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30 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

criminalisation 2 (ballast)

flic

Qu’en est-il alors de la présomption d’innocence ?

Cela fait plus d’un siècle qu’il y a dans les textes de loi des tentatives pour punir l’intention préventivement. Un dispositif préventif est bien plus attentatoire aux libertés qu’un dispositif répressif. Un dispositif répressif punit un acte une fois qu’il est commis, alors qu’un dispositif préventif vous punit ou vous prive de votre liberté avant même que vous ayez commis quoi que ce soit.

Ces tentatives existent depuis longtemps avec la notion d’« association de malfaiteurs », désormais acquise, qui provient des lois scélérates promulguées à la fin du 19è siècle pour lutter contre les anarchistes. L’article 222–14‑2 relatif à la participation à un groupement n’avait, à ma connaissance, quasiment jamais été utilisé jusqu’à très récemment.

Depuis 2015, dans les premières manifestations où j’ai été amené à intervenir comme avocat, les personnes que je défendais étaient généralement poursuivies pour le délit de participation à un attroupement : un vieux délit.

C’est l’idée de punir des gens qui s’attroupent et causent des troubles à l’ordre public. Mais il faut qu’il y ait un acte positif qui existe ; ce n’est donc pas de l’ordre du préventif, cela sanctionne un acte effectif. On peut discuter du bien-fondé de ce délit mais, au moins, il reste dans l’esprit de la loi. Ce délit d’attroupement est un « délit politique » : cette notion du droit français distingue le délinquant politique (dont les agissements ont pour mobile des convictions politiques) du délinquant de droit commun, et accorde aux personnes poursuivies pour un tel délit des mesures favorables, notamment le fait de ne pas pouvoir être jugées en comparution immédiate.

Très rapidement, ce dispositif légal a embêté le procureur de la République 

Il ne pouvait plus avoir recours aux comparutions immédiates pour les personnes arrêtées en manifestation pour délit d’attroupement. Le délit de participation à un groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations, créé en 2010 donc, permet de détourner ce dispositif.

C’est d’autant plus pratique pour l’accusation qu’il permet d’arrêter des personnes de manière préventive. J’ai défendu, par exemple, des personnes accusées de participation à un groupe-ment alors qu’elles avaient été arrêtées et poursuivies seules, parfois avant même la manifestation et en dehors de celle-ci.

Un de mes clients, le lundi suivant la manifestation des gilets jaunes, a comparu seul dans le box alors que le motif de l’accusation était celui du « groupement formé en vue de commettre des violences ou des dégradations »… Je l’ai défendu en disant « Vous ne pouvez pas le condamner pour un groupement puisqu’il est tout seul » ; le verdict a été « On le condamne quand même ». C’est un changement de logique juridique.

Dans le cas des arrestations préventives de gilets jaunes, comment prouver une volonté de participer à un désordre public ?

Ont été arrêtées les personnes qui avaient sur elles du matériel qu’on va ensuite définir comme étant du matériel de protection… Certaines sont venues avec des fumigènes et ont été arrêtées pour cela. Ce n’est pas avec des fumigènes qu’on peut commettre des violences ou des dégradations : ça fait un peu de bruit et de lumière, comme dans les stades de foot, c’est donc de l’ordre du festif et non de l’offensif.

Je défends des personnes qui ont été arrêtées à plusieurs centaines de kilomètres de Paris, avant les manifestations : trois gilets jaunes qui venaient de Bretagne pour participer le samedi matin à la manifestation, contrôlés par la gendarmerie au niveau d’un péage en Normandie. Ils avaient dans leur voiture du matériel de protection et des outils d’artisan, comme une scie.

Les gendarmes ont considéré qu’ils allaient à la manifestation pour casser ou commettre des violences. Ils ont été placés en garde à vue, y ont passé la journée, ont été relâchés puis convoqués devant le tribunal pour être jugés avec confiscation de leur gilet jaune et de leurs affaires. C’est totalement scandaleux. Cinq personnes ont été arrêtées dans le Val-d’Oise, à 50 kilomètres de Paris, dans des conditions similaires.

Il y a là condamnation pour possession de matériel de protection : y a‑t-il eu des délits ?

C’est une question d’appréciation des juges. Les condamnations sont relatives à ce que les personnes possédaient sur elles ou dans leur voiture, comme un marteau ou un fumigène. Mais après toute cette débauche de gardes à vue et d’incriminations, il y a eu peu d’emprisonnements effectifs.

On peut donc dire qu’il y a un détournement du droit pénal, puisque celui-ci est fait pour arrêter des personnes qui ont effectivement commis des infractions. En 1789, une bande de casseurs a pris la Bastille pour obtenir un mois plus tard une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui prévoit qu’on ne peut être puni que pour un fait avéré violant la loi. C’est en cela qu’il y a changement de paradigme : on viole les principes de 1789.

Le peu de condamnations prouve bien qu’il s’agit d’un usage policier et administratif du droit pénal. Cependant, certaines d’entre elles peuvent être très lourdes, comme dans l’affaire de Valence, où quatre gilets jaunes ont été envoyés en prison pendant 10 jours après la manifestation du 8 décembre, avant d’être libérés puis condamnés le 26 décembre à des peines de prison ferme (un an pour mon client), assorties d’une interdiction de manifester d’une durée de trois ans (la peine maximale prévue par le code).

Pour des personnes sans aucun antécédent judiciaire, ces peines sont disproportionnées et font directement écho à la circulaire du ministère de la Justice du 22 novembre dernier, spéciale « gilets jaunes ». Dans cette affaire, le procureur a prononcé à l’audience des réquisitions qui suivaient à la lettre l’esprit de cette circulaire, démontrant, si besoin en était, qu’il n’est pas une autorité judiciaire indépendante.

En outre, il a fait des références abjectes à l’antisémitisme de certains gilets jaunes à Paris : rien à voir avec l’affaire de Valence ! Ou comment le point Godwin peut être atteint par un magistrat dans ses réquisitions. J’ai évidemment fait appel de cette condamnation.

En temps « normal », comment s’organise l’indépendance de la justice vis-à-vis de l’exécutif ? 

Attention, il ne faut pas utiliser le terme de « justice » : c’est une confusion répandue, qui est même entretenue dans une certaine mesure. Il y a deux choses : la justice qui juge, c’est-à-dire les juges du siège, qui vont décider si telle personne est coupable ou innocente et quelle peine il faut infliger. Ces juges sont indépendants, il n’y a pas de doute à avoir là-dessus.

Ensuite, il y a des magistrats du parquet, qui accusent, ce qu’on appelle le ministère public, à savoir le procureur de la République et ses substituts. Historiquement parlant, le procureur de la République a pu être qualifié de préfet judiciaire.

Un préfet est nommé en Conseil des ministres, il exécute les ordres que lui donne le gouverne-ment ; il est le bras armé de l’État dans le département. Bien qu’un peu datée, cette expression est parlante car elle met bien en évidence le lien de subordination du procureur vis-à-vis du gouvernement.

C’est le procureur de la République qui décide de poursuivre quelqu’un devant un tribunal et qui soutient l’accusation ; c’est lui qui peut choisir qu’une personne soit jugée en comparution immé-diate parce qu’elle a été arrêtée à une manifestation avec du sérum physiologique, par exemple.

Depuis Christiane Taubira, il ne peut plus recevoir d’instructions du garde des Sceaux dans un dossier individuel ; mais les procureurs ne sont pas structurellement indépendants car leurs conditions de nomination, d’avancement et de carrière ne sont pas indépendantes.

Ainsi, pour la Cour européenne des droits de l’homme, le procureur n’est pas considéré comme une autorité judiciaire indépendante. Le procureur actuel de Paris, Rémy Heitz, est l’ancien directeur des Affaires criminelles et des grâces (DACG), l’un des plus hauts postes du ministère de la Justice…

Personnellement, je ne souhaite pas que le procureur soit indépendant : il est normal que celui-ci veuille mettre en place une politique gouvernementale. C’est la raison pour laquelle je peux le critiquer et dire que tel choix est un choix politique.

S’il était indépendant, à partir de quelle légitimité ses choix seraient-ils pris ? Au nom de quoi prendrait-il telle ou telle décision ? Il me paraît normal qu’un gouvernement démocratiquement élu, bien que je sois en désaccord avec le gouvernement actuel, vous l’aurez compris, un gouvernement qui tire sa légitimité du peuple, et ce même si les instances sont évidemment perfectibles, puisse donner des instructions sur la politique pénale qu’il entend mener. Pour résumer : structurellement, oui, il y a un lien entre l’accusation faite par le procureur et le gouvernement (ici en particulier la garde des Sceaux), mais non pas avec la justice en soi.

Quelle différence y a‑t-il, en matière de réponses judiciaires, entre une comparution immédiate et un procès différé dans le temps ?

Le risque d’incarcération, tout bonnement. En clair : aller en prison. Si vous faites une garde à vue, et qu’à son issue on vous relâche et vous demande de vous représenter au tribunal dans trois mois, vous êtes libre, vous pouvez rentrer chez vous, vous avez le temps de joindre un avocat et de préparer votre défense.

Dans la comparution immédiate, vous finissez votre nuit en garde à vue, on vous conduit au tribunal, où vous pouvez dormir encore, soit une nuit de plus de privation de votre liberté et vous passez devant le tribunal le lendemain. Dans ces conditions, vous êtes très fatigué, vous man-quez de temps pour préparer votre défense. S’ajoute une pression considérable qui s’exerce sur vous : ces audiences sont extrêmement suivies puisqu’elles se déroulent deux jours après les manifestations. L’opinion publique veut savoir ce qu’il va en être du traitement judiciaire : va-t-on envoyer en prison les « casseurs » ?

À Mantes-la-Jolie, des lycéens ont été arrêtés sans motif valable a priori, donc au nom de la seule suspicion. De plus, certains prévenus ont été entendus sans avocat

À ma connaissance, les jeunes de Mantes-la-Jolie ont été placés en garde à vue et celles-ci ont toutes été levées sans suite judiciaire. C’est durant leur garde à vue qu’ils ont été interrogés sans la présence d’un avocat, ce qui est totalement illégal pour un mineur.

C’est donc un pur scandale. Ça pose surtout le problème de l’interpellation collective, selon moi illégale, car le code de procédure pénale prévoit que l’on ne peut interpeller quelqu’un que s’il y a des éléments qui permettent de penser que cette personne, individuellement, a commis un crime ou un délit.

Lorsqu’il y a interpellation collective, on n’est pas capable d’affirmer que toutes les personnes ont quelque chose à se reprocher individuellement. L’interpellation collective est donc contraire à la logique du droit. À tous points de vue, il n’est pas tolérable d’interpeller 100 personnes à la fois et de les priver de leur liberté.

Malheureusement, depuis plusieurs années, cette pratique est mise en œuvre, notamment dans les manifestations, qui se terminent parfois avec plusieurs centaines de personnes en garde à vue. On utilise la garde à vue comme un moyen de punir des personnes alors que la police n’a rien à leur reprocher.

Un autre usage de la garde à vue vise de jeunes racisés, souvent mineurs et venants de banlieue. On peut avoir l’impression que les banlieues sont des zones d’expérimentation de la loi. J’ai eu à défendre un jeune arrêté au lycée Suger à Saint-Denis en mars 2017, lors des mouvements de blocage des lycées qui ont explosé à la suite des violences et du viol commis sur le jeune Théo.

Des petites échauffourées se sont déroulées devant l’établissement ; les policiers les ont nassés puis ont interpellé une cinquantaine de lycéens d’un seul tenant, avant de les placer en garde à vue pour cause d’« attroupement ». Leur garde à vue a été prolongée à 48 heures, prolongation autorisée uniquement par le procureur de la République de Bobigny.

De ce que j’ai pu savoir de la procédure, des substituts du procureur ont en fait été dépêchés sur place puisque la loi prévoit que seul le procureur de la République peut donner son accord pour chaque cas individuel.

Ils se sont donc rendus au commissariat de Saint-Denis pour ordonner la prolongation des gardes à vues de jeunes lycéens, des mineurs, à la chaîne, comme à l’usine. Il faut imaginer les substituts du procureur alignés en rang d’oignons, prenant les dossiers un à un et tamponnant la prolongation de 24 heures. Une sorte d’industrie judiciaire. Cela avait fait un peu de bruit à l’époque. Huit jeunes ont été poursuivis ; je défends l’un d’eux.

Y a‑t-il une différence de traitement selon la chambre devant laquelle le prévenu est présenté en comparution immédiate ?

Lundi 10 décembre, pour faire face à l’afflux de déférés, il y a eu trois chambres supplémen-taires ouvertes pour juger les gilets jaunes. Et selon la chambre, en effet, les peines différaient. Mon client a été condamné avec six mois de sursis ; un autre, défendu par une consœur dans une chambre à côté pour peu ou prou les mêmes faits, a eu quatre mois de prison ferme avec mandat de dépôt…

Il y a une personne qui, pendant que nous parlons, est en prison tandis que l’autre est chez elle. Une consœur a défendu son client dans une autre chambre, avec des faits un peu différents : 500 euros d’amende avec interdiction de séjour à Paris, comme c’était systématiquement le cas dans cette chambre. Il n’y a eu aucune homogénéité dans les sanctions pénales qui ont été prononcées après les manifestations…

On ne compte plus, ces dernières années, les conflits entre le pouvoir d’État et les divers mouvements sociaux : salariés Air France, écologistes, zadistes, militants antinucléaires… Ruffin affirme être sur écoute et une figure médiati-que des gilets jaunes vient d’être placée en garde à vue, avant d’être relâ-chée : est-ce légitime ou outrancier de parler d’une criminalisation grandissante de l’opposition politique en France ?

En 1981, Mitterrand arrive au pouvoir ; l’une de ses premières mesures est celle du 4 août 1981, qui dit : « Sont amnistiées les infractions suivantes : délits commis à l’occasion de réunions, de manifestations sur la voie publique, dans les lieux publics et les établissements universitaires ou scolaires, à l’occasion de conflits relatifs aux problèmes de l’enseignement et de conflits du travail, à l’occasion d’activités syndicales et revendicatives » .

Ou encore : sont amnistiés des « délits commis à l’occasion de conflits relatifs à des problèmes agricoles, ruraux, artisanaux ou commerciaux : infractions commises en relation avec des élections de toutes sortes ».

C’est fascinant ! Il est important que le pouvoir législatif et politique décide d’amnistier des personnes poursuivies pour des délits dans le cadre de mouvements sociaux et politiques, du fait qu’ils étaient dans leur droit. C’est une délinquance « particulière », politique ; on peut effacer l’ardoise, c’est l’idée du pardon.

Aujourd’hui, nous n’avons plus cela : au contraire, l’action politique est de plus en plus crimina-lisée. Ce n’est pas dû à la seule machine judiciaire : ce sont avant tout des policiers donc le ministère de l’Intérieur, qui interpellent, parfois sur réquisition du procureur.

Puis le procureur poursuit et la justice condamne. Ce processus joue comme avertissement ; il fait peur. Il faudrait remettre cette idée d’amnistie dans l’horizon des luttes, au sein des mouve-ments sociaux. La thématique de l’anti-répression, de comment s’organiser pour se défendre, existe déjà au niveau des tribunaux et du pénal, mais il faudrait porter le regard plus loin : reven-diquer l’abrogation de lois et l’exigence d’amnistie. L’abrogation de l’article 222–214‑2, qui prévoit depuis 2010 le délit de groupement en vue de violences ou dégradations, devrait être portée par un programme politique.

Yeux crevés, mains arrachées, retraitée décédée des suites d’une grenade lacrymogène tirée en pleine tête, photographes matraqués, journalistes blessés au FlashBall, manifestants passés à tabac : les plaintes, prises en charge par l’Inspection générale de la police nationale (IGPN), se multiplient depuis la naissance du mouvement des gilets jaunes, dans les rues contre la vie chère et le « président des riches ». L’acte IV restera peut-être dans les mémoires : près de 2 000 manifestants interpellés et plus de 1 700 gardes à vue — sept mois plus tôt, le régime de Vladimir Poutine arrêtait quant à lui près de 1 600 manifestants, critiques du « tsar ». Julien Coupat, dangereusement équipé de croissants, d’une chasuble fluo, d’une bombe de peinture et de gouttes pour les yeux3, n’allait pas tarder à être embarqué par une DGSI l’arme au poing : un cas, symbolique, parmi tant d’autres interpellations « préventives ». Nous rencontrons Raphaël Kempf, avocat au barreau de Paris, entre deux comparutions immédiates au tribunal correction-nel : comment le droit pénal est-il instrumentalisé par le pouvoir politique ?

07 janvier 2019

https://www.revue-ballast.fr/

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Criminalisation 1 (Ballast)

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30 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

démocratie (ballast)

democratie-des-grecs.

Jean-Paul Jouary : « De tout temps, les démocrates ont refusé le suffrage universel »

Prenons une séquence télévisuelle : un plateau de BFM TV en date du 15 février 2016.

Un invité avance que nous ne sommes pas en démocratie ; l’animateur rétorque aussitôt : « Je n’ai pas l’impression de vivre dans une dictature, tout de même. » Cette réponse est des plus communes. Pourquoi pense-t-on ce cadre si étroitement ?

Jean-Paul Jouary: C’est un procédé démagogique insupportable, effectivement courant. Un peu comme si on avait dit à Mandela qu’il ne devait pas se plaindre de 28 années de bagne, parce qu’il aurait pu être pendu.

On le dit aussi à propos de l’Europe : quiconque critique son libéralisme se voit accusé d’être anti-européen, donc nationaliste, donc proche de l’extrême droite. Pour en venir à l’argument que vous évoquez, nous ne sommes effectivement pas sous une dictature, mais comment dire que nous vivons dans une « démocratie » au sens propre ?

Comment dire que le peuple des citoyens se gouverne lorsqu’on peut avoir une majorité absolue de députés avec une minorité de voix, qu’on peut adopter une loi sans même en débattre ni la voter au Parlement avec le 49–3, qu’on peut entendre le président annoncer des décisions qui surprennent son propre gouvernement, qu’il peut dissoudre le Parlement, et même signer des traités qui ont été rejetés par référendum comme pour le Traité de Lisbonne ?

Cette caricature de démocratie décrédibilise tant la démocratie que l’abstention progresse au même rythme que les votes d’extrême droite. C’est une sorte de « monarchie élective », un « coup d’État permanent » comme la qualifiait François Mitterrand avant de s’en accommoder. La preuve ? Six mois après une élection, les mesures essentielles du président et de sa « majorité » sont toutes largement impopulaires. Puis-je vous proposer un petit jeu ?

Faites !

Imaginons que, dans leur campagne électorale, chaque président ait fait campagne avec les mesures qu’il a effectivement prises après son élection. Par exemple, Emmanuel Macron faisant campagne en disant aux citoyens qu’il leur promet de supprimer l’impôt sur la fortune et les taxations sur les transactions infra journalières.

Tout en réduisant les APL, en réduisant les retraites, en les désindexant par rapport à l’inflation, en démantelant le droit du travail, en s’attaquant au statut de la fonction publique, en supprimant des postes d’enseignants, en réduisant drastiquement le nombre des cadres sportifs, en adop-tant une loi qui permet aux préfets d’enfermer les futurs manifestants sans intervention d’un juge, en réduisant les finances locales donc les services de proximité, en s’en prenant aux droits des chômeurs, etc. Aurait-il dépassé les 5 % ?

Poser la question, c’est y répondre. Ne pas voir la crise que traverse notre démocratie, c’est s’engager dans une voie extrêmement dangereuse. Il devient urgent de réinventer conjointement la justice sociale et les institutions démocratiques. Aux États-Unis, au Brésil, en Italie, en Allema-gne, et dans la plupart des autres pays, sous des formes différentes, cette crise se manifeste, et les responsables politiques, et trop souvent aussi médiatiques, sous-estiment le danger de leur obstination à tout changer pour que rien ne change.

Le mouvement des gilets jaunes a fait surgir une critique que le pouvoir croyait sans doute oubliée : celle de la démocratie représentative !

On voit bien que cette démocratie « représentative » ne fonctionne plus du tout. Si, aussitôt élus, les « représentants » peuvent diriger en contradiction avec les aspirations d’une sensible majorité des citoyens, c’est qu’ils ne les « représentent » pas. D’ailleurs, que signifie « représenter » ?

Re-présenter, c’est recréer une présence lorsqu’elle est impossible. Ainsi, un représentant de commerce ou un ambassadeur re-présentent leur entreprise ou leur pays. Qu’ils prennent la moindre initiative contre ce qu’ils sont censés représenter, et on leur fait payer cette prétention au pouvoir en les chassant de leur fonction.

On ne re-présente au sens de « décider à la place de » que dans deux cas : lorsqu’un enfant est trop jeune, alors les parents le représentent et décident à sa place, et lorsqu’une personne est malade mentale, alors des tuteurs font de même.

Dans ce que l’on appelle la « démocratie représentative », si les élus prétendent « représenter » le peuple sans lui obéir par voie référendaire mais en prétendant décider à sa place pendant une période donnée, est-ce parce qu’on considère le peuple comme infantile ou comme malade mental ? En ce moment, je pense qu’il y a un peu des deux. Rousseau disait qu’on « ne représente pas le peuple »…

Ceux qui s’accaparent pouvoir et richesse en ont tellement conscience qu’ils se vantent chaque jour de posséder la sublime vertu d’oser prendre des mesures impopulaires et de rester « droits dans leurs bottes » face aux manifestations, grèves, sondages. Il n’y a pas plus cynique aveu qu’aujourd’hui on gouverne le peuple sans le représenter, c’est-à-dire qu’on le dirige comme un troupeau. Le pouvoir, disait encore Rousseau, est devenu un « bien de famille ».

« L’idée des représentants est moderne », affirmait justement Rousseau dans Du contrat social. Le peuple, écrivez-vous dans votre dernier livre, La Parole du mille-pattes, s’est ainsi vu dépossédé de son pouvoir : la démocratie représentative a démocratiquement permis « de supprimer la démocratie au sens propre ». Pourquoi le grand nombre a‑t-il accepté si facilement ce tour de passe-passe ?

Ce processus a été historiquement long et complexe. Tous les peuples, je dis bien tous, ont vécu pendant des dizaines de millénaires en prenant les décisions collectivement, avec tous les hommes et toutes les femmes du groupe.

En Côte d’Ivoire, au Kenya, en Ouganda, au Ghana, au Rwanda, au Sénégal, chez les Berbères, mais aussi en Asie ou chez les autochtones des Amériques, on trouve des traditions ancestrales de partage, de recherche des intérêts communs, de refus de la vengeance, de modes de réconciliation, de débat public et de décisions collectives.

Dans La Société contre l’État, Pierre Clastres parlait d’un « effort permanent pour empêcher les chefs d’être des chefs ». J’en donne une idée dans ce livre, et propose une représentation de ce qui peu à peu a changé. Il se trouve que, dans des conditions glaciaires, en Europe notamment, les premiers stocks de nourriture ont permis des dépendances et des inégalités de statuts, sans doute d’ailleurs associées aux grandes œuvres rupestres du paléolithique supérieur, si j’en crois les travaux d’Emmanuel Guy par exemple.

Comme lui, je m’appuie sur les travaux de Brian Hayden sur la Naissance de l’inégalité. L’émergence de l’agriculture et de la propriété de la terre a permis à son tour la structuration d’États et de classes sociales, de l’esclavage et d’empires, si bien qu’Athènes n’a été que la redécouverte, à l’intérieur de dominations sociales brutales (esclavage massif, domination des femmes, colonisations) de formes nouvelles d’expression de la minorité citoyenne.

Encore qu’on y refuse d’élire des « représentants » au suffrage universel, mais qu’on tire au sort pour un an l’essentiel des assemblées, pour éviter que, se prétendant choisis pour des qualités personnelles de décision, on se mette à diriger la Cité sans approbation explicite du peuple. Comme l’a bien vu Rousseau, les peuples ne se sont donnés des gouvernants que pour empêcher de se voir imposer des dirigeants. De tout temps, les démocrates ont refusé d’élire des individus au suffrage universel, celui-ci étant utilisé exclusivement pour approuver des décisions

À lire Alain Badiou — qui, comme vous, revendique le terme de « communisme » —, la démocratie est pourtant un verrou à faire sauter pour aboutir à l’émancipation. Il faudrait même « prendre le risque de n’être pas un démocrate », dit-il, puisque la démocratie est la vache sacrée de l’ordre en place, puisque tout le monde, grands capitalistes et dictateurs compris, ne jure que par elle…

Je pense qu’Alain Badiou est présenté partout comme le « vrai » marxiste parce qu’il perpétue une version du communisme qui n’a rien à voir avec la définition qu’en donne Marx.

Un processus infini de libération humaine qui associe des gens très différents, sans « identité communiste » (l’expression n’ayant strictement aucun sens). Un « mouvement réel qui abolit l’état actuel », selon les mots de Marx, s’opposant à tout ce qui exploite et opprime. C’est une autre définition de la démocratie au sens propre.

Libre à Badiou de prendre ce risque de refuser la démocratie, qu’il confond d’ailleurs avec la démocratie libérale. Être révolutionnaire aujourd’hui, c’est clairement articuler les luttes sociales avec la réinvention de la démocratie.

Mais nul n’est obligé d’être révolutionnaire. Je ne revendique pas plus l’étiquette « communiste » que les premiers chrétiens qui luttaient contre l’esclavage, les femmes qui agissent pour l’égalité, les gens qui, même sous des formes un peu désordonnées, combattent la pauvreté et la marginalisation, et tout citoyen qui agit pour plus de bien commun et moins d’exploitation cynique des quelques puissances financières qui dévorent tout.

Le processus de libération humaine est plus compliqué et riche qu’on ne le croit. Les États, les partis et certains théoriciens qui se disaient « communistes » en ont propagé souvent une caricature dérisoire ou grimaçante… (Résumé voir lien)

Nous ne sommes pas en démocratie. Nous ne sommes pas non plus, en France, en dictature. Et c’est précisément parce que la vie politique a été réduite à cette opposition que nous sommes impuissants. Rousseau aimait à dire qu’aussitôt l’élection passée et les membres du parlement élus, le peuple redevient esclave. Être représenté, ajoutait-il, est une idée récente dans l’histoire des humains. Les gilets jaunes ont remis sur le devant de la scène cette critique historique de la confiscation démocratique au nom de la « démocratie représentative ». Nous en discutons avec le philosophe Jean-Paul Jouary, auteur, depuis les années 1970, de près de 30 ouvrages et ancien rédacteur en chef de l’hebdomadaire Révolution. Comment le peuple peut-il « se gouverner » et non plus être dirigé ?

https://www.revue-ballast.fr/

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29 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

menez hom (chiffon rouge)

hiroshima
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COLLECTIF  29 (Cian29)
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Pour l’Interdiction des Armes Nucléaires
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En 1945, les bombardements d’HIROSHIMA et NAGASAKI ont fait la preuve de la barbarie de l’usage des bombes atomiques.
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Ce MARDI 6 AOÛT, SOUVENONS NOUS et REDISONS: STOP AU PÉRIL CRIMINEL !
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Aujourd’hui, soutenons les acteurs du progrès humain qui veulent que les richesses disponibles soient consacrées au bonheur de toutes et tous. Il y a mieux à faire que de financer le gâchis des militarisations de nos territoires et d’en faire des cibles oh combien dangereuses
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Ni en Presqu’île de Crozon
Ni en rade de Brest
Ni ailleurs…
PLUS UNE SEULE BOMBE NUCLÉAIRE
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La France doit signer le traité d’interdiction des armes nucléaires voté le 7 juillet 2017 à l’ONU.
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CLAMONS CE MESSAGE
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MARDI 6 AOUT
à partir de 10h au MENEZ-HOM
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Au programme :
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10h : RDV à la stèle de la résistance
face à la chapelle de Sainte-Marie du Menez-hom
Départ de la montée pour la paix
11h : Rassemblement et prise de paroles au sommet
12h30 : Pique-nique partagé, animations…
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Le cian29 initié par le mouvement de la paix et l’université européenne de la paix regroupe une quinzaine d’associations et organisations syndicales et politiques du département.
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29 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

europe (la brèche numérique)

-europe

Les marxistes révolutionnaires et l’Europe, éléments d’histoire

La question de l’Europe est indissociable de l’histoire de la formation du mouvement ouvrier. Si la construction européenne est récente, la discussion sur la question de l’Europe a commencé dès le milieu du 19e siècle, simultanément à l’émergence du mouvement ouvrier.

Dès 1848, Marx pense le combat démocratique et socialiste comme un combat européen.

Il travaille sur la dialectique des luttes des classes entre la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre. C’est cette analyse du cadre européen qui débouche sur la nécessité de combiner les « unifications nationales » des Etats nations : l’unité de l’Allemagne, de l’Italie, le soutien aux indépendances de la Pologne et de l’Irlande et, sur la base de la Révolution française, l’approfondissement des luttes de classes en France.

L’Europe, appuyée sur la formation ou la consolidation des Etats nations, est considérée comme un cadre stratégique pour le développement des luttes de classes de l’époque.

Marx pensera son projet communiste à l’échelle européenne, notamment en reprenant une citation qui allait parcourir nombre de proclamations internationalistes européennes : « Un spectre hante l’Europe, le communisme ».

Les premières discussions sur les formes politiques de l’unification de l’Europe ont lieu dans le mouvement ouvrier après le déclenchement de la Première Guerre mondiale. Lénine est le premier à s’emparer de la question en avançant le mot d’ordre d’« Etats-unis républicains d’Europe ». Tourné contre les monarchies allemande, autrichienne et russe, lié au renversement révolutionnaire des trois monarchies les plus réactionnaires d’Europe, la russe en tête, cela dans la perspective de révolutions politiques démocratiques.

Il formule ainsi, dès le début de la guerre, les tâches politiques de la social-démocratie révolutionnaire : « Propagande en faveur d’une république allemande, d’une république polonaise, d’une république russe et d’autres encore, et de la transformation de tous les Etats européens en Etats-unis républicains d’Europe ; tel doit être l’un des mots d’ordre les plus immédiats » [1].

Débat Lénine-Trotsky

Pourtant, en 1915, tout en poursuivant sa réflexion sur le terrain européen Lénine va retirer ce mot d’ordre en argumentant ainsi : « Mais si le mot d’ordre des Etats-unis républicains d’Europe formulé en connexion avec le renversement révolutionnaire des trois monarchies les plus réactionnaires d’Europe, la monarchie russe en tête, est absolument invulnérable comme mot d’ordre politique, du point de vue des conditions économiques, les Etats unis d’Europe en régime capitaliste sont ou bien impossibles (la concurrence) ou réactionnaires ». Lénine ajoute qu’une « Europe capitaliste peut servir à étouffer le socialisme » [2].

Trotsky reste quant à lui sur la ligne des « Etats-unis républicains d’Europe ».

Pierre Broué, dans son Trotsky, évoque le débat qui a opposé les deux révolutionnaires, en indiquant que pour Lénine le mot d’ordre de Trotsky est « opportuniste et générateur d’illusions ».

Il est difficile de démêler les ressorts de la position de Lénine sur cette question : l’attitude des dirigeants du mouvement ouvrier, en particulier en Allemagne, face à la guerre et les conséquen-ces de cette défaite historique le conduisent-il à se concentrer sur le renversement du tsarisme en relativisant les perspectives européennes ? Ce débat n’est-il pas un des effets de la violence des luttes fractionnelles dans la social-démocratie russe (Lénine considérait Trotsky comme un « centriste » entre les mencheviks et les bolcheviks) ?

Mais au-delà des problèmes de formulation sur la perspective européenne, Lénine comme Trotsky, avec leurs positions respectives, vont rejoindre le camp de ceux qui dans le mouvement social-démocrate refuseront l’union sacrée avec leur propre bourgeoisie.

Ils insisteront l’un et l’autre, après la conquête du pouvoir par les révolutionnaires russes, pour penser la révolution dans sa dimension européenne, notamment dans les liens entre la jeune révolution russe et la montée de la révolution dans les années 1920, particulièrement en Allemagne.

Les Etats-unis d’Europe

En mai 1917, en pleine révolution russe, Trotsky, reprend ce mot d’ordre en le reformulant comme « Etats-unis d’Europe », comme un des objectifs du programme de la paix du Parti Bolchevique.

C’est un mot d’ordre contre la guerre impérialiste, contre la concurrence inter-impérialiste, pour la démocratie 

« Les Etats-unis d’Europe sans monarchie, sans armée permanente, et sans diplomatie secrète, voilà la clause la plus importante du programme de paix prolétarien » [3]. « Une union économi-que européenne réalisée par le haut n’est que pure utopie, il ne pourrait s’agir que de demi mesures et compromis partiels… Une union source de développement et de culture ne peut être réalisée que par le prolétariat combattant le protectionnisme impérialiste et son instrument le militarisme ». Trotsky répond ici, sans le citer, aux réserves émises par Lénine.

Autre point méthodologique intéressant, il développe ce qu’il convient d’opposer à une réalisation réactionnaire de l’Europe

« Si le militarisme allemand réussissait à unir, par la violence, la moitié de l’Europe, quel serait le slogan du prolétariat européen ? L’éclatement de l’union européenne ligotée et le retour des peuples à l’isolement national ? Le rétablissement de douanes « autonomes », de monnaies « nationales », d’un code social « national » ? Evidemment, non.

Le programme révolutionnaire comporte la destruction de la forme antidémocratique d’une Union réalisée par la violence. En d’autres termes, notre slogan « Sans armée permanente et sans monarchie » est le slogan unificateur et directeur de la révolution européenne. »

Pas de retour au cadre national contre le cadre européen, mais lutte sur le terrain européen, en formulant des éléments de stratégie d’extension de la révolution russe, mais en prenant également en compte l’hypothèse d’une victoire de l’impérialisme allemand.

Pourquoi l’Europe ?

Trotsky précise aussi « face à ceux qui demandent, dogmatiquement, « Pourquoi l’unification de l’Europe et non du monde tout entier ? » L’Europe n’est pas seulement une appellation géogra-phique, mais une collectivité économique et de culture historique. La révolution européenne n’a pas à attendre la révolution en Asie et en Afrique, pas même en Amérique et en Australie ». Si nous passons du cadre national au cadre mondial par l’Europe, c’est en fonction de l’existence d’un espace historique et politique.

Il pousse le raisonnement, sur un plan intra-européen, en insistant sur le développement inégal du capitalisme en Europe même et des luttes de classes : « Que chaque nation ne doive pas « attendre » les autres dans sa lutte, est une pensée élémentaire qu’il est bon et indispensable de répéter, afin que l’idée d’un Internationalisme parallèle ne se convertisse pas en celui d’un Internationalisme attentiste.

N’attendant pas les autres, nous poursuivons notre lutte avec la ferme conviction que notre initiative donnera l’impulsion voulue à la lutte des autres pays. »

Il reprendra plus tard, dans ses « Thèses sur la révolution permanente », le fait que « La révolution commence sur le terrain national, se développe sur l’arène internationale et s’achève sur le plan mondial ». Et, plus loin : « Si ceci ne se produisait pas, il serait désespérant de penser, comme en témoignent les expériences historiques et les conceptions théoriques, que, par exemple, la Russie révolutionnaire pourrait se trouver devant une Europe conservatrice, ou que l’Allemagne socialiste pourrait demeurer isolée dans un monde capitaliste…» Malheureusement, c’est ce qui se passera.

Trotsky reprendra cette bataille en 1923 contre les conséquences de la guerre, celles du traité de Versailles qui allait démembrer l’Allemagne et favoriser les conditions de la poussée nazie.

Les Etats-unis d’Europe sont la solution pour un développement économique et social coordon-né, à l’opposé de l’Europe déchirée, délabrée, se préparant à de nouvelles guerres. Il lie cette bataille à celle du gouvernement ouvrier et paysan, ou gouvernement ouvrier, la forme transitoire vers le socialisme que prend la lutte des travailleurs pour le pouvoir.

Pour répondre à la nouvelle situation mondiale et peut-être aux objections de Lénine sur « le caractère réactionnaire d’une Europe impérialiste », Trotsky va relier, dans ses textes de 1923 [4] ou dans sa brochure de 1926 Europe et Amérique, la question de l’Europe à la défense d’un programme de transition au socialisme. Cette façon de donner un contenu social et démo-cratique à la perspective européenne se traduira dans les formulations d’« Etats-unis socialistes d’Europe ».

Lundi 8 Août 2016 SABADO François

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29 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

nazisme (psl)

leon t

Trotsky : Qu’est-ce que le nazisme ?

Les esprits naïfs pensent que le titre de roi tient dans la personne même du roi, dans son manteau d’hermine et sa couronne, dans sa chair et son sang.

En fait, le titre de roi naît des rapports entre les hommes. Le roi n’est roi que parce qu’au travers de sa personne se réfractent les intérêts et les préjugés de millions d’hommes. Quand ces rapports sont érodés par le torrent du développement, le roi n’est plus qu’un homme usé, à la lèvre inférieure pendante.

Le chef par la grâce du peuple se distingue du chef par la grâce de Dieu, en ce qu’il est obligé de se frayer lui-même un chemin ou, du moins, d’aider les circonstances à le lui ouvrir. Mais le chef est toujours un rapport entre les hommes, une offre individuelle en réponse à une demande collective.

Les discussions sur la personnalité d’Hitler sont d’autant plus animées qu’elles cherchent avec plus de zèle le secret de sa réussite en lui-même. Il est pourtant difficile de trouver une autre figure politique qui soit, dans la même mesure, le point convergent de forces historiques impersonnelles. N’importe quel petit bourgeois enragé ne pouvait devenir Hitler, mais une partie d’Hitler est contenue dans chaque petit bourgeois enragé.

La croissance rapide du capitalisme allemand avant la guerre ne signifia nullement la disparition pure et simple des classes intermédiaires ; en ruinant certaines couches de la petite bourgeoisie, il en créait de nouvelles : les artisans et les boutiquiers autour des usines, les techniciens et les administrateurs à l’intérieur des usines.

Mais en se maintenant et même en se développant – elles représentent un peu moins de la moitié du peuple allemand – les classes intermédiaires se privaient de leur dernière parcelle d’indépendance, vivaient à la périphérie de la grande industrie et du système bancaire et se nourrissaient des miettes qui tombaient de la table des trusts monopolistes et des cartels, et des aumônes idéologiques de leurs théoriciens et politiciens traditionnels.

La défaite de 1918 a dressé un mur sur le chemin de l’impérialisme allemand.

La dynamique extérieure s’est transformée en dynamique intérieure. La guerre se changea en révolution. La social-démocratie, qui aida les Hohenzollern à mener la guerre jusqu’à son issue tragique, ne permit pas au prolétariat de mener la révolution jusqu’à son terme. La démocratie de Weimar a passé quatorze ans à essayer de se faire pardonner sa propre existence. Le Parti Communiste a appelé les ouvriers à une nouvelle révolution, mais s’est avéré incapable de la diriger.

Le prolétariat allemand est passé par les hauts et les bas de la guerre, de la révolution, du parlementarisme et du pseudo-bolchevisme. Alors que les vieux partis de la bourgeoisie s’épuisaient complètement, la force dynamique de la classe ouvrière était minée.

Le chaos de l’après-guerre frappait les artisans, les marchands et les employés aussi durement que les ouvriers.

La crise de l’agriculture ruinait les paysans. La décadence des couches moyennes ne pouvait pas signifier leur prolétarisation, car le prolétariat sécrétait lui-même une armée gigantesque de chômeurs chroniques. La paupérisation de la petite bourgeoisie, à peine dissimulée sous les cravates et les bas de soie synthétiques, sapait toutes les croyances officielles et surtout la doctrine du parlementaire démocratique.

La multiplicité des partis, la fièvre froide des élections, les changements constants de gouvernements exacerbaient la crise sociale par un kaléidoscope de combinaisons politiques stériles.

Dans l’atmosphère chauffée à blanc par la guerre, la défaite, les réparations, l’inflation, l’occupation de la Ruhr, la crise, le besoin et la rancune, la petite bourgeoisie se rebella contre tous les vieux partis qui l’avaient trompée. Ces vexations, vivement ressenties par les petits possédants qui ne pouvaient échapper à la faillite, par leurs fils qui sortaient de l’université et ne trouvaient ni emploi, ni client, et par leurs filles qui restaient sans dot et sans fiancé, réclamaient l’ordre et une main de fer.

Le drapeau du national-socialisme fut brandi par des hommes issus des cadres moyens et subalternes de l’ancienne armée.

Couverts de décorations, les officiers et les sous-officiers ne pouvaient admettre que leur héroïsme et leurs souffrances aient été perdus pour la patrie, et surtout qu’ils ne leur donnent aucun droit particulier à la reconnaissance du pays.

D’où leur haine pour la révolution et pour le prolétariat. Ils ne voulaient pas prendre leur parti du fait que les banquiers, les industriels, les ministres les reléguaient à des postes insignifiants de comptables, d’ingénieurs, d’employés des postes et d’instituteurs. D’où leur  « socialisme » .

Pendant les batailles de l’Yser et de Verdun, ils ont appris à risquer leur vie et celle des autres, et à parler la langue du commandement qui en impose tant aux petits bourgeois de l’arrière. C’est ainsi que ces hommes sont devenus des chefs.

Au début de sa carrière politique, Hitler ne se distinguait, peut-être, que par un tempérament plus énergique, une voix plus forte, une étroitesse d’esprit plus sûre d’elle-même. Il n’apportait au mouvement aucun programme tout prêt, si ce n’est la soif de vengeance du soldat humilié.

Hitler commença par des injures et des récriminations contre les conditions de Versailles, la vie chère, le manque de respect pour le sous-officier méritant, les intrigues des banquiers et des journalistes de la foi de Moïse.

On trouvait dans le pays suffisamment de gens qui se ruinaient, qui se noyaient, qui étaient couverts de cicatrices et d’ecchymoses encore toutes fraîches. Chacun d’eux voulait frapper du poing sur la table. Hitler le faisait mieux que les autres.

Il est vrai qu’il ne savait pas comment remédier à tous ces malheurs. Mais ses accusations résonnaient tantôt comme un ordre, tantôt comme une prière adressée à un destin inflexible. Les classes condamnées, semblables à des malades incurables, ne se lassent pas de moduler leurs plaintes, ni d’écouter des consolations.

Tous les discours d’Hitler étaient accordés sur ce diapason. Une sentimentalité informe, une absence totale de rigueur dans le raisonnement, une ignorance doublée d’une érudition désordonnée : tous ces moins se transformaient en plus.

Cela lui donnait la possibilité de rassembler toutes les formes de mécontentement dans la besace de mendiant du national-socialisme, et de mener la masse là où elle le poussait. De ces premières improvisations, l’agitateur ne conservait dans sa mémoire que ce qui rencontrait l’approbation. Ses idées politiques étaient le fruit d’une acoustique oratoire. C’est ainsi qu’il choisissait ses mots d’ordre. C’est ainsi que son programme s’étoffait. C’est ainsi que d’un matériau brut se formait un  « chef » .

Les bûchers, sur lesquels brûle la littérature impie du marxisme, éclairent vivement la nature de classe du national-socialisme. Tant que les nazis agissaient en tant que parti et non en tant que pouvoir d’Etat, l’accès de la classe ouvrière leur était presque entièrement fermé. D’autre part, la grande bourgeoisie, même celle qui soutenait financièrement les nazis, ne les considérait pas comme son parti.

La  « renaissance » nationale s’appuyait entièrement sur les classes moyennes – la partie la plus arriérée de la nation, fardeau pesant de l’histoire. L’habileté politique consistait à souder l’unité de la petite bourgeoisie au moyen de la haine pour le prolétariat. Que faut-il faire pour que ce soit encore mieux ? Avant tout écraser ceux qui sont en bas. La petite bourgeoisie, impuissante face au grand capital, espère désormais reconquérir sa dignité sociale en écrasant les ouvriers.

Les nazis baptisent leur coup d’Etat du nom usurpé de révolution. En fait, en Allemagne comme en Italie, le fascisme laisse le système social inchangé. Le coup d’Etat d’Hitler, en tant que tel, n’a même pas droit au titre de contre-révolution.

Mais on ne peut pas le considérer isolément : il est l’aboutissement d’un cycle de secousses qui ont commencé en Allemagne en 1918. La révolution de novembre, qui donnait le pouvoir aux conseils d’ouvriers et de soldats, était fondamentalement prolétarienne. Mais le parti qui était à la tête du prolétariat, rendit le pouvoir à la bourgeoisie.

En ce sens, la social-démocratie a ouvert une ère de contre-révolution, avant que la révolution n’ait eu le temps d’achever son œuvre. Toutefois, tant que la bourgeoisie dépendait de la social-démocratie, et par conséquent des ouvriers, le régime conservait des éléments de compromis.

Mais la situation intérieure et internationale du capitalisme allemand ne laissait plus de place aux concessions. Si la social-démocratie sauva la bourgeoisie de la révolution prolétarienne, le tour est venu pour le fascisme de libérer la bourgeoisie de la social-démocratie. Le coup d’Etat d’Hitler n’est que le maillon final dans la chaîne des poussées contre-révolutionnaires.

Le petit bourgeois est hostile à l’idée de développement, car le développement se fait invariablement contre lui : le progrès ne lui a rien apporté, si ce n’est des dettes insolvables. Le national-socialisme rejette le marxisme. Les nazis maudissent le matérialisme, car les victoires de la technique sur la nature ont entraîné la victoire du grand capital sur le petit.

Les chefs du mouvement liquident  « l’intellectualisme » non pas tant parce que eux-mêmes possèdent des intelligences de deuxième ou de troisième ordre, mais surtout parce que leur rôle historique ne saurait admettre qu’une pensée soit menée jusqu’à son terme.

Le petit bourgeois a besoin d’une instance supérieure, placée au-dessus de la matière et de l’histoire, et protégée de la concurrence, de l’inflation, de la crise et de la vente aux enchères. Au développement, à la pensée économique, au rationalisme, s’opposent l’idéalisme nationaliste, en tant que source du principe héroïque. La nation d’Hitler est l’ombre mythique de la petite bourgeoisie elle-même, son rêve pathétique d’un royaume millénaire sur terre.

Pour fonder la religion du sang véritablement allemand, Hitler dut emprunter de seconde main les idées du racisme à un Français, diplomate et écrivain dilettante, le comte Gobineau. Hitler trouva une méthodologie politique toute prête chez les Italiens.

Mussolini a largement utilisé la théorie de Marx de la lutte des classes. Le marxisme lui-même est le fruit de la combinaison de la philosophie allemande, de l’histoire française et de l’économie anglaise. Si l’on examine rétrospectivement la généalogie des idées, même les plus réactionnaires et les plus stupides, on ne trouve pas trace du racisme.

L’indigence infinie de la philosophie nationale-socialiste n’a pas empêché, évidemment, la science universitaire d’entrer toutes voiles déployées dans le chenal d’Hitler, une fois que sa victoire se fut suffisamment précisée.

Les années du régime de Weimar furent pour la majorité de la racaille professorale, un temps de trouble et d’inquiétude. Les historiens, les économistes, les juristes et les philosophes se perdaient en conjectures pour savoir lequel des critères de vérité qui s’affrontaient, était le bon, c’est-à-dire quel camp resterait finalement maître de la situation.

La dictature fasciste dissipe les doutes des Faust et les hésitations des Hamlet de l’Université. Sortant des ténèbres de la relativité parlementaire, la science entre à nouveau dans le royaume des absolus. Einstein fut obligé d’aller chercher refuge hors des frontières de l’Allemagne.

Une fois le programme des illusions petites bourgeoises réduit à une pure et simple mascarade bureaucratique, le national-socialisme s’élève au-dessus de la nation, comme la forme la plus pure de l’impérialisme.

L’espoir que le gouvernement de Hitler tombera, si ce n’est aujourd’hui, demain, victime de son inconsistance interne, est tout à fait vain. Un programme était nécessaire aux nazis pour arriver au pouvoir; mais le pouvoir ne sert absolument pas à Hitler à remplir son programme.

C’est le capital monopoliste qui lui fixe ses tâches. La concentration forcée de toutes les forces et moyens du peuple dans l’intérêt de l’impérialisme, qui est la véritable mission historique de la dictature fasciste, implique la préparation de la guerre ; ce but, à son tour, ne tolère aucune résistance intérieure et conduit à une concentration mécanique ultérieure du pouvoir.

Il est impossible de réformer le fascisme ou de lui donner son congé. On ne peut que le renverser. L’orbite politique du régime des nazis bute contre l’alternative : la guerre ou la révolution ? (Résumé voir lien)

En 1933, Léon Trotsky écrivit un texte sur le nazisme qui venait d’arriver au pouvoir en Allemagne. Dans cet article, il explique comment les fascistes y sont parvenus. Cela n’était pas dû à la personne d’Hitler, mais aux relations de classe sous-jacentes et, plus spécifiquement, à la radicalisation de la classe moyenne dans une période de crise.

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28 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

gauche arabe (orient-21 lmd)

le caire egypte

The Voice of the Workers Will Rise (La voix des travailleurs monte) Le Caire, 2011.

Après la défaite, la gauche arabe à l’offensive

Juin 1967, une guerre de six jours qui n’en finit pas La défaite des armées arabes en juin 1967 ne débouche pas immédiatement sur l’ascension des mouvements islamistes. Durant une courte période, c’est la gauche qui occupe le vide. En novembre naît la République Populaire et Démocratique du Yémen (Yémen du Sud), avec à sa tête un Front de Libération Nationale qui a combattu les Britanniques depuis 1963. En juin 1969, c’est la tendance marxiste du FLN qui prend la tête de la jeune République.

Si les armées arabes sont à genoux, le fond de l’air vire au rouge.

1967 est « une étrange défaite »1. D’un côté, une faillite des États arabes face à Israël qui réveille les spectres de la Nakba (« Catastrophe ») de 1948 : des Palestiniens prennent le chemin de l’exil. De l’autre, une radicalisation à gauche tous azimuts. Un nouveau cycle de contestation s’ouvre dans un monde arabe qui n’est pas insensible au mouvement de libération nationale vietnamien. Aden peut être un nouveau Cuba2.

La Chine apparaît moins sclérosée que l’URSS 

La Révolution Culturelle de 1966 est celle des jeunes Gardes Rouges. Dans le monde arabe, la radicalisation à gauche issue de la défaite de 1967 est également une affaire de générations nouvelles, tournées vers le vieux continent. Ainsi les évènements du mai 1968 français seront scrutés avec attention par de jeunes étudiants tunisiens, libanais ou palestiniens en exil qui prendront langue, un peu plus tard, avec les maoïstes de la Gauche Prolétarienne (GP).

Centralité de la question palestinienne

Cette radicalisation à gauche était en germe depuis le milieu des années 1960 3. En 1965, des militants baasistes syriens fondent le Parti Révolutionnaire Arabe des Travailleurs, autour de Yassine Hafez et Elias Morqos, deux intellectuels qui tentent de concilier nationalisme arabe et marxisme. Au sein même du Baas, de jeunes officiers réunis autour de Salah Jedid opèrent un coup d’État, le 23 février 1966. C’est désormais l’aile gauche du parti Baas qui est au pouvoir à Damas, au moins jusqu’à l’éviction de Salah Jedid par Hafez Al-Assad, son ministre de la défense, en 1970.

Au Liban, une « nouvelle gauche » éclot dès 1965.

Trois jeunes étudiants, Fawwaz Traboulsi, Waddah Charara et Ahmed Beydoun fondent Liban Socialiste (Lubnan Ishtiraki), qui cherche une alternative aux voies chinoises et soviétiques, la rupture entre Moscou et Pékin est consommée, tandis qu’un Courant léniniste (al-Tayar al-linini), future Union des communistes libanais (UCL), sort progressivement du Parti Communiste Libanais (PCL). Ses dirigeants, Nakhlé Moutran et Admoun Aoun, appellent à la démocratisation du PCL. En Tunisie, le Groupe d’études et d’action socialiste (GEAS) et la revue Perspectives critiquent Habib Bourguiba depuis 1963.

Avec la défaite de 1967, la dynamique de radicalisation à gauche s’emballe dans l’ensemble du monde arabe. C’est l’heure de la « nouvelle gauche » (al-Yassar al-jadid). L’expression ne doit pas complètement tromper : la comparaison avec les « nouvelles gauches » françaises, Jeunesses Communistes Révolutionnaires, Union des Jeunesses Communistes Marxistes-Léninistes, a ses limites. Les « nouvelles gauches » arabes ne sortent pas majoritairement de la matrice des Partis Communistes, mais bien de celle du nationalisme arabe. La question nationale et décoloniale prime : la Palestine est au centre.

C’est d’abord le Mouvement des Nationalistes Arabes (MNA) qui est touché de plein fouet par la défaite de juin 1967 

Ses membres, du Golfe au Liban, vont tout à la fois marxiser le nationalisme et nationaliser le marxisme. En son sein, les Palestiniens ont un rôle moteur. Inspiré des idées du professeur Constantin Zureik, professeur à l’université américaine de Beyrouth, le MNA est emmené depuis le début des années 1950 par un jeune Palestinien d’une trentaine d’années, étudiant en médecine au Liban : Georges Habache.

À ses côtés, Waddi Haddad, un Palestinien réfugié originaire de Safed, et Hani Al-Hindi, un Syrien qui avait combattu les milices sionistes en 1948 au sein des Phalanges du sacrifice arabe (Kata’eb al-Fida al-arabi). Le MNA a des sympathies nassériennes. Il a essaimé, tout au long des années 1950 et 1960, au Liban, en Syrie et au Yémen et participé à la lutte contre les Britanniques au Yémen du Sud de 1963 à 1967.

Mais la défaite arabe de juin 1967 amène les membres du MNA à une profonde révision stratégique. Les espoirs mis dans l’Égypte nassérienne sont douchés : c’est une seconde déception pour les membres du MNA, après l’éclatement en 1961 de la République arabe unie créée en 1958 par l’union de l’Égypte et de la Syrie. Au sein du mouvement national palestinien, Georges Habache affronte la concurrence du Fatah de Yasser Arafat, qui a pris les devants depuis 1965, en lançant une lutte armée contre Israël, partie du Sud-Liban et des frontières jordaniennes. Il faut donc se recentrer sur la Palestine et moins attendre des régimes arabes.

De Tunis à Aden

La défaite de 1967 a alors un effet paradoxal sur le MNA : il se dissout progressivement. Cependant ses différentes branches nationales donnent naissance à des formations politiques qui pèseront à l’avenir.

Georges Habache et Waddi Haddad fondent le Front Populaire de Libération de la Palestine (FPLP) en décembre 1967 : l’heure est à la « guerre populaire de libération » inspirée en partie du modèle maoïste. Le marxisme-léninisme devient une référence centrale : au Liban, les militants du Mouvement des Nationalistes Arabes, réunis autour de Mohsen Ibrahim, fondent l’Organisation des Socialistes Libanais (OSL) en 1969.

Un an plus tard, ils créent l’Organisation d’Action Communiste au Liban (OACL) ; symbole de la nouvelle gauche, elle agrège les anciens du MNA, les partisans de Liban Socialiste, des dissidents de l’Union des Communistes Libanais, sortis du PCL, des maoïstes et des trotskistes. C’est un modèle de nouvelle gauche difficilement imaginable en Europe occidentale.

L’OACL, aujourd’hui disparue, s’allie avec Kamal Joumblatt, le leader druze du Parti Socialiste Progressiste (PSP) et avec le Parti Communiste lors de la guerre civile ouverte en avril 1975 et fait partie des organisations fondatrices du Front de Résistance Nationale Libanais (Jammul), fondé à l’été 1982 pour résister à l’invasion israélienne.

Au cours de la guerre civile libanaise, l’OACL est proche du Fatah palestinien et du Front Démocratique pour la Libération de la Palestine (FDLP) de Nayaf Hawatmeh ; aussi l’OACL est-elle concurrencée par d’autres formations d’extrême gauche. Ainsi, des Libanais proches du FPLP de Habache fondent un Parti d’Action Socialiste Arabe, au milieu des années 1970.

Si la Palestine est centrale dans l’émergence de ces nouvelles gauches, il est une autre expérience qui fascine : celle du Yémen et d’Oman. Depuis 1969, le Front de Libération Nationale a fait du sud du Yémen un modèle socialiste, inspiré de ceux de la République démocratique allemande (RDA) et des républiques soviétiques.

La République populaire et démocratique du Yémen du Sud offre une base arrière aux organisations palestiniennes. À Oman, un Front de Libération du Dhofar affronte le sultan, allié aux Britanniques, depuis 1963. Soutenu par le Yémen du Sud, les guérilleros omanais se marxisent et adoptent le nom de Front Populaire de Libération du Golfe Arabique occupé 4 en 1968.

Les nouvelles gauches, enfin, essaiment au Maghreb.

Si en Algérie, le FLN tient bien les rênes du pouvoir, ayant éliminé depuis 1965 la tendance la plus gauchisante et « autogestionnaire » du Front autour de Ahmed Ben Bella, c’est au Maroc et en Tunisie que la contestation prend, notamment sur les campus étudiants.

Le mouvement marocain En avant (Ila-l-Amam) est fondé en 1970, tandis qu’à Tunis, Le Travail-leur Tunisien prend le relais du Groupe d’Etudes et d’Action Socialiste en 1969. Le Travailleur Tunisien entretient un rapport duel au nationalisme arabe et au marxisme. Certains de ses membres sont issus du parti Baas : les frères Chebbi, Ahmed et Issam, le premier devenant ministre du développement régional dans le premier gouvernement tunisien de transition après la chute de Zinedine El-Abidine Ben Ali en janvier 2011.

Le maoïsme influence également les jeunes Tunisiens contestataires de Habib Bourguiba. Le Travailleur Tunisien a sa politique palestinienne 5 : plusieurs de ses membres partent s’entraîner dans les rangs d’organisation palestiniennes au Liban. Il arabise également le marxisme : le français, langue usuelle de la revue Perspectives, est progressivement abandonné.

Ces nouvelles gauches apparues à la suite de la défaite arabe de juin 1967 n’ont pas forcément un modèle européen. Certes, « la question ouvrière » et paysanne pèse : au Liban, la fin des années 1960 et le début des années 1970 sont marquées par les des grèves de l’usine Ghandour à Beyrouth ou celles des travailleurs du tabac, tandis qu’en Égypte, les mesures d’austérité imposées par le gouvernement à la suite de la défaite de juin 1967 sont combattues par les chauffeurs de taxis ou les ouvriers du textile.

C’est toutefois bien la révolution palestinienne, avant-garde de la révolution arabe, qui est devenue centrale dans la naissance de ces nouvelles gauches, du Maroc au Yémen. Ces gauches radicales sont issues de la matrice nationaliste arabe, bien souvent, et non de celle des partis communistes. Ces derniers, liés à l’Union soviétique, ont été également fortement affectés par la défaite de juin 1967 et vivent aussi leurs radicalisations à gauche.

Le tournant stratégique des partis communistes

Si depuis le milieu des années 1960, des étudiants, mais aussi de jeunes officiers, regardent plus volontiers vers le Mouvement des Nationalistes Arabes et le Parti Baas que vers les partis communistes, c’est que ces derniers paient depuis longtemps le prix de leur alignement sur l’Union Soviétique. L’URSS a en effet accepté le plan de partage de la Palestine de novem-bre 1947, et reconnu Israël, la priorité de Joseph Staline à l’époque étant d’affaiblir les Britanniques au Proche-Orient.

L’occupation israélienne de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est, de la bande de Gaza, du Golan syrien et du Sinaï égyptien à partir de l’été 1967 change la donne pour les Partis Communistes. Ils prennent leurs distances avec la reconnaissance d’Israël et s’engagent auprès des mouve-ments de libération nationale palestiniens. C’est le PCL qui opère le plus rapidement et le plus clairement ce tournant stratégique. Son secrétaire général Nicolas Chaoui publie plusieurs articles dans la presse du parti, au mois d’août et septembre 1967, appelant à lutter plus fermement contre Israël.

Le deuxième congrès du PCL de juillet 1968 est un congrès de refondation 

Une nouvelle direction est élue, rajeunie. Opérant une autocritique radicale, le parti se fait plus sensible à la thématique de l’unité arabe et reconnaît le rôle central de la question palestinienne dans le « mouvement arabe de libération ».

Le troisième congrès de janvier 1972 appelle à l’unité, non plus des seuls partis communistes arabes, mais de toutes les forces « progressistes » : Organisation de libération de la Palestine (OLP), Union socialiste arabe dans laquelle se sont fondus les communistes égyptiens depuis 1965, Front National de Libération Yéménite, Baas irakien et syrien. Le PCL ne dénonce pas seulement Israël, mais aussi l’Arabie Saoudite et les régimes « réactionnaires ». Pourtant dans les alliances de classes à opérer, il reconnaît l’existence « d’éléments anticolonialistes au sein de la petite bourgeoisie » 6.

Les années post-1967 sont également celles du passage à la lutte armée contre Israël

Le Parti communiste libanais ne se rapproche pas seulement du Fatah et de l’OLP. Il fonde, à partir de 1970, les Forces des Partisans (Quwat al-Ansar), au Sud-Liban, avec le soutien des partis communistes syrien, jordanien et irakien. Le Parti Communiste Syrien (PCS) de Khaled Bagdash, quant à lui, s’est rapproché du parti Baas syrien depuis février 1966 et a intégré le gouvernement de Salah Jedid.

Son troisième congrès de juin 1969 reconnaît également le principe de la lutte armée contre Israël. Cependant, à partir de 1970 et de l’arrivée au pouvoir de Hafez Al-Assad, le PCS suivra à la lettre le Baas syrien y compris lorsque ce dernier affronte les troupes de l’OLP au Liban en juin 1976. Un Parti d’Action Communiste en Syrie (PACS), fondé la même année, conteste la politique du PCS et appelle à la chute du régime d’Assad.

En Irak, le puissant Parti Communiste est en crise.

La majorité du bureau politique appelle à un « gouvernement de défense nationale » à la suite de la défaite arabe de 1967, mais ne souhaite pas la chute du premier ministre Abdel Rahman Aref, pourtant très décrié. Une fraction radicale, le Courant des Cadres, se détache du PCI et lance un mouvement de guérilla contre le régime d’Aref en mai 1968, lequel est renversé deux mois plus tard par Saddam Hussein et Ahmad Hassan Al-Bakr. Le Baas s’engage dans une longue répression contre les communistes irakiens, qui disparaissent peu à peu du paysage politique.

Avant 1967, les communistes du monde arabe ont vu leur influence s’affaiblir pour deux raisons.

Un alignement sur la position soviétique concernant le partage de la Palestine mandataire d’abord : le Mouvement des nationalistes arabes et le Parti Baas les ont largement concurrencés sur ce terrain. Une sous-estimation de la question de l’unité arabe ensuite : en s’opposant à la République Arabe Unie, ils se sont également aliéné nombre de jeunes officiers et étudiants sensibles à un discours unitaire et voulant dépasser les États-nations issus des grands partages coloniaux et mandataires.

Après 1967, un tournant s’opère, qui profite surtout au Parti Communiste Libanais. En s’alliant aux Palestiniens et également à la nouvelle gauche de l’Organisation d’Action Communiste au Liban, il devient un acteur incontournable de la guerre civile libanaise à partir de 1975 et de la résistance à l’occupation israélienne du Sud-Liban, à partir de 1978.

Ce qui reste des radicalités post-1967

En 2017, les nouvelles gauches issues de la défaite de 1967 se sont essoufflées. L’OACL et le Travailleur Tunisien ont disparu. La République démocratique et populaire du Yémen s’est effondrée au début des années 1990. Le Parti d’Action Communiste syrien, partisan en 2011 d’une opposition modérée à Bachar Al-Assad et hostile à l’opposition armée, a vu néanmoins son principal dirigeant, Abdel Aziz Al-Kheir, « disparaître » sur la route de l’aéroport de Damas, en septembre 2012, enlevé par les forces de sécurité.

Il y a néanmoins quelques survivants.

Le Front Populaire pour la Libération de la Palestine a ses députés au Conseil législatif palestinien et peut encore rassembler plusieurs milliers de partisans lors de meetings tenus dans la bande de Gaza. Le Parti Communiste Libanais est loin d’avoir disparu : il maintient de petites bases populaires au Sud-Liban et dans la plaine de la Bekaa, a ses appuis syndicaux, et a obtenu de bons scores aux élections municipales de mai 2016. En Tunisie, les députés du Front Populaire et du Parti des Travailleurs sont aussi les héritiers du Travailleur Tunisien.

Au contraire du mai français, le « mai 68 » italien est souvent décrit comme « rampant », culminant dans la seconde moitié des années 1970. Les radicalités de gauche post-1967 dans le monde arabe sont aussi « rampantes » : pas de grand soir décolonial, de soudaines grandes grèves générales ni de révolutions arabes unanimes, mais une « étrange défaite » qui ouvre un cycle de révoltes civiles et armées qui dureront plus d’une dizaine d’années.

S’agissant de la contestation des régimes arabes, ou de l’opposition à Israël, la gauche a précédé l’islam politique dans le temps. Toutefois le cycle rouge s’éteint doucement : la révolution iranienne de 1979 et la montée, tout au long des années 1980, d’organisations islamistes – du Hezbollah au Hamas, en passant par le Mouvement de la tendance islamique tunisien — ont coupé l’herbe sous le pied des gauches radicales, le plus souvent en reprenant à l’époque une partie de leur programme anti-impérialiste7

Ce qui reste de cette période ?

Des organisations politiques qui, au Liban, en Palestine ou à Tunis, en entretiennent patiemment le patrimoine. Des mouvements sociaux qui parfois réveillent les revendications anciennes ; un héritage intellectuel également ; et enfin une politique de la mémoire, un peu mélancolique, entre documentaires, archivage patient des images et posters de la grande époque de l’OLP ou publication des mémoires d’anciens militants. En attendant mieux.

Nicolas Dot-Pouillard  29 août 2017

https://orientxxi.info/

Lire aussi:

Un courant politique affaibli. Hébétude de la gauche algérienne (Le Monde Diplomatique)

 

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24 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

abdelkrim (l’humanité)

Le Rif rebelle, une longue tradition de lutte pour la liberté

Théâtre de la première guerre de décolonisation du 20è siècle, le Rif a levé seul, dès 1921, sans le sultan, l’étendard de l’indépendance contre la domination coloniale franco-espagnole. Une histoire dont se réclament aujourd’hui les militants du Hirak.

Si la guerre du Rif est aujourd’hui un peu oubliée, elle a été, pour deux générations de Français, un moment marquant, au point d’avoir été qualifiée par le grand historien Charles-André Julien de « plus difficile guerre coloniale qu’ait faite la France » avant la décolonisation.

Le Maroc est alors sous la double domination de l’Espagne et de la France.

Au nord, dans la région du Rif, un patriote marocain issu d’une grande famille, Abd El Krim El Khattabi, entame dès 1921 la lutte contre la présence espagnole, étendue en avril 1925 à la partie française du pays.

On sait aujourd’hui que ce grand combattant fit au sultan Mohammed Ben Youssef des offres de coopération contre les étrangers. Devant la passivité – ou l’impuissance – du sultan, il releva seul l’étendard de l’indépendance.

Le maréchal Lyautey, résident général à Rabat, réplique.

Mais, considéré comme trop « mou » face à la révolte, il est vite remplacé par Pétain, partisan de la seule manière forte. Au plus fort de la guerre, Abd El Krim disposera de 75 000 hommes face au corps expéditionnaire franco-espagnol de 250 000 hommes, disposant d’une supériorité matérielle écrasante.

Il faut savoir que c’est au cours de cette guerre que furent pour la première fois utilisées les techniques proprement terroristes de bombardements aériens, avec épandages de gaz chimiques sur des populations civiles.

En France, une campagne d’une violence inouïe se met en place.

Plus que les intérêts français, c’est la « civilisation occidentale » qui est menacée. Krim, soutenu par ses coreligionnaires musulmans et par l’Internationale communiste, est présenté comme l’enfant monstrueux de deux fanatismes. Les hommes politiques de tous bords font des effets de manches. Les journaux rivalisent dans les descriptions des atrocités de ces « indigènes » retournés à l’état sauvage.

Les grévistes d’octobre 1925 ont marqué de leur empreinte l’histoire sociale et politique française

Face à cette escalade, comment va réagir le mouvement ouvrier et démocratique français ? Seule une minorité proteste. Dès septembre 1924, avant même l’extension du conflit au Maroc « français », Pierre Sémard, secrétaire général du PCF, et Jacques Doriot, des Jeunesses communistes, adressent à Abd El Krim un télégramme de soutien.

Évidemment, l’entrée en guerre de la France accentue cette protestation. Dès mai est constitué un comité d’action contre la guerre du Rif. En juillet, un jeune militant encore inconnu en prend la direction : Maurice Thorez.

Au-delà de ces forces, des intellectuels se mobilisent. Le 2 juillet 1925, l’Humanité publie un premier appel, à l’initiative d’Henri Barbusse, signé d’une centaine de noms, dont Louis Aragon, André Breton, Robert Desnos, Paul Éluard, etc.

Une grève générale est décrétée pour le 12 octobre : « L’heure de la démonstration proléta-rienne a sonné. Travailleurs de tout le pays, ouvriers, fonctionnaires, employés, paysans, debout contre la guerre. Opposez à l’impérialisme français la barrière résolue de votre front unique en action. Désertez en masse votre travail, manifestez avec le comité central d’action. À bas la guerre ! Vive la grève générale de 24 heures ! »

La bourgeoisie déploie la plus extrême violence contre le mouvement. La police procède à plusieurs centaines d’arrestations, beaucoup pour fait de grève, voire pour simple protestation verbale dans la rue.

Pourtant, la grève est un succès, même si seules les couches les plus combatives de la classe ouvrière se mobilisent. Ce qui compte, c’est évidemment la signification symbolique du mouvement. Dans un climat particulièrement défavorable, des organisations ont visé très haut : faire la démonstration que l’internationalisme pouvait passer – ou plutôt : commencer à passer – dans les actes. Les grévistes d’octobre 1925 étaient en tout état de cause strictement minoritaires. Mais ils ont marqué de leur empreinte l’histoire sociale et politique française.

Finalement, devant la disproportion des forces, Abd El Krim dut capituler.

Afin d’épargner à ses partisans et aux populations du Rif un massacre, il rendit les armes. Le 14 juillet suivant, sous l’Arc de triomphe, le général fasciste Primo de Rivera, entouré du président Doumergue, d’Aristide Briand et, pour faire bonne mesure, du sultan Moulay Youssef, célèbrent ensemble cette « victoire de la civilisation sur la barbarie ».

Mais que faire d’Abd El Krim, un prisonnier bien encombrant, trop célèbre pour être éliminé, danger potentiel par son charisme auprès des populations colonisées ? Les autorités choisirent de l’exiler sur l’île de La Réunion. Il y restera vingt années.

En 1947, le gouvernement accepta son transfert vers la métropole pour raisons médicales, mais il profita d’une escale à Port-Saïd pour s’évader. Même pour le Maroc cependant, Abd El Krim était devenu encombrant. Les nationalistes ne pouvaient guère évoquer la guerre du Rif sans égratigner le Palais, dont ils avaient par ailleurs besoin.

Qu’importe, Abd El Krim reprit alors son combat – cette fois par le verbe –, multiplia les déclarations accusatrices contre le colonialisme, certaines prémonitoires : « Des milliers de personnes mourront si la France n’accorde pas l’indépendance à l’Afrique du Nord » (le Monde, 20 septembre 1949).

Cette indépendance acquise, en tout cas pour le Maroc (mars 1956), il fut de nouveau contacté par les autorités. Mohammed Ben Youssef, devenu Mohammed V, en visite officielle en Égypte, le rencontra pour tenter de l’amadouer (janvier 1960). C’était mal le connaître. La situation, à ses yeux, manquait de clarté. « Je ne mettrai pas les pieds au Maroc, déclara-t-il, tant qu’il y restera un soldat français. » Il finira ses jours en exil, au Caire, en 1963.

Jeudi, 22 Juin, 2017 Inès Pierre
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Commentaire:
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Beau tour de passe passe, revendiquer pour le PCF (français) actuel, les exploits du PC SFIC, (internationaliste). Rappelons qu’en 1935, sous Staline, le PC devient PC « F », avec drapeau et Marseillaise et abandonne les colonies. Il interdisait pendant la guerre d’Algérie à ses militants d’aider le FNL, ne demandant que la Paix en Algérie. Une génération se formera contre en disant:  » Victoire au FNL » et « Victoire au FLN du Vietnam ».

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21 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

apollo 11 (internationalism)

houston

Apollo 11 et la conquête de l’espace:

une aventure sans lendemain

Le 20 juillet 1969, il y a tout juste quarante ans, un vaisseau spatial s’est posé sur la surface de la lune. Apollo 11 était le premier de six alunissages qui allaient se suivre jusqu’à la mission Apollo 17 en décembre 1972. Les trois dernières missions prévues furent annulées par manque de fonds, et Apollo 17 reste aujourd’hui le dernier vol habité en dehors de l’orbite terrestre basse.

Pour les millions de gens qui ont regardé l’alunissage à la télévision, ce fut indéniablement un moment de grande émotion. Qui ,en effet, pouvait ne pas être touché par les images de la Terre vue depuis la lune, de ce berceau commun de l’espèce humaine, si beau et en même temps si fragile, dans le vaste espace intersidéral ?

Qui ne pouvait admirer le courage des astronautes qui avaient réussi pareil exploit ? Pour la première fois, l’humanité avait mis pied sur un astre autre que la terre. Et d’autres planètes, d’autres systèmes solaires même, au-delà, apparaissaient du coup presque accessibles.

L’expédition Apollo avait transformé les paroles de John Kennedy en réalité. Sept ans auparavant, à la Rice University de Houston, il avait prononcé une allocution qui semblait ouvrir une nouvelle époque de confiance et d’expansion humaine – menée bien sûr par les Etats-Unis avec à leur tête un président jeune, confiant et dynamique: « Le regard du monde est aujourd’hui tourné vers l’espace, vers la lune, et vers les planètes au-delà, et nous avons juré de ne pas la laisser gouverner par un drapeau hostile et conquérant, mais par le drapeau de la liberté et de la paix ».

La réalité était bien différente.

Le 20 novembre 1962, dans une conversation privée avec l’administrateur de NASA James E Webb, Kennedy déclare : « Tout ce que nous faisons doit être fait pour que nous arrivions sur la lune avant les russes (…) sinon on ne devrait pas dépenser tout cet argent,  parce que l’espace ne m’intéresse pas plus que ça (…) la seule justification de ces dépenses (…) est que nous espérons battre [l'Union soviétique]  et démontrer que, bien qu’elle nous ait devancé de quelques années, bon Dieu, nous l’ avons doublée « .

Loin de refuser les « armes de destruction massive » dans l’espace, les Etats-Unis s’efforçaient de les développer depuis la Deuxième Guerre mondiale, en particulier grâce à l’aide de scientifi-ques et de techniciens, comme Werner von Braun, qui avaient participé à l’effort de guerre allemand.

Les années 1950 ont vu le développement, par le RAND Corporation et autres, de toute une panoplie de théories sur la dissuasion nucléaire et les moyens d’éviter la destruction par l’ennemi de la capacité de riposter à une attaque nucléaire (une étude plutôt farfelue présenté par Boeing en 1959 a même proposé la construction de bases lance-missiles sur la lune !).

Les paroles « pacifiques » de Kennedy à ce propos sont donc parfaitement hypocrites et cachent mal l’effroi causé à la bourgeoisie américaine – et largement relayé par sa propagande envers la population en général – par le lancement du premier Spoutnik en 1957.

Et l’incapacité de l’armée américaine de rivaliser avec cette réussite, d’une part et, d’autre part, par le succès du premier vol spatial habité du cosmonaute russe Yuri Gagarin.

Le choc causé par Spoutnik était donc d’autant plus grand que les Etats-Unis se croyaient en avance dans le développement des missiles et des armements spatiaux. En fait, l’URSS semblait devancer les Etats-Unis dans la nouvelle technologie des missiles et, surtout, en missiles balistiques intercontinentaux (ICBM) capables de frapper les Etats-Unis sur leur propre territoire.

Dans un document publié en janvier 1958, Hugh Dryden, directeur du NACA (National Advisory Committee for Aeronautics) publia un rapport sur Un programme national pour la technologie spatiale qui déclarait : « Il est de la plus grande urgence et importance pour notre pays, à la fois pour son prestige et de par des considérations militaires, que ce défi [c'est à dire le Spoutnik] soit contré par un programme énergique de recherche et de développement pour la conquête spatiale« .

Le résultat en fut la transformation en 1958 du NACA en NASA dont le budget allait exploser : partant d’un budget de seulement $100 millions pour le NACA en 1957, la NASA allait engloutir plus de $25 milliards rien que dans le programme Apollo.

Cependant, la raison fondamentale derrière le programme Apollo n’était pas directement militaire 

Les énormes lanceurs Saturn V n’étaient pas aptes à porter des missiles balistiques, et les bases de lancement était bien trop vastes et trop exposées pour servir en temps de guerre. En réalité, le programme Apollo a sciemment détourné des fonds importants des programmes ICBM (missiles), plus explicitement militaires.

Déjà, en janvier 1961, le rapport Weisner, préparé pour le nouveau président avant son entrée en fonction, signalait que la raison principale de l’effort spatial devait être « …le facteur de prestige national. L’exploration de l’espace et les exploits dans l’espace ont saisi l’imagination des peuples du monde. Pendant les années à venir, le prestige des Etats-Unis sera déterminé en partie par notre leadership dans l’espace« .

Pour Kennedy ce facteur de prestige est primordial.

Lorsque, le 25 mai 1961, Kennedy présente le programme de son gouvernement à une séance réunissant les deux chambres du Congrès, le programme spatial est très clairement présenté à la lumière de la rivalité impérialiste entre les Etats Unis et l’URSS dans un contexte de décolonisation des vieux empires européens.

« Le grand champ de bataille pour la défense et l’expansion de la liberté occupe aujourd’hui la moitié sud de la planète – l’Asie, l’Amérique latine, l’Afrique et le Moyen Orient – les pays des peuples montants. Leur révolution est la plus grande de l’histoire humaine. Ils cherchent une fin à l’injustice, à la tyrannie et à l’exploitation (…) nous devrions soutenir leur révolution (…) quel que soit le chemin qu’ils choisissent pour aller vers la liberté.

Car les adversaires de la liberté [sous-entendu, l'URSS] n’ont pas créé la révolution, ni les conditions qui l’impulsent. Mais ils essaient de la monter, et de la capturer à leur profit. Pourtant leur agression est plus souvent cachée qu’ouverte…« .

En d’autres termes, les anciens empires (surtout les empires anglais et français) ont créé une situation catastrophique dans laquelle des « révolutions » nationales risquent de basculer dans le camp russe, et ce, non pas à cause de leurs faits d’armes, mais parce que l’URSS représente une option plus attrayante pour les nouvelles cliques de la bourgeoisie locale qui sortent de la décolonisation.

Dans ce contexte, Kennedy présente une série de mesures de renforcement militaire américain, d’aide militaire et civile aux gouvernements amis, etc. A la fin du discours le programme Apollo est annnoncé : « Si nous voulons gagner la bataille qui se déroule dans le monde entre la liberté et la tyrannie, les exploits comme Spoutnik en 1957 comptent. Aucun autre projet ne sera plus impressionnant pour l’humanité [que l'envoi d'un homme sur la lune] » (ibid).

De même que la « mission civilisatrice » des puissances coloniales européennes au 19e siècle, l’engagement des Etats Unis dans cette grande « aventure pour la liberté » comportait une grande part d’hypocrisie : il a indubitablement servi de masque pour cacher les réelles visées impérialis-tes américaines contre le bloc russe adverse pour la domination de la planète. Dans ce sens, la véritable cible de l’expédition Apollo 11 se trouvait non sur la lune mais bien sur la Terre.

Et pourtant, ce serait réducteur de ne voir que l’aspect hypocrite.

Les Etats-Unis semblaient au sommet de leur puissance : n’ayant subi aucune occupation ni bombardement sur leur propre territoire, seuls vainqueurs indiscutables de la Deuxième Guerre dont ils étaient sortis avec une puissance militaire inégalée, et apparemment en plein boom économique avec une prospérité qui restait un objet d’admiration et d’envie pour les autres pays.

En 1962 Kennedy avait projeté d’envoyer des astronautes sur la lune dans les dix ans. En l’occurrence, c’est seulement sept ans plus tard que Apollo 11 se pose sur la lune. Mais loin d’être le début d’une nouvelle ère triomphante, d’expansion spatiale à l’image de l’expansion vers l’ouest des Etats-Unis pendant le 19e siècle, la réussite du programme lunaire marque aussi le moment où la réalité de la période de la décadence du capitalisme a rattrapé le rêve américain.

Le pays est empêtré dans la guerre du Vietnam, Kennedy est assassiné, et les débuts de la crise économique commencent à se faire sentir.

Le sort du programme spatial américain est à l’image de cette perte de vitesse économique, perte d’invincibilité militaire et perte de confiance idéologique. L’objectif fixé par Reagan dans les années 1980 n’est plus l’exploration mais la militarisation à outrance de l’espace orbital avec le programme dit de « Guerre des étoiles ».

Les ambitions déclarées de développer des moyens plus économiques avec la navette spatiale, n’ont rien donné : la navette date aujourd’hui de trente ans et les Etats Unis seront bientôt dépendants des fusées russes tout aussi vieillissantes.

In 2004, George W Bush annonça une nouvelle « vision » et l’envoi d’une nouvelle mission vers la lune pour 2020 afin de préparer des voyages ultérieurs vers Mars. Cependant, dès qu’on regarde de près, il est évident que ce n’est que du barouf.

L’expédition vers Mars serait d’une complexité et d’un coût proprement astronomiques et, alors que le gouvernement américain dépense des milliards pour les guerres en Irak et en Afgha-nistan, il n’y a aucune indication de comment il fera pour allouer des fonds adéquats à la NASA.

Les Etats-Unis ne sont plus la puissance triomphante d’il y a 40 ans mais un géant aux pieds d’argile, de plus en plus contesté par des puissances de deuxième et de troisième ordre.

Les grandes puissances au contraire sont en train de militariser à outrance l’espace proche avec des satellites espions et sans doute bientôt, des satellites armés au laser pour la destruction de missiles ; le LEO (Low Earth Orbit) est en cours de devenir une énorme poubelle de satellites et étages de fusée abandonnées.

Peut-on atteindre les étoiles ?

De tous les exploits réalisés par l’espèce humaine, sans doute le plus grand est celui lancé par nos ancêtres lointains, il y a environ 100.000 ans lorsqu’ils ont quitté la vallée du Rift, berceau de l’humanité, pour peupler d’abord le continent africain et ensuite le reste du monde.

Nous ne saurons jamais à quelles qualités de courage, de curiosité, de connaissance et d’ouverture vers l’extérieur nos prédécesseurs ont dû faire appel en partant à la découverte d’un monde inconnu. Cette grande aventure était celle d’une société (ou plutôt d’un foisonnement de sociétés) communiste primitive.

Nous ne pouvons pas dire si l’humanité sera un jour capable de quitter la Terre et s’aventurer sur d’autres planètes, ou même d’explorer d’autres étoiles. Mais une chose est certaine : cet exploit ne pourrait être réalisé que par une société communiste qui aura fini d’engloutir des ressources énormes dans la guerre, qui aura réparé la destruction planétaire dont l’anarchie capitaliste est responsable

Qui ne gaspillera plus l’énergie physique et mentale de sa jeunesse dans la misère et le chômage, qui entreprendra l’exploration et la recherche scientifique pour le bien des hommes et pour le plaisir d’apprendre, et qui pourra regarder vers l’avenir avec confiance et enthousiasme. (Résumé, voir lien)

Revue Internationale le 11 novembre, 2009

https://fr.internationalism.org/

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20 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

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Les îles Marshall, plus radioactives que Tchernobyl ou Fukushima

Une étude menée par des chercheurs de l’université de Columbia rapporte que le sol de quatre des îles de l’archipel contient des concentrations d’isotopes nucléaires jusqu’à mille fois supérieures à celles trouvées à proximité des centrales nucléaires de Tchernobyl et de Fukushima.

“Pensez aux endroits les plus radioactifs de la planète et les noms de Tchernobyl ou de Fukushima vous viennent probablement à l’esprit”, commence le Los Angeles Times.

Pourtant, une bonne partie des îles Marshall, situées au cœur du Pacifique, où les États-Unis ont mené 67 essais nucléaires durant la guerre froide, devrait être ajoutée à la liste.

Les quatre îles concernées sont actuellement inhabitées. Trois d’entre elles – Bikini, Enjebi et Runit – sont situées dans des atolls où les essais nucléaires ont eu lieu, mais l’une des îles, Naen, est située à plus de 160 kilomètres de distance (dans l’atoll de Rongelap).

Les chercheurs ont trouvé sur Naen des concentrations de plutonium 238 laissant penser que le site a pu être utilisé comme une décharge nucléaire non déclarée. “Le plutonium 238 est un radio-isotope associé aux déchets nucléaires et, généralement, pas aux retombées de particules en suspension dans l’atmosphère”… (Payant)

19/07/2019

https://www.courrierinternational.com

Lire aussi:

L’article en anglais

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18 juillet 2019 ~ 0 Commentaire

débat (npa)

debat

Réanimer la gauche du passé, une perspective d’avenir ?

Le problème de la référence à la gauche

Les initiateurEs et la majorité des intervenantEs s’opposent à l’orientation « populiste » de la direction de la FI. Mais cette opposition ne se prolonge pas dans le projet de reconstruction des délimitations de classe.

La lutte des classes est d’ailleurs quasiment absente du discours de Clémentine Autain, qui parle de président des riches, jamais de bourgeoisie ; de solidarité, de République, d’égalité entre les territoires, pas de la lutte du monde du travail contre le camp d’en face.

Le projet de reconstruire la gauche prend alors tout son sens puisque cette délimitation a été « le produit d’un compromis historique particulièrement instable entre un socialisme ouvrier et le camp républicain, c’est-à-dire les secteurs de la bourgeoisie et de la petite bourgeoisie qui s’opposaient à l’Ancien Régime ».

Et le projet émancipateur du « big bang » en est bien raboté 

Pas de socialisme, encore moins de communisme, mais la reconstruction d’un « nouveau tout » pour les « services publics, l’égalité, la solidarité et la transition écologique » contre le                 « capitalisme financiarisé ».

La quasi-absence de perspectives pour les luttes

DifférentEs animateurEs des mobilisations sociales étaient présentEs le 30 juin, mais le discours politique de C. Autain n’avance aucune campagne, aucune proposition pour les luttes de la rentrée. La seule campagne unitaire évoquée est celle contre la privatisation d’Aéroports de Paris, pour expliquer qu’on peut faire l’unité avec la droite dans une campagne concrète, mais qu « on ne va pas gouverner » avec elle.

C’est donc dans le sens inverse qu’Olivier Besancenot est intervenu, pour indiquer que notre proposition est de « se retrouver, en permanence, dans le cadre des mobilisations. […] Certains vont dire “c’est encore le coup de l’unité dans les luttes, et les perspectives politiques alors ?” Camarades, en trente ans, la seule chose qu’on n’ait pas tenté pour dénouer les questions politiques, c’est de prendre les choses comme ça ! »

Une perspective pour les luttes… ou pour les élections ?

De fait, cette faiblesse de la référence aux luttes futures laisse comme seules perspectives les élections municipales, voire la prochaine présidentielle. On sent pointer le projet d’une candidature à la présidentielle concurrente à celle, prévisible, de Jean-Luc Mélenchon, à travers le ­positionnement de Clémentine Autain.

Les initiateurEs proposent des réunions partout autour du « big bang », avec une réunion nationale les 7 et 8 décembre. Leur idée est probablement de fonder un nouveau mouvement, qui prenne son autonomie par rapport à la direction de La France insoumise.

En soi, il est positif que les courants qui refusent son orientation populiste se structurent pour la combattre. Mais le risque, alors que l’initiative semblait positive, est de n’avoir comme résultat, ni la construction d’un cadre unitaire pour la construction des mobilisations, ni celle de l’organisation dont nous avons besoin pour renverser le capitalisme.

Mais la reconstruction d’un cadre pour peser à la marge dans les débats au sein de la gauche institutionnelle puisque, face aux grandes manœuvres des poids lourds que sont Mélenchon, le PCF ou le PS, on ne voit pas bien comment cette initiative pourrait construire un rapport de forces suffisant pour peser réellement.

L’appel « big bang » se veut une réponse à la crise de La France Insoumise et plus globalement de la gauche, face à la menace de l’extrême droite, à la répression, pour reconstruire un projet émancipateur. On ne peut qu’être d’accord. À condition que cela serve réellement à construire les luttes et/ou un projet de rupture avec le capitalisme. La réunion du 30 juin a réussi à réunir des personnalités très variées, de Philippe Martinez à des représentants de Youth for Climate. Une délégation du NPA s’y est rendue pour montrer notre disponibilité pour des discussions et actions unitaires.

Antoine Larrache et Joséphine Simplon Jeudi 18 juillet 2019

https://npa2009.org/

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