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12 mai 2020 ~ 0 Commentaire

mai 1968 (a-et-r la-brèche)

mai 68

Mai 1968 : de la révolte étudiante à la grève générale

Les étudiants de Nanterre avaient prévu pour le 2 mai une Journée anti-impérialiste. Le groupe fasciste Occident annonça qu’il allait venir « rétablir l’ordre ». Les étudiants se préparèrent, et Occident se dégonfla. Le recteur Roche décida de fermer Nanterre. La police envahit l’université le lendemain.
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Le 3 mai, dans la cour de la Sorbonne, les étudiants tinrent un meeting de solidarité avec Nanterre et les 8 étudiants menacés d’exclusion.
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La police commit alors ces cinq erreurs :
  1. elle envahit la Sorbonne ;
  2. elle crut pouvoir embarquer 400 étudiants ;
  3. elle oublia les filles, que bien sûr elle sous-estimait ;
  4. elle oublia les lycéens, qui sortaient de cours à partir de 16 heures ;
  5. elle matraqua sauvagement tout ce qui ressemblait à un étudiant.
La révolte étudiante – et bientôt de toute la jeunesse – commença alors.
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La jeunesse s’embrase
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Le samedi 4, des heurts violents avec la police eurent lieu une nouvelle fois, et 7 étudiants furent arrêtés et condamnés à des peines de prison avec sursis. Le responsable stalinien Georges Marchais dénonça les « groupuscules anarchistes, trotskistes, maoïstes » dirigés par « l’anarchiste allemand Cohn-Bendit ».
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Le lundi 6, les grèves et manifestations de solidarité gagnèrent la province et aussi Berlin, Francfort et Liège. Le 7 mai, 50 000 manifestants en route vers la place de l’Étoile passèrent devant la Chambre des Députés. Ils ne prirent pas le temps de s’arrêter.
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Dans Le Monde du 9 mai, Raymond Barrillon souligna : « Leur longue marche les a conduits à passer devant l’Assemblée nationale mais l’idée ne leur est pas venue un instant d’y faire halte. C’est un signe des temps mais c’est aussi et surtout une démonstration d’indifférence, pour ne pas dire plus ».
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Le tangage au sein du PCF et de la CGT obligea Georges Séguy à tenir une conférence de presse en forme d’« amorce de virage ». Il déclara : « La solidarité entre les étudiants, les enseignants et la classe ouvrière dans leur lutte commune pour le progrès social, la démocratie et la paix est une notion bien connue de tous les militants de la CGT ». 
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Le 8 mai, un cortège de 30 000 personnes traversa encore Paris. À la fin de la manifestation, le mot d’ordre de dispersion fut mal accueilli par une partie des étudiants. Au même moment, 100 000 personnes – ouvriers, paysans et étudiants – défilaient dans les villes de Bretagne et des Pays de la Loire derrière le slogan « L’Ouest veut vivre ».
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La nuit du 10 mai – dite « des barricades » – commença après la manifestation appelée par l’UNEF, le SNESUP et les Comités d’action lycéens (CAL) place Denfert-Rochereau, sur les trois revendications du mouvement : « libérez nos camarades », « ouvrez la Sorbonne », « dégagez du Quartier Latin ».
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La manifestation décida de rester dans le Quartier Latin tant que la Sorbonne ne leur aurait pas été rendue et que les camarades n’auraient pas été libérés. Malgré l’opposition de l’UNEF, une partie des manifestants – et notamment des lycéens qui allaient enfiévrer la nuit – commen-cèrent, dès 21 heures, à édifier des barricades. S’ensuivirent quatre heures de folle liberté pacifique, de 22 heures à 2 heures du matin, puis plus de trois heures de bagarres. Le quartier donna des vivres, lança de l’eau pour combattre l’effet des gaz lacrymogènes, offrit l’asile aux barricadiers.
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Le 13 mai : irruption de la classe ouvrière
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La CGT, très consciente des risques de débordement, proposa une réunion unitaire d’où sortit l’appel CGT-CFDT-FEN-SNESUP-UNEF à une grève de 24 heures le lundi 13 mai, avec manifestations dans toute la France, pour « l’amnistie de tous les manifestants condamnés, les libertés syndicales et politiques ».
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FO s’y associa, ainsi que la CGC. Un bon point : le préavis légal pour la grève ne fut pas respecté… En fait, le PCF et la CGT avaient proposé le 14 mai, trouvant le 13 mai trop « politique », car correspondant exactement au dixième anniversaire du coup d’Etat militaire à Alger qui avait installé De Gaulle à l’Elysée.
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Mais suite à la « nuit des barricades », ils acceptèrent le 13 mai, car ils comprirent le risque qu’ils encouraient d’être débordés par le mouvement dès le lundi. Ils ne le furent que le mardi… De son côté Pompidou, contre l’avis de De Gaulle, céda sur les trois revendications.
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Le 13 mai fut un grand succès : à Paris, 230 000 manifestants selon la police, un million selon les centrales syndicales… Les slogans proclamaient la solidarité entre ouvriers et étudiants, et affirmaient que « Dix ans ça suffit », réclamant ainsi le départ du général.
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Ce succès eut au moins deux principales raisons :
  1. le besoin de dénoncer la sauvagerie, encore une fois, du bras armé de l’État ;
  2. l’occasion de crier plus fort qu’à l’accoutumée le refus du régime, grâce à un appel plus unitaire que jamais, si l’on excepte le 8 mai en Bretagne.
Les travailleurs constatèrent que si le pouvoir reculait devant les étudiants, il devait aussi reculer devant des travailleurs usant de la grève, arme plus puissante que les pavés. La journée de grève, qui devait mettre un terme aux troubles, allait les généraliser…
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L’analyse de la Jeunesse Communiste Révolutionnaire (JCR), dans son journal Avant-Garde Jeunesse de février-mars 1968,  fut confirmée : « Tous les mouvements sectoriels et locaux, sporadiques, violents, déclenchés un peu partout […] ne sont pas des accidents. Ils sont les symptômes les plus nets d’un mouvement, national, profond, diffus et qui se cherche ».
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La généralisation de la grève
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À la grande stupeur de la bourgeoisie, de son gouvernement et de ses relais dans les bureau-craties du mouvement ouvrier, la grève générale symbolique prévue pour le 13 mai ne s’arrêta pas. André Barjonet, qui était alors l’un des dirigeants de la CGT, dit à propos du 13 mai: « La CGT pensait que tout s’arrêterait là, que ce serait une bonne journée de grèves et une bonne manifestation » . André Jeanson, président de la CFDT, affirma : « Pour plusieurs de ses organisateurs, la manifestation marquait la fin des événements eux-mêmes ».
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Depuis des mois, à l’usine Sud-Aviation de Saint-Nazaire, la section FO conduite par des militants trotskystes défendait l’occupation de l’entreprise. Le 14 mai, la CGT fut contrainte de l’accepter, tout comme la rétention du directeur Duvochel et de ses adjoints dans leurs bureaux dans l’attente d’une réponse de la direction parisienne ; ils en sortirent le 29 mai.
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Les ouvriers savaient que la veille, à Nantes, une marche s’était terminée par la construction de deux barricades devant la préfecture, que le préfet s’était vu refuser par Paris l’autorisation de tirer et qu’il avait dû reculer sur toute la ligne : les poursuites engagées contre des étudiants avaient été abandonnées, et la subvention de 10 000 francs à l’UNEF rétablie…
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La reconduction de la grève eut lieu dans beaucoup d’autres boîtes, comme à CLAAS (machines agricoles près de Metz), dans le BTP à Toulouse, au Centre de la Villette des NMPP à Paris, aux papèteries La Chapelle à Saint-Etienne-du-Rouvray (Seine-Maritime), dans deux filatures du Nord ou encore une biscuiterie du Rhône. Évidemment, la presse ne relaya rien de tout cela.
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Même la grève avec occupation de Sud-Aviation, fleuron de l’industrie française, ne suscita dans L’Humanité que neuf lignes remisées en page 9, au milieu des petites annonces… Le même jour, Nanterre se déclara « autonome » et la Sorbonne « commune libre ». Une partie de l’AG voulait une réforme de l’université, y compris des examens. Un courant plus important se fixa comme objectif la chute du gaullisme et du capitalisme.
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Le 15 mai au matin, Renault Cléon entra en action, à l’initiative de jeunes ouvriers. Dans la soirée, deux autres grandes boîtes de la région suivirent (Kléber-Colombes à Elbeuf et La Roclaine à Saint-Etienne-du-Rouvray), de même que Lockheed à Beauvais et Unelec à Orléans. La grève étudiante gagna de nouveaux lycées et facultés, avant de se généraliser au moment même où se généralisaient les grèves et occupations des lieux de travail.
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Le lendemain, à Renault Billancourt, les travailleurs diminuèrent les cadences dans certains départements. Vers 17 heures, 200 à 300 ouvriers du département 37 remontèrent en cortège l’Île Seguin, traversèrent les chaînes d’assemblage où travaillaient en majorité des immigrés, qui quittèrent les chaînes et l’usine. Le lendemain, vendredi 17, l’usine s’arrêta. Les patrons prirent la précaution d’aller se réfugier dans les bureaux du groupe, sur les Champs-Elysées… Les revendications étaient les suivantes : pas de salaire à moins de 1 000 francs par mois, 40 heures payées 48, la retraite à 60 ans, extension des libertés syndicales, sécurité de l’emploi.
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À la fin de la journée, la grève toucha une cinquantaine de grandes entreprises, dont 5 usines Renault (Billancourt, Le Mans, Cléon, Flins, Sandouville), Sud-Aviation Bouguenais, 10 usines sur la seule ville du Havre, Rhodiacéta et Berliet dans le Rhône, les Chantiers Navals de Bordeaux, Saviem à Caen.
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À 18 heures 30, un communiqué du PCF mit « les travailleurs et les étudiants en garde contre tout mot d’ordre d’aventure ». Peu après 19 heures, le communiqué du gouvernement prit le relais : « En présence de diverses tentatives annoncées ou amorcées par des groupes d’extrémistes pour provoquer une agitation généralisée, le Premier ministre rappelle […] que le gouvernement ne pourra tolérer que l’ordre républicain puisse être atteint ». Il décida le rappel de 10 000 réservistes de la gendarmerie.
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Le 17 mai, environ 500 000 travailleurs se joignirent à la grève, dont ceux de la SNCF, de la RATP, des PTT, du commerce et des services de l’Etat, avec souvent l’occupation des entreprises. À la RATP, les revendications étaient deux jours de repos consécutifs, la semaine de 40 heures, l’augmentation égale pour tous et le paiement des jours de grève. En dehors des usines verrouillées par la bureaucratie CGT-PCF, des relations d’échange, de solidarité et d’action conjointe s’établirent rapidement entre travailleurs et jeunesse en lutte.
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Le lundi 20, ce fut le raz de marée, et le 21, on compta plus de 6 millions de grévistes, y compris parmi les fonctionnaires, à l’ORTF et à la Banque de France. Toutes les grandes villes furent paralysées. Il y eut plus d’un million de grévistes dans la seule métallurgie. Les locaux de l’Ordre des médecins, de l’Ordre des architectes et de la Société des gens de lettres furent occupés. Le mot d’ordre des métiers intellectuels devint souvent : « Nous ne voulons pas être les chiens de garde de la bourgeoisie ! ».
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Le 22 mai, alors que les forces de police étaient en partie épuisées et partout ébranlées, leur principale représentation, l’Union des Syndicats de Police, déclara que des opérations contre des ouvriers allaient être vécues « comme autant de graves cas de conscience ». Le régime, dans ces conditions, prépara l’armée à toute éventualité. Sous les drapeaux, des militants se préparaient aussi.
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Dans des casernes d’Angers, de Saumur et du Mans, des groupes de soldats en appelèrent à l’insoumission. Le cas le plus connu fut l’appel du 153è RIMCA de Mutzig (régiment d’infanterie mécanisée), qui affirmait que des appelés étaient organisés en comités d’action et qu’ils n’allaient jamais tirer sur des ouvriers.
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La « journée de revendication » de la CGT du 24 mai se termina avec le discours de De Gaulle. Celui-ci annonça pour le 16 juin un référendum sur la « participation », leurre régulièrement agité face au mouvement social, vendu comme troisième voie entre le capitalisme et le communis-me… En cas de victoire du « non », De Gaulle menaça d’une vacance du pouvoir, qui allait risquer de mener le pays « à travers la guerre civile, aux aventures et aux usurpations les plus odieuses et les plus ruineuses ». Mais comment organiser un plébiscite alors que tout le pays était paralysé ?
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Vers l’accord de Grenelle
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Le gouvernement n’était plus en mesure d’affronter les grévistes, trop nombreux et répartis sur tout le territoire. Il ne pouvait compter que sur les bureaucraties syndicales pour négocier et briser la dynamique de la grève générale.
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La rencontre secrète Chirac-Krasucki du 24 mai prépara l’ouverture de négociations pour le lendemain. Krasucki, dirigeant de la CGT, confia à Paris-Match en 1977 : « Cela faisait plusieurs jours qu’on essayait d’entrer en contact. Au CNPF, c’était la panique. Ils voyaient le Grand Soir arriver. Ils pensaient qu’on allait les manger tout crus. On s’est dit que Pompidou devait être un peu moins con. Quand il a envoyé cet agité, j’étais inquiet… Il avait l’air de croire que je voulais le piéger. Il se figurait que la proclamation des Soviets était imminente, alors je lui ai dit qu’à notre avis, la prise du Palais d’Hiver, ce n’était pas pour tout de suite ! ».
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À Paris, ce fut la deuxième « nuit des barricades ». Les commissariats de l’Odéon et de la rue Beaubourg furent mis à sac. Deux cars et une voiture de police brûlèrent devant le commissariat du Panthéon. Des affrontements sérieux se produisirent en province, en particulier à Lyon, Strasbourg, et Nantes. À Lyon, le commissaire de police René Lacroix fut tué par un camion-benne lancé afin de forcer le barrage policier. Bordeaux s’embrasa le lendemain. Le ministre de l’Intérieur Fouchet parla de « pègre » et d’« anarchistes organisés ». L’Humanité lui fit écho en parlant de « pègre » et de « racaille ».
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Le lendemain à 15 heures, au Ministère du Travail rue de Grenelle, Pompidou ouvrit la première séance de négociations. La CGT posa comme préalable l’abrogation des ordonnances sur la Sécurité́ sociale d’août 1967. Elle allait finir par reculer.
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Le 27 mai à 7 heures 30, après un entretien discret entre Chirac et Séguy, Pompidou annonça à la presse le protocole d’accord : 14 points en tout, dont les principaux étaient la hausse des salaires de 7 % puis 3 % en octobre, le relèvement du SMIG de 2,22 à 3 francs de l’heure – soit 35 % – et le libre exercice du droit syndical . Georges Séguy lança : « La reprise du travail ne saurait tarder ».
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Il s’agissait de concessions sociales sans précédent depuis 1936, mais elles étaient tout de même loin des acquis de 1936, et loin des revendications comme le salaire minimum à 1000 francs, la suppression des ordonnances ou le rétablissement de l’échelle mobile des salaires.
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De fait, avec l’inflation, les hausses de salaires allaient vite être absorbées, sauf pour le SMIG, mais celui-ci ne concernait alors que moins de 15 % des salariés. Ces annonces entraînèrent un refus immédiat des ouvriers presque partout où ils étaient consultés, notamment ceux de Renault à Billancourt, à Cléon et au Mans, ceux de Citroën, de Berliet ou de la Rhodiacéta.
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Dans l’après-midi, le meeting CFDT-UNEF-PSU au stade Charléty rassembla près de 50 000 personnes, dont beaucoup de jeunes ; certains rêvaient d’une nouvelle force à gauche indépendante du PCF, mais beaucoup, de révolution.
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André Barjonet, qui venait de démissionner de la direction de la CGT comme de celle du PCF, déclara : « La révolution exige un foisonnement d’idées mais il faut s’organiser pour abattre le régime actuel et marcher vers la révolution socialiste ».
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Pierre Mendès-France s’approcha de la tribune, on lui tendit un micro. Il déclina : « Nous sommes ici à une réunion syndicale, ce n’est pas à moi de parler ». Les réformistes sociaux-démocrates ou staliniens ne voulaient pas renverser le régime en dehors des clous de la constitution, et encore moins sous la pression des travailleurs. Ce formidable meeting, qui aurait pu donner naissance à un parti de masse – certes aux contours encore flous, mais aux aspirations révolutionnaires – ne déboucha sur rien : ce fut une occasion manquée.
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Le 28 mai, après le rejet de Grenelle, il n’y eut plus personne dans les ministères. Alain Peyrefitte, ministre de l’Education nationale, démissionna. Avec l’appui des centristes et de certains hommes de droite, François Mitterrand proposa, si le « non » l’emportait au référendum, un gouvernement provisoire qui aurait été dirigé par Pierre Mendès-France, et sa candidature pour une élection présidentielle. Ce projet resta sans suite… Le PCF l’ignora.
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L’impasse électorale
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Le 29 mai, De Gaulle fila incognito en Allemagne avec famille et bagages chez le général Massu, alors chef des Forces Françaises en Allemagne après s’être illustré comme criminel de guerre en 1957 lors de la bataille d’Alger, puis comme instigateur du coup d’État de 1958. Il assura De Gaulle de l’appui de l’armée et parvint à le persuader de retourner à Paris.
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Le lendemain, Pompidou réussit à convaincre De Gaulle du bien-fondé de son plan pour casser la grève : jeter au PCF les élections législatives comme os à ronger. Vers 16 heures, De Gaulle annonça à la radio :
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« Je ne me retirerai pas… Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale… Je diffère la date [du référendum]. Quant aux élections législatives, elles auront lieu dans les délais prévus par la Constitution… Si donc cette situation de force se maintient, je devrai, pour maintenir la Répu-blique, prendre, conformément à la Constitution, d’autres voies que le scrutin immédiat du peuple. En tout cas et tout de suite… Il faut que s’organise l’action civique… La France en effet, est menacée de dictature… ».
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Le soir, la manifestation de soutien au général défila de la Concorde à l’Etoile. Grands et petits bourgeois se mélangèrent aux barbouzes gaullistes, aux activistes de l’OAS et aux fascistes du groupe Occident aux cris de « Cohn-Bendit à Dachau ! », « La France aux Français ! », « De Gaulle n’est pas seul ! », « Mitterrand c’est raté » ou « Liberté du travail ».
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Toute la gauche traditionnelle s’engouffra dans le piège des législatives : le mois de juin fut marqué par les luttes défensives des travailleurs pour défendre la grève face aux pressions des bureaucrates syndicaux et à la sauvagerie de la police.
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Après le détricotage de Grenelle et l’objectif des législatives, ce fut la lente décrue des grèves. La police se vengea, provoquant même la mort du lycéen Gilles Tautin à Flins, et celle des ouvriers de Peugeot Jean Beylot et Henri Blanchet à Sochaux. Le 12 Juin, onze organisations – parmi les plus actives dans la révolte et la grève générale – furent dissoutes. Alain Krivine et six autres militants de la JCR furent emprisonnés en juillet.
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Depuis l’annonce de la dissolution du Parlement et la convocation des élections, la CGT et le PCF présentaient les élections législatives comme la « deuxième chance » des travailleurs. En fait, après avoir combattu la seule chance qui existait, celle de la grève générale, les bureaucrates conduisirent le mouvement à l’abattoir électoral. Les élections des 23 et 30 juin donnèrent à la droite une majorité encore jamais atteinte.

Jean-Marc B

https://anticapitalisme-et-revolution.blogspot.com/

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Commentaire:

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10 mai 2020 ~ 0 Commentaire

10 mai 1981-2 (npa)

nationalisation

Des nationalisations compatibles avec le capitalisme

Aujourd’hui passées de mode, les nationalisations ont longtemps été un étendard de la gauche réformiste… mais pas seulement d’elle.

Le plus souvent, elles ont servi au capital pour se moderniser, se restructurer et rétablir ses taux de profit. En France, celles de 1981-82 ont laissé aux travailleurs un goût amer.

Si le droit à la propriété privée est un des principes fondateurs de la Révolution française, des exceptions y étaient envisagées.

L’article 17 de la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen (26 août 1789) énonce : « La propriété étant un droit inviolable et sacré, nul ne peut en être privé, si ce n’est lorsque la nécessité publique, légalement constatée, l’exige évidemment, et sous la condition d’une juste et préalable indemnité ». Ces principes furent ensuite traduits dans le Code civil de 1804.

Avant la Première Guerre mondiale, des objectifs d’efficacité industrielle au service des Etats amenèrent certains socialistes français à revendiquer la nationalisation des chemins de fer ou des assurances, et Bismarck à faire des chemins de fer une société d’Etat en Allemagne dès 1873.

Mais c’est sous l’impact de la révolution russe et de la crise économique que la participation des Etats à l’appareil de production commença à se poser avec plus de force.

En Allemagne, face à la montée révolutionnaire, le gouvernement mit en place des organismes de conciliation et de participation où les salariés disposaient d’un droit de regard sur l’adminis-tration de l’entreprise, les conditions de travail, d’embauche et de licenciement. En Belgique, en Grande-Bretagne et en France, syndicats et partis socialistes revendiquèrent des mesures similaires à celles mises en œuvre par Roosevelt aux Etats-Unis.

Des impératifs économiques et industriels conduisirent le gouvernement de Front Populaire à nationaliser quelques usines d’armement et les chemins de fer en créant la SNCF. Durant la Deuxième Guerre mondiale, le gouvernement de Vichy nationalisa l’agence de presse Havas, qui devint l’AFP à la Libération.

L’étape keynésienne

Les besoins de la reconstruction et les rapports de forces issus la guerre amènent les gouverne-ments à mettre en place des politiques keynésiennes, reposant notamment sur la place détermi-nante de l’intervention de l’Etat dans la production.

En France, le programme du Conseil national de Résistance prévoyait « le retour à la nation de tous les grands moyens de production monopolisée, fruit du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ».

C’est ainsi que furent nationalisées les houillères, les entreprises du gaz et de l’électricité, les banques de dépôt, une partie des compagnes d’assurances et la Régie Renault, la RATP, Air France.

Ces mesures reposaient sur deux fondements. D’abord, des nécessités économiques et industrielles imposant, au sortir de la guerre, des moyens importants et centralisés pour la reconstruction de l’appareil productif, des réseaux de transport et de l’énergie. Ensuite, la recherche d’un consensus social afin d’assurer la remise en route de la production notamment dans les secteurs décisifs.

Les contreparties en termes d’intervention des salariés dans la gestion furent alors l’occasion d’âpres discussions. Les réticences syndicales et politiques d’une part, les préventions patronales d’autre part, furent renforcées par la mise en place du plan Marshall et le développement de la guerre froide.

Les intrusions dans le champ du pouvoir patronal se limitèrent aux obligations d’information et de consultation des comités d’entreprises dans le secteur privé et à une participation aux conseils d’administration dans le secteur public. La principale concession faite aux organisations syndicales, avant tout à la CGT, est le développement des œuvres sociales avec notamment des dotations importantes aux  comités d’entreprise.

Dans les secteurs stratégiques (mines, EDF-GDF, SNCF), des concessions sociales importantes furent également faites sur les retraites et les déroulements de carrière. Grâce aux indemnisations, les anciens actionnaires récupérèrent des capitaux immobilisés dans des industries détruites et purent les réinvestir dans des activités plus rentables.

En 1981, un enjeu essentiel pour la gauche

Ce partage, cette complémentarité entre un secteur public conséquent et le secteur privé ne furent pas remis en cause dans la période suivante, pas même en Mai 1968. C’est cependant dans la foulée de Mai 68  que la question des nationalisations revint sur le devant de la scène. En 1972, le PCF, le PS et les Radicaux de gauche signaient un programme commun de gouvernement qui prévoyait une large extension du secteur public.

Les critères étaient très larges :

« - Les entreprises qui répondent directement à des fonctions collectives ayant le caractère de services publics et donc à des besoins fondamentaux ;

- Les sociétés vivant sur fonds publics, qu’il s’agisse de marchés publics, de subventions, de crédits de faveur, etc. ;

- Les principaux centres d’accumulation capitaliste qui dominent la plus grande partie, voire la totalité de certaines productions réduisant la concurrence à celles de quelques firmes géantes ;

- Les entreprises qui contrôlent des branches essentielles pour le développement de l’économie nationale (niveau technique, échanges internationaux, rôles régionaux, etc.) »

Après des discussions laborieuses, qui débouchèrent sur une rupture de l’alliance PCF-PS-Radicaux de gauche, les champs de référence et d’application furent sérieusement réduits dans ce qui devint les « 110 propositions » du candidat Mitterrand en 1981.

La loi de nationalisation qui devint effective en 1982 concernait cependant de nombreuses entreprises dans l’industrie (Thomson, Saint-Gobain-Pont-à-Mousson, Rhône-Poulenc, Péchiney-Ugine-Kuhlmann, Sacilor, Usinor) comme dans le secteur financier (Paribas, Suez, CIC, Crédit du Nord, Crédit Commercial de France, Banque Rothschild, Banque Worms, Banque La Hénin…).

Rationalisation capitaliste et désillusions ouvrières

En 1983, un salarié sur quatre travaillait dans le secteur public. Les nationalisations avaient donné à l’Etat d’importants moyens économiques et industriels. Mais l’absence d’une politique industrielle démocratiquement débattue, faisant des choix prenant en compte l’intérêt collectif, ne permit pas de consolider l’appareil industriel et de peser sur la vie économique et sociale.

Les 47 milliards de francs d’indemnités alors versés aux actionnaires leur permirent de se tourner vers des secteurs plus porteurs ou de se lancer sur les marchés financiers.

Dans les années qui suivirent, la gestion du secteur nationalisé se différencia peu de celle des entreprises privées : internationalisation par une politique d’investissement à l’étranger tandis que le secteur bancaire se lançait dans des spéculations hasardeuses, qui imposèrent de coûteux sauvetages par l’Etat : 100 milliards au Crédit lyonnais, 22 milliards pour le GAN, 6 milliards pour la Société marseillaise de crédit.

Parallèlement, les conditions de travail et l’emploi dans ces groupes ne se distingua pas non plus fondamentalement de celles du privé. De 1981 à 1983, il y eut de nombreuses suppres-sions d’emplois : 10 000 dans la chimie, 33 000 dans la construction électrique et dans l’électronique, 12 000 dans la sidérurgie.

La sidérurgie est le secteur emblématique des enjeux réels des nationalisations. Dès 1978, l’Etat prenait à sa charge 22 milliards de francs de dettes et devenait détenteur de 63,8 % d’Usinor et de 76,9 % de Sacilor.

Cette quasi nationalisation n’empêcha pas alors la suppression de 22 000 emplois. En 1981, l’Etat ajouta encore 21 milliards dans la caisse. En 1984, il y eut à nouveau 30 milliards mis par l’Etat et 21 000 emplois supprimés.

En 1986, l’Etat procéda à une ultime recapitalisation de la sidérurgie (Usinor et Sacilor) en injectant encore des milliards, pendant que 20 000 emplois s’évanouissaient. Grâce à ces aides et aux suppressions d’emplois, la sidérurgie put enfin, en 1989, renouer avec les bénéfices.  Pour être ensuite privatisée en 1995, sous le gouvernement Juppé.

En fait, à partir de la victoire de la droite aux élections législatives de mars 1986, la plupart des entreprises nationalisées furent privatisées. D’abord par la droite puis, après le « ni-ni » (ni privatisation, ni nationalisation) de Mitterrand en 1988, par les gouvernements de droite et de gauche qui se relayèrent pour aboutir à la disparition de quasiment tout le secteur public, avec la privatisation des entreprises les plus emblématiques qu’étaient EDF-GDF, France Telecom ou les sociétés d’autoroute.

Au total, dans un contexte d’affaiblissement des repères collectifs, les nationalisations laissent au mieux un sentiment d’indifférence, au pire un goût amer. Les dizaines de milliers de suppressions d’emplois, l’absence d’amélioration voire l’aggravation des conditions de travail font que pour les salariés des ex-secteurs nationalisés, l’éventualité d’un retour à ce statut n’est en rien perçue comme une évolution favorable et souhaitable.

L’Etat-patron n’a pas laissé un souvenir vraiment meilleur que les patrons privés.

Jeudi 2 mai 2013 Robert Pelletier

https://npa2009.org/

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09 mai 2020 ~ 0 Commentaire

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churchil stal eins

 

Yalta 1945

Comment ils ont sculpté le monde

Un calcul écrit sur une feuille de papier et glissé sur un bureau a changé le paysage politique du monde, il y a soixante-quinze ans ce mois-ci.

La conférence de Yalta – une réunion Winston Churchill, Franklin Roosevelt et Joseph Staline: une tentative des dirigeants de briser la résistance de la classe ouvrière à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La réunion de 1945 a été essentielle pour les puissances alliées pour mettre un terme aux révoltes à travers l’Europe. Staline et Churchill voulaient tous deux étouffer la menace de la révolution.

Les délégués britanniques, russes et américains avaient déjà tenu une série de conférences en 1943, 1944 et 1945 – culminant avec les réunions de Yalta et de Potsdam – où ils ont simplement découpé le monde entre eux. Ils l’ont fait sans se soucier des souhaits des personnes concernées. À Yalta, les États-Unis, la Grande-Bretagne et la Russie ont convenu de leurs «sphères d’influence» définies dans un document de 1944.

Ils ont convenu de donner la Bulgarie, la Grèce, la Hongrie, la Roumanie et la Yougoslavie entre  britanniques et russes.

Mais c’était plus qu’une simple prise de pouvoir – Yalta était une tentative de briser une vague de résistance s’opposant à l’occupation nazie. En particulier, des mouvements ont éclaté en Grèce, en France et en Italie. Tous les pouvoirs impliqués partagent une peur commune. Ils se souviennent tous de la fin de la Première Guerre mondiale et de la révolution ouvrière à travers l’Europe.

Ils se rappelaient tous à quel point tout le système capitaliste avait parvenu été renversé lors de la révolte qui avait commencé en Russie en 1917, s’était propagée à l’Allemagne en 1918 et avait ensuite secoué presque tous les pays d’Europe.

Tous les dirigeants de la Seconde Guerre mondiale étaient déterminés à éviter toute répétition. Le résultat a été de prolonger la guerre bien plus longtemps que nécessaire. Cela signifie que des millions sont morts.

Yalta est une leçon de la façon dont les puissances impérialistes peuvent travailler ensemble pour maintenir leur domination. Cela faisait partie d’un processus de contrôle des territoires par les dirigeants impérialistes et d’une tentative d’écraser ceux qui avaient combattu les nazis.

Pays après pays, les Alliés ont imposé les gouvernements de leur choix. La Grande-Bretagne, la Russie et les États-Unis ont sculpté le monde.

L’exemple le plus clair est peut-être la Grèce. L’occupation nazie a dévasté le pays. En consé-quence, 550 000 personnes sont décédées, soit environ 8% de la population et 1,2 million de personnes se sont retrouvées sans abri. L’occupation n’a pas seulement produit la mort, la destruction et des horreurs sans fin, mais des scènes de résistance de masse.

Une tentative d’introduire du travail forcé pour les nazis a été battue par un mouvement populaire. Un jour, quelque 200 000 personnes – un quart de la population d’Athènes – a défilé dans la ville, endurant «une grêle de balles».

Cette manifestation a rendu impossible l’introduction de la conscription, et la Grèce est devenue l’exemple le plus clair de la façon dont les programmes de travail des esclaves nazis pouvaient être arrêtés. Des groupes de résistance armés et organisés, remplis de guérilleros – appelés «andartes» – ont riposté. Ces combattants de la résistance dirigés par le Parti communiste ont reçu un soutien écrasant. À l’automne 1944, ils avaient chassé les Allemands de la plupart du pays.

Environ 50 000 Grecs ont combattu les nazis. Quelque 19 000 andartes du plus grand groupe de résistance, ELAS, ont été tués. Bien qu’il n’ait reçu pratiquement aucun soutien international, le groupe a libéré les quatre cinquièmes de la Grèce de l’emprise de l’occupation. Cette victoire n’a cependant pas été saluée par les dirigeants alliés.

L’efficacité, l’organisation et le courage des résistants en Grèce ont terrorisé Churchill et Staline.
Les Britanniques avaient précédemment tenté de négocier une «paix séparée» avec l’Allemagne pour «d’éviter une période de chaos» qui pourrait conduire à un contrôle communiste. Le brigadier britannique Barker Benfield a clairement indiqué que «notre politique à long terme envers la Grèce est de la maintenir en tant que sphère d’influence britannique».

Il a fait valoir que les troupes britanniques pourraient être envoyées en Grèce «au moment opportun» pour assurer «le contrôle militaire britannique de tout le pays». Finalement, les troupes britanniques ont été détournées des combats en Italie et envoyées en Grèce. Ils débarquèrent en décembre 1944 Churchill ordonnant au général Scobie: « N’hésitez pas à agir comme si vous étiez dans une ville conquise où une rébellion locale a lieu. »

Scobie a agi en conséquence, rétablissant les dirigeants et la monarchie d’avant-guerre de la Grèce, abattant les travailleurs et déclenchant une guerre civile qui a duré jusqu’en 1947 avec une victoire pour l’extrême droite après l’intervention américaine.

L’Italie est un autre territoire clé. Lorsque les forces nazies l’ont envahie en 1943, cela a attisé la résistance de masse. Une vague de grèves à travers le pays ont éclaté après que l’armée fasciste Benito Mussolini eut subi de lourdes défaites. Le pays était en révolte et la classe dirigeante a manœuvré pour réaffirmer son contrôle.

Afin d’arrêter le mouvement populaire, les dirigeants militaires et politiques ont choisi d’abandonner Mussolini. Ils ont tenté de former un nouveau régime, avec le roi comme figure de proue. Le nouveau gouvernement, dirigé par le colonel Badoglio, a écrasé les grèves et les protestations. Et le Parti Communiste a joué un rôle dans le désarmement des révoltes et a cherché à négocier de nouveaux gouvernements.

Et tandis que Churchill craignait qu’une nouvelle révolution ne se profile à l’horizon, les partis communistes de France et d’Italie travaillaient en coalitions, s’opposant aux grèves. En Grande-Bretagne, le Parti communiste a plaidé pour le maintien de la coalition du temps de la guerre.

L’accord de «pourcentage» à Yalta a été la réponse des dirigeants à cette vague de révolte. Churchill a énuméré les pays avec des pourcentages proposés de division entre la Russie et l’Occident, et a transmis ce morceau de papier à Staline.

Il a été décidé que la Grande-Bretagne recevrait 90% de la Grèce, la Russie 10%. La Yougoslavie et la Hongrie seraient toutes deux réparties également. La Russie s’emparerait de 75% de la Hongrie, la Grande-Bretagne obtenant le reste.

«Il y a eu une légère pause», a déclaré Churchill. «Puis il a pris son crayon bleu et a fait une gros trait dessus et nous l’a rendu. Tout a été fait en moins de temps qu’il n’en a fallu pour s’installer. » Après cela, il y a eu un long silence. Le papier était posé au centre de la table.

«Enfin, j’ai dit: « ne pourrait-il pas être considéré comme plutôt cynique nous régléions ces problèmes, si fatidiques pour des millions de personnes, d’une manière si désinvolte? ».

Imposer l’accord signifiait briser l’organisation de la classe ouvrière.

La résistance

Par exemple, en Grèce, Churchill a ordonné que quelque 20 000 combattants de la résistance soient envoyés dans des camps de concentration d’Afrique du Nord. En France, l’essentiel de la résistance était dirigée par des communistes et, en 1945, le Parti communiste était le parti le plus populaire.

Cependant, la Grande-Bretagne et les États-Unis, soutenus par Staline, ont assuré que le nouvel État était dominé par des gens qui avaient travaillé en collaboration avec les nazis sous le régime de Vichy. En fin de compte, la conférence a été l’occasion de se regrouper pour maintenir la primauté de classe sur les gens ordinaires.

Et les ramifications pouvaient se faire sentir à travers le monde. L’accord conclu à Yalta a vu la Russie rejoindre la guerre du Pacifique et se précipiter pour occuper la moitié nord de la Corée. C’est l’un des facteurs qui a conduit plus tard au déclenchement de la guerre de Corée.

Malgré les tensions au sein de l’alliance fragile de Yalta, toutes les puissances impérialistes étaient unies dans un objectif commun. Ils ont affirmé qu’ils voulaient tous imposer une paix dans toute l’Europe, mais selon leurs propres conditions.

Ce n’était pas motivé par un engagement à améliorer la vie des gens ordinaires, mais pour que les pays militairement appauvris par la Seconde Guerre mondiale puissent se reconstituer des armes. Yalta a montré comment le capitalisme d’État de Staline fonctionnait en tandem avec les intérêts de l’Occident.

Il a utilisé son influence en Europe de l’Est pour soutenir les gouvernements capitalistes dans les pays où les mouvements de masse ont lutté pour provoquer le changement.  Yalta n’était pas le dernier mot sur les zones de contrôle, les frontières et les accords commerciaux internationaux. Les conférences et les accords se poursuivent jusqu’à ce jour.

Mais c’est un exemple de la constance de nos dirigeants impérialistes à appliquer leurs régimes de cruauté, de domination et d’exploitation à travers le monde.

https://socialistworker.co.uk/

Commentaire:

Article de nos camarades britanniques du SWP.

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09 mai 2020 ~ 0 Commentaire

yalta 3 (wikirouge)

guerre froide

Guerre froide

La guerre froide (1945 – 1991) fût une période de tensions majeures entre les Etats-Unis et leurs alliés capitalistes et l’URSS et ses alliés « communistes », sans entraîner cependant un conflit militarisé direct entre les deux Grands (URSS et Etats-Unis).

Le premier assaut impérialiste

Dans les premières années de la révolution russe de 1917, les puissances occidentales et le Japon interviennent directement pour tenter de renverser les bolchéviks. C’est donc par une guerre chaude que commencent les rapports entre ce qui allait devenir le bloc de l’Est le reste du monde. Les impérialistes essaient ensuite de soutenir les forces contre-révolutionnaires dans la guerre civile russe, mais doivent bientôt admettre la victoire de la Russie, même si celle-ci se retrouve ruinée et bureaucratisée.

Années 1920 et 1930

Le krach de 1929 touche le coeur de l’économie capitaliste et plonge durablement les puissances occidentales dans la grande dépression. A l’inverse, déconnectée du marché mondial, l’URSS n’est pas touchée. Comme par ailleurs, Staline a bien fait comprendre qu’il ne cherchait pas à étendre la révolution mais à chercher des accords pragmatiques avec les chancelleries selon ses intérêts, il devient fréquentable.

Beaucoup de bourgeois – dont certains furent les premiers effrayés de la révolution de 1917 – discutent de la planification soviétique, voire se rendent en délégation en URSS. Cette dernière profite de cette situation, et de ses nombreux « compagnons de route », pour avancer sa propagande.

Partage de l’Europe à l’issue de la guerre froide

A la fameuse Conférence de Yalta en 1943, les trois principaux dirigeants Alliés qu’étaient Staline (URSS), Churchill (Royaume-Uni) et Roosevelt (Etats-Unis), savaient pertinemment que l’empire nazi était perdu et qu’il fallait organiser l’après-guerre.

Mais il n’y avait aucune optique révolutionnaire dans la politique du dictateur soviétique. Au contraire, il s’agissait d’étendre la nomenklatura russe à ses alliés afin d’instaurer une nouvelle classe dirigeante utilisant les différents Partis Communistes stalinisés comme outils. Quant aux deux dirigeants occidentaux, il s’agissait de préserver un maximum de vassaux européens de l’ »ogre » soviétique, afin notemment de ne pas perdre de futures parts de marchés et d’influence.

Le 8 mai 1945, le 3è Reich capitule au terme d’une guerre sans pitié ayant fait des dizaines de millions de morts de par le monde. Les économies alliées comme allemande sont anéanties par les affrontements et les bombardements aériens massifs.

À Berlin, plus de 90 % de la cité est à reconstruire. Très vite, des dissensions se manifestent entre les russes, aux volontés expansionnistes, et les occidentaux, hostiles aux communistes du Kremlin. La ville est vite séparée en deux zones d’occupations (dites « d’influence »), celle soviétique, à l’Est du centre, et celle occidentale (entre les américains, les anglais et même les français) vers l’Ouest.

Constitution du Bloc de l’Est et révoltes populaires

Entre 1945 et 1950, on observe en Europe une formidable ascension des communistes stalinisés en Europe de l’Est : des régimes communistes sont instaurés en Roumanie, en Hongrie, en Tchéquoslovaquie, en Yougoslavie ainsi qu’en Albanie.

Ils se confondent de par la nature de leurs régimes, profondéments autoritaires : les opposants aux régimes, notemment trotskystes et socialistes libertaires, sont calomniés, persécutés puis écrasés sans pitié par la nouvelle caste dirigeante. Quant à l’Allemagne, elle finit par se séparer en deux parties, la République Démocratique Allemande à l’Est, stalinisée, et la République Fédérale Allemande à l’Ouest, libérale. On assiste, à Berlin-est, une célébration en grandes pompes des instigateurs du régime, dont Staline…

En France, le PCF dénonce alors la constitution du bloc atlantique (création de l’OTAN en avril 1949).

A partir de 1950, l’élan communiste est freiné par le mécontement des peuples de l’Est ainsi que par la pression occidentale à l’Ouest. En 1953, éclate une grève générale en Allemagne de l’Est. Les travailleurs revendiquent des élections libres, de meilleurs salaires, de meilleures conditions de travail, la fin de la censure, de l’écoute et du Parti unique.

Leur seule réponse sera la mitraille des tanks soviétiques, sous ordre de Staline avec la compli-cité des dirigeants est-allemands. Quelques années plus tard, une autre révolte éclate, cette fois-ci en Hongrie. Les travailleurs revendiquent sensiblement les mêmes choses, à la différence près que même des éléments du Parti Communiste demandent des réformes profondes (« socialisme_à_visage_humain »). La révolte sera matée dans le sang, et prouvera définitivement que le socialisme est incompatible avec la dictature stalinienne.

La guerre froide

Le mouvement communiste à l’ouest

Pendant toute une période, celle de la guerre froide (1949-1952), les couches les plus radicalisées de la classe ouvrière et surtout de la jeunesse passaient spontanément au PC et à la JC, non pas en fonction de leur politique de collaboration de classe en Europe, mais bien en fonction de la situation mondiale.

Propagande

On peut trouver une certaine symétrie pendant la guerre froide dans les propagandes des deux blocs. Une différence, c’est que la propagande est entièrement dirigée par l’Etat du côté soviéti-que, tandis qu’à l’Ouest elle est en général prise en charge par des mouvements et organisa-tions politiques, de droite et parfois socialistes. En France, l’organisation Paix et liberté (1950-1955) publiera des milliers d’affiches dénonçant le régime stalinien.

Le « camp de la paix »

Après une deuxième guerre mondiale qui a battu les records d’horreurs de la première, la paix est une valeur chère pour les populations. Les dirigeants des deux camps cherchent donc à se présenter comme les meilleurs « pacifistes ». Chacun dénonçait la puissance d’armement de l’autre, son hypocrisie dans le discours pacifiste… Les PC sont apparus comme pacifistes notamment lorsque les Etats-Unis ont attaqué le Vietnam et lors de la guerre d’Algérie…

La menace d’invasion

En lien avec le thème de la paix, chaque camp entretenait dans sa population l’idée que l’adversaire était prêt à l’invasion. Le célèbre film de Kubrick, Docteur Folamour, traite de la folie d’un monde au bord de la guerre nucléaire.

Le film Red dawn de 1984 met en scène l’invasion des Etats-Unis par le bloc de l’Est. Un remake a été produit en 2012, celui-ci devant initialement désigner la Chine comme envahisseur potentiel. Finalement, c’est la Corée du Nord qui est l’ennemi du film.

La liberté

  Une des principales attaques que faisaient les anti-soviétiques était l’absence de liberté en URSS. Cela était bien entendu facilité par l’existence bien réelle de nombreux goulags, et par le fait qu’en général, il existait effectivement un minimum de libertés démocratiques dans les principaux pays occidentaux. L’URSS mettait en avant de son côté la répression des grèves ouvrières ou la ségrégation raciale des Noirs aux Etats-Unis.

La course à la performance

 L’URSS a continué à vanter sa forte croissance après la Seconde guerre mondiale. Mais contrairement aux années 1930, l’économie capitaliste a connu son plus grand essor dans les années 1950 et 1960, tandis que l’URSS a commencé à décliner. Vers la fin du bloc de l’Est, il devenait clair que l’abondance relative était du côté occidental, et que les autorités staliniennes devaient retenir par la force ceux qui voulaient émigrer.

La course à l’espace

La conquête de l’espace et la course qui a eu lieu pour le vol habité dans l’espace (Gagarine, URSS, 1961) et le premier pas humain sur la Lune (Armstrong, USA, 1969), sont un autre symbole bien connu de la guerre froide.

La suite…

Par la suite, la bipolarisation du monde est mise à mal par la constitution de nouveaux pays à l’issue de la décolonisation des anciens pays. Quelques révolutions socialistes éclatent, comme à Cuba, mais ces dernières, faute d’organisation internationale représentant les intérêts des prolétaires, finissent par être noyées par les bureaucrates.

La fin de l’URSS et des « démocraties populaires » d’Europe de l’Est entraîna, de facto, la fin du bloc de l’Est. Certains pensèrent alors que les Etats-Unis et l’OTAN allaient dominer le monde (unipolarisation) ; c’était cependant oublier la Russie, la Chine, l’Inde et de manière générale, tous les pays émergents. Finalement, le monde se divisa en davantage de zones d’influences, à tel point que l’on parle de multipolarisation (ex. : impérialisme russe en Ukraine et dans les républiques populaires du sud comme le Turkménistan ou le Kirghiztan…).

Conséquences

La guerre froide eut pour conséquence majeure la mise en sourdine des revendications ouvriè-res, les masses ouvrières étant tiraillées entre les blocs de l’ouest et de l’est. Elle souligna la nécessité de s’emparer du pouvoir face à la bureaucratie pour constituer un gouvernement des travailleurs international dans l’optique d’une révolution communiste, mondiale et victorieuse.

Débats entre communistes révolutionnaires

La guerre froide a été à l’origine de nombreux débats allant jusqu’à de profondes divisions dans le mouvement communiste révolutionnaire. Pour certains, s’appuyant sur les positions soute-nues par Trotsky jusqu’à sa mort, il ne fallait pas considérer l’URSS comme pays impérialiste au même titre que les pays du bloc de l’Ouest. D’où la politique de « défense de l’URSS » contre « l’impérialisme » (au singulier).

Pour d’autres, il faut clairement parler d’un impérialisme soviétique, et la guerre froide était donc un conflit entre blocs impérialistes. C’est notamment le cas du mouvement conseilliste et du « trotskisme troisième camp » (« ni Moscou ni Washington, socialisme international »).

https://wikirouge.net/

Commentaire:

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Il faut lire cette histoire comme celle d’une URSS assiégée, sur la défensive, n’ayant pour but que sa survie et pas « cherchant à exporter » une révolution liquidée chez elle!

 

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08 mai 2020 ~ 0 Commentaire

yalta 2 (npa)

stalin

Union nationale et Yalta contre la révolution

Le 21 août 1944, Albert Camus signait l’éditorial du quotidien Combat sorti de la clandestinité. Intitulé « De la Résistance à la Révolution », il traçait la ligne politique du journal : 

« En finir avec l’esprit de médiocrité et les puissances d’argent, avec un état social où la classe dirigeante a trahi tous ses devoirs et a manqué à la fois d’intelligence et de cœur. Nous voulons réaliser sans délai une vraie démocratie populaire et ouvrière. »

 A sa façon, Camus résumait ce qui était sans doute l’état d’esprit de la majorité des Français à la Libération. Une Libération qui ne signifiait pas seulement la défaite des troupes nazies mais aussi la fin du régime de Vichy et du « fascisme à la française ».

Mais derrière ce type de proclamation se cachaient des projets différents.

Pour De Gaulle, il s’agissait d’instaurer un Etat bourgeois plus fort et plus efficace que ne l’avait été la République, capable de reconstruire l’économie et de s’imposer sur la scène internationale.

Ce projet s’opposait aux aspirations de larges secteurs populaires qui avaient souffert de la guerre, en avaient assez de leurs conditions de vie, des collabos et des profiteurs et qui, dans certaines secteurs du territoire, disposaient, avec les comités de libération et les milices patriotiques, d’instruments qui mettaient en péril « la restauration de l’autorité de l’Etat ».

Pour parvenir à leurs fins, De Gaulle et ses alliés feront des réformes structurelles (nationalisa-tions) et sociales et trouveront un allié précieux dans la direction du Parti Communiste qui, malgré des réticences à la base, allait, au nom d’une prétendue « unité de la Résistance » (en fait l’union nationale) accepter le cadre de l’Etat bourgeois reconstitué.

Un premier article de ce dossier montre l’importance décisive du compromis entre l’URSS et ses alliés occidentaux sur leurs zones d’influence respectives. Plusieurs contributions retracent ensuite l’évolution de la France à la fin de la Deuxième Guerre  mondiale, en rappelant qu’elle s’est accompagnée d’une volonté de rétablissement de l’Empire colonial français, fût-ce au prix du massacre de populations qui, comme en Afrique, avaient fourni des soldats à la « France libre ».

Un dernier article porte sur la guerre civile grecque qui a vu les Anglais, les monarchistes grecs et des secteurs ayant collaboré avec les occupants nazis s’allier contre la résistance communiste.

Ce dernier point rappelle ce qu’a été la Deuxième Guerre mondiale. Ce fut une combinaison de plusieurs guerres différentes, comme l’a souligné Ernest Mandel qui en discernait même cinq.

« Tout d’abord, il y avait bien entendu une guerre inter-impérialiste, une guerre entre les impérialismes nazi, italien et japonais, d’une part, et les impérialismes anglo-américain-français d’une part. Cette guerre était de nature réactionnaire, une guerre entre différents groupes de puissances impérialistes ».

A quoi s’ajoutait deux guerres de défense nationale (la Chine contre les agressions des impérialistes japonais, l’URSS contre l’invasion nazie) et les premiers soulèvements des peuples colonisés contre les différents impérialistes. « Toutes ces guerres de libération nationale étaient des guerres justes, indépendamment de la nature de leur direction politique ».

Enfin, dans cette analyse, Mandel en arrive « à la cinquième guerre, qui est la plus complexe. Je ne dirais pas qu’elle existait dans la totalité de l’Europe occupée par l’impérialisme nazi, mais elle fut particulièrement prononcée dans deux pays, la Yougoslavie et la Grèce, présente en grande partie en Pologne, et naissante en France et en Italie.

C’était une guerre de libération menée par les ouvriers, les paysans, et la petite-bourgeoisie urbaine opprimés contre les impérialistes nazis et leurs faire-valoir locaux […] Les gens n’ont pas combattu parce qu’ils étaient des patriotes chauvins.

Les gens combattaient parce qu’ils avaient faim, parce qu’ils étaient surexploités, parce qu’il y avait des déportations massives de travailleurs forcés en Allemagne, parce qu’il y avait des exécutions de masse, parce qu’il y avait des camps de concentration, parce qu’il n’y avait aucun droit de grève, parce que les syndicats ont été interdits, parce que les communistes, les socialistes et les syndicalistes étaient mis en prison.

C’est pour cela que les travailleurs entraient en résistance, et non parce qu’ils étaient des «patriotes chauvins». Certains étaient souvent des chauvins également, mais ce n’était pas la raison principale de leur révolte. »(1)

Cette conjoncture particulière aurait peut-être permis en France, en Italie, en Grèce de passer effectivement « de la Résistance à la Révolution », même si l’issue d’aucune lutte n’est jamais donnée d’avance.

Henri Wilno  Samedi 9 mai 2015

  • 1. Il faut ajouter à ces cinq guerres, l’entreprise des nazis et de leurs complices, dans divers pays, d’extermination de populations entières : Juifs et aussi Tsiganes.

https://npa2009.org/

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08 mai 2020 ~ 0 Commentaire

5 guerres (ernest mandel)

resistance en bretagne
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Les trotskystes et la Seconde guerre mondiale
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Depuis la fondation de l’Internationale Communiste (Comintern), dans les pays impérialistes, les militants communistes ont été instruits dans le principe du rejet de « la défense nationale » ou de la « défense de la patrie ».
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Cette position a signifié un refus total de s’impliquer dans n’importe quelle guerre inter-impérialiste. Le mouvement trotskyste a été instruit dans le même esprit. C’était d’autant plus nécessaire qu’ avec le tournant droitier du Comintern et le pacte Laval-Staline de 1935, les staliniens des pays de l’Europe de l’ouest, et dans quelques pays coloniaux, se sont transformés en avocats du chauvinisme pro-impérialiste au nom de la « lutte anti-fasciste ».
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En Inde, par exemple, ce tournant a mené les staliniens à la trahison désastreuse du soulève-ment national de 1942. Quand le soulèvement a éclaté, les colonialistes britanniques ont libéré les chefs du Parti communiste indien afin de les transformer en agitateurs contre la révolte et en propagandistes de la guerre impérialiste.
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Cette cruelle trahison a détourné les masses du socialisme qui se sont alors tournées vers le parti nationaliste bourgeois du Congrès dont l’influence n’a cessé de croître au cours des années suivantes. Dans les pays impérialistes, notre mouvement a été fortement inoculé contre le nationalisme, contre l’idée de soutenir les efforts de guerre impérialistes sous quelque forme que ce soit. C’est la même chose avec la lutte de libération nationale dans les colonies et les semi-colonies, les mouvements nationaux indien, turc, persan.

Cinq guerres

1/ Tout d’abord, il y avait bien entendu une guerre inter-impérialiste, une guerre entre les impérialismes nazi, italien, et japonais d’une part, et les impérialismes Anglo-Américain-Français d’une part. Cette guerre était de nature réactionnaire, une guerre entre différents groupes de puissances impérialistes. Nous n’avons rien eu à faire avec cette guerre, nous étions totalement contre elle.

2/ En second lieu, il y avait une guerre juste de défense nationale menée par le peuple Chinois, un pays semi-colonial opprimé, à l’encontre de l’impérialisme japonais. Malgré l’alliance de Chiang Kai-Shek avec l’impérialisme américain, rien ne pouvait justifier que les révolutionnaires modifient leur jugement sur la nature de la guerre chinoise.

C’était une guerre de libération nationale contre une armée de pillards, les impérialistes japonais, qui ont voulu asservir les chinois. Trotsky était absolument clair et sans ambiguïtés sur cette quesiton.

Cette guerre d’indépendance a commencé avant la Deuxième Guerre Mondiale, en 1937, et, d’une certaine manière, elle avait déjà commencé en 1931 avec l’occupation de la Mandchourie par les Japonais. Elle s’est ensuite entrelacée avec la Deuxième Guerre Mondiale, tout en restant un élément séparé et autonome de cette dernière.

3/ Troisièmement, il y avait une guerre juste de défense nationale de l’Union Soviétique, un Etat ouvrier, même si bureaucratiquement dégénéré, contre une puissance impérialiste. Le fait que la direction soviétique s’est alliée, non seulement militairement – ce qui était absolument justifié – mais également politiquement avec les impérialismes occidentaux, n’a nullement modifié la nature juste de cette guerre.

La guerre des ouvriers, des paysans, des peuples et de l’Etat soviétiques pour défendre l’URSS contre l’impérialisme allemand était une guerre juste, de n’importe quel point de vue marxiste qu’on l’analyse. Dans cette guerre nous étions à cent pour cent pour la victoire du camp sovié-tique, sans aucune réserve. Nous étions pour la victoire totale des soviétiques contre les criminels nazis.

4/ Quatrièmement, il y avait une guerre juste de libération nationale des peuples coloniaux opprimés de l’Afrique et de l’Asie (en Amérique latine il n’y avait nulle part de tels mouvements), initiée par les masses contre l’impérialisme britannique et français, mais aussi contre l’impérialisme japonais – et parfois en même temps ou successivement contre ces impérialismes, comme ce fut le cas en Indochine (Vietnam).

Il s’agissait là encore de guerres de libération nationale absolument justifiées et ce indépendam-ment du caractère particulier de la puissance impérialiste en question. Nous étions, avec justesse, en faveur de la victoire du soulèvement Indien contre l’impérialisme britannique. Comme  avec le début d’un tel soulèvement à Ceylan (Sri Lanka), nous étions en faveur de la victoire des guérilleros birmans, indochinois, et indonésiens contre l’impérialisme japonais, français, et hollandais qui ont successivement occupé et opprimé ces peuples. Aux Philippines la situation était encore plus complexe.

Il n’est pas nécessaire de placer sa confiance politique ou de donner un appui politique aux chefs d’une lutte particulière de libération nationale avant d’évaluer la justesse de cette lutte. Quand une grève est menée par des bureaucrates syndicaux envers lesquels vous n’avez aucune confiance, cela ne vous empêche nullement de soutenir la grève proprement dite.

5/ J’en arrive à présent à la cinquième guerre, qui est la plus complexe. Je ne dirais pas qu’elle existait dans la totalité de l’Europe occupée par l’impérialisme nazi, mais elle fut particulièrement prononcée dans deux pays, la Yougoslavie et la Grèce, présente en grande partie en Pologne, et naissante en France et en Italie.

C’était une guerre de libération menée par les ouvriers, les paysans, et la petite-bougeoisie urbaine opprimés contre les impérialistes nazis et leurs faire-valoir locaux. Nier la nature autono-me de cette guerre reviendrait en réalité à dire que les ouvriers et les paysans d’Europe de l’ouest n’avaient aucun droit de lutter contre ceux qui les asservissaient à ce moment, ce qui est une position inacceptable.

Il est vrai que si la direction de cette résistance de masse demeurait entre les mains des nationalistes bourgeois, des staliniens ou des sociaux-démocrates, elle pouvait être par la suite trahie au profit des impérialismes occidentaux.

Mais c’était justement le devoir des révolutionnaires d’empêcher que cette trahison se produire en essayant de disputer la direction de la conduite du mouvement. Empêcher une telle trahison en s’abstenant de participer à la résistance était illusoire.

Une variante de la révolution permanente

Quelles sont les bases matérielles qui expliquent en dernière instance la nature de cette cinquième guerre ? C’étaient avant tout les conditions inhumaines et l’exploitation féroce des travailleurs qui ont existé dans les pays occupés. Qui peut en douter ?

Il est absurde d’expliquer que la seule véritable raison de la résistance était donnée par un certain cadre idéologique – tel que le chauvinisme des Français ou l’orientation des partis communistes. Une telle explication est un non-sens.

Les gens n’ont pas combattu parce qu’ils étaient des patriotes chauvins. Les gens combattaient parce qu’ils avaient faim, parce qu’ils étaient sur-exploités, parce qu’il y avait des déportations massives de travailleurs forcés en Allemagne, parce qu’il y avait des exécutions de masse, parce qu’il y avait des camps de concentration, parce qu’il n’y avait aucun droit de grève, parce que les syndicats ont été interdits, parce que les communistes, les socialistes et les syndicalistes étaient mis en prison.

Et, à partir de ce constat, il faut répondre à la question : était-ce une lutte juste, ou était-il erroné de se dresser contre cette exploitation et cette oppression ? Qui peut sérieusement argumenter que la classe ouvrière occidentale ou de l’Europe de l’Est aurait dû s’abstenir et rester passive face aux horreurs de l’oppression nazie ? Cette position est indéfendable.

Ainsi la seule position correcte était : pour le soutien absolu de tous les combats et soulève-ments de masse, armés ou non, contre l’impérialisme nazi en Europe occupée, afin de lutter pour les transformer en révolution socialiste victorieuse en essayant d’écarter de leur direction ceux qui liaient étroitement ces luttes avec les impérialismes occidentaux dans le but de sauvegarder le capitalisme en crise à la fin de la guerre – ce qui s’est malheureusement finalement produit.

Nous devons comprendre que ce qui a commencé en Europe en 1941 était véritablement une nouvelle variante du processus de la révolution permanente, un processus dynamique qui pouvait transformer le mouvement de la résistance en révolution socialiste.

Je dis, « pouvait », mais dans au moins un exemple, c’est exactement ce qui s’est réellement produit : en Yougoslavie. Dans ce pays, un processus de révolution socialiste authentique a eu lieu.

… et l’ultra-gauchisme

Ces camarades (comme le groupe de Lutte Ouvrière en France), qui persistent même encore aujourd’hui en confondant les mouvements de masse dans les pays occupés par le nazisme avec l’impérialisme, disaient entre autres que la guerre en Yougoslavie était une guerre impérialiste parce qu’elle a été conduite par des nationalistes, bouleversant ainsi complètement la méthode marxiste.

Au lieu de définir la nature de classe d’un mouvement de masse par ses racines matérielles, sa composition sociale et la signification de ses objectifs, ils le font uniquement en se basant sur son idéologie. C’est un pas en arrière inacceptable vers l’idéalisme historique. Quand des ouvriers se lèvent contre l’exploitation et l’oppression avec des slogans nationalistes, il faut reconnaître le caractère et la nature justifiée de leur lutte tout en luttant pour changer ces slogans.

Pour les sectaires, au contraire, la lutte est forcément mauvaise puisque les slogans sont mauvais. Or, elle ne devient pas bourgeoise parce que les slogans sont bourgeois, c’est là une approche non matérialiste. Trotsky avait prévenu le mouvement trotskyste en 1940. Il a souligné qu’il fallait faire attention à ne pas juger et confondre les travailleurs avec la bougeoisie lorsqu’ils parlent avec le vocabulaire de la « défense nationale ».

Les sections sectaires du mouvement trotskyste n’ont pas compris cela, et qu’elles ont pris une position d’abstentionnisme face à un mouvement impliquant des centaines de milliers, voire des millions de personnes, était très dangereux pour l’avenir de la Quatrième internationale. (Résumé)

Cet exposé d’Ernest Mandel était destiné à répondre aux positions de certains courants (Lutte Ouvrière en France) pour qui la Deuxième Guerre Mondiale, à l’image de la Première selon eux, n’était qu’un conflit de nature strictement inter-impérialiste dans lequel les révolutionnaires n’avaient pas à soutenir les mouvements de résistance contre l’occupant nazi. Pour Mandel, au contraire, ce conflit a dialectiquement articulé cinq guerres de nature différente, à la fois entrela-cées et autonomes les unes par rapport aux autres, ce qui déterminait des attitudes distinctes, dont le soutien et la participation à la résistance.

Traduction de l’anglais et intertitres : La Gauche. Ernest Mandel

http://www.ernestmandel.org/

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07 mai 2020 ~ 0 Commentaire

8 mai 1945 1 (npa)

reisit

1944: Finies les vacances, au boulot!

Le programme du Conseil national de la Résistance 

L’envers du décor

75 ans après, ce programme reste toujours une référence dans les débats politiques, soit pour s’y référer comme modèle, soit pour en détruire les restes. S’il nous faut défendre des acquis importants de cette époque, notamment la Sécurité sociale et les retraites, cela ne doit pas nous empêcher d’en voir la réalité et d’analyser la fonction politique qu’il a eue dans son contexte historique.

Le Conseil national de la Résistance (CNR) se met en place en janvier 1943, avec tous les mouvements de résistance – dont les Francs-tireurs et Partisans (FTP) dirigés par le PCF –, la CGT réunifiée et la CFTC, et les six principaux partis de l’époque, dont la SFIO et le PCF.

De Gaulle avait jusqu’alors mis en place des structures politiques comme le Comité français de libération nationale (4) qui n’incluaient pas le PCF, pourtant la principale force politique de la Résistance. Avec le CNR, c’est le choix de l’Union Nationale.

Une année de négociations conduira au programme adopté le 15 mars 1944, et à la mise en place d’un gouvernement provisoire incluant les communistes.

De Gaulle a réussi son pari politique : intégrer les communistes à la reconstruction de l’État à la Libération, dans le but d’éviter toute vacance du pouvoir et tout bouleversement social, d’avoir une représentation indiscutable en France qui s’impose également aux alliés, dont certains préféraient des vichystes repentis…

Un ensemble de mesures sociales et démocratiques

Le programme du CNR comprend deux parties : un « plan d’action immédiate » qui entérine l’unification des mouvements de résistance sous un même commandement, et les « mesures à appliquer dès la libération du territoire », qui comprennent à la fois des mesures ayant trait à l’épuration, la reconstruction des structures étatiques et des mesures à beaucoup plus long terme.

Ce sont notamment le rétablissement du suffrage universel et des libertés démocratiques, « l’intensification de la production nationale selon les lignes d’un plan arrêté par l’État », « le retour à la nation des grands moyens de production monopolisée, fruits du travail commun, des sources d’énergie, des richesses du sous-sol, des compagnies d’assurances et des grandes banques ».

Et l’instauration d’un « plan complet de sécurité sociale, visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail, avec gestion appartenant aux représentants des intéressés et de l’État » et d’une « retraite permettant aux vieux travailleurs de finir dignement leurs jours ».

Ce programme reprend les propositions des socialistes, soutenues par les milieux chrétiens sociaux de droite et certains milieux patronaux. On y trouve des phrases sur « l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie » ou pour « une organisation rationnelle de l’économie assurant la subordination des intérêts particuliers à l’intérêt général », phrases significatives de l’état d’esprit du moment.

Les mêmes nationalisations (de 20 à 25 % de l’économie) vont être faites en Grande-Bretagne et en Autriche, et des systèmes de sécurité sociale vont être instaurés à cette époque dans presque toute l’Europe.

La préparation de la remise en place de l’État

Sur le plan institutionnel, le programme met en place des «comités de villes et de villages, d’entreprises » et les place sous « la direction des comités départementaux de libération (CDL)».

Ces derniers sont clairement présentés comme les structures qui vont remplacer l’administration de l’occupation. Enfin est prévue la création « en accord avec les états-majors » des « milices patriotiques dans les villes, les campagnes et les entreprises, (…) destinées à défendre l’ordre public, la vie et les biens des Français, (…) assurer et maintenir l’établissement effectif de l’autorité des CDL ».

Le programme prévoit donc que tous les organes dont vont se doter les classes populaires sont d’emblée mis sous le contrôle des embryons d’État eux-même contrôlés directement par les représentants de la bourgeoisie. Il organise la subordination aux institutions nées dans le mouvement, cela avec l’acceptation du PCF.

Quelles nationalisations ?

Y compris pour les capitalistes, il était intéressant qu’au sortir de la guerre, l’État soit l’entrepre-neur de la reconstruction, pour reconstituer et remettre à neuf une industrie lourde largement détruite. L’indemnisation favorisera la constitution de puissances financières.

Et pour les travailleurs de ces secteurs, ce ne sera pas la révolution : la gestion reste aux mains de la même hiérarchie, sans pouvoir pour les exécutants. Les grandes déclarations de principe sur la nécessité d’autres rapports sociaux et humains seront sans aucun effet sur la réalité quotidienne…

Alors oui, ce programme d’union nationale, contre les aspirations au changement de celles et ceux qui avaient supporté l’occupation, est bien loin de ce qui était possible … et de ce qu’il nous faut défendre aujourd’hui.

Patrick Le Moal 11 mai 2015

https://npa2009.org/idees/

Brève chronologie 1944-1945

15 mars 1944 Adoption du programme du CNR.
6 juin 1944 Débarquement en Normandie.
25 août 1944 Paris est libéré. Le général de Gaulle défile sur les Champs-Élysées. Le gouvernement provisoire de la République française (GPRF) s’installe.
Septembre 1944-janvier 1945 Le général de Gaulle envoie dans chaque grande région un commissaire de la République qui se heurte parfois aux comités locaux de la Résistance, qui rechignent à céder un pouvoir acquis suite à la Libération, en particulier dans les territoires libérés par la Résistance (Sud-Ouest, Savoie, etc.).
Septembre 1944 Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT, lance la « bataille pour la production ».
28 octobre 1944  Le GPRF (qui comprend des ministres communistes) ordonne par décret le désarmement et la dissolution des milices patriotiques. Après l’incorporation des Forces françaises de l’intérieur (FFI) dans l’armée régulière, le général de Gaulle entend affirmer le rétablissement de l’« ordre républicain ».
4-11 février 1945 Conférence de Yalta réunissant Roosevelt, Churchill et Staline. Les Alliés se partagent les zones d’influence en Europe.

Lire aussi:

Conseil national de la résistance (Wikirouge)

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07 mai 2020 ~ 0 Commentaire

marx (contretemps)

marx.jpg 2

Pour les 150 ans du vieux!

Le socialisme introuvable de Marx

La question contemporaine du dépassement du capitalisme fait ressurgir la thématique du socialisme et de ses diverses variantes.

Dans tous les cas, le terme de «socialisme» désigne la remise en cause du primat des critères marchands et associe la perspective de la socialisation des moyens de production à la promotion des besoins humains et sociaux comme critère alternatif.

Un certain nombre de ces propositions s’inscrivent explicitement dans une tradition marxiste et font de Marx, et à juste titre, le premier théoricien d’un autre mode de production qui inclut et surtout combine refonte des rapports sociaux, démocratie et émancipation des individus.

Pourtant, Marx nomme pour sa part «communisme» et non pas «socialisme» une telle invention postcapitaliste. Pour une part, cette question de dénomination renvoie à l’usage historique de ces termes à la fois au cours de sa vie et après sa mort:

Cet usage est multiple, complexe et leur promotion respective correspond à une structuration politique différenciée et conflictuelle du mouvement ouvrier, qui autorise les divers usages contemporains à se réclamer ou à se séparer d’usages antérieurs, chacun des termes véhiculant d’ailleurs, de ce point de vue, des connotations positives et négatives qui assurent à un tel débat sa postérité infinie.

En ce sens, le débat autour des termes de «socialisme» ou de «communisme» a pour principal mérite de renvoyer aussitôt à la question des voies de passage et des modes de construction d’un monde non capitaliste, modes et voies à ce point inséparables de leurs finalités.

Pourtant, les affirmations présentées par Marx dans la Critique du programme de Gotha semblent être incompatibles avec cette conception et distinguer clairement deux phases d’un même processus, distinction qui fonde la définition classique du socialisme et du communisme en tant que moments successifs et associés.

C’est précisément au sujet de ce texte célèbre que je voudrais présenter l’hypothèse suivante, qui bouscule les tenants et aboutissants de la lecture traditionnelle : Marx n’y propose en réalité aucune distinction de phase, son objet n’étant pas de définir le socialisme et le communisme, mais de présenter comme crucial le problème de la transition et des médiations politiques qui conduisent à l’abolition-dépassement du capitalisme.

La distinction entre socialisme et communisme vient en effet d’un seul texte, la Critique du programme de Gotha, devenu texte canonique sous la plume de Lénine, dans L’État et la révolution, puis dans le cadre de la Internationale.

Ce texte n’est cependant présenté par Marx lui-même que comme simples «gloses marginales» (Randglossen), qu’il adresse par lettre aux dirigeants de la social-démocratie allemande au moment de sa réunification, en 1875.

Resitué dans son contexte, ce texte apparaît nettement comme discussion serrée et tacticienne de Marx avec des thèses qui ne sont pas les siennes. En ce sens, le texte de Marx doit être lu en gardant à l’esprit qu’il constitue une intervention politico-théorique. Si Marx écrit ici aussi en théoricien, il rédige ces gloses avant tout en militant, s’efforçant d’influer sur le texte programma-tique du futur parti avant qu’il ne soit trop tard, dans des conditions très peu favorables et qu’il sait parfaitement être telles : c’est bien ce qui explique ses réticences à prendre le temps de rédiger ces quelques pages, dont témoigne la lettre d’accompagnement à Wilhelm Bracke.

Dans la lettre à Wilhelm Bracke qui accompagne ces gloses, Marx se décrit comme piégé par une situation qui lui pèse, contraint de donner son avis à distance et contre son gré, mais contraint de le faire justement parce qu’il se trouve en désaccord complet avec ce texte, «absolument condamnable» et qui « démoralise le parti ».

C’est ici que prend place le fameux texte sur les deux phases :

« Ce à quoi nous avons affaire ici, c’est à une société communiste, non pas telle qu’elle s’est développée à partir de ses propres fondements, mais au contraire telle qu’elle vient de sortir de la société capitaliste : elle porte encore les taches de naissance de la vieille société capitaliste du sein de laquelle elle est sortie, à tous égards, économiques, moraux, intellectuels ».

La tournure affirmative et l’emploi du présent de l’indicatif semblent accréditer la thèse que Marx endosse effectivement la description qui suit et l’intègre à un projet plus vaste, le sien. Le socialisme est alors, à l’évidence, la première étape du communisme.

En outre, et pour des raisons de fond sur lesquelles il ne variera jamais, Marx ne cesse de condamner toute programmation détaillée et par avance d’un mouvement politique qui à ses yeux ne saurait se plier à un scénario préconçu.

Or l’héritage revendiqué de la Révolution française, incluant la question de la violence et de la soudaineté de l’explosion révolutionnaire, est précisément l’un des éléments qui distinguent la tradition communiste de la tradition socialiste.

Dans ces conditions, il semble décidément bien plus cohérent de renverser l’interprétation habituelle: la première phase correspond à un stade politico-théorique premier et immature de l’analyse, à la bévue des socialistes allemands.

Il ne s’agit par contre en aucun cas de décrire un moment historiquement premier, d’autant plus essentiel au sein d’une dynamique révolutionnaire qu’il a pour fonction d’être ce qui enclenche une abolition réelle des rapports de production capitalistes.

Toute son œuvre, dès les textes de jeunesse dont il retrouve ici les thématiques, dément une option dont il a depuis longtemps condamné les illusions. Il faut en conclure que la «première phase» ne désigne alors ni le «socialisme», ni même une quelconque «socialisation des moyens de production», mais une illusion à corriger.

Sur ce plan, l’effort de Marx est sans grand résultat: outre que sa lettre ne sera pas diffusée par Wilhelm Liebknecht et qu’elle reste inconnue de Bebel lui-même, la nouvelle rédaction du programme ajoutera simplement le qualificatif de «socialiste» à la mention des «coopératives de production», sans autre précision.

Il faut aborder à présent le passage du texte le plus problématique par rapport au choix interprétatif choisi, car Marx écrit bien: «dans une phase supérieure».

Le style affirmatif et la tournure descriptive du passage donnent de nouveau fortement à penser qu’on rencontre bien et enfin ici la désignation adéquate du stade ultime de la transformation révolutionnaire du capitalisme.

Mais l’anonymat du processus doit pourtant alerter tout lecteur averti: «quand aura disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail, et avec elle l’opposition entre travail manuel et travail intellectuel, etc. ».

Quand «aura disparu»? Et par quel miracle? Aucune lutte, aucun moment politique ici. Qui peut penser que Marx croie aux effets induits et automatiques qu’initierait une réforme de caractère juridique, par ailleurs infaisable et dont il affirme quelques lignes plus haut le caractère constitutivement «bourgeois»?

Comment, en outre, penser que Marx a soudain oublié la remise en cause de la propriété capitaliste, celle des moyens de production, dont il faut souligner qu’elle n’est pas mentionnée ici alors qu’elle est précisément pour Marx, en tant que visée immédiate, le lieu de la connexion du juridique, du politique et de l’économique?

L’équitable répartition et ses visées confuses, son projet indéfini car indéfinissable, seraient la source d’une transformation radicale: autant rayer d’un trait de plume tous les textes antérieurs, y compris le Manifeste, pourtant le plus marqué par l’optimisme historique quant à une révolution victorieuse imminente.

On peut donc, une fois encore, affirmer qu’il est impossible de lire ce paragraphe comme l’expression la plus aboutie des conceptions originales de Marx en la matière, lui qui pense le communisme sous le double angle d’une abolition des rapports capitalistes et comme résultat d’un processus politique non étatique, de mobilisation populaire révolutionnaire et qui peut à l’occasion utiliser le suffrage universel, processus totalement absent ici en tant que tel.

La définition de la société communiste ne peut être, en effet, pour Marx qu’une définition en acte, selon un mouvement de démocratisation expansive et sans modèle préconçu, inséparable d’un processus historique concret d’émancipation et d’invention, qui ne saurait pour cette raison être par avance décrit de façon programmatique même si ses visées globales sont définies.

Bref, il faut affirmer que si le terme de socialisme n’a pas perdu sa validité c’est dans la mesure où il se situe du côté de l’expérience réelle, compte tenu de toutes les limites qui sont les siennes, mais aussi de sa valeur irremplaçable.

Contre l’idée que le communisme ou plus vaguement encore, l’émancipation, devraient rompre leurs amarres théoriques et historiques avec un passé complexe, à la fois fondateur et tragique, c’est sous l’angle de leurs enjeux présents, persistants et renaissants, qu’on peut aborder les tentatives et les modèles socialistes du 21è siècle pour autant qu’ils visent clairement une sortie du capitalisme. (Résumé voir lien)

Isabelle Garo 7 mai 2020

https://www.contretemps.eu/

Commentaire:

L’auteur réfute que Marx aurait imaginé deux étapes: le socialisme puis le communisme

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07 mai 2020 ~ 1 Commentaire

8 mai 1945 2 (npa)

St Just&GMoquet

Libération de Paris, Compagnie St Just, au centre notre camarade André Calves

Il y a 75 ans, 8 mai 1945 

Le maintien de l’ordre…

Libération ou révolution sociale ?

À partir du débarquement du 6 juin 1944, deux courses de vitesse sont entamées : celle des alliés pour atteindre Berlin avant l’armée soviétique (1), et celle de la bourgeoisie française pour mettre en place un État face à la la désagrégation du pouvoir en place.

En effet, si l’administration et tous les possédants restés en France se sont d’abord bien accommodés de l’occupant ou du régime de Vichy, ils ont commencé à préparer l’avenir dès la défaite nazie à Stalingrad en juillet 1943.

Des patrons commencent à soutenir financièrement la Résistance, des fonctionnaires démissionnent… À l’image de la police parisienne, en grève le 15 août 44 après avoir mis tout son zèle à seconder les nazis, nombre de ceux qui sont complètement discrédités préparent l’avenir.

La libération vient de l’avancée militaire à partir de la Normandie et de la Provence (2). Mais elle est aussi le fruit de la résistance, renforcée par les milices patriotiques en extension constante. On connaît l’insurrection parisienne, avec la grève des cheminots, l’appel à la grève générale de la CGT, et les combats jusqu’à l’arrivée d’une unité blindée française.

À partir du 7 juin 44, il y en a d’autres, qui échouent: Guéret,Tulle, ou qui réussissent : en Corrèze, à Annecy, Castres, Mamet, Marseille, Nice, ainsi qu’en Bretagne où 30 000 hommes se mobilisent. À la fin de l’année 44, l’essentiel du territoire est libéré (3).

Comités, contrôle et autogestion

Qui va diriger le pays, qui va combler le vide ? Ceux d’en haut n’ont plus vraiment la possibilité d’imposer leur point de vue. C’est ce qui donne son importance à de Gaulle et à son gouverne-ment d’unité nationale.

Dès le débarquement, il arrive à Bayeux avec un préfet et des responsables militaires, et dès le 25 août il met en place le gouvernement à Paris.

Pour celles et ceux d’en bas, « épurer », c’est en finir avec tous ceux qui ont exploité et opprimé pendant 5 ans. Ils constituent les milices patriotiques ou gardes civiques qui regroupent des dizaines de milliers d’hommes, plus ou moins bien armés (certains réquisitionnent des armes).

Ils sont estimés à 50 000 à Paris, 20 000 en Haute-Garonne et dans les Bouches-du-Rhône, 4 000 dans le Gers, 1 500 dans la Marne, etc.

Les diverses formes de résistance occupent les comités départementaux de libération (CDL) qui prennent la place des préfectures. Ces comités organisent la vie des populations, le ravitaille-ment, la sécurité, l’épuration. Et dans certains départements, ils refusent de rendre le pouvoir aux préfets.

Dans les entreprises, des comités de gestion ou de production se débarrassent des directeurs ou des patrons les plus compromis avec l’occupant. Les comités sont presque toujours élus par les travailleurs, qui contrôlent et même dans certains cas dirigent l’entreprise, parfois au travers de gestions mixtes ou tripartites avec le CDL.

Il en est ainsi dans les usines d’aviation, chez Brandt à Tulle, dans les tramways, le gaz, l’électricité à Toulouse, dans les usines de Montluçon, les mines du bassin d’Alès, les chantiers marseillais des aciéries du Nord, etc. Dans certains cas, l’auto­gestion mise en place durera même plusieurs années, comme dans l’usine d’aviation Caudron ou à Berliet.

Le PCF et la CGT en renfort de De Gaulle

Mais pour centraliser toutes ces mobilisations, ces organismes de contrôle ou d’autogestion, la politique des directions de la CGT, qui va regrouper jusqu’à 6,5 millions d’adhérents (45 % des salariéEs), et surtout du PCF et de ses 800 000 adhérents, est décisive.

Au cours des derniers mois de l’année 1944, les avancées vont plus loin dans le changement que ne le prévoyait le programme de la Résistance.

Sans les soutenir, la direction du PCF ne s’y oppose pas frontalement. La bourgeoisie, elle, se bat contre toutes ces organisations populaires : le gouvernement donne un avis favorable au retour de Maurice Thorez en France, le jour même où il ordonne la dissolution des milices patriotiques…

Et dès septembre 1944, le secrétaire général de la CGT et membre du bureau politique du PCF, Benoît Frachon, lance la « bataille pour la production ».

À partir de ce moment, la direction du PCF va être l’instrument efficace de la reconstruction de l’État. Elle valide le pouvoir du gouvernement, accepte la dissolution des milices patriotiques et l’impose à ses militantEs, au motif qu’il ne faut qu’un seul État, une seule police, une seule armée.

Elle combat les grèves : les travailleurs doivent d’abord retrousser leurs manches avant de revendiquer, car leur mission est de reconstruire la nation, notamment pour faire obstacle aux revanchards allemands, autour du mot d’ordre : « Produire, c’est aujourd’hui la forme la plus élevée du devoir de classe »…

Cette période de quelques mois est cruciale dans l’histoire des luttes de classes en France. Jamais le pouvoir des possédants n’a été aussi faible, et jamais celles et ceux d’en bas n’ont eu autant de moyens pour imposer leurs exigences. L’aide du PCF à de Gaulle a été décisive pour enterrer la possibilité d’une révolution sociale, à une époque ou tout pouvait basculer.

Patrick Le Moal Lundi 11 mai 2015

https://npa2009.org/

Brève chronologie 1944-1945:

15 mars 1944 Adoption du programme du CNR.
6 juin 1944 Débarquement en Normandie.
25 août 1944 Paris est libéré. Le général de Gaulle défile sur les Champs-Élysées. Le gouvernement provisoire de la République française (GPRF) s’installe.
Septembre 1944-janvier 1945 Le général de Gaulle envoie dans chaque grande région un commissaire de la République qui se heurte parfois aux comités locaux de la Résistance, qui rechignent à céder un pouvoir acquis suite à la Libération, en particulier dans les territoires libérés par la Résistance (Sud-Ouest, Savoie, etc.).
Septembre 1944 Benoît Frachon, secrétaire général de la CGT, lance la « bataille pour la production ».
28 octobre 1944  Le GPRF (qui comprend des ministres communistes) ordonne par décret le désarmement et la dissolution des milices patriotiques. Après l’incorporation des Forces françaises de l’intérieur (FFI) dans l’armée régulière, le général de Gaulle entend affirmer le rétablissement de l’« ordre républicain ».
4-11 février 1945 Conférence de Yalta réunissant Roosevelt, Churchill et Staline. Les Alliés se partagent les zones d’influence en Europe.

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05 mai 2020 ~ 0 Commentaire

guerre des paysans (ucl)

paysans

1525 : la Guerre des paysans en Allemagne

Il y a longtemps que la bataille de Frankenhausen, le 14 mai 1525, a été en quelque sorte « sacralisée », notamment par des historiens de l’ex-RDA, comme symbole de la guerre des Paysans, parce que le chef des rebelles était Thomas Müntzer, lui-même mythifié par ses adversaires comme par ses partisans dès sa disparition le 27 mai.

Certes Müntzer voulait établir l’égalité sur terre, mais il reste un théologien, pour qui la liberté reste abstraite. En réalité cette bataille ne marque pas la fin de ce premier grand mouvement égalitaire des temps modernes.

La guerre des Paysans (1524-1526) fut une vaste révolte contre l’Eglise et la noblesse, pour plus de justice sociale.
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Le terme même de guerre des Paysans est trompeur et n’apparaît que tardivement. Les contemporains parlent plutôt du soulèvement de « l’homme du commun », car aux paysans se sont parfois ajoutés des mineurs (en Saxe ou au Tyrol) et des artisans des villes. Il reste que le gros des troupes se composait bien de paysans, dans la mesure où ils représentaient environ 80% de la population des zones concernées par la révolte.

Cette guerre s’est étendue à tout le Sud (sauf la Bavière) et le centre du Saint Empire romain germanique (y compris l’Alsace et une petite partie de la Moselle actuelles), mais aussi à une partie de la Suisse germanophone et à tout l’Ouest de l’Autriche actuelle, en y incluant le Tyrol du Sud, aujourd’hui italien.

Il s’agit bien d’un soulèvement généralisé contre les pouvoirs féodaux, princes laïcs et ecclésiastiques, nobles et parfois aussi contre les gouvernements des villes.

Révolution religieuse… et sociale

Cette révolution a été préparée par des révoltes ponctuelles à partir des dernières décennies du 15è siècle, principalement dans le sud-ouest de l’Empire et dans l’ouest de l’Autriche, où les paysans, relativement favorisés par rapport à d’autres régions, se paupérisaient parce que les seigneurs essayaient de s’approprier les communaux (terres communes) malgré une forte pression démographique.

Des conspirations avaient déjà vu le jour en Alsace entre 1483 et 1517, sous l’égide du Bundschuh (soulier à lacet des paysans, par opposition à la botte des nobles) et, au début du 16è siècle, sous l’impulsion d’un ancien lansquenet Jost Fritz.

Les conjurés réclamaient la suppression des tribunaux ecclésiastiques et le partage des biens de l’Église, ainsi que la fin de la domination des nobles. Mais ces révoltes avaient été étouffées dans l’œuf par trahison ou assez facilement réprimées par manque de coordination dans le temps, et entre les territoires. Ce sera d’ailleurs une des raisons principales de l’écrasement des révolutionnaires dans la guerre des Paysans, car les troubles commencèrent dès 1524 en Forêt noire, pour se généraliser en 1525 et subsister jusqu’en 1526 au Tyrol.

L’égalitarisme et l’anticléricalisme virulent des conjurations du Bundschuh se retrouvent dans les revendications des insurgés de 1524-1526, d’autant qu’on se trouve encore dans les premières années des bouleversements induits par la Réforme.

Les Douze Articles de Souabe, souvent réédités et dont s’inspirent d’autres textes, synthéti-saient leurs conceptions réformistes-révolutionnaires, en combinant des revendications sociales paysannes — abolition du servage, liberté de chasse, de pêche, de cueillette, de ramassage du bois.

Et des slogans politico-religieux — abolition des monastères (les couvents seront d’ailleurs très souvent pillés par les insurgés), sécularisation des biens ecclésiastiques (leurs ressources devant être mises au service du « bien commun »), abolition de la dîme (impôt ecclésial), transformé en un impôt servant à rémunérer le pasteur de la paroisse, le reliquat devant aller aux pauvres, enfin libre élection des prédicateurs.

Ce dernier point était inacceptable pour l’Église catholique, institution hiérarchique fonctionnant de haut en bas ; il découle de l’idée énoncée par Luther du sacerdoce universel de tout croyant, c’est-à-dire qu’au moins théoriquement chacun pouvait prêcher l’Évangile, sauf les femmes quand même !

A ce propos, il semble bien que dans l’énorme masse des révoltés, il n’y ait eu que très peu de femmes ; la société patriarcale n’a nulle part été mise en question et les revendications d’égalité n’incluaient pas la partie féminine de la population.

La Réforme et les paysans

Après des essais de conciliation, Luther condamna violemment le soulèvement, incitant les princes à la répression. Pourtant, ses discours des années précédentes eut un impact certain sur les revendications paysannes. Il avait en effet mené un combat ambigu contre les autorités traditionnelles : l’Église, mais aussi les princes et les nobles. Il ne les ménageait pas, tout en prônant l’obéissance aux autorités terrestres, certes injustes, mais voulues par Dieu.

Sa référence constante à la Bible comme « parole de Dieu » avait fortement marqué les esprits. En effet, les paysans s’appuyaient sur l’Évangile, arguant que le Christ était mort pour libérer tous les hommes, qu’il avait institué l’amour du prochain et que Dieu par sa création avait institué un ordre naturel, tout ceci formant ce qu’ils appelaient le « droit divin » (à ne pas confondre avec les prétentions des rois !).

Ces arguments peuvent aujourd’hui paraître bizarres, mais à l’époque, on raisonnait à l’intérieur d’une religion et donc avec un vocabulaire religieux. Cependant, il suffit de les transposer dans un langage contemporain pour comprendre qu’il y avait là une puissante volonté de liberté terrestre.

A ce propos, on a souvent remarqué que les conceptions de Luther concernant la « liberté chrétienne », qu’il voyait comme liberté intérieure, spirituelle, avaient été « mal » interprétées par les insurgés, puisqu’ils voulaient fait redescendre la liberté sur terre !

Il faut ici souligner l’importance de la Réforme « suisse », c’est-à-dire républicaine, inspirée par le réformateur de Zurich, Zwingli. Non que les républiques urbaines telles que Zurich, Bâle ou Strasbourg aient été des modèles de démocratie égalitaire, dominées qu’elles étaient par des élites urbaines, mais l’air de liberté, même relative, qu’on y respirait contrastait fortement avec la sujétion imposée au peuple des campagnes par la noblesse et les princes.

Il est intéressant de constater que, sur toute l’étendue géographique de l’insurrection, beaucoup de communautés paysannes n’étaient plus assujetties à la servitude, alors que c’était encore en grande partie le cas dans le Nord et l’Est de l’Empire, où il n’y a pas eu de révoltes.

Les paysans réclamaient une liberté plus grande que celle, fort restreinte, à laquelle ils goûtaient déjà, en voulant revenir aussi à un « âge d’or » mythique. Comme l’énonçait une question rhétorique répandue dans une bonne partie de l’Europe : « Quand Adam bêchait et Eve filait, où était donc le gentilhomme ? »

Le temps des massacres

On ne peut détailler ici les péripéties de la lutte, qui se conclut sur des massacres effarants, vu la démographie de l’époque : sans doute 16.000 morts à Saverne, massacrés par les lansquenets du « bon duc » Antoine de Lorraine, entre 3.000 et 6.000 morts à Frankenhausen, etc. Le total s’établit à au moins 75.000 morts.

Il y a eu fort peu de batailles rangées : quand les bandes paysannes, souvent supérieures en nombre, mais mal armées et sans expérience du combat, se trouvaient confrontées à des mercenaires expérimentés, c’était très vite la panique. A Frankenhausen par exemple, les troupes princières ne semblent pas avoir perdu plus de quelques dizaines d’hommes. L’exception tyrolienne s’explique notamment par un chef de guerre de qualité, Michael Gaismair.

En Allemagne, on ne peut guère citer qu’une vraie bataille chèrement disputée, même si elle se transforme également en défaite sanglante, c’est Scherwiller, près de Sélestat, en Alsace, le 20 mai 1525.

Les bandes paysannes de Moyenne-Alsace disposent de quelques pièces d’artillerie, d’un peu de cavalerie et sont aidés par des lansquenets bâlois ; elles se retranchent dans la plaine, protégées par une Wagenburg (camp de chariots), dispositif défensif qui a souvent réussi aux hussites un siècle plus tôt.

Mais cette troupe nombreuse se heurte à l’armée princière la plus forte (plus de 10.000 combattants) et la plus aguerrie, celle du duc de Lorraine. Après un combat acharné, les paysans laissent environ 6.000 morts sur le terrain, alors qu’il y en a eu dans les 500 du côté adverse, ce qui atteste de la résistance paysanne, mais montre aussi que, même dans des circonstances relativement favorables, la victoire restait aux « spécialistes ».

Il faut pourtant souligner que, hors combat, les bandes paysannes étaient souvent bien organisées, mettant à profit le peu de temps où elles étaient maîtresses du terrain. Il subsiste d’assez nombreuses sources sur ce sujet en Alsace, mais les bandes d’autres régions devaient procéder à peu près de la même façon. Liés par le serment qu’ils prêtaient souvent sur les Douze Articles, ils se ressentaient comme des confédérés, le modèle suisse étant explicitement ou implicitement présent.

Une direction collégiale était la norme, même si au fur et à mesure se détachaient des chefs qui étaient souvent des artisans, des aubergistes, plus que des paysans. De petits fonctionnaires, parfois même des ecclésiastiques, servaient de scribes et de nombreux messages étaient échangés avec les bandes voisines ; de même l’intendance semble avoir été assez efficace, d’autant que les villages environnants et parfois les villes contribuaient à la fourniture des vivres, complétées par le vin et la nourriture saisis dans les couvents.

Si le temps n’avait été compté, on s’acheminait dans plusieurs régions vers des assemblées qu’on pourrait qualifier de constituantes, destinées à régler le passage vers une autre société.

Quel projet révolutionnaire ?

C’est à ce propos qu’il faut évoquer ce qui a sans doute été le seul essai de synthèse des revendications populaires pour une réforme globale de l’Empire, les plans dus à deux « intellectuels » déjà âgés qui s’étaient joints au soulèvement, Wendel Hipler et Friedrich Weygandt.

Le premier a été chancelier des comtes de Hohenlohe et devient secrétaire de la bande du Neckar-Odenwald, au nord-Est du Land de Bade-Wurtemberg actuel, que rallie également le second, ancien fonctionnaire des impôts.

Une chancellerie paysanne est organisée à Heilbronn en mai 1525, dans le but de convoquer un parlement qui ne se limite pas aux paysans, mais qui devait inclure des représentants des villes et de la petite noblesse, dans ce qui aurait donc été une alliance de classes.

Dans ces esquisses étaient repris les Douze Articles, mais s’y ajoutaient la sécularisation des biens ecclésiastiques, l’abolition des octrois et des grandes sociétés commerciales (en effet, un capitalisme commercial et financier autour de grandes familles d’Augsbourg, les Fugger et les Welser, se développe à l’époque), une réforme des poids et mesures, etc., le tout devant être mis en œuvre par un exécutif collégial composé de membres de la noblesse, des représentants des villes libres et du peuple, ainsi que de théologiens, mesures réformistes certes, mais qui eussent été révolutionnaires pour l’époque, afin que, ainsi que l’énonce la dernière phrase d’une des esquisses de Weygand, « le pauvre homme et le bien commun soient en progrès ».

Mais ces idées se perdirent dans la défaite…

En revanche, plus au Sud, certaines de ces conceptions vont être reprises et amplifiées, sans qu’il y ait sans doute eu de transmission directe, par le personnage certainement le plus intéressant de cette guerre, remis en lumière assez récemment seulement, Michael Gaismair.

Homme instruit, il était en mai 1525, quand les paysans des environs de Brixen (aujourd’hui Bressanone) se soulevèrent, secrétaire du prince-évêque du lieu. Il avait certainement eu, antérieurement, des idées de justice sociale fondées sur l’interprétation de la Bible, car les paysans l’élurent comme chef.

Se révélant rapidement un dirigeant politique et militaire de valeur, il négocia d’abord avec Ferdinand de Habsbourg, frère de Charles Quint, essayant de s’appuyer sur lui pour contrer la puissance de la noblesse et du clergé, mais il comprit vite que le prince jouait un double jeu.

Arrêté, il réussit à s’évader et se réfugie à Zurich, où il fut soutenu par Zwingli qui, contrairement à Luther, défendait sous certaines conditions le droit à l’insurrection contre un pouvoir injuste, et même le tyrannicide.

C’est dans les premiers mois de 1526 que Michael Gaismair rédigea sa Landesordnung, projet de constitution très élaboré d’une république paysanne fondée sur la justice et l’égalité devant la loi de chacun.

Les propriétés de l’Église devaient être sécularisées au profit des hôpitaux et autres institutions sociales et les murs des villes abattus, pour instaurer l’égalité entre villes et campagnes.

Outre l’introduction d’une monnaie stable et de poids et mesures unitaires et des idées très précises sur l’amélioration de l’agriculture et de la vigne, deux projets retiennent surtout l’attention : d’abord Gaismair envisageait une sorte de collectivisation de l’artisanat et du commerce, avec des ateliers et des magasins concentrés dans différents endroits du pays, vendant à prix coûtant .

Ensuite les mines, forges et fonderies, déjà assez développées en Tyrol, devaient être confisquées aux grandes compagnies et à la noblesse  ils ont acquis ces richesses par des profits injustes et en versant le sang humain ») et rendues à la communauté, l’auteur esquissant en quelque lignes une analyse pertinente du mécanisme de la plus-value.

Avec quelques troupes, il réussit à rentrer au Tyrol en mai 1526, mais les paysans, durement réprimés par Ferdinand de Habsbourg, ne se joignirent pas à lui et, malgré des succès notables, il fut vaincu en juillet 1526 et dut se réfugier sur le territoire de la République de Venise, ennemie des Habsbourg.

Après plusieurs tentatives pour reprendre la lutte, il se retira à Padoue, où, après avoir échappé à plusieurs complots, il fut assassiné par des sbires de Ferdinand en 1532. Le point final était ainsi mis sur la première grande tentative des temps modernes pour instaurer une société plus juste.

Ainsi que l’énonce un des meilleurs spécialistes de la période, Peter Blickle : « Les paysans ne voulaient pas la guerre, mais la liberté, la justice et le pouvoir pour leurs communautés ».

Frank Muller 13 mai 2015

  • Frank Muller est professeur émérite d’histoire moderne à l’université de Strasbourg

https://www.unioncommunistelibertaire.org/

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