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22 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

Bonnets rouges. »Non à la manipulation de l’histoire ! » (lt+of)

bonnets-rouges f

Nous avons reçu de trois historiens éminents, Alain Croix, André Lespagnol et Fanch Roudaut, cette tribune qui entend préciser la dimension sociale de la « révolte des Bonnets rouges » du XVIIe siècle qui trouve actuellement une certaine acuité.

« Depuis un mois, on assiste à une manipulation de l’histoire de la Bretagne, à un degré rarement atteint. Nous avons des choix citoyens différents mais, historiens, nous pensons qu’on ne peut pas dire et écrire n’importe quoi, et en particulier en matière d’histoire : trop d’exemples tragiques nous l’ont rappelé, dans un passé parfois très récent, y compris en Europe. Dans le cas des Bonnets rouges, cet épisode de l’histoire bretonne, déformé, est utilisé à des fins bien précises et pour le moins douteuses.

Qu’est-ce que « les Bonnets rouges » ? Nous sommes en 1675, sous le règne de Louis XIV. Dans les campagnes de Basse-Bretagne : une large part du Finistère actuel, une partie des Côtes-d’Armor et du Morbihan. À un moment où, par ailleurs, de nombreuses villes à l’est de la province, Rennes surtout, connaissent aussi une révolte dite « du Papier timbré ».

Pourquoi cette révolte des Bonnets rouges ? Alors que la Bretagne connaît, pour la première fois depuis près d’un siècle, de sérieuses difficultés économiques, les charges qui pèsent sur les paysans s’alourdissent : versements aux seigneurs surtout, taxes royales aussi, dont la multiplication donne une impression d’accablement fiscal.  Ces taxes, réelles (sur le tabac, par exemple) ou imaginaires (l’instauration de la gabelle sur le sel) sont même ce qui met le feu aux poudres.

Les révoltés s’organisent de manière assez remarquable : rédaction de « codes », ancêtres des cahiers de doléances de 1789, élection de députés défrayés et dotés d’une chemise et d’un bonnet rouge.  Le mouvement rencontre un écho européen pour plusieurs raisons : Louis XIV est de nouveau en guerre (contre la Hollande), et la mobilisation des troupes aux frontières permet à la révolte paysanne bretonne de durer quatre mois, chose inouïe dans la France du roi absolu et dans une province réputée pour sa tranquillité.

Il est facile d’établir des parallèles avec notre époque, et aussi des différences : l’essentiel n’est pas là.  La révolte, en effet, vise tous ceux qui, de près ou de loin, peuvent être perçus comme des exploiteurs : seigneurs, agents du fisc, clergé même. Les codes paysans réclament la suppression des corvées (seigneuriales surtout), la diminution des prélèvements sur les récoltes (les seigneurs encore, le clergé aussi), et un juste tarif pour divers services du quotidien : les messes et le vin, les actes devant notaire et le tabac… Ils ne s’en prennent jamais, bien au contraire, à un roi supposé ignorer les abus que connaît son royaume.

Cette révolte, qui oppose des paysans bretons à leurs exploiteurs bretons, est avant tout sociale : il est symbolique que le révolté le plus connu, Sébastien Le Balp, soit assassiné par un seigneur, le marquis de Montgaillard.

Gommer cette fondamentale dimension sociale est un travestissement de l’histoire, et débouche vers son instrumentalisation. Délibérément, certains au moins des animateurs du collectif Bonnets rouges veulent détourner la très légitime colère des victimes (agriculteurs, éleveurs en particulier, salariés d’une partie de l’industrie agro-alimentaire) contre « Paris », responsable de tous les maux.

Alors qu’une part essentielle de responsabilité incombe à certains chefs d’entreprise et à certains syndicalistes agricoles qui n’ont pas voulu voir venir l’effondrement d’un modèle éco- nomique devenu dépendant de subventions européennes, ou qui l’ont très bien vu venir sans réagir, sans chercher à faire évoluer manières de produire et types de production. Selon une recette hélas tant de fois éprouvée, ils tentent de détourner une profonde et légitime colère sociale vers « les autres », tous les autres mais pas eux. Avec la connivence de quelques élus.

Nous ne sommes pas les seuls à dénoncer cette escroquerie intellectuelle : syndicats de salariés, désormais unanimes, un syndicat agricole comme la Confédération paysanne, certains partis politiques, certains journalistes, certaines personnalités. Nous voulons leur apporter notre soutien. Manipuler l’histoire, tomber dans le populisme, n’a jamais aidé à résoudre de vrais problèmes. La preuve en est dans les efforts de récupération du mouvement par l’extrême droite, ce qui devrait faire réfléchir.

Oui, il y a de quoi « Lakaat e voned ruz », « mettre son bonnet rouge », c’est-à-dire piquer une colère noire, selon l’expression imagée du breton. Encore faut-il tourner sa colère vers les vrais responsables. » 22 novembre 2013 à 06h30

Alain Croix (Nantes), André Lespagnol (Rennes), Fañch Roudaut (Brest)

http://www.letelegramme.fr/ig/generales/regions/bretagne/bonnets-rouges-non-a-la-manipulation-de-l-histoire-22-11-2013-2311167.php

http://www.ouest-france.fr/bonnets-rouges-non-la-manipulation-de-lhistoire-1731887

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20 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

« Rien que notre dû ! », le combat des vignerons au pays du muscadet 1891-1914 (cht)

MUSEE-muscadet

Paradoxe : c’est dans un pays rural, au cœur du vignoble nantais que s’est développée la première expérience significative de syndicats paysans de tendance socialiste à la fin du XIXe siècle.

Qui sont ces paysans ? Des vignerons titulaires d’un bail à complant (une forme ancienne de contrat, transmissible de génération en génération), qui cultivent la vigne et partagent la récolte avec leurs propriétaires… Du point de vue juridique, cette terre n’est pas la leur, mais ils ne peuvent en être chassés que pour une raison : leur négligence au travail. Que peut-il donc se passer si d’aventure la vigne elle-même venait à disparaître, victime du phylloxéra ?

Pour certains propriétaires, la catastrophe est une aubaine car elle rend caduc les baux à complant. Ils peuvent donc récupérer leurs terres et en chasser leurs occupants, parfois présents depuis des générations. Les complanteurs ne l’entendent pas de cette oreille. C’est pourquoi ils constituent, au cours des années 1891-1914, des syndicats de défense efficaces, pour conserver leurs droits et combattre les prétentions de certains propriétaires fonciers soutenus par un système juridique qui leur était entièrement favorable. Mais pour continuer à produire du vin, il leur faut parallèlement se battre pied à pied contre le phylloxéra, cette gangrène qui s’est abattue sur tous les vignobles de l’Hexagone.

C’est cette histoire aussi passionnante que méconnue, politique et sociale autant que technique et culturelle, que René Bourrigaud raconte ici, avec le souci permanent de s’adresser à un large public.

Ingénieur en agriculture de formation (ESA Angers), devenu docteur en histoire du droit, René Bourrigaud, aujourd’hui retraité, fut maître de conférences en histoire du droit à l’Université de Nantes. Outre sa thèse sur « Le développement agricole au XIXe siècle en Loire-Atlantique. Essai sur l’histoire des techniques et des institutions » (1993), il a écrit, entre autres, Paysans de Loire-Atlantique, 15 itinéraires à travers le siècle (2001). Il est également l’un des animateurs du Centre international de culture paysanne et rurale (CICPR) et secrétaire de la Fédération des musées d’agriculture et du patrimoine rural de Loire-Atlantique (FDMA 44).

Editions du Centre d’histoire du Travail – Nantes Publié le 20 novembre 2013 par Centre d’Histoire du Travail (CHT)

Le site du CHT : http://cht-nantes.org

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17 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

La théorie du fascisme chez Trotsky (ernest mandel)

La théorie du fascisme chez Trotsky (ernest mandel) dans Antifascisme manifestation-anti-fascisme-a-londres-en-1934

La théorie du fascisme de Trotsky se présente comme un tout à six éléments; chaque élément est pourvu d’une certaine autonomie et connaît une évolution déterminée sur la base de ses contradictions internes ; mais ils ne peuvent être compris qu’en tant que totalité close et dynamique, et seule leur interdépendance peut expliquer la montée, la victoire et le déclin de la dictature fasciste.

1) La montée du fascisme est l’expression de la grave crise sociale du capitalisme de l’âge mûr, d’une crise structurelle, qui, comme dans les années 1929-1933, peut coïncider avec une crise économique classique de surproduction, mais qui dépasse largement une telle oscillation de la conjonc- ture. Il s’agit fondamentalement d’une crise de reproduction du capital, c’est-à-dire de l’impossibilité de poursuivre une accumulation « naturelle » du capital, étant donnée la concurrence au niveau du mar- ché mondial (niveau existant des salaires réels et de la productivité du travail, accès aux matières premières et aux débouchés). La fonction historique de la prise du pouvoir par les fascistes consiste à modifier par la force et la violence les conditions de reproduction du capital en faveur des groupes décisifs du capitalisme monopoliste.

2) Dans les conditions de l’impérialisme et du mouvement ouvrier contemporain, histo- riquement développé, la domination politique de la bourgeoisie s’exerce le plus avantageusement, c’est-à-dire avec les coûts les plus réduits, au moyen de la démocratie parlementaire bourgeoise qui offre, entre autres, le double avantage de désamorcer périodiquement les contradictions explosives de la société par certaines réformes sociales, et de faire participer, directement ou indirectement, à l’exercice du pouvoir politique, un secteur important de la classe bourgeoise (au travers des partis bourgeois, des journaux, des universités, des organisations patronales, des administrations commu- nales et régionales, des sommets de l’appareil d’État, du système de la Banque centrale). Cette forme de la domination de la grande bourgeoisie – en aucun cas la seule, du point de vue historique [1] – est toutefois déterminée par un équilibre très instable des rapports de forces économiques et sociaux. Que cet équilibre vienne à être détruit par le développement objectif, et il ne reste plus alors à la grande bourgeoisie qu’une seule issue : essayer, au prix du renoncement à l’exercice direct du pouvoir politi- que, de mettre en place une forme supérieure de centralisation du pouvoir exécutif pour la réalisation de ses intérêts historiques. (…)

3) Dans les conditions du capitalisme industriel monopoliste contemporain, une aussi forte centralisation du pouvoir d’État, qui implique de plus la destruction de la plus grande partie des con- quêtes du mouvement ouvrier contemporain (en particulier, de tous les « germes de démocratie pro- létarienne dans le cadre de la démocratie bourgeoise », comme Trotsky désigne à juste titre les orga- nisations du mouvement ouvrier) est pratiquement irréalisable par des moyens purement techniques, étant donné l’énorme disproportion numérique entre les salariés et les détenteurs du grand capital. Une dictature militaire ou un État purement policier – ne dispose pas de moyens suffisants pour atomiser, décourager et démoraliser, durant une longue période, une classe sociale consciente, riche de plusieurs millions d’individus, et pour prévenir ainsi toute poussée de la lutte des classes la plus élémentaire, poussée que le seul jeu des lois du marché déclenche pério-diquement.

Pour cela, il faut un mouvement de masse qui mobilise un grand nombre d’individus. Seul un tel mouvement peut décimer et démoraliser la frange la plus consciente du prolétariat par une ter- reur de masse systématique, par une guerre de harcèlement et des combats de rue, et, après la prise du pouvoir, laisser le prolétariat non seulement atomisé à la suite de la destruction totale de ses orga- nisations de masse, mais aussi découragé et résigné. Ce mouvement de masse peut, par ses propres méthodes adaptées aux exigences de la psychologie des masses, arriver non seulement à ce qu’un appareil gigantesque de gardiens d’immeubles, de policiers, de cellules du parti dans les entreprises  et de simples mouchards, soumette les salariés conscients politiquement à une surveillance permanente, mais aussi à ce que la partie la moins consciente des ouvriers et, surtout, des employés soit influencée idéologiquement et partiellement réintégrée dans une collaboration de classes effective.

4) Un tel mouvement de masse ne peut surgir qu’au sein de la troisième classe de la so- ciété, la petite bourgeoisie, qui, dans la société capitaliste, existe à côté du prolétariat et de la bour- geoisie. Quand la petite bourgeoisie est touchée si durement par la crise structurelle du capitalisme, qu’elle sombre dans le désespoir (inflation, faillite des petits entrepreneurs, chômage massif des di- plômés, des techniciens et des employés supérieurs, etc.), c’est alors qu’au moins dans une partie de cette classe, surgit un mouvement typiquement petit bourgeois, mélange de réminiscences idéolo- giques et de ressentiment psychologique, qui allie à un nationalisme extrême et à une démagogie anticapitaliste [4], violente en paroles du moins, une profonde hostilité à l’égard du mouvement ouvrier organisé. Dès que ce mouvement, qui se recrute essentiellement parmi les éléments déclassés de la petite bourgeoisie, a recours à des violences physiques ouvertes contre les salariés, leurs actions et leurs organisations, un mouvement fasciste est né. Après une phase de développement indépendant, lui permettant de devenir un mouvement de masse et d’engager des actions de masse, il a besoin du soutien financier et politique de fractions importantes du capital monopoliste, pour se hisser au pouvoir.

5) La décimation et l’écrasement préalables du mouvement ouvrier, qui, lorsque la dictature fasciste veut remplir son rôle historique, sont indispensables, ne sont toutefois possibles que si, dans la période précédant la prise du pouvoir, le plateau de la balance penche de façon décisive en faveur des bandes fascistes et en défaveur des ouvriers [5].
La montée d’un mouvement fasciste de masse est en quelque sorte une institutionnali- sation de la guerre civile, où, toutefois, les deux parties ont objectivement une chance de l’emporter (c’est la raison pour laquelle la grande bourgeoisie ne soutient et ne finance de telles expériences que dans des conditions tout à fait particulières, « anormales », car cette politique de quitte ou double présente indéniablement un risque au départ). Si les fascistes réussissent à balayer l’ennemi, c’est-à-dire la classe ouvrière organisée, à le paralyser, à le décourager et à le démoraliser, la victoire leur est assu- rée. Si, par contre, le mouvement ouvrier réussit à repousser l’assaut et à prendre lui-même l’initiative, il infligera une défaite décisive non seulement au fascisme mais aussi au capitalisme qui l’a engendré. Au départ, les bandes fascistes n’organisent que la fraction la plus décidée et la plus désespérée de la petite bourgeoisie (sa fraction « enragée »).
La masse des petits bourgeois ainsi que la partie peu consciente et inorganisée des sala- riés, et surtout des jeunes ouvriers et employés, oscillera normalement entre les deux camps. Ils au- ront tendance à se ranger du côté de celui qui manifestera le plus d’audace et d’esprit d’initiative ; ils misent le plus volontiers sur le cheval gagnant. C’est ce qui permet de dire que victoire du fascisme traduit l’incapacité du mouvement ouvrier à résoudre la crise du capitalisme de la maturité confor-mément à ses propres intérêts et objectifs. En fait, une telle crise ne fait, en général, que donner au mouvement ouvrier une chance de s’imposer. Ce n’est que lorsqu’il a laissé échapper cette chance et que la classe est séduite, divisée et démoralisée, que le conflit peut conduire au triomphe du fascisme.

6) Si le fascisme n’a pas réussi à « écraser le mouvement ouvrier », il a rempli sa mission aux yeux des représentants du capitalisme monopoliste. Son mouvement de masse se bureaucratise et se fond dans l’appareil d’État bourgeois, ce qui ne peut se produire qu’à partir du moment où les formes les plus extrêmes de la démagogie plébéienne petite bourgeoise, qui faisaient partie des « objectifs du mouvement », ont disparu de la surface et de l’idéologie officielle. Ce qui n’est nullement en contra- diction avec la perpétuation d’un appareil d’État hautement centralisé. Si le mouvement ouvrier est vaincu et si les conditions de reproduction du capital à l’intérieur du pays se sont modifiées dans un sens qui est fondamentalement favorable à la grande bourgeoisie, son intérêt politique se confond avec la nécessité d’un changement identique au niveau du marché mondial. La banqueroute menaçante de l’État y pousse également. La politique de quitte ou double du fascisme est reportée au niveau de la sphère financière, attise une inflation permanente, et, finalement, ne laisse pas d’autre issue que l’aventure militaire à l’extérieur. Une telle évolution ne favorise nullement un renforcement du rôle de la petite bourgeoisie dans l’économie et la politique intérieure ; mais au contraire, elle provoque une détérioration de ses positions (à l’exception de la frange qui peut être nourrie avec les prébendes de l’appareil d’État autonomisé). Ce n’est pas la fin de l’ « asservissement aux prêteurs », mais au contraire l’accélération de la concentration du capital.
C’est ici que se révèle le caractère de classe de la dictature fasciste, qui ne correspond pas au mouvement fasciste de masse. Elle défend non pas les intérêts historiques de la petite bour- geoisie, mais ceux du capital monopoliste. Une fois cette tendance réalisée, la base de masse active et consciente du fascisme se rétrécit nécessairement. La dictature fasciste tend elle-même à détruire et à réduire sa base de masse. Les bandes fascistes deviennent des appendices de la police. Dans sa phase de déclin, le fascisme se transforme à nouveau en une forme particulière de bonapartisme.
Tels sont les éléments constitutifs de la théorie du fascisme de Trotsky. Elle s’appuie sur une analyse des conditions particulières dans lesquelles la lutte des classes, dans les pays hautement indus- trialisés, se développe lors de la crise structurelle du capitalisme de l’âge mûr (Trotsky parle de l’ « épo- que de déclin du capitalisme ») et sur une combinaison particulière – caractéristique du marxisme de Trotsky – des facteurs objectifs et subjectifs dans la théorie de la lutte des classes ainsi que dans la tentative d’influer pratiquement sur elle.  Par MANDEL Ernest

Ernest Mandel  30 janvier 1969  (in Du Fascisme, Ed. François Maspero, 1974) précédemment publié en préface au livre de Trotsky Comment Vaincre le Fascisme aux éditions Buchet-Chastel.

http://www.preavis.org/breche-numerique/article187.html#nh1

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17 novembre 2013 ~ 1 Commentaire

16 novembre 1943, arrestation de Missak Manouchian par la police française (wiki)

resistance en bretagne

Missak (dit Michel) Manouchian, né le 1er septembre 1906 à Adıyaman dans l’Empire ottoman, mort fusillé à 37 ans au fort du Mont-Valérien le 21 février 1944, est un poète français d’origine arménienne,  militant communiste. ,Bien que principalement connu pour son rôle dans la Résistance, en particulier par la fameuse Affiche rouge, il était avant tout un intellectuel et un poète1.

Le réfugié : de la Turquie à la Syrie (1906-1925) Missak Manouchian est né dans une famille de paysans arméniens dans la ville turque d’Adıyaman. Enfant, il perd son père lors du génocide arménien de 1915, et sa mère meurt quelque temps après, victime de la famine qui s’ensuivit. Lui-même est sauvé en étant recueilli par une famille kurde (ainsi que son frère Karabet). À la fin de la guerre, il est pris en charge par la communauté arménienne et transféré avec son frère dans un orphelinat de Jounieh au Liban, passé sous contrôle français en 1918 (mandat de la SDN à partir de 1920). Là il est formé au métier de menuisier et est initié par un de ses maîtres d’école aux lettres arméniennes4.

L’immigré arménien en France (1925-1934) En 1925, Missak et Karabet débarquent à Marseille, sans doute grâce à un réseau d’immigration clandestine. Missak exerce le métier de menuisier, notam- ment à La Seyne. Puis les deux frères décident d’aller à Paris. Karabet étant tombé malade, Missak se fait embaucher comme tourneur aux usines Citroën, afin de subvenir à leurs besoins. Karabet décède ce- pendant en 1927. Missak est licencié au moment de la grande crise économique du début des années 1930. Il gagne alors sa vie grâce à des travaux irréguliers : en particulier, il pose pour des sculpteurs. Mais il s’intéresse alors surtout à la littérature et écrit des poèmes. Avec un ami arménien, Semma (ou Séma), de son vrai nom Kégham Atmadjian5, il fonde deux revues, Tchank (l’Effort) et Machagouyt (Culture), dans lesquelles ils publient des articles sur la littérature française et la littérature arménienne et des traductions en arménien de Baudelaire, Verlaine et Rimbaud. À la même époque, ils sont inscrits à la Sorbonne comme auditeurs libres et y suivent des cours de littérature, de philosophie, d’économie politique et d’histoire.

Le militant communiste et le responsable du HOC (1934-1939) En 1934, suite aux événements du 6 février, Missak adhère au parti communiste ainsi qu’au HOC (Comité de secours pour l’Arménie), correspond à « Arménie ». Le HOK a été créé le 13 septembre 1921 par le gouvernement de la Répu- blique soviétique d’Arménie pour collecter des ressources dans la diaspora, alors que l’Arménie subissait le blocus allié, en même temps que la Russie soviétique.

 Le HOC a été fondé vers 1925, comme dans la plupart des pays occidentaux ayant une communauté arménienne. En 1935, c’est l’organisation de masse du PCF en direction de la communauté arménienne et la section arménienne de la MOI (Main-d’œuvre ouvrière immigrée), organisationliée à l’Interna-tionale communiste (le Komintern).

Le journal Zangou  Une des responsabilités de Missak est d’être rédacteur en chef du journal du HOC, qui prend en 1935 le nom de Zangou, du nom d’une rivière qui arrose Erevan. À partir de juillet 1936, le journal agit pour la défense de la République espagnole ; Manouchian fait d’ailleurs partie du Comité d’aide aux Républicains espagnols.

La guerre et la résistance  Le 2 septembre 1939, Missak Manouchian est arrêté alors que l’inter- diction du Parti communiste  intervient seulement le 26 septembre, un mois après le pacte germano-soviétique. Manouchian peut cependant sortir de prison en octobre et est affecté comme engagé volon- taire dans une unité stationnée dans le Morbihan. Après la défaite de l’armée française en juin, il reste sous le contrôle des autorités à l’usine Gnome et Rhône d’Arnage (Sarthe), qu’il quitte illégalement au début de 1941 pour revenir à Paris. Il est de nouveau arrêté peu après le 22 juin 1941, date de l’invasion de l’URSS par les Allemands, et incarcéré sous contrôle allemand au camp de Compiègne. Il est libéré au bout de quelques semaines, aucune charge n’étant retenue contre lui.

À partir de 1941 puis en 1942, il est entré dans le militantisme clandestin, mais on sait peu de choses de ses activités au sein de la MOI clandestine. Il devient responsable politique de la section arménienne au cours de l’année 1941, se trouvant donc sous l’autorité du « triangle » de direction de la MOI : avec Artur London, sous le contrôle de Jacques Duclos. Un élément intéressant réside dans la familiarité durant ces années des Manouchian avec les parents de Charles Aznavour, sympathisants communistes, engagés dans la résistance dans une activité très importante, le « Travail allemand ».

En février 1943, Manouchian est versé dans les FTP-MOI, groupe des Francs-tireurs et partisans-Main- d’œuvre immigrée de Paris : il s’agit de groupes armés constitués en avril 1942 sous la direction de Boris Holban, Juif originaire de Bessarabie. Le premier détachement où il est affecté comporte essentielle- ment des Juifs roumains et hongrois et quelques Arméniens.

En juillet 1943, il devient commissaire technique des FTP-MOI de Paris; en août, il est nommé commissaire militaire, à la place de Boris Holban tandis que Joseph Epstein, responsable d’un autre groupe de FTP-MOI, est devenu responsable des Francs-tireurs et partisans pour l’ensemble de la région parisienne. Il est donc le supérieur hiérarchique de Manouchian qui, lui-même, a sous ses ordres trois détachements, comprenant au total une cinquantaine de militants. On doit mettre à son actif l’exécution (par Marcel Rayman, Léo Kneler et Celestino Alfonso), le 28 septembre 1943, du général Julius Ritter, adjoint pour la France de Fritz Sauckel, responsable de la mobilisation de la main-d’œuvre (STO) dans l’Europe occupée par les nazis. Les groupes de Manouchian accomplissent près de trente opérations dans Paris du mois d’août à la mi-novembre 1943.

La Brigade spéciale no 2 des Renseignements généraux avait réussi deux coups de filet en mars et juillet 1943. À partir de là, elle put mener à bien une vaste filature qui aboutit au démantèlement complet des FTP-MOI parisiens à la mi-novembre avec 68 arrestations dont celles de Manouchian et Joseph Epstein.

Au matin du 16 novembre 1943, Manouchian est arrêté en gare d’Évry Petit-Bourg. Sa com- pagne Mélinée parvient à échapper à la police. Missak Manouchian, torturé, et vingt-trois de ses cama- rades sont livrés aux Allemands de la Geheime Feldpolizei (GFP) qui exploitent l’affaire à des fins de propagande. Le tribunal militaire allemand du Grand-Paris juge des résistants arrêtés, dont Manou- chian, en présence des journalistes de la presse collaborationniste qui dénoncent le « cynisme » des accusés, c’est-à-dire le fait qu’ils assument pleinement les attentats qu’ils ont commis. Parmi eux, 10 sont sélectionnés pour la composition de l’Affiche rouge, où apparaît l’expression « l’armée du crime ». Le tribunal prononce 23 condamnations à mort.

Le 21 février 1944, les 22 hommes du groupe des condamnés à mort sont fusillés au Mont-Valérien, en refusant d’avoir les yeux bandés, tandis qu’Olga Bancic va être transférée en Allemagne et décapitée à la prison de Stuttgart le 10 mai 1944.

http://fr.wikipedia.org/wiki/Missak_Manouchian

 

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16 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

France,11 novembre: le syndicalisme contre l’extrême-droite et les nationalismes (solidaires)

France,11 novembre: le syndicalisme contre l’extrême-droite et les nationalismes (solidaires) dans Antimilitarisme tardi-drapeau

Par Union syndicale Solidaires

Quelques dizaines de fascistes ont manifesté leur hostilité envers François Hollande, à l’occasion de la commémoration parisienne du 11 novembre. Ceci s’inscrit dans la stratégie de l’extrême-droite, qui tente de déstabiliser la société de diverses manières. Elle le fait pour imposer sa vision de l’Histoire, des rapports humains, de la vie collective: haine, racisme, violence, discrimination, exploitation des travailleurs et des travailleuses au profit d’une «élite», etc.

L’Union syndicale Solidaires combat l’extrême-droite, appelle à l’unité du mouvement ouvrier contre le fascisme, et poursuit sans relâche la lutte contre celles et ceux qui sont les pires ennemis de la liberté, les pires ennemis du mouvement ouvrier.

Mais de même qu’il est idiot et dangereux de nier la misère, les inégalités et les souffrances sur lesquelles s’appuie l’extrême-droite pour promouvoir ses détestables solutions, il est dramatique de répondre aux vociférations anti-Hollande du 11 novembre par un discours vantant les massacres de ce qui fut une boucherie humaine effroyable!

Quasiment tous les responsables politiques ont affirmé que le 11 novembre et donc la guerre de 1914-1918, représentent des valeurs fortes qui seraient «la défense de la Patrie», «l’Union nationale»…

– Quelle patrie défendait les centaines de milliers de Sénégalais, d’Algériens, de Marocains, etc. envoyés au massacre ? Celle qui expulse aujourd’hui leurs descendants?

– Pourquoi passer sous silence que cette guerre fut avant tout la conséquence de l’expan-sionnisme colonial de la France et de l’Allemagne mais aussi de bien d’autres pays européens?

– N’est-il pas scandaleux, et notamment pour celles et ceux qui se réclament du mouvement ouvrier, de taire la responsabilité conjointe de gros industriels français et allemands (Schneider, Krupp, De Wendel…) dans la préparation, le déclenchement et la durée de la guerre?

Face à la pseudo «union nationale» entre les massacreurs et les massacrés (comme on veut nous l’imposer entre exploiteurs et exploités), nous préférons nous référer à l’exemple des syndicalistes, de divers pays, qui refusèrent les postes ministériels et la trahison des décisions des congrès syndicaux, opposés à la guerre.

La guerre de 1914-1918 était une guerre menée contre les peuples européens au sein desquels les aspirations et organisations révolutionnaires se développaient. Les capitalistes y ont sacrifié des millions de travailleurs et paysans d’Europe, d’Afrique, d’Asie, d’Océanie ; ils ont sauvé leurs profits et leur ordre social, économique et politique à ce prix !

Ne pas laisser la place aux idées d’extrême-droite est une nécessité. On ne le fait pas en reprenant ses propos et en les accentuant. Nous en avons fait l’expérience sur d’autres sujets, il en est de même sur celui-ci. Mieux vaudrait par exemple soutenir la demande, certes uniquement symbolique aujourd’hui, de réhabilitation de tous les «fusillés pour l’exemple», victimes des ordres assassins de la hiérarchie militaire de l’armée française…

Publié par Alencontre le 14 novembre 2013

http://alencontre.org/europe/france/france-11-novembre-le-syndicalisme-contre-lextreme-droite-et-les-nationalismes.html

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16 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

Soixante Libres penseurs au monument pacifiste (of)

 

Soixante Libres penseurs au monument pacifiste (of) dans Antimilitarisme monuments-14

 

Comme chaque année, après la commémoration officielle du 11-Novembre, les Libres penseurs du Finistère se sont réunis devant le monument pacifiste de la commune.

*

Une soixantaine de personnes étaient présentes, notamment pour réclamer la réhabilitation collective des 650 fusillés pour l’exemple de la Première Guerre mondiale, soulignant « le refus de rendre justice aux victimes des pelotons d’exécutions ». « Quand on est contre la peine de mort, on ne choisit pas entre les exécutés. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise condamnation à mort. » Avec l’Union pacifiste de France, la Ligue des droits de l’homme, le Mouvement pour la paix, l’Université européenne de la paix, le Crabes, entre autres, ils ont condamné « toutes les guerres ». En 2014, un procès symbolique des généraux assassins est également programmé. Puis un colloque, en 2015, sur le thème « Déserteurs, mutins, pacifistes de tous les pays et de toutes les guerres ». Primelin – 13 Novembre

http://www.ouest-france.fr/soixante-libres-penseurs-au-monument-pacifiste-1715182

Pour la réhabilitation des fusiliers pour l’exemple (of)

À l’issue de la commémoration traditionnelle du 11-Novembre, le cercle Jean-Marie Deguignet, de la Libre-pensée 29, organisait dimanche un rassemblement pour la paix au monument aux morts de Primelin, « le seul du Finistère qui soit pacifiste ». Avec les associations : Mouvement pour la paix, Ligue des droits de l’Homme, Université européenne de la paix, ARAC, CNT ou Crabes, il réclame la réhabilitation de tous les fusillés pour l’exemple de la guerre 1914-1918, « victimes de l’arbitraire » ; auxquelles ils associent Jaurès « le premier exécuté pour l’exemple ». Les intervenants ont également souhaité « un ministère de la Paix, plutôt que de la Guerre » et la résistance aux lobbies politico-économiques. Il a aussi été question de la crise européenne.

En fin du rassemblement, une motion, destinée au Président de la République a été votée. Elle réclame la réhabilitation collective de tous les fusiliers pour l’exemple. François Hollande, alors qu’il était président du conseil général de Corrèze, s’était en effet prononcé en faveur cette réhabilitation.

http://www.ouest-france.fr/pour-la-rehabilitation-des-fusiliers-pour-lexemple-1122577

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14 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

Les causes de la Première Guerre mondiale (lo)

Les causes de la Première Guerre mondiale (lo) dans Histoire monuments-14

« Le capitalisme porte en lui la guerre comme la nuée porte l’orage » (Jaurès)

À l’heure où débutent les cérémonies commémorant la Première Guerre mondiale, certains historiens et commentateurs ont repris une thèse déjà exposée depuis plusieurs années dans les manuels scolaires. Selon eux, les causes de cette guerre ne seraient pas à rechercher dans la concurrence que se livrent entre elles les classes capitalistes rivales pour la conquête de nouveaux marchés. Ce serait « un natio-nalisme exacerbé », « une violence des masses » qui auraient amené un continent à s’embraser, des soldats venus des autres continents à s’entre-tuer sur les terres d’Europe car, disent-ils, les capitalistes ont besoin de la paix pour prospérer.

De telles idées, certes pas nouvelles, servent aujourd’hui à dédouaner la bourgeoisie de sa responsabilité dans le déclenchement de la guerre, en la reportant sur un prétendu « sentiment natio-naliste et à une violence des masses ». C’est là confondre les causes de la guerre et les moyens que se donne la bourgeoisie pour mobiliser des populations qui, elles, n’ont rien d’autre à gagner que les blessures, la misère et la mort.

Que certains capitalistes fassent plus d’affaires en temps de paix est indéniable. Encore faut-il qu’ils aient à leur disposition de vastes marchés qui leur permettent de s’approprier toutes les matières premières nécessaires à la production et, dans un second temps, d’écouler leurs marchandises. C’est pour cette raison que l’économie capitaliste ne peut survivre qu’en gagnant sans cesse de nou- veaux marchés. Dès le milieu du 19e siècle, les bourgeoisies nationales d’Europe, aidées par leurs États, ont étendu leurs emprises respectives sur la planète.

Le Royaume-Uni et la France furent les premiers pays à se lancer à la conquête de colo- nies. Leur marché national étant devenu trop étroit, il leur fallait impérativement étendre leur aire d’influence. En même temps que les puissances coloniales tiraient profit du pillage des ressources na- turelles de leurs colonies, celles-ci permettaient de nouveaux débouchés à leurs productions indus-trielles. Elles se sont ainsi partagé une grande partie de l’Afrique et des régions importantes d’Asie, avec la Belgique, le Portugal, la Hollande… et l’Allemagne loin derrière. À la fin du 19e siècle, la mainmise impérialiste sur toute la planète était achevée.

Du fait de l’unification tardive de leurs États, l’Allemagne et l’Italie s’étaient lancées après d’autres dans la conquête coloniale. De leur côté, l’Autriche-Hongrie, elle aussi tard venue dans le partage du monde, ainsi que la Russie tsariste, cherchaient à profiter de la faiblesse de l’Empire ottoman pour s’étendre dans les Balkans. La Grande-Bretagne et la France étaient également en rivalité pour se disputer les ruines de cet Empire ottoman au Proche-Orient. Dans l’enchevêtrement des oppositions et des concurrences de toutes sortes, les tensions créées annonçaient la guerre ouverte entre les États.

La France avait été au bord de la guerre avec l’Allemagne à deux reprises, en 1905 et 1911, à propos du contrôle du Maroc, et la France cultivait une attitude revancharde en réclamant l’Alsace et la Lorraine perdues lors du précédent conflit de 1871. Elle souhaitait également faire main basse sur la Sarre et ses richesses minières. L’Allemagne, à la puissance industrielle grandissante, étouffait dans ses frontières. Sa bourgeoisie rêvait des grands espaces coloniaux déjà conquis par d’autres. Cette volonté expansionniste était une menace non seulement pour la France, mais aussi pour la Grande-Bretagne qui ne pouvait tolérer que s’installe au coeur de l’Europe un État pouvant lui faire concurrence.

Les conflits d’intérêts, menaçant de conduire à un conflit armé, étaient donc nombreux en ce début de 20e siècle, et les États s’y préparaient activement. En France, en 1913, les crédits militaires avaient été augmentés et le service militaire était passé de deux à trois ans. Et depuis plusieurs années une intense propagande nationaliste se développait, menée par le gouvernement, la presse et nombre d’intellectuels.

Le « nationalisme exacerbé » conduisant à la « violence des masses » a donc été façonné, développé par tous ceux qui agissaient pour le compte de la bourgeoisie et s’efforçaient de rallier les millions d’hommes et de femmes qui allaient périr dans la première déflagration mondiale. Dans un tel contexte de lutte entre impérialismes concurrents pour s’ouvrir de nouveaux marchés, il suffisait d’une étincelle pour mener à la guerre : ce fut l’assassinat d’un archiduc autrichien par un nationaliste serbe à Sarajevo. Par le jeu des alliances, la Première Guerre mondiale éclata le 3 août 1914, entraînant dans un premier temps une grande partie des pays d’Europe, pour ensuite toucher la plupart des pays du monde.

Anatole France avait mille fois raison quand il disait : « On croit mourir pour la patrie, on meurt pour les industriels et les banquiers ». Aujourd’hui, certains semblent avoir oublié cette vérité, une façon pour eux d’attribuer à leur propre bourgeoisie des qualités démocratiques, humanistes et pacifistes qu’elle n’a jamais eues et n’aura jamais. Marianne LAMIRAL

http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2363&id=27

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11 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

Bancocratie : de la république de Venise à Mario Draghi et Goldman Sachs (cadtm)

Bancocratie : de la république de Venise à Mario Draghi et Goldman Sachs (cadtm) dans Economie templiers06

Du 12e au début du 14e siècle, l’Ordre des Templiers, présent dans une grande partie de l’Europe, s’est converti en banquier des puissants et a contribué à financer plusieurs croisades.

Au début du 14e siècle, il est devenu le principal créancier du roi de France, Philippe le Bel. Face au poids d’une dette qui grevait ses ressources, Philippe le Bel s’est débarrassé de ses créanciers et, par la même occasion, de sa dette en diabolisant l’Ordre des Templiers, l’accusant de multiples crimes |1|. L’Ordre a été interdit, ses chefs exécutés et ses biens confisqués. Il manquait un État et un territoire à l’Ordre des Templiers pour faire face au roi de France. Son armée (quinze mille hommes dont mille cinq cents chevaliers), son patrimoine et ses créances sur les dirigeants ne l’ont pas protégé de la puissance d’un Etat décidé à éliminer son principal créancier.

À la même époque (11e – 14e siècles), les banquiers vénitiens financent aussi des croisades et prêtent de l’argent aux puissants d’Europe, mais ils manœuvrent beaucoup plus habilement que l’Ordre des Templiers. A Venise, ils prennent la tête de l’État en lui donnant la forme d’une république. Ils financent la transformation de Venise, cité-État, en un véritable empire comprenant Chypre, l’Eubée (Négrepont) et la Crète. Ils adoptent une stratégie imparable pour s’enrichir durablement et garantir le remboursement de leurs créances : ils décident eux-mêmes d’endetter l’État vénitien auprès des banques qu’ils possèdent. Les termes des contrats de prêts sont définis par eux puisqu’ils sont à la fois propriétaires des banques et dirigeants de l’État.

Alors que Philippe le Bel avait intérêt à se débarrasser physiquement de ses créanciers pour se libérer du poids de la dette, l’État vénitien remboursait rubis sur l’ongle la dette aux banquiers, qui eurent d’ailleurs l’idée de créer des titres de la dette publique qui pouvaient circuler d’une banque à l’autre. Les marchés financiers commençaient alors à se mettre en place |2|. Ce type d’emprunt est le précurseur de la forme principale d’endettement des Etats tel qu’on le connaît au 21e siècle.

Sept siècles après l’écrasement de l’Ordre des Templiers par Philippe le Bel, aujourd’hui les banquiers d’Europe, tout comme leurs prédécesseurs vénitiens ou génois, n’ont manifestement pas d’inquiétude à avoir à l’égard des gouvernements en place.

Les États nationaux et le proto-État qu’est l’Union européenne d’aujourd’hui sont peut-être plus complexes et sophistiqués que les Républiques de Venise (ou de Gênes) du 13 au 16e siècle, mais ils sont tout aussi crûment les organes d’exercice du pouvoir de la classe dominante, le 1% opposé aux 99%. Mario Draghi, ancien responsable de Goldman Sachs en Europe, dirige la Banque centrale européenne. Les banquiers privés ont placé leurs représentants ou leurs alliés à des postes clés dans les gouvernements et dans les administrations. Les membres de la Commission européenne sont très attentifs à la défense des intérêts de la finance privée, et le lobbying que les banques exercent auprès des parlementaires, des régulateurs et des magistrats européens est d’une efficacité redoutable.

Si une poignée de grandes banques capitalistes occupe le devant de la scène ces dernières années, cela ne doit pas cacher le rôle des grandes entreprises privées de l’industrie et du commerce, qui usent et abusent de leur proximité avec les structures étatiques de manière tout aussi habile que les banquiers. L’interconnexion et l’imbrication inextricables entre les États, les gouvernements, les banques, les entreprises industrielles et commerciales, et les grands groupes privés de communication constituent d’ailleurs une des caractéristiques du capitalisme, dans sa phase actuelle comme dans les précédentes.

Effectivement, dès la victoire du capitalisme comme mode de production et comme formation sociale dominante, le pouvoir est exercé par les représentants des grands groupes privés et leurs alliés. D’un point de vue historique, le New Deal initié par le président Roosevelt en 1933 et les trente années qui ont suivi la 2e guerre mondiale apparaissent comme une parenthèse pendant laquelle la classe dominante a dû faire des concessions, certes limitées mais réelles, aux classes populaires. Les grands patrons ont dû dissimuler quelque peu leur emprise sur l’État.

Avec le tournant néolibéral entamé dès la fin des années 1970, ils ont abandonné la discrétion. Les années 1980 mettent sur le devant de la scène une classe dominante complètement désinhibée qui assume et affiche avec cynisme la course au profit et l’exploitation généralisée des peuples et de la nature. La formule, tristement célèbre, de Margaret Thatcher « There is no alternative » marque jusqu’à aujourd’hui le paysage politique, économique et social, à travers des attaques violentes des droits et des conquêtes sociales. Mario Draghi, Angela Merkel, Silvio Berlusconi (grand patron italien), José Manuel Barroso apparaissent comme des figures emblématiques de la poursuite du projet thatchérien. La complicité active des gouvernements socialistes (de Schröder à Hollande en passant par Blair, Brown, Papandreou, Zapatero, Socrates, Letta, Di Rupo et bien d’autres) montre à quel point ils se sont insérés dans la logique du système capitaliste, à quel point ils font partie du système tout comme Barack Obama de l’autre côté de l’Atlantique. Comme l’a affirmé le milliardaire américain Warren Buffett : « C’est une guerre de classes, et c’est ma classe qui est en train de gagner ».

Le système de la dette publique tel qu’il fonctionne dans le capitalisme constitue un mécanisme permanent de transfert de richesses produites par le peuple vers la classe capitaliste. Ce mécanisme s’est renforcé avec la crise commencée en 2007-2008 car les pertes et les dettes des banques privées ont été transformées en dettes publiques. Sur une très vaste échelle, les gouvernements ont socialisé les pertes des banques afin qu’elles puissent continuer à faire des bénéfices qu’elles redistribuent à leurs propriétaires capitalistes.

Les gouvernants sont les alliés directs des grandes banques et mettent à leur service les pou- voirs et les deniers publics. Il y a un va et vient permanent entre les grandes banques et les gouver- nements. Le nombre de ministres des Finances et de l’Économie, ou de premiers ministres, qui pro- viennent directement des grandes banques ou qui y vont quand ils quittent le gouvernement ne cesse d’augmenter depuis 2008.

Le métier de la banque est trop essentiel à l’économie pour être laissé dans les mains du secteur privé, il est nécessaire de socialiser le secteur bancaire (ce qui implique son expropriation) et de le placer sous contrôle citoyen (des salariés des banques, des clients, des associations et des représentants des acteurs publics locaux), car il doit être soumis aux règles d’un service public |3| et les revenus que son activité génère doivent être utilisés pour le bien commun.

La dette publique contractée pour sauver les banques est définitivement illégitime et doit être répudiée. Un audit citoyen doit déterminer les autres dettes illégitimes ou/et illégales et permettre une mobilisation telle qu’une alternative anticapitaliste puisse prendre forme.

La socialisation des banques et l’annulation/répudiation des dettes illégitimes doivent s’inscrire dans un programme plus large |4|. Comme pendant la république de Venise, aujourd’hui dans l’Union européenne et dans la majorité des pays les plus industrialisés de la planète, l’État est en osmose avec la grande banque privée et rembourse docilement la dette publique.

Le non remboursement de la dette illégitime, la socialisation de la banque ainsi que d’autres mesures vitales seront le résultat de l’irruption du peuple comme acteur de sa propre histoire. Il s’agira de mettre en place, sous un contrôle populaire actif, un gouvernement aussi fidèle aux opprimés que les gouvernements de Merkel et de Hollande le sont aux grandes entreprises privées. Un tel gouvernement du peuple devra faire des incursions dans la sacro sainte grande propriété privée pour développer les biens communs tout en respectant les limites de la nature. Ce gouvernement devra également réaliser une rupture radicale avec l’État capitaliste et éradiquer toutes les formes d’oppression. Une authentique révolution est nécessaire.

10 novembre par Eric Toussaint http://cadtm.org/Bancocratie-de-la-republique-de

 

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11 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

Prolétaires d’Europe ! (Appel de Zimmerwald 1915)

Prolétaires d’Europe ! (Appel de Zimmerwald 1915) dans A gauche du PS guerres

Voici plus d’un an que dure la guerre !

Des millions de cadavres couvrent les champs de bataille. Des millions d’hommes seront, pour le reste de leurs jours, mutilés. L’Europe est devenue un gigantesque abattoir d’hommes. Toute la civilisation créée par le travail de plusieurs générations est vouée à l’anéantissement. La barbarie la plus sauvage triomphe aujourd’hui de tout ce qui, jusqu’à présent, faisait l’orgueil de l’humanité.

Quels que soient les responsables immédiats du déchaînement de cette guerre, une chose est certaine : la guerre qui a provoqué tout ce chaos est le produit de l’impérialisme. Elle est issue de la volonté des classes capitalistes de chaque nation de vivre de l’exploitation du travail humain et des richesses naturelles de l’univers. De telle sorte que les nations économiquement arriérées ou politi-quement faibles tombent sous le joug des grandes puissances, lesquelles essaient, dans cette guerre, de remanier la carte du monde par le fer et par le sang, selon leurs intérêts.

C’est ainsi que des peuples et des pays entiers comme la Belgique, la Pologne, les Etats balka-niques, l’Arménie, courent le risque d’être annexés, en totalité ou en partie, par le simple jeu des compensations.

Les mobiles de la guerre apparaissent dans toute leur nudité au fur et à mesure que les évé- nements se développent. Morceau par morceau, tombe le voile par lequel a été cachée à la conscience des peuples la signification de cette catastrophe mondiale. Les capitalistes de tous les pays, qui frappent dans le sang des peuples la monnaie rouge des profits de guerre, affirment que la guerre servira à la défense de la patrie, de la démocratie, à la libération des peuples opprimés.

Ils mentent. La vérité est qu’en fait, ils ensevelissent, sous les foyers détruits, la liberté de leurs pro- pres peuples en même temps que l’indépendance des autres nations. De nouvelles chaînes, de nouvelles charges, voilà ce qui résultera de cette guerre, et c’est le prolétariat de tous les pays, vainqueurs et vaincus, qui devra les porter.

Accroissement du bien‑être, disait‑on, lors du déchaînement de la guerre. Misère et priva-tions, chômage et renchérissement de la vie, maladies, épidémies, tels en sont les vrais résultats. Pour des dizaines d’années, les dépenses de la guerre absorberont le meilleur des forces des peuples, com- promettront la conquête des améliorations sociales et empêcheront tout progrès. Faillite de la civi- lisation, dépression économique, réaction politique, voilà les bienfaits de cette terrible lutte des peuples.

La guerre révèle ainsi le caractère véritable du capitalisme moderne qui est incompatible, non seulement avec les intérêts des classes ouvrières et les exigences de l’évolution historique, mais aussi avec les conditions élémentaires d’existence de la communauté humaine.

Les institutions du régime capitaliste qui disposaient du sort des peuples : les gouver-nements ‑ monarchiques ou républicains, ‑ la diplomatie secrète, les puissantes organisations patro- nales, les partis bourgeois, la presse capitaliste, l’Eglise : sur elles toutes pèse la responsabilité de cette guerre surgie d’un ordre social qui les nourrit, qu’elles défendent et qui ne sert que leurs intérêts.

Ouvriers ! Vous, hier, exploités, dépossédés, méprisés, on vous a appelés frères et camarades quand il s’est agi de vous envoyer au massacre et à la mort. Et aujourd’hui que le militarisme vous a mutilés, dé- chirés, humiliés, écrasés, les classes dominantes réclament de vous l’abdication de vos intérêts, de vo- tre idéal, en un mot une soumission d’esclaves à la paix sociale. On vous enlève la possibilité d’exprimer vos opinions, vos sentiments, vos souffrances. On vous interdit de formuler vos revendications et de les défendre. La presse jugulée, les libertés et les droits politiques foulés aux pieds : c’est le règne de la dictature militariste au poing de fer.

Nous ne pouvons plus ni ne devons rester inactifs devant cette situation qui menace l’avenir de l’Europe et de l’humanité.

Pendant de longues années, le prolétariat socialiste a mené la lutte contre le militarisme; avec une appréhension croissante, ses représentants se préoccupaient dans leurs congrès nationaux et inter- nationaux des dangers de guerre que l’impérialisme faisait surgir, de plus en plus menaçants. A Stutt- gart, à Copenhague, à Bâle, les congrès socialistes internationaux ont tracé la voie que doit suivre le prolétariat. Mais, partis socialistes et organisations ouvrières de certains pays, tout en ayant contribué à l’éla- boration de ces décisions, ont méconnu, dès le commencement de la guerre, les obligations qu’elles leur imposaient. Leurs représentants ont entraîné les travailleurs à abandonner la lutte de classe, seul moyen efficace de l’émancipation prolétarienne.

Ils ont accordé aux classes dirigeantes les crédits de guerre; ils se sont mis au service des gouvernements pour des besognes diverses; ils ont essayé, par leur presse et par des émissaires, de gagner les neutres à la politique gouvernementale de leurs pays respectifs; ils ont fourni aux gou- vernements des ministres socialistes comme otages de l’« Union sacrée ». Par cela même ils ont accepté, devant la classe ouvrière, de partager avec les classes dirigeantes les responsabilités actuelles et futures de cette guerre, de ses buts et de ses méthodes. Et de même que chaque parti, séparément, manquait à sa tâche, le représentant le plus haut des organisations socialistes de tous les pays, le Bureau socialiste international manquait à la sienne.

C’est à cause de ces faits que la classe ouvrière, qui n’avait pas cédé à l’affolement général ou qui avait su, depuis, s’en libérer, n’a pas encore trouvé, dans la seconde année du carnage des peuples, les moyens d’entreprendre, dans tous les pays, une lutte active et simultanée pour la paix dans cette situation intolérable, nous, représentants de partis socialistes, de syndicats, ou de minorités de ces orga- nisations, Allemands, Français, Italiens, Russes, Polonais, Lettons, Roumains, Bulgares, Suédois, Nor- végiens, Hollandais et Suisses, nous qui ne nous plaçons pas sur le terrain de la solidarité nationale avec nos exploiteurs, mais qui sommes restés fidèles à la solidarité internationale du prolétariat et à la lutte de classe, nous nous sommes réunis pour renouer les liens brisés des relations internationales, pour appeler la classe ouvrière à reprendre conscience d’elle‑même et l’entraîner dans la lutte pour la paix.

Cette lutte est la lutte pour la liberté, pour la fraternité des peuples, pour le socialisme. Il faut entreprendre cette lutte pour la paix, pour la paix sans annexions ni indemnités de guerre. Mais une telle paix n’est possible qu’à condition de condamner toute pensée de violation des droits et des libertés des peuples. Elle ne doit conduire ni à l’occupation de pays entiers, ni à des annexions partielles. Pas d’annexions, ni avouées ni masquées, pas plus qu’un assujettissement économique qui, en raison de la perte de l’autonomie politique qu’il entraîne, devient encore plus intolérable. Le droit des peuples de disposer d’eux‑mêmes doit être le fondement inébranlable dans l’ordre des rapports de nation à nation.

Prolétaires ! Depuis que la guerre est déchaînée, vous avez mis toutes vos forces, tout votre courage, toute votre endurance au service des classes possédantes, pour vous entretuer les uns les autres. Aujourd’hui, il faut, restant sur le terrain de la lutte de classe irréductible, agir pour votre propre cause, pour le but sacré du socialisme, pour l’émancipation des peuples opprimés et des classes asservies.

C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays belligérants d’entreprendre cette lutte avec toute leur énergie. C’est le devoir et la tâche des socialistes des pays neutres d’aider leurs frères, par tous les moyens, dans cette lutte contre la barbarie sanguinaire.

Jamais, dans l’histoire du monde, il n’y eut tâche plus urgente, plus élevée, plus noble; son accom-plissement doit être notre œuvre commune. Aucun sacrifice n’est trop grand, aucun fardeau trop lourd pour atteindre ce but : le rétablissement de la paix entre les peuples.

Ouvriers et ouvrières, mères et pères, veuves et orphelins, blessés et mutilés, à vous tous qui souffrez de la guerre et par la guerre, nous vous crions : Par‑dessus les frontières par‑dessus les champs de bataille, par‑dessus les campagnes et les villes dévastées :

Prolétaires de tous les pays, unissez‑vous !

Zimmerwald (Suisse), septembre 1915

http://www.marxists.org/francais/inter_com/1915/zimmerwald.htm

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11 novembre 2013 ~ 0 Commentaire

1914, lettre de démission au Comité Confédéral de la CGT

1914, lettre de démission au Comité Confédéral de la CGT  dans A gauche du PS arrestation-monatte-1920

Camarades,

Après le vote émis dans sa séance du 6 décembre par le Comité Confédéral, je considère comme un devoir de renoncer au mandat que vous m’aviez confié.

Voici les raisons qui ont dicté ma détermination : au cours de ces cinq derniers mois, c’est avec stupeur, avec douleur, que j’avais vu le Comité Confédéral enregistrer purement et simplement l’acceptation par son secrétaire général d’une mission officielle de commissaire de la nation. Quelques semaines plus tard, la Commission Confédérale envoyée à Bordeaux consentir à faire une tournée de conférences pour le compte du gouvernement.

Des militants syndicalistes, des fonctionnaires d’organisations, tenir un langage digne de purs nationalistes. Aujourd’hui, le Comité Confédéral vient de refuser sa sympathie aux efforts tentés eu vue de la paix par les socialistes des pays neutres. Pour le Comité Confédéral, parler en ce moment de paix constituerait une faute, presque une trahison, une sorte de complicité dans une manœuvre alle- mande, tout comme pour Le Temps et pour le gouvernement. Dans ces conditions, il m’est impossible de rester plus longtemps dans son sein, car je crois, au contraire, que parler de paix est le devoir qui incombe, en ces heures tragiques, aux organisations ouvrières conscientes de leur rôle.

Le 22 novembre, le secrétaire confédéral donnait connaissance au Comité d’une invitation à la Con- férence des socialistes des pays neutres organisée à Copenhague, pour les 6 et 7 décembre par les partis socialistes scandinaves. M’opposant au passage à l’ordre du jour, je faisais la proposition suivante:  que la C.G.T. répondit en assurant les socialistes scandinaves que, s’il nous était impossible d’envoyer un délégué, nous suivrions cependant leur efforts en faveur de la paix avec la plus grande sympathie et que nous faisions des vœux pour le succès de Copenhague. A la séance du 29 novembre, la fédération des Métaux déposait une résolution motivée, inspirée du même esprit, à laquelle je me ralliai avec empressement. (…)

Ainsi, une nouvelle fois, des appels socialistes en faveur de la paix n’auront trouvé aucun écho dans les organisations centrales françaises, ni dans la presse ouvrière de ce pays, celle-ci allant même jusqu’à refuser de les reproduire. Appels et initiatives conformes cependant à la résolution des congrès socialistes internationaux de Stuttgart, de Copenhague et de Bâle, qui déclare :

 » Au cas où la guerre éclaterait néanmoins, c’est le devoir (aux classes ouvrières) de s’entremettre pour faire cesser promptement et d’utiliser de toutes leurs forces la crise économique et politique créée par la guerre pour agiter les couches les plus profondes et précipiter la chute de la domination capitaliste « .

Ce devoir, Keir Hardie et l’Independent Labour Party, en Angleterre, se sont efforcés, dès le premier jour, de le remplir ; ainsi que les deux partis socialistes russe ; de même que les socialistes italiens et suisses dans leur Conférence de Lugano et le parti socialiste américain par son initiative d’un Congrès socialiste international extraordinaire. C’est le devoir que vient de remplir Karl Liebknecht et avec lui une minorité du parti socialiste allemand par sa protestation au Reichstag, le 2 décembre :

 » Une paix rapide qui n’humilie personne, pour une paix sans conquêtes, voilà, déclare-t-il, ce qu’il faut exiger. Tous les efforts dirigés dans ce sens doivent être bien accueillis. Seule, l’affirmation continue et simultanée de cette volonté, dans tous les pays belligérants, pourra arrêter le sanglant massacre avant l’épuisement complet de tous les peuples intéressés.  » Seule, une paix basée sur la solidarité internationale de la classe ouvrière et sur la liberté de tous les peuples peut être une paix durable. C’est dans ce sens que les prolétariats de tous les pays doivent fournir, même au cours de cette guerre, un effort socialiste pour la paix « .

Il est compréhensible, dans une certaine mesure, que les masses du peuple, trompées et excitées journellement par la presse, par toute la presse, aient accepté comme articles de foi toutes les décla-rations gouvernementales. Mais que les militants du syndicalisme n’aient pas montré plus de plus de clairvoyance, qu’ils n’aient pas apporté plus de sens critique à l’examen des allégations gouver- nementales, qu’ils se soient laissé gagner par la fièvre de la vanité nationale, qu’ils aient perdu le souvenir des principes qui guidaient jusqu’à maintenant leur action, voilà le plus attristant spectacle.

Quand Poincaré, il y aura deux ans le mois prochain, monta à la présidence de la République, certains d’entre nous se dirent :  » Nous aurons la guerre avant la fin de son septennat « .

Nous l’avons eue moins de deux ans après. Cette guerre prévue, redoutée par nous, cette guerre voulue, préparée par nos politiciens de l’esprit national, c’est elle que la majorité du Comité Confédéral envisage maintenant comme une guerre de libération pour l’Europe, comme une guerre capable de porter la liberté et la République à l’Allemagne et de ruiner le militarisme universel.

Quelle illusion ! Cette guerre, dont l’attentat de Sarajevo ne fut que le prétexte, a ses sources réelles dans le duel économique anglo-allemand et dans la rivalité germano-slave. L’alliance russe, déjà la honte de la République française, a précipité notre pays dans le gouffre. L’alliance russe et les ambitions marocaines de nos coloniaux. Le Kaiser n’a fait qu’avancer l’heure de la conflagration européenne. Sa responsabilité en est plus lourde que celle d’aucun gouvernement ; mais celle des gouvernements français, russe et anglais n’est pas légère. Encore n’est-il pas établi que le gouvernement français ait tout fait pour sauvegarder la paix dans la dernière semaine de juillet. Nul ne doute que la diplomatie secrète – aux méfaits tant de fois dénoncés – ait joué un rôle considérable dans la déclaration de la guerre.

Les travailleurs conscients des nations belligérantes ne peuvent accepter dans cette guerre la moindre responsabilité ; elle pèse, entière, sur les épaules des dirigeants de leurs pays. Et loin d’y découvrir des raisons de se rapprocher d’eux, ils ne peuvent qu’y retremper leur haine du capitalisme et des Etats. Il faut aujourd’hui, il faudrait plus que jamais conserver jalousement notre indépendance, tenir résolument aux conceptions qui sont nos nôtres, qui sont notre raison d’être.

Si on les croit fausses, qu’on le dise ! Alors seulement on aura le droit de faire du nationalisme sous toutes ses formes, nationalisme politique et nationalisme économique. Mais je crains fort que nos organisations centrales, en France comme en Allemagne, C.G.T. comme Parti socialiste, Union Syn- dicale internationale comme Internationale socialiste, n’aient signé leur faillite. Elles venaient de se révéler trop faibles pour empêcher la guerre, après tant d’années de propagande organisatrice. Mais on pouvait encore se dire que la faute en incombait peut-être aux masses restées à l’écart et qui n’avaient pas compris les devoirs de l’internationalisme. Cette dernière lueur d’espoir vacille sous les paroles des militants d’un pays à l’autre. C’est au centre que le feu, c’est-à-dire la foi, a manqué.

Si l’humanité doit connaître un jour la paix et la liberté, au sein des Etats-Unis du monde, seul un socialisme plus réel et plus ardent, surgissant des désillusions présentes, trempé dans les fleuves de sang d’aujourd’hui, peut l’y mener. Ce n’est pas, en tout cas, les armées des alliés, non plus que les vieilles organisations déshonorées qui le peuvent. C’est parce que je crois, chers camarades du Gard et du Rhône que la C.G.T. s’est déshonorée par son vote du 6 décembre, que je renonce, non sans tristesse, au mandat que vous m’aviez confié.  Pierre Monatte Décembre 1914

http://www.marxists.org/francais/monatte/works/1914/12/monatte_19141200.htm#toppage

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