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25 mai 2019 ~ 0 Commentaire

bretagne (l’histoire)

collectif-histoire-de-la-bretagne-et-des-pays-celtiques-tome-2-deuxieme-partie-l-etat-breton-de-1341-a-1532-et-les-pays-celtes-au-moyen-age-livre-870576093_L

Pourquoi la Bretagne est devenue française

En 1491, Anne de Bretagne épouse le roi de France. C’est l’épilogue de plus d’un siècle de conflits entre une monarchie centralisatrice et un véritable État.

Mardi dernier à Langeais furent faites les épousailles du roi et de la reine, notre souveraine dame, et cette nuit-là, audit Langeais, ils couchèrent ensemble et la reine laissa là son pucelage. Hier, à heure de dîner, le roi arriva au Plessix, et au soir la reine, et ils y firent bonne et grande chère. Nous avons bien voulu vous en avertir, afin que vous fassiez faire des processions générales, feux de joie et toutes choses joyeuses, en remerciant Dieu1. »

C’est en ces termes laconiques que les bourgeois envoyés par la ville de Rennes à Langeais pour assister au mariage de la duchesse Anne de Bretagne et du roi de France Charles VIII rendent compte à leurs compatriotes des événements du 6 décembre 1491. La joie de comman-de cache mal l’amertume des Bretons devant le traitement cavalier que leur a réservé leur nouveau maître. Ce récit corrobore ce que l’on sait de la froideur des cérémonies de Langeais : mariage hâtif, absence de faste, empressement du milieu royal à faire consommer l’union pour la rendre irréversible.

Ce mariage, qui intervient au terme de cinq années de conflit violent, marque en effet la fin de l’ambitieuse aventure de la dynastie des Montforts, dont Anne est la dernière descendante directe. Depuis leur accession au trône en 1364, les Montforts ont construit un État princier, de plus en plus gênant pour le roi de France.

Étendue sur 35 000 km2, la principauté compte environ 1 million d’habitants à la fin du Moyen Age. Naturellement tournée vers l’ouest, la Bretagne se trouve au coeur des grandes routes commerciales de l’Atlantique. Au XIIIe et au début du XIVe siècle, la Bretagne a subi l’influence du royaume de France, qui a installé à sa tête une dynastie ducale issue de la lignée capétien-ne, pour tenter de l’assimiler en douceur.

Cette politique s’est heurtée à des oppositions tenaces, comme en témoigne la guerre de succession (1341-1364), épisode breton de la guerre de Cent Ans. La victoire de Jean IV de Montfort sur les Penthièvre à Auray, le 29 septembre 1364, marque le recul durable de l’influen-ce française. Elle pousse la Bretagne à jouer, sous l’égide de ses princes « naturels », une carte politique personnelle.

LOUIS XI, L’ENNEMI

En effet, qu’il s’agisse de littérature administrative, historique ou même de poésie, les documents de la fin du Moyen Age témoignent de l’émergence d’un « nationalisme » breton. Du temps de Jean IV à celui de la duchesse Anne, des chroniqueurs, méconnus par l’histoire littéraire royale, se sont ainsi succédé pour soutenir l’entreprise des ducs 2. Ils justifient les prétentions des princes bretons en rappelant qu’« il y eut un roi autrefois, Maintenant un duc qui a mêmes droits Que le roi, ni plus ni moins ».

Cette référence aux souverains d’autrefois s’appuie sur le mythe, ou le faux au besoin, lorsque la tradition issue de l’Historia regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth, historien gallois du XIIe siècle, ne permet pas d’établir la chaîne ininterrompue des rois qui auraient régné sur l’île de Bretagne.

Pareil héritage distingue les ducs parmi tous les autres princes territoriaux.

Il est donc légitime de les glorifier, et les portraits flatteurs qui émaillent les ouvrages historiques soulignent leur allure de « princes bien magnifiques » et « l’état royal » de leur train d’existence ; ils mettent en avant leurs qualités humaines et leurs vertus politiques, garantie de sauvegarde et de prospérité pour leur peuple.

L’amour du prince pour ses sujets, son dévouement à la chose publique appellent en contre-partie la fidélité des Bretons. D’où la volonté répétée d’exalter les succès des grandes heures d’unité nationale, de condamner les traîtres, tel Du Guesclin passé au service du roi de France, qui « Trop grand deuil en son coeur avait De la guerre et dissension Étant entre sa nation Et les Français qu’il aimait ».

D’où, encore, la nécessité de clouer au pilori les ennemis des ducs, au premier rang desquels on reconnaît, même si son nom n’est pas cité, Louis XI : « Prince qui hait avoir puissant voisin [...]/ Prince qui porte et soutient les mauvais/ Contre les bons, l’honneur de son palais [...] Prince tendant à fausseté couverte/ Pour prendre autrui et le mener à perte » (Jean Meschinot).

DES DUCS À LA STATURE ROYALE

Si les ducs n’ont jamais explicitement revendiqué le titre royal, le formulaire de leur chancellerie et le langage de certains de leurs porte-parole à l’étranger ou de leurs partenaires politiques en disent long sur l’idée qu’ils se font de leur pouvoir. Une phrase de l’historien Pierre Le Baud, empruntée aux archives judiciaires du pays, la résume parfaitement : « Le duc était aussi bien dans son duché comme était le roi à Paris. »

La revendication de souveraineté s’exprime de multiples manières. Et d’abord dans le refus de l’hommage lige, le duc estime ne devoir au roi « serment, féauté, ni ligence ». Mais il exige de ses propres vassaux une obéissance à « lui seul et contre tous », véritable défi à l’autorité monarchique. Ce refus s’explique par la conviction qu’ont les Montforts de tenir leur pouvoir de Dieu : la formule « duc par la grâce de Dieu » apparaît systématiquement sous Jean V et ses successeurs à partir de 1417.

Le pape Martin V y souscrit en 1418 lorsqu’il affirme que « le duc de Bretagne tient son pouvoir de la largesse divine, comme tout roi et prince ». Il en va de même du port de la couronne «royale» de Bretagne, « le grand cercle d’or » que l’on pose sur la tête du prince le jour du couronnement dans la cathédrale Saint-Pierre de Rennes et dont les « dix assiettes », plaques garnies de pierreries, et surtout les « hauts fleurons » arrogants font ombrage au roi.

Lorsque s’institutionnalise cette cérémonie et que la couronne royale apparaît clairement dans la documentation écrite et figurée (1442), il y a déjà longtemps que les princes bretons se sont forgé une stature de souverains, utilisant à leur profit la notion romaine de lèse-majesté à laquelle se réfère Jean IV dès 1384 pour obliger les habitants de Saint-Malo, coupables de rébellion, à lui faire amende honorable.

Aussi, lorsque la duchesse Anne déclare, en 1490, pendant la guerre d’indépendance, que «tous ceux qui obéiraient au roi de France seraient coupables de lèse-majesté », ce qui revient à inverser la hiérarchie des pouvoirs dans le royaume, son attitude apparaît comme la conséquen-ce d’une évolution plus que séculaire. On ne saurait donc s’étonner de voir le prince inclure au nombre de ses « droits royaux et ducaux », corroborés par la grande enquête que diligente Pierre II en 1455, toute une série de prérogatives révélatrices de la véritable nature du pouvoir ducal breton.

Le duc légifère et rend la justice dans tout le duché et, même si la coutume continue d’admettre, jusqu’en 1485, l’appel au roi, ce droit est strictement réglementé. En outre, il frappe monnaie d’or et d’argent, et, dès la fin du XIVe siècle, les types monétaires bretons se distinguent de ceux du roi, signe que la Bretagne n’a plus besoin de jouer sur l’imitation et la confusion pour faire accepter des monnaies dont la valeur libératoire se renforce au cours du XVe siècle.

Il est vrai que, depuis l’avènement des Montforts, l’indépendance financière de la Bretagne, où existe un arsenal fiscal complet, est devenue une réalité qui a duré jusqu’en 1491. Il en va de même pour ce qui touche à la mobilisation de l’armée, à la construction ou à l’entretien des forteresses, qui requièrent l’autorisation préalable du pouvoir ducal.

Sa diplomatie indépendante, active sur tout l’échiquier européen, permet à la Bretagne de maintenir des contacts directs avec le Saint-Siège et de multiplier les traités d’alliance avec les principales nations du Ponant : Castille (1430), Angleterre, Pays-Bas bourguignons (1440), Portugal (1452), Norvège et Suède (1467), Hanse germanique (1479).

Le droit de créer les offices et charges publiques nécessaires à l’État, celui d’anoblir ou de privilégier « ceux de leurs sujets que bon leur semble », de concéder « lettres de grâce, rémission, relèvement, répit, sauvegardes et autres » complètent l’arsenal de pouvoirs dont disposent les ducs, et dont ils interdisent l’exercice aussi bien aux chefs de la puissante aristocratie locale qu’au roi, « qui n’a ni ne prend nuls droits souverains dans le duché ».

Pour imposer le respect du prince, les Montforts modernisent les institutions du duché avec l’appui des classes dirigeantes de la principauté. Seule la grande noblesse, écartée de l’exercice effectif du gouvernement et soucieuse de ne pas perdre les terres qu’elle possède dans le royaume, reste sur la réserve, lorsqu’elle ne verse pas dans l’opposition ouverte. La petite aristocratie, nombreuse en basse Bretagne, répond massivement à la demande de cadres politiques, administratifs et militaires ; la bourgeoisie, tardivement enrichie, joue un rôle grandissant, notamment dans l’administration financière, à partir du milieu du XVe siècle.

Dans la Bretagne des XIVe et XVe siècles, on retrouve un schéma d’organisation institutionnelle commun aux monarchies centralisatrices du temps. Au conseil ducal se retrouvent à la fois les chefs des services administratifs et les représentants des forces politiques du pays. On peut y traiter de tout et son rôle dans le choix des orientations politiques est essentiel. La chancellerie est dirigée par un chancelier dont la place au conseil, la première après le duc, et les relations au sein de l’administration font un véritable Premier ministre.

Une chambre des comptes a été créée à Vannes en 1365. Elle contrôle l’ensemble des officiers comptables, maintient la rentabilité du Domaine, surveille les fluctuations du nombre des contri-buables et des exempts. Les finances sont placées sous l’autorité d’une trésorerie et recette générale, confiée à un gestionnaire unique, financier de haute volée : c’est le cas, dans le dernier tiers du XVe siècle, de Pierre Landais, qui devient le principal personnage du conseil. De lui dépend toute la levée des ressources ducales. L’essentiel vient de la fiscalité directe ou indirecte et non du Domaine – l’« Ordinaire » -, incapable de répondre aux besoins énormes de l’État.

Les états de Bretagne regroupent une centaine de nobles, une soixantaine de clercs et une trentaine de bourgeois représentant vingt-cinq villes. Ils se réunissent au moins une fois par an. Leur action a été déterminante pour doter le duché d’une fiscalité publique, à laquelle ils doivent donner leur aval en vertu du principe que « ce qui touche tous doit être consenti par tous ». Mais le pouvoir associe également cette assemblée à la plupart des décisions engageant l’avenir du pays.

Pas d’État moderne sans indépendance judiciaire. En ce domaine, les obstacles ont été difficiles à surmonter : l’appel au roi, dans les cas de déni de justice et de « faux jugement » (jugement partial), se trouve inscrit dans la tradition coutumière bretonne depuis le XIIIe siècle. L’organisa-tion d’une hiérarchie de tribunaux, depuis la « barre » locale jusqu’au parlement de Bretagne en passant par les cours de justice installées dans chacun des huit chefs-lieux de baillie (circons-cription judiciaire et féodale) que compte la principauté, vise à décourager les appels à Paris, qui sont en fait peu nombreux.

Mais le tribunal supérieur fonctionne mal. Il ne parvient à trouver ni siège fixe ni personnel stable avant 1485, année où le duc François II franchit le pas et, rompant totalement avec le roi, érige à Vannes le premier parlement souverain du duché, ce qui peut être assimilé à un crime de lèse-majesté, puisqu’il remet en cause une composante essentielle de l’image royale, celle du souverain justicier pour l’ensemble du royaume.

A cette date, la Bretagne dispose depuis une trentaine d’années d’un instrument militaire dont la modernité ne peut être mise en doute. Imitant le modèle royal, il repose sur trois éléments princi-paux : une base permanente de professionnels de la guerre, l’ordonnance ; la traditionnelle réserve de l’arrière-ban, nombreuse mais de valeur militaire réduite, fournie par les tenants-fief du duché ; les milices populaires enfin, réserves de spécialistes des armes de trait, exemptés d’impôt.

A ces troupes s’ajoutent la garde du corps ducale, environ 200 combattants d’élite, et une bande d’artillerie pour laquelle de sérieux efforts ont été consentis sous François II, qui augmente le parc de canons et fait venir des pays germaniques, en leur offrant des salaires bien supérieurs à ceux de leurs homologues bretons, nombre de spécialistes des armes à feu. Cet intérêt porté à l’artillerie se double d’une attention particulière pour les fortifications urbaines, construites aux frais des villes, sous le contrôle des agents ducaux, en prévision d’un conflit avec la France.

UN COMBAT INÉGAL

Le discours des ducs, leurs réalisations institutionnelles heurtent en effet les intérêts d’une monarchie qui mène avec persévérance son entreprise de centralisation. La crise de la fin du Moyen Age a contrarié ce processus : les perturbations de toute nature qu’elle a engendrées tournent naturellement vers les autorités les plus proches, comme celle du duc breton, les éléments de la société menacés de déclassement et ceux qui rêvent d’ascension sociale.

Mais le pouvoir royal sort finalement grandi de la crise, assis sur des finances solides (taille permanente) et une armée de métier sans équivalent en Europe. Aussi, à partir du règne de Louis XI (1461-1483), le temps n’est plus au ménagement des autorités concurrentes.

Dans ces conditions, le destin de la Bretagne est scellé. Seule face à la France royale après la victoire de Louis XI sur Charles le Téméraire en 1477, entraînant l’effondrement de l’État bourguignon, qui fut longtemps son allié privilégié, elle n’a pas les moyens matériels de résister. Le pays ne peut affronter l’épreuve d’une guerre longue : une seule année de conflit nécessite de mobiliser la totalité de ses ressources et même de recourir à l’emprunt gagé sur les rentrées de l’année suivante.

Or, avec l’équivalent de 500 000 livres tournois de rentrées en année normale, on ne saurait rivaliser avec une France royale capable de mobiliser plus de 4 600 000 livres en année de guerre au début des années 1480. Restent les expédients, à l’efficacité limitée : l’aliénation des domaines de la Couronne et surtout la dévaluation monétaire, à laquelle on se résout quelques mois après le début de l’invasion française.

Cette inégalité des ressources entraîne celle des combattants, la Bretagne peinant à rémunérer régulièrement 800 lances – 4 000 combattants au mieux – en temps de guerre, alors que le budget royal supporte d’en rétribuer dix fois plus.

Et le duché ne pèse pas assez « lourd » sur l’échiquier international pour que ses partenaires politiques s’engagent à ses côtés. Le soutien que lui apportent Anglais, Allemands et Castillans reste limité, et l’entretien des corps expéditionnaires laissés à la charge des Bretons accroît encore les déficits : en 1488, par exemple, il faut mettre en gage le domaine entier du Gâvre, près de Nantes, pour payer les seuls Allemands du capitaine Lornay.

A cette disproportion des moyens s’ajoutent des divisions politiques internes qui affaiblissent la Bretagne. Deux camps rivaux s’affrontent – francophiles et partisans de l’émancipation – dont les opinions se radicalisent à partir des années 1450, les ducs tolérant de moins en moins la contes-tation de leur autorité par une haute noblesse gagnée aux intérêts du roi de France.

Les empiétements de la monarchie en Bretagne sont également favorisés par les incertitudes qui planent sur la succession de François II. Les gens du roi ne reconnaissent pas le choix des états qui, en 1486, s’est porté sur la princesse Anne. Ils persistent à considérer que la dévolution du duché doit se faire dans le respect du traité de Guérande, vieux de plus d’un siècle (1365), qui avait disposé, dans un contexte politique tout différent, que la couronne de Bretagne revînt aux Penthièvre ou à leurs ayants droit en cas de défaillance de la lignée mâle des Montforts.

Or, depuis 1480, les droits des Penthièvre sont dans les mains du roi qui les a rachetés à la dernière descendante directe de la famille. C’est feindre d’ignorer que les Penthièvre ont depuis 1448 renoncé à se prévaloir de ces droits, pour rentrer en possession des biens bretons dont le duc les avait privés en 1420. Le roi n’a donc acheté que du vent, mais avec l’idée de s’en servir pour déchaîner la tempête !

Tout s’accélère au moment où triomphe en Bretagne le trésorier et receveur général Pierre Landais qui, après avoir éliminé son rival, le chancelier Guillaume Chauvin, favorable au maintien d’un dialogue avec la France, devient la tête pensante de la politique et de la diplomatie bretonnes, l’apôtre convaincu d’une indépendance tournant la Bretagne vers l’Atlantique, et partant l’homme à abattre pour la monarchie.

La conjonction des ambitions françaises et des forces réactionnaires bretonnes ne tarde guère. Dès le mois d’octobre 1484, par le traité de Montargis, les grands reconnaissent le bien-fondé des prétentions royales à la succession de François II. Landais est exécuté à Nantes en 1485 : la confiance du duc François II n’a pas suffi à le garantir contre les manoeuvres habiles de la haute aristocratie et des agents royaux.

En 1487, les grands, rassemblés autour de Françoise de Dinan, renouvellent, au traité de Châteaubriant, l’accord de 1484, et franchissent le pas décisif en sollicitant l’intervention d’une armée royale limitée à 6 000 hommes pour chasser du pays les étrangers qui entourent le duc, essentiellement des princes français rebelles au roi.

Ce dernier ne pouvait laisser passer sa chance. En mai 1487, 15 000 hommes envahissent le duché. On connaît les grandes étapes et les résultats des opérations : le désastre militaire de Saint-Aubin-du-Cormier, qui se solde par l’écrasement de l’armée bretonne et de ses alliés (28 juillet 1488) ; la signature du traité du Verger, au terme duquel le duc s’engage à ne pas marier ses filles sans le consentement du roi et à laisser l’armée victorieuse occuper les principales forteresses du nord-est de la Bretagne (19 août 1488) ; les campagnes répétées (1487, 1488, 1489, 1491), violentes et dévastatrices des armées françaises toujours plus nombreuses ; la médiocrité des renforts étrangers ; l’étiolement progressif de la résistance, jusqu’à la chute de Nantes, prise par trahison (mars 1491), et l’investissement de Rennes enfin, ultime bastion d’une duchesse contrainte de se soumettre ou de se démettre (juillet-août 1491).

Les conseillers d’Anne choisissent la première solution. L’année précédente, le gouvernement breton a pensé sortir de l’impasse en liant le sort du duché à celui de Maximilien de Habsbourg, roi des Romains, futur empereur germanique. Mais le mariage par procuration qui unit Anne au prince autrichien le 19 décembre 1490 n’a pas été consommé et, bien qu’à la chancellerie de Bretagne soit apparue une titulature officielle nouvelle, « Maximilien et Anne, par la grâce de Dieu roi et reine des Romains, duc et duchesse de Bretagne », le nouveau « duc », trop absorbé par les questions flamandes, n’a jamais pu s’impliquer vraiment dans les affaires bretonnes.

LA FIN DE L’INDÉPENDANCE

Enfermé dans Rennes, le dernier carré des défenseurs d’Anne sait à quoi s’en tenir. Une reddition militaire permettrait peut-être à la duchesse de rejoindre son époux lointain, mais elle livrerait la Bretagne aux Français. Un nouveau mariage de la duchesse, rendu possible par les vices de forme constatés dans le premier et sa non-consommation, s’accompagnerait nécessairement d’une négociation, préférable à une capitulation sans conditions.

Charles VIII (1483-1498) et Anne de Beaujeu, sa soeur, se prêtent au compromis matrimonial tout en n’épargnant pas les humiliations à la jeune épousée, incapable, compte tenu de son âge (14 ans), de s’opposer à une décision politique qui la dépasse. Et le contrat de mariage ne dit rien des « libertés et privilèges » du pays, mais prévoit que les époux se transmettent mutuellement tous leurs droits sur le duché, échange très favorable à la monarchie dont les droits sont rien moins qu’établis.

L’obligation de remariage avec le successeur du roi ou le plus proche héritier de la Couronne, imposée à la reine-duchesse au cas où Charles VIII décéderait sans enfant mâle, signifie clairement que la France n’entend pas renoncer facilement à sa conquête. Sans même attendre le mariage, elle a commencé de l’aligner administrativement sur le reste du royaume puisque, dès le printemps 1491, un général des finances français a été nommé par le roi. Son arrivée transforme la Bretagne, financièrement parlant, en généralité du royaume. La page de l’indépendance est tournée, le processus d’intégration est en marche.

Le fait que Charles VIII ait préféré le compromis matrimonial à l’annexion pure et simple mérite considération. En épousant la duchesse, le roi renonce à un autre mariage, celui de Marguerite d’Autriche, petite-fille du duc de Bourgogne Charles le Téméraire, promise à Charles VIII avec l’Artois et la Franche-Comté pour dot. Qu’on ait choisi de renvoyer la princesse autrichienne à son père Maximilien en dit long sur l’importance que la France accorde à la captation de la Bretagne.

A l’heure où la civilisation occidentale bascule délibérément vers l’Atlantique, son intérêt stratégique est considérable, et sa position au coeur des routes du grand commerce international a déjà commencé de l’enrichir. Tout cela n’a pu échapper au roi de France. Il est aussi permis de croire qu’on a bien perçu à Paris les transformations profondes qui ont affecté le duché depuis l’arrivée des Montforts.

Car la Bretagne dont hérite Charles VIII ne ressemble plus guère à celle du siècle passé : les Montforts l’ont habituée à la présence d’un gouvernement centralisé, ils ont fait progresser la connaissance du pays par l’administration, obligé les grands à plier devant le pouvoir, sensibilisé la population à la notion d’État. Ce faisant, ils ont aussi favorisé la cristallisation du sentiment national et marqué les mentalités. Ce qui importe en 1491, c’est la relative facilité avec laquelle se déroule le changement de régime, comme si le temps des Montforts avait été l’intermède d’acculturation politique nécessaire à l’intégration de la Bretagne dans l’État français.

Certes en 1491, le duché existe toujours, mais la duchesse, à laquelle on refuse même son titre, est totalement marginalisée, et seule une union personnelle le lie à la France, lien fragile qui peut se rompre à tout moment.

Pour apaiser les tensions, le roi doit pourtant se résoudre à confirmer les privilèges et libertés de la Bretagne (1492), auxquels, en 1498, l’absence d’héritier donne un sens nouveau : Anne devenue veuve de Charles VIII retrouve, en application du contrat de 1491, pleine et entière disposition de l’héritage des Montforts.

Revenue en Bretagne, elle s’y comporte en souveraine, bat monnaie d’or, rétablit la chancellerie supprimée par son mari, rappelle aux affaires les serviteurs du temps passé. Et lorsqu’elle épouse Louis XII à Nantes en 1499, le nouveau contrat de mariage multiplie les précautions pour éviter que la Bretagne ne revienne à l’héritier du trône de France.

La raison d’État est cependant plus forte que la volonté d’une reine, et en 1506 on fiance la fille d’Anne et de Louis, la princesse Claude, à François d’Angoulême, héritier présomptif de la Cou-ronne. Jusqu’à sa mort, en 1514, Anne parvient à éviter le mariage qui condamne la Bretagne à se fondre dans le royaume. On le célèbre dès le 18 mai 1514 et François d’Angoulême, roi l’année suivante sous le nom de François Ier, se fait céder le duché en usufruit, puis à titre perpétuel en 1515. La mort de la reine Claude (1524) fait du dauphin François le nouveau propriétaire du duché, que son père continue d’administrer en son nom.

Le réalisme politique finit par l’emporter : personne n’imagine plus une nouvelle guerre de succession et la propagande royale a habilement travaillé, multipliant les cadeaux et les faveurs aux membres influents des états. Le 4 août 1532, les états « sollicitent » l’union de la Bretagne au royaume. L’édit d’Union, publié à Nantes le 13 août 1532, confirme les privilèges et les libertés locales et règle pour plus de deux siècles le statut juridique du pays.

1. Archives municipales de Rennes (texte modernisé).

2. Les citations qui suivent sont extraites des oeuvres de Guillaume de Saint-André, Jean de Saint-Paul, Pierre Le Baud, Alain Bouchart ou Jean Meschinot.

JEAN KERHERVÉ   juillet-septembre 2017

https://www.lhistoire.fr/

Commentaire:

Le meilleur historien de cette époque. Pour les camarades qui friseraient l’attaque cardiaque, rassurez-vous, en 1789 les bretons choisirons la république! On ne peut plus parler de nationalisme, mais de « régionalisme » de bon allois! çà va mieux? On peut méditer cette affirmation israélienne: « Ce n’est pas le peuple qui crée l’état, mais l’état qui crée le peuple »!

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25 mai 2019 ~ 0 Commentaire

antisémitisme (essf le-monde)

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Histoire européenne: aux racines économiques de l’antisémitisme

La remontée de l’antisémitisme dans le monde ces dernières années est souvent habillée dans des discours prétextant des motivations idéologiques.

Depuis des siècles, des antisémites s’appuient sur des fictions plus ou moins grossières pour tenter de justifier leur haine. Il serait pourtant trompeur de penser que l’antisémitisme fleurit uniquement dans un contexte de propagande, ou que ses racines sont uniquement culturelles. Parfois ces fictions se répandent précisément parce que ceux qui les entendent ont des motivations plus cyniquement économiques pour y croire, ou pour faire semblant d’y croire.

Un article fascinant paru ce mois-ci dans une prestigieuse revue américaine analyse six siècles d’antisémitisme pour montrer que, malgré son habillage idéologique, l’antisémitisme a également des racines économiques: « Religion, Division of Labor, and Conflict : Anti-Semitism in Germany over 600 Years », Sascha O. Becker et Luigi Pascali, American Economic Review 109/5, 2019″.

Aux 14è et 15è siècles, l’interdiction du prêt à intérêt par l’Eglise catholique rendait les activités économiques des juifs et des chrétiens complémentaires

L’idée de base est très simple. Aux 14è et 15è siècles, l’interdiction du prêt à intérêt par l’Eglise catholique rendait les activités économiques des juifs et des chrétiens plutôt complémentaires ; les uns avaient besoin des autres et vice versa. D’autant plus que le niveau d’éducation moyen des catholiques était bien inférieur à celui des juifs car le catholicisme offrait peu d’incitations au peuple à poursuivre l’éducation.

La Réforme, au début du 16è siècle, non seulement permettait aux protestants de s’impliquer dans les prêts à intérêt, mais offrait des incitations plus importantes à l’éducation : un protestant lettré pouvait lire la Bible dans sa propre langue sans devoir apprendre le latin. Résultat : les activités économiques des protestants et des juifs n’étaient plus complémentaires mais devinrent substituables, donc concurrentes. Et entre concurrents, les coups les plus bas devinrent envisageables.

Les auteurs de cet article montrent comment, après la Réforme, les manifestations antisémites se sont multipliées dans les régions protestantes d’Allemagne par rapport aux régions catholi-ques. Il s’agit autant d’actes (pogroms, massacres et expulsions de communautés juives) que d’écrits (publications de livres aux titres antisémites).

En soi ces observations seraient compatibles avec une explication purement culturelle de la montée de l’antisémitisme : à cause de serments et de prêches des pasteurs protestants, par exemple (vers la fin de sa vie, Martin Luther s’était livré à de violentes attaques antisémites).

Résurgence de l’antisémitisme après la Réforme

Mais les auteurs vont plus loin. Ils démontrent que la résurgence de l’antisémitisme après la Réforme dans les régions protestantes a été plus forte dans les villes où le commerce fut une activité plus importante au 15è siècle, et encore plus dans les villes où les juifs étaient davan-tage impliqués dans le prêt à intérêt. C’est cette activité économique préalable, et non pas un quelconque attachement à la théologie du protestantisme, qui explique la montée en puissance des actes et des écrits antisémites.

Si la théologie plutôt que la compétition économique était en cause, les villes gouvernées par les disciples de Luther auraient été plus antisémites que les villes gouvernées par les disciples de Calvin, car Luther était plus antisémite que Calvin, et ce dernier était plus tolérant au principe de l’activité du prêt à intérêt. Or c’est précisément dans les villes gouvernées par les disciples de Calvin, où les entrepreneurs protestants se sont mis à exercer des activités financières jusque-là occupées par les juifs, que l’antisémitisme a augmenté le plus.

Les leçons pour nos jours sont évidentes. Si les discours antisémites, comme beaucoup de discours racistes, s’habillent souvent d’un langage idéologique qui évoque des principes grandioses de protection des religions, des cultures ou des identités nationales, ils font en réalité souvent appel à des instincts de jalousie très bassement économiques.

Dans sa chronique au « Monde », l’économiste Paul Seabright évoque une étude montrant que, à partir du XVIe siècle, la montée de l’antisémitisme en Allemagne est surtout le fait des villes calvinistes où les financiers protestants entrent en concurrence avec les prêteurs juifs.

Paul Seabright (Institut d’études avancées de Toulouse) Le Monde 17 mai 2019

https://www.lemonde.fr/

http://www.europe-solidaire.org/

Commentaire:

On reproche souvent aux marxistes leur « matérialisme vulgaire » qui rejette « l’idéalisme moralisateur ». La preuve que l’analyse matérialiste, çà marche!

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23 mai 2019 ~ 0 Commentaire

capitalisme (la brèche numérique)

capitalime vet

Qu’est-ce que le capitalisme ?

Le capitalisme est un mode de production fondé sur la division de la société en deux classes essentielles.

Celle des propriétaires des moyens de production (terre, matières premières, machines et instruments de travail) – qu’ils soient des individus ou des sociétés – qui achètent la force de travail pour faire fonctionner leurs entreprises.

Celle des prolétaires, qui sont obligés de vendre leur force de travail, parce qu’ils n’ont ni accès direct aux moyens de production ou de subsistance, ni le capital qui leur permette de travailler pour leur propre compte.

Le capitalisme n’existe nulle part à l’état pur.

À coté de ces deux classes fondamentales vivent d’autres classes sociales. Dans les pays capitalistes industrialisés, on trouve celle des propriétaires individuels de moyens de production et d’échange, qui n’exploitent pas, ou presque pas, de main-d’œuvre : petits artisans, petits paysans, petits commerçants.

Dans les pays du Tiers Monde, on rencontre souvent encore des propriétaires fonciers semi-féodaux, dont les revenus ne proviennent pas de l’achat de la force de travail, mais de formes plus primitives d’appropriation du sur-travail, comme la corvée ou la rente en nature. Il s’agit là cependant de classes qui représentent des survivances de sociétés pré-capitalistes, et non des classes typiques du capitalisme lui-même.

Le capitalisme ne peut survivre et s’épanouir que lorsque sont réunies les deux caractéristiques fondamentales que l’on vient d’indiquer : monopole de moyen de production au profit d’une classe de propriétaires privés ; existence d’une classe coupée de moyens de subsistance et de ressources qui lui permettraient de vivre autrement qu’en vendant sa force de travail.

Le mode de production capitaliste reproduit constamment les conditions de sa propre existence.
La répartition de la « valeur ajoutée », du revenu national, fait apparaître, d’une part, une accumulation de capitaux (entre les mains des entreprises : bénéfices non répartis, réserves ; entre les mains d’individus : dividendes, intérêts, rentes et autres revenus capitalisés) qui permet de transformer en propriété privée l’essentiel des moyens de production et d’échange nouvellement créés.

Cette même répartition du revenu national condamne, d’autre part, la masse des salariés appointés à ne gagner que ce qu’ils consomment, même lorsque leur niveau de vie et de consommation s’élèvent progressivement ; elle ne leur permet pas de se transformer en capitaliste, c’est à dire en individus travaillant pour leur propre compte.

Deux séries statistiques universelles confirment la justesse de cette thèse. Dans tous les pays capitalistes, la part de la population active obligée de vendre sa force de travail ne cesse d’augmenter ; la part de cette même population active que constituent les « indépendants » et leurs « aides familiaux » ne cesse de diminuer.

La répartition de la fortune privée y fait apparaître une énorme concentration : la moitié ou plus de la fortune mobilière est généralement détenue par 1, 2 ou 3 % des ménages, sinon par une fraction encore plus réduite de la population.

Lorsque ces conditions d’existence du mode production capitaliste n’existent pas au départ, ou n’existent que partiellement, le capitalisme ne peut s’épanouir qu’en les créant artificiellement, par la contrainte.

Ainsi dans de nombreux pays du tiers monde, la pénétration capitaliste était freinée par l’existen-ce d’abondante réserves de terre, qui permirent à la masse des populations indigènes de survivre en s’adonnant à l’agriculture sur des terres dans propriétaire.

Pour transformer ces populations en prolétaires, il fallait supprimer le libre accès à ces terres, c’est à dire transformer celles-ci en propriété privée. Pendant le dernier quart du 19e siècle, ce processus s’est généralisé en Amérique du Nord et dans de vastes zones d’Afrique.

Le mode de production capitaliste est essentiellement une forme d’économie de marché. Il constitue le seul exemple historique d’une économie de marché généralisée. Tous les éléments de la vie économique deviennent marchandises : non seulement la terre (qui ne l’était guère en régime féodal typique), les instruments de travail, les machines, le capital-argent, mais aussi la force de travail elle-même.

Aux origines du capitalisme, il y a précisément cette généralisation de la production et de la circulation de marchandises dans la société. Les concentrations du capitalisme, qui l’amèneront à disparaître, proviennent toutes, en dernière analyse, des concentrations inhérentes à la production marchande elle-même. (Extrait, voir lien)

mercredi 22 mai 2019 MANDEL Ernest

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Encyclopædia Universalis, première édition, 1981

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23 mai 2019 ~ 0 Commentaire

stratégie (la brèche numérique)

revolution

Stratégie révolutionnaire et stratégie réformiste

1. Depuis 1914, le capitalisme a achevé sa mission historiquement progressiste.

Les pré-conditions matérielles pour la construction d’une société sans classe, sans exploitation, sans pression ni violence entre les hommes, existent à une échelle mondiale. Mais la substitution du capitalisme exige également des pré-conditions sociales et politiques, c’est à dire subjectives.

En l’absence de ces pré-conditions, le régime capitaliste agonisant continuera à survivre et la nouvelle société qu’il porte dans ses flancs ne verra pas le jour. Telle est la tragédie fonda-mentale du 20è siècle.

L’Humanité paie un prix trop élevé pour cette survie. Deux guerres mondiales, d’innombrables guerres locales, des régimes politiques totalitaires, la réapparition à grande échelle de coutumes barbares comme la torture, Auschwitz, Hiroshima, la faim dans le Tiers-Monde, les menaces qui pèsent sur l’environnement : nous ne pensons pas exagérer en affirmant que la survie du capita-lisme a coûté au genre humain deux cent millions de morts. La lutte pour le socialisme interna-tional est à la fois possible et nécessaire. Il est aussi, littéralement, une question de survie pour le genre humain.

2. La crise structurelle du capitalisme, ouverte en 1914, débouche périodique-ment sur des crises socio-politiques

Elle sont caractérisées par des explosions impétueuses de luttes de masses qui menacent objectivement l’existence du mode de production capitaliste et de l’Etat bourgeois. En nous limitant seulement à l’Europe et aux cas les plus évidents : la Russie en 1917 ; l’Allemagne en 1918-1979, 1920, 1923 ; l’Italie en 1919-1920, 1945-1948, 1969, 1974-1976 ; l’Espagne en 1931, 1934, 1936-1937, 1975-1976 ; la France en 1936, 1944-1947, mai 1968 ; le Portugal en 1974-1975 ont connu ce type de crises.

Celle-ci crises résultent de l’aggravation de contradictions de classe objectives, périodiquement inévitables dans un régime secoué par une crise structurelle historique. Répétons-le : périodiquement et non de manière permanente et continue.

On ne peut comprendre l’histoire réelle de la lutte de classes dans l’Europe du 20è siècle ni avec la formule simpliste « les masses s’intègrent sans cesse plus dans le système », ni avec l’autre formule, non moins simpliste, « les masses sont toujours disposées à renverser le régime ». Il est évident qu’il y a une combinaison alternative entre ces deux types de conduite.

3. Chaque fois qu’il y a une montée impétueuse de la lutte des masses, cha-que fois qu’il y a une exacerbation explosive des contradictions de classes, la vie politique s’oriente inévitablement vers l’épreuve de force frontale entre les classes.

Ceux qui pratiquent la politique de conciliation de classe dans le but d’éviter cette épreuve de force ne peuvent empêcher l’éclatement de ces faits, comme les événements tragiques au Chili l’ont récemment confirmé.

Ce qu’ils parviennent à éviter, c’est uniquement une préparation adéquate de leur propre classe et des larges couches des masses travailleuses, rendant ainsi inévitable la victoire de la réaction bourgeoise.

Dans cette épreuve de force frontale, l’appareil d’Etat bourgeois intervient toujours massivement et de manière décisive contre les travailleurs, et cela quelle que soit la forme parlementaire-démocratique de cet Etat.

Quand Jorge Reverte suggère que, précisément pour cette raison, la défaite des masses dans cette épreuve de force serait inévitable, nous lui répondons que cela n’est pas démontré. Il y a trois exceptions importantes : la Russie de 1917, le putsch de Von Kapp en Allemagne en 1920 et les cas de Madrid, Barcelone, Valence et Malaga en juillet 1936.

En outre, nous lui répondons que la stratégie opposée est une stratégie vouée à un échec certain. Dans aucun des cas d’exacerbation des contradictions sociales depuis 1914 la démocratie parlementaire n’a pu se sauver par une politique de conciliation de classe et de reculs afin d’éviter l’épreuve de force. Cette politique a partout succombé devant des régimes autoritaires et dictatoriaux.

4. L’histoire a confirmé depuis 1914 l’impossibilité de renverser le régime capitaliste en utilisant les institutions de l’Etat bourgeois, même démocratico-parlementaire.

Ces institutions ont été conçues pour défendre et non pour abolir le régime de la propriété privée. Au moment décisif, cette fonction apparaît toujours d’une manière particulièrement brutale. En outre, non seulement Lénine et Trotsky mais aussi Rosa Luxemburg et Gramsci, et, avant eux Marx lui-même, ont démontré que, de par sa propre nature sociale, le prolétariat ne peut s’organiser en classe dominante dans le cadre de ces institutions parce que cela exige, pour ce faire, des institutions d’un type particulier qui sont précisément celle du type des conseils ouvriers de la Commune de Paris ou des soviets.

L’expérience historique confirme que chaque fois qu’il se produit une montée impétueuse du mouvement de masse elle se termine en crise pré-révolutionnaire ou révolutionnaire, car le prolétariat tend instinctivement à créer ses propres organes.

Il existe une tendance embryonnaire à l’apparition d’organes de ce genre quand surgit une crise révolutionnaire où le prolétariat est dominant au sein des masses laborieuses, ce qui est empiri-quement démontré.

Et cela confronte les marxistes à un choix décisif. Ou bien agir pour renforcer, généraliser, centraliser ce pouvoir naissant des travailleurs, ou bien limiter, fragmenter, noyer ou subordonner ce nouveau pouvoir naissant au nom de la souveraineté et de la primauté des institutions de la démocratie bourgeoise.

La première orientation permet la victoire de la révolution socialiste, évidement sans la garantir. La seconde garantit la victoire de la contre-révolution bourgeoise. (Résumé voir lien)

jeudi 23 mai 2019 MANDEL Ernest

https://www.preavis.org/breche-numerique/

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23 mai 2019 ~ 0 Commentaire

antisémitisme (ballast)

antisemitisme

Entretien avec le collectif Juives et Juifs révolutionnaires

En l’espace d’une décennie, Ilan Halimi était assassiné, des enfants juifs étaient abattus dans une école toulousaine et quatre clients de l’Hyper Cacher tombaient à Paris sous les balles de Daech.

En 2018, on enregistrait sur le territoire français plus de 350 actes antisémites : croix gammées, symboles fascistes et suprématistes blancs, profanations de cimetières, etc. Le collectif Juives et Juifs révolutionnaires a vu le jour trois ans plus tôt.

Leurs objectifs ? Que la lutte contre l’antisémitisme s’inscrive au sein de la lutte antiraciste, aux côtés de toutes les minorités discriminées ; que la solidarité à l’endroit de la cause palestinienne s’établisse en toute occasion sur des bases anticolonialistes et jamais racistes ; que le combat contre l’antisémitisme s’ancre au sein de la lutte des classes et désigne pour horizon la révolution sociale. Nous en discutons ensemble.

Vous tenez, de l’intérieur du mouvement social, à faire émerger la lutte contre l’antisémitisme comme lutte antiraciste. La première ne relève donc pas déjà de la seconde ?

Aujourd’hui — et depuis au moins une quinzaine d’années —, nous pouvons constater dans le champ politique deux attitudes dominantes, en apparence opposées (mais qui se rejoignent sur le fond), en termes de traitement de l’antisémitisme.

L’une consiste à le voir comme quelque chose de résiduel, d’une moindre importance, qui ne ferait pas partie — en tant que tel — de l’agenda prioritaire de la lutte antiraciste. L’autre consiste au contraire à le traiter comme quelque chose de complètement à part, sans lien avec le système raciste global.

Pour nous, l’antisémitisme est un des avatars du système raciste, une des formes que prend le racisme, et il n’a rien de résiduel. C’est une forme qui possède bien sûr des particularités spéci-fiques, qui expliquent notamment que certains et certaines peinent à l’identifier aujourd’hui.

Il se fonde sur la racialisation d’une identité religieuse (comme l’islamophobie) mais, à la diffé-rence des autres minorités racisées, les Juifs et Juives sont présenté·e·s comme détenant le pouvoir et l’argent, donc comme pseudo-classe dominante.

Mais l’antisémitisme est lié au racisme systémique : il en est un élément, et pas un phénomène distinct. Il nous semble donc nécessaire de réaffirmer que la lutte antiraciste ne peut éluder la lutte contre l’antisémitisme, et que la lutte contre l’antisémitisme implique de s’attaquer à l’ensemble du système raciste.

Vous entendez également travailler à « la déconstruction des réflexes et des tendances antisémites présentes dans les mouvements révolutionnaires ».

Lorsque nous avions interrogé l’historien Dominique Vidal à ce propos, il semblait surpris. « La gauche a tiré les leçons de la montée du fascisme et du nazisme », nous a-t-il dit, et aucun mouvement ou parti de gauche ne « flirte » avec l’antisémitisme. « Au contraire », ajoutait-il, c’est à gauche, et plus encore à la gauche radicale, que les Juifs ont trouvé « leurs défenseurs les plus héroïques ». Comment entendre ce décalage d’appréciation ?

« Penser qu’une idéologie qui imprègne l’ensemble de la société s’arrête à la frontière de la gauche ou des mouvements révolutionnaires est absurde. »

L’antisémitisme est profondément ancré dans la réalité française. Il possède une dimension structurelle lié au « roman national » français. Penser qu’une idéologie qui imprègne l’ensemble de la société s’arrête à la frontière de la gauche ou des mouvements révolutionnaires est absurde.

Si l’on étudie sans complaisance l’histoire du mouvement ouvrier, de la gauche et de l’antisémitisme, on s’aperçoit qu’il existe, à toutes les époques, une influence de l’antisémitisme. Cela ne signifie pas que l’antisémitisme fasse partie du cœur idéologique de la gauche ou du mouvement révolutionnaire, mais que les uns et les autres ne sont pas immunisés par nature contre l’influence de cette idéologie dominante.

De nombreux Juifs et Juives ont pleinement trouvé leur place au sein du mouvement ouvrier et de la gauche radicale, et celle-ci a effectivement su, à certains moments, jouer un rôle décisif dans le combat contre l’antisémitisme.

Mais elle a aussi connu des errements, parfois, de la part de courants loin d’être marginaux. Les travaux d’historiens comme Zeev Sternhell, Gérard Noiriel ou Michel Dreyfus montrent cette réa-lité. Aujourd’hui encore, à la faveur d’un recul général d’une approche matérialiste, lié notam-ment à un gros déficit de formation, on peut constater un traitement de l’antisémitisme particuliè-rement pauvre. Nous militons dans la gauche révolutionnaire, et avons pu constater de première main ce genre de problèmes.

Vous refusez l’idée d’une coupure entre un antisémitisme « traditionnel » et un « nouvel » antisémitisme. En clair, entre l’antisémitisme de l’extrême droite et celui que nombre d’intellectuels attribuent aux Français de confession musulmane.

Le fait que les auteurs des assassinats antisémites de ces dernières années se revendiquent de l’islam (en en ayant parfois une connaissance plus que rudimentaire) ne fait pas de leur antisé-mitisme un produit d’importation.

Les thèmes qu’ils mobilisent dans leur discours de haine ne sont pas une production musulma-ne, mais bien une production française, qui a ensuite été largement diffusée dans la sphère coloniale. L’influence de ces thèses a bien plus à voir avec le travail politique de Soral et de Dieudonné, et leur diffusion d’une culture antisémite de masse, car les assassins ont grandi en France et se sont socialisés au sein de cette réalité française.

Dieudonné et Soral jouent depuis les émeutes de 2005 le même rôle que jouait Drumont en Algérie : un moyen de dévier une révolte sociale vers une logique pogromiste. Le fait que la grande majorité des émeutes antijuives en terre d’Islam coïncident avec la période coloniale n’a rien d’un hasard. Les théoriciens antisémites takfiris comme Sayyid Qutb sont en réalité profon-dément influencés par l’antisémitisme européen, et la relecture qu’ils font des textes religieux s’effectue à travers le prisme de cette influence idéologique. Il n’y a donc pas deux antisémitis-mes mais un antisémitisme, qui est une vision du monde qui s’est diffusée à partir de la France et de l’Europe à l’échelle mondiale.

Ces dernières années, la lutte contre l’antisémitisme a souvent été médiatisée par les ennemis de l’émancipation. Face à quoi, écrivez-vous, la gauche a déserté le terrain pour ne pas escorter ces gens…

C’est parce que la gauche et la gauche radicale ont globalement déserté le terrain de la lutte contre l’antisémitisme et le travail antiraciste spécifique en direction de la minorité juive, que ce hold-up idéologique a pu se produire. La droite, qui a historiquement joué le rôle de vecteur de l’antisémitisme, a très bien perçu l’opportunité stratégique.

« La nature a horreur du vide », en politique comme ailleurs. Si la gauche radicale et la gauche avaient tenu le terrain de la lutte contre l’antisémitisme, plutôt que de l’abandonner en considé-rant qu’il s’agissait au mieux de quelque chose de résiduel, au pire d’un prétexte invoqué par les réactionnaires, ces derniers n’auraient jamais pu imposer leur discours. (Résumé voir lien)

https://www.revue-ballast.fr/

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20 mai 2019 ~ 0 Commentaire

bonapartisme (léon trotsky)

napoleon-hulot

Le commencement du Bonapartisme en France (1934)

En France, le mouvement de la démocratie au fascisme n’en est encore qu’à la première étape. Le Parlement existe toujours, mais il n’a plus ses pouvoirs d’autrefois et ne les recouvrera jamais.

Morte de peur, la majorité des députés, après le 6 février (Emeute fasciste que la police parisienne refusa de disperser, il fallut faire venir des gendarmes de province blog) , a appelé au pouvoir Doumergue, le sauveur, l’arbitre. Son gouvernement se tient au-dessus du Parlement : il s’appuie non sur la majorité « démocratiquement » élue, mais directement et immédiatement sur l’appareil bureaucratique, sur la police et sur l’armée.

C’est précisément pourquoi Doumergue ne peut souffrir aucune liberté pour les fonctionnaires et pour les serviteurs de l’Etat en général. Il lui faut un appareil bureaucratique docile et discipliné, au sommet duquel il puisse se tenir sans danger.

La majorité des députés est contrainte de s’incliner devant Doumergue parce qu’elle a peur des fascistes et du « front commun ». On écrit beaucoup actuellement sur la « réforme » prochaine de la Constitution, sur le droit de dissoudre la Chambre, etc.

Ces questions n’ont qu’un intérêt juridique car, politiquement, la question est déjà résolue. La réforme s’est accomplie sans voyage à Versailles. L’apparition sur l’arène des bandes fascistes armées a donné aux agents du grand capital la possibilité de s’élever au-dessus du Parlement. C’est en cela que consiste maintenant l’essence de la Constitution française, tout le reste n’est qu’illusions, phrases ou tromperie consciente.

Le rôle de Doumergue actuellement -ou de ses éventuels successeurs, comme le maréchal Pétain ou Tardieu- ne constitue pas un phénomène nouveau. Dans d’autres conditions, Napoléon 1er et Napoléon III jouèrent un rôle analogue.

L’essence du bonapartisme consiste en ce que s’appuyant sur la lutte de deux camps, il « sauve » la « nation » par une dictature bureaucratico-militaire. Napoléon 1er représente le bonapartisme de la jeunesse impétueuse de la société bourgeoise.

Le bonapartisme de Napoléon III est celui de l’époque où la calvitie apparaît déjà sur le crâne de la bourgeoisie. En la personne de Doumergue, nous avons le bonapartisme sénile de l’époque du déclin capitaliste.

Le gouvernement Doumergue est le premier degré du passage du parlementarisme au bonapartisme. Pour maintenir son équilibre, il lui faut à sa droite les bandes fascistes et autres qui l’ont porté au pouvoir.

Réclamer de lui qu’il dissolve-non sur le papier, mais dans la réalité-les Jeunesses patriotes, les Croix de feu, les Camelots du roi et autres, c’est réclamer qu’il coupe la branche sur laquelle il se tient.

Des oscillations temporaires d’un côté ou de l’autre restent, bien entendu, possibles. Ainsi une offensive prématurée du fascisme pourrait provoquer dans les sommets gouvernementaux un écart « à gauche » : Doumergue ferait place, pour un temps, non à Tardieu, mais à Herriot.

Mais il n’est d’abord pas dit que les fascistes feront une tentative prématurée, et ensuite un écart temporaire à gauche dans les sommets ne modifierait pas la direction générale du développement, et hâterait plutôt le dénouement. Il n’existe aucune voie pour retourner à la démocratie pacifique. Le développement conduit inévitablement, infailliblement, à un conflit entre le prolétariat et le fascisme.

https://www.marxists.org/

Commentaire: Toujours d’actualité!

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18 mai 2019 ~ 0 Commentaire

commune (locamaria plouzane)

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16 mai 2019 ~ 0 Commentaire

nathalie lemel (langue bretonne)

commune

Nathalie Lemel : le roman graphique d’une oubliée de l’histoire

On ne dira pas que Nathalie Lemel est une inconnue tout à fait :

Des rues ou des places portent son nom à Brest (où est née Nathalie Duval en 1826) et Quimper (où elle a vécu), à Rennes et Nantes, à Nanterre, Évry, et même à Paris (dans le 3e arrondissement, depuis peu).

Mais 146 ans après les événements de la Commune de Paris, sa notoriété est loin d’égaler celle de sa copine et camarade de luttes, Louise Michel, dont 190 écoles portent le nom dans toute la France. Une fresque monumentale à son effigie a cependant été réalisée l’an dernier au pignon d’un immeuble de la rue Sisley à Brest, dans le quartier populaire de Pontanézen, par deux artistes, Guy Denning et Shoff, l’un d’origine britannique et l’autre tunisienne, tous deux installés en France.

Les écrits sur cette féministe libertaire ne sont pas non plus si nombreux.

Le fait qu’une BD lui soit consacrée avec le titre « Des graines sous la neige » est en soi un événement éditorial : cela la sort d’un  certain anonymat historique. Les détenteurs des droits du journal d’Anne Frank ont effectué la même démarche à une tout autre échelle, forcément : avec l’adaptation qu’Ari Folman et David Polonsky en publient ces jours-ci sous forme de roman graphique, ils cherchent délibérément à le rendre plus accessible au public jeune du temps présent.

Un titre dont la dimension poétique intrigue

La BD qu’ont imaginée Roland Michon et Laëtitia Rouxel autour de la vie et du parcours de Nathalie Lemel se présente aussi comme un roman graphique, de 124 planches s’il vous plaît. Roland Michon m’a avoué avoir travaillé deux journées entières par planche, soit l’équivalent de plus d’une année. Si « Des graines sous la neige » est son premier scénario de BD, il était déjà connu comme universitaire et comme réalisateur de télévision, ayant signé nombre de documentaires pour les émissions en langue bretonne de France 3 Bretagne en particulier.

Quant à la graphiste et illustratrice Laëtitia Rouxel, elle ne travaille, nous dit-on, que sur des logiciels libres et a déjà plusieurs albums à son palmarès et explique qu’elle s’intéresse elle-même beaucoup aux causes féministes et sociales, à celles d’aujourd’hui comme à celles du passé. Mais c’est la première fois qu’elle met en scène des personnages historiques.

Mais d’où provient donc le titre de ce roman graphique ? Les auteurs l’ont repris d’un ouvrage de l’universitaire américaine Kristin Ross, sur « L’imaginaire de la Commune », dont les acteurs, « ces vagabonds socialistes, sans sou ni maille, enfuis vers la Suisse, Genève ou Lausanne, ont conservé leurs idéaux, comme ‘les graines sous la neige’ prêtes à germer à nouveau. »

La dessinatrice préfère à juste raison ce titre dont la dimension poétique lui paraît plus forte que « Nathalie Lemel, féministe et communarde », qui aurait été bien banal en effet. On retrouve toutes les informations essentielles sur la couverture, conçue d’après la maquette du « Cri du peuple », le quotidien publié sous la Commune à l’initiative de Jules Vallès et de Pierre Denis et qui reparaîtra à compter de 1883 avec des tirages énormes pour l’époque de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.

L’empathie des auteurs

Je ne vais pas écrire ici le récit de la vie et des engagements de Nathalie Lemel. Il faut juste savoir qu’elle a été ouvrière dans la reliure après avoir quitté l’école à 12 ans, qu’elle et son mari s’installent ensuite à Quimper comme libraires et relieurs, puis à Paris.

C’est là qu’elle découvre le socialisme, adhère à l’Internationale, participe à des grèves, prend part avec le relieur Varlin et d’autres à l’ouverture de « La Marmite », un restaurant ouvrier. Quand éclate la Commune de Paris en mars 1871, elle s’investit dans les clubs de femmes, avant de se battre sur les barricades pour contrer l’avancée des Versaillais. Elle est condamnée au bagne de Nouvelle-Calédonie, où elle est déportée en même temps que Louise Michel. À sa libération, elle revient en métropole et, presque centenaire, décède dans la misère en 1921 à l’hospice d’Ivry-sur-Seine.

Il y avait là, de fait, matière à un beau roman graphique. Celui de Roland Michon et Laëtitia Rouxel est de ce point de vue une réussite. Ce n’est ni une biographie ni un livre d’histoire. Il relate bien les traits saillants du parcours de Nathalie Lemel. Mais le récit n’est absolument pas linéaire, il y a du suspense dans cette restitution et elle s’inscrit bien dans le contexte des différentes époques concernées. Les variations de graphisme soulignent les ruptures de l’une à l’autre, renforcées de flash-back de temps à autre. Chaque fois, la dessinatrice a choisi des tonalités de trait et de couleur différentes en fonction du lieu, de la période, de l’intensité des événements.

L’originalité de cette BD est également de faire écho à la multiplicité des langues en usage dans  la France du 19è siècle. On a un peu l’impression de se retrouver dans le monde de Jean-Marie Déguignet, ébahi de découvrir la variation diatopique à l’armée, c’est-à-dire les différentes façons qu’avaient les soldats de s’exprimer en français, voire en d’autres langues, en fonction de leur origine.

Nathalie Lemel savait-elle le breton ? Le scénario de Roland Michon fait comme si, bien que rien ne semble l’attester, mais ça reste plausible, vu l’époque. Aurait-elle pu avoir lu le Barzaz Breiz ? Rien ne permet davantage de l’assurer en l’absence d’archive, mais ce n’est malgré tout pas impossible, étant donné la profession de relieur et de libraire de l’intéressée.

La scolarisation de l’héroïne, son itinéraire professionnel, son installation dans la capitale, son engagement social et politique avant, pendant et après la Commune sont en tout cas la marque de sa maîtrise du français. Je note en passant que les renvois en bas de page pour les traductions (tout comme pour les références de citations) sont un peu mal commodes.

Roland Michon et Laëtitia Rouxel n’auraient pas pu concevoir « Des graines sous la neige » sans une réelle empathie à l’égard de cette oubliée de l’histoire qu’a été Nathalie Lemel. Les deux auteurs font d’ailleurs expressément écho aux mouvements sociaux du 19è siècle : le féminisme, le mutualisme, l’économie solidaire, voire les printemps qui se forment ici et là avec plus ou moins de succès à travers le monde… C’est également ce qui peut inciter les lecteurs d’aujourd’hui à découvrir le parcours d’une femme hors du commun.

Pour en savoir plus

  • Roland Michon, Laëitita Rouxel. Des graines sous la neige, Nathalie Lemel, communarde et visionnaire. Châteaulin, éd. Locus Solus, 2017, 144 p.

http://www.langue-bretonne.org/

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16 mai 2019 ~ 0 Commentaire

l’inter en breton (trésor du breton)

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1896 L’internationale en breton

Kan Etrebroadel ar vicherourien

Sur des paroles du communard Eugène Pottier, l’Internationale fut mis en musique par Pierre Degeyter en 1888 et adopté par la 2ème internationale socialiste en 1992. Charles Rolland, barde républicain de Guerlesquin, après avoir traduit la Marseillaise en breton, s’attaqua aussi à l’Internationale qu’il publia en 1896 :
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War zao ! Tud daonet deus an douar !
Kent mervel gant an naon, war zao
Ar skiant a gomz hag a lavar
Reiñ an diwezañ taol-chao !
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Littéralement : « Debout les Damnés de la terre ! Avant de mourir de faim, debout !
La science parle et dit de donner un dernier coup de boutoir. »Charles Rolland habitait une maison peinte en rouge sur la place de Guerleskin et se targuait d’être un sosialist dispac’her (socialiste révolutionnaire) et disranner breizat (dissident breton). Ce texte a été chanté sur France Inter en 2013 par Marthe Vassalo.La deuxième version a été écrite par Jean Delalande (Kerlann) en 1937. Second président d’Ar Falz (la faucille), mouvement des instituteurs socialistes partisans du breton et ami de Marcel Cachin, directeur de l’Humanité, il publie une traduction de l’Internationale dans le journal des émigrés bretons de Paris War Zao (Debout) :

Deomp d’an emgann diwezañ
Holl war zao ! ha warc’hoaz
E kerzo unanet
Ar pobloù skoaz ouz skoaz.

Littéralement : C’est la dernière bataille, tous debout ! et demain, les peuples marcheront ensemble , épaules contre épaules.

Cette version est célèbre par un film de propagande montrant des Bigoudenn à une fête du PCF à Pont L’Abbé en 1938. La bande sonore off nous fait entendre la chorale « Labour ha Kan » (travail et chant) des Bretons émancipés de Paris ; Ils chantent l’Internationale version Kerlann.

La dernière version connue est signée Marcel Hamon, député PCF des Côtes du Nord à la libération :

An traou koz a c’hall monet pell
Mevelien kaez, war sav, war zao !
Sklepomp aneze a-benn boell
Skuizh ez omp o vezañ esklav.

Littéralement : « Les vieilles choses peuvent durer longtemps, Pauvres domestiques, debout ! debout ! Jetons les sciemment, Nous sommes fatigués d’être esclaves ».

Cette version fut chantée par la chorale Amzer Nevez (Le temps nouveau) devant 10 000 personnes à la fête de la libération de Quimper le 5 août 1945.

02/04/2017

http://www.tresor-breton.bzh/

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13 mai 2019 ~ 0 Commentaire

cgt (anti-k)

cgt fsm

À la CGT, comme un air révolutionnaire

Le syndicat, doublé par la CFDT en termes de résultats aux dernières élections professionnelles, est tiraillé entre la ligne dure et la réformiste, au moment où s’ouvre son 52e congrès, à Dijon lundi.

«La CGT a été dans l’incapacité d’opposer un rapport de forces à la déferlante de lois et mesures antitravail, de la loi El Khomri aux ordonnances Macron.» 

Désormais deuxième centrale syndicale de France, après s’être fait doubler par la CFDT, elle «accuse une baisse sensible du nombre de […] syndiqués». Cerise sur le gâteau, elle est «étrangère au mouvement social le plus marquant de ces dix dernières années», celui des gilets jaunes.

Alors que s’ouvrira, ce lundi à Dijon, le 52e Congrès de la CGT, le bilan est sévère.

D’autant qu’il est dressé de l’intérieur, par sa Fédération nationale des industries chimiques, en amont de ce rendez-vous syndical au cours duquel le secrétaire général de la centrale doit être élu. En apparence, avec un seul volontaire déclaré, Philippe Martinez, candidat à sa succession, ces cinq jours s’annoncent sans suspense.

Pourtant, la centrale aux 653 194 adhérents déclarés (en 2017) pourrait connaître des turbu-lences. Pas moins de 1 000 délégués, issus des différentes fédérations, des unions départemen-tales ou locales, vont se réunir pour faire le bilan des trois dernières années et définir une nouvelle feuille de route. Or dans les rangs, ils sont plusieurs à pointer la stratégie de la direction et à réclamer un durcissement de la ligne, durcissement qu’ils comptent bien faire inscrire dans le texte qui sera voté.

Dialogue social ou lutte de classes ?

La querelle n’est pas nouvelle. Mais en décembre, elle est montée d’un cran. Dénonçant la «tentation d’un virage réformiste» de la CGT qui «prône le dialogue social comme une fin en soi», une vingtaine de syndicats cégétistes ont pris la plume pour rédiger un document de résolutions «alternatif» en vue du congrès.

Une initiative à contre-courant des traditions maison.

Objectif des signataires, dont la branche Info com : «Sauver la CGT en perte de repères» en réaffirmant son caractère «révolutionnaire», et son attachement à «la lutte des classes» et à la dénonciation du capitalisme. Quatre mois plus tard, en avril, un second coup a été porté par d’autres militants, issus de la fédération des industries chimiques et de celle du commerce et des services. En plein mouvement des gilets jaunes, ils ont lancé un large appel en faveur d’un «Front populaire et citoyen» avec un objectif clair : la convergence. Mais «rien à voir avec le congrès», assure un des initiateurs.

Reste que toutes ces critiques trouvent un écho chez les syndicalistes de la base croisés dans les cortèges.

Certains jugeant que la centrale «perd trop de temps à négocier» avec le patronat ou lors de «concertations» avec le gouvernement. D’autres plaident pour un «syndicalisme plus offensif» passant par la «grève générale». «A la CGT, il y en a qui me trouvent trop dur, il y en a qui me trouvent trop mou», reconnaissait, en avril, Philippe Martinez.

Pragmatique, le secrétaire général explique aussi que la grève générale «ne se décrète pas» et mise plutôt sur une «généralisation des grèves». Tout en cherchant à remettre au goût du jour le discours d’une ancienne figure de la CGT, Henri Krasucki, en promouvant un syndicalisme du quotidien, celui «de la feuille de paie et du carreau cassé». Pas sûr que cela suffise.

Syndicalisme solo ou rassemblé ?

Les atermoiements de la centrale, fin 2018, en disent long sur les tensions à ce sujet. Le  6  décembre, en sortant d’une intersyndicale, avec notamment la CFDT, la CGT signe une déclaration commune, dans laquelle les centrales s’engagent à participer au dialogue social avec le gouvernement, et ce de manière collective, «chaque fois que cela sera possible». 

En plein mouvement des gilets jaunes, le texte dénonce aussi «toutes formes de violence dans l’expression des revendications». Quelques minutes plus tard, changement total de ton. Une autre missive, rédigée par la seule CGT, pointe, cette fois, la «répression inadmissible». 

Dans la foulée, la centrale annonce qu’elle ne participera pas au grand débat lancé par Macron. Entre les deux textes, nul doute que les branches les plus contestataires de la centrale ont mis la pression. Les mêmes qui dénoncent régulièrement tout rapprochement avec la CFDT et veulent rompre avec le concept du «syndicalisme rassemblé» visant à favoriser l’unité d’action syndicale.

«Martinez, il ne met plus les pieds chez nous, sinon il ne peut plus rentrer à Montreuil», où se trouve le siège de la CGT, assure, un brin amusé, un responsable de la CFDT. «Qu’il y ait des gens de tous horizons chez nos militants, c’est normal, c’est comme dans le reste de la société», répond un responsable de fédération, agacé par le mythe d’une CGT divisée ou noyautée par l’extrême gauche.

La CGT au-delà des frontières : CES ou FSM ?

Dans la même veine, la question des alliances internationales de la CGT «devrait faire de l’animation» lors du congrès, prédit un responsable confédéral.

D’un côté, certains pensent que la centrale doit rester dans la Confédération européenne des syndicats (CES) à laquelle elle a adhéré, comme la plupart des syndicats français, dans les années 90. C’est le cas de Bernard Thibaud, ex-numéro 1 de la centrale, qui s’est récemment inquiété que la CGT «décide de faire cavalier seul en Europe en quittant la CES». 

En face, d’autres envisagent sérieusement ce scénario. Comme le secrétaire général de la CGT du Val-de-Marne qui décrivait, en 2017, la CES comme une organisation «engluée dans l’accompagnement du capitalisme mondialisé, dans le lobbying, dans le syndicalisme professionnel et institutionnel, dans la compromission et l’impuissance». 

En parallèle, se pose aussi la question d’une nouvelle adhésion à la bien plus contestataire et historiquement proche du PCF: la Fédération syndicale mondiale (FSM) que la CGT avait quitté au moment de rejoindre la CES. Un pas qu’ont déjà franchi des fédérations comme celle du commerce et des services ou encore celles de l’agroalimentaire et des industries chimiques.

«On a été confronté à des reculs sur le plan social ces derniers temps, ça entraîne plus de repli que d’ouverture de la part de certains militants», regrette un responsable de la CGT. Un autre se veut confiant et espère des «débats sereins», soulignant combien «tout le monde a conscience que, face à ce gouvernement, la CGT doit sortir de ce 52Congrès en ordre de bataille». 

Amandine Cailhol Libération, 10 mai 2019

https://www.anti-k.org/

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