Archive | Histoire

09 février 2014 ~ 0 Commentaire

Les bonnets rouges, le socialisme et la bretagne (enklask)

boris

Histoire et mémoire (1900-1940)

(…) Comment cette mémoire des Bonnets rouges a-t-elle été entretenue par la gauche bretonne dans la première partie du XXème siècle ? Ce sera mon interrogation de départ. Celle-ci s’ancre dans un questionnement bien plus large sur les pratiques militantes du milieu partisan socialiste dans ces années et sur l’étude d‘un imaginaire social et d’une mémoire collective des militants de la SFIO en Bretagne. Au final du coup, l’actualité n’est qu’un prétexte pour poursuivre la recherche et peu importe ce que je pense de la situation. L’événement actuel aiguise ma curiosité, mais ce qui prime, c’est une analyse historique.

La révolte de 1675

La révolte des Bonnets rouges de 1675 est un épisode de l’Ancien régime fréquemment étudié en histoire moderne. Au départ, on trouve une réaction hostile et violente à l’instauration d’une nouvelle taxe voulue par le pouvoir royal.

Mais cette révolte du papier timbré est avant tout urbaine et dans les campagnes du Centre-Bretagne, un mouvement concomitant se déroule, les paysans se mobilisant non seulement contre les nouveaux impôts mais aussi contre les abus des seigneurs. Ceux qui portent un bonnet rouge comme signe distinctif entrent en lutte contre une oppression fiscale lointaine mais aussi toute proche.

Quelques meneurs, comme Sébastien Le Balp, font de cette révolte un mouvement collectif assez bien organisé. Une répression sévère est rapidement mise en place par le pouvoir central et laisse des traces nombreuses dans les traditions orales dans cette région. Un très bon résumé de l’histoire de cette révolte est visible dans ce documentaire réalisé sous la houlette de l’historien Alain Croix . Plusieurs études historiques sont également disponibles comme le livre d’Yvon Garlan et de Claude Nières , Les révoltes bretonnes de 1675. Papier timbré et bonnets rouges ( Paris, éditions sociales, 1975) dont l’analyse est influencée par le courant dominant du marxisme à l’époque de la rédaction de l’ouvrage. Car cette révolte de 1675 a été également l’objet d’un débat historiographique important, j’y reviendrai tout à l’heure.

En ce qui concerne la mémoire de cette révolte des Bonnets rouges, quelques études comme celle d’Alain Croix[1], ou plus récemment celle de Gauthier Aubert , donnent de précieux jalons pour comprendre comment cet évènement a pu laisser des traces dans la mémoire collective jusqu’à nos jours.  (…)

Des Bonnets rouges de 1933 ?

 A cette date, l’Action française souhaite organiser un rassemblement à Saint-Goazec dans le centre-Bretagne. La SFIO du Finistère organise la riposte et mentionne la mémoire des Bonnets rouges à cette occasion : « Face aux Camelots du Roy

Notre appel a été entendu. D’excellentes nouvelles nous parviennent de tous les points du dépar-tement et même des Côtes du Nord et du Morbihan. Du Nord comme du Sud, du Trégorrois avancé, de la Montagne rouge comme de la Cornouaille d’avant-garde, tous se préparent à venir contre-manifester (…) Les paysans de Cléden, de Laz, de Landeleau, de Kergloff, de Saint-Hernin, dignes descendants des bonnets rouges ».[4]

Mais c’est la seule évocation de la révolte de 1675, même si les contre-manifestants utilisent tout un vocabulaire contre les royalistes qui peut se rattacher à l’hostilité que manifestaient les bonnets rouges vis-à-vis du pouvoir royal. On trouve même des pratiques similaires au XVIIe siècle puisque lors de la manifestation de 1933 une effigie de Jean III, le duc de Guise, qui est à l’époque le prétendant au trône allié de l’Action française, est exhibée puis brûlée. Des pratiques collectives identiques pouvaient exister à l’époque moderne lors des révoltes paysannes dirigées contre le roi.

Le journal national de la SFIO, Le Populaire, insiste encore davantage sur la mémoire des Bonnets rouges à propos de cet épisode. Ainsi dans l’édition du 1er septembre 1933, on précise qu’il faut réagir à la présence de l’Action française : « Nos amis demandent aux forces antifascistes de se dresser résolument contre la réaction, contre le bellicisme fauteur de guerre. Ils font appel aux descendants de ces Bretons, de ces « bonnets rouges » qui, bien avant la Révolution osèrent se dresser contre l’absolutisme royal et furent massacrés sans pitié. »[5]

Cette évocation de la mémoire des Bonnets rouges est toutefois la seule que j’ai retrouvée jusqu’à présent et cela montre que c’est plutôt parce que la mobilisation a lieu près du lieu d’origine de la révolte de 1675 que cet exemple est ici rappelé, pas forcément parce que c’était un exemple à suivre.

Sans doute, aussi faut-il rappeler qu’à la même période, le mouvement nationaliste breton utilisait cet exemple mais dans un tout autre but : il s’agissait alors de rappeler la volonté autonomiste que les Bretons avaient selon eux en mémoire. Cela peut sans doute expliquer pourquoi les socialistes n’évoquent qu’avec parcimonie cet exemple de mobilisation collective. Pourtant, comme je le rappelle au début de ce billet, la révolte de 1675 devient aussi un enjeu histo- riographique.

Ainsi l’historien soviétique Boris Porchnev publie quelques temps après en 1940 son étude sur « Les buts et les revendications des paysans lors de la révolte bretonne de 1675 » inscrivant les Bonnets rouges dans une analyse marxiste qui allait entraîner un débat historiographique après 1945. Au-delà, la révolte de 1675 sera à nouveau évoquée au sein de la gauche autonomiste à partir de la fin des années 60 comme un épisode précurseur et à valeur d’exemple.

De mon côté, ces quelques indications m’incitent surtout à utiliser plus en avant les recherches de l’historien H. Roderick Kedward qui travaillant sur l’histoire de la Résistance en France a cherché , selon une approche d’anthropologie historique, à comprendre comme la Résistance s’inscrivait dans des continuités avec d’autres contestations collectives des siècles antérieurs. C’est pourquoi cette action collective actuelle que l’on connaît en Bretagne m’aide également de me plonger dans l’imaginaire social des socialistes bretons avant 1940. Dans le prochain billet, retour à Pierre Guéguin.

http://enklask.hypotheses.org/798

Lire la suite

07 février 2014 ~ 0 Commentaire

L’école républicaine, fabrique d’êtres asexués: il y a un siècle déjà (rue89)

eglise-ecole

Redonnez-nous l’école publique et on arrête tout! C’est pourtant simple!

Ce n’est pas la première fois que la République est accusée de vouloir, sous le prétexte d’égalité entre les sexes, gommer les différences « naturelles » entre les filles et les garçons.

Cette bataille a été entamée par la droite réactionnaire dès la fin du XIXe siècle. Avec, dans les arguments échangés, des échos savoureux à ce qu’on lit et entend aujourd’hui.

Efféminer les hommes, viriliser les femmes

Au XIXe siècle, la mixité existe dans certains villages ruraux, mais pas dans les villes. Au début du XXe siècle, sous la pression des premières féministes, le débat s’anime sur le sujet. En 1905, le congrès des Amicales d’institutrices et d’instituteurs, qui se tient à Lille cette année-là, critique le principe de la séparation de l’éducation des garçons et des filles et en conclut que cette séparation, anormale, défavorise ces dernières. « Chaque sexe doit conquérir les qualités de l’autre », explique un orateur. Un autre, député et ancien instituteur, met en garde contre le risque de faire « res- sembler les garçons aux filles et les filles aux garçons en les coulant dans le même moule ».

En 1906, le pédagogue Gabriel Compayré rejette la « coéducation » (mixité) des adolescents en ces termes :

« Nous estimons que, de 12 à 18 ans, elle ne peut avoir que des conséquences fâcheuses,si du moins on ne veut pas dénaturer le caractère de chaque sexe, efféminer les jeunes hommes, viriliser les femmes, et détourner les uns et les autres de leur vraie destination dans le monde. »

La coéducation est « immorale »

Après la Grande Guerre, des écoles « géminées » se multiplient : des écoles de filles et de garçons dans lesquelles les élèves sont regroupés par tranche d’âge (l’institutrice s’occupant des petits, l’instituteur des grands) et non par sexe. Le camp clérical, ancêtre de la Manif pour tous, proteste vigoureusement. En témoigne ce communiqué musclé de l’Union des associations catholiques et des chefs de familles, daté de 1935, et exhumé par Johanna Barasz :

« La coéducation et la gémination sont en effet immorales. Par la promiscuité des filles et des garçons, elle excite leurs sens plus tôt qu’on ne le pense, elle enlève aux jeunes filles la réserve et la pudeur et en fait des GARÇONNES dès l’âge de 13 ans. »L’Union des associations catholiques et des chefs de famille vous informe

La conclusion du communiqué est croquignolesque :

« Que sera-ce lorsque, à l’exemple des Soviets, abominables apôtres de la coéducation, la promiscuité des sexes se pratiquera dans l’internat et dans la serre surchauffée des dortoirs, après que dans la journée on aura donné à filles et garçons réunis l’enseignement sexuel avec exercices pratiques de pièces anatomiques articulées ? »

« Bientôt, plus qu’une espèce d’être asexué ? »

Ridicule ? Pas tellement plus que certains éditos qu’on peut lire aujourd’hui, comme celui qu’a signé récemment Yves Thréard, dans Le Figaro, et qui commençait ainsi :

« Homme ou femme en France, ne formerons-nous bientôt plus qu’une espèce d’être asexué (ni mâle ni femelle, ni père ni mère), non identifié (ni Blanc, ni Noir, ni Jaune) et privé de toute vie intime  ? C’est peut-être exagéré, mais c’est à se le demander depuis dix-huit mois que la gauche est au pouvoir. »Pascal Riché | Cofondateur

http://rue89.nouvelobs.com/2014/02/03/lecole-republicaine-fabrique-detres-asexues-y-a-siecle-deja-249593

Lire la suite

06 février 2014 ~ 0 Commentaire

Le vieux fantasme du complot islamiste (lcr.be)

moro  s y cristianos

Si vous croyez que la croyance au complot visant à la domination islamique du monde est un phénomène nouveau, vous vous trompez. Elle est aussi vielle que l’impé- rialisme né il y presque 200 ans.

L’idée d’un tel complot a été inoculée dans les cerveaux européens par la littérature populaire et plus spécifiquement par le roman d’aventure. L’initiateur en est un écrivain et politicien écossais, John Buchan (1875-1940). Ce fils d’un pasteur sans grands moyens fut le défenseur du libre échange, du droit de vote féminin et d’une limitation des pouvoirs de la Chambre des lords, mais par contre un adversaire farouche des réformes sociales introduites par le parti libéral, réformes qu’il considérait comme des incitations à la haine de classe. Après avoir rendu des services à l’Empire comme administrateur colonial en Afrique du Sud et comme fonctionnaire dans les services secrets militaires, il devint le baron Tweedsmuir et termina sa vie comme gouverneur du Canada. Ses lourdes charges ne l’ont pas empêché de produire une vaste œuvre littéraire.

John Buchan est surtout connu pour son roman Les Trente-neuf Marches, publié en de 1915 et adapté à l’écran par Alfred Hitchcock en 1935. Son héros, l’aventurier Richard Hannay, entamera un an plus tard sa carrière d’agent secret dans le roman Greenmantle (1916), traduit sous le titre Le Prophète au manteau vert. Le vert est la couleur emblématique de l’islam.

L’islam n’était pas étranger au colonialisme britannique. L’Inde comptait (et compte) une grande population de culture islamique et celle-ci était majoritaire dans les possessions de Sa Majesté au Moyen-Orient. Obéissant à la règle que pour régner il faut diviser, le pouvoir colonial manipulait les islamistes contre le Congrès à majorité hindou et au Moyen-Orient contre la domination ottomane. Rappelez-vous Lawrence d’Arabie. Puisqu’on projette facilement ses propres vices sur les autres, les Britanniques pensaient que leurs concurrents impérialistes faisaient de même: convoitant l’Inde et l’Afghanistan, le tsar ne pouvait qu’inciter les populations coloniales, dont les musulmans, à la révolte contre les Britanniques.

L’Égypte où passait et passe toujours le canal de Suez était la pièce maîtresse dans le contrôle britannique de la route maritime vers l’Inde. La chute de la ville soudanaise de Khartoum en janvier 1885 qui coûta la vie au général Gordon avait fortement ébranlé Londres. Le mahdi, c’est-à-dire le libérateur envoyé par Dieu, avait osé prendre les armes contre la civilisation occidentale, menaçant le pouvoir britannique en Égypte. Dans le roman Le Prophète au manteau vert le héro part en 1915 pour une mission secrète contre le Kaiser et son allié ottoman qui ourdissent un complot pour soulever les musulmans contre l’Empire britannique. Le « prophète » du roman a des allures de mahdi. Notez que les musulmans, tout comme les « jaunes » d’ailleurs, ne sont pas supposés capables d’initiative. Il faut des « blancs » pour les diriger, en l’occurrence un Allemand, ou tout au moins un madhi, un illuminé fanatique, une sorte de Bin Laden.

Citons le John Buchan : « La terre écume d’un pouvoir incohérent et d’une intelligence inorganisée. Réfléchissez au cas de la Chine. Là vous avez des millions de cerveaux agiles obnubilés par les arts de la tromperie. Ils n’ont pas de direction, pas de force motrice, ce qui fait que la somme de leurs efforts est futile, et le monde se moque de la Chine. » Quand ce géopoliticien écossais écrivit ces lignes la Chine avait engendré Mao Zedong.

Si la Russie tsariste était un allié de la Grande-Bretagne en 1915, la situation était différente après la révolution d’octobre 1917. La Russie était devenue un ennemi et les bolchéviques ne pouvaient, selon Whitehall, que continuer les manipulations inaugurées par le tsar, mais cette fois-ci contre le monde de la libre entreprise. Il est vrai que les communistes avaient tout intérêt d’avoir les populations musulmanes de leur côté pendant la guerre civile dans laquelle la Grande-Bretagne, la France et le EUA intervenaient militairement du côté des Blancs et n’hésitaient pas d’inciter les musulmans contre les Rouges.

Les bolchéviques avaient compris qu’un appel aux peuples coloniaux de se libérer pouvait changer les rapports de forces en leur faveur. L’Internationale communiste organisa en 1920 le 1er congrès des peuples de l’Orient à Bakou (Azerbaïdjan). Ils y firent même preuve d’un certain opportunisme, mais aussi d’une certaine mentalité colonialiste selon G. Safarov, l’envoyé de Lénine en Asie centrale. La majorité des délégués au congrès était de culture musulmane. Zinoviev, le président du Komintern appelait à la guerre sainte contre l’impérialisme, « ce qui provoqua un enthousiasme extraordinaire et les délégués  brandirent sabres et revolvers aux cris de ‘Djihad’, ‘Vive l’insurrection de l’Orient !’, et ‘Vive la IIIe Internationale !’ » Pour protéger leurs arrières, les Soviétiques signèrent en 1921 des accords avec l’Iran, avec la Turquie et avec l’Afghanistan.

Tout cela frappa l’Occident impérialiste de stupeur. Les Rouges allaient provoquer le chaos total en Asie et menacer la civilisation, une idée partagée par un certain Winston Churchill qui voyait derrière tout ça un complot ourdi par les communistes et les juifs, lecteur qu’il était des Protocoles des Sages de Sion, cette saloperie antisémite concoctée par les services secrets tsaristes. L’idée que les bolchéviques convoitaient l’Orient n’est toujours pas morte dans la tête de certains historiens. Le journaliste Peter Hopkirk a publié deux livres sur les rivalités russo-britanniques en Asie centrale, d’ailleurs bien documentés sur le plan de l’espionnage et les actions secrètes des deux côtés de la barricade.

Le premier (non traduit) date de 1984 et porte le titre Mettre le feu à l’Orient. Le rêve de Lénine d’un empire en Asie (« Setting the East Ablaze. Lenin’s Dream of an Empire in Asia »). Le deuxième qui date de 1994 est traduit, si je ne me trompe pas, sous le titre Le Grand Jeu («On Secret Service East of Constantinople. The Plot to Bring Down the British Empire ») a comme sujet le complot des Allemands et des Turcs pendant la Ière Guerre mondiale pour détruire l’Empire britannique. Il mentionne d’ailleurs le Prophète au manteau vert.

Croire qu’un empire asiatique faisait partie des rêves de Lénine signifie ne pas comprendre un seul mot des conceptions bolchéviques et de l’Internationale communiste (avant le règne de Staline). Ce n’étaient pas des empires qu’ils voulaient, mais des pays libérés de l’impérialisme. La position de Lénine sur le droit des nations à l’autodétermination en est la preuve concluante… du moins si on n’est un adepte de la théorie du complot. (La semaine prochaine: Blake et Mortimer vivants)

6 février 2014 par Pips Patroons publié également sur le blog du NPA du Tarn

http://www.lcr-lagauche.org/le-vieux-fantasme-du-complot-islamiste/

Lire la suite

06 février 2014 ~ 0 Commentaire

6 et 12 février 1934: la classe ouvrière riposte au danger fasciste (lo)

williy-ronis-front-populaire

Il y a 80 ans, le 6 février 1934 à Paris, 30 000 personnes descendaient dans la rue pour exiger la démission du chef du gouvernement et parvenaient à l’imposer après une nuit d’émeute.

Dans une France durement touchée par la crise, un an après l’accession d’Hitler au pouvoir en Allemagne, la menace fasciste se matérialisait ainsi dans la rue. Heureusement, elle allait entraîner une riposte massive de la classe ouvrière, montrant que celle-ci pouvait ouvrir une autre issue à la crise de la société.

Les manifestations organisées par l’extrême droite s’étaient succédé durant tout le mois de janvier 1934, de plus en plus violentes, amenant le gouvernement radical-socialiste de Camille Chautemps à la démission. L’extrême droite prenait prétexte du dernier scandale politico-financier éclaboussant ce gouvernement : une escroquerie à grande échelle montée par l’affairiste Stavisky, avec la complicité d’hommes politiques haut placés.

Début février, le nouveau chef du gouvernement, le radical Daladier, voulut montrer sa poigne contre cette agitation et limogea le préfet de police Chiappe, connu pour sa complaisance envers l’extrême droite. En riposte, toute l’extrême droite décida de descendre à nouveau dans la rue le 6 février, pour exiger la démission de Daladier.

UNE NUIT D’EMEUTE

Environ 30.000 manifestants se retrouvèrent donc le 6 février place de la Concorde, tout près du Palais-Bourbon, siège de l’Assemblée nationale, où avait lieu la cérémonie d’investiture du gouvernement Daladier par les députés. Les manifestants dénonçaient, pêle-mêle, les « voleurs » du gouvernement, la « Gueuse », c’est-à-dire la République, les francs-maçons, les Juifs, les « métèques »… Il s’agissait, malgré la majorité parlementaire de centre-gauche, d’imposer un gouvernement de droite. Certains envisageaient même la dissolution de l’Assemblée nationale et la constitution d’un gouvernement provisoire.

En soirée, des milliers de manifestants tentèrent de marcher sur le Palais-Bourbon, certains armés de cannes munies de rasoirs et de billes d’acier, destinées à blesser et à faire tomber les chevaux des gardes mobiles. Après plusieurs charges des manifestants contre les forces de police et de gendarmerie, celles-ci durent se replier sur le pont de la Concorde. Menacés d’être submergés, les policiers tirèrent à plusieurs reprises. Des affrontements très violents entre manifestants et policiers, avec échange de coups de feu, allaient continuer durant une partie de la nuit aux abords du Palais-Bourbon.

Cette nuit d’émeute fit quinze morts, dont un policier, et des milliers de blessés, du côté des manifestants comme des policiers et des gendarmes. Dès le lendemain, Daladier démissionnait et cédait la place à Gaston Doumergue, qui composa un nouveau gouvernement marqué à droite, comprenant Pétain au ministère de la Guerre.

LA CRISE EN FRANCE

La crise mondiale, qui avait éclaté en 1929, touchait fortement la France. À partir de 1931, le chômage avait fortement augmenté, les patrons en profitèrent pour accroître l’exploitation et diminuer les salaires. La crise affectait aussi les petits agriculteurs, artisans, commerçants et petits patrons. Ceux-ci perdaient confiance dans le pouvoir en place, dont ils avaient pourtant été les soutiens fidèles, et leur exaspération montait contre le gouvernement radical-socialiste qui se révélait incapable de les protéger de la crise et était éclaboussé par des scandales politiques et financiers. Les regards se tournaient vers l’extrême droite, qui se donnait l’image d’une opposition radicale.

En 1934, celle-ci comptait près de 200 000 adhérents, divisés en plusieurs « ligues » plus ou moins hostiles à la république parlementaire. Ces ligues comportaient des troupes de choc habituées à faire le coup de poing contre les militants de gauche. Les principales étaient l’Action française de Maurras, monarchiste, avec ses Camelots du roi, et les Croix de feu, dirigées par le colonel de La Roque, regroupant beaucoup d’anciens combattants et soutenues par le patron de la sidérurgie De Wendel. D’autres groupes les côtoyaient, comme les Jeunesses patriotes du patron du champagne Taittinger, ou encore Solidarité française, créée en 1933 par un autre capitaliste, le parfumeur François Coty. La plupart de ces ligues ne se revendiquaient pas directement du fascisme italien ou du nazisme allemand, mais l’arrivée d’Hitler au pouvoir en janvier 1933 n’avait pu que les encourager.

LA CLASSE OUVRIERE MOBILISEE

L’émeute du 6 février suscita une émotion dans toute la population, et en particulier dans les rangs des travailleurs. Même si les émeutiers n’étaient pas parvenus à envahir le Palais-Bourbon, ils avaient fait tomber un gouvernement. Dans le contexte de la crise et du renforcement de l’extrême droite, non seulement en France mais dans les pays voisins, chacun pouvait comprendre le danger. Bien des travailleurs ressentaient la nécessité d’une riposte, et celle-ci allait se frayer un chemin.

Le mouvement ouvrier était cependant profondément divisé. Les deux principaux partis se réclamant de la classe ouvrière, le Parti socialiste (SFIO, Section française de l’Internationale ouvrière) et le Parti communiste (SFIC, Section française de l’Internationale communiste), s’étaient séparés en 1920. Le Parti socialiste, réformiste, était largement intégré à l’appareil d’État et avait été le soutien du gouvernement radical. Il comptait 135 000 adhérents en 1933. Le Parti communiste était né dans l’enthousiasme suscité par la révolution russe de 1917, mais avait suivi la dégénérescence stalinienne de l’Internationale communiste. Relayant en France la politique de Staline, il défendait une politique absurde renvoyant dos à dos socialistes et fascistes, la même politique qui, en Allemagne, avait facilité la victoire d’Hitler. Par l’intermédiaire de son association d’anciens combattants l’ARAC, le PC avait par exemple appelé à manifester le 6 février, aux côtés des ligues d’extrême droite, « contre les bandes fascistes, contre le gouvernement qui les développe, et contre la social-démocratie qui, par sa division de la classe ouvrière, s’efforce de l’affaiblir ». La période de répression patronale, particulièrement dure au cours des années 1920, puis les zigzags de la politique stalinienne avaient fait perdre au PC nombre de militants. Il n’avait plus que 28 000 membres en 1933.

« UNITE D’ACTION ! »

Pour les directions du PS et du PC, il n’était pas question d’organiser une réaction unitaire au lendemain du 6 février. Mais, à la base, les initiatives se multiplièrent dans ce sens : des manifestations communes eurent lieu en province, de nombreux ouvriers socialistes participèrent à la manifestation organisée par le seul PC le 9 février à Paris. C’est cette pression de la base qui conduisit le PC et la CGT-U (scission de la CGT liée au PC) à se rallier à l’appel à une grève générale de 24 heures lancé par la CGT (liée au PS)pour le 12 février. La grève générale fut un immense succès dans tout le pays, suivie par quatre millions et demi de travailleurs. Elle s’accompagna de nombreuses manifestations à travers toute la France, qui concernèrent au total un million de personnes. À Paris, la CGT et la CGT-U, appelaient à manifester séparément, mais les deux cortèges se rejoignirent, par la volonté des manifestants, en une foule immense.

Avec cette grève générale et ces manifestations massives, la classe ouvrière redécouvrait sa force. Pendant deux ans, sa mobilisation allait s’amplifier, jusqu’à la grève générale de mai-juin 1936, partie de la base et qui gagna tout le pays. La classe ouvrière à l’offensive faisait ainsi disparaître de la scène politique ces ligues d’extrême droite qui avaient pourtant semblé au bord de la prise du pouvoir en février 1934. Seule la politique des partis de gauche, PS et PC, réunis dans le Front Populaire, allait réussir, après 1936, à faire refluer la mobilisation ouvrière. Valérie FONTAINE

http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2375&id=25

Lire la suite

04 février 2014 ~ 0 Commentaire

Retour sur le 6 février 1934 (rouge)

sum04_contrehitler_001z

*
Le fascisme en embuscade

Les journées de février 1934 ont marqué l’histoire du mouvement ouvrier français en démontrant la pertinence de la construction d’un front unique ouvrier face au développement du fascisme qui, de tous temps, s’est nourrit du terreau du chômage et de la misère…

L’année 1934 a laissé le souvenir de trois journées qui ont marqué l’époque et dont on parle encore 70 ans plus tard. La fameuse crise économique qui a frappé les Etats-Unis et nombre de pays capitalistes en 1929, n’a atteint la France qu’en 1931. Il s’agissait alors d’une crise sans précédent où se sont conjugués chômage, misère des travailleurs, faillites et chute des prix agricoles. La crise économique avait frappé l’Allemagne avant la France: poussé par la colère d’une petite bourgeoisie exaspérée par le chaos économique, Hitler était arrivé au pouvoir le plus légalement du monde en janvier 1933. L’Italie avait tracé la voie dès 1922 avec l’avènement de Mussolini.

Division du mouvement ouvrier

En 1933, une série de scandales financiers – dont l’affaire Stavisky a été le plus retentissant – ont éclaboussé le gouvernement français. Comme en Allemagne, les ligues factieuses se sont développées et ont tenté de dresser la masse des mécontents contre le régime parlementaire et les organisations ouvrières. La plus importante était celle des Croix-de-feu, dirigées par le colonel de la Rocque. Celles-ci présentaient toutes les caractéristiques d’un mouvement fasciste.

Face à cette extrême droite musclée et agissante, le mouvement ouvrier est demeuré passif et divisé. D’un côté, le Parti socialiste et la CGT, de l’autre, le Parti communiste français et la CGTU – issue de la scission de la CGT en 1922. Le Parti socialiste tenait un discours certes plus à gauche que son actuel héritier mais, dans la pratique, partageait le pouvoir avec les radicaux ; et sa politique concrète consistait toujours à satisfaire les intérêts de la bourgeoisie. Lors du procès de Riom où il fut jugé en 1942 – en pleine Occupation – et dont le compte-rendu a été publié par le PS en 1945, Léon Blum affirmait : « J’étais au gouvernement comme représentant d’un parti qui, des années durant, pour des raisons d’ordre rituel, avait voté contre les crédits militaires, sauf cependant lorsque son vote était nécessaire pour les faire passer.  » On ne saurait mieux dire ! Le discours « de gauche » du PS était nécessaire pour ménager sa base électorale mais ne présentait aucun programme d’action qui soit susceptible de mettre la théorie en pratique.

Le PCF, quant à lui, était encore dans ce qu’il appelait alors la « troisième période » révolutionnaire : il fallait mener la lutte « classe contre classe » et dénoncer la social-démocratie que l’on a par la suite accusée de frayer la voie au fascisme. Les socialistes deviendront alors des « sociaux-fascistes » : le front unique n’était possible qu’avec la base du PS, pas avec ses dirigeants, qu’il fallait dénoncer comme traîtres.

L’extrême gauche trotskyste ne représentait pratiquement rien, une centaine de militants (essentiellement « intellectuels ») – mais bénéficiait de la présence temporaire de Trotsky en France et de ses percutantes analyses.

*
C’est dans ce contexte que se sont déroulées les trois journées mémorables de février 1934. Le 6 février, les ligues fascistes et les organisations d’extrême droite attaquaient le Palais-Bourbon. Aux cris de « A bas les voleurs ! » et « Vive Chiappe ! » (le préfet de police qui venait d’être destitué), des milliers de Parisiens et d’anciens combattants (encadrés par l’Union nationale des combattants) donnaient l’assaut. Toute la soirée, les combats ont fait rage, place de la Concorde, entre les fascistes et la police et les gardes à cheval. Il y aura vingt morts et des centaines de blessés.

*
Le PCF, quant à lui, envoyait à la bagarre les membres de l’Association républicaine des anciens combattants (Arac), qu’il contrôlait (déjà !) : ils se sont battus contre les flics aux côtés des fascistes. Dans la foulée, il appelait à manifester le 9 février, place de la République, conviant les militants socialistes de base à s’y joindre, mais sans leurs « traîtres » de chefs. Ce jour-là, tout le quartier de la République était en état de siège : des barricades étaient érigées tandis que de violents combats se déroulaient entre les forces de l’ordre et les militants communistes. Il y aura six morts dans leurs rangs.

Dès le 7 février, pendant que le PCF affichait son sectarisme stalinien, la CGT appelait à une grève générale pour le lundi 12 février. Apprenant cette décision, le PS appelait à manifester le même jour. Quant au PCF et à la CGTU, c’est seulement la veille qu’ils ont appelé à s’y rendre.

*
Le succès de la grève dépassera toutes les prévisions. La CGT estimait à un million le nombre de travailleurs de la région parisienne qui avaient répondu à son appel. En province, le mouvement a eu une ampleur identique. A Paris, l’après-midi, les deux cortèges, socialiste et communiste, sont arrivés l’un en face de l’autre pour se fondre et avancer en rangs serrés sur toute la largeur du cours de Vincennes.

Le tournant du Front populaire

C’est alors que le PCF effectuait un incroyable tournant. Ayant exclu le député-maire (et futur fasciste…) de Saint-Denis, Jacques Doriot, qui réclamait depuis des mois le front unique avec le PS, le PCF reprenait à son compte l’essentiel de ses positions. L’origine de ce tournant venait, bien entendu, de Moscou, via son envoyé spécial, Fried.

Staline commençait à comprendre qu’Hitler était installé pour longtemps et pouvait devenir une menace pour l’URSS. Il était donc nécessaire de préparer une alliance avec les « démocraties » européennes. Maurice Thorez obéissait et, dès le 23 juin 1934, la conférence nationale du PCF donnait mandat au bureau politique pour proposer à la SFIO un « pacte d’unité d’action pour la lutte contre le fascisme et la guerre». Le 9 octobre, au cours d’un meeting, Thorez lançait le premier appel pour la constitution d’un  » front populaire du travail, de la liberté et de la paix « . Le 24 octobre, il allait jusqu’à proposer aux radicaux de le rejoindre.

Les élections de 1936 verront la victoire de la gauche et la formation d’un gouvernement socialiste dirigé par Léon Blum. Une semaine après, et de façon totalement imprévue, démarra le plus fantastique mouvement de grève que la France ait connu et qui permettra à la classe ouvrière d’obtenir en quelques jours davantage qu’en plusieurs décennies de luttes revendicatives traditionnelles.

Dès 1933, Trotsky avait très correctement commenté les événements en reprochant au PC français de commettre la même erreur que le PC allemand qui avait refusé le front unique avec le parti social-démocrate et ainsi permis à Hitler de triompher. Il insistait sur le fait qu’il fallait préparer minutieusement l’offensive ouvrière contre les groupes fascistes, mais également contre le pouvoir bourgeois qui les nourrissait : il fallait d’urgence organiser des milices ouvrières de protection, élaborer un programme de transition pour entamer la toute-puissance de la bourgeoisie et se battre pour qu’un gouvernement de coalition entre les socialistes et les communistes commence à le mettre en œuvre.

La même assemblée qui avait voté la loi sur les quarante heures ou les quinze jours de congés payés en 1936 devait introniser quelques années plus tard le maréchal Pétain. Comme quoi, Trotsky avait vu juste… Jean-Michel Krivine

http://orta.dynalias.org/archivesrouge/~1ed58048fd9cb31d814fa2e2~/article-rouge?id=3775

Lire aussi: http://npa2009.org/node/36556

Et en Autriche: http://www.lcr-lagauche.be/cm/index.php?view=article&id=603:la-chute-de-vienne-la-rouge&option=com_content&Itemid=53#top

Lire la suite

04 février 2014 ~ 0 Commentaire

Des « terroristes » à la retraite (arte)

mardi 11 février à 23h55 (71 min)

Juifs et communistes, émigrés en France dans les années 1930, ils ont été les prin- cipaux acteurs de la guérilla urbaine menée à Paris contre l’occupation allemande. En 1983, Mosco Boucault recueillait le témoignage de ces anciens « terroristes ». Un documentaire qui fit grand bruit, présenté dans une version remontée.

Ils étaient juifs, communistes et étrangers. Venus de Pologne, de Roumanie, de Hongrie et d’Arménie, ils ont immigré en France dans les années 1930 pour échapper aux persécutions raciales et politiques. Pour la plupart, ils étaient tailleurs ou fourreurs. Le pacte de non-agression entre Staline et Hitler, en août 1939, les déboussole. Ils s’engagent mais trouvent une armée française en déroute. La promulgation du statut des juifs par Vichy les oblige à se faire enregistrer au com- missariat. Lorsque l’Allemagne envahit l’URSS, en août 1941, le PCF lance une guérilla urbaine contre l’occupant, à Paris. Mais les militants français n’ont pas la culture de la clandestinité. Le parti s’a- dresse alors aux militants de la MOI (Main-d’œuvre immigrée) : le travail souterrain leur est familier et ils n’ont rien à perdre…

L’affiche rouge

Organisés en triangles cloisonnés, les FTP-MOI (Francs-tireurs partisans de la Main-d’œuvre im- migrée) fabriquent des bombes, d’abord artisanales, puis de plus en plus élaborées. Leurs actions se multiplient et sont efficaces : à Paris, entre mars 1942 et novembre 1943, 92 hôtels allemands sont attaqués à la bombe, 33 à la grenade ; 15 bureaux de recrutement sont incendiés, 125 camions militaires détruits, 11 traîtres abattus… En août 1943, les FTP-MOI organisent un attentat contre von Schaumburg, général commandant de Paris. En septembre, ils exécutent le responsable du STO en France, Julius Ritter. Mais, en octobre, un de leurs chefs est arrêté. Missak Manouchian cherche en vain à obtenir de la direction du mouvement l’autorisation de quitter provisoirement Paris. En novembre, la plupart des militants sont arrêtés et exécutés. Leurs visages figureront sur la célèbre “affiche rouge” placardée sur les murs de Paris…

Lors de sa première diffusion, ce documentaire a eu un retentissement considérable, d’abord parce qu’il mettait en avant la responsabilité des instances dirigeantes des FTP et du PCF, ensuite à cause de l’extrême humanité des témoins, filmés en situation, sur les lieux de leurs actions rejouées pour la caméra ou dans les ateliers de confection où ils ont continué de travailler.

http://www.arte.tv/guide/fr/024362-000/des-terroristes-a-la-retraite

Lire la suite

29 janvier 2014 ~ 0 Commentaire

Refus de la négation

1389.4 Holocaust A

25 Janvier 2014: en 1945 la libération du camp d’Auschwitz

Guillaume Moscovitz a 36 ans. D’abord parti faire du théâtre à Bruxelles, il a travaillé plusieurs années comme comédien. En 1996, il réalise un premier court-métrage. Après cinq ans de travail, son premier long-métrage, Belzec, voit le jour cette année, grâce à sa ténacité et à celle de son producteur. Belzec est chronologiquement le premier centre de mise à mort de l’« Aktion Reinhard », le plan nazi d’extermination des Juifs des territoires de la Pologne occupée. Sa destruction totale, au début de l’année 1943, un an avant le démantèlement des camps de Sobibor et de Treblinka, témoigne de la volonté nazie d’effacer les traces de l’extermination des Juifs d’Europe.

Pourquoi le camp d’extermination de Belzec, sujet de votre film, est-il si peu connu ?

Guillaume Moscovitz - Il n’y a quasiment pas eu de survivants : c’est la raison principale de cette méconnaissance. Seules deux personnes ont pu témoigner après la guerre : Rudolf Reder, décédé dans les années 1960, et Chaïm Hirszmann, mort assassiné à Lublin en 1946. Si on connaît les noms d’Auschwitz, Treblinka et Sobibor, c’est parce qu’il y a eu des survivants. Auschwitz est le plus connu parce que c’est là qu’il y a eu le plus grand nombre de personnes qui sont revenues. Il y a à peu près une centaine de survivants de Treblinka et de Sobibor. Avant le film de Lanzman, Shoah, je ne sais pas si ma génération connaissait les noms de Treblinka, Sobibor et Chelmno. À propos de ces camps d’extermination, seuls leurs noms ont été évoqués au moment du procès de Nuremberg, mais cela s’est arrêté là, on n’en a pas parlé. Les procès des camps d’extermination ont eu lieu en Allemagne, et c’est à partir de là qu’on a été amené à connaître l’existence de ces camps. Il y a eu un procès Belzec en 1965. Sur les huit inculpés, sept ont été relaxés, au motif qu’ils avaient obéi aux ordres.

Les différences entre camp de travail, camp de concentration et centre de mise à mort sont importantes. Pourriez-vous les expliquer ?

G. Moscovitz - En Pologne, il y avait plein de camps de travail, surtout au début de l’occupation, entre 1939 et 1941. Il y avait ce qu’on appelait les bataillons du travail. C’étaient des hommes qui, à partir de 15 ou 16 ans, pouvaient être arrêtés dans la rue et envoyés en camp de travail, mais ils en revenaient quelques semaines après. Les conditions étaient toutefois très dures et certains mou- raient d’épuisement. En 1939-1940, Belzec a d’abord été un camp de travail. Des Juifs et des Tsiganes travaillaient à la construction de la ligne défensive germanique contre les Soviétiques, en creusant des fossés antichars.

Dans le camp de concentration, ce n’était pas cela : nombreux étaient les déportés qui pouvaient être utilisés par les nazis comme force de travail. Les déportés y étaient beaucoup plus nombreux et, en général, on n’en revenait pas. Il n’y avait pas que des Juifs en camp de concentration. On y trouvait aussi des Polonais, des politiques, des résistants, à Auschwitz par exemple. Ces camps de concen-tration n’avaient pas pour fonction unique le meurtre de masse, même si beaucoup y sont morts. Il y avait aussi des chambres à gaz dans ces camps, mais la sélection n’y était pas systématique.

Auschwitz était un camp de concentration, mais Belzec, comme Treblinka, Sobibor, Chelmno et Birkenau étaient uniquement des camps d’extermination, centres de mise à mort. Ceux qui sont gazés à Buchenwald ou à Dachau sont ceux qui n’ont plus la force de travailler, mais il n’y avait pas de gazage systématique comme il y en aura à Belzec une fois transformé en centre de mise à mort.

Les Tziganes et les handicapés ont-ils été, comme les Juifs, déportés à Belzec ?

G. Moscovitz - Non. Les handicapés ont été exterminés en Allemagne, et les Tziganes essen- tiellement à Birkenau. Quelques convois de Tziganes ont aussi été gazés à Treblinka. Le nombre total de Tziganes gazés varie entre 200 000 et 500 000. À Belzec, on n’exterminera que des Juifs. Les camps d’extermination n’ont pas d’autre fonction que le meurtre. On fait une erreur en parlant de ces camps comme des camps « de la mort ». Non, ce sont des camps de meurtres. Les gazés de ces camps ne sont pas « morts », comme on peut mourir naturellement ou d’épuisement. Non, on les a tués, on les a assassinés. Dans ces centres de mise à mort, il n’y avait pas de sélection. La seule sélection concernait les quelques hommes ou femmes qui deviendront les sonderkommandos (supplétifs des nazis) . Ceux qui ont été déportés dans ces centres industriels de mise à mort étaient à 99 % éliminés dès leur arrivée. Alors qu’à Auschwitz, la sélection entre ceux qui travailleraient et ceux qui seraient tués se faisait à la descente du train, à Belzec, Sobibor et Treblinka, la sélection était faite dans les ghettos, avant même le départ des trains. C’étaient les convois pour la mort.

En neuf mois, plus de 600 000 Juifs ont été tués à Belzec, mais le camp, comme celui de Treblinka ou de Sobibor, a été détruit. Votre travail participe à l’œuvre de mémoire…

G. Moscovitz - Je voudrais à ce propos revenir sur la phrase prononcée par Himmler, en octobre 1943, devant les généraux SS, affirmant que la destruction des Juifs d’Europe devait être « une page glorieuse de notre histoire qui n’a jamais été écrite et qui ne devra jamais être écrite ». Belzec, comme centre de mise à mort, est construit à partir de novembre 1941. La conférence de Wannsee1, qui se tient en janvier 1942, n’est pas qu’un acte d’enregistrement de la Solution finale. La phrase d’Himmler est dite après la destruction du camp de Belzec, juste avant les révoltes des camps de Sobibor et de Treblinka. Cet effacement des traces, la négation du crime faisaient partie du plan d’anéantissement. Je ne pense absolument pas que l’effacement des traces soit un effet ou une conséquence du plan d’extermination nazi, mais une des conditions de sa réalisation. Pour que le crime soit possible, il faut le nier. La place occupée par l’effacement des traces et la négation du crime est centrale dans la compréhension de la destruction des Juifs d’Europe.

Propos recueillis par Laura Laufer Rouge2134, 17/11/2005

1. Wannsee est une petite ville de la banlieue de Berlin.

http://orta.dynalias.org/archivesrouge/article-rouge?id=1752

Lire la suite

28 janvier 2014 ~ 0 Commentaire

Enest mandel: une vie pour la révolution

Lire la suite

22 janvier 2014 ~ 0 Commentaire

1924-2014, good bye lénine?

lenine

Le 21 janvier, c’est l’anniversaire d’une mort célèbre.

De qui les collégiens, lycéens, étudiants d’aujourd’hui auront-ils entendu parler ? Sûrement plus de Louis XVI, guillotiné place de la révolution le 21 janvier 1793, que de Lénine, mort ce même jour, en 1924.

Lénine, ce tyran sanguinaire dont l’histoire des vainqueurs nous martèle qu’il aurait engendré le pire forfait de l’histoire, la révolution russe, et son secret natif, le stalinisme, la différence entre Ilitch et le Géorgien étant une différence de degrés et de moyens logistiques dans l’exercice de la terreur.

Lénine serait ainsi l’incarnation d’un projet par essence criminel dont le premier acte, le 1789 français, est justement censé avoir déjà révélé sa nature au travers de ladite exécution du « Bon Roy », plus victime qu’autre chose, commanditée par un Robespierre au sommet de sa Terreur. Finalement, la mort prématurée de Lénine, à l’âge de 54 ans, à l’aune de l’histoire, ne serait-elle pas un juste retour des choses, une façon pour la raison universelle de se venger de l’injure suprême qui consiste à pendre ses oppresseurs ?

Bien avant l’écroulement de l’URSS, Lénine, comme Marx d’ailleurs, le père de l’infamie, était honni de notre côté du mur de Berlin. Mais depuis 1989-1991, avec le retour du capitalisme en Russie, avec l’ouverture du cycle de «restauration bourgeoise» à échelle internationale, en conjonction avec l’offensive néolibérale dans les pays capitalistes, les « livres noirs du communisme » n’en finissent pas d’alimenter la Réaction.

Mais plus grave, ce sardonique « Good Bye Lénine » pèse sur les combats menés par les travailleurs, la jeunesse, les opprimés, à l’échelle de la planète, et plombe parallèlement les organisations «de la gauche de la gauche», minant la possibilité d’une reconstruction d’un programme et d’une stratégie pour l’abolition révolutionnaire du capitalisme, capables d’affronter concrètement les défis qui posent le redémarrage du cycle contagieux de luttes et de mobilisations massives qui, entre indignations à spectre large et batailles dans le prolétariat mondial, se heurte aujourd’hui encore frontalement à l’absence d’organisations bien trempées capables d’œuvrer au redéploiement d’une conscience de classe indépendante résolument intransigeante.

Dans Que faire ?, en 1902, jusqu’à L’Etat et la révolution, en 1917, Lénine a tiré les leçons des conditions de militantisme et de construction d’un parti révolutionnaire en Russie sous le tsarisme, de la première révolution russe de 1905, mais également du massacre de 30.000 prolétaires parisiens au cours de la semaine sanglante de mai 1871 qui mit fin à la Commune. Ce faisant, il a théorisé ce qui est pointé aujourd’hui, de part et d’autre de l’échiquier politique, comme le mal par excellence : l’idée que les masses exploitées puissent se faire justice elle-même au moyen d’un agent approprié, un parti révolutionnaire, constitué de militant-e-s aguerri-e-s capables de soutenir et de convaincre ces masses qu’elles seules peuvent et doivent instaurer une nouvelle société et forger une humanité nouvelle.

On sait combine, d’un côté, « l’histoire officielle » des « organisations officielles du movement ouvrier » a réussi, des décennies durant, à realiser la crainte exprimée par Maïakowski dans son poème « Vladimir Ilitch », à savoir que « les processions et les mausolées / le statut établi / des dévotions / noient / dans une fade huile sainte / la simplicité / léninienne » et que le personnage ne soit « falsifié / par une beauté de bonbonnière ».

De l’autre, quatre-vingt-dix ans après sa mort, capitalistes, haut-de-forme, plumitifs à leur service et intellectuels leur étant redevables continuent à agiter le spectre diabolisé de Lénine. A nous tou-te-s, aujourd’hui, révolutionnaires de tous les pays, d’être fidèles aux injonctions des vers de Maïakowski : « écrire et décrire à neuf » la vie de Lénine, en l’occurrence penser, repenser et militer dans la perspective de la construction de l’organisation révolutionnaire et de la révolution. 19/01/14 Emmanuel Barot

http://www.ccr4.org/1924-2014-Good-Bye-Lenine

Lire aussi: « Lénine ou la politique du temps brisé », par Daniel Bensaid

http://npa2009.org/content/lenine-ou-la-politique-du-temps-brise

Il y a 90 ans, 21 janvier 1924, la mort de Lénine : le dirigeant d’une révolution ouvrière victorieuse (Lutte ouvrière)

Le 21 janvier 1924 mourait Lénine, de son vrai nom Vladimir Ilitch Oulianov. À partir de ce jour, les dirigeants de la Russie soviétique, dont Staline était le chef de file, allaient d’autant plus vite se hâter d’embaumer le corps du fondateur du bolchevisme et de l’exposer dans un mausolée, qu’ils enterraient ses idées politiques. En effet, deux jours après sa mort, commençait une campagne en faveur du « léninisme » qui allait vider de leur contenu révolutionnaire les idées dont Lénine avait été le défenseur acharné, tout au long d’une vie mise au service de l’émancipation des travailleurs du monde entier.

Lénine fut le principal dirigeant de la révolution russe d’octobre 1917, le fondateur du Parti bolchevique. Il fut l’un des deux principaux dirigeants du premier État ouvrier révolutionnaire, avec Léon Trotsky. Ce souvenir est aujourd’hui encore suffisamment cuisant pour la bourgeoisie pour qu’elle cherche à l’effacer des mémoires en qualifiant simplement Lénine de dictateur.

Lénine, militant de la Deuxième Internationale, qui fuyait les honneurs et consacra sa vie à la cause de l’émancipation humaine, est ainsi dépeint comme avide de pouvoir et de sang. C’est d’autant plus odieux et ridicule que, pendant toute sa courte vie, il connut surtout les difficultés et aléas de la vie militante, ce qui signifiait alors la prison, l’exil et les privations pour maintenir une presse ouvrière révolutionnaire indépendante. Et, après la prise du pouvoir par la classe ouvrière en 1917, la guerre civile, le communisme de guerre et la désagrégation de la société russe menaçant le pays entier de famine, sans parler de l’attentat dont il fut victime en 1922, n’allaient rien améliorer !

Sur le chemin de la révolution

Étudiant brillant, Lénine aurait pu exercer la profession d’avocat mais, gagné aux idées marxistes, il fut emprisonné puis exilé. C’est ensuite de l’étranger, qu’il contribua à la formation d’un parti ouvrier révolutionnaire qui allait être le Parti bolchevique.

Pour Lénine, le développement du capitalisme minait le tsarisme et la classe ouvrière était la seule force sociale capable de le renverser. La révolution russe de 1905 confirma ce diagnostic et fit apparaître une forme d’organisation des travailleurs en lutte pour le pouvoir, les soviets, ces conseils de travailleurs qui décidaient de leur action bien plus démocratiquement que tous les parlements bourgeois.

La révolution de 1905 échoua parce qu’elle ne trouva pas l’alliance entre la minorité ouvrière et la majorité paysanne. Lénine poursuivit ses activités quand bien des militants, démoralisés, abandonnaient l’action. En 1912, les travailleurs russes reprirent le chemin de la lutte mais la guerre de 1914, où le tsarisme choisit le camp de l’Angleterre et de la France, leur porta un nouveau coup.

Le choix des dirigeants de la Deuxième Internationale qui, jusque-là, avaient dénoncé la guerre et prétendu s’y opposer, fut un choc pour les militants comme Lénine. Ils virent les partis socialistes, y compris le parti social-démocrate allemand, parti le plus puissant de l’Internationale, abandonner tout internationalisme et se lancer dans un soutien chauvin à leur propre bourgeoisie avec pour conséquence d’envoyer à l’abattoir de la guerre des millions de travailleurs.

Lénine chercha alors à expliquer pourquoi la Deuxième Internationale, héritière de Marx et Engels, avait pu s’effondrer du jour au lendemain. Ce réarmement politique devait déboucher sur plusieurs livres, notamment L’impérialisme stade suprême du capitalisme, où il dénonçait des caractéristiques qui restent celles du capitalisme aujourd’hui. Dans ce capitalisme en déclin, le maintien d’une propriété privée des moyens de production, dépassée, engendre crises et chômage à répétition, surdéveloppe le capital financier et ses spéculations, accentue le caractère parasitaire des détenteurs de capitaux, mène à la guerre et menace l’humanité tout entière.

Face à cela, la conviction profonde de Lénine était que seule la révolution ouvrière mondiale pouvait offrir une issue. Dans l’État et la révolution, il réexamina la façon dont les marxistes sérieux entendaient s’attaquer à l’État bourgeois. Lénine n’eut pas le temps de terminer le livre parce que la révolution éclata en Russie et qu’il fallait passer à l’action. Il expliqua toutefois que s’il devait disparaître subitement, il fallait publier le cahier dans lequel il avait consigné cette étude et sa conclusion : la nécessité pour la classe ouvrière de « briser la machine d’État » pour s’émanciper.

« Tout le pouvoir aux soviets ! »

En avril 1917, à peine revenu à Saint-Pétersbourg (Petrograd), après la révolution qui avait éclaté en février, Lénine lançait le mot d’ordre de « tout le pouvoir aux soviets », c’est-à-dire aux travailleurs en lutte. Et il lui fallut convaincre les dirigeants de son propre parti, dont Staline, qui cherchaient alors plutôt l’alliance avec les socialistes modérés du gouvernement provisoire qui avait succédé au tsar.

Cette réorientation du Parti bolchevique, qui correspondait à une radicalisation croissante des ouvriers mais aussi des paysans, allait déboucher sur la révolution d’octobre 1917 qui écarta du pouvoir tous ceux qui n’avaient qu’un objectif : sauver la société bourgeoise.

Les mots d’ordre des bolcheviks pour gagner la confiance des masses avaient été « la paix, le pain et la terre ! » Les premières mesures dépossédèrent les grands propriétaires fonciers au profit des paysans. Pour la paix, Lénine obtint finalement le retrait de la Russie de la guerre impérialiste mais dut se plier aux conditions draconiennes imposées par l’impérialisme allemand.

Puis, à l’été 1918, la contre-révolution bourgeoise, soutenue par le capitalisme européen, commença. Pour résister, les bolcheviks mirent sur pied l’armée rouge, dont l’organisateur fut Trotsky. La guerre dura jusqu’au début 1921, nécessitant d’énormes sacrifices. L’État ouvrier résista mais le pays en sortit épuisé. Les travailleurs les plus conscients étaient morts par milliers dans les combats. Les révolutions dans les pays industrialisés d’Europe, notamment l’Allemagne, que Lénine considérait comme indispensables pour entamer la construction du socialisme, furent défaites. Le pays se retrouva isolé.

Les staliniens fossoyeurs de la révolution

Pour Lénine, comme pour Marx, Engels ou Trotsky, la construction du socialisme dans un seul pays était une idée ridicule. Pour créer l’abondance économique indispensable au communisme, il fallait mettre en commun toutes les richesses de l’humanité, réorganiser et planifier l’économie à l’échelle mondiale.

Mais, à la mort de Lénine, Staline et la couche bureaucratique dont il était le représentant s’imposèrent en profitant du recul de la révolution. Abandonnant l’internationalisme, ils imposèrent la théorie du socialisme dans un seul pays et commencèrent à jouer un rôle contre-révolutionnaire non seulement en URSS, mais à l’échelle mondiale. Les staliniens finirent par éliminer, partout dans le monde, tous ceux qui avaient joué un rôle dans la révolution russe et à plus forte raison ceux qui, avec Trotsky, continuaient de maintenir haut levé le drapeau du communisme.

Dans sa vie militante, Lénine fut le plus souvent minoritaire sans que cela change sa détermination à convaincre les grandes masses d’exploités de la justesse de ses idées. Si le développement du capitalisme rend possible une société communiste, seule la lutte des exploités permet de s’en rapprocher. Mais surtout les travailleurs ont besoin des instruments que sont les partis et l’internationale ouvrière. Ce sont les seuls moyens pour eux de distinguer qui sont leurs ennemis, qui sont leurs faux amis, et surtout par quelle voie ils peuvent prendre le pouvoir et exproprier la classe capitaliste.

Tout cela n’est pas une simple théorie, c’est le produit de l’expérience vivante d’une révolution ouvrière dont Lénine et son parti, le Parti bolchevique, furent les dirigeants. Ils laissent un héritage politique indispensable à tous ceux qui cherchent à libérer l’humanité de l’exploitation et de l’oppression : l’expérience de la première révolution ouvrière victorieuse ayant montré la voie d’un avenir communiste. Jacques FONTENOY

http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2373&id=53

Lire la suite

21 janvier 2014 ~ 0 Commentaire

1789, une révolution inachevée ? (QF?)

A_Valmy

21 janvier 1793, jour anniversaire de la mort du roi Louis XVI

« L’histoire de toute société jusqu’à nos jours est l’histoire de luttes de classes. » [4]

Le développement de l’économie française en 1789 est relativement semblable à celui de ses homologues européens. Le commerce a augmenté de 400 % pendant les 60 années précédant la révolution et les productions de fer et de charbon ont elles, respectivement augmenté de 300 et 700 % [5]. C’est à dire que « la France d’alors se caractérise par la présence contradictoire d’éléments capitalistes en expansion dans un pays essentiellement agricole et aux structures féodales (…) » [6]. Cette expansion ne se fait pas dans le vide mais en transformant qualitativement les relations sociales préexistantes : de nouvelles façons de vivre apparaissent, ainsi que de nouvelles classes sociales. Aussi la stabilité des institutions de l’Ancien Régime était-elle largement érodée de l’intérieur avant même la Révolution.

Les conséquences politiques et sociales de ces transformations économiques sont très bien perçues, 50 ans avant Marx, par Barnave, représentant de la nouvelle bourgeoisie industrielle : « Dès que les arts et le commerce parviennent à pénétrer dans le peuple et créent un nouveau moyen de richesse au secours de la classe laborieuse, il se prépare une révolution dans les lois politiques ; une nouvelle distribution de la richesse prépare une nouvelle distribution du pouvoir. De même que la possession des terres a élevé l’aristocratie, la propriété industrielle élève le pouvoir du peuple ; il acquiert sa liberté… » [7].

Par contre la société française d’Ancien Régime est toujours divisée en trois ordres : noblesse, clergé et tiers-état. Le tiers-état est de loin l’ordre le plus nombreux et le plus hétérogène. Il englobe 99 % de la population en regroupant depuis les grands bourgeois investis dans l’industrie, le commerce et la finance jusqu’aux journaliers, ouvriers agricoles, paysans pauvres et petits artisans. Or seul le tiers-état paye des impôts et dans son écrasante majorité il n’a aucun accès aux structures politiques existantes (Etat et armée notamment).

Même si une partie non négligeable de la minorité bourgeoise du Tiers est intégrée dans l’appareil d’Etat absolutiste (en tant que fonctionnaires assurant les tâches courantes : levée de l’impôt, etc.), l’ordre dans son ensemble est réuni par son inexistence politique. Ainsi que l’écrit le bourgeois Sieyès dans son célèbre pamphlet Qu’est-ce que le Tiers-état ?, l’aristocratie est perçue comme l’obstacle à cette reconnaissance politique : « D’une manière ou d’une autre, toutes les branches du pouvoir exécutif sont tombées aussi dans la caste qui fournit l’Eglise, la Robe et l’Epée. Une sorte d’esprit de confraternité fait que les nobles se préfèrent entre eux, et pour tout, au reste de la nation. L’usurpation est complète ; ils règnent véritablement » [8].

Le problème fondamental que va dénouer la Révolution française, est donc que « les formes politiques n’ont pas changé depuis 1661 alors que tout le reste a changé » [9]. Les structures politiques du féodalisme sont encore en place mais « en dessous » les relations sociales ont profondément évolué. L’importance de ces contradictions explique la profondeur et la portée de la Révolution Française. Et il faudra plusieurs années de radicalisation du mouvement de masse, de crises et de renouvellement de la direction du mouvement révolutionnaire pour venir à bout de la domination de l’aristocratie.

De la réforme à la révolution

La concurrence avec les autres puissances européennes, l’Angleterre en particulier, a plongé la France dans une profonde crise économique et financière. La guerre américaine d’indépendance, notamment, a largement vidé les caisses de l’Etat. Pour les remplir il il aurait fallu faire payer les ordres privilégiés et scier ainsi la branche sur laquelle reposait le système dans son entier… Toutes les tentatives du roi pour réformer la fiscalité échouèrent donc devant la résistance de l’aristocratie. Dans une ultime tentative, le roi convoque les Etat généraux pour le 5 mai 1789. Ayant plusieurs fois déjà bénéficié du soutien populaire, Louis XVI pense ainsi trouver dans le Tiers un allié pour ses réformes. Il ouvre en fait la porte à la révolution.

Lors des Etat généraux les trois ordres élisent des délégués qui se réunissent ensuite séparément. Les différentes propositions sont enfin votées « par ordre » ; à un ordre correspond une voix. Cette fois, les délégués du Tiers commencent par refuser le vote par ordre puis votent leur transformation en Assemblée nationale. La majorité des délégués du Tiers est issue de la bourgeoisie (donc non représentative de l’ensemble de l’ordre) et va donc d’abord chercher un compromis avec l’aristocratie [10]. Le compromis repose sur un rachat des droits seigneuriaux (décret du 4 août 1789) et une participation politique élargie sur la base d’un suffrage censitaire qui distingue citoyens passifs et actifs. Le Roi conserve un droit de veto sur les décrets adoptés par l’Assemblée (monarchie constitutionnelle).

Mais les travaux de l’Assemblée nationale, rebaptisée Assemblée constituante, se déroulent dans un contexte de très forte crise sociale. La mauvaise récolte de 1788 a entraîné une importante hausse des prix des denrées de base dans les villes. En 1789, par exemple, le pain représente environ 88 % du revenu des ménages [11]. Cette contestation urbaine est telle qu’elle aboutit à la prise de la Bastille le 14 juillet 1789.

Dans les campagnes c’est l’ébullition : 50 000 cahiers de doléances ont été remplis avant la réunion des Etats généraux et la Constituante focalise désormais tous les espoirs de voir enfin changer les choses. Au premier rang de ces revendications : la suppression des taxes et impôts de toutes sortes que les paysans doivent payer à la noblesse, au clergé et au Roi. Or la compromis élaboré par la Constituante ne résout absolument pas la question de la faim dans les villes et des droits seigneuriaux dans les campagnes. En fait le rachat des droits bénéficie avant tout à la bourgeoisie et aux paysans propriétaires les plus riches. Mais surtout, la résistance acharnée des seigneurs provinciaux qui, contrairement à la noblesse de cour et financière, ne vivent que grâce à leurs droits, va rendre impossible une quelconque stabilisation du nouveau régime. En effet une véritable guerre civile aura lieu dans les campagnes entre 1790 et 1793 qui poussera constamment vers l’avant la Révolution [12].

Vive_le_roi_vive_la_nation_apres_1789

La fuite du roi à Varennes le 21 juin 1791 en termine avec l’illusion du compromis et donne un visage à la contre-révolution. L’aristocratie s’organise alors ouvertement à l’intérieur et pour Louis XVI une seule option s’impose, la guerre des têtes couronnées européennes contre la bourgeoisie française : « Au lieu d’une guerre civile, ce sera une guerre étrangère et les choses en seront bien meilleures » [13]

Guerre et radicalisation du processus révolutionnaire : une seconde révolution

De son côté la bourgeoisie voit dans la guerre une bonne opportunité de faire main basse sur des zones stratégiques dans sa concurrence avec l’Angleterre (Belgique, Hollande) [14]. De plus, cela lui permettrait d’unir toutes les classes sociales dans la défense nationale, derrière un gouvernement fort à même de stabiliser la situation. Seul un faible groupe de députés, autour de Robespierre, s’y oppose. Par ailleurs, une nouvelle hausse des prix après l’hiver 1791-1792 alimente une recrudescence des mobilisations sociales au début de l’année 1792.

La guerre, déclenchée en avril 1792, est rapidement un désastre et plutôt que de stabiliser la situation elle ne fait qu’aiguiser les tensions sociales en rendant imminente la menace contre-révolutionnaire. La réponse populaire face à cette menace est massive et prend de court la bourgeoisie : les sans-culottes investissent les nouvelles sections administratives, et en font des outils de démocratie directe permettant de construire largement le mouvement, ainsi que les clubs politiques. Cette organisation s’accompagne de la formulation de revendications précises, sur un contrôle des prix, et sur des mesures de ‘terreur’ contre ceux qui menacent la Révolution : en mai 1792 le prêtre rouge Jacques Roux demandait la peine de mort pour tous les spéculateurs [15]. On retrouve ce trait caractéristique tout au long de la révolution : une imbrication constante entre questions politiques et sociales.

Cette situation va pousser à une différenciation au sein de la bourgeoisie autour de deux programmes, sur la base d’intérêts économiques divergents [16]. Le premier, porté par les Girondins, représente la haute-bourgeoisie commerciale des grands ports de l’Atlantique (Nantes, Bordeaux) ainsi que les grandes industries textiles (Lyon, Grenoble, Rouen). La rivalité commerciale avec l’Angleterre alimente chez les Girondins une très forte anglophobie à laquelle s’ajoute une défiance du mouvement de masse et un refus de tout contrôle de l’économie dont les revendications populaires sont porteuses. Ce programme l’amène à une recherche permanente de compromis, tantôt avec la contre-révolution aristocratique, tantôt avec le mouvement révolutionnaire.

Le second, porté par les Jacobins, est celui d’une bourgeoisie moyenne qui a bénéficié des confiscations des terres de la noblesse et de la vente des biens du clergé. Autant dire, une fraction de la bourgeoisie résolument opposée à un retour de l’ordre ancien.

Les Girondins sont alors majoritaires à l’Assemblée. D’un côté, ils vont convaincre leur classe d’en appeler au mouvement populaire pour sauver la patrie en danger : le 21 juillet 1792 l’Assemblée promulgue un décret appelant les volontaires à partir au front, le 30 juillet elle entérine la participation des citoyens passifs à la Garde nationale assurant ainsi l’armement des militants révolutionnaires les plus actifs et une radicalisation des unités. De l’autre ils vont continuer à ménager le Roi pour circonscrire le conflit avec l’aristocratie : le 9 août 1792 les Girondins font repousser à l’Assemblée une pétition présentée par les sections parisiennes demandant l’instauration d’une République. Ceci dans une situation où ce qui a été conquis durant les premières années est très concrètement menacé par des victoires successives de l’aristocratie, à l’intérieur et sur le front. La situation est critique : le général de l’armée prussienne, alors à 200 km de Paris, a fait publier un manifeste promettant la mort à tous ceux qui prendraient les armes contre le Roi. Alors que celui-ci, réfugié au Palais des Tuileries, reste un point de ralliement pour la contre-révolution.

Le refus de l’Assemblée met alors clairement l’insurrection à l’ordre du jour afin de faire respecter la volonté populaire. Le 29 juillet (donc relativement tardivement) Robespierre, chef de file des Jacobins fait une déclaration de soutien au mouvement populaire, signifiant par là qu’une fraction conséquente de la bourgeoisie soutiendrait un soulèvement.

L’insurrection a lieu le 10 août. Des unités de la Garde nationale vont se confronter aux nobles, aux troupes royales et aux unités de la Garde nationale des quartiers aisés de Paris réunies autour du Roi au Palais des Tuileries. En tête marchent les unités marseillaises avec leur chant éponyme. L’insurrection est victorieuse et le jour même l’Assemblée nationale vote la suspension du Roi. Les Girondins, effrayés par la force qu’ils ont contribué à mobiliser, restent en marge de l’insurrection du 10 août.

La force des sans-culottes va être exposée plus puissamment encore le 20 septembre 1792, à Valmy : contre toute attente l’armée française repousse l’armée prussienne qui lui est pourtant techni-quement bien supérieure. Goethe, assistant à la bataille, dira : « De ce lieu et de ce jour date une époque nouvelle dans l’histoire du monde ». Le lendemain, la nouvelle Assemblée fraîchement élue confirme la portée de cette victoire en déclarant l’an I de la République. Désormais tout compromis avec l’aristocratie signifie transiger avec la défense de la République. Symboliquement le lien avec l’ordre ancien est définitivement rompu quand le Roi est guillotiné le 21 janvier 1793.

Sans-culottes

Quelle est cette force qui vient de renverser la monarchie et d’arrêter la contre-révolution ? Les sans-culottes constituent un assemblage hétéroclite d’artisans, petite-bourgeoisie et journaliers, ouvriers d’ateliers. La faim et l’intérêt commun contre les spéculateurs, gros négociants ou bourgeois aisés cimentent cette union et la rendent capable de canaliser l’aspiration des plus pauvres contre les plus riches mais sans programme véritablement cohérent. Relevant des classes populaires par leur conditions d’existence et souvent la misère, les artisans n’en possédaient pas moins leur échoppe et leur petit outillage ; de tenir sous leur discipline compagnons et apprentis accentuait leur mentalité bourgeoise. Mais l’attachement au système de la petite production et de la vente directe les opposait à la bourgeoisie marchande et au capital commercial (…). De là, parmi les artisans et les boutiquiers qui formèrent les cadres du mouvement populaire des aspirations contradictoires.[Soboul, op.cit., p. 17.]]

Leur programme visait en effet à la fois la restriction de la propriété privée et son maintien, ils s’opposaient à la logique de l’accumulation du capital qui les menaçait mais, eux-mêmes propriétaires, ne pouvaient la combattre de manière conséquente. L’idéal social sans-culotte était celui d’une République de petits propriétaires. Par ailleurs il n’existe pas alors de classe ouvrière à même de développer une conscience de ses intérêts propres. S’il existe quelques grandes manufactures, elles regroupent une minorité des ouvriers qui sont alors éparpillés dans de petits ateliers employant 2 ou 3 journaliers. Ces journaliers ne pouvaient fournir la base sociale d’un programme anticapitaliste conséquent et d’une organisation indépendante. Certes il y eut des grèves et les journaliers participèrent à la lutte mais sous la bannière de leurs maitres petit-bourgeois.

(…) l’avant-garde révolutionnaire n’était pas constituée par un prolétariat de fabrique, mais par une coalition de petits patrons et de compagnons travaillant et vivant avec eux. De là certains traits du mouvement populaire, un certain comportement, comme aussi certaines contradictions résultant d’une situation ambigüe. Le monde du travail est marqué dans son ensemble par la mentalité petite bourgeoise artisanale et, comme elle, participe de la mentalité de la bourgeoisie. Ni par la pensée, ni par l’action, les travailleurs ne constituaient un élément indépendant. Ils n’établissaient pas un rapport direct entre la valeur du travail et le taux de salaire ; le salaire se déterminait par rapport au prix des subsistances : la fonction sociale du travail n’était pas clairement conçue. [17]

Même sans programme cohérent (‘maximum’ des prix et des fortunes) les sans-culottes sont donc une force redoutable contre l’aristocratie. Mais une force efficace seulement sous la direction d’une fraction de la bourgeoisie. Point crucial qui sera exposé le 10 mars 1793. Les revendications sociales d’un contrôle accru de l’économie prenaient alors une forme politique par l’exigence des sans-culottes que l’Assemblée soit purgée des élus girondins, trop compromis dans la contre-révolution (notamment lors du soulèvement en Vendée). La manifestation à l’Assemblée prévue pour le 10 mars 1793 par les sans-culottes est un échec retentissant car elle n’a pas alors le soutien des jacobins. Par contre, c’est une préparation commune qui permettra d’éliminer les Girondins le 2 juin 1793.

La dictature jacobine et la destruction des anciennes institutions

Début 1793 les problèmes ressurgissent de manière plus aiguë encore. Sur le plan social rien n’a changé et les défaites militaires se multiplient (la France est alors en guerre contre les puissances majeures européennes : Espagne, Angleterre). Il faut plus de troupes : le décret du 23 août 1793 sur la levée en masse permettra la mobilisation d’un million d’hommes jusqu’au début de 1794. Mais cette mobilisation sans précédent dans l’histoire militaire de l’époque exige, pour être efficace, que l’ensemble de l’économie soit tournée vers le front.

C’est en s’appuyant sur la mobilisation des sans-culottes le 5 septembre 1793 que les Jacobins, alors majoritaires au Comité de salut public, vont imposer à la bourgeoisie les efforts d’une économie dirigée. Le 17 septembre une loi permettant l’arrêt de toute personne suspectée de spéculation ou de soutien à la contre-révolution, est promulguée. Le 21 septembre le commerce extérieur est mis sous contrôle de l’Etat et le 29 septembre le ‘Maximum’ des prix est voté pour un panier de produits de consommation courante. C’est l’apogée de l’alliance entre sans-culottes et Jacobins.

Mais pour les Jacobins l’économie dirigée n’a jamais été un but en soi, mais un moyen de mettre l’ensemble de l’économie au service de la guerre et de l’approvisionnement des villes. Et c’est seulement dans la perspective de vaincre la contre-révolution que la bourgeoisie accepte l’alliance avec les Sans-culottes et l’économie dirigée. En clair, le mouvement révolutionnaire est mis au service des intérêts de la bourgeoisie.

Aussi en même temps qu’ils s’allient avec lui, les Jacobins attaquent-ils le mouvement populaire. A l’aide d’une combinaison de mesures, ils parviennent à discipliner les sans-culottes : attaque des porte-paroles, bureaucratisation des secteurs combatifs (en faisant notamment payer la participation aux sections et aux clubs politiques) et diminution du nombre hebdomadaire des assemblées de sections. A cela il faut ajouter que la ‘levée en masse’ a amputé le mouvement révolutionnaire de ses militants les plus actifs. D’un autre côté l’abolition sans contrepartie des droits seigneuriaux le 17 juillet 1793, ‘calme’ la paysannerie en la plaçant définitivement du côté de la République. Ainsi au début 1794 les deux mouvements qui poussaient la révolution en avant et qui constituaient la base du soutien aux Jacobins sont assagis.

Thermidor et la consolidation du pouvoir bourgeois

Avec les victoires du début 1794, le spectre de la contre-révolution semble s’éloigner et les divergences sur l’opportunité de supporter plus longtemps le poids d’une économie dirigée ressurgissent au sein de la bourgeoisie. La dictature jacobine apparait donc de moins en moins nécessaire et le gouvernement se retrouve attaqué de toutes parts. Privé de sa base de soutien, qu’il à lui-même contribué à affaiblir, le gouvernement tombe le 26 juillet 1794 (9 Thermidor an II). Le lendemain Robespierre est guillotiné. La bourgeoisie affirme alors son crédo dans la Constitution de 1795 qui institue par les lois ce que Boissy d’Anglas pose comme un principe de la société bourgeoise : « Un pays gouverné par les propriétaires est dans l’ordre social ; celui où les non-propriétaires gouvernent est dans l’état de nature. » [18]

Il faudra une dizaine d’années pour stabiliser définitivement le nouvel ordre bourgeois. Néanmoins, Thermidor marque la fin de la révolution et la première étape d’un reflux qui s’achèvera avec Napoléon en 1799. Reflux sur la base d’une consolidation des gains essentiels de la révolution, au profit de la bourgeoisie.

Quels enseignements pour aujourd’hui ?

Tout d’abord la Révolution française permet d’illustrer un trait caractéristique des révolutions bourgeoises : tout au long du processus révolutionnaire qui mène à la destruction du féodalisme, les masses auront toujours été mobilisées afin de créer les conditions politiques de la domination du capital [19]. En léguant un pouvoir unifié et centralisé, la Révolution française est bien allée à son terme. Un deuxième élément est que la domination politique du capital arrive après le dévelop-pement de relations capitalistes dans l’ancienne société. L’Ancien Régime est en place mais la société est de plus en plus bourgeoise.

La marche si brillante des révolutions bourgeoises repose socialement sur le fait que, dans une société dont la structure absolutiste féodale est profondément minée par le capitalisme déjà fortement développé, elles tirent les conséquences politiques, étatiques, juridiques, etc., d’une évolution économico-sociale déjà largement accomplie. Mais l’élément réellement révolutionnaire, c’est la transformation économique de l’ordre de production féodal en ordre capitaliste (…) [20]

Mais le développement du capitalisme change les conditions matérielles de la transformation sociale. Tout d’abord il crée une classe, la classe ouvrière, qui détient la capacité de réorganiser économiquement l’ensemble de la société. Ensuite, il développe de nouvelles contradictions liées à la centralisation politique et économique (en totale opposition avec la socialisation toujours croissante du travail), qui imposent à cette nouvelle classe de prendre le pouvoir avant de mener cette réorganisation.

La dynamique à l’œuvre dans une révolution prolétarienne est alors totalement contraire à celle d’une révolution bourgeoise. Car il n’existe pas, sous le capitalisme, d’enclaves de socialisme, de ‘brèches de socialisme’ dont il s’agirait d’assurer le développement par des conditions politiques favorables. Pour le dire autrement, il ne suffit pas de pousser plus à gauche le curseur politique pour favoriser le développement de bases économiques du socialisme, sous le capitalisme.

La pression populaire a pu pousser les Jacobins plus loin qu’ils ne le voulaient, notamment sur la question foncière avec l’abolition des droits le 17 juillet 1793. Mais jamais ils n’ont été confrontés à un ‘deuxième pouvoir’ à même de mettre en œuvre de manière indépendante son programme. Cette force là n’existait pas encore. Bien plus, le rôle crucial joué par les Jacobins dans leur capacité à fournir un programme au mouvement de masse devrait inspirer l’action des révolutionnaires aujourd’hui. A travers le réseau de leurs clubs politiques, et les liens entretenus avec les clubs plus populaires, les Jacobins ont pu conquérir une hégémonie dans le mouvement tout en gardant leur indépendance politique. Le piston jacobin a été primordial pour canaliser la puissance de la vapeur sans-culotte.

Enfin il y a une continuité entre révolution bourgeoise et révolution prolétarienne. « Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques » [21]. Cette révolte contre l’injustice est la nôtre. De surcroît, elle possède dans son développement quelque chose de plus que sa nature bourgeoise, des éléments qui pointent plus loin qu’une simple domination du capital. Ainsi, la Conjuration des égaux de Babeuf, expression d’une révolution sociale prématurée, entre un déjà là et un pas encore là en 1795, aspirait effectivement à une transformation sociale bien plus radicale que ne pouvaient l’imaginer les Jacobins. Transformation que seule l’existence d’une classe ouvrière aurait pu réaliser.

Mais il faut souligner la nécessité d’une rupture avec le schéma de la révolution bourgeoise. Le point de départ d’une réponse aux défis d’aujourd’hui réside dans la possibilité que détient la classe ouvrière de réorganiser, concrètement et non pas simplement dans ses aspirations, l’ensemble de la société au bénéfice de la majorité. C’est une rupture profonde avec 1789 : « Tous les mouvements ont été, jusqu’ici, accomplis par des minorités ou dans l’intérêt de minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement autonome de l’immense majorité dans l’intérêt de l’immense majorité. » [22] Seule l’action indépendante de la classe ouvrière, mobilisée consciemment autour de ses propres revendications, associée à la construction consciente en son sein d’une direction, par les militants révolutionnaires, permettra de renvoyer dans les poubelles de l’histoire la société née avec la Révolution française : « La Révolution française n’est que l’avant-courrière d’une autre révolution bien plus grande, bien plus solennelle, et qui sera la dernière » [23].Par William Vey

http://quefaire.lautre.net/spip.php?page=article&id_article=53

Lire la suite

Rocutozig |
Tysniq |
Connorwyatt120 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Rafredipen
| Agirensemblespourpierrevert
| Buradownchin