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16 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

lowy rosa (ctxt)

rosa

Michael Löwy, philosophe:

La barbarie moderne a atteint des niveaux inimaginables pour Rosa Luxemburg

Cent ans après le meurtre de Rosa Luxemburg, quelles contributions de son travail sont les plus pertinentes aujourd’hui?

Premièrement, elle a compris que le capitalisme ne peut exister sans expansion impérialiste, militarisme, guerres de conquête, conflits inter-impérialistes pour l’hégémonie, l’oppression brutale des peuples de la périphérie, l’imposition à toute la planète des exigences implacables de l’accumulation du capital.

La même chose pour la nécessité d’une organisation internationale des exploités et des opprimés: pour Rosa Luxembourg, sans mouvement international, sans unité internationaliste des prolétaires, au sens le plus large, de toutes les classes et groupes subalternes, il ne sera pas possible de vaincre le système impérialiste mondial.

On peut critiquer sa position vis-à-vis de la question nationale. Contrairement à Lénine, elle a rejeté le droit à l’autodétermination des peuples, considéré comme une « illusion petite-bourgeoise ». Mais sa critique intransigeante de l’idéologie nationaliste bourgeoise, en tant qu’instrument de domination des masses, et son rejet catégorique des guerres impérialistes au nom de la « défense nationale » sont toujours d’actualité.

Polémique avec le réformisme social-démocrate, Rosa Luxemburg a insisté sur le fait que les marxistes sont favorables à toutes les réformes qui améliorent la situation des opprimés, mais qu’il n’est pas possible de mettre fin au capitalisme par une accumulation progressive de réformes: le coup de marteau de la révolution est nécessaire. Rompre avec la domination de la classe bourgeoise et établir une véritable démocratie socialiste. C’est une discussion qui est toujours présente dans la gauche et les mouvements sociaux.

Comme presque tous les marxistes de son temps, il lui manquait une perception de la question écologique. Mais, du fait de son intérêt pour le « communisme primitif » des peuples colonisés, source d’inspiration par leur résistance à l’impérialisme, cela nous permet de mieux comprendre la formidable mobilisation ecosocialiste (anticapitaliste) des communautés autochtones des Amériques, du Canada à la Patagonie.

Rosa Luxembourg écrivit de prison « La crise de la social-démocratie allemande », connue sous le nom de « Brochure de Junius » pour son pseudo-nyme. Là apparaît la devise « socialisme ou barbarie ». Vous maintenez que ce texte représente un tournant dans l’histoire de la pensée socialiste …

Jusqu’à la Première Guerre mondiale, pratiquement tous les marxistes croyaient en « l’inéluc-tabilité » du triomphe socialiste. Karl Kautsky est le représentant le plus typique d’une sorte de « radicalisme passif », qui proposait aux socialistes d’attendre la crise révolutionnaire.

Mais Rosa Luxemburg, dans ses premiers écrits, insiste également sur l’inévitable « effondre-ment » (Zusammenbruch) du capitalisme. Contrairement à Kautsky, elle ne veut pas « attendre les bras croisés » que les conditions mûrissent, mais propose d’accélérer le processus historique, jusqu’au triomphe nécessaire du prolétariat. La différence ne concerne que le rythme, pas la direction du processus.

La capitulation de la social-démocratie allemande et européenne face à la guerre impérialiste – vote des crédits militaires en 1914 – provoquera un changement profond dans la pensée de Rosa Luxemburg. Dans sa brochure écrite en prison qui dénonce avec force cette capitulation – apparaît, pour la première fois dans la littérature marxiste, le mot d’ordre « socialisme ou barbarie ».

Il ne s’agit plus «d’accélérer» un processus inévitable, mais de décider de son orientation. Le socialisme n’est qu’une des formes possibles de l’avenir: la barbarie est une autre possibilité très concrète, dans un dilemme historique qui dépend dans une large mesure de la conscience de classe et de l’initiative politique des exploités.

Le « facteur subjectif » gagne désormais un poids historique beaucoup plus important que dans les analyses précédentes qui considéraient le processus économique objectif – l’effondrement du capitalisme victime de ses contradictions – comme l’aspect décisif. Rompant avec le « fatalisme optimiste » de l’approche économique de la Deuxième Internationale, la formule « socialisme ou barbarie » du livret Junius qui inaugure une nouvelle compréhension dialectique de l’histoire en tant que processus ouvert, sans garanties ni résultats inévitables.

Inspiré par les idées de Rosa Luxemburg, le penseur marxiste Lucien Goldmann a envisagé l’avenir socialiste de l’humanité non pas comme un fait inévitable, démontrable « scientifique-ment », mais comme un pari (au sens où Blaise Pascal donne ce terme), impliquant le risque de la défaite, mais aussi l’espoir d’une victoire contre la barbarie; un engagement dans notre action collective, qui implique pour chacun un engagement permanent.

La notion de barbarie chez Rosa Luxemburg faisait référence à une perspec-tive future mais aussi à un présent à ce moment du capitalisme: la guerre. Comment le penser aujourd’hui?

Malgré une référence erronée à des exemples du passé – la chute de l’Empire romain, la régres-sion de la civilisation – la barbarie du livret Junius n’est pas une régression du passé, mais une forme moderne: la guerre, avec son lot de destructions et de massacres. Son approche était prophétique, mais avec le nazisme et la Seconde Guerre mondiale, cette barbarie moderne – résultat de la défaite du socialisme en Allemagne – a atteint des niveaux inimaginables pour Rosa Luxemburg.

Avec la montée spectaculaire actuelle des forces d’extrême droite sur la planète, souvent avec des formes semi-fascistes ou fascistes de xénophobie, de racisme et d’autoritarisme, nous sommes confrontés à une menace très spécifique de la barbarie moderne – si la gauche anti-fasciste et anticapitaliste ne gagne pas les masses populaires pour une alternative socialiste.

Avec le changement climatique et la crise écologique dramatique de notre époque, une nouvelle disjonction historique apparaît, légèrement différente de celle posée par Rosa Luxemburg: le socialisme – ou mieux, l’écosocialisme – ou la destruction des conditions de vie sur la planète.

Vous avez écrit que Rosa Luxemburg avait une vision dialectique de la praxis qui lui permettait de dépasser le dualisme traditionnel entre « programme minimal » et « objectif final ». Quel est le lien avec le débat avec la grève de masse?

Pour Karl Marx, fondateur de la philosophie de la praxis (pour revenir à la définition proposée par Antonio Gramsci), le changement des conditions matérielles et l’auto-transformation de la conscience coïncident dans la praxis révolutionnaire (Thesis on Feuerbach, 1845). Les idées de Rosa Luxemburg participent à cette vision dialectique.

En tant que militante du socialisme révolutionnaire polonais, Rosa Luxembourg a participé directement à l’expérience de la grève de masse dans l’empire tsariste en 1905. Dans sa brochure de 1906 (Grève de masse, parti et syndicat) analysant cet événement, elle proposera la grève de masse en tant que stratégie de combat pour la Russie, la Pologne, l’Allemagne et d’autres pays.

Une stratégie fondée sur des revendications économiques, sociales et politiques concrètes, dont certaines sont « minimales » – mais qui se transforme en confrontation globale les classes dominantes et l’Etat.

Comme le montrent les événements de 1905 en Russie, la conscience de classe des grandes masses prolétariennes résulte de leur propre expérience directe de la lutte, bien plus que des brochures ou des discours de propagande de la social-démocratie. Dans la grève de masse, la séparation traditionnelle rigide entre le « programme minimum » et le « maximum » est dépassée dialectiquement, entre lutte économique et politique, entre théorie et pratique, entre syndicat et parti.

Rosa Luxemburg a souligné que certains textes de Marx sont découverts ou oubliés selon différents moments de l’histoire. Vous avez dit que la même chose s’est produite avec les textes de Rosa Luxemburg. Le moment est-il propice de sauver son travail?

En 68 une nouvelle génération émerge, intéressée par les traditions révolutionnaires réprimées par le stalinisme et la social-démocratie: Rosa Luxemburg, Leon Trotsky, l’anarchisme, Che Guevara, ainsi que des penseurs marxistes hétérodoxes: Georg Lukacs, Ernst Bloch, Herbert Marcuse, Henri Lefebvre, Guy Débord.

Quelque chose de semblable se passe aujourd’hui. Les œuvres complètes de Rosa Luxemburg sont publiées non seulement en Allemagne, mais aussi, pour la première fois, en France, au Brésil et aux États-Unis (mais pas en Pologne!). Ses écrits sont lus et discutés par de jeunes militants et intellectuels, des militants ouvriers ou paysans, des étudiants et des universitaires, de Shanghai à Buenos Aires, de Londres à São Paulo.

Parmi ses idées «oubliées» qu’il faudrait «redécouvrir» aujourd’hui, il y a, comme je l’ai suggéré plus tôt, son intérêt pour le «communisme primitif», inspiré des traditions communautaires des peuples autochtones, source inépuisable de sa résistance à l’impérialisme et à la société de « modernisation » capitaliste. C’est un thème très actuel aujourd’hui, surtout aux Amériques.

Je crois qu’un communisme du 21è siècle ne peut se passer des idées révolutionnaires, démocratiques, libertaires et internationalistes de Rosa Luxembourg. Sans les transformer en dogmes, bien sûr, car nous devons faire face à de nouveaux défis – tels que la crise écologique – qui exigent de nouveaux paradigmes marxistes.

lowy

Michael Löwy est un philosophe franco-brésilien, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales de Paris et directeur de recherche émérite du Centre national de la recherche scientifique (CNRS) de France. Il a écrit des livres sur Karl Marx, Walter Benjamin, Georg Lukács, Rosa Luxemburg et le marxisme latino-américain. Il défend la perspective de l’écosocialisme. À l’occasion du centenaire de l’assassinat de Rosa Luxemburg, nous l’avons interrogé sur la validité de sa pensée pour le 21è siècle.

Josefina L. Martínez Michael Lowy 15 janvier 2019

https://ctxt.es/es/

Lire aussi:

Rosa Luxemburg (Wikipédia)

Paul Frölich (Wikipedia)

On pourra lire ici de nombreux articles de Michael Löwy.

Michael Löwy (Wikipedia)

Il y a 100 ans, Rosa Luxemburg était assassinée (RP)

Révolution allemande : la semaine sanglante de Berlin (LO)

Histoire actuelle. Rosa Luxemburg et la lutte pour la santé (A l’Encontre.ch)

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15 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

cesare battisti (npa rp lm)

cesare

Cesare Battisti : une extradition honteuse

Avant même que l’avion ramenant Cesare Battisti en Italie n’atterrisse, Bolsonaro se fendait d’un tweet triomphant annonçant à son compère Salvini l’arrivée du « petit cadeau ». 37 années après son évasion de la prison de Frosinone, Cesare Battisti, condamné par contumace à la prison à vie sur la foi « d’aveux » de repentis, risque de passer le reste de sa vie en prison.

Alors qu’il clame son innocence pour les faits qui lui sont reprochés, tout en restant fidèle à ses engagements passés, Cesare, selon la loi italienne, n’aura pas droit à un nouveau procès. Cette vengeance d’État n’a été rendue possible que par la législation d’exception adoptée par l’Italie pour en finir avec la lutte armée, qui assurait l’impunité ou des remises de peine substantielles à celles et ceux qui abjuraient leur engagement et dénonçaient leurs camarades de combat.

Contraint de fuir la France, où il avait résidé 17 ans, suite à la décision de Chirac de remettre en cause la « doctrine Mitterrand », Cesare avait poursuivi son exil au Brésil de Lula, où il pensait pouvoir s’installer et vivre sans la menace permanente d’une extradition.

C’était sans compter sur la ténacité de l’État italien dans sa volonté de traquer à vie les militan-tEs de la gauche révolutionnaire qui l’avait fait trembler dans les années 1970-1980. À l’issue de quelles sordides tractations le président bolivien Evo Morales a t-il répondu aussi promptement à la demande d’extradition ? Comment cette infamie a t-elle été rendue possible alors  que la  demande d’asile politique en Bolivie par Cesare Battisti n’a même pas été examinée ?

Dans un inquiétant courrier à Macron rendu public dimanche, le fasciste Salvini relance la ma-chine à extrader en ciblant, sans encore les nommer, « d’autres noms » de réfugiéEs italienEs résidant en France depuis des décennies. Il faut prendre ces menaces très au sérieux !

Le NPA dénonce l’extradition de Cesare Battisti, condamné en vertu de lois d’exception, et qui doit être immédiatement libéré. Nous nous tenons prêts, en outre, à réagir face à toute menace d’extradition de réfugiéEs italienEs résidant en France.

Montreuil, le 15 janvier 2019.

Lire aussi;

L’extrême droite se frotte les mains (RP) 

Cesare Battisti : ce que les médias ne disent pas (Lundi Matin)

Evo Morales livre Cesare Battisti à l’extrême droite : ça ne passe pas en Bolivie (RP)

Le «cadeau» d’Evo Morales à Matteo Salvini… et au «frère» Jair Bolsonaro (Al’Encontre.ch)

 

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14 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

pologne (à l’encontre.ch)

kuron

La Ligue Communiste ancêtre du NPA diffusait « La lettre au POUP »

Pologne. Karol Modzelewski

«On a connu une liberté vécue activement, combativement et collectivement»

Vous avez été élevé dans une famille pro-régime soviétique. Votre père adoptif, Zygmunt Modzelewski (1900-1954), a été, à l’issue de la guerre, le ministre des Affaires étrangères de ce qui deviendra la République populaire de Pologne. Comment s’est opéré le renversement qui va faire de vous l’un des principaux opposants polonais?

J’ai commencé mon parcours politique en découvrant la vérité sur le stalinisme. Personne ne parlait politique avec moi à la maison. Mais j’étais curieux, et j’ai commencé à entendre des choses. Et puis, en 1956, alors que j’étais étudiant, il y a eu le 20è congrès. Ç’a été un choc immense. Les gens ne savaient pas. On n’osait rien dire. Et, à ce moment-là, on voulait encore croire au communisme.

La conclusion, pour moi et ceux de ma génération, comme Jacek Kuron [1934-2004], mon ami le plus proche, a été que les idéaux étaient bons, mais que le système était absolument intolérable. Il fallait donc le renverser. Comment? Moyennant une révolution. C’est ce qu’on appelle, dans la pensée communiste, le révisionnisme, terme très proche de la notion religieuse d’hérésie: on conteste la version ecclésiastique de la foi au nom de la foi elle-même, de sa pureté. Nous avons créé, avec une centaine de jeunes cadres, un groupe révisionniste à l’université de Varsovie, où j’ai reçu ma première formation politique consciente.

Quelles ont été les conséquences du 20è congrès en Pologne ?

La révolution dont nous rêvions a été démontée, à peine amorcée, par Wladyslaw Gomulka [le premier secrétaire du POUP,  Le Monde], qui a conduit une libéralisation très limitée, avec pour effet de transformer la dictature totalitaire stalinienne en dictature communiste autoritaire. C’est une distinction qui est utile quand on est à Sciences Po. Mais elle est très pratique aussi lorsqu’ on y est confronté. Dans la dictature autoritaire, tant que vous ne contestez pas le régime, vous pouvez vivre en paix. On n’exige de votre part aucune orthodoxie idéologique. Résultat: la majorité choisit de pas contester. Le conformisme règne.

Avez-vous eu la tentation du conformisme? Vous auriez pu vous consacrer paisiblement au Moyen Age…

J’étais trop en colère. Le pouvoir avait tué dans l’œuf une révolution à laquelle je m’identifiais. Je me sentais opposant, sur tout. Il est vrai que, lorsque je suis devenu doctorant et maître assis-tant à l’université de Varsovie, je me suis dit que je pouvais abandonner un peu l’activité politi-que, pour me consacrer à la recherche. Mais, en 1961, j’ai obtenu une bourse d’un an pour aller étudier à Venise. Et là j’ai vu la liberté, une liberté qu’on pouvait toucher du doigt.

Je me souviens d’une grève, à l’université. Le recteur est sorti de son bureau, s’est assis au milieu des étudiants grévistes, et il s’est mis à discuter, cherchant un compromis sans dire aux étudiants qu’ils se livraient à une contre-révolution, un attentat contre le régime, etc. Je me suis senti jaloux. Quand je suis revenu, j’éprouvais plus que jamais le désir d’arracher le bâillon qu’on nous avait collé sur la bouche.

J’ai repris contact avec mon ami Jacek Kuron, et nous avons commencé à conspirer ensemble. C’est alors, en 1964, que nous avons rédigé, tous les deux, la Lettre ouverte au parti. (Une lettre ouverte qui fut diffusée à l’époque par le courant «trostkyste» : JCR et LC) Elle contenait toutes les critiques possibles du régime et dessinait le programme d’une démocratie ouvrière pluraliste, libre. Nous avons fini par être arrêtés. J’ai été condamné à trois ans et demi de prison, Jacek à trois ans.

Quel a été le destin de ce texte ?

Il a été porté en Occident, notamment à Paris, où il a été publié, en polonais, par les Editions de l’Institut littéraire de Paris, c’est-à-dire dans le milieu de l’intelligentsia polonaise critique envers le régime, et en français par François Maspero. J’ai su que les Jeunesses Communistes Révo-lutionnaires  le colportaient. Puis, il a été lu, en polonais, sur l’antenne de Radio Free Europe, ce qui a permis de le faire connaître dans les pays de l’Est. Ce qui m’a fait particulièrement plaisir, c’est qu’il a été traduit en tchèque et ouvertement publié en Tchécoslovaquie en 1968, pendant le «printemps de Prague», avec un gros tirage.

Quelle ligne politique y défendiez-vous?

En gros, nous prenions nos distances aussi bien avec la dictature communiste qu’avec la démo-cratie parlementaire à l’occidentale, au profit d’une démocratie de conseils ouvriers, fondée sur un agencement entre les niveaux locaux et le niveau national, avec éventuellement, en parallèle, un Parlement élu. Mais les conseils étant l’expression de la classe ouvrière organisée, c’étaient eux, et non le Parlement, qui devaient être importants. Voilà notre programme.

Vous vous en êtes progressivement éloigné…

Après notre libération, en 1967, nous nous sommes éloignés de beaucoup de choses. Concrè-tement, d’abord, puisque, en 1968, Jacek Kuron et moi avons été arrêtés pour la deuxième fois, nous resterons encore trois ans et demi en prison. Mais, surtout, la mésaventure de nos amis tchécoslovaques nous a fait changer notre manière de penser la situation internationale. Nous croyions innocemment que, étant internationale par nature, la révolution, une fois commencée quelque part dans l’empire soviétique, allait atteindre la Russie elle-même.

L’écrasement du «printemps de Prague» par l’intervention soviétique nous a appris que c’était une utopie. Il fallait donc procéder d’une autre manière, chercher plutôt des changements partiels, peut-être tolérables pour Moscou, et essayer d’avancer ainsi. La révolution, mais auto-limitée par les exigences du réalisme.

En 1980, la grande grève débute au chantier naval de Gdansk, et ce qui de-viendra le syndicat Solidarité commence à s’organiser. Avez-vous hésité à rejoindre le mouvement?

Non. C’était irrésistible. Il a fallu suivre. La liberté avait conduit le peuple aux barricades. Je devais suivre le peuple. Et m’intégrer au mouvement du peuple de manière à y apporter la dose nécessaire de raison.

Vous êtes donc allé à Gdansk…

Oui, mais à cause d’un malentendu. On m’avait dit que les conseillers du comité de grève, où l’on commençait à réfléchir à la création d’un syndicat libre, voulaient m’avoir auprès d’eux. Or j’étais connu comme un type qui voulait renverser le régime, ce qui faisait de moi un allié dangereux. De fait, lorsque je suis arrivé au chantier naval, Bronislaw Geremek [1932-2008] et Tadeusz Mazowiecki [1927-2013] m’ont tout de suite expliqué que ce n’était pas une bonne idée. Je comprenais parfaitement.

Je suis rentré à Wroclaw, où il y avait aussi une grève. Je n’y suis pas allé: j’avais compris la leçon. Mais, une fois la grève terminée, on m’a appelé au comité de grève, devenu comité de fondation du syndicat, et on m’a envoyé à Gdansk avec un projet de statuts. Là, j’ai vu avec horreur que nos amis, à rebours de ce que je venais proposer, ne prévoyaient que deux échelons syndicaux: celui de l’usine et celui de la région, avec rien au-dessus.

Cela signifiait qu’on préférait créer plusieurs syndicats régionaux plutôt qu’un grand syndicat national. J’ai essayé d’expliquer que c’était suicidaire. C’est à cette occasion que j’ai vu Lech Walesa pour la première fois. Il n’a pas voulu me répondre. Il disait qu’il avait un énorme mal de tête. Il était visible que les gars de Gdansk avaient peur de créer une trop grande force qui, inévitablement, aurait dû affronter une autre grande force: le parti qui dirigeait le pays.

Peu de temps après, Solidarité, qui ne s’appelle pas encore ainsi, organise une réunion nationale des représentants des comités régionaux. On est en septembre 1980. Quelle tendance l’emporte?

Au début, les jeux semblaient faits en faveur de la ligne de Gdansk. J’étais présent comme président de la délégation de Wroclaw. Il a fallu combattre. La majorité des délégués présents étaient de mon côté: ils voulaient un syndicat national. Ils savaient que, sans unité, ils seraient écrasés l’un après l’autre par les autorités. J’ai pris la parole. J’ai défendu l’unité nationale. Ma motion a été approuvée par acclamation.

Quelle a été la position de Walesa?

Il a été pour: il s’est retourné au dernier moment. Son mal de tête s’était dissipé lorsqu’il avait compris qu’il allait devenir le chef de ce syndicat national. Sa plus grande conviction jusqu’à aujourd’hui est celle de sa grandeur. S’il n’a jamais craqué, s’il ne s’est jamais laissé soumettre par les autorités, c’était parce que ça aurait été contraire à sa grandeur. Cette grandeur n’était d’ailleurs pas une invention. Il était destiné au rôle qu’il a joué.

Les foules d’ouvriers polonais, en très grande partie venus des campagnes, se reconnaissaient dans cet ancien paysan qui n’incarnait pas tellement la culture prolétarienne, mais plutôt la cultu-re paysanne traditionnelle polonaise. C’était quelque chose d’ahurissant. Il savait s’adapter à la foule. C’est ce qu’il a fait pendant cette réunion nationale. J’ai plusieurs fois été furieux contre lui, mais je savais que personne n’aurait pu prendre sa place. C’était impossible.

Quand, en janvier 1982, après le coup d’Etat militaire et la proclamation de la loi martiale, il s’est retrouvé en isolement dans une villa sécurisée près de Varsovie, il a complètement rejeté, mal-gré des pressions de toute nature, ce qu’on appelait au ministère de l’intérieur le «plan renais-sance», c’est-à-dire la renaissance de Solidarité comme fantoche à la main du parti. C’était le moment-clé. Après ça, pour dire qu’il a été complice du régime, il faut énormément aimer le mensonge.

C’est lors de la même réunion nationale, en 1980, que vous imposez le nom «Solidarité».

Dans le train du retour, après mon premier passage à Gdansk, j’avais vu, sur le mur d’une énorme usine, une grosse pancarte rouge avec des lettres blanches, le genre de pancartes sur lesquelles, d’habitude, on lisait : «Le programme du parti, c’est le programme du peuple.» Là, il y avait: «Solidarité». Cela voulait dire que leur grève était la même que celle de Gdansk, et qu’ils ne la finiraient que quand ils triompheraient tous. Ce mot m’avait impressionné. En 1980, la nuit qui a précédé la réunion nationale, j’y ai soudain repensé, en écrivant la motion que j’allais présenter. C’est là que j’ai décidé de proposer ce nom pour notre mouvement.

Le début de l’état de siège, le 13 décembre 1981, et votre arrestation à tous marquent la fin de ce que vous appelez « la grande Solidarité »…

L’intimidation, à partir de l’instauration de la loi martiale, a été très forte. Il y avait des chars dans les rues, des patrouilles partout, des affiches qui menaçaient de la cour martiale en cas de grève.  J’ai été marqué par ce que m’a raconté un ouvrier, plus tard. Son usine, comme quel-ques  autres, s’était quand même mise en grève. Un char de l’armée est alors venu, a fait un trou dans le mur de l’usine, à travers lequel quelque 700 hommes armés de fusils automatiques sont entrés dans la grande halle de production.

L’officier en chef a crié: «Sortez! » Silence. «Vous ne sortez pas?» Silence. Il a donné l’ordre aux soldats de charger leurs armes. Les ouvriers ont vu les canons des fusils se dresser vers eux. Au bout d’un moment, un ouvrier s’est levé, puis un autre, et tout le monde a fini par se laisser conduire à la porte de l’usine. Certains ont été arrêtés. La plupart ont été renvoyés chez eux, avec l’ordre de se présenter gentiment au boulot le lendemain matin.

Tous ces gens, qui s’étaient comportés avec un courage inouï, ont changé d’un coup leur vision d’eux-mêmes. Ils avaient cédé devant la force armée. Et ça, ça vous brise la colonne vertébrale. On peut dire que, en tant que mouvement ouvrier de masse, Solidarité, qui a compté jusqu’à 9,2 millions d’adhérents, a été détruit à ce moment-là. Il ne restait plus qu’une résistance clandesti-ne, qui comptait plus d’intellectuels que d’ouvriers. Un autre visage est apparu alors, et un autre langage: un langage d’anticommunisme dur, qui était absent auparavant.

Jusque-là, le mouvement était resté proche de votre rêve initial…

Oui. Solidarité était un enfant illégitime du parti communiste et de l’église catholique. Ce qu’il revendiquait, c’était: «Tenez enfin vos promesses!»

En croyant à ces promesses ?

Non, sans y croire, mais en exigeant quand même, avec force, qu’on les mette à exécution. Ensuite, c’est devenu une conspiration anticommuniste de cadres.

Dans quelle mesure?

Parce que Solidarité, c’était une action de masse, et que c’est cela qui avait disparu. On pouvait aller voter, après 1989, pour les candidats du comité civique de Solidarité. Mais c’était tout.

Y avait-il d’autres choix économiques possibles?

Je ne sais pas. Mais les gens qui conduisaient la transformation ne le savaient pas davantage, tout en affirmant le contraire. Le passage du système communiste au capitalisme contemporain s’est fait d’une manière particulièrement dure. Tous les gens qui se sont considérés comme les perdants de cette grande mutation systémique se sont peu à peu convaincus que la démocratie n’est qu’une construction mensongère qui couvre une dictature des élites. Ce qui est, aujour-d’hui, la phraséologie de Droit et Justice (PiS).

Comment jugez-vous son action?

C’est un parti qui, d’une manière très cohérente, construit un Etat policier. Ils font tout ce qu’il faut pour détruire la démocratie, en s’en prenant, en particulier, aux tribunaux. Pour avoir un Etat policier, il faut que les juges soient des marionnettes. Ils ont d’ailleurs fait la même chose avec les médias.

Est-il encore possible de les empêcher d’atteindre leur but?

Je pense que, aux prochaines élections législatives, ils gagneront sans avoir besoin de falsifier les bulletins de vote. Ce qu’ils ont fait pour leur base sociale, la Pologne populaire, que des années de politique ultralibérale ont paupérisée, le leur permettra. Par exemple, les «500 en plus»: chaque famille reçoit, pour le deuxième enfant et chaque suivant, 500 zlotys, 120 euros environ, ce qui représente beaucoup en Pologne.

Comment le gouvernement traite-t-il la mémoire de Solidarité?

Il cherche à la détruire. Il fait tout ce qu’il peut pour calomnier Walesa et monte de toutes pièces des accusations de corruption contre d’autres figures du mouvement. On ne crée pas un Etat policier en maintenant vivace le souvenir du temps où un peuple entier s’est redressé et a affronté la dictature.

Comment vous traitent-ils, vous?

Je ne sais pas. Je m’en fiche. Est-ce que le pouvoir peut faire quelque chose contre moi ? Qu’ils essayent! (Résumé voir lien)

Karol Modzelewski, né en 1937, est historien, spécialiste du Moyen Age. Mais c’est comme figure centrale de la dissidence polonaise au régime communiste, des années 1960 à la création du syndicat Solidarité («Solidarnosc», en polonais), qu’il s’est fait connaître du monde entier. La parution en français de ses Mémoires, Nous avons fait galoper l’histoire (publiés en Pologne en  2013), offre l’occasion de revenir avec lui sur les étapes de ce long combat pour la liberté, dont le souvenir, dans une Pologne désormais aux mains de nationalistes du parti Droit et Justice [Prawo i Sprawiedliwosc, PiS, des Kaczynskyi, créé en 2001], se révèle plus vital que jamais.

(Entretien publié dans le quotidien Le Monde, en date du 4 janvier 2019)

Alencontre 14 janvier 2019 Florent Georgesco

http://alencontre.org/

Lire aussi:

Jacek Kuron, rebelle polonais (Le Monde)

Le 20è congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (Wikipédia)

Tchécoslovaquie. «Discours de Ludvik Vaculik au quatrième Congrès des Ecrivains tchécoslovaques» (A l’Encontre.ch)

Le rapport qui ébranla l’Union soviétique (Que Faire?)

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12 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

sauvage (l’échappée)

Le socialisme sauvage

Le Socialisme sauvage

Essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours. Charles Reeve

Désastre généralisé et crise de la représentation nous incitent à penser au présent le vieux principe de la démocratie directe, qui prit forme en 1789, traversa les époques révolutionnaires, pour se trouver à nouveau dans les mouvements de contestation.

Le principe d’autogouvernement s’y est toujours heurté aux principes autoritaires de représentation permanente.

Les soviets des révolutions russes et les conseils de la révolution allemande des années 1920 ont été deux expressions puissantes de cette promesse pour l’avenir, et se trouvent au coeur des réflexions développées dans ce livre.

Car si le dénouement de la révolution russe a glacé pour un siècle le mouvement ouvrier, liant l’idée de socialisme à celle du totalitarisme de parti unique, l’expérience, courte mais riche, de la révolution allemande s’est révélée proche des mouvements contemporains, de Mai 68 au mouvement assembléiste du 15M en Espagne, en passant par Occupy aux États-Unis et par les Printemps arabes.

Les courants spontanés, autonomes et émancipateurs des mouvements sociaux ont toujours été rejetés par les chefs du socialisme avant-gardiste et qualifiés de « sauvages », car leur échappant.

Même s’il n’est pas stricto sensu une histoire du mouvement socialiste, ce livre en revisite de grands moments. Il les étudie et les discute à travers le prisme de conceptions hérétiques et « sauvages », et garde à l’esprit la perspective de l’émancipation, encore et toujours.

http://www.lechappee.org

Commentaire: recommandé par « Le Monde Diplomatique »

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12 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

syrie (essf)

laicite

Notre camarade Joseph Daher, revient sur un thème courant à gauche : la Syrie d’Assad serait « mieux » car « laïque »

La Syrie sous Assad, laïque ?

La Syrie est peut-être diverse sur le plan religieux et ethnique, mais l’État n’est pas laïc. Le régime de Bachar al-Assad ne fait pas exception. La constitution de 2012 stipule que le président doit être un homme musulman ou que « la principale source du droit est la charia » [8].

La Syrie a également huit lois différentes sur le statut personnel, chacune étant appliquée en fonction de la confession religieuse des individus [9]. Ces lois prévoient également des discriminations majeures à l’égard des femmes.

En 2010, plusieurs membres du clergé islamique, tels que Cheikh Osama Rifai, qui est mainte-nant en exil pour s’être opposé au régime et a mis en place le Conseil islamique syrien, et Cheikh Ratib al-Nabulsi, qui ne s’est pas opposé au régime, ont dépeint le rôle du Comité pour l’élimination de toutes les formes de discrimination à l’égard des femmes (CEDAW) comme une« menace grave pour la vie, la morale et les valeurs religieuses des Syriens », tout en soutenant les nombreuses réserves formulées par le régime concernant les principales dispositions de la Convention face à l’opposition des mouvements féministes syriens.

Par exemple, des réserves ont été formulées à l’égard de l’article 2 de la CEDAW, qui oblige notamment les États qui ont signé la convention à inscrire le principe de l’égalité entre les hommes et les femmes dans leurs constitutions nationales et autres textes législatifs, et à garantir, par la loi et d’autres moyens appropriés, des sanctions le cas échéant, l’interdiction de toute discrimination à l’égard des femmes [10].

Historiquement, le régime Assad, depuis la période de Hafez al-Assad, a développé un discours conservateur sur le plan religieux et a encouragé un établissement islamique conservateur pour canaliser les courants islamiques et légitimer le régime.

Il a également commencé à sponsoriser (ou parrainer) et à institutionnaliser d’autres mouvements islamiques disposés à jouer son jeu politique et à légitimer le régime, tels que l’ordre soufiste Naqshbandi Kuftariya dirigé par le cheikh Ahmad Kuftaro et des groupes affiliés au cheikh Sa’id al-Buti ou le mouvement islamique de femmes des Qubaysiyyat [11].

Ces politiques et ce rapprochement avec les couches religieuses conservatrices de la société ont coïncidé avec la censure d’œuvres littéraires et artistiques, tout en promouvant la littérature religieuse et en islamisant l’enseignement supérieur [12].

Des groupes et personnalités féministes ont été publiquement accusés par des mouvements religieux conservateurs proches du régime d’hérésie et de chercher à détruire la morale de la société, de propager des valeurs occidentales telles que la notion de mariage civil, les droits des homosexuels et des lesbiennes et la liberté sexuelle totale [13].

Sans oublier la longue histoire des relations du régime Assad avec des groupes fondamen-talistes islamiques en Syrie et en dehors, ainsi que son instrumentalisation des groupes djihadistes à différents moments, y compris pendant l’occupation de l’Iraq par les États-Unis.

 Laïcité, extrémisme et survie du régime d’Assad

De même, depuis le début du soulèvement, le régime d’Assad avait une stratégie claire pour favoriser et permettre la création d’organisations fondamentalistes islamiques et salafistes djihadistes visant à discréditer le mouvement populaire et son message inclusif initial. Cela était évident dans la décision de libérer de nombreux djihadistes et salafistes de ses prisons après le début du mouvement de protestation populaire, tout en réprimant les composantes démocra-tiques et progressistes de l’opposition civile ainsi que les composantes démocratiques de l’armée syrienne libre

Qu’en est-il des laïcs ? Forment-ils un seul groupe ?

Non, au contraire. En Syrie, on trouve des laïcs parmi les partisans du régime et dans l’opposition. Des différences existent également au sein de ces groupes. Dans l’opposition, par exemple, les laïcs n’ont pas constitué un seul pôle, ce qui est tout à fait normal dans la mesure où différentes tendances politiques existent, des composantes de gauche aux féministes, en passant par les libéraux, les nationalistes et les groupes conservateurs.

Bien qu’ils puissent avoir des points communs sur leur compréhension du concept de laïcité, malgré de profondes divergences, ils ne partagent pas le même programme politique concernant de nombreuses questions telles que le type d’économie, les droits des femmes, la question kurde, l’impérialisme, etc. Cette tendance à vouloir homogénéiser politiquement les laïcs en un seul groupe a pour objectif de saper le concept de laïcité de manière plus générale [16].

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04 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

penn sardin (hplf)

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Joséphine Pencalet

L’une des premières femmes élues en France

Ouvrière bretonne, Joséphine Pencalet (1886-1972) est élue en mai 1925 conseillère municipale à Douarnenez, alors que les femmes ne sont à l’époque ni électrices ni éligibles.

Jeune veuve

Joséphine Pencalet naît le 18 août 1886 dans une famille nombreuse de marins pêcheurs, en Bretagne. Elle fait ses études à Quimperlé, dans un internat catholique. En 1908, à l’âge de vingt-deux ans, Joséphine épouse le conducteur de locomotive Léon Leray, avec qui elle s’installe en Île-de-France. Le couple a deux enfants avant la mort de Léon après la guerre. Jeune veuve, Joséphine retourne s’installer en Bretagne et prend un poste d’ouvrière à la conserverie de sardines à l’huile Chancerelle, à Douarnenez dans le Finistère.

La grande grève de Douarnenez

Fin 1924, la « grande grève » des ouvrières de Douarnenez éclate. Vingt ans plus tôt, les Penn Sardinn (surnom des ouvrières, « tête de sardine », du à la coiffe du pays, ainsi nommée le blog) ont déjà obtenu par la grève d’être payées à l’heure et non plus à la tâche. En 1924, les ouvrières militent pour leurs conditions de travail et une revalorisation de leur salaire. Elles sont mal payées, travaillent alors dix heures par jour, malgré la loi de 1919, sans majoration des heures supplémentaires ou du travail de nuit en théorie interdit aux femmes. Leurs revendications portent sur l’ensemble de ces points.

Dès novembre 1924, la grève est générale dans toutes les usines du port et les femmes, représentant la majorité des grévistes, manifestent en première ligne avec le mot d’ordre « Pemp real a vo ! » « Ce sera cinq réaux », soit 1,25 franc). La grève s’envenime avec l’appel à des briseurs de grève, la destitution du maire communiste, des violences et des scandales. Elle s’achève en janvier 1925, après 46 jours, par un accord validant une partie des revendi-cations des grévistes. Impliquée au sein du syndicat des Métaux de Douarnenez, Joséphine participe au mouvement de grève jusqu’au bout.

L’une des premières femmes élues

La même année, le Parti Communiste présente des candidates aux élections municipales, bien que les femmes ne puissent en droit ni voter ni être élues. En quatrième position sur la liste du maire communiste destitué Daniel Le Flanchec, Joséphine fait partie de ces candidates. En mai, elle est élue conseillère municipale dès le premier tour, ce qui fait d’elle l’une des premiè-res femmes élues en France. Élue dès le premier tour à Bobigny, Marthe Tesson devient maire-adjointe. D’autres seront élues au second tour.

Joséphine siège au conseil municipal de Douarnenez pendant quelques mois. En novembre 1925, le Conseil d’Etat invalide son élection au motif qu’une femme n’a pas le droit de vote, et ne peut donc siéger dans une assemblée qui vote. Le Parti Communiste ne réagit pas à cette décision et Joséphine retourne à sa vie d’ouvrière, amère et avec le sentiment d’avoir été utilisée. Malgré la brièveté de son mandat, Joséphine contribue à faire évoluer la vision du rôle des femmes en politique.

https://histoireparlesfemmes.com/

pen

Lire aussi:

« Joséphine Pencalet, une Penn sardin à la Mairie »

Page Wikipédia de Joséphine Pencalet

Une rue pour la première femme élue de France !

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03 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

karl marx 4 (psl)

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Introduction au matérialisme dialectique (4e partie)

Le développement historique du marxisme

Le marxisme, comme toute autre idée, n’est que le produit du développement historique. Les avancées dans la pensée qui ont culminé aujourd’hui avec le marxisme se sont produites au fur et à mesure des transformations des conditions sociales. Dans cette quatrième partie, nous nous penchons sur l’histoire de l’évolution de la pensée philosophique qui a abouti au marxisme à l’époque capitaliste moderne.

L’idéalisme religieux

Les premières tentatives d’expliquer le monde ont pris la forme des religions primitives, avec la croyance selon laquelle des esprits contrôlent la nature. Pour pouvoir expliquer d’où viennent les rêves, les hommes primitifs ont développé l’idée d’une « âme » capable de quitter le corps.

Dans les rêves, on peut voir vivantes des personnes décédées, ce qui a mené à l’idée selon laquelle toute personne possède une « âme » immortelle. À partir de là, est apparue l’idée selon laquelle d’autres « âmes », sont la cause de tous les phénomènes inexplicable. C’est de là qu’on a fini par imaginer l’existence de dieux, ou d’un seul dieu, qui, comme les âmes est immortel.

Le développement de l’idée du dieu éternel a joué un grand rôle dans la connaissance humaine. À partir du moment où certaines choses sont « éternelles », il n’y avait plus besoin de rechercher des explications objectives. Si quelque chose a toujours existé de toute éternité, il n’y a pas besoin de l’expliquer ! Mais l’« éternité » est une idée abstraite : on ne voit pas d’« éternité » nulle part dans le monde !

Cette idée n’est rien d’autre qu’un produit des conditions sociales qui lui ont donné naissance. Mais ce genre d’idées abstraites a pu s’élever au-dessus de la société, comme un dogme, un acte de « foi ». La conséquence en a été que pendant des siècles, il est devenu impossible de chercher des explications objectives aux phénomènes observés dans la nature ou dans la société.

Toute religion est donc une forme d’idéalisme. Toutes les religions affirment qu’il y a une limite aux explications objectives, parce que selon elles, il existe « quelque chose » « en-dehors » du monde : que ce soit un au-delà, une âme, un dieu. Au lieu de comprendre que ces idées n’étaient qu’un produit de la société, on a commencé à dire que la société elle-même était un produit de Dieu, alors que Dieu n’est rien d’autre qu’une idée humaine.

« L’homme fait la religion, ce n’est pas la religion qui fait l’homme. La religion est en réalité la conscience et le sentiment propre de l’homme. Mais l’homme n’est pas un être abstrait, extérieur au monde réel. L’homme, c’est le monde de l’homme, l’État, la société. Cet État, cette société produisent la religion, une conscience erronée du monde… »
(Critique de la philosophie du droit de Hegel, 1843)

Le fait que la religion existe encore aujourd’hui, à une époque où la science est beaucoup plus avancée, ne peut s’expliquer qu’ainsi : les hommes n’arrivent toujours pas à expliquer leurs conditions de vie. Dans la société capitaliste, cela revient à se poser la question de comprendre pourquoi certains sont tellement riches, alors que d’autres n’ont rien.

Sans une compréhension scientifique de la société (une compréhension qui est combattue avec acharnement par la bourgeoisie), cette situation est simplement le résultat de «la chance». Pour la classe capitaliste, la religion explique leur « chance » par le fait que ces personnes sont « bénies ».

Pour la classe prolétaire, la religion explique que leur « malchance » constitue une « épreuve pour leur foi » ou que cela fait partie du « plan de Dieu » ; dans tous les cas, il s’agit d’une situation qu’elle doit accepter et tolérer. La moindre amélioration des conditions de vie des prolétaires est interprétée comme la volonté de Dieu, et non pas des sacrifices de la lutte de classe. Au point où même un bon président serait envoyé par Dieu, et non pas le fruit de certaines conditions sociales ayant mené à sa prise de pouvoir…

« La misère religieuse est, d’une part, l’expression de la misère réelle, et, d’autre part, la protestation contre la misère réelle. La religion est le soupir de la créature accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’une époque sans esprit. Elle est l’opium du peuple. (…) La critique de la religion est donc, en germe, la critique de cette vallée de larmes dont la religion n’est que l’auréole. »

Son idée d’un dieu « éternel », maintient la classe prolétaire et les pauvres dans une « illusion concernant leur propre situation ». Ce mode de pensée empêche la classe prolétaire d’arriver à une véritable compréhension des causes de sa souffrance. (…).

La révolution scientifique

Le matérialisme est réapparu au cours de la révolution scientifique, mais en y ajoutant l’idée que les observations pouvaient nous donner des informations sur le monde que la simple « interprétation » des textes dans une salle de lecture ne pouvait nous donner. L’invention du télescope et du microscope, ont permis d’effectuer des observations plus détaillées de la nature. C’est ainsi qu’on a découvert la place de la Terre dans le système solaire, les microbes…

Beaucoup de ces premiers scientifiques à l’origine de ces découvertes étaient aussi, par nécessité, des philosophes. Au 17e siècle, alors que la logique formelle héritée de la scolastique demeurait le mode de pensée dominant, les nouvelles observations ne pouvaient plus être expliquées par les vieilles façons de penser. À moins de rejeter ces observations comme « erronées », ces premiers scientifiques étaient contraints de proposer de nouvelles idées sur la nature de la connaissance et de la compréhension humaines. C’est un peu le même problème auquel est confronté le marxisme aujourd’hui.

La première forme de matérialisme affirmait qu’il était possible de trouver des explications objectives aux phénomènes naturels. Mais elle ne pouvait toujours pas vraiment expliquer les processus de changement qui se produisent dans le monde. On ne remettait pas en cause le fait que certains changements se produisaient à un certain niveau, mais ce changement était considéré de façon mécanique.

C’est lors du 18e siècle, où la puissance de la classe bourgeoise croissait de plus en plus, que les nouvelles façons de concevoir la nature ont commencé à être appliquées à la société. On appelle cette période l’âge des « Lumières ». Bien évidemment, la classe bourgeoise a alors découvert qu’une société « objective » serait une société qui serait organisée conformément à ses intérêts. Le « point de vue » de ces philosophes bourgeois (Rousseau, Voltaire, Jefferson, Hobbes…) concernant les concepts de liberté, d’égalité, de démocratie, a été transformé en une série d’idées abstraites qui ont été élevées au-dessus de la société, formant ainsi un nouvel idéalisme philosophique.

Kant et Hegel

En 1789, la classe bourgeoise française a renversé sa classe féodale. C’était la révolution française, qui a ouvert la voie à des décennies de révolutions et de contre-révolutions dans toute l’Europe. C’est au cours de cette période de transformations révolutionnaires que le philosophe allemand Hegel a réintroduit l’ancien concept grec de la dialectique. Le monde était en effet en train d’être bouleversé : il fallait une explication à tout ce changement.

Malheureusement pour Hegel, même s’il a redécouvert la dialectique, il n’était pas un maté-rialiste. Il a renversé les étiquettes fixes de la scolastique en introduisant des lois dialectiques qui pouvaient décrire le changement. Mais il n’a pas cherché une explication objective des idées en observant les processus qui ont lieu dans la nature et dans la société. Hegel était convaincu que c’étaient les idées qui étaient la cause du changement. En d’autres termes, la dialectique de Hegel était idéaliste. Il a remplacé Dieu par « l’Idée », qui existait quelque part « au-delà » du monde réel.

Marx et Engels

Dans sa jeunesse, Marx était un « jeune hégélien ». Mais il a fini par se rendre compte des limites de la philosophie de Hegel. La principale avancée réalisée par Marx et par son ami Engels a été de prendre la dialectique de Hegel et de la « remettre sur ses pieds ». En d’autres termes, Marx et Engels ont rendu la dialectique matérialiste. Marx et Engels ont expliqué que le rôle de la pensée dialectique devrait être de décrire les changements en cours dans le monde, pour nous aider à mieux le comprendre. Marx et Engels ont combiné le matérialisme et la dialectique pour développer le matérialisme dialectique.

Tant qu’elles étaient isolées, ces deux idées étaient assez faibles. Mais regroupées, elles devenaient beaucoup plus fortes. C’est à partir de cette nouvelle philosophie, de cette nouvelle méthode d’analyse, que Marx et Engels ont pu développer l’analyse scientifique de la société dont nous parlions dans la première partie de ce document.

Depuis le début de la révolution scientifique, les avancées dans la compréhension de la nature s’étaient poursuivies, ce qui permettait d’obtenir des explications objectives pour de plus en plus de phénomènes dans le monde. Par exemple, la théorie de l’évolution de Charles Darwin permettait d’expliquer les changements en cours dans le monde animal, renversant l’idée scolastique selon laquelle les « formes » animales étaient éternelles. Il devenait de plus en plus évident que la nature pouvait être décrite de manière exacte par la dialectique.

Tout comme les périodes de l’histoire qui avaient précédé, Marx et Engels vivaient dans une période de révolutions et de contre-révolutions. Après la révolution française, de plus en plus de gens étaient déçus de constater que la « liberté » dont on avait tant parlé n’était en réalité que la « liberté » pour les capitalistes.

Les prolétaires, les pauvres, les femmes, les esclaves noirs restaient exclus. C’est ainsi qu’est apparu le courant des « socialistes utopistes » en France et au Royaume-Uni. Tout comme les philosophes bourgeois des Lumières croyaient qu’une société organisée de manière « objective » ne pouvait être qu’une société organisée selon les intérêts de la classe capitaliste, ces premiers socialistes croyaient qu’une société « objective » serait une société organisée selon les intérêts de la classe prolétaire.

Ils pensaient pouvoir convaincre les capitalistes de leurs erreurs et leur faire entendre « raison ». Mais ils ont été surpris lorsque le « point de vue » de la classe capitaliste s’est avéré non négociable ! On voit toujours cette attitude aujourd’hui chez les réformistes petits-bourgeois qui pensent que la classe capitaliste pourrait être convaincue de traiter les travailleurs de façon plus juste, simplement parce que « c’est ça qui est moral ».

Mais la réponse à cet « idéalisme socialiste » a été fournie par l’émergence de la classe prolétaire en tant que force politique indépendante dans la société. Les prolétaires pouvaient parler pour eux-mêmes ! Au Royaume-Uni, le mouvement chartiste s’est développé à partir des années ‘1830 pour demander des droits politiques pour la classe prolétaire. En France, on voyait des grèves se déclarer dans les grandes villes industrielles.

Marx et Engels en ont tiré la conclusion que le socialisme ne pourrait advenir que suite à la lutte de la classe prolétaire contre la classe capitaliste, pas à force de chercher à convaincre certains capitalistes « de bonne volonté ».

Comme Marx et Engels l’ont écrit dans la première ligne du Manifeste du Parti communiste, « L’histoire de toute société jusqu’à nos jours n’a été que l’histoire de la lutte de classes ». La même année où le Manifeste a été publié, les révolutions européennes de 1848 ont confirmé cette prédiction. La classe prolétaire allait de plus en plus tendre à se battre pour elle-même, sans devoir forcément suivre la classe capitaliste dans sa lutte contre la classe féodale. (Résumé)

2 janvier 2019

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02 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

karl marx 3 (psl)

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Théorie: Introduction au matérialisme dialectique (3e partie)

Le marxisme utilise lui aussi la méthode scientifique. L’immense œuvre de Marx, Le Capital, est un examen méticuleux du mode de fonctionnement de la société capitaliste. Il s’agit d’un chef d’œuvre du matérialisme dialectique. Dans ce livre, Marx se penche sur le développement historique du capitalisme. Mais pour décrire les différents processus économiques en cours au sein du capitalisme, il les réduit souvent à des modèles abstraits, voire à des équations mathématiques, avant de les ramener dans leur contexte historique et d’en tirer des conclusions.

Même les idées les plus fondamentales du marxisme utilisent le concept d’abstraction et de généralisation. Par exemple, le concept de « classe prolétaire ». À tout moment, dans la société, la « classe prolétaire » est composée de toute une série de différentes couches, elles-mêmes composées de millions, même de milliards d’individus. Il y a des ouvriers du métal, il y a des mineurs, il y a des caissières de supermarché, il y a des employés de bureau, il y a des enseignants, il y a des chômeurs…

Dans chaque secteur, il y a une division du travail en différents métiers. Et aucun de ces individus, ne peut représenter à lui seul le « prolétaire parfait ». Mais ce concept est une généralisation extrêmement utile qui nous permet de mieux comprendre le fonctionnement de la société.

La limite des modèles, des abstractions et des généralisations

Dans la langue de tous les jours, on entend souvent dire « Il ne faut pas généraliser ». On emploie souvent cette expression (à juste titre d’ailleurs) pour dire qu’il est incorrect de vouloir condamner un groupe tout entier pour les crimes commis par un individu appartenant à ce groupe. Cependant, en termes philosophiques, il n’est pas toujours mauvais de généraliser. Mais il faut bien comprendre quand nous pouvons généraliser, et quand nous ne pouvons pas.

La pensée dialectique est parfois appelée logique dialectique. La logique formelle ne nous permet pas de comprendre les processus de changement. La dialectique, par contre, nous le permet. Le mot « logique » est souvent utilisé aujourd’hui lorsqu’on dit qu’il faut « être logique » par rapport à un problème ou à une situation. Ce mot vient de l’ancienne langue de la Grèce, le grec ancien, où le mot « logos » signifiait le « raisonnement ». On peut donc dire que ces différentes formes de logique sont aussi différentes formes de raisonnement.

Les idées abstraites sur la société

Lorsque nous tentons de comprendre la société, les étiquettes abstraites qui refusent de reconnaitre le processus de changement ont elles aussi pour effet de nous distraire. Par exemple, nous savons que des mots tels que « justice » ont une signification générale, mais tant qu’on n’a pas placé ces mots dans leur contexte, ils ne veulent plus rien dire.

L’idée de « justice » proposée par la classe capitaliste est que les patrons doivent recevoir leur « juste » part de profit suite à leurs investissements. L’idée de « justice » proposée par le prolétariat est que les travailleurs doivent recevoir leur « juste » salaire en échange de leur travail. De même que les paysans trouvent qu’ils doivent recevoir leur « juste » prix pour leur produit. Mais des salaires élevés réduisent les profits, tout comme des profits élevés… rédui-sent les salaires. On voit donc que le même concept de « justice » est utilisé pour décrire deux choses différentes.

Imaginons que nous avons sur un plateau télévisé un responsable syndical et le patron d’une usine, et qu’on les invite à débattre de la question des salaires. Ils vont tout de suite se lancer l’un à l’autre le mot « justice » à la tête. Chacun estime que la « justice » est de son côté, en fonction de son propre « point de vue » ; mais ils ne vont jamais être capables de se convain-cre l’un l’autre. Donc, tant que le débat ne cherche pas à dépasser les abstractions et à définir ce que l’on entend par « justice » en plaçant ce mot dans un contexte donné, mieux vaut éteindre sa télé ou changer de chaine, parce que ce débat ne nous apprendra rien du tout.

La pensée dialectique

Trotsky résumait la manière dont la pensée dialectique nous aide à dépasser les étiquettes statiques en expliquant que :

« La pensée vulgaire opère avec des concepts tels que « capitalisme », « morale », « liberté », « État ouvrier », etc., qu’elle considère comme des abstractions immuables, jugeant que « le capitalisme » est « le capitalisme », « la morale » « la morale », etc.

La pensée dialectique examine les choses et les phénomènes dans leur perpétuel changement et de plus, suivant les conditions matérielles de ces changements, elle détermine le point criti-que au-delà duquel « A » cesse d’être « A », « l’État ouvrier »* cesse d’être « un État ouvrier », etc.

Le vice fondamental de la pensée vulgaire consiste à se satisfaire de l’empreinte figée d’une réalité qui, elle, est en perpétuel mouvement. La pensée dialectique précise, corrige, concré-tise constamment les concepts et leur confère une richesse et une souplesse qui les rappro-chent jusqu’à un certain point des phénomènes vivants. Non pas « le capitalisme » en général, mais un capitalisme donné, à un stade déterminé de son développement. Non pas « l’État ouvrier » en général, mais tel État ouvrier, dans un pays arriéré encerclé par l’impérialisme, etc.

La pensée dialectique est à la pensée vulgaire ce que le cinéma est à la photographie. Le cinéma ne rejette pas la photo, mais en combine une série selon les lois du mouvement. La dialectique ne rejette pas le syllogisme [les « étiquettes » de la logique formelle], mais enseigne à combiner les syllogismes de façon à rapprocher notre connaissance de la réalité toujours changeante. »

Comme l’explique Trotsky, la pensée dialectique ne remplace pas les modèles simples qui sont si nécessaires dans la vie de tous les jours. Mais la pensée dialectique relie entre eux ces modèles pour les replacer dans un schéma d’évolution continue. Pour adhérer à la pensée dialectique, nous devons constamment nous entrainer à ne pas oublier que tout change tout le temps. Cela permet à nos pensées et à nos idées de former des descriptions qui collent de manière plus exacte à la réalité du monde. En tenant compte de ce changement, nous resserrons les « ciseaux » de la connaissance pour améliorer notre niveau de compréhension.

Les outils de la pensée dialectique décrits plus loin dans ce document sont des modèles. Comme tous les modèles, ils sont des représentations simplifiées du monde qui nous permettent de reconnaitre et de comprendre les processus de changement. Tout comme le modèle de l’atome n’est pas une représentation exacte d’un atome, mais un modèle simplifié, la pensée dialectique n’est pas identique aux différents processus du changement, mais n’est qu’une manière générale de décrire ces processus.

En ce sens, la pensée dialectique, comme tous les modèles, est une abstraction. Comme Engels l’avait expliqué dans son ouvrage Dialectique de la nature (1883), « C’est de l’histoire de la nature et de celle de la société humaine que sont extraites les lois de la dialectique. Elles ne sont précisément rien d’autre que les lois les plus générales de ces deux phases du développement historique ainsi que de la pensée elle-même ».

Le mot « dialectique » vient du grec ancien ; il signifie littéralement « discussion ». Mais il s’agit d’une discussion entre des personnes qui ont au départ des points de vue différents, mais qui veulent collaborer pour découvrir la vérité. Toute discussion reconnait la possibilité d’un chan-gement. Au cours d’une discussion, les gens peuvent tomber d’accord, en se faisant des concessions l’un à l’autre.Une discussion n’est pas un débat. Dans un débat, les interlocuteurs pensent chacun détenir la vérité.

Les outils de la pensée dialectique

Marx et Engels ont identifié trois « lois de la dialectique » servant à décrire les processus du changement. Ils ont ici utilisé le mot « loi » dans son sens scientifique, c’est-à-dire une théorie ou une explication pour les observations effectuées. On ne parle donc ici pas du tout de la «loi»  des dirigeants bourgeois qui établissent une loi puis cherchent à la faire appliquer dans le monde réel. Car cette démarche est évidemment l’opposé total de la manière dont nous devrions comprendre les « lois » de la dialectique. Les « lois » de la dialectique sont une description des processus de développement et de changement en cours dans le monde.

Outil nº1 : « La transformation de la quantité en qualité (et inversement) » alias « La goutte d’eau qui fait déborder le vase »

Un exemple de cette « transformation de la quantité en qualité (et inversement) » peut nous aider à mieux comprendre les transformations sociales au moment du passage du féodalisme au capitalisme en Europe. Dans la société féodale, le rôle de l’argent dans l’économie était fort limité. La plupart des paiements se faisaient « en nature », c’est-à-dire sous la forme de pro-duits (trois mètres de tissu, 10 kg de blé, six marteaux, etc.), sans qu’on n’ait besoin d’argent pour les effectuer. Une forme de paiement en nature était le paiement sous forme de travail : les paysans fournissaient à leur seigneur (propriétaire terrien) leur travail en échange de sa protection et en guise de loyer pour la terre qu’ils cultivaient.

Mais la classe marchande, qui est l’ancêtre de la classe capitaliste, a commencé à élargir ses réseaux commerciaux à l’intérieur de la société féodale, ce qui a eu pour conséquence d’élargir les sphères de la société où les échanges étaient régulés par l’argent plutôt que par des paie-ments en nature. Jusqu’à un certain point, cette extension du système monétaire n’a pas eu un impact qui aurait pu menacer l’existence de la société féodale.

Mais à partir d’un certain moment (où une certaine quantité a été atteinte), l’accumulation de richesses et de puissance par la classe marchande l’a mise dans une situation où elle s’est vue forcée à entamer une lutte contre la classe féodale qui constituait pour ses activités un obsta-cle de plus en plus grand. En Angleterre et en France, ce processus a mené à une explosion sociale : la guerre civile et la révolution qui a amené au pouvoir la classe marchande, devenue classe capitaliste.

On voit donc que ces évènements résultaient d’une transformation de la quantité en qualité. Le capitalisme a été instauré à la place du féodalisme, en tant que nouvelle « qualité » de la société, à la suite des changements de « quantité » en son sein. Comme Marx le disait : « La nouvelle société s’est développée dans le ventre de l’ancienne ».

Revirements soudains

Tout comme la dialectique elle-même, l’idée d’un « bond qualitatif » est une abstraction utile, à condition que nous la replacions dans son contexte et que nous l’appliquions à un processus spécifique pour pouvoir reconnaitre ce qui constitue un tel « bond » et ce qui n’en est pas un.

Cette idée est cruciale lorsque nous l’appliquons à l’évolution de la société. Elle nous aide à nous préparer à des bouleversements rapides sur le plan social comme au niveau de la cons-cience de classe. Cet outil nous permet d’identifier quels sont les changements quantitatifs en cours qui sont susceptibles de mener à un changement qualitatif, afin de pouvoir faire des prédictions exactes. Sans cela, nous risquons d’être constamment surpris par des explosions sociales apparemment surgies de nulle part.

Prenons par exemple le cas du renversement du dictateur Moubarak en Égypte en 2011. Cet individu était pourtant au pouvoir depuis des dizaines d’années : qu’est-ce qui a fait qu’il a été dégagé précisément à ce moment-là et pas avant ni après ?

C’est vrai que la Tunisie était partie dans une révolution au même moment, qui a inspiré les Égyptiens, mais la véritable étincelle qui a déclenché le mouvement a été l’annonce d’une nouvelle hausse du prix du pain. Cette énième hausse du prix du pain a été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ». Beaucoup de soi-disant « experts » n’avaient rien vu venir !

Un jour avant que le mouvement n’éclate, ces gens étaient surement encore en train de dire «Rien ne change dans ce pays », « Les travailleurs ne sont pas prêts », etc. Mais les révolutionnaires qui manipulent habilement l’outil de la « transformation de la quantité en qualité » ne sont jamais pris au dépourvu lorsque se produisent ces bonds soudains.

Outil nº2 : « La négation de la négation » alias « Rien n’est éternel »

Prenons un autre exemple tiré de l’histoire des sociétés. Dans les sociétés primitives, la terre était la propriété de l’ensemble du groupe (ou bien n’était la propriété de personne). Cet état de propriété collective a été « nié » par le développement de la société de classes, qui a introduit la propriété privée de la terre. Les marxistes disent que cette propriété privée sera à son tour « niée » par le retour à une propriété collective. Cependant, il ne s’agira pas de la même propriété collective que l’on voyait dans le cadre des sociétés primitives, mais d’une propriété collective socialiste, basée sur un développement bien plus avancé de l’économie.

Outil nº3 : « L’interpénétration des contraires » alias « La vie n’est jamais simple »

Dans la société humaine, on peut voir une telle « contradiction » dans la lutte de classe. Dans la société capitaliste, on voit une contradiction entre les intérêts des capitalistes, qui veulent faire plus de profits, et ceux des travailleurs, qui veulent recevoir de meilleurs salaires. Il y a aussi la contradiction entre la propriété individuelle (ou privée) du capitaliste et le travail collectif de la classe ouvrière.

1 janvier 2019

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02 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

karl marx 2 (psl)

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Le matérialisme : la première base du marxisme

Ce que la science a apporté de nouveau, a été l’idée selon laquelle la nature existe de manière objective, indépendamment de notre « point de vue » (c’est-à-dire : que nous soyons là ou pas pour l’observer, la nature existe et continue à exister). La science dit que seules des observa-tions objectives du monde peuvent nous donner un savoir véritable. Cela a été une percée très importante pour le savoir humain.(…)

Tout comme la science, le marxisme repose avant tout sur la conviction que toute chose dans le monde a une explication objective et rationnelle. En langue philosophique, nous appelons cette idée le matérialisme.

Évidemment, encore une fois, en employant ce terme, nous ne voulons pas parler du « maté-rialisme » qui signifie le comportement d’une personne qui se soucie plus de ses vêtements et de la marque de son téléphone que de la santé de ses parents. En philosophie, le matérialisme est l’idée selon laquelle le monde existe et continue d’exister, quel que soit notre «point de vue» sur lui.

Par conséquent, toutes ces choses qui pourraient nous apparaitre de prime abord comme subjectives :

les pensées, les émotions, les croyances religieuses, la moralité, les valeurs culturelles, et toute sorte d’autres idées, ont en réalité une explication objective. Par exemple, les pensées et les émotions sont les produits de notre cerveau : si nous n’avions pas de cerveau, nous n’au-rions ni pensées, ni émotions ! Les émotions ressenties par les êtres humains sont le fruit d’une évolution : beaucoup d’animaux moins complexes que l’homme ressentent eux aussi des émotions à des niveaux plus ou moins développés. Les croyances religieuses et les convictions politiques proviennent elles aussi des conditions sociales de la société qui les crée et de l’indi-vidu qui les adopte. Comme Marx le disait : « Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience » (Critique de l’économie politique, 1859).

La pensée dialectique : la deuxième base du marxisme

Mais il y a une caractéristique du monde qui est si fondamentale que, si nous voulons pouvoir décrire le monde de la manière la plus exacte possible, elle doit être absolument être incorpo-rée dans la manière dont nous pensons. Rien dans le monde n’est statique, immobile ou figé. Toute chose subit un processus de changement constant. La deuxième base du marxisme est donc la dialectique, ou la pensée dialectique, qui décrit le changement constant qui parcourt le monde.

Lorsque nous combinons ces deux bases que sont le matérialisme et la pensée dialectique, nous obtenons la méthode marxiste du matérialisme dialectique.

En reconnaissant le processus de changement partout dans le monde, le matérialisme dialec-tique décrit la manière dont le monde se développe, ce qui nous permet d’énormément rétrécir la distance entre les deux lames de nos ciseaux de la connaissance.

Le matérialisme dialectique nous aide à comprendre que toute chose qui existe (qu’il s’agisse des galaxies dans l’univers ou des pensées dans notre cerveau) subit un processus d’évolu-tion constante.

Comme Trotsky le disait : « La conscience est née de l’inconscient, la psychologie de la physiologie, le monde organique de l’inorganique, le système solaire de la nébuleuse » (ABC du matérialisme dialectique, dans Défense du marxisme, 1939). Toute la science moderne démontre ce processus d’évolution continue dans la nature. Le marxisme, quant à lui, démon-tre que ce processus de changement n’est pas étranger à la société, mais s’étend également au domaine des idées, comme par exemple les idées dont nous sommes en train de parler en ce moment. (Résumé)

https://fr.socialisme.be/

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30 décembre 2018 ~ 0 Commentaire

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Théorie: Introduction au matérialisme dialectique (1e partie)

Pourquoi avons-nous besoin d’une théorie ?

Le marxisme est la théorie révolutionnaire du prolétariat. Il est parfois appelé une «philoso-phie». Le mot « philosophie » provient du grec, il y a plus de 2000 ans, et signifie « amour de la sagesse ». Une philosophie est un système d’idées utilisé pour tenter de comprendre le monde. Mais aujourd’hui, il nous semble que le marxisme est mieux défini comme étant une « théorie » plutôt qu’une « philosophie ».

Le prolétariat a toutes les raisons de s’efforcer de mieux comprendre le monde.

Nous voulons comprendre beaucoup de choses au cours de notre vie. Nous voulons compren-dre pourquoi il y a de la pauvreté, des inégalités, du racisme, des guerres, et beaucoup d’autres choses qui font de notre vie un combat de tous les jours. En tant que classe au sein de la société capitaliste, nous n’avons aucun intérêt matériel à défendre. Nous ne vivons pas de l’exploitation du travail d’autrui. Au contraire, c’est à nous que, chaque jour, d’autres volent la richesse que nous créons par notre travail. Alors, si nous cherchons à mieux comprendre pourquoi tout cela se passe comme ça, nous avons tout à gagner, et rien à perdre.

Mais la compréhension qui nous est donnée par le marxisme ne nous donne pas seulement le « point de vue » des travailleurs. Par exemple, du point de vue des travailleurs, les patrons sont « injustes » et « radins », puisqu’ils nous donnent des salaires de misère alors qu’eux empochent les bénéfices. Du point de vue des patrons par contre, les patrons « méritent » ces bénéfices puisqu’ils ont payé leurs travailleurs « comme il faut », selon le salaire fixé par la loi. Ils traitent leurs travailleurs d’« ingrats » qui se plaignent sans arrêt alors qu’ils ont de la « chance », qu’ils ont le « privilège » d’avoir un travail là où beaucoup d’autres n’ont rien !

Il semble donc qu’il existe plusieurs « points de vue » dans la société, aucun n’étant plus « juste » ou plus « incorrect » que l’autre. Si le marxisme ne faisait que décrire la société du « point de vue » des travailleurs, il ne serait donc qu’une opinion parmi d’autres. On dirait donc qu’il serait subjectif.

Les capitalistes cherchent à mélanger le problème

Dans la vie de tous les jours, le « point de vue » des capitalistes est mis en avant et présenté comme étant le « bon sens ». Les médias sont remplis de cette pensée à cinq francs. Il suffit d’allumer sa radio ou sa télévision pour le voir. On nous y explique que certaines personnes sont devenues riches parce qu’elles ont « travaillé dur » pour en arriver là ; pas parce qu’elles ont exploité la force de travail de leurs employés.

On nous y explique que « l’homme est par nature égoïste », pour nous expliquer les inégalités ; on ne nous dit pas que ces inégalités viennent du fait que la société est divisée en une classe qui possède les moyens de production, et une autre classe qui ne possède rien et qui se voit obligée de vendre sa force de travail aux patrons. Partout, on nous parle d’« entrepreneuriat », on nous parle de « leadership » et autres philosophies qui prônent le « développement personnel » et la « pensée positive ». Au final, tout cela a pour but de nous convaincre de nous adapter à cette société, de nous empêcher de chercher à observer l’horizon du sommet de la montagne.

Il y a une autre arme, encore plus sophistiquée, dans l’arsenal idéologique du capitalisme.

Pour pouvoir gérer une économie moderne, les gouvernements capitalistes doivent avoir une certaine compréhension de la société. On collecte des statistiques sur la croissance économi-que, sur la démographie, sur les importations et exportations, sur le fonctionnement des diffé-rentes branches de l’industrie, etc. On collecte aussi des statistiques sur le taux de pauvreté, d’inégalité et de chômage.

Jamais on n’a fait autant d’« observations » sociales à aucun moment de l’histoire !

C’est donc au niveau de la théorie que le capitalisme se défend. Les capitalistes doivent tout faire pour empêcher qu’une théorie n’arrive pour relier entre elles toutes ces observations et en tirer une conclusion objective afin d’expliquer pourquoi le capitalisme est une catastrophe pour la vaste majorité de l’humanité.

La distorsion stalinienne du marxisme

La distorsion du marxisme était nécessaire pour la dictature de la bureaucratie stalinienne. Après avoir trahi la révolution prolétarienne russe de 1917, cette couche privilégiée a commen-cé à craindre que de nouvelles révolutions socialistes ne réussissent ailleurs dans le monde.

Car si une véritable démocratie prolétarienne, basée sur le socialisme, avait émergé dans un autre pays, cela aurait certainement inspiré la classe prolétaire d’Union soviétique à se lever de nouveau pour chasser ses « leaders ».

L’idée selon laquelle l’Afrique (et le monde colonial puis néocolonial) devait nécessairement passer par une étape « capitaliste » avant d’envisager la révolution socialiste, constituait une partie très importante de la politique étrangère de l’Union soviétique stalinienne, utilisée pour saboter chaque mouvement révolutionnaire qui se présentait dans ces pays. C’est ainsi que nous voyons encore le Parti communiste sud-africain (tout comme les fondateurs du Front populaire ivoirien et d’autres partis « communistes ») s’en tenir à la vieille théorie de la « révo-lution démocratique nationale ».

Cela sert de prétexte à ces partis pour justifier leur adaptation au capitalisme. La distorsion stalinienne du marxisme est une autre manière d’expliquer qu’il n’y a qu’une seule montagne. Et elle permet de justifier pourquoi le parti ferme les yeux sur le fait que les ministres « communistes » touchent d’énormes salaires, vivent dans des palais et roulent en BMW.

(Texte résumé pour le lire en entier suivre le lien)

https://fr.socialisme.be/

30 décembre 2018

Commentaire: Ce texte provient du PSL de Belgique, des camarades qui ont hélas quitté le NPA. Ils sont présents en Belgique, USA, Royaume Uni, Irlande et plusieurs pays d’Afrique.

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