pas encore là en 1795, aspirait effectivement à une transformation sociale bien plus radicale que ne pouvaient l’imaginer les Jacobins. Transfor- mation que seule l’existence d’une classe ouvrière aurait pu réaliser.

Mais il faut souligner la nécessité d’une rupture avec le schéma de la révolution bourgeoise. Le point de départ d’une réponse aux défis d’aujourd’hui réside dans la possibilité que détient la classe ouvrière de réorganiser, concrètement et non pas simplement dans ses aspirations, l’ensemble de la société au bénéfice de la majorité. C’est une rupture profonde avec 1789 : « Tous les mouvements ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou dans l’intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité. » [22] Seule l’action indépendante de la classe ouvrière, mobilisée consciemment autour de ses propres revendications, associée à la construction consciente en son sein d’une direction, par les militants révolutionnaires, permettra de renvoyer dans les poubelles de l’histoire la société née avec la Révolution française : « La Révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière » [23]. par William Vey

http://quefaire.lautre.net/spip.php?page=article&id_article=53

CouvGuerin Une lecture indispensable!

Lire la suite

13 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Les luttes pour l’annulation des dettes aux temps bibliques et dans la Rome antique

Les luttes pour l’annulation des dettes aux temps bibliques et dans la Rome antique dans Austérité euro-300x220

Le CADTM publie une série d’articles sur les annulations de dette, les luttes dans cette perspective, la place de la dette dans les conflits politiques, sociaux et géostratégiques au cours de l’histoire. Pour la réaliser, le CADTM a fait appel à plusieurs auteurs différents.
Le premier article de la série, par Éric Toussaint, La longue tradition des annulations de dettes en Mésopotamie et en Égypte du 3e au 1er millénaire av. J-C, a été publié le 24 août 2012.
Le deuxième par Isabelle Ponet, La remise des dettes au pays de Canaan au premier millénaire avant notre ère, le 8 novembre 2012.
le troisième par Jean Andreau, Endettement privé et abolition des dettes dans la Rome antique, le 13 novembre 2012,
le quatrième par Michael Hudson, Démocratie et dette : A-t-on brisé le lien entre les deux ? 11 mars 2013.

Le cinquième, « Les luttes pour l’annulation des dettes aux temps bibliques et dans la Rome antique », est tiré de l’exposé qu’Isabelle Ponet a présenté à la 3e université d’été du CADTM Europe à Namur le 30 juin 2013.

10 juillet par Isabelle Ponet http://cadtm.org/Les-luttes-pour-l-annulation-des

Lire la suite

07 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Mandela: le mythe et l’homme

Mandela: le mythe et l'homme dans Histoire Mandela+Fidel

Il était tout à fait prévisible, je suppose, que les médias se ruent devant l’hôpital où Nelson Rolihlahla Mandela était hospitalisé pour la quatrième fois en près de quatre mois, un peu comme des vautours autour d’un cerf à l’agonie.

Qu’ils soient rejoints par des sympathisants en prière et d’autres personnes également était aussi inévitable, comme le fut l’effusion média- tique qui a sans doute égrené tous les éléments possibles de sa future nécrologie.

Un éditorialiste scandinave au moins eut la présence d’esprit d’aborder l’événement sous un angle légèrement différent : il demanda à son correspondant en Afrique d’essayer de savoir qui pourrait « perpétuer l’héritage de Mandela ». Bien sûr, cela soulève une question essentielle : quel est l’héritage de Mandela ? Où finit la réalité et où commence le mythe ? Cependant, cet éditorialiste en resta au mythe, au saint réconciliateur, au demi-dieu virtuel qui passa 27 ans en prison avant d’émerger et de marcher d’un pas sûr sous les projec- teurs des médias du monde entier.

Vingt ans plus tôt, récemment libéré, Mandela aurait sans doute été stupéfait de voir ce qu’il adviendrait. En décembre 1992, assis derrière son nouveau bureau au siège du Congrès national africain (ANC) à Johannesburg, il avait exprimé sa perplexité et son in- quiétude devant l’image de lui-même qu’il voyait se forger. Le fruit, selon lui, d’attentes « naïves et romantiques »; « l’idée d’un Messie armé d’une baguette magique ». Alors que je rédigeais pour lui un article qui devait être signé de son nom pour le service de presse des Nations Unies, il me dit : « Tout ce que je sais, c’est que je ne suis pas un messie ». Beaucoup alors lui attribuait ce rôle – même parmi ceux qui avaient été ses adversaires des décennies durant. Mythe et réalité se confondaient pour créer l’image de ce que Mandela qualifiait de croyance en « un demi-dieu marchant résolument de l’avant ». A l’époque, lui était convaincu que cette image n’était qu’une illusion passagère déjà en passe de se dissiper.

« Je sais que j’ai été l’objet de telles illusions quand je suis sorti de prison », disait-il, ajoutant que non seulement il n’avait pas de baguette magique, mais que lui-même, ses compagnons de captivité « étaient et sont les produits d’une tradition qui croit en l’effort collectif, au travail d’équipe ». Il poursuivait, confiant : « Les mythes se sont en grande partie dissipés : aujourd’hui nous sommes perçus comme des êtres humains ordinaires, faits de chair et de sang, sujets à toutes les faiblesses humaines habituelles ».  Il se trompait. Le processus de mythification se poursuivit faisant de Mandela une « icône planétaire », ou en d’autres termes en messie laïque, dans la vie… comme dans la mort. Un journal dominical sud-africain l’a bien résumé, avant même les premiers signes de sa mort prochaine : « Notre Mandela est immortel, il transcende les races, les sexes, la géographie, la religion et la politique. Notre Mandela ne mourra jamais. Il est le père de notre nation ». L’auteur a toutefois reconnu que c’était-là le produit d’un « culte de Mandela ».

C’est un culte qui semble encore grandir malgré son rejet par Mandela lui-même. Un culte qui a sans doute encore plus d’adeptes en dehors de l’Afrique du Sud, en particulier dans les démocraties parlementaires libérales qui se sont ralliées avec enthousiasme à la cause anti-apartheid lorsque l’ANC a fait de lui l’icône de la lutte anti-raciste. Comme le veut le dicton, « si vous ne pouvez pas les vaincre, joignez- vous à eux ». Alors peut-être Mandela s’est-il aussi adapté au mythe, estimant qu’il pourrait tirer profit, par exemple, de grosses sommes d’argent provenant des magnats de l’industrie pour financer des projets qui lui tenaient à coeur tels que les écoles dans sa province du Cap Oriental. Il supervisait la création du Centre Nelson Mandela de la mémoire qui retrace non seulement sa propre histoire, et celle de ceux qui ont lutté pour les droits humains, mais qui continue aussi à collecter, rassembler et analyser les luttes en cours pour la défense de ces principes. Et il n’est pas anodin qu’il ait approuvé le fait que le logo du centre soit une main ouverte et non pas son propre visage.

Et pourtant, il se vit souvent accorder, particulièrement en tant que président de l’Afrique du Sud, le statut de demi-dieu virtuel par ceux qui lui rendaient hommage en espèces et en nature. Il devint rapidement un homme très riche à l’inverse de ses co-détenus, condamnés avec lui en 1964 (1). L’équipe politique qu’ils avaient formée au cours de leurs années dans la célèbre prison de Robben Island ne devait pas subsister. Pourtant, comme Mandela lui-même le soulignait en 1992 : « Il n’y a pas une seule personne parmi nous qui soit au dessus des autres en terme de position ou de capacité. »

Plusieurs raisons expliquent que Mandela ait fini par émerger, à commencer par ses propres capacités et sa personnalité. Mais la volonté de son parti de construire un culte de la personnalité autour d’un homme fait de « chair et de sang, sujet à toutes les faiblesses humaines habituelles », a joué un rôle majeur. Il y a aussi un autre facteur que les partisans du mythe préfèrent occulter. Parce qu’il ternit celui-ci, même s’il ne ternit pas l’homme. Car le fait est que quelles que soient la dévotion et la force de caractère d’individus soumis aux rigueurs et à l’extrême monotonie de la vie carcérale pendant plus de 20 ans, il est impossible d’en sortir du jour au lendemain comme si de rien n’était.

Alors que les autres prisonniers condamnés avec Mandela en 1964 passaient, pour la plupart, directement de la prison à une vie qui avait changé du tout au tout pendant leur incarcération, on préparait Mandela à jouer son rôle à la tête de l’organisation qui négocierait la fin du système de l’apartheid. Leader naturel du groupe, il était aussi reconnu comme le leader du mouvement anti-apartheid le plus important, l’ANC. C’est également lui – malgré l’opposition de certains de ses anciens co-accusés du procès de Rivonia – qui ouvrit des discussions avec un régime déjà affaibli sur le plan économique et sur le plan intérieur.

La notoriété de Mandela, l’énorme publicité construite autour de son nom dans le monde, avaient persuadé des dirigeants comme le ministre de la Justice Kobie Coetzee, qu’il pourrait être l’homme du compromis. Coetzee, comme Daniel Barnard, le chef du Service du renseignement national, était également conscient que Mandela n’était ni le révolutionnaire radical, ni même le terroriste, dépeint par leur propre régime.

Rolihlahla – « Nelson » – Mandela était un aristocrate et avocat dont le but manifeste était d’éradiquer les préjugés raciaux du système, et non d’en finir avec le système lui-même. C’était un réformiste qui avait été obligé par les circonstances en Afrique du Sud à devenir révolu- tionnaire. Comme Albert Luthuli, son prédécesseur à la présidence de l’ANC, il avait toujours défendu l’idée d’une convention nationale, d’un règlement négocié en vue d’une représentation parlementaire non raciale.

Qu’il soit resté fidèle à cet idéal pendant près de deux décennies d’incarcération à Robben Island – malgré les nombreuses incitations et les pots de vin offerts – en dit long sur l’intégrité d’un homme au talent exceptionnel. Qu’il ait refusé, en dépit même de nouvelles incitations, d’en rabattre sur ses exigences après son transfert de l’île, conforte sa stature d’homme politique. Mais c’était un homme malgré tout. A l’échelle internationale, cependant, il était devenu une icône – un demi dieu virtuel – avant même d’avoir été transféré, après 17 ans à Robben Island, à la prison de Pollsmoor au Cap où le régime était moins sévère.

Dans l’espace plus grand mais toujours confiné de la prison de Pollsmoor, la nourriture s’était améliorée et celui qui passait du matricule 466/64 dans la prison de l’île au numéro D220/82 renouait avec les visites, les livres et les informations. En 1964, il avait été le 466ème prisonnier de l’île. En 1982, il devint le 220ème condamné de la section « D » de Pollsmoor. Il serait transféré une fois de plus –matricule 1335/88 – avant d’être finalement libéré le 11 février 1991.

Et quand le prisonnier, qui n’avait pas été vu en public depuis 27 ans, franchit les portes de la prison Victor Verster à Paarl, au nord du Cap, il parut en forme, en bonne santé, heureux et confiant. Rares furent ceux qui – si ce n’est certaines personnes qui avaient passé de longues périodes en prison –s’étonnèrent que Mandela, apparemment détenu depuis 27 ans dans les geôles de l’apartheid, ait réussi à franchir les portes d’une prison d’un pas assuré pour s’adresser aux milliers de supporters qui se pressaient sur la place principale du Cap.

Il fut en mesure de le faire parce que ceux qui cherchaient désespérément à réformer l’appareil de l’apartheid, menés par Kobie Coetzee, avaient réalisé qu’ils avaient besoin, autant que l’ANC, d’un leader capable, dès sa libération, de faire face à un monde qui avait radicalement changé depuis le procès de Rivonia en 1964. Lorsque les portes de la prison s’étaient refermées sur Mandela et ses camarades, il n’y avait pas de télécopieurs, sans même parler de téléphones portables ou d’ordinateurs personnels. Le monde extérieur avait connu des changements rapides, alors que, en prison, les rigueurs et la routine de l’enfermement, les files de prisonniers attendant l’ouverture et la fermeture des portes étaient restées les mêmes, jour après jour, année après année, parfois pendant des décennies.

Les détenus de longue durée nouvellement libérés furent souvent déconcertés par des choses aussi banales que le volume de la circulation automobile, les bruits, les odeurs ou encore le nombre de passants dans les rues. C’est pourquoi dans un premier temps l’on emmena Mandela à plusieurs reprises en excursion en dehors du Cap. Puis, après un passage à la clinique privée de Constantiaberg pour soigner sa tuberculose, il fut transféré dans la maison spacieuse de l’ancien vice gouverneur de la prison Victor Verster. Les autorités avaient décrété que cela serait sa « demeure de transition » avant son éventuelle libération. Nous étions en 1988 et la maison contenait tout le confort moderne, y compris un télécopieur, une télévision, un magnétoscope, et une piscine.

Ce fut véritablement une cage dorée pour l’homme destiné à devenir le premier président élu sur une base non raciale en Afrique du Sud. « Tout ce dont vous avez besoin, tout ce que vous désirez, il suffit de le demander », lui dit-on en lui présentant son chef personnel, Jack Swart, qui, bien que qualifié dans les arts culinaires, était aussi gardien de prison. Selon l’un des gardiens présents à l’époque, Mandela aurait souri et dit « merci » – s’abstenant de demander sa liberté et un régime démocratique. Il se savait toujours prisonnier, savait que chaque appel télé- phonique et fax seraient surveillés. Mais il savait aussi que ce n’était qu’une question de temps avant qu’il ne se promène librement, n’ayant jamais passé de compromis avec le régime. Dans les faits, il était aux commandes.

C’était là le Mandela pragmatique prêt à négocier, comme il l’avait fait avec les dirigeants de l’apartheid, avec des dictateurs comme Mobutu Sese Seko du Zaïre et avec Suharto d’Indonésie pour peu que cela serve l’ANC et sa vision de l’avenir du pays. Comme il le disait, il avait « toutes les faiblesses habituelles » – et désacraliser son nom, ne diminue en rien l’homme. Loin de renverser un demi-dieu, cela permet de briser les illusions et d’humaniser un individu exceptionnel.

En revanche, ce qui ternit son nom, c’est le comportement de certains membres de sa famille, qui, quand il est devenu évident que Mandela était malade, ont commencé une querelle déplacée afin de mettre la main sur son argent. Ces questions sont actuellement devant les tribunaux. Cela n’a rien à voir avec l’héritage que laisse Mandela qui, dépouillé du mythe, démontre tout simplement qu’il est possible de tirer le meilleur de toutes les circonstances tout en restant fidèle à ses convictions. Et Mandela aurait probablement été heureux de voir Gloria Tibani venu lui souhaiter ses meilleurs vœux de rétablissement devant la Heart Hospital Medi-Clinic à Pretoria tout en vendant des vetkoek (petit pain frit) et des tranches de Polony pour augmenter ses revenus.

Terry Bell, militant syndical et socialiste (traduit de l’anglais par Raymond Adams)

Samedi 6 juillet 2013 publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 202 (04/07/13)

(1) NDT : Le procès de Rivonia eut lieu entre octobre 1963 et juin 1964. Il impliquait une dizaine de dirigeants de la branche militaire de l’ANC, dont Nelson Mandela, jugés pour 221 actes de sabotage. Les faits reprochés étaient : sabotage, destruction de biens (tous deux passibles de la peine de mort), violation de la loi sur l’interdiction du communisme. Le 12 juin 1964, Mandela et d’autres co-accusés étaient reconnus coupables et condamnés à la prison à vie.

Lire la suite

02 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Voir ou revoir La Porte du paradis

Voir ou revoir La Porte du paradis dans Histoire lest-we-forget.1287074637.thumbnail

Trente-deux ans après sa première sortie, une version restaurée et remastérisée du Heaven’s Gate (La Porte du paradis) de Michael Cimino a été mise à l’affiche dans nos cinémas. Une occasion de voir ou revoir cette œuvre unique en son genre, illustration de la lutte des classes dans l’Amérique naissante, aujourd’hui considérée comme un chef d’œuvre.

En 1980, s’appuyant sur le succès de son Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter), film choc sur la Guerre du Vietnam, le cinéaste italo-américain Michael Cimino se lançait dans la réalisation de La Porte du paradis, œuvre revisitant les mythes fondateurs de la nation américaine. D’un réalisme absolu, avec la conception d’une ville entière, une profusion de costumes, des centaines d’acteurs et figurants, un tournage s’étalant sur des mois, des remontages incessants (220 heures de pellicule), le film attint le budget, colossal pour l’époque, de 40 millions de dollars.

De l’histoire du film… Dès ses premières pré-projections, le film fut détruit par les critiques. En 1981, Ronald Reagan venait d’être élu, l’offensive néolibérale et conservatrice battait son plein. L’heure était à la contre-offensive généralisée, sociale et idéologique, contre l’Amérique rebelle et libertaire des années 1960 et 70. Les grands éleveurs préparant l’élimination physique des paysans et travailleurs pauvres du comté de Johnson, le tout avec l’appui écrit du président des Etats-Unis ? Les pauvres d’abord désemparés mais finissant par s’armer pour se défendre ? Pour l’impérialisme US revanchard du début des années 1980, il n’était pas acceptable de montrer à une si large échelle la naissance sanglante de l’Amérique moderne, l’âpreté de sa lutte des classes, le rôle criminel de sa bourgeoise et de ses institutions. Des prétextes artistiques divers et variés (trop long, trop lent, trop compliqué…) furent ainsi mis en avant pour masquer des raisons profondément politiques, forçant Michael Cimino à remonter son film dans une version courte et « diffusable », ce qui n’aidera pas à son succès. Influencé par un climat délétère, le public boudera l’œuvre qui deviendra le plus grand échec de l’histoire du cinéma américain, conduisant les studios United Artists à la banqueroute et ruinant la carrière du cinéaste. La Porte du paradis a aujourd’hui acquis une renommée tardive, ce qui a amené Michael Cimino a en refaire une version aux couleurs, sons et montage restaurés, qui rend justice à cette pièce hors norme.

…à l’Histoire elle-même La majeure partie des événements relatés sont réels. En 1890, les USA connaissaient l’une des plus grandes migrations de l’Histoire. En un siècle, plus de 40 millions de personnes quittèrent l’Europe, ses famines, sa pauvreté et ses guerres, pour tenter une nouvelle vie dans ce pays en construction. La plupart de ces émigrants étaient britanniques, irlandais (fuyant la Grande famine) et allemands. Les suivirent des slaves, scandinaves, juifs, italiens. Beaucoup étaient des paysans, cherchant de nouvelles terres à cultiver. Une partie y parvint, au prix de grandes souffrances et au détriment des Amérindiens. D’autres, dont beaucoup d’Irlandais, s’installèrent dans les villes et servirent de main-d’œuvre aux capitalistes, en pleine révolution industrielle. Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la bourgeoisie américaine naissante accueillit ces migrants sans restrictions légales, malgré de graves tensions sociales, avant de changer de politique et de commencer à fermer les frontières.

L’action du film se déroule dans le Wyoming, Etat rural de l’Ouest, pays de grands éleveurs, riches propriétaires terriens exploitant des travailleurs agricoles et des paysans pauvres, n’hésitant pas à s’en servir comme bouc-émissaires en cas de vol de bétail ou autres problèmes. Dans le comté de Johnson, en 1892, l’Association des éleveurs dressa ainsi une liste de 125 paysans pauvres à éliminer, et engagea dans ce but des mercenaires. En résulta une série d’affrontements entre grands et petits éleveurs, connus sous le nom de « Johnson County War » (la guerre du comté de Johnson). Ainsi, deux des personnages principaux du film furent en fait pendus par les mercenaires en raison de leur soutien aux petits paysans. Il fallut l’intervention de l’armée pour « ramener le calme », en fait sauvegarder les intérêts des propriétaires terriens. Parce qu’elle dépeint ces événements méconnus et volontairement occultés de l’histoire officielle des Etats-Unis, que sa réalisation, sa bande-son, ses décors, le jeu de ses acteurs (Kris Kristofferson, Christopher Walken, Isabelle Huppert, John Hurt…) sont uniques, La Porte du paradis est une œuvre incontournable et indispensable pour qui est attaché à une vision anticonformiste et politique de l’art et de la culture.

Par Yohann Segui Lundi 1 juillet 2013Publié dans : Revue Tout est à nous ! 44 (juin 2013)

Lire la suite

28 juin 2013 ~ 0 Commentaire

Césaire : un grand poète anticolonialiste

Césaire : un grand poète anticolonialiste dans Histoire

Aimé Césaire est mort il y a 5 ans et l’on célèbre ces jours-ci le centenaire de sa naissance.

Fils d’un petit fonctionnaire de la Martinique coloniale, arrière-arrière petit fils d’un des révoltés de 1833 de la Martinique esclavagiste, Aimé Césaire a marqué le XXème siècle par sa place dans la lutte contre le colonialisme. Arrivé en France en 1931 au moment de l’Exposition coloniale, il se lance immédiatement dans la lutte pour la reconnaissance des droits des peuples noirs et coloniaux. Il fréquente de près les jeunesses communistes de Normale supérieure, mais se consacre essentiellement à l’organisation étudiante martiniquaise et à la publication, fondée par lui, l’Étudiant Noir.

Résistances littéraire et sociale
Dès 1936, il entreprend la rédaction, publiée en 1939, de l’œuvre remarquable Cahier d’un retour au pays natal. Il y définit un cheminement qu’il ne reniera jamais. D’abord, la condamnation du racisme : « Aucune race ne possède le monopole de la beauté, de l’intelligence, de la force et il est place pour tous au rendez-vous de la conquête. » Puis la solidarité avec les opprimés du monde : « Je serai un homme-juif, un homme-cafre, un homme-hindou-de-Calcutta, un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas… un homme-pogrom ». Ensuite l’affirmation de la négritude : « Ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale… mais faîtes de moi un homme d’ensemencement… ne faîtes point de moi cet homme de haine pour qui je n’ai que haine… Ce que je veux c’est pour la soif universelle, pour la faim universelle, la sommer libre enfin de produire de son intimité close la succulence des fruits. » Et enfin le rôle de l’homme poète désireux de participer à la lutte anticoloniale : « Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. » En septembre 1939, Césaire revient en Martinique comme professeur de lettres classiques. Il va y vivre la dure période du régime de Vichy pendant lequel il publiera la revue Tropiques dans une écriture surréaliste qui marque sa résistance à ce qu’il a appelé l’Ombre. Il rencontrera André Breton, admirateur de Trotsky ainsi que le peintre Wilfrédo Lam, tous deux résistants qui deviendront ses amis. Dès 1943, il relancera son activité poétique et littéraire à travers ses essais, ses pièces de théâtre, s’intéressant comme arrière-plan à l’histoire de la Caraïbe, la traite négrière, l’esclavage, son abolition, les indépendances de la Caraïbe, le destin d’Haïti, et la décolonisation de l’Afrique noire.

Contradictions d’un engagement
En 1945, il sera sollicité par le Parti communiste pour les élections municipales, législatives et cantonales, élections qui feront de Césaire un dirigeant communiste populaire. C’est alors qu’il défendra avec brio la revendication de l’assimilation des vieilles colonies à la France, alors qu’il avait combattu farouchement cette idée. Il dira que son combat était la départementalisation et non l’assimilation. En 1959, les émeutes de décembre mirent dans la rue des milliers de jeunes contre le racisme, le chômage et entamèrent fortement le mirage assimilationniste. Une autre contradiction chez Césaire qui eut des contacts avec des oppositionnels du Parti Communiste en France mais il n’arrivait pas à dire ses doutes. On le vit même publier dans la presse russe des poèmes à la gloire de Staline, mais il ne les publia jamais dans ses recueils. On sait la polémique importante qu’il eut avec Aragon et les Lettres Françaises et ses répliques retentissantes et brutales à ce dernier et à René Depestre. Un rejet catégorique du « réalisme soviétique ». En 1950, dans le Discours sur le Colonialisme, il avait brillamment mis l’accent sur un phénomène qui constituait un autre aspect de la montée révolutionnaire. Il avait alors exprimé ses réticences au « vote des pouvoirs spéciaux » à Guy Mollet par les communistes en janvier 1956, et s’était rangé sans réticences au côté du « Congrès des écrivains et artistes noirs » au milieu de plusieurs militants nationalistes. Il avait gardé de multiples et ouvertes relations avec les surréalistes dont Breton et des anarchistes comme Daniel Guérin. Il était de ceux qui demandaient que les communistes martiniquais créent leur propre parti au lieu d’être une fédération du PCF, bien que ce combat ait été mené de manière discrète. Après le rapport Khrouchtchev et les insurrections en Pologne et en Hongrie en 1956, il démissionne du Parti communiste. Sa lettre à Maurice Thorez reprend des griefs qui sont les mêmes que ceux des courants trotskistes au PCUS et au PCF.
Le grand poète anticolonialiste fut une figure politique mondiale.

Gilbert Pago Jeudi 27 juin 2013Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 201 (27/06/13)

Lire la suite

Rocutozig |
Tysniq |
Connorwyatt120 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Rafredipen
| Agirensemblespourpierrevert
| Buradownchin