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07 avril 2015 ~ 0 Commentaire

le parti socialiste est le système (essf + regards)

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Evolution du principal parti électoral de gauche, qui traditionnellement représente la plus grosse partie des classes populaires.

Le PS est devenu le système, au même titre que l’UMP, la droite parlementaire, dans sa politique économique et sociale, mais aussi dans ses valeurs, y compris ses mensonges. Son personnel politique n’a plus que des liens conflictuels avec les organisations de luttes des exploité-es et des opprimé-e-s, tant les organi- sations syndicales dont les directions bureaucratiques ont des dynamiques propres, que les associations de lutte pour les droits de l’homme, liens qui n’influent en rien sur les décisions importantes.

Par contre les dirigeants socialistes, les multiples responsables ont des liens forts et multiples avec le gotha capitaliste : ils proviennent des mêmes écoles, passent des cabinets ministériels, du Ministère de l’économie aux direc- tions d’entreprises, fréquentent les mêmes lieux, sont du même monde.

Le vote pour le PS exprime bien cette coupure profonde: 28% chez les cadres supérieurs et professions libérales contre seulement 16% pour les milieux populaires et 29% parmi les salariés du public contre 18% auprès de leurs homologues du privé.

Il voit le nombre de ses militants fondre. Selon les chiffres fournis par le parti, il avait 235 511 adhérents en novembre 2008, 209 00 en septembre 2009. Aujour- d’hui il assure disposer d’un fichier de 150 000 noms [7], dont 60 000 à jour de leur cotisation! Quand on sait que le PS compte 18 300 élus tous échelons con- fondus, on voit que l’adhésion au PS ressemble plus à un plan de carrière politi- que que la volonté de combattre pour changer le monde, voire même de l’améliorer.

Sur toutes les questions, les choix, ce sont les mêmes décisions que celles des gouvernements de droite, de remise en causes des acquis sociaux, de ca- deaux au patronat, d’austérité, d’économies pour ceux d’en bas, de disparition de services publics, la volonté de diminuer drastiquement le montant des salaires directs et indirects [8], de l’ordre de 20 à 30%, tout en augmentant les bénéfices des actionnaires des grandes entreprises capitalistes, pour qu’elles «continuent à investir en France».

Au niveau national comme dans les départements et les régions, les élus PS sont les alliés des groupes capitalistes du BTP pour imposer à des populations qui n’en veulent pas des grands projets inutiles, voire nuisibles marqué par un productivisme sans limite.

Y compris sur les sujets sociaux qui étaient des sortes de marqueurs de gauche, le glissement vers les positions réactionnaires est impressionnant. La répression contre les Roms est indigne, l’attitude contre les immigrés insup- portables, les attaques quotidiennes contre les musulmans nourrissent un racisme d’état d’une puissance inconnue depuis la fin de la guerre d’Algérie, la politique sécuritaire avec une répression des mobilisations, des manifestations, et des condamnations plus graves que sous l’ère Sarkozy.

Par exemple le refus de mener une bataille idéologique et politique sur la ques- tion de la procréation médicalement assisté au moment du vote de la loi sur le mariage pour tous a laissé la possibilité à l’offensive réactionnaire de prendre toute son ampleur.

La politique est vue par les dirigeants socialistes comme un marché auquel il faut répondre. L’idée générale dispensée à longueur de tribunes, discours, sonda- ges est que la société va vers la droite, que le réalisme est de droite. Il faut donc répondre à cette évolution et aller vers la droite pour rester au gouvernement.

S’il est vrai que les défaites accumulées depuis 2010 ne favorisent pas l’émer- gence de réponses de celles et ceux d’en bas, cette politique des socialistes est celle de la prévision autoréalisatrice. En nourrissant ces idées réactionnaires, ces dirigeants du PS sont des acteurs très puissants pour fabriquer une hégémonie idéologique qu’il nous faut combattre.

Au cours du dernier siècle cette gauche gouvernementale, celle qui place ses perspectives dans la gestion dans le cadre du régime capitaliste, a montré aux possédants, que leur domination économique, politique, idéologique sur la société n’était pas remise en cause par un gouvernement socialiste, fut-il à participation communiste.

Elle a franchi un cap ces 15 dernières années, et ce qui a disparu dans tout cela, c’est l’idée même que l’on pouvait transformer la société, c’est le triomphe de la réussite et de la légitimité capitaliste. C’est le TINA [9] de Margareth Thatcher à la française.

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article34665

Lire aussi:

http://www.contretemps.eu/interventions/fin-%C3%A9poque

http://www.regards.fr/web/article/remi-lefebvre-la-substance

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06 avril 2015 ~ 0 Commentaire

pâques 1916, dublin

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Irlande 1916:

A Dublin, en 1913, une grande grève donne naissance à la Citizen Army, organisation paramilitaire des socialistes de James Connoly.  The Irish Volunteers est un groupement comprenant la Citizen Army de Connoly et l’Irish Republican Brotherhood (IRB).

Le Conseil suprême de l’IRB fixe alors le jour de l’insurrection au 23 avril 1916. Ce lundi de Pâques, les insurgés, sous la direction de Connoly Comman- dant des forces d’insurrection, prirent la grande poste de Dublin. L’armée républicaine y installe son quartier général. Mais, la réaction des habitants ne sera que très limitée et les insurgés ne tiendront que 5 jours.

Ce fut toutefois assez pour écrire une page de l’histoire en proclamant pour la première fois la République d’Irlande. La répression fut sévère à l’égard des leaders de l’insurrection. Seize dirigeants furent fusillés dont Connoly, nouveau martyr de la cause irlandaise.

Les élections qui suivirent furent un succès sans précédent pour le Sinn Fein. Les parlementaires élus refusèrent alors de se rendre à Londres et décré- tèrent la formation d’une Assemblée Nationale représentative, à Dublin, son nom de Dail Eireann. Eamon de Valera fut élu président de la République d’Irlande que venait de proclamer, l’Assemblée irlandaise. Par ailleurs, à partir des structures des Irish Volunteers, et sous la direction de Michael Collins et Cathal Bruggha, venait de naître l’Irish Republican Army (IRA), et désormais le sort de l’Irlande fut lié à ces trois lettres.

Dès 1920, le Sinn Fein et l’Assemblée irlandaise furent déclarés illégaux et ces décisions ne firent qu’envenimer la situation. L’IRA mène dans toute l’Irlande une lutte de guérilla. Elle attaque partout les forces d’occupation, auxquelles Lon- dres avait adjoint deux corps spéciaux paramilitaires composés de volontaires pro- testants encadrés par des officiers britanniques: les Black and Tans et les Auxis.

Léon Trotsky: Sur les évènements de Dublin 1916 4 juillet 1916

Article de Nashe Slovo 4/7/1916. 

Sir Roger Casement, l’ex-grand bureaucrate colonial de la Grande-Bretagne, révolutionnaire nationaliste irlandais par conviction, l’intermédiaire entre l’Alle- magne et le soulèvement irlandais, a déclaré à la lecture de sa condamnation à mort: «Je préfère être assis sur le banc des accusés que sur le siège de l’accu-sateur». La sentence disait, selon la formule consacrée, qu’il serait «pendu par le cou jusqu’à ce que mort s’ensuive», et implorait pour son âme la pitié divine.

La sentence doit-elle être exécutée? Cette question a dû faire passer des heures pénibles à Asquith et Lloyd George. Exécuter Casement rendrait encore plus difficile au parti irlandais, opportuniste, nationaliste et purement parlemen-taire, la tâche de ratifier un nouveau compromis avec le gouvernement anglais sur le sang des insurgés. Mais gracier Casement, après avoir effectivement procédé à autant d’exécutions, passerait pour une démonstration ouverte d’indulgence envers un traître de haut rang, comme le chantent démagogiquement les socio-impéria- listes du type Hyndman, ces hooligans assoiffés de sang. Mais quel que soit le destin personnel de Casement, il conclura l’épisode dramatique de l’insurrection irlandaise.

Tant que l’affaire se limitait aux simples opérations militaires des insurgés, le gouvernement n’a, comme on le sait, pas eu grand-mal à se rendre maître de la situation. Quelle que soit la manière dont les rêveurs nationalistes se le représen-taient, le mouvement national général n’a pas eu lieu du tout. La campagne irlan- daise ne s’est pas soulevée. La bourgeoisie, ainsi que la couche supérieure la plus influente de l’intelligentsia irlandaise, sont restées en retrait.

Les travailleurs des villes se sont battus et sont morts aux côtés des enthou- siastes révolutionnaires de l’intelligentsia petite-bourgeoise. Même dans l’Irlande arriérée, la base historique de la révolution nationale a disparu. Les mouvements irlandais du siècle dernier ont eu un caractère populaire dans la mesure où ils se sont nourris de l’hostilité du fermier pauvre et privé de tout envers le tout-puissant propriétaire terrien anglais. (…)

C’était Gladstone qui avait le premier expliqué clairement  les implications militaires et impérialistes du soutien de la Grande-Bretagne des intérêts des propriétaires anglo-irlandais et a donné les bases de la législation agraire par lequel l’état a transféré la terre aux agriculteurs irlandais, bien sûr en indemnisant généreusement l´ancien propriétaire. De toute façon, après les réformes agraires de 1881-1903, les agriculteurs se sont métamorphosés en petits propriétaires fonciers conservateurs, dont le regard fixe la bannière verte de l’indépendance nationale, mais qui ne sont plus capables de rien arracher à leurs lopins de terre.

L’élite intellectuelle irlandaise, superflue, a gagné par milliers les villes de Grande-Bretagne, comme avocats, journalistes, employés de commerce, etc. Pour la majorité d’entre eux, «la question nationale» s’est ainsi bien estompée. D’autre part, la bourgeoisie commerciale et industrielle irlandaise, dans la mesure où elle s’est formée au cours des décennies passées, a immédiatement adopté un une position d´antagonisme vis-à-vis du jeune prolétariat irlandais, renonçant à la lutte révolutionnaire nationale et rejoignant le camp de l´impérialisme.

La jeune classe ouvrière irlandaise, se formant dans l´atmosphère saturée par les souvenirs héroïques des rébellions nationales et se confrontant à l’arrogance égoïste, bornée, impérialiste, du syndicalisme britannique, hésite naturellement entre le nationalisme et le syndicalisme, toujours prête à unir ces deux concep- tions dans sa conscience révolutionnaire. Elle attire la jeune élite intellectuelle et d´enthousiastes personnalités nationalistes, qui, à leur tour, imposent au mouve- ment la prépondérance du drapeau vert sur le rouge. Ainsi, «la révolution natio- nale», en Irlande même, est en pratique devenue un soulèvement ouvrier et le la position évidemment isolée de Casement dans le mouvement ne fait que souligner ce fait.

Seule la mollesse patriotique sourdant par tous ses pores peut pousser quel- qu’un à interpréter la situation comme si les paysans irlandais avaient refusé de participer à la révolution en considérant gravement la situation internationale, sauvant ainsi «l’honneur» de l’Irlande. En fait ils n´ont été poussés que par l’égoïsme obtus de l’agriculteur et l’indifférence complète envers tout ce qui se situe au-delà des limites de son lopin de terre.

C’était précisément et uniquement à cause de cela qu’ils ont fourni au gouver- nement de Londres l´occasion d´une victoire si rapide sur les défenseurs héroï- ques des barricades de Dublin. Leur courage personnel est incontestable, mais représente les espoirs et les méthodes du passé. L´arrivée du prolétariat irlan- dais sur la scène de l´histoire ne fait que commencer. Il a déjà injecté dans ce soulèvement – sous un drapeau archaïque – son sentiment de classe contre le militarisme et l’impérialisme.

Ce sentiment ne disparaîtra pas. Au contraire, il trouvera un écho partout en Grande-Bretagne. Des soldats écossais ont emporté les barricades de Dublin. Mais en Écosse même les mineurs se regroupent autour du drapeau rouge levé par Mac Lean et ses amis. Ces mêmes ouvriers, qu´à l’heure actuelle Hender- son essaye d’enchaîner au char sanglant de l´impérialisme, dirigeront eux- mêmes le vengeance contre le bourreau Lloyd George.

http://npa.jeunes.free.fr/spip.php?article303&debut_articles=130

Commentaire: Un peu de laïcisme: pâques 1916 tombait le 23 avril, c’est donc la fête religieuse qui est célébrée aujourd’hui!

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05 avril 2015 ~ 0 Commentaire

le rapport qui ébranla l’union soviétique 1 (que faire?)

le rapport qui ébranla l’union soviétique 1 (que faire?) dans A gauche du PS StalineHumanite-pt

Il y a 60 ans, les 24 et 25 février 1956, Khrouchtchev présentait au XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique, un rapport dénonçant la politique de Staline. Cet événement inédit provoqua une rupture dans le monolithe qu’était le parti jusqu’alors. Il fût à l’origine de la fin de la politique des goulags et marqua le début de réformes dans le but de sauver le régime.

Nous sommes au milieu de la guerre froide. La rivalité USA-URSS bat son plein. Le 24 février 1956, les travaux du XXe congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (PCUS) se terminaient. Avec l’élection du comité central, il ne restait que le bureau politique à élire. Tout d’un coup, Khrouchtchev, le secrétaire général, décréta que les travaux devaient se poursuivre, convoqua tous les délé- gués et entre minuit et 4h du matin le 25 février, livra un rapport devenu historique, le «rapport secret» de Khrouchtchev qui allait ébranler le mouvement communiste international.

Ce fut un rapport fait à huis-clos: ni les journalistes ni les délégations des partis frères étrangers n’étaient admis, bien que ces derniers aient pu consulter le rap- port. Le rapport ne devait pas rester secret. Des fuites, probablement venant du parti communiste polonais, sont parvenues au monde occidental. En mai le rapport est publié et diffusé dans le PCUS en URSS même. C’est le New York Times et Le Monde qui le diffusent dans le monde occidental début juin 1956.

Dans un silence de plomb les délégués du congrès écoutèrent Khrouchtchev énumérer les crimes et les erreurs de Staline. Bien qu’il s’agissait de faits dont tout le monde était au courant, personne en trente ans n’avait osé le dire du haut de la tribune du Parti. Un mythe était en train de s’écrouler, Staline était criti- quable, un monde nouveau se préparait. (…)

Une attaque contre Staline Le rapport de Khrouchtchev est accablant. Il dénon- ce comment «le culte de la personne de Staline n’a cessé de croître». Il explique que «d’éminents dirigeants du parti et des militants, honnêtes et dévoués à la cause du communisme, sont tombés», souvent exécutés par la police secrète de Staline. Il donne comme exemple le sort des 1 966 délégués au congrès du PCUS en 1934, totalement acquis à Staline: 1 108 sont morts fusillés. Sur les 139 mem- bres du comité central élus à ce congrès, 98 avaient été fusillés, un éclairage sans pitié de la manière dont Staline maintenait par la peur son contrôle du sys- tème. Il explique comment Staline a ordonné «Les déportations massives de peuples entiers, y compris tous les communistes sans exception». En 1943, les Karatchaèves, les Kalmouks sont déportés. En 1944, ce sont les Tchétchènes, les Ingouches et les conséquences tragiques se ressentent jusqu’aujourd’hui. Il mar- que le contraste entre les méthodes brutales de Staline avec celle de Lénine «Les traits de Lénine […] étaient absolument étrangers à Staline».

Enfin, pour la première fois, la responsabilité de Staline dans la débâcle sovié- tique face aux armées allemandes en 1941 est évoquée: «L’élimination par Staline de nombreux chefs militaires… entre 1937 et 1941» avait laissé l’Armée rouge sans chef militaire compétent face aux armées d’Hitler.

Mais le rapport ne remet absolument pas en cause le régime. Khrouchtchev s’en prend exclusivement à ce qu’il nomme le culte de la personne et aux «er- reurs» de Staline, soulignant que «Staline était convaincu qu’il agissait dans l’intérêt de la classe laborieuse» Autrement dit pour Khrouchtchev, il s’agissait d’un problème individuel du «camarade Staline», non pas du système. Le deu- xième aspect à rappeler est que le rapport devait rester secret: «Aucune nouvelle à ce sujet ne devra filtrer à l’extérieur». Khrouchtchev précise que «Nous ne devons pas laver notre linge sale devant les yeux de l’ennemi».

Malgré ces limites évidentes, il a provoqué des changements considérables, et qui plus est, se sont révélés irréversibles. Le rapport fait l’effet d’une bombe parmi les partis communistes, plus rien sera pareil après. (…)

L’Union soviétique en crise Exsangue: 20-30 millions de morts après la Seconde Guerre mondiale, la Russie se reconstruit sur la base de l’industrie d’armements, la bombe atomique et l’industrie lourde. Une industrialisation forcée ne pouvait que s’accompagner d’une répression politique sans faille. Le Goulag, système de camp de travail, fournissant une main d’œuvre gratuite pour les industries russes, passe de 2 à 5,2 millions de personnes entre 1940 et 1953, dont 580 000 étaient prisonniers politiques, assimilés aux ‘trotskistes’ ou ‘droitiers’ par le régime, mais en réalité, pour la plupart, il s’agissait de gens simplement critiques du régime.

L’industrialisation sur les décombres de la guerre crée une situation de misère. L’économie répond de moins en moins aux besoins de la population, mais aussi aux objectifs fixés par les dirigeants russes, en termes de volume de pro- duction, de qualité technologique, et avec un gaspillage croissant. Fin 1957, il y avait en Russie dans l’industrie 12,5 % de travailleurs en plus qu’aux USA, mais la production industrielle américaine était deux fois supérieure à la russe. La produc- tion de céréales pendant la période 1949-53 a augmenté de 13 % par rapport à 1910-14, mais la population, elle, a augmenté de 30 % par rapport à 1910-14 !

Les dirigeants du régime sont parfaitement conscients de ces problèmes et savent qu’il faudra trouver des solutions. La mort de Staline le 5 mars 1953 crée l’opportunité d’un tournant. La politique du tout répressif mise en place au lendemain de la Seconde Guerre mondiale bloque le développement économique. Mais les partisans de réformes pour desserrer l’étau pour relancer l’économie tout en la contrôlant et les orthodoxes: Malenkov, Molotov, Kaganovitch qui voulaient maintenir la répression voire l’augmenter s’opposent. Mais ils s’accordent sur un objectif: le maintien du régime et le développement économique. De leur point de vue il y a urgence car ces divisions au sommet, failles dans le monolithe, ont ouvert des espaces pour la révolte d’en bas.

Trois mois après la mort de Staline, en Juin 1953 il y a une insurrection ouvrière à Berlin Est. En juillet 1953 dans le camp de travail des ‘politiques’ à Vorkouta en Sibérie, 15 000 prisonniers organisèrent une grève dure, dirigée par des trotskistes. En octobre 1956 c’est au tour de la Pologne: une révolte ouvrière avec Gomulka à sa tête menace de soustraire la Pologne à la sphère d’influence russe. Enfin, en novembre 1956 l’insurrection des ouvriers à Budapest en Hon- grie, dont le dirigeant principal s’appelle Nagy, verra des conseils ouvriers ou soviets se constituer en opposition à la bureaucratie stalinienne. Pour les dirigeants russes cela va trop loin et ils envoient les chars pour écraser l’insurrection dans le sang.

http://quefaire.lautre.net/Le-rapport-qui-ebranla-l-Union

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05 avril 2015 ~ 0 Commentaire

le rapport qui ébranla l’union soviétique 2 (que faire?)

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Le régime se réforme

Mais les signes ne trompent personne. La menace d’une révolution d’en bas est le plus grand souci de tous les dirigeants sans exception, il s’agit dès lors de la déjouer, quitte à accorder des réformes politiques, économiques et sociales. De ce point de vue, la position de Khrouchtchev est semblable à celle de Gorbatchev 30 ans plus tard: la nécessité d’accorder des réformes pour sauver le régime.

À partir du rapport secret, Khrouchtchev enchaîne les réformes. Le système du Goulag est démantelé, trois ans plus tard il reste moins d’un million de person- nes dans le Goulag. Le travail devient salarié avec la journée de huit heures et n’est plus sous tutelle militaire mais sous la responsabilité des ministères civils. Il n’y a plus d’exilés politiques. De façon plus large Khrouchtchev introduit des ré- formes profondes pour en finir avec l’arbitraire policier: on introduit un système judiciaire, il n’y a plus d’arrestations sur la base de soupçons ou de dénonciation mais seulement suite aux faits, et le droit à un avocat pour la défense devient général.

Les fameuses blouses blanches, des médecins juifs accusés d’avoir comploté contre Staline seront réhabilitées. Mais il y a aussi de la résistance au sommet aux réformes Khrouchtchev. En 1957 de retour d’un séjour à l’étranger, Khrouchtchev se retrouve face à une conspiration menée par Molotov, Malenkov, Kaganovitch, Varochilov au sein du Praesidium pour l’évincer. Mais en convoquant dans la nuit le Comité central et avec l’appui d’une partie de l’armée la conspiration est dé- jouée. Un autre signe du changement: pour la première fois il n’y aura pas de purges ni d’exécutions en masse. Les responsables sont simplement démis de leurs responsabilités.

Un monde en mutation Malgré la croissance économique des ‘Trente glorieuses’ le monde de 1956 est un monde en train de changer profondément. En 1954, les Vietnamiens infligent une défaite cinglante à l’impérialisme français à Dien Bien Phu, mettant fin à la présence française en Indochine. Deux ans plus tard le dirigeant égyptien Nasser nationalise le canal de Suez et tient tête à l’invasion française, britannique et israélienne. Ce faisant, il devient le porte-parole du nationalisme arabe qui rentre en résistance à l’impérialisme occidental.

La guerre froide bat son plein, en 1957 le russe Youri Gagarine au grand dépit des Américains, devient le premier homme dans l’espace. Enfin en 1955, la Con- férence des pays non-alignés à Bandung (Indonésie), marque l’émergence d’un Tiers monde en lutte pour son indépendance face au colonialisme. Des dirigeants comme Tito, Nehru, Nasser, Mao, mais aussi les luttes des peuples vietnamiens et algériens vont devenir mondialement connus. C’est à Bandung que Tito et d’autres élaborent la théorie de la co-existence pacifique. Ils tracent une perspective qui ne dépend ni de l’URSS, ni de l’impérialisme américain et esquissent les luttes de libération nationale pour les deux décennies à venir.

Les années cinquante marquent aussi la réémergence de l’Allemagne et du Japon comme puissances économiques. Ils vont devenir de sérieux concurrents dans certains secteurs de l’économie capitaliste au niveau mondial. En effet, la concurrence militaire et économique à l’échelle internationale est en train de s’aiguiser tandis que les luttes de libération nationale contestent l’hégémonie des vainqueurs de la Seconde guerre mondiale. Les grandes puissances, et vu son retard économique en particulier la Russie, doivent s’adapter à la nouvelle situation et y faire face.

Les conséquences pour la gauche en France Au début des années cinquante les partis communistes du monde sont alignés sur la politique de Moscou, et ce depuis les années vingt. De tous les partis communistes des pays occidentaux, le PCF est probablement le plus stalinien. Le rapport secret constitue pour ses diri- geants un choc sans précédent, non pas parce qu’ils n’étaient pas au courant des pratiques de Staline, eux-mêmes étaient coupables des pires purges et menson- ges aux «intérêts supérieurs du Parti» mais parce que jamais ils n’auraient pu s’imaginer que la direction russe dénoncerait le stalinisme.

Le PCF comptait 200 000 membres, et avait recueilli 5,4 millions de voix aux élections législatives de 1956, en faisant le 1er parti politique de France. Le secré- taire général Maurice Thorez, est l’ombre français de Staline. Il doit son assise à plusieurs aspects: la victoire en 1945 sur les armées allemandes a été obtenue grâce aux sacrifices quasi inhumains de l’URSS, et le PCF est vu comme le repré- sentant de l’URSS en France; deuxièmement, l’URSS est toujours considérée comme la patrie de la révolution; enfin le rôle du PCF dans la résistance et dans le maquis est largement incontesté. Mais le rapport secret annonce la première crise sérieuse pour le stalinisme français, et va ouvrir aussi la possibilité pour une nouvelle gauche radicale.

Thorez, Cogniot et Doize constituent la délégation du PCF à Moscou pour le 20e congrès. Thorez a le droit de le lire mais doit rendre sa copie du rapport. Son contenu le terrifie: il est parfaitement au courant des méthodes et des horreurs du stalinisme et le rapport constitue à ses yeux une remise en cause des certitudes d’une vie. Immédiatement il prend le parti des orthodoxes contre Khrouchtchev et déclare que le rapport sera rapidement oublié. Dès son retour en France, le doute s’instaure. Au comité central du 22 mars 1957, il y a pour la première fois depuis trente ans un vrai débat qui aboutit à une résolution politique différente de celle proposée. Le tabou est levé, au PCF aussi, fut-ce de façon très feutrée, on criti- que Staline. Thorez est obligé de formuler des critiques du stalinisme. En même temps, il augmente les salaires des permanents soudant l’appareil derrière lui.

Les 9-10 mai 1956, Benoît Frachon, stalinien lui aussi et dirigeant de la CGT, s’oppose néanmoins à Thorez au comité central d’Arcueil accusant le parti de «caporaliser» la classe ouvrière française. D’autres oppositionnels se font enten- dre: Jean Chaintron ex-commissaire aux brigades internationales, ex-préfet du maquis, Waldeck Rochet, futur secrétaire général du parti et avant tout Laurent Casanova, premier intellectuel dirigeant du parti. Ce dernier qui finira par être exclu, sent aussi monter la révolte dans la jeunesse qui donnera lieu à une nou- velle gauche dans les année 60, et comprend immédiatement le lien entre la critique du stalinisme et les aspirations de la nouvelle jeunesse.

Avec la guerre d’Algérie, le PCF se retrouve à la traîne de De Gaulle. Au dé- part, le PCF soutient le gouvernement socialiste de Guy Mollet qui envoie les trou- pes. Le parti se retrouve complètement déphasé par rapport à la jeunesse et les positions du syndicat étudiant l’Unef qui préfigurent la révolte de mai 1968. Par exemple, le PCF dénonce un grand meeting unitaire à l’appel des 121 en solidarité avec les Algériens à la Mutualité à Paris, soutenu par Unef, CGT, CFDT et le PSU. Dix ans plus tard cette nouvelle gauche se concrétise avec entre autres Alain et Hubert Krivine, Jeanne Habel qui vont diriger la future LCR après une scission en 1965 au sein des étudiants communistes.

Mais dans le PCF il existe encore une majorité silencieuse pour qui le parti est toute leur vie, et pour qui les problèmes des camarades de Moscou semblent encore bien loin de leurs préoccupations quotidiennes. Ils permettent à Thorez de ressaisir les rênes et de continuer avec un parti stalinisé. Malgré ceci, des dizai- nes de milliers de militants quittent le PCF, notamment après la répression san- glante de l’insurrection de Budapest en novembre 1956. En 1958, le PCF perd 1,6 millions de voix aux élections. Le PCF sous Thorez et ses successeurs soutiendra les interventions militaires russes à Budapest en 1956, à Prague en 1968 et en Afghanistan en 1979. À l’échelle internationale, le rapport secret marque aussi la rupture entre Thorez et Togliatti, dirigeant du parti communiste italien (PCI). Contrairement à Thorez, celui-ci soutient Khrouchtchev.

Un long dénouement En 1964, en l’espace de quelques mois Thorez, Togliatti et Khrouchtchev meurent. En URSS, Brejnev reprend le contrôle du pays, et bon nombre des réformes de Khrouchtchev seront arrêtées. Mais il n’y aura pas de retour au stalinisme du Goulag. Paradoxalement c’est pendant le début de la pério- de Brejnev que l’économie russe va connaître un nouvel essor, concomitant aux changements économiques à l’échelle internationale. Par exemple les pourcen- tages des foyers possédant un TV/Frigo/Machine à laver passent de 24, 11 et 21 % en 1965 à 85,91 et 70 % en 1984. La surface habitée par citadin s’améliore aussi: 1913/6,3 m2; 1950/7 m2; 1970/11 m2; 1989/15 m2.

Mais en dépit de l’expansion économique, la plupart des facteurs de stagnation demeurent voire se renforcent, et l’économie russe est dépassée au niveau mon- dial. La croissance passe de 5 % à 2,7 % pendant la même période. L’âge moyen des membres du BP passe de 55 ans à 70 ans, surtout cela veut dire que ce sont les mêmes, à peu de choses près qu’à l’époque de Khrouchtchev.

Il faudra attendre le milieu des années 1980 pour que des dirigeants russes sous Mikaïl Gorbatchev, en plein marasme économique, décident un nouveau programme de réformes: la perestroïka «restructuration» et la glasnost «trans- parence». Le but est le même que celui de Khrouchtchev: desserrer l’étau, libérer l’économie et le social pour pouvoir se maintenir et faire face à la concurrence tout en évitant les tensions sociales centrifuges de plus en plus évidentes au sein de l’URSS et qui la menaçaient d’explosion.

Cette fois-ci les contradictions internes seront trop fortes. D’abord le mur de Berlin puis l’ensemble de l’empire soviétique va se désintégrer. Gorbatchev, com- me Khrouchtchev, voulait assurer la pérennité du système tout en réformant les pires aspects. Mais le système sous contrôle bureaucratique, en apparence plani- fié mais sans le moindre contrôle ouvrier, sans démocratie, sans dynamique était à bout de souffle.

Il devait faire face à une concurrence internationale toujours plus forte et était rongé par des contradictions internes et les aspirations à l’indépen- dance des peuples opprimés par la Russie. En l’espace de quelques mois l’économie russe va disparaître. Les dirigeants russes des années 1990 l’ont très bien compris et ont été parmi les premiers à se reconvertir en dirigeants d’entreprises, pillant les richesses de l’ex-URSS. Dans une certaine mesure, le rapport secret de Khrouchtchev marquait en effet «la fin du stalinisme» selon l’expression de l’historien Moshe Lewin.

Khrouchtchev était sans aucun doute un pur produit du stalinisme, lui-même responsable d’avoir signé l’arrêt de mort de centaines de militants bolcheviks et d’autres dans les années trente, mais il comprenait que le système ne pouvait pas continuer indéfiniment comme ça. Les réelles réformes qu’il a lancées ont cons- titué des vrais pas en avant pour les Russes, mais elles étaient circonscrites et surtout elles étaient menées par en haut. Rappelons que c’est Khrouchtchev qui envoie les chars russes contre les conseils ouvriers à Budapest en 1956.

Alors comme maintenant ce qui fait défaut en Russie est le développement d’un authentique courant révolutionnaire, démocratique, en toute indépendance de l’État russe, qui pourrait donner espoir à ceux et celles qui résistent au quotidien aux méfaits du capitalisme qu’il soit bureaucratique ou libéral. Par Nick Barrett

http://quefaire.lautre.net/Le-rapport-qui-ebranla-l-Union

Lire aussi:

https://www.wsws.org/fr/articles/2014/mai2014/entr-m24.shtml

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05 avril 2015 ~ 0 Commentaire

les voix du goulag (cnrs)

les voix du goulag (cnrs) dans Histoire goulag
De 1939 à 1950, un million d’Européens sont déplacés de force dans les camps de travail soviétiques ou relégués dans des villages isolés de Sibérie ou d’Asie centrale. Les Archives sonores du goulag donnent la parole aux derniers témoins. Une série documentaire, réalisée à partir de ces archives avec la colla- boration du Cercec (CNRS/EHESS), démarre ce week-end sur RFI et France Culture.

Certains ont déjà témoigné auprès de leurs compatriotes. D’autres n’en ont jamais parlé. Tous sont heureux de se livrer aux micros de ces chercheurs venus parfois de très loin pour recueillir leur histoire. L’histoire de leur vie, entamée en Pologne, en Ukraine, dans les trois États Baltes, en Roumanie, en Hongrie… Et qui a soudain basculé pour se poursuivre dans un camp de travail soviétique ou un village isolé de Sibérie.

La voix de ces rescapés ne s’éteindra plus: elle retentit désormais sur la Toile, dans le musée ­virtuel sobrement intitulé « Archives ­sonores-Mémoires européennes du goulag » (link is external), que le Centre d’études des mondes russe, caucasien et centre-européen1, à Paris, a ­lancé en 2011, en collaboration avec la radio RFI, le Centre Marc-Bloch de Berlin, le Cefres2 de Prague et le Centre franco-russe de recherches en sciences sociales et ­humaines de Moscou.

«Avant et après la Seconde Guerre mondiale, près d’un million d’Européens ont été déportés, raconte Alain Blum, l’un des trois fondateurs du projet. Les technol- ogies numériques nous permettent aujourd’hui de reconstituer une histoire col- lective à partir des ­témoignages individuels.» L’idée du site est née un jour de printemps 2005, lors d’une rencontre entre Alain Blum, sa collègue Marta Craveri et Valérie Nivelon, journaliste à RFI. Pour le financer, les chercheurs déposent un projet à l’Agence natio­nale de la recherche, qui sera accepté en 2007. De son côté, RFI fournira des moyens techniques, et surtout son expérience de la voix et de la prise de son. Jamais pareille entreprise transfrontalière n’a été menée. Des témoignages ont certes déjà été ­recueillis, mais toujours dans un cadre strictement national.

Treize scientifiques européens, des anthropologues, des géographes, des histo- riens et des sociologues, de huit nationalités différentes, partent donc à la recher- che des rescapés des goulags dans leurs pays d’origine ou d’accueil, voire en Sibérie et au Kazakhstan pour ceux qui sont restés là où ils avaient été déportés, soixante ans plus tôt. Ils vont en retrouver 160.

Qui sont-ils? «Avant la guerre, ce sont surtout des membres des élites éco- nomiques, socia­les ou politiques des pays nouvellement annexés », explique Marta Craveri. Après la guerre, les arrestations et déportations concernent les collaborateurs des nazis, vrais ou supposés, les combattants natio­nalistes et tous ceux qui sont soupçonnés de les aider, souvent des paysans. Des villages entiers sont brûlés, et les ­populations, envoyées en Sibérie.

Dans les camps du goulag et les villages ­perdus dans la taïga, la vie s’orga- nise tant bien que mal. Les témoins parlent de la faim, de la maladie, du travail ­harassant dans les champs, les scieries ou les mines… Mais aussi de moments de joie. À la mort de Staline, en 1953, les prisonniers sont peu à peu libérés, les exilés ont l’espoir de rentrer au pays, mais leur retour ne sera pas facile: les an- ciens ­déportés sont isolés, leurs biens ont été saisis. Certains restent sur place, par choix ou par nécessité. Dans le musée virtuel, tous ces récits, agrémentés de textes, de photos et de vidéos, se croisent pour construire une histoire que beau- coup d’Européens ignorent. Mais qui fait désormais partie de leur ­mémoire commune.

À écouter:

«Nos années goulag», série documentaire inédite en quatre épisodes:
- Épisode 1 : « La déportation des européens en URSS », dimanche 5 avril à 10 h 10 sur RFI et lundi 6 avril à 17 heures sur France Culture.
- Épisode 2 : « L’amour des hommes, la part de dieu », mardi 7 avril à 17 heures sur France Culture et dimanche 12 avril à 10 h 10 sur RFI.
- Épisode 3 : « Irina et Stella au pays des ours blancs », mercredi 8 avril à 17 heures sur France Culture et dimanche 19 avril à 10 h 10 sur RFI.
- Épisode 4 : « L’espoir d’un retour », jeudi 9 avril à 17 heures sur France Culture et dimanche 26 avril à 10 h 10 sur RF

La première version de cet article a été publiée dans CNRS Le journal, 255, avril 2011.

https://lejournal.cnrs.fr/articles/les-voix-du-goulag

Lire aussi: http://fr.wikipedia.org/wiki/Soul%C3%A8vement_de_Vorkouta

 

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02 avril 2015 ~ 0 Commentaire

gorbatchev au pouvoir en urss (lo)

VOA worker paints the name of the former Soviet State- USSR at the central stadium in Volgograd on September 12 1995

Il y a trente ans, en mars 1985, Mikhaïl Gorbatchev accédait à la tête du parti dit communiste et donc de l’État soviétique. L’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) est alors une grande puissance faisant partie, avec les États- Unis, des Deux Grands. Pourtant, fin 1991, à peine six ans plus tard, l’URSS va disparaître, ayant explosé en quinze pays indépendants, éclatés en régions sou- vent dressées les unes contre les autres. De sanglants conflits vont opposer et continuent d’opposer l’Arménie à l’Azerbaïdjan, la Géorgie à ses républiques autonomes, la Russie à la Tchétchénie, etc., avec, dernière en date, la guerre entre l’Ukraine et les séparatistes du Donbass.(…)

Une page se tourne Avec l’arrivée de Gorbatchev au Kremlin, une époque s’achevait : celle où la caste dirigeante, la bureaucratie, avait pu jouir de ses privilèges sans que cela déstabilise tout le régime. Depuis le milieu des années 1920, dans cet État issu de la révolution ouvrière victorieuse d’Octobre 1917, l’espoir s’était évanoui d’être bientôt rejoint et épaulé par des pays développés, telle l’Allemagne, où une autre révolution prolétarienne l’aurait emporté.

Dans une URSS laissée exsangue par la guerre civile, avec une classe ou- vrière épuisée et le recul des perspectives révolutionnaires internationales, la cou- che des administrateurs, des chefs petits et grands, la bureaucratie, réussit à exercer seule le pouvoir. Staline, le chef que les bureaucrates s’étaient donné pour briser le Parti bolchevique de Lénine et Trotsky, imposa un régime de terreur sur tout le pays, bureaucrates compris. Cette dictature personnelle, qu’ils durent supporter pendant trente ans, fut le prix acquitté par les membres de l’appareil d’État et du Parti pour asseoir leur situation privilégiée. Après la mort de Staline en 1953, Khrouchtchev lui succéda en garantissant aux bureaucrates que c’en serait fini des méthodes expéditives contre eux. Mais la dictature ne se relâcha pas sur le reste de la société. Puis, en 1964, de hauts dirigeants de la bureaucratie, menés par Brejnev, évincèrent Khrouchtchev.

De «stagnation» en «remise en chantier» Pendant plus de vingt ans, il s’ins- taura un donnant-donnant entre le Kremlin et la masse des bureaucrates. Ils pou- vaient profiter de leurs privilèges et les accroître au détriment de l’économie, pour- vu que cela ne perturbe ni le fonctionnement ni l’équilibre du pouvoir au sommet. Sous cette apparente stabilité, l’économie soviétique, essoufflée car pillée de tou- tes parts, s’enfonçait dans la crise. Le pouvoir central réussissait de moins en moins à contrôler les agissements de son propre appareil, et se révélait impuissant à redresser la situation.

L’âge et la maladie finirent par avoir raison des hiérarques du brejnévisme et une nouvelle page s’ouvrit avec Gorbatchev. Succédant à des vieillards, il incarna, à 54 ans, la prise des commandes par une nouvelle génération et associa son nom à des réformes. Mais elles furent plus annoncées que réalisées. Si Gorbat- chev déclara que l’URSS avait besoin d’une remise en chantier générale, ce que signifie le mot russe « perestroïka », des millions de bureaucrates ne l’entendaient pas de cette oreille.

Au sommet de l’État, le nouveau dirigeant ne put conforter son pouvoir. Face à lui et contre lui, des membres du Bureau politique se plaçaient en défen- seurs des pesanteurs du régime que Gorbatchev dénonçait publiquement. À tous les niveaux, nombre de bureaucrates ne voulaient à aucun prix de réformes qui, décidées dans l’intérêt collectif de leur système, pouvaient léser leurs intérêts particuliers.

Pour contourner ces blocages, au sommet puis dans des milieux de plus en plus larges de l’appareil, Gorbatchev et ses partisans cherchèrent des appuis dans d’autres couches de la société, telle que la petite bourgeoisie des grandes villes. Gorbatchev lui promit la «glasnost», transparence des prises de décision, ce qui l’enthousiasma car elle rêvait de la fin de la censure, d’élections libres et de multi- partisme… Derrière ce qu’elle appelait la démocratie, elle aspirait à vivre comme ses sœurs des pays riches, y compris à «faire des affaires», à gagner de l’argent par l’exploitation.

Sur ce terrain, Gorbatchev trouva encore plus démagogue que lui dans les sommets de la bureaucratie. Son allié au Bureau politique, Eltsine, devint son grand rival lorsqu’il promit à la petite bourgeoisie de restaurer le «marché», et à la bureaucratie de légaliser sa mainmise de fait sur les entreprises. S’étant fait élire à la tête de la république soviétique de Russie, Eltsine invita ses pairs, les chefs des autres républiques soviétiques, à «prendre autant de pouvoir qu’ils le pour- raient», donc à saper le pouvoir central incarné par Gorbatchev.

Un pays et sa population livrés à la curée En 1990, les événements s’embal- lèrent. Des pénuries en tout genre s’abattirent sur les consommateurs, les chefs des régions retenant dans leurs fiefs tout ce qui y était produit. Cela paralysa l’économie, organisée et fonctionnant jusque-là comme un tout centralisé et plani- fié à l’échelle du pays le plus vaste de la planète. Les entreprises d’État commen- cèrent à voir leurs biens, leur production, aspirés par des filiales privées créées tout exprès par les bureaucrates eux-mêmes.

Partout, les dirigeants prônaient l’indépendance, ici de leur république, là de leur région. Dans un pays en voie d’éclatement, jeté dans le chaos économique, politique et social, les électeurs votèrent massivement pour les indépendances, face à un système central largement associé par les populations aux maux qu’elles subissaient.

L’instauration de l’état d’urgence, en août 1991, fut une tragi-comédie. Ses responsables, une poignée de dirigeants, y renoncèrent trois jours plus tard, faute d’avoir trouvé du soutien dans leur propre appareil militaire et administratif. Eltsine et ses comparses ukrainiens et biélorusses se sentirent alors libres de porter le coup de grâce et, fin décembre 1991, ils proclamèrent la dissolution de l’URSS. Le poste de président de l’URSS, auquel Gorbatchev s’était fait élire, n’ayant plus de raison d’être, ils se débarrassaient de la tutelle d’un pouvoir central.

Les barons de la bureaucratie soviétique, autoproclamés «démocrates», avaient les mains libres, chacun dans son fief. Comme on pouvait s’y attendre, il n’y eut aucune démocratie pour la population, mais la bacchanale d’une foule de bureaucrates, d’affairistes, de mafieux lancés à la curée sur les ressources du pays. L’économie s’écroula; des fortunes colossales s’édifièrent qui allèrent se cacher dans les paradis fiscaux; des dizaines de millions d’ex-Soviétiques virent leur niveau de vie s’effondrer; la mortalité grimpa en flèche tandis que les services sociaux et de santé publique disparaissaient.

Quant au délitement du pouvoir central, la fin de l’URSS n’y mit pas un terme. En Russie, il se poursuivit pendant dix ans avant que Poutine ne rétablisse une certaine autorité de l’État, à coups de trique. Avec des variantes, des régimes policiers, militarisés et corrompus se mirent en place dans les ex-républiques soviétiques. Ces systèmes dictatoriaux sont nécessaires aux nantis locaux, et aux sociétés étrangères qui font affaire dans ces pays, pour les piller et exploiter férocement leurs classes laborieuses.

Gorbatchev et ses velléités de réformer l’URSS ne firent ainsi qu’ouvrir la voie au règne des bureaucrates ex-soviétiques, des nouveaux bourgeois et des mafieux qui prospèrent dans leur ombre. Pierre LAFFITTE 1 Avril 2015

http://www.lutte-ouvriere-journal.org/2015/04/01/il-y-trente-ans-mars-1985-gorbatchev-au-pouvoir-en-urss_36762.html

Commentaire: Deux petites remarques: la centralisation-planification bureau-cratique n’était pas un avantage, mais une suite de gaspillages. De plus les régions se voyaient assignées une spécialisation qui les a ruinées, comme la culture du coton qui a absorbé la mer d’Aral. La question nationale était et reste une réponse des peuples (en particulier ukrainien) au chauvinisme russe qui n’a jamais été combattu mais encouragé.

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28 mars 2015 ~ 0 Commentaire

comprendre le déclin du pcf (npa)

comprendre le déclin du pcf (npa) dans A gauche du PS La_classe_operaia_va_in_Paradiso

Pour (re)construire un parti de classe

Le PCF a longtemps constitué, sinon «le parti de la classe ouvrière», comme il se présentait lui-même, du moins une organisation de masse, largement implantée dans les grandes concentrations ouvrières, dirigeant la principale confédération syndicale, la CGT, dominant nombre de communes populaires et y assurant un encadrement de la vie quotidienne via un tissu associatif très dense.

Ainsi il a été capable, des années 1930 aux années 1970, de faire émerger plusieurs générations de porte-paroles et de cadres politiques et syndicaux, du niveau local au niveau national, majoritairement issus du monde ouvrier et préten- dant représenter prioritairement la classe ouvrière. Le sentiment de compter col- lectivement et de pouvoir transformer la société s’enracinait dans un ensemble de solidarités concrètes que faisaient vivre les équipes militantes du PCF, façonnant une conscience de classe malgré les divisions et inégalités réelles au sein même des classes populaires.

Saisir le déclin du PCF par en bas A partir de la fin des années 1970 s’est en- gagé un processus de déclin, brutal entre 1978 et 1984, puis plus progressif, qui a transformé le PCF quantitativement et qualitativement. Le nombre d’adhérents s’est ainsi écroulé, des 580 000 annoncés lors de l’apogée de 1978 aux 64 000 adhé- rents à jour de cotisations du congrès de 20121, et encore davantage le nombre de militants actifs appartenant aux classes populaires et intervenant, au nom du PCF, dans les lieux de travail et les quartiers.

D’un point de vue qualitatif, le PCF est devenu un parti dominé par des élus de plus en plus rarement issus du monde ouvrier, focalisé sur les échéances élec- torales et suiviste à l’égard du PS, tant il dépend, pour la sauvegarde de ses 7 000 élus et d’un appareil disproportionné par rapport à son influence réelle, des allian- ces électorales passées avec les socialistes. S’il demeure le parti comptant le plus d’ouvriers et d’employés dans ses rangs, ces derniers ne donnent plus le ton depuis bien longtemps, face aux élus et aux cadres de la fonction publique.

La longue nuit stalinienne est évidemment pour beaucoup dans ce déclin, et il faudrait restituer les processus conflictuels qui ont abouti, à partir de la fin des années 1920, à l’étouffement bureaucratique des débats internes, à une attitude suiviste à l’égard des dictatures du bloc de l’Est, ainsi qu’à un ouvriérisme rendant le PCF peu ouvert, et souvent hostile, au développement de revendications et mouvements anticolonialiste, antiraciste, féministe et écologiste.

Toutefois, les trajectoires des partis stalinisés sont suffisamment diverses, ne serait-ce qu’en Europe, pour qu’on ne se contente pas d’une explication aussi globalisante2. Comment expliquer ainsi les trajectoires divergentes du PCI, devenu en vingt ans un Parti démocrate sans référence au mouvement ouvrier, et a fortiori communiste. Or il était de loin le parti communiste le plus puissant d’Europe. Et celle des KKE et PCP  profondément sclérosés, défaitistes et sectaires, mais bien implantés dans les classes ouvrières grecque et portugaise, contrôlant notamment des pans importants des mouvements syndicaux?

Là où, généralement, on se borne à évoquer les décisions prises, en telle ou telle occasion, par le comité central ou le bureau politique du PCF, décisions qui ont évidemment eu leur importance dans son déclin, l’auteur nous introduit dans les cellules et les sections du parti, afin de saisir les incompréhensions, les frus- trations et les colères de ceux et celles qui firent vivre quotidiennement l’organi- sation mais qui finirent par la quitter, rompant souvent avec toute activité politique tout en maintenant un engagement syndical ou associatif.

Les logiques diverses du désengagement communiste sont décrites de ma- nière très fine par Julian Mischi (pages 95-158), qui nous permet ainsi de com- prendre par en bas le déclin du PCF, sur la base d’une enquête menée surtout dans quatre départements: Allier, Isère, Loire-Atlantique et Meurthe-et-Moselle et fondée sur des matériaux riches et variés: entretiens avec d’anciens militants, cor- respondances entre responsables locaux et direction nationale, procès-verbaux de réunions de cellules, lettres envoyés par des militants aux responsables locaux ou nationaux, rapports des conférences de préparation aux congrès nationaux.

Transformations de la classe ouvrière et désouvriérisation du PCF La force de l’analyse de Julian Mischi consiste dans une prise au sérieux conjointe:

-des transformations qui ont affecté la classe ouvrière, affaiblissant sa capacité de résistance collective et diminuant l’influence du PCF dans la société française

- et de ce qui s’est joué en son sein au cours de cette période.

L’auteur évite ainsi de tomber dans le piège du réductionnisme sociologique, qui dédouanerait les directions successives du parti de leurs responsabilités en faisant de la désindustrialisation la cause unique et suffisante du déclin du PCF3. Certes, la montée du chômage, touchant très fortement les ouvriers d’industrie, mais aussi les logiques de précarisation et de sous-traitance, ou encore les transformations de l’habitat ouvrier, ont produit une «déconcentration» de la classe ouvrière et une fragilisation des solidarités et repères collectifs, patiemment construits des années 1930 aux années 19704.

L’auteur analyse ainsi en détail la manière dont ces transformations conjointes s’incarnent dans un contexte local spécifique, à savoir le bassin sidérurgique au- tour de Longwy, et leurs effets concrets sur le PCF.  Mais comme l’écrit l’auteur en conclusion: «les choix organisationnels et stratégiques comptent !».

L’orientation du PCF, et une série de décisions prises par le groupe dirigeant des années 1970 à aujourd’hui, n’ont pas enrayé son déclin mais l’ont sans doute accéléré. C’est peut-être d’ailleurs davantage le zigzag organisationnel et straté- gique, plutôt que telle ou telle décision, qui a dans un premier temps affaibli le PCF.

Dans la foulée de la signature du programme commun avec le PS et le PRG en 1972, le groupe dirigeant s’est en effet engagé dans une politique de désou- vriérisation de son discours et de son recrutement, se tournant notamment vers les enseignants et les ITC, ingénieurs-techniciens-cadres. Or, après avoir recruté dans ces secteurs et désorienté une partie des militants et cadres ouvriers, le PCF a opéré un revirement idéologique et organisationnel au moment de la rupture de septembre 1977 avec le programme commun. Ce tournant ouvriériste a engendré de nouvelles tensions mais, surtout, masqué paradoxalement selon Mischi une double désouvriérisation du PCF: du personnel et du discours communistes.

Du côté du discours, c’est à partir de la fin des années 1970 que le PCF a peu à peu abandonné toute référence, jugé progressivement archaïque,  à l’ex- ploitation, aux luttes de classe, à la classe ouvrière ou au prolétariat, au profit de catégories non-classistes: «cohésion sociale», «vivre-ensemble», «citoyenneté », etc. et ayant une claire tonalité misérabiliste: «pauvres», «exclus», «défavorisés», «gens» etc.

Du côté du personnel, on a vu émerger une nouvelle génération de perma- nents dits «ouvriers» mais qui, souvent issus de familles communistes5, ont passé un temps très court dans le monde du travail après leur formation professionnelle : ils sont ainsi davantage des produits du PCF, extrêmement dépendants de l’appa- reil, que des militants ouvriers gagnés aux idées communistes.

Progressivement, c’est la préoccupation de former et de promouvoir des militants issus du prolétariat qui s’est effacée voire a disparu: jusqu’aux années 1970, les ouvriers tendaient à être de plus en plus présents à mesure que l’on montait dans la hiérarchie du parti, en raison de la primauté accordée à la pro- motion de militants appartenant aux classes populaires; à partir des années 1990, c’est l’inverse qui est devenu vrai, comme dans les autres partis institutionnels.

Ce processus s’est trouvé renforcé par le pouvoir accru d’élus qui se sont de plus en plus imposés au parti en opposant une légitimité acquise localement,  souvent grâce à l’aura du parti, à la légitimité de l’appareil, ce dernier étant affaibli par des résultats en berne aux élections nationales. Cette notabilisation des élites communistes locales, et leur autonomisation à l’égard du parti, ont constitué une réponse à l’effritement de l’influence politique du PCF au niveau national, lui permettant de «limiter la casse» à court terme en conservant des élus: députés, maires, conseillers généraux, etc. et les moyens associés.

Mais cette réponse ne pouvait à terme qu’approfondir ses difficultés politiques et organisationnelles, en éloignant toujours davantage les militants appartenant aux classes populaires d’un parti dominé, d’un côté par des édiles locaux et des ca- dres de la fonction publique territoriale, de l’autre par des permanents éloignés du monde du travail bien qu’issus du monde ouvrier. Il faudrait encore ajouter à cela le rôle qu’a joué le PCF, notamment au début des années 1980, dans la distance qui s’est creusée entre les jeunes prolétaires «issus de la colonisation» comme disait Sayad et la gauche, entre les luttes de l’immigration et les combats contre l’exploitation.

On ne peut pas ici entrer dans le détail des descriptions, particulièrement fouil- lées, proposées dans ce livre mais, pour ceux et celles qui aspirent et travaillent à (re)construire un parti de classe, il est utile de lire les travaux de Julian Mischi, car ils posent la redoutable question des conditions de possibilité d’une organisation politique largement implantée dans un prolétariat en mutation(s).

Au cours du siècle passé, le PCF est en effet le seul parti à être parvenu, en France, à conquérir une telle implantation et, malgré ses énormes limites bureau- cratisation, dépendance à l’égard de Moscou, électoralisme, ouvriérisme, défai- tisme, etc., il a contribué à la construction d’une conscience de classe et au main- tien d’un horizon communiste même déformé jusqu’à la caricature par le stali- nisme. Comprendre les facteurs de son déclin est donc décisif pour nous aujour- d’hui, et le livre de Julian Mischi constitue de ce point de vue un outil précieux.

Par Ugo Palheta Samedi 28 Mars 2015

Julian Mischi, « Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970 », Marseille, Agone, 2014, 332 pages, 20 euros.

 

 

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20 mars 2015 ~ 0 Commentaire

l’école et le capital (3)

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Guerres et révoltes autour des conglomérats industriels : l’école au service de la patrie

Aux yeux de beaucoup de progressistes français, Jules Ferry passe encore, de nos jours, pour le brillant fondateur de l’école laïque et républicaine. Mais quelles furent ses motivations ? Ecoutons-le : « Si cet état de choses [l’emprise cléricale sur l’école] se perpétue, il est à craindre que d’autres écoles se constituent, ouvertes aux fils d’ouvriers et de paysans, où l’on enseignera des principes diamétralement opposés, inspirés peut-être d’un idéal socialiste ou communiste emprunté à des temps plus récents, par exemple à cette époque violente et sinistre comprise entre le 18 mars et le 24 mai 1871 ». [11] C’est en effet après avoir vécu la débâcle des troupes françaises en 1870 et après avoir participé à l’écrasement sanglant de la Commune de Paris que Ferry fonda l’école républicaine en vue, disait-il, de « maintenir une certaine morale d’État, certaines doctrines d’État qui importent à sa conservation ». (…)

Les nouveaux procédés de la sidérurgie et de la chimie nécessitent des installations industrielles gigantesques. La production et la productivité explosent : un haut fourneau Thyssen du début du XXe siècle produit en une trentaine d’heures ce qu’un haut fourneau silésien produisait en une année cent ans plus tôt [12]. Le phénomène de concentration est général. De 1866 à 1896, malgré l’extraordinaire croissance de la production, le nombre des établissements métallurgiques en Europe est tombé de 1.786 à seulement 171 unités. Dans la même période, le nombre des établissements textiles a diminué de 75%. Mais alors que le nombre des entreprises diminue, leur production et leurs effectifs gonflent démesurément. Les entreprises métallurgiques françaises du groupe Schneider employaient 2.500 personnes en 1845, 6.000 en 1860, 10.000 en 1870. [13]

Voilà qui finit par donner une dangereuse consistance au « spectre » qui, depuis plusieurs décennies, hantait la vieille Europe : une classe ouvrière nombreuse, disciplinée par l’industrie, de mieux en mieux organisée, et qui se dotait d’une idéologie dangereuse pour le pouvoir : le socialisme. La Commune de Paris avait déjà résonné comme un coup de tonnerre. Mais entre 1880 et 1910 les partis socialistes révolutionnaires voient grandir sans arrêt leurs effectifs (et leurs voix, là où ils sont autorisés à se présenter aux suffrages).

A cette menace interne vint rapidement s’ajouter une menace extérieure : la concentration industrielle des années 1870 à 1914, a fait entrer le capitalisme dans l’ère des grandes puissances impérialistes. A l’aube du XXe siècle, l’économiste allemand Rudolf Hilferding, écrivait : « La nécessité d’une politique expansionniste révolutionne la vision du monde de la bourgeoisie, qui cesse d’être pacifiste et humaniste. Les vieux libre-échangistes croyaient que la liberté du commerce était non seulement le meilleur des systèmes économiques, mais aussi le début d’une ère de paix. Mais le capital financier a abandonné cette croyance depuis longtemps. Il n’a aucune confiance dans l’harmonie des intérêts capita- listes ; il ne sait que trop bien que la compétition est devenue une question de lutte de pouvoir politique. L’idéal de paix a perdu de son lustre et en lieu et place de l’idéal humaniste nous voyons l’émergence d’une glorification de la grandeur et du pouvoir de l’Etat ». [14]

Il ne suffisait plus, dans ces conditions, que l’école apprenne à lire, à écrire et à respecter les préceptes moraux ou religieux. Désormais, elle devait enseigner l’amour de la patrie et des institutions. L’histoire, la géographie font donc leur entrée dans les programmes. En Allemagne, l’empereur Guillaume II, aux prises avec la montée des forces socialistes décrivait en ces termes comment il voyait les nouvelles missions de l’enseignement obligatoire : « Voilà longtemps que me préoccupe l’idée d’utiliser l’École, dans chacune de ses subdivisions, en vue de contrecarrer la propagation des idées socialistes et communistes. L’École devra en tout premier lieu jeter les bases d’une saine conception des relations publiques et des relations sociales, en instillant la crainte de Dieu et l’amour de la patrie ». [15]

En France, le républicain radical Paul Bert, membre de l’Académie des scien- ces, célèbre pour ses travaux sur la physiologie de la plongée sous-marine, mais également pour ses thèses racistes, se fend en 1883 d’un manuel pratique portant sur « L’instruction civique à l’école (notions fondamentales) ». « Il faut », écrit-il dans l’introduction de cet ouvrage destiné à éclairer les « Hussards noirs » de la République, « que l’amour de la France ne soit pas pour (l’enfant) une formule abstraite, imposée à sa mémoire comme un dogme de religion, mais qu’il en comprenne les motifs, qu’il en apprécie la grandeur et les conséquences nécessaires. Car c’est en l’aimant et en raisonnant cet amour qu’il apprendra à se donner tout à elle, et, accomplissant jusqu’au bout son devoir de citoyen, à se dévouer, s’il le faut, soit pour le salut de la Patrie, soit pour la défense des principes dont le triomphe a fait de lui un homme libre et un citoyen. Ainsi sera réellement fondée l’Éducation nationale » (Bert, p6) Les charniers de 14-18 portent devant l’Histoire le témoignage de l’efficacité dramatique qu’eut l’école dans sa nouvelle fonction, celle d’un appareil idéologique d’État.

La méritocratie, enfant de l’automobile et de l’électricité : sélectionner et former l’élite ouvrière Alors qu’elle avait été, au XIXe siècle, un appareil de socialisation et un appareil idéologique au service de l’État, l’école du peuple se transforma progressivement, au cours du siècle suivant, en instrument de sélection et de formation au service direct de l’économie.

Dès avant la première guerre mondiale, les progrès des technologies indus- trielles, la croissance des administrations publiques et le développement des emplois commerciaux firent renaître une demande de main d’œuvre davantage qualifiée. Certes, pour la majorité des travailleurs, une socialisation de base suffisait toujours ; mais un nombre croissant d’entre eux devaient désormais acquérir un savoir-faire spécialisé : mécaniciens, électriciens, dactylos, opérateurs de TSF…

Cela pourrait surprendre. N’est-on pas justement en plein « fordisme », qui fut sans doute la forme la plus poussée de découpage parcellaire des tâches ouvriè- res et donc de déqualification ouvrière ? Certes, mais la production n’est pas tout. Dans son Histoire du travail et des travailleurs, Lefranc nous rappelle qu’en 1948, sur 315.000 travailleurs de l’industrie automobile en France, 110.000 seulement sont actifs dans la production, 25.000 fabriquent des accessoires, 30.000 sont carrossiers et 150.000 sont employés dans les entreprises de réparation (dont deux tiers sont des entreprises artisanales). [16] Or, le réparateur automobile ou le travailleur d’une entreprise d’installation électrique doivent maîtriser intellectuellement les technologies sur lesquelles ils travaillent.

« Dans l’entre-deux-guerres » écrivent Thévenin et Compagnon, « l’ensei- gnement technique va connaître un essor remarquable. (…) Le réglage et l’utili- sation des machines, le contrôle et la finition des produits, réclament des ouvriers à la fois habiles manuellement et sachant manipuler des instruments de mesure précis, lire des croquis et des gammes d’usinage conçus par les bureaux d’étu- des… » [17] La demande était telle qu’un retour aux vieilles formes de l’appren- tissage traditionnel n’aurait pu suffire. D’ailleurs, les exigences théoriques de ces nouvelles qualifications ne pouvaient se satisfaire d’une formation exclusivement pratique.

Le système éducatif s’ouvrit alors à des sections « modernes », techniques ou professionnelles. On y recruta la «crème » des fils et des filles de la classe ouvrière, afin d’en faire les ouvriers spécialisés, les techniciens, les employés et les fonctionnaires que réclamait la société. Ce fut l’ère de la « promotion sociale » par l’école. Entre les deux guerres mondiales, l’école devint ainsi un instrument essentiel dans la production des forces de travail qualifiées. Mais également dans leur sélection et leur hiérarchisation, sur une base méritocratique.

http://www.questionsdeclasses.org/?L-Ecole-et-le-Capital-deux-cents

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19 mars 2015 ~ 0 Commentaire

le programme éducatif du fn (qdc)

eric-zemmour-charles-martel

Plus indigent que sinistre ou plus sinistre qu’indigent ? Le programme du FN sur l’école…

SI l’on veut connaitre les positions précises du Front national sur l’école, on ne peut se référer sur le site officiel qu’à un ensemble assez court qui apparemment date de la fin du quinquennat de Sarkozy et qui n’a pas été mis à jour.

Certes, depuis a été créé le collectif Racine, les enseignants « bleu marine » dont j’ai parlé dans un précédent billet et qui régulièrement publient des commu- niqués qui vont toujours dans le sens de la nostalgie d’un passé mythifié et de la soi-disant «restauration», dans le démolissage de toutes les initiatives gouver- nementales et dans le soutien aux mouvements les plus réactionnaires dans le domaine scolaire.

Mais revenons au programme FN qui ose se qualifier de «refondateur» il sera peut-être prochainement réactualisé, probablement en allant vers le pire puisqu’on suppose que les reproches adressées à l’école de Sarkozy ne sont rien par rapport à l’attaque en règle contre l’école «socialiste»: théorie du genre, interdisciplinarité ou fin des bourses au mérite …

D’abord, je me suis demandé qu’est-ce qui distingue ce programme des posi- tions sur l’école de ceux qui pilonnent sans cesse le «pédagogisme»? Sans doute la radicalité et l’extrémisme, mais au fond pas tant de choses. On trouve l’affir- mation de l’autorité-rataplaplan, la référence à la culture nationale, la verticalité du rapport maitre/élève, la condamnation du collège unique et le recours à la sélec- tion précoce, le recentrage en primaire sur le français et le calcul, on ne parle même pas de mathématiques et l’on réduit le français aux règles d’orthographe et de grammaire.

Ce qui frappe quand même, c’est l’extrême fermeture de cette école : fermée aux nouvelles technologies, à l’histoire européenne et mondiale, au monde du 21° siècle. On objectera que le mot «ouverture» est présent dans la phrase: «L’école doit aussi donner au citoyen les moyens de subvenir à ses besoins et à ceux des siens, sachant qu’il changera probablement trois ou quatre fois de métier au cours de sa vie active. Les programmes doivent présenter les fondamentaux de chaque matière dans une perspective d’ouverture.»

Mais on ne voit pas bien ce que signifie ici cette «ouverture» qui devrait être si on prend le début «subvenir à ses besoins», remarquons le caractère réducteur de la formule, digne d’une mauvaise rédaction de troisième, être justement une conception large des compétences du siècle présent, savoir s’exprimer à l’oral, travailler avec les autres, se constituer un esprit critique, pour pouvoir par exemple décoder un tract du FN… qui ne se trouvent absolument pas dans ce «programme» rudimentaire.

Beaucoup de fausse naïveté : dans un programme global, les solutions aux man- quements à l’autorité qui sont proposés sont: «se lever quand le professeur entre en classe, bannir le tutoiement par l’élève de l’enseignant.» On ne sait pas si cela s’étend à l’école maternelle d’ailleurs! En oubliant, comme Sarkozy qui était friand de cette formule de l’élève qui se lève, que ce qui compte vraiment c’est ce qui se passe une fois qu’il est assis et que cela ne peut se régler par la multiplication, e sanctions, alors qu’on sait que c’est plutôt un mauvais signe quand les établissements battent les records de conseils de discipline, etc.

On est là dans les solutions simplistes, d’ailleurs irréalistes du FN, sauf à être dans un régime vraiment autoritaire qui très vite remplirait les prisons et les lieux de rétention spécialisés. La désinformation de l’opinion en la matière est faramineuse et j’en veux à certains intellectuels de se faire l’écho de cette désin- formation, comme si le respect des professeurs et le combat pour plus d’autorité n’étaient pas déjà à l’ordre du jour de tous les établissements, mais sous d’autres formes et avec une vraie réflexion dans les meilleurs des cas.

Cette histoire du laxisme généralisé est tellement éloignée de la réalité! Au passage, le FN écrit: «Depuis une quinzaine d’années, l’insécurité à l’école n’a cessé de progresser, de l’ordre de 10% par an d’après les chiffres officiels. Or la transmission du savoir ne peut s’effectuer ni dans le chaos, ni dans l’anarchie. » On aimerait les références à ces chiffres, mais la précision des données n’est pas le fort de ce parti, on le sait.

Sur les savoirs, on trouve très peu d’ambition, sauf pour «l’élite» à l’image des candidats aux élections départementales à mille lieues de ceux qui savent comme l’ancien élève HEC Filippot ou quelques rares lettrés réactionnaires et qui brillent par leurs manquements à l’orthographe dans leur tract, mais c’est sans doute le faute de notre école!,  et ne savent pas parfois dans quel canton ils se présentent. Le FN parle de «viatique» limité. Eh bien, on y est dans le viatique limité là.

Quels contenus? «Le français, langue latine s’écrivant dans un alphabet latin, seule la méthode syllabique est appropriée pour apprendre à le lire et à l’écrire correctement. Son enseignement comprend le vocabulaire, l’orthographe, la gram- maire et l’approche des grands auteurs.» S’y ajoutent d’une part des notions soli- des sur l’histoire de France, à partir de la chronologie et de figures symboliques qui se gravent dans les mémoires, d’autre part une connaissance de la géogra- phie du pays, reposant sur des cartes.

À l’école primaire, s’ajoute encore l’apprentissage du calcul. Tout au long de la scolarité, les enseignements doivent être délivrés dans une langue limpide, d’où sont bannis les termes jargonnant et les dernières modes qui peuvent agiter légiti- mement les spécialistes. L’objectif n’est pas un savoir de spécialistes, mais un viatique pour vivre ensemble.»

J’adore le «vivre ensemble» qui en langage FN signifie «chez nous», là où on ignore l’histoire de l’Afrique ou de l’Asie, la littérature mondiale. Quels textes de grands auteurs nous proposeront les programmes FN? Le Hugo pourfendant la guillotine, le Zola de l’affaire Dreyfus que des journaux attaquaient parce qu’il n’était pas «français de souche», expression récemment revendiqué explicitement par Marion Maréchal-Le Pen?…Et de quelles grandes figures historiques est-il question? Nul doute qu’on va être plutôt du côté de Zemmour et Casali que de Jeanneney ou Borne.

On trouve encore bien des choses qui ne déplairont pas à certains L’insis- tance sur le fait que le maitre «sait»: il n’est jamais question de chercher ensem- ble, de travailler avec les élèves sur les manières non pas de «construire les sa- voirs» au sens où l’entendent les réactionnaires mais de comprendre comment on peut savoir quelque chose, comment on va chercher le savoir, le trier, le vérifier, à l’heure d’internet. Tout cela est totalement absent, mais il est vrai qu’on aime bien obéir à un chef aveuglément, sans trop réfléchir, au FN…

L’école «sanctuaire», ce qui veut dire le rejet de l’état d’esprit «pédago- giste» qui n’est guère défini, un état d’esprit qui est en tout cas FN-incompatible, c’est vrai ! La flatterie envers le professeur, avec une hostilité marquée envers le monde des parents qui aurait tendance, suggère-t-on, à le considérer comme «client», comme si c’était un fait général. Mais il est vrai que ceux qui ne maitri- sent pas la langue française devront la fermer ou suivre des cours obligatoires, comme ceux qui la manient avec vulgarité à travers leurs tweets racistes, n’est-ce pas?

L’installation de portiques de détection des métaux, comme remède à la violence, mais il s’agit ici de faire peur et laisser penser que les armes entrent à l’école, le maintien obligatoire de la note, ils devraient dire d’ailleurs son rétablis- sement là où elle a été supprimée. Et réacs de tous bords d’applaudir, non? Michel Onfray, ça fait partie des vérités dites par la Droite extrême? Dans la foulée, le Bac sans le moindre contrôle continu, mais avec beaucoup plus de sélectivité. Pourquoi pas un mot d’ordre: 20% d’une classe d’âge au niveau du bac pour 2020?

La démagogie d’une phrase telle que « les efforts de réduction d’effectifs seront concentrés sur l’administration centrale du ministère de l’Education natio- nale», comme si cela pouvait représenter quelque chose de significatif en matière de dépenses.

On peut relever bien entendu tout ce qui est absent de ce programme, en plus de ce que j’ai noté plus haut: le travail d’équipe, les projets, le développement de la créativité et de compétences civiques et sociales, le souci de réduire les inégalités et on dit que le FN se préoccupe des classes populaires!, la réduction de la fracture numérique, sans oublier le partage d’une culture artistique par tous. Et bien entendu tout ce qui aurait un rapport même lointain à la construction d’une conscience européenne ou de «citoyen du monde».

En fait, si les aspects nationalistes sont un peu accentués par rapport à la doxa anti-pédagogique, on retrouve bien des thématiques qui justifient le soutien clairement exprimé du FN et du collectif Racine aux syndicats réactionnaires et anti-réformes aux élections professionnelles de l’Education nationale, ainsi que celles de ces intellectuels qui font honte à la pensée dès qu’ils parlent de l’école: les Finkielkraut, Julliard, Comte-Sponville.

Je connais les sophismes de ces derniers: en gros, on a laissé l’autorité, la transmission, l’histoire nationale, etc. au FN, il faut les revendiquer. Or, on ne parle pas de la même chose quand on parle de tout cela, «on» n’a rien laissé à person- ne, les pédagogues qui se respectent sont les premiers à revendiquer la connais- sance, la nécessaire autorité, mais pas celle qui diminue les pouvoirs de chacun, celle qui aide à se construire, mais aussi bien sûr les outils de la citoyenneté nécessaires pour s’opposer aux idées folles et plus que démagogiques du FN et de quelques autres. Il faut bien dire qu’on est loin d’avoir réussi à faire passer ces idées.

Plus que jamais, il faut démonter le discours de l’extrême-droite, même masquée et s’opposer à sa « résistible ascension ».

Posté le 17 mars 2015 par Questions de classe(s)

Limpide et précis, un décryptage du programme éducatif du FN par Jean-Michel Zakhartchouk à découvrir sur son blog

http://www.questionsdeclasses.org/?Le-programme-educatif-du-FN

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19 mars 2015 ~ 0 Commentaire

l’école et le capital (2)

l’école et le capital (2) dans Educ'action 146164-004-E810CF07

Machinisme et aliénation: «Ouvrir une école, c’est fermer une prison»

Le passage au machinisme, c’est-à-dire au capitalisme industriel, va radicalement transformer la nature du travail et, partant, la formation des travailleurs. L’ancienne grande famille rurale se trouve désarticulée et remplacée par un petit noyau fami- lial urbain. Et même ce noyau-là se désagrège rapidement avec l’avancée du travail des femmes et des enfants. A l’usine, le vieux paternalisme des patrons des fabriques rurales cède la place à la froide, inégale et éphémère relation contrac- tuelle qui lie le propriétaire des moyens de production et le propriétaire d’une force de travail, le capital et l’ouvrier.

La décomposition du travail complexe qu’effectuait jadis un seul ouvrier dans l’atelier ou la manufacture, son remplacement par une multitude d’ouvriers enchaînés aux nouveaux outils de production et chargés de répéter chacun une tâche simple, parcellaire, au rythme imposé par la machine, tout cela implique une formidable déqualification des prolétaires. «En substituant les procédés mécani- ques à l’habileté manuelle et à la formation professionnelle coûteuse, en permet- tant à long terme le remplacement des artisans et des travailleurs du domestic system par la foule des manoeuvres de l’usine moderne, [le machinisme] ouvre vraiment une ère nouvelle dans l’exploitation et la rentabilité du travail humain» [4].

Dans Le Capital, Karl Marx illustre d’un exemple concret, celui des imprime- ries londoniennes, comment le machinisme a engendré cette déqualification du travail ouvrier. «[Jadis,] dans les imprimeries anglaises, les apprentis s’élevaient peu à peu, des travaux les plus simples aux travaux les plus complexes. Ils parcou- raient plusieurs stages avant d’être des typographes achevés. On exigeait de tous qu’ils sussent lire et écrire. La machine à imprimer a bouleversé tout cela. Elle em- ploie deux sortes d’ouvriers: un adulte qui la surveille et deux jeunes garçons, âgés, pour la plupart, de onze à dix-sept ans, dont la besogne se borne à étendre sous la machine une feuille de papier et à l’enlever dès qu’elle est imprimée.

Ils s’acquittent de cette opération fastidieuse, à Londres notamment, qua- torze, quinze et seize heures de suite, pendant quelques jours de la semaine, et souvent trente-six heures consécutives avec deux heures seulement de répit pour le repas et le sommeil. La plupart ne savent pas lire. Ce sont, en général, des créatures informes et tout à fait abruties. (…) Dès qu’ils sont trop âgés (…) on les congédie et ils deviennent autant de recrues du crime. Leur ignorance, leur grossièreté et leur détérioration physique et intellectuelle ont fait échouer les quelques essais tentés pour les occuper ailleurs ». [5]

L’industrialisation capitaliste a ainsi radicalement transformé le rapport entre l’homme et la technique, en asservissant le travailleur à des processus techniques imposés de l’extérieur et inaccessibles. L ’industrialisation et le machinisme ont établi une barrière, à la fois sociale et intellectuelle, entre la conception des tech- niques de production et leur utilisation. Désormais, le prolétaire n ’agit plus que sous les impératifs de lois: économiques, techniques, scientifiques… qui échap- pent à sa compréhension. Il n’impose plus son rythme à la machine, c’est la ma- chine qui lui impose le sien. La non-qualification de l’ouvrier, son ignorance, son abrutissement intellectuel, deviennent la condition même de son «employabilité» dans les nouveaux processus de production.

Marx :« La machine, qui possède le merveilleux pouvoir d’abréger le travail et de le rendre plus productif, suscite l’étiolement de la force de travail en même temps qu’elle la suce jusqu’ à la moelle. (…) Il apparaît même que la sereine lu- mière de la science ne puisse briller que sur l’arrière-fond de l’ignorance. Toutes nos inventions et tous nos progrès ne paraissent avoir d’autre résultat que de doter de vie et d’intelligence les forces matérielles, et d’abêtir l’homme en le ravalant au niveau d’une force purement physique». [6]

C’est une double «aliénation» que subit ainsi l’ouvrier de l’ère industrielle. Comme tous les prolétaires avant lui, il doit vendre une partie de soi-même, sa force de travail, pour survivre. Mais cet ouvrier nouveau se trouve également spo- lié de la maîtrise intellectuelle du processus de production. Il n’est plus qu’un au- xiliaire de la machine. Il se trouve soumis au patronat, non seulement parce qu’il ne possède pas de moyens de production, mais parce qu’il ne possède même plus la capacité de maîtriser cette production industrielle nouvelle.

Il est frappant de constater que, dans un premier temps, le machinisme et la révolution industrielle n’induisirent aucunement un développement rapide de l’enseignement scolaire. Les données disponibles pour l’Angleterre, première nation à s’engager dans cette révolution, sont éclairantes. Au milieu du 18e siècle, deux tiers des hommes anglais et 40% des femmes savaient lire. Or, près d’un siècle plus tard, en 1840, on observe que ces taux sont à peu près identiques. Il semble même qu’entre ces deux dates on ait connu d’abord un déclin de l’instruc- tion puis une reprise à partir du début du XIXe siècle. [7]

Parallèlement on observait fort logiquement un recul du mode de formation traditionnel que constituait l’apprentissage. Proportionnellement, de moins en moins d’emplois nécessitaient une véritable qualification et, lorsqu’elle était néan- moins indispensable, elle s’acquérait souvent «sur le tas». L’apprentissage con- tinuait certes d’exister et il se développa même dans certaines petites occupations comme la fabrication d’instruments. Mais il déclina rapidement dans les métiers conquis par l’industrialisation et le machinisme, comme le travail du fer et le textile. L’apprentissage perdit également son ancien caractère de lieu de socialisation. Désormais il se réduisait, au mieux, à l’acquisition d’un savoir-faire technique rudimentaire, en un temps que les parents du jeune souhaitaient voir aussi court que possible.

Quand, à partir du milieu du XIXe siècle, les sociétés capitalistes en voie rapide d’industrialisation décidèrent enfin d’envoyer massivement les enfants des classes populaires à l’école, ce ne fut donc pas d’abord pour répondre à un besoin de formation technique ou professionnelle. Encore moins par souci de démocratie ou d’émancipation.

La véritable raison était à chercher dans cette superbe phrase de Victor Hugo: «Ouvrir une école c’est fermer une prison». L’aliénation intellectuelle du prolétariat, la perte brutale des repères culturels pour une population arrachée de la vie rurale et plongée dans la misère urbaine, la désagrégation des lieux tra- ditionnel d’éducation et de socialisation,… tout cela avait fini par provoquer un abrutissement moral des classes populaires. Dans les grandes entités urbaines, où le contrôle social et clérical était moins contraignant qu’à la campagne, où les tentations étaient nombreuses, où, surtout, l’exploitation, la misère et les inégalités sociales criantes tendaient à légitimer tout moyen de grappiller un peu de bonheur, une partie du prolétariat s’enfonça dans le vice, l’alcoolisme, la violence, la crimi- nalité, la prostitution. Ce faisant, la classe ouvrière ne faisait que refléter la bruta- lité qu’elle subissait au travail et dans ses conditions de vie, mais elle devint aussi une menace pour «l’ordre public».

A défaut de vouloir s’attaquer aux causes réelles de cette déchéance, à savoir les conditions de vie sordides et l’exploitation éhontée de la classe ouvrière, la bourgeoisie du 19e siècle envisagea de résoudre le problème par l’éducation. «L’éducation est la meilleure branche de la police sociale», déclarait John Wade en 1835, «parce qu’elle s’attaque aux principaux germes du crime de l’envie et de l’ignorance (…) Lâcher un enfant non éduqué dans la vie ne vaut guère mieux que de lâcher un chien enragé ou une bête sauvage dans la rue». [8]

Quant au Belge Edouard Ducpétiaux, il estimait que «le degré d’instruction d’un pays représente toujours d’une manière plus ou moins exacte l’état de sa moralité». [9]

Socialiser et éduquer les enfants du peuple: telle fut, historiquement, la pre- mière fonction de la scolarisation de masse. Qu’y enseignait-on? De la morale et de la religion, lire et écrire, calculer, le système des poids et mesures. C’est tout. Pas d’histoire, de sciences naturelles ou de géographie. «Lire écrire compter, voilà ce qu’il faut apprendre», déclarait Adolphe Thiers, «quant au reste, cela est superflu. Il faut bien se garder surtout d’aborder à l’école les doctrines sociales, qui doivent être imposées aux masses.» [10]. L’école est née, non parce que le capitalisme triomphant avait besoin de travailleurs instruits, mais précisément pour la raison contraire: parce qu’il avait besoin d’ouvriers non qualifiés et dociles.

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Commentaire: A lire: « David Copperfield » et « Oliver Twist » de Charles Dickens

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