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04 juillet 2014 ~ 0 Commentaire

Ken loach (3)

Pour s’y retrouver quelques repères historiques ne sont pas superflus : 1913, lock- out de Dublin, centenaire l’année dernière, (note du blog)  1916, soulèvement dit des «pâ- ques sanglantes» contre la domination anglaise, écrasé dans le sang. Les principaux diri- geants sont fusillés, dont Patrick Pearse et James Connoly. Le mouvement national comme le syndicalisme connaissent alors un fort développement.

Des Soviets en Irlande  En décembre 1918, Sinn Féin remporte les élections et proclame l’indépendance, ce qui provoque immédiatement l’intervention anglaise et une guerre qui va durer 3 ans. Dans le même temps, des mobilisations de masse se multiplient, pour la se- maine de 44 heures, pour de meilleures conditions de travail, mais aussi des occupations des terres, de mines, de moulins, de laiteries.

Elles s’autoproclament Soviet, s’inspirant de la révolution russe : Soviet de Limerick, des mines d’Arigna, de Munster, de Gowel pour n’en citer que quelques-uns. Il y a alors plus d’une centaine de Soviets en Irlande.

Face à cette situation, les Anglais proposent en 1921 un traité qui entérine la partition entre le nord et le sud, tout en maintenant l’État libre d’Irlande comme dominion anglais. Ce traité va diviser le mouvement indépendantiste, et déboucher sur une guerre civile, du prin- temps 1922 à mai 1923.

La bourgeoisie irlandaise veut à tout prix ce traité pour bloquer le processus révolu- tionnaire en cours. L’aile droite indépendantiste irlandaise – soutenue par les grands patrons, les propriétaires terriens et l’Église catholique – va défaire les anti-traités. Churchill lui-même est intervenu pour pousser à la répression. Pourtant opposée au traité, l’IRA ménage les capitalistes irlandais et l’église catholique. C’est à ce moment que se déroule le précédent film de Ken Loach « Le vent se lève », primé à Cannes en 2006.

Un cinéma à part Cette fois, Jimmy’s hall suit l’histoire vraie de James Gralton, jeune mili- tant membre de l’IRA du comté de Leitrim. Il a participé aux occupations des terres, il s’est opposé au traité et a dû s’exiler aux États-Unis en 1922. Il revient en Irlande en 1932 pour s’occuper de la ferme familiale, alors que la crise de 1929 frappe les États-Unis et prive de ressources les familles des immigrés.

Il retrouve le Jimmy’s hall, « le Pearse Connoly Hall », une salle dont il est le propriétaire et qui a servi 10 ans auparavant de siège au «soviet» de Gowel. Des tribunaux y ont orga- nisé la distribution des terres. Plus largement, elle a servi de lieu pour toute la vie sociale, échappant ainsi au contrôle de l’Église : alphabétisation, musique, littérature, mais surtout fêtes et danses.

À son retour, il est pressé par la jeunesse de rouvrir la salle qui devient l’enjeu de la confrontation avec tous les réactionnaires qui imposent depuis 10 ans un régime ultra con- servateur en Irlande. Le film fonctionne parfaitement. Il n’est pas «daté», tant les thèmes abordés nous parlent aujourd’hui. C’est un film très «politique», au meilleur sens du terme, qui confirme Ken Loach comme un cinéaste à part, un cinéaste de la révolution.

Jimmy’s hall
Avec Barry Ward, Simone Kirby et Jim Norton.
Sortie le mercredi 2 juillet

Jean-Marc Bourquin Hebdo L’Anticapitaliste – 249 (03/07/2014)

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04 juillet 2014 ~ 0 Commentaire

Un lexique révolutionnaire (essf)

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Actes seigneuriaux : actes consignant les impôts auxquels les paysans sont soumis vis-à-vis de leurs seigneurs.

Assignats : première forme de monnaie-papier indexée sur les biens nationaux. Ils connaissent une très forte inflation entre 1791 et 1797.

Biens nationaux : le décret du 2 novembre 1789 déclare les domaines et possessions de l’Eglise, biens nationaux. Ils sont vendus pour tenter de résoudre la crise financière. A partir de mars 1792, les biens des émigrés et des suspects sont à leur tour confisqués pour juguler l’inflation, et servent de caution pour les assignats.

Comité de salut public : gouvernement mis en place par la Convention, composé de 12 membres, pour faire face aux dangers qui menacent la République au printemps 1793. Il s’agit de centraliser le pouvoir pour prendre des mesures énergiques imposées par la guerre. Il fonctionne de manière collégiale, mais du fait de son prestige, Robespierre y a un poids prépondérant.

Directoire : forme de gouvernement en place entre octobre 1795 et novembre 1799, où cinq «directeurs» se partagent le pouvoir. Il est composé de républicains modérés qui rétablissent le suffrage censitaire.

Etats généraux : assemblée des députés des trois ordres du royaume. Alors que le Tiers- Etat représente 98 % de la population, il n’y dispose que d’une voix sur trois, le vote se fai- sant par ordre. C’est cela qui pousse les députés du Tiers-Etat à former l’Assemblée nationale.

Exclusif colonial : système de monopole commercial à l’avantage des métropoles, contrai- gnant les colonies à vendre la totalité de leurs matières premières à la métropole et à acheter ses produits manufacturés.

Gironde: groupe politique de la Convention dont le chef le plus illustre est Brissot. Ses députés représentent la bourgeoisie commerçante, notamment des grands ports négriers. Ils militent pour la guerre révolutionnaire, se montrent pusillanime quand il s’agit de prendre des mesures face à Louis XVI et se caractérisent par leur hostilité à l’intervention directe des sans-culottes dans la vie politique. Lui sont associées les insurrections fédéralistes qui démarrent après le 2 juin 1793.

Hébertistes ou « Exagérés » : fraction de militants qui se retrouvent autour d’Hébert et de son journal Le Père Duchesne. Issus pour la plupart du club des Cordeliers, ils sont souvent membres de l’administration de la Commune de Paris. Ils se montrent très engagés dans la guerre, pour laquelle ils n’ont de cesse de réclamer des mesures énergiques, militent auprès de la Convention pour que soit adoptée la loi des suspects et pour la loi du maximum, enfin ils sont en pointe dans le mouvement de déchristianisation. En mars 1794, la répression jacobine s’abat sur eux.

Montagnards : terme par lequel sont désignés les députés qui siègent en haut des gradins à la Convention et qui se retrouvent autour des chefs Jacobins.

Sans-culottes : révolutionnaires issus du petit peuple des villes et qui prônent une Répu- blique égalitaire. Ils jouent un rôle de premier plan, notamment sous la Terreur. Leurs aspi- rations égalitaires s’imposent à la Convention jacobine avec l’adoption de la loi du maximum.

Régime censitaire : régime où seuls les électeurs payant des impôts, à hauteur du seuil appelé le cens, ont le droit de vote.

Thermidor : le 9 Thermidor an II (27 juillet 1794), la fraction robespierriste est renversée lors d’un coup d’Etat mené par la Convention. A partir de cette date s’amorce une période de réaction sur les terrains sociaux et politiques: les sans-culottes et les Jacobins sont traqués, les formes d’assemblées populaires encore existantes sont démantelées.

Tribunal révolutionnaire : juridiction exceptionnelle qui prend de l’ampleur en mars 1793 pour lutter contre la contre-révolution. Sa compétence est quasi illimitée. Les juges sont nommés par la Convention, les jugements exécutés sans recours possible, les accusés punis de la peine de mort voient leurs biens saisis par la République.

Jihane Halsanbe * Paru dans la Revue L’Anticapitaliste n°52 (mars 2014). http://www.npa2009.org/

 Bibliographie

Pour aller plus loin

Daniel Guérin  : Bourgeois et bras nus. Les guerres sociales sous la révolution 1793-1795, Libertaria, 2013.

Eric J. Hobsbawm  : L’ère des révolutions (1789-1848). Pluriel, 2011.

http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article32390

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28 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Seconde guerre mondiale: après le débarquement de normandie (1)

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Au moment où «les grands de ce monde» accommodent à leur sauce la commémoration des 70 ans du débarquement de Normandie, nous publions ici des extraits d’un ouvrage peu connu d’Ernest Mandel (inédit en français), datant de 1986, intitulé La signification de la Seconde Guerre mondiale. (…)

Résultats mitigés en Italie Ce n’est qu’en Italie que la Wehrmacht, sous le commande- ment de Kesselring – son plus habile commandant d’armée, avec Von Manstein – parvint durant toute l’année 1944 et les trois premiers mois de 1945 à empêcher un effondrement du front. Outre les hésitations et l’incompétence des chefs américains après le débarquement de Salerne, les plans militaires de Kesselring furent préalablement aidés par sa connais- sance du fait que la classe dominante italienne était en train de préparer un ren- versement d’alliance. (…)

D’un point de vue professionnel, et en dépit de leur supériorité numérique et matérielle, les chefs alliés occidentaux en Italie s’illustrèrent par leur incompétence. Ce n’est qu’en avril 1945 que l’Italie fut finalement libérée des forces allemandes. En vérité, la reddition des trou- pes allemandes en Italie ne mena pas à leur dispersion ou à leur départ immédiat, car les Alliés souhaitaient qu’elles restent sur place dans l’éventualité d’une tentative de la Résis- tance de prendre le pouvoir avant leur arrivée. C’est pour cette raison que l’armée allemande reçut l’ordre de rester où elle était afin de «maintenir le fonctionnement de tous les services publics essentiels» et, avec l’appui du Comitato di Liberazione Nazionale Alta Italia (CLNAI), d’assurer «le maintien général de la loi et de l’ordre» [1].

Prise de risques en Normandie Le débarquement sur les plages de Normandie, dans ce qui constitua de loin la plus grande opération amphibie de l’histoire de la guerre, fut un auda- cieux exploit organisationnel de premier plan. Dans un laps de temps de six semaines, un million et demi de soldats et de gigantesques quantités d’armes, de munitions, de provisions, de moyens de transport, de matériel de construction, de ponts, d’essence, etc. furent ame- nées sur le continent. L’opération était tellement risquée que le général Alan Brooke, le chef de la planification britannique, douta de sa réussite jusqu’après que le succès initial fut claire- ment obtenu. (…)

En outre, les Allemands avaient là au moins une division de blindés, qui empêcha la tentative de Montgomery de capturer, dans la foulée du débarquement, la ville de Caen – il fallut plus de quatre semaines à l’armée britannique pour atteindre cet objectif initial. D’une manière générale, l’armée allemande était supérieure en ce qui concerne les capacités pro- fessionnelles de ses officiers. Elle avait également à sa disposition un armement qualitative- ment supérieur. Il s’agissait là de facteurs avec lesquels elle aurait sans doute pu vaincre les Alliés, ou du moins les forcer à mener une guerre de position prolongée [2]. Mais ces désa- vantages pour l’armée d’invasion et les risques très réels liés à la gigantesque entreprise elle-même furent compensés par plusieurs avantages décisifs.

Les atouts des Alliés Le premier d’entre eux était la supériorité aérienne absolue des Alliés. La Luftwaffe n’était pas plus capable d’empêcher les opérations de débarquement que la marine allemande. Les chalands de débarquement des Alliés et leurs navires pouvaient croi- ser la Manche à volonté. Si cela n’avait pas été le cas, l’Opération Overlord aurait été un échec. La supériorité aérienne des Alliés impliquait également un matraquage constant des lignes de communication allemandes à l’arrière du front (…). Cela rendit les mouvements et les concentrations des réserves allemandes extrêmement coûteuses et hasardeuses.

Un second avantage pour les Alliés fut l’échec du Haut Commandement allemand à dé- terminer immédiatement le type de défense qu’il devait opposer aux débarquements. Rom- mel était en faveur d’une contre-attaque immédiate concentrée sur les points de débarque- ment, tandis que Von Rundstedt – craignant l’effet des bombardements alliés sur la moindre concentration de troupes et de blindés – préférait une riposte plus flexible: il ne croyait pas que les Alliés seraient capables de réaliser une exploitation rapide. Rommel comprenait que le temps jouait en faveur des Alliés si on leur permettait d’établir des têtes de pont suffisam- ment avancées pour assurer la concentration immédiate de troupes, de chars et de blindés. Von Rundstedt, par ailleurs, avait raison de penser que les Alliés allaient prendre un certain temps avant de se dépêtrer de leurs problèmes initiaux – période au cours de laquelle de petites contre-attaques pourraient se faire avec une grande efficacité [3].

La guerre aurait pu s’achever à l’automne 1944 En réalité, les choses se passèrent d’une manière fort différente de ce qu’avaient imaginé tant les chefs allemands que les plani-ficateurs alliés. La résistance obstinée des Allemands immobilisa l’infanterie alliée plus long- temps que prévu dans une étroite tête de pont, rendant difficile toute manœuvre d’ampleur. La première tentative de rupture de Montgomery à l’est du front échoua. La seconde tenta- tive, réalisée par Patton à Avranches, fut un succès. Mais l’encerclement de toutes les for- ces allemandes en Bretagne, dans le sud-ouest de la France et en Normandie, ne se réalisa pas. Les Alliés mirent soixante jours pour atteindre la Seine. (…)

Avec l’effondrement du front allemand sur la Seine, les Alliés occidentaux se lancèrent dans une poursuite éclair jusqu’à Liège et Anvers. Le général Blumentritt, chef d’Etat-major de l’armée allemande à l’ouest, a écrit à ce propos  : «  Il n’y avait pas de forces allemandes derrière le Rhin et, à la fin août, notre front était complètement ouvert  » [4]. La guerre fut à deux doigts de se terminer à l’automne 1944.

Deux bourdes stratégiques monumentales du Haut Commandement allié sauvèrent la situation pour la Wehrmacht. Après de nombreuses discussions polémiques, arbitrées par Eisenhower, l’aile sud de l’offensive alliée contre l’Allemagne – celle commandée par les Américains – opta en faveur d’une avancée graduelle à travers la région de la Moselle, qui était fortement défendue, au lieu d’une offensive plus au nord, sur un territoire pratiquement dépourvu de fortifications et où l’armée allemande avait déjà obtenu deux fois dans le passé une rupture massive avec beaucoup moins de blindés que ceux dont disposait maintenant celle des Etats-Unis.

Simultanément, l’aile nord commandée par Montgomery tenta une percée à travers le Rhin à Arnhem [le 17 septembre 1944, NdT]. Mais, en dépit de l’existence d’importantes ré- serves, elle le fit avec des forces à peine suffisantes pour mener à bien l’opération. A l’insuf- fisante impétuosité donnée à l’Opération Market Garden s’ajoutait aussi un système de ren- seignement totalement inadéquat: ses chefs ignoraient qu’une division de choc de blindés était positionnée dans la zone d’Arnhem et que les parachutistes allaient précisément être lâchés au dessus d’elle et seraient mis en pièces par des chars et une puissance de feu supérieure [5].

Faux calculs de Hitler Le but immédiat de l’offensive allemande des Ardennes [qui débuta le 16 décembre 1944, NdT] était logistique: la capture de Liège et d’Anvers et, avec elles, des énormes dépôts de ravitaillement des Alliés, et en premier lieu les stocks d’essence, car la Wehrmacht et la Luftwaffe étaient désespérément à court de combustible. Quant à l’objectif stratégique plus large, il reposait sur l’espoir que les contradictions internes dans le camp des Alliés, et plus particulièrement la perspective d’une occupation soviétique de l’Europe orientale et centrale, allaient convaincre les Anglo-américains d’envisager une paix séparée.(…)

Les calculs de Hitler s’enracinaient aussi dans la conviction obstinée – soutenue à l’encontre de l’avis de ses généraux (qui se fondaient sur des informations correctes) – selon laquelle l’armée soviétique ne serait pas capable de récupérer aussi rapidement qu’elle le fit et de frapper un grand coup sur le front oriental. Coup qui allait l’amener sur la frontière allemande et à une soixantaine de kilomètres de Berlin au début de février 1945.

L’offensive des Ardennes infligea finalement de lourdes pertes aux troupes britan-niques et américaines, mais avec des résultats stratégiques désastreux pour la bourgeoisie allemande. Ce qui survint fut exactement ce que les conspirateurs militaires du 20 juillet 1944, d’une part, et Churchill et ses collègues de l’autre voulaient précisément éviter: l’arri- vée des troupes soviétiques sur le sol allemand et l’occupation soviétique de la Hongrie, de l’Autriche et de la plus grande partie de la Tchécoslovaquie. Ainsi, ces succès tactiques alle- mands constituèrent en réalité d’énormes défaites politiques. (…)

Mutatis mutandis, la même chose s’applique au succès de la résistance de Kesselring contre les tentatives alliées d’effectuer une percée en Italie. A l’encontre d’une opinion expri- mée par de nombreux experts, dont le général MacArthur, le front italien était loin d’être une «diversion» militaire, autrement dit un gaspillage de forces, sur un théâtre de guerre secon- daire, qui auraient été mieux employées en France ou dans le Pacifique.(…)

Etant donné la supériorité des armées alliées sur ces deux fronts, leur renforcement avec les trente divisions alliées stationnées en Italie n’aurait fait aucune différence par rapport au résultat final de la guerre. Mais le succès d’une rupture du front italien par ces divisions au printemps, à l’été ou à l’automne 1944 vers la vallée du Pô et, de là, à travers le col de Lju- bljana, aurait pu changer la carte de l’Europe. Les forces anglo-américaines seraient parve- nues à Budapest, Vienne et Prague bien avant l’Armée rouge. MANDEL Ernest 1986

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28 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Seconde guerre mondiale, les derniers combats en europe (2)

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(…) Les interruptions successives imposées aux offensives de l’Armée rouge – les batailles de Koursk et du Donetsk pour reprendre Kiev, Smolensk, Minsk, les Pays baltes et Odessa – peuvent facilement se comprendre. L’Armée rouge manquait toujours de trans- ports motorisés. En conséquence, d’énormes problèmes de ravitaillement et de mainte- nance des divisions blindées employées surgissaient en abondance après chaque progres- sion importante. La politique de la « terre brûlée » d’Hitler rendait quasiment impossible tout approvisionnement sur place. Après la libération du Donetsk et de l’Ukraine, pas une seule usine d’importance n’a pu y produire des fournitures militaires avant la fin de la guerre.

A l’inverse, chaque retraite successive de la Wehrmacht signifiait un raccourcissement de ses propres lignes de communication. Comme la production de guerre allemande était encore intacte, et avait même augmenté en dépit de bombardements dévastateurs. Le point le plus élevé de la production de tanks, d’avions et de pièces d’artillerie fut atteint à l’été 1944, la Wehrmacht recevait ainsi plus de fournitures que l’Armée rouge. Son principal point faible était le manque d’effectifs et non le matériel. Mais après les terribles pertes des trois années de guerre précédentes, le potentiel humain commençait lui aussi à diminuer en URSS. De plus en plus de femmes devaient êtres mobilisées pour compenser les pertes de soldats masculins.

Avantage stratégique de l’Armée rouge Les officiers allemands du front se montrèrent très habiles dans la retraite et dans l’organisation de contre-offensives locales qui érodaient de manière répétée la reconstitution des réserves de l’Armée rouge en prévision des offen- sives planifiées. Les contre-attaques surprises les plus réussies eurent lieu en avril 1944 dans le sud de la Pologne et en août 1944 sur la Vistule. Une fois de plus, cependant, l’ar- mée allemande ne faisait que gagner du temps dans ces opérations défensives qui ne pour- suivaient aucun but stratégique visible.

L’Armée rouge avait quant à elle un tel but stratégique: refouler la Wehrmacht jusqu’à Berlin. Cela lui prit plus de temps que prévu initialement, mais cet objectif fut largement cou- ronné de succès. Et elle mena à bien certaines opérations brillantes; en particulier la bataille de Minsk, dans laquelle près de 200 000 soldats allemands furent capturés et qui brisa en quelques jours le Groupe d’Armées Centre de la Wehrmacht (…)

D’un point de vue stratégique, l’offensive de Malinovski et Tolboukhine sur le Prut, qui commença le 20 août 1944, fut encore plus décisive. En brisant en quelques jours les positions de la Wehrmacht en Moldavie, toute la situation du sud-est de l’Europe en fut bou- leversée. La défection de la Roumanie et de la Bulgarie par rapport au Troisième Reich fut ainsi rendue inévitable. L’amiral Horthy tenta lui aussi d’opérer une même défection de la Hongrie, mais il échoua. Le principal résultat fut surtout que l’ensemble du Groupe d’Armées Sud de la Wehrmacht – près d’un million de soldats! – se désintégra dans un désastre mili- taire qui était pour les nazis bien pire que celui de Stalingrad. Tous les plans de Churchill pour atteindre les Balkans avant l’Armée rouge devinrent alors caducs. Ce n’est pas à Yalta que les classes dominantes du sud-est de l’Europe ont été «sacrifiées»; elles ont été vaincues sur le champ de bataille, ensemble avec leurs anciens alliés allemands.

Insurrection tragique de Varsovie Pendant ce temps, une terrible tragédie se déroulait plus au nord, sur l’axe principal Minsk-Berlin. Stimulée par les appels ambigus des comman- dants de l’Armée rouge; motivée par le désir de libérer sa capitale par ses propres efforts et d’établir un rapport de forces plus favorable pour le gouvernement polonais en exil à Londres vis-à-vis du régime de Lublin instauré par Staline; également anxieuse d’obtenir un maximum d’armes pour se défendre contre les répressions à venir de la part du NKVD, la résistance polonaise de l’Armija Krajowa (dominée beaucoup plus par le Parti social-démocrate PPS que par les réactionnaires bourgeois) se souleva à Varsovie contre les forces d’occupation allemandes au moment où l’armée soviétique atteignait la Vistule.

Ce soulèvement reposait sur une supposition doublement erronée : en premier lieu que l’Armée rouge se joindrait à elle ou, du moins, lui apporterait son aide (Staline l’avait pro- mis lors de sa rencontre avec Mikolayczik, le premier jour du soulèvement, promesse qu’il réitéra dans un télégramme adressé à Churchill, le 15 août 1944); et en second lieu, que la Wehrmacht avait été affaiblie de manière décisive sur la Vistule. En réalité, la Wehrmacht parvint à rassembler des forces encore impressionnantes pour s’opposer en même temps à la poussée de l’Armée rouge et à l’insurrection de Varsovie. Et Staline empêcha quant à lui toute aide à Varsovie, laissant les Allemands faire la sale besogne de liquider l’Armija Kra- jowa à sa place.

En conséquence de cette double erreur de jugement, le soulèvement fut écrasé par les nazis en dépit de l’héroïsme de ses combattants. Leurs bourreaux exercèrent une terrible vengeance: «Après deux mois d’une lutte sans merci, 62 jours d’horreurs et d’atrocités inter- minables, avec 15 000 hommes tués sur les 30 à 40 000 de l’Armija Krajowa, la population évacuée de force ou assassinée sur place, de 150 000 à 200 000 civils immolés sur un total d’un million, les morts ensevelis sous les ruines et les blessés abandonnés sans secours dans les rues ou agonisants dans les caves, il n’était plus possible de retarder la reddition. Le 2 octobre 1944, la lutte cessa: les Polonais furent rassemblés pour être déportés ou exterminés dans les chambres à gaz, après quoi les Allemands se consacrèrent au labeur maniaque de raser totalement Varsovie  » [7].

Chute de Berlin L’Armée rouge fit halte sur la Vistule pendant cinq mois. Le bond de la Vis- tule à l’Oder eut lieu en janvier 1945. Au début du mois de mars 1945, la Wehrmacht lança sa dernière grande offensive sur le front oriental – similaire à celle des Ardennes à l’ouest – autour du lac Balaton, en Hongrie, dans le but de couvrir les approches de Vienne. Après certains succès initiaux, l’offensive s’enlisa, comme dans les Ardennes, à cause de la pénu- rie de combustible et de forces de réserve [8].

Après les défaites dans les Ardennes, sur l’Oder et en Hongrie, la résistance alleman- de était sur le point de s’effondrer. Les deux principaux centres industriels de production pour l’armée – la Ruhr et la Silésie – furent progressivement isolés du gros des forces armées allemandes et occupés peu de temps après. Toutes les réserves allemandes avaient été épuisées. Une fois de plus, Hitler hésita entre donner l’ordre à ses forces principales de me- ner une défense désespérée à outrance autour de Berlin, ou constituer un mythique «réduit alpin» relié à l’industrie de la Bohème. Mais il fut finalement incapable de concentrer ses forces sur l’un ou l’autre de ces deux objectifs.

Après la traversée du Rhin à Remagen par l’armée des Etats-Unis, et à Wesel, au nord, par l’armée britannique, les Alliés occidentaux firent leur jonction avec l’Armée rouge sur l’Elbe. Joukov et Koniev avancèrent leurs troupes dans une manœuvre en forme de pin- ce sur Berlin, où la Wehrmacht opposa une ultime résistance en leur infligeant de lourdes pertes qui ne remettaient toutefois nullement en doute le résultat final. Hitler se suicida le 30 avril 1945. Le 1er mai 1945, le drapeau rouge flottait sur le Reichstag. Quelques jours plus tard, le Haut Commandement allemand capitulait.

Pourquoi l’Armée rouge est-elle arrivée la première? Vu le retard porté à l’offensive finale soviétique – qui dura du mois d’août jusqu’en décembre 1944; les armées anglo-amé- ricaines auraient-elles pu atteindre Berlin avant l’Armée rouge? Au début du mois de novem- bre 1944, l’Armée rouge et les armées occidentales étaient pratiquement à la même distan- ce de Berlin. Les Russes, avec 4000 chars, faisaient face à 3 millions de soldats allemands, tandis que les Anglo-américains en affrontaient 1 million avec 1600 blindés [9]. Du 11 au 15 avril 1945, la situation était équivalente en termes de distances [10]. Des pressions antago- nistes furent alors exercées sur Eisenhower. Certains (surtout Churchill, mais aussi Bradley) le pressaient de prendre Berlin (y compris en envisageant l’utilisation des parachutistes du général Gavin), suggérant un changement d’axe de l’offensive vers la région de Dresde, Leipzig et Prague.

Outre des considérations politiques – parmi lesquelles figuraient non seulement l’accord de Yalta, mais aussi la volonté de détourner les Britanniques pour ne pas permettre à Mont- gomery de progresser rapidement vers Berlin – il y avait également deux motifs militaires importants qui expliquent les hésitations d’Eisenhower, qui finirent par lui faire perdre le butin de Berlin. Il y avait d’abord la crainte du terrible coût en pertes humaines qu’impliquait un combat de rue dans la capitale allemande. Eisenhower pensait que la capture de Berlin coûterait au moins 100 000 hommes aux Alliés occidentaux et, en réalité, les Russes per- dirent 300 000 soldats dans cette bataille. Il y avait ensuite la nécessité de transférer aussi rapidement que possible des troupes sur le théâtre du Pacifique. Interrogé par Willy Brandt, en 1958, Eisenhower déclara que s’il avait pu tout refaire à nouveau, il aurait certainement pris Berlin [11]. Dans l’état actuel des choses, et vu les éléments disponibles, il n’est pas possible d’en juger avec certitude. Ernest Mandel

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27 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Cour des comptes: un arbitre?

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Juge et partie au service des exploiteurs

La Cour des comptes, présidée par le « socialiste » Migaud, est inquiète : le gouvernement a programmé 50 milliards de coupes dans les dépenses publiques entre 2015 et 2017, mais les économies à réaliser sont « encore peu documentées », voire « incertaines »…

C’est pourquoi la Cour se croit autorisée à sortir de son rôle traditionnel (celui de con- trôler la régularité des comptes publics) pour faire ses recommandations dans un rapport publié le 17 juin. Et le message est clair : terminées les petites économies, il va falloir frapper fort ! La Cour rappelle perfidement que le gouvernement n’a pas atteint sa cible de déficit public en 2013 (4,3 % du PIB contre 3 % prévu en décembre 2012) et qu’il échouera proba- blement encore en 2014 avec un déficit d’au moins 4 % du PIB. « L’objectif de déficit pour 2014, déjà révisé à la hausse en mai, risque d’être dépassé ».

Pour atteindre les objectifs 2015-2017, la Cour préconise d’agir principalement sur la masse salariale et les prestations sociales : les fonctionnaires devront travailler plus (hausse de la durée effective du travail) pour gagner moins : le gel de l’indice ne suffira pas, il faudra également baisser les primes, revoir les règles d’avancement, etc.

Les effectifs de la fonction publique devront être réduits (de 30 000 postes par an) contrairement à l’engagement de Hollande : « gel des effectifs des ministères jugés prio- ritaires et poursuite de la baisse dans les autres ». Les malades seront moins bien soignés ou moins bien remboursés : développement de la chirurgie ambulatoire, frein mis aux ana- lyses médicales, rationnement des transports de patients, réduction des indemnités de congé maladie, etc.

Ils préparent la conférence sociale… Mais la Cour oublie de répondre à la question sui- vante : pourquoi dépenser des sommes folles (plus de 200 millions de budget de fonc- tionnement, sans compter les très hauts salaires des magistrats) pour entretenir un organisme qui débite chaque année le catéchisme patronal ?

La Cour des comptes met donc la pression sur le gouvernement à la veille de l’ou- verture de la conférence sociale (7-8 juillet), qui doit discuter de la mise en œuvre du Pacte de responsabilité. Si le gouvernement persiste à vouloir offrir 40 milliards d’allègement d’im- pôts et de cotisations au patronat d’ici 2017, il devra suivre les bons conseils de la bande à Migaud.

Alors qu’il est plus affaibli que jamais, miné par les divisions, menacé par le dévelop- pement des luttes, le seul atout du gouvernement sera la politique des directions syndicales qui, à des degrés divers, risquent fort d’accompagner la mise en place de ce pacte de classe.

Elles annoncent toutes leur participation à la conférence sociale. Aux anticapitalistes d’anticiper cette nouvelle régression en agissant dans tous les milieux militants pour la rupture du dialogue social et pour un plan de bataille pour affronter le gouvernement.

Gaston Lefranc Hebdo L’Anticapitaliste – 248 (26/06/2014)

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24 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Jaurès par trotsky

Actualite_de_JEAN_JAURES-81711

Trois années ont passé depuis la mort du plus grand homme de la Troisième République. Le torrent furieux des événements qui ont suivi immédiatement cette mort n’a pas pu submer- ger la mémoire de Jaurès et n’a réussi que partiellement à détourner de lui l’attention. Il y a maintenant dans la vie politique française un grand vide. Les nouveaux chefs du prolétariat, répondant au caractère de la nouvelle période révolutionnaire, ne sont pas encore apparus. Les anciens ne font que rappeler plus vivement que Jaurès n’est plus…(…)

A la guerre franco-allemande [19 juillet1870-29 janvier 1871] et à la Commune de Paris [18 mars 1871 au 21-28 mai 1871] a succédé une période de paix armée et de réaction politique où l’Europe, abstraction faite de la Russie, ne connut ni la guerre ni la révolution. Alors que le capital se développait puissamment, débordant les cadres des Etats nationaux, déferlant sur tous les pays et s’assujettissant les colonies, la classe ouvrière, elle, construisait ses syn- dicats et ses partis socialistes. Néanmoins, toute la lutte du prolétariat durant cette époque était imprégnée de l’esprit de réformisme, d’adaptation au régime de l’industrie nationale et à l’Etat national. Après l’expérience de la Commune de Paris, le prolétariat européen ne posa pas une seule fois, pratiquement, c’est-à-dire révolutionnairement, la question de la conquête du pouvoir politique.

Ce caractère pacifique de l’époque laissa son empreinte sur toute une génération de chefs prolétariens imbus d’une méfiance sans borne envers la lutte révolutionnaire directe des masses. Lorsque éclata la guerre et que l’Etat national entra en campagne avec toutes ses forces, il n’eut pas de peine à mettre à genoux la majorité des chefs «socialistes». De la sorte, l’époque de la 2ème Internationale [créée en 1889] se termina par la faillite irrémé- diable des partis socialistes officiels. Ces partis subsistent encore, c’est vrai, comme monu- ments de l’époque passée, soutenus par l’inertie, l’ignorance et… les efforts des gouver- nements. Mais l’esprit du socialisme prolétarien les a quittés et ils sont voués à la ruine. Les masses ouvrières, qui durant des dizaines d’années ont absorbé des idées socialistes, acquièrent maintenant seulement, dans les terribles épreuves de la guerre, la trempe révo- lutionnaire. Nous entrons dans une période de bouleversements révolutionnaires sans pré- cédent. La masse fera surgir en son sein de nouvelles organisations et de nouveaux chefs se mettront à sa tête. (…)

Jaurès naquit le 3 septembre 1859 à Castres, dans ce Languedoc qui a donné à la France des hommes éminents comme Guizot, Auguste Comte, La Fayette, La Pérouse, Rivarol et beaucoup d’autres. Un mélange de races multiples, dit un biographe de Jaurès, Charles Rappoport [2], a mis son heureuse empreinte sur le génie de cette région qui, au Moyen-Age déjà, était le berceau des hérésies et de la libre pensée. (…)

Jaurès débuta au Parlement sur les questions d’instruction publique. «La Justice», alors organe du radical Clémenceau, qualifia de «magnifique» le premier discours de Jaurès et souhaita à la Chambre d’entendre fréquemment «une parole aussi éloquente et aussi nourrie d’idées». Dans la suite, Jaurès eut maintes fois à appliquer cette éloquence contre Clémenceau lui-même. A cette première époque de sa vie, Jaurès ne connaissait le socia- lisme que théoriquement et très imparfaitement. Mais son activité le rapprochait de plus en plus du parti ouvrier. Le vide idéologique et la dépravation des partis bourgeois le repoussaient invinciblement.

En 1893, Jaurès adhère définitivement au mouvement socialiste et occupe presque aussitôt une des premières places dans le socialisme européen. En même temps, il devient la figure la plus éminente de la vie politique de la France. En 1894, il assume la défense de son très peu recommandable ami Gérault-Richard [politicard socialiste] déféré aux tribunaux pour outrage au Président de la République dans l’article «A bas Casimir!». (…) Gérault-Richard fut acquitté. Quelques jours plus tard, Casimir Périer donnait sa démission. Du coup Jaurès grandit de plusieurs coudées dans l’opinion publique: tous sentirent la force terrible de ce tribun.

Dans l’affaire Dreyfus, Jaurès se révéla dans toute sa puissance. Il eut au début, com- me d’ailleurs dans tous les cas sociaux critiques, une période de doutes et de faiblesses où il était accessible aux influences de droite et de gauche. Sous l’influence de Jules Guesde (1845-1922) et d’Edouard Vaillant (1840-1915) qui considéraient l’affaire Dreyfus comme une querelle de coteries capitalistes à laquelle le prolétariat devait rester indifférent, Jaurès hé- sitait à s’occuper de l’affaire. L’exemple courageux de Zola le tira de son indécision, l’enthou- siasma, l’entraîna. Une fois en mouvement, Jaurès alla jusqu’au bout, il aimait dire de lui: ago quod ago [je fais ce que je fais, dans le sens je fais ce qu’il faut faire].

Pour Jaurès l’affaire Dreyfus résumait et dramatisait la lutte contre le cléricalisme, la réaction, le népotisme parlementaire, la haine de race, l’aveuglement militariste, les intrigues sourdes de l’état-major, la servilité des juges, toutes les bassesses que peut mettre en action le puissant parti de la réaction pour arriver à ses fins. (…) «Il ne parlait plus, dit Rei- nach, il tonnait, le visage enflammé, les mains tendues vers les ministres, qui protestaient, et la droite, qui hurlait.» C’était là le véritable Jaurès.

En 1899, Jaurès réussit à proclamer l’unité du parti socialiste. Mais cette unité fut éphé- mère. La participation d’Alexandre Millerand au ministère [en 1899], conséquence logique de la politique du Bloc des Gauches, détruisit l’unité et, en 1900-1901, le socialisme français se scinda de nouveau en deux partis [6]. Jaurès prit la tête de celui d’où était sorti Millerand. Au fond, par ses conceptions, Jaurès était et restait un réformiste. Mais il possédait une éton- nante faculté d’adaptation et en particulier d’adaptation aux tendances révolutionnaires du moment. C’est ce qu’il montra dans la suite à maintes reprises. (…)

Le meurtre de Jaurès n’a pas été le fait du hasard. Il a été le dernier chaînon d’une fu- meuse campagne de haine, de mensonges et de calomnies que menaient contre lui ses ennemis de toutes nuances. On pourrait composer une bibliothèque entière des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. Le Temps publiait chaque jour un et parfois deux articles contre le tribun. Mais on devait se borner à attaquer ses idées et ses méthodes d’ac- tion: comme personnalité il était presque invulnérable, même en France, où l’insinuation personnelle est une des armes les plus puissantes de la lutte politique. Pourtant on parla à mots couverts de la force de corruption de l’or allemand… Jaurès mourut pauvre. Le 2 août 1914, Le Temps fut obligé de reconnaître «l’honnêteté absolue» de son ennemi terrassé.(…)

On a maintes fois appelé Jaurès le dictateur du socialisme français, parfois même, la droite l’a appelé le dictateur de la République. Il est incontestable que Jaurès a joué dans le socialisme français un rôle incomparable. (…)

Nature ample, Jaurès avait une répulsion physique pour tout sectarisme. Après quel- ques oscillations il découvrait le point qui lui semblait décisif pour le moment donné. (…)  Au fond, il était un éclectique, mais un éclectique de génie. «Notre devoir est haut et clair: toujours propager l’idée toujours stimuler et organiser les énergies, toujours espérer, toujours lutter jusqu’à la victoire finale…» Tout Jaurès est dans cette lutte dynamique. Son énergie créatrice bouillonne dans toutes les directions, stimule et organise les énergies, les pousse à la lutte.

Comme l’a bien dit Rappoport, la magnanimité et la bonté émanaient de Jaurès. Mais il possédait en même temps, au degré suprême, le talent de la colère concentrée, non pas de la colère qui aveugle, obscurcit le cerveau et mène aux convulsions politiques, mais de la colère qui tend la volonté et lui inspire les caractéristiques les plus justes, les épithètes les plus expressives qui frappent directement au but. (…)

Entré au parlement en 1885 Jaurès y siégea sur les bancs de la gauche modérée. Mais son passage au socialisme ne fut pas un accident ni un saut. Sa «modération» primi- tive recelait d’immenses réserves d’humanisme social agissant qui, dans la suite, se déve- loppa naturellement en socialisme. D’autre part, son socialisme ne prenait jamais un carac- tère de classe nettement accusé et ne rompait jamais avec les principes humanistes et les conceptions du droit naturel si profondément imprimées dans la pensée politique française de l’époque de la grande révolution.

En 1889 Jaurès demande aux députés: «Le génie de la Révolution française est-il donc épuisé? Est-il possible que vous ne puissiez trouver dans les idées de la Révolution une réponse à toutes les questions qui se posent actuellement, à tous les problèmes qui se dressent devant vous? La Révolution n’a-t-elle pas conservé sa vertu immortelle, ne peut- elle pas donner une réponse à toutes les difficultés sans cesse renouvelées parmi les- quelles nous passons notre chemin?» L’idéalisme du démocrate, on le voit, n’est encore nullement touché par la critique matérialiste. Plus tard Jaurès s’assimilera une grande partie du marxisme. Mais le fond démocratique de sa pensée subsistera jusqu’au bout.

Jaurès entra dans l’arène politique à l’époque la plus sombre de la Troisième Répu- blique qui n’avait alors qu’une quinzaine d’années d’existence et qui, dépourvue de traditions solides, avait contre elle des ennemis puissants. Lutter pour la République, pour sa conser- vation, pour son «épuration», ce fut là l’idée fondamentale de Jaurès, celle qui inspira toute son action. Il cherchait pour la République une base sociale plus large, il voulait mener la République au peuple pour organiser par elle ce dernier et faire en fin de compte de l’Etat républicain l’instrument de l’économie socialiste. Le socialisme pour Jaurès démocrate était le seul moyen sûr de consolider la République et le seul moyen possible de la parachever. Il ne concevait pas la contradiction entre la politique bourgeoise et le socialisme, contradiction qui reflète la rupture historique entre le prolétariat et la bourgeoisie démocratique. Dans son aspiration infatigable à la synthèse idéaliste, Jaurès était, à sa première époque, un démo- crate prêt à adopter le socialisme; à sa dernière époque, un socialiste qui se sentait respon- sable de toute la démocratie.

Si Jaurès a donné au journal qu’il a créé le nom de l’Humanité, ce n’est pas là l’effet du hasard. Le socialisme n’était pas pour lui l’expression théorique de la lutte des classes du prolétariat. Au contraire, le prolétariat restait à ses yeux une force historique au service du droit, de la liberté et de l’humanité. Au-dessus du prolétariat il réservait une grande place à l’idée de «l’humanité» en soi, qui chez les déclamateurs français ordinaires n’est qu’une phrase vide, mais dans laquelle il mettait, lui, un idéalisme sincère et agissant. (…)

Avec une passion idéologique sincère, Jaurès combattit le danger de la guerre euro- péenne. Dans cette lutte comme dans toutes celles qu’il mena, il appliqua parfois les métho- des qui étaient en contradiction profonde avec le caractère de classe de son parti et qui semblaient à beaucoup de ses camarades pour le moins risquées. Il espérait beaucoup en lui-même, en sa force personnelle, en son ingéniosité, en sa faculté d’improvisateur; dans les couloirs du Parlement il apostrophait ministres et diplomates et, avec un optimisme exagéré sur son influence, les accablait du poids de son argumentation. Mais les conver- sations et les influences de coulisse ne découlaient nullement de la nature de Jaurès qui ne les érigeait pas en système, car il était un idéologue politique et non un doctrinaire de l’oppor- tunisme. Il était prêt à mettre avec une égale passion au service de l’idée qui le possédait, les moyens les plus opportunistes et les plus révolutionnaires, et si cette idée répondait au caractère de l’époque, il était capable comme pas un d’en obtenir des résultats splendides. Mais il allait également au-devant des catastrophes. Comme Napoléon, il pouvait dans sa politique avoir des Austerlitz et des Waterloo.

La guerre mondiale devait mettre Jaurès face à face avec des questions qui divisèrent le socialisme européen en deux camps ennemis. Quelle position eût-il occupé? Indubi-tablement, la position patriotique. Mais il ne se serait jamais résigné à l’abaissement qu’a subi le parti socialiste français sous la direction de Guesde, Renaudel, Sembat et Thomas… Et nous avons entièrement le droit de croire qu’au moment de la révolution future, le grand tribun eût déterminé, choisi sans erreur sa place et développé ses forces jusqu’au bout. Un morceau de plomb a soustrait Jaurès à la plus grande des épreuves politiques. (..)

Paul Lafargue [1842-1911], marxiste et adversaire de Jaurès, l’appelait un diable fait homme. Cette force diabolique, ou pour mieux dire «divine», s’imposait à tous, amis ou en- nemis. Et fréquemment, fascinés et admiratifs comme devant un grandiose phénomène de la nature, ses adversaires écoutaient suspendus à ses lèvres le torrent de son discours qui roulait irrésistible, éveillant les énergies, entraînant et subjuguant les volontés.

Il y a trois ans, ce génie, rare présent de la nature à l’humanité, a péri avant d’avoir don- né toute sa mesure. Peut-être la fin de Jaurès était-elle nécessaire à l’esthétique de sa physionomie? Les grands hommes savent disparaître à temps. Sentant la mort, Tolstoï prit un bâton, s’enfuit de la société qu’il reniait et s’en fut mourir en pèlerin dans un village obscur. Lafargue, épicurien doublé d’un stoïcien, vécut dans une atmosphère de paix et de médi- tation jusqu’à 70 ans, décida que c’en était assez et prit du poison [8]. Jaurès, athlète de l’idée, tomba sur l’arène en combattant le plus terrible fléau de l’humanité et du genre hu- main: la guerre. Et il restera dans la mémoire de la postérité comme le précurseur, le proto- type de l’homme supérieur qui doit naître des souffrances et des chutes, des espoirs et de la lutte.

http://alencontre.org/societe/histoire/histoire-jaures-trotsky-et-leclatement-de-la-premiere-guerre-mondiale.html

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16 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Ukraine et printemps arabe: le retour des révolutions (avanti.be)

Ukraine et printemps arabe: le retour des révolutions (avanti.be)  dans A gauche du PS

Comment pouvez-vous décrire le renversement du régime de Viktor Ianoukovitch en Ukraine avec les concepts de la théorie sociale matérialiste historique ?

Le processus révolutionnaire en Ukraine n’est pas encore terminé et, d’une certaine maniè- re, la façon dont nous définissons les « révolutions » dépend de leurs résultats finaux. Mais la notion de « révolution politique » semble être celle qui permet de décrire avec le plus de préci- sion le résultat probable à court terme. J’entends par là une révolution qui ne change pas fondamentalement la nature de la société, le mode de production.

En d’autres termes, ce n’est pas une « révolution sociale », mais elle fait changer le personnel et peut-être la nature même du régime. Une autre façon de voir les choses serait de dire que les révolutions politiques se produisent au sein de l’État plutôt que de transformer cet Etat. Ceci ne vise pas à minimiser le courage ou la créativité des masses dans Maidan ou dans des révolutions similaires – quelques-uns des plus grands événements du 20e siè- cle comme les révolutions mexicaines ou iraniennes ont été politiques dans ce sens. Il s’agit d’un débat sur les résultats et les conséquences, pas sur les processus.

Le processus en cours en Ukraine est-il semblable à cet égard à d’autres soulève- ments qui ont eu lieu au cours du Printemps arabe et qui ont abouti à des change- ments de régime ?

Très semblable! Tant par le potentiel que ces mouvements ont pour devenir des révolutions social(ist)es et par la manière dont – pour le moment du moins – ils sont contenus dans le cadre de révolutions politiques. Et encore, la révolution politique a été le meilleur résultat de ces processus, comme en Tunisie ; dans le cas de l’Egypte, il y a eu une contre-révolution réelle.

Dans les deux cas – en Ukraine comme dans le Printemps arabe – la difficulté a été la faiblesse du socialisme en tant que principe organisateur, ensemble d’idées et objectif – mais vous savez évidemment cela beaucoup mieux que moi. Jusqu’aux années 1980, tout mou- vement révolutionnaire était presque automatiquement « de gauche », à certains égards – même en Europe de l’Est, où les divers mouvements révolutionnaires, surtout en Hongrie en 1956, mais aussi en Pologne, se battaient essentiellement pour une sorte de socialisme authentique.

Cette absence de toute perspective socialiste est une faiblesse grave et montre que le simple fait que la classe travailleuse soit numériquement plus importante que jamais aupa- ravant dans l’Histoire n’est pas une réponse suffisante. La simple existence de l’exploitation ne produit pas automatiquement la conscience socialiste: elle ne fait que la rendre possible. L’intervention active de militants socialistes organisés est également nécessaire.

Le concept de « révolution bourgeoise-démocratique » est-il pertinent pour analyser les révolutions politiques de ce genre (et l’a-t-elle jamais été) ?

Je suis très méfiant vis-à-vis de cette notion. Elle avait un sens avant la révolution russe pour concevoir celle-ci comme étant à la fois une révolution bourgeoise (quoique devant être me- née par la classe ouvrière en alliance avec la paysannerie) et démocratique (dans le sens où elle créerait un régime parlementaire sur le modèle de l’Europe occidentale). Cette concep- tion n’a pas survécu à la révolution d’Octobre 1917 dans laquelle, comme Trotsky l’avait prédit dans sa théorie de la révolution permanente, le prolétariat est arrivé au pouvoir et est passé directement à la construction d’un Etat ouvrier basé sur des Conseils (de travailleurs et de paysans – Soviets, en russe – NdT) et pas d’une démocratie parlementaire.

Après l’écrasement de la révolution russe par la bureaucratie naissante – qui a eu lieu en 1928 au plus tard – la notion de révolution bourgeoise-démocratique a été utilisée par le régime stalinien et ses idéologues de deux façons pour tromper consciemment.

La première, en rapport à l’Histoire, c’était de faire valoir que toute révolution bourgeoise devait également être « démocratique » – si elle ne l’était pas, alors les soi-disant «tâches» de la révolution bourgeoise devaient encore être accomplies (je reviendrai plus en détail sur ces «tâches» un peu plus loin). Maintenant, la démocratie est évidemment souhai- table, notamment parce qu’elle améliore la capacité de la classe travailleuse à s’organiser et à participer à la vie politique, mais elle n’est en rien obligatoirement liée à la révolution bour- geoise.

L’autre manière trompeuse dont cette notion a été utilisée concerne la lutte de la classe travailleuse, du moins jusqu’à très récemment. Ici, c’est l’idée que chaque révolution en dehors de l’Occident avancé doit passer par une étape « bourgeois-démocratique » – c’est-à-dire une période de développement capitaliste de durée indéterminée dans le cadre d’un régime parlementaire bourgeois – avant que le socialisme soit à l’ordre du jour. Cela a eu pour effet de miner de l’intérieur des révolutions socialistes potentielles (comme en Espagne en 1936) ou a simplement servi de couverture aux tentatives des staliniens pour arriver au pouvoir (comme en Chine en 1949). L’importance historique de la théorie de la révolution permanente est qu’elle offre une alternative à cela. Maintenant, bien sûr, la majorité des an- ciens communistes ne croient plus qu’il existe une « étape » socialiste au-delà du capitalisme et, dès lors, tout ce qui reste possible à leurs yeux est de rendre ce système capitaliste plus « démocratique ».

A quel point la définition correcte de ces événements est-elle importante pour la stratégie politique de la gauche anticapitaliste dans ces divers pays ?

Elle est importante parce que les révolutionnaires doivent savoir quels résultats sont pos- sibles et, en conséquence, comment ils doivent argumenter et comment ils doivent s’orga- niser. L’ère des révolutions bourgeoises est terminée – Octobre 1917 a montré que, même là où n’existe qu’un Etat pré-capitaliste, il est possible de commencer le processus de renver-sement de celui-ci et d’avancée vers le socialisme sans passer par quelque stade « bour- geois » que ce soit. Cependant, la défaite de la révolution russe et les effets toxiques du stalinisme sur la classe travailleuse ont fait qu’aucun processus semblable n’a jamais été accompli avec succès ailleurs.

Les soi-disant révolutions « communistes » étaient en fait la forme contemporaine des révolutions bourgeoises, conduisant à la mise en place de régimes capitalistes d’Etat qui sont tombés en Europe de l’Est et de l’URSS entre 1989 et 1993. Il est important de com- prendre cela parce que si nous utilisons le terme de « révolution socialiste » et que les gens pensent que nous voulons recréer des régimes staliniens, ils sont peu susceptibles d’être convaincus que cela soit nécessaire.

http://www.avanti4.be/analyses/article/ukraine-et-printemps-arabe-le-retour-des

Les mouvements populaires de masse qui, ces dernières années, ont provoqué la chute des régimes établis dans plusieurs pays du monde arabe et en Ukraine relancent le débat sur de nombreuses questions théoriques. Peut-on parler de révolutions dans ces pays ? L’historien et sociologue marxiste écossais Neil Davidson a été interviewé récemment par une revue ukrainienne sur ces questions. (Avanti4.be)

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10 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Quand des stars du foot risquaient leur carrière, voire leur vie (basta)

Quand des stars du foot risquaient leur carrière, voire leur vie (basta) dans Histoire chile+73

Pour la démocratie et la justice! Ils ont marqué l’histoire du football, et pas seulement par leur jeu:

Carlos Caszely au Chili

Socrates au Brésil

Robbie Fowler au Royaume-Uni

Ces joueurs se sont engagés à leur manière en faveur des opprimés. Les deux premiers contre les dictatures latino-américaines, le troisième en faveur des dockers en grève de Liverpool. (…)

Chili : un footballeur contre Pinochet

Chili, 11 septembre 1973. La junte militaire renverse par un coup d’État le socialiste Salvador Allende, élu démocratiquement. Durant les dix-sept années de dictature qui vont suivre, un joueur de football s’oppose au régime: le buteur vedette de l’équipe chilienne, Carlos Cas- zely. Sa notoriété devient une arme politique, d’autant qu’il dispose d’un avantage: il joue en Espagne, lorsqu’il revient au Chili les micros lui sont tendus et il critique ouvertement le régime. «Je n’ai pas hésité un instant à quitter le Chili. Je n’aurais pas pu alors dire tout ce que j’ai dit à l’époque, explique-t-il. J’étais la voix du peuple qui souffrait.» Car les Chiliens manquaient bel et bien de soutien. Même dans le football.

Le Stade de la Mort En novembre 1973, juste après le coup d’Etat, l’équipe d’Union Sovié- tique doit se rendre au Chili pour un match de barrage. Qui devrait se tenir à l’Estadio Nacio- nal, rebaptisé « le Stade de la Mort »: y sont détenus, et torturés, les prisonniers politiques. Impossible de jouer dans ces conditions, estime la fédération russe. Gênée, la Fifa tergi- verse puis, après une rapide visite, décrète qu’au Chili « le cours de la vie est normal, il y a beaucoup de voitures et de piétons, les gens ont l’air heureux et les magasins sont ou- verts ». Quant à « l’Estadio Nacional », la délégation n’y voit qu’ «un simple camp d’orien- tation». L’URSS refuse, néanmoins, de se déplacer. S’ensuit alors le match le plus ridicule de l’histoire : devant quarante mille spectateurs, l’équipe chilienne entre seule sur la pelouse et entame un match sans adversaires! Au bout d’un moment, Francisco Chamaco Valdes pousse la balle dans le but vide. La Fifa avalisa le score de 1-0 et la qualification du Chili. Carlos Caselzy en garde un goût amer : «Ça a été le show le plus débile qui ait eu lieu. Et j’ai été acteur de ce show.»

Refus de serrer la main de Pinochet Qualifiée pour le Mondial de 1974 en Allemagne, la sélection chilienne est reçue par le général Pinochet en personne avant son envol pour l’Europe. Carlos Caslezy décide de frapper fort : «Et quand il arrive très près, très près, je mets mes mains derrière moi. Et quand il me tend la main, je ne lui serre pas. Et il y a eu un silence qui pour moi a duré mille heures. Ça a dû être une seconde? Et il a continué. Moi, comme être humain, j’avais cette obligation parce que j’avais un peuple entier derrière moi en train de souffrir, et que personne ne faisait rien pour eux. Jusqu’à arriver à un moment où j’ai dit stop… Non à la dictature ! Au moins, laissez-moi protester. Au minimum, laissez-moi le dire. Au minimum, laissez-moi dire ce que je ressens. » Son geste, l’attaquant le paiera très cher. À son retour d’Europe, sa mère lui confie, en larmes, qu’elle a été arrêtée et torturée. (…)

Brésil : Socrates et la démocratie maintenant !

« Au départ, nous voulions changer nos conditions de travail, puis la politique sportive du pays, et enfin la politique tout court. » Ainsi parlait Socrates. C’est que sous la dictature militaire, il a vite compris vite le sens du mot « engagement » : « Quand je suis rentré au lycée à 16 ans, j’ai vraiment ressenti la répression. Il y avait des camarades de classe qu’il fallait cacher, d’autres qui s’enfuyaient. » Diplômé de médecine, il poursuit en parallèle une carrière de footballeur aux Corinthians de Sao Paulo.

Un coach élu par les joueurs Alors que le club végète, sa présidence échoit, en 1981, à un jeune sociologue, Adilson Monteiro Alves, déjà passé par la case prison. Sa technique surprend : il redistribue les bénéfices et surtout, il demande l’avis des joueurs, les fait choisir eux-mêmes leur coach ! « Dès le début, il nous a expliqué qu’il serait toujours à notre écoute, se souvient Wladimir. Avec Socrates, nous y avons vu l’occasion d’exprimer nos sentiments. Entre nous, on ne parlait pas forcément de politique, mais plutôt de la structure du foot brésilien, qui était très archaïque, avec les pouvoirs très concentrés au niveau de la fédération. Alors, de fil en aiguille, nous avons établi un système dans lequel chaque décision serait soumise au vote et où les simples employés du club auraient le même poids que les dirigeants. On organisait des réunions au siège du club à chaque fois qu’une décision importante devait être prise. » Ces assemblées réunissent les joueurs, les dirigeants, jusqu’aux chauffeurs de bus.

Poings dressés Socrates prend directement part au mouvement « Diretas Ja », pour « élections directes maintenant ». Le député Dante de Oliveira a, en janvier 1983, déposé un amendement, afin de permettre l’élection du président de la République au suffrage direct, et s’en est suivie une vague contestataire, des manifestants, par centaines de milliers, défilent dans les principales villes du Brésil. Le régime militaire déclare l’état d’urgence pendant soixante jours.

Socrates et ses compagnons des Corinthians deviennent des figures phares. « Il n’était pas là lors de la confection des panneaux pour les manifestations, mais il donnait de sa personne en assistant à toutes les réunions, en donnant des dizaines d’interviews pour inciter les gens au changement. Durant tout le temps qu’a duré le mouvement, il ne s’est pas entraîné normalement une seule fois. Il se sentait investi d’une mission ». Lors de sa mort, sur tous les stades du Brésil, une minute de silence a précédé les matches. Les spectateurs ont dressé le poing en l’air, comme le faisait le joueur quand il marquait un but. [2]

Royaume-Uni : pour les dockers de Liverpool

Son tort ? Au printemps 1997, les dockers de Liverpool sont en grève, depuis près de deux ans. Robbie Fowler est un enfant du pays, pas un transfert. En quart de finale de la coupe des coupes, son équipe est opposée au modeste club norvégien de Brann. Le jeune atta- quant marque et exhibe un T-Shirt rouge : « 500 dockers de Liverpool congédiés depuis 1995. » Son partenaire, Steve McManaman, lui aussi né à Liverpool, dans le quartier popu de Bootle, affiche le même maillot à la fin du match, et le défend : « Tout ce qu’on voulait, c’était donner un coup de main aux personnes qu’on connaît et qui ne reçoivent aucune paie. Robbie et moi avons offert notre soutien aux dockers, mais nous ne sommes pas assez arrogants pour croire que porter un T-Shirt ferait la différence. »

Réuni en urgence, le comité de discipline condamne Fowler à une amende de 2 000 francs suisses, et le club de Liverpool rappelle ses joueurs à l’ordre : « Les commentaires sur des questions extérieures au football sont inacceptables sur le terrain de jeu. » C’est qu’il y avait plus grave que la politique, dans cette affaire : le droit des marques était en cause. Les joueurs avaient, en effet, sur leur maillot, détourné le logo de Calvin Klein, « cK », avec « docKers », et le sponsor menaçait de porter plainte. Impardonnable. [3]

Par Antoine Dumini, François Ruffin 10 juin 2014

Extraits du livre Comment ils nous ont volé le football édité par Fakir Editions.

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10 juin 2014 ~ 0 Commentaire

Commémorations du débarquement (cran)

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Le CRAN dénonce le blanchiement des cérémonies

N’eût été la présence de Barack Obama, les cérémonies commémorant le débarquement de 1944 étaient parfaitement «white only». Près de 20 chefs d’État étaient réunis: Royau-me-Uni, Belgique, Allemagne, Danemark, Pays-Bas, Pologne, Russie, États-Unis, etc. Mais aucun chef d’État africain n’avait été invité. A croire que la seconde guerre mondiale n’était pas si mondiale que cela. Le CRAN tient à rappeler que l’Afrique apporta à la France libre :

Des ressources territoriales. Félix Eboué, qui organisa le ralliement de l’Afrique Équa- toriale Française dès 1940, permit au général de Gaulle d’avoir une assise territoriale, mili- taire et donc politique, à la fois pour combattre les forces de l’Axe, mais aussi pour asseoir son autorité face aux Alliés. Brazzaville fut la capitale de la France libre, et l’AEF fut une véri- table plaque tournante d’où partirent les premières forces armées en vue du redressement. De nombreuses batailles eurent lieu en Afrique, comme la bataille de Bir Hakeim en Libye, ou Ksar Ghilane en Tunisie, et c’est la défaite de l’Axe et de l’Afrikakorps en Tunisie qui permit la campagne d’Italie, puis le débarquement en Provence.

Des ressources humaines. En 1943, les Forces françaises libres regroupaient 39 000 citoyens de France et 30 000 coloniaux. En 1944, 20 à 25 % des effectifs de la division du général Leclerc étaient des Maghrébins. Au total, des centaines de milliers d’indigènes furent recrutés dans le cadre des opérations militaires, et ils se battirent en Afrique comme en Europe pour libérer la France.

Mais les troupes qui entrèrent à Paris en 1944 furent « blanchies », et les fameux tirailleurs furent interdits de défilé. Par ailleurs, pendant la guerre, les Noirs payèrent un lourd tribut, et quand ils étaient capturés par les Nazis, ils étaient souvent massacrés sur place, et non pas envoyés dans les camps de prisonniers, comme l’étaient les soldats blancs.

Des ressources matérielles. L’Afrique permit à la France libre d’être régulièrement appro-visionnée en matières premières stratégiques comme le caoutchouc, le cuivre, ou encore l’uranium, produit absolument indispensable pour fabriquer la bombe atomique. Par ailleurs, pendant la durée de la guerre, l’AEF contribua très activement à l’effort de guerre, et versa officiellement environ 1 508 millions de FF pour soutenir la France libre, ce qui constitue bien entendu une somme considérable.

Les historiens spécialistes du sujet s’accordent à dire que sans le ralliement de l’AEF, le général de Gaulle n’aurait jamais réussi à s’imposer dans le contexte de l’époque. Mais 70 ans plus tard, tous ces pays d’Afrique ont été tenus par la France à l’écart des cérémonies du débarquement.  » Je suis tout simplement écœuré par l’attitude de Fran- çois Hollande, a indiqué Louis-Georges Tin, le président du CRAN. Il y a 70 ans, les troupes coloniales furent blanchies, et les tirailleurs africains furent interdits d’entrée à Paris. Et aujourd’hui encore, leurs descendants sont écartés des cérémonies du souvenir. L’Alle- magne elle-même était invitée en Normandie, mais pas les anciennes colonies, ce qui montre que l’on a plus d’estime pour l’ancien ennemi blanc que pour les amis noirs, qui furent pourtant les premiers à se rallier au général de Gaulle. »

Dans ces conditions, le CRAN ne peut que dénoncer ces cérémonies de l’oubli et du blanchiment. Mépris raciste, ignorance crasse, révisionnisme ? Peu importe. Ainsi conçue et mise en œuvre, cette cérémonie constitue une faute historique, morale, politique et diplo- matique majeure. Le CRAN qui avait obtenu en 2006 la «décristallisation» des pensions, annoncée par Jacques Chirac le 14 juillet, puis confirmée ensuite à l’occasion de la sortie du film Indigènes, tient à souligner la gravité de ce qui constitue à ses yeux un scandale international de premier plan.

« Il est évident que François Hollande a un lourd problème avec l’histoire coloniale, a ajouté Guy Samuel Nyoumsi, vice-président du CRAN chargé des relations avec l’Afrique. Il a commencé son quinquennat en célébrant Jules Ferry (qui a relancé la colonisation au nom de la supériorité de la «race française»), il refuse de réparer le crime contre l’humanité que fut l’esclavage (contrairement à tant d’autres pays), et pour couronner le tout, il organise maintenant le blanchiment des cérémonies du débarquement (en occultant la réalité des faits passés). Décidément, quand il s’agit des Noirs, cet homme ne respecte rien. C’est pourquoi le CRAN entend dès ce jour entrer en relation avec les ambassades africaines pour attirer leur attention sur ce forfait historique, et demande immédiatement des expli-cations au chef de l’Etat », a conclu le vice-président du CRAN. Lundi 9 juin 2014

Dans le dossier de presse de l’Elysée sur ces commémorations, on peut lire :

« Le Président de la République a demandé aux membres de la mission interministérielle de veiller à ce que quatre thématiques spécifiques puissent être traitées à l’occasion de ces commémorations. Deux concernent la société française l’évolution de la place des femmes à l’occasion des deux conflits mondiaux et le rôle des Outre-mer et des soldats des anciennes colonies françaises dans la libération du territoire ; Deux autres concernent l’évolution de l’ordre international au XXe siècle et les apports de la construction européenne. »

Comme le CRAN le fait remarquer dans le communiqué que nous reproduisons ci-dessous, il semble qu’une partie de ces thématiques n’ait pas réussi à atteindre les plages du débarquement.

http://www.ujfp.org/spip.php?article3259

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09 juin 2014 ~ 0 Commentaire

D-day: l’afrique débarquée! (ci)

Pas de représentants de l’UA [Union africaine], de chefs d’Etat ou d’anciens combattants en provenance de l’Afrique.
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En soi, c’est là une négation du sacrifice que les Africains ont consenti aux Alliés pour que le débarquement et, plus globalement, la victoire soit possible. Mais ils n’en sont pas à leur première!
*
Naturellement, si l’on considère uniquement ce qui s’est passé à la date du 6 juin, on pourrait ne pas voir l’éminent rôle qui a été celui de l’Afrique et des Africains dans la victoire des forces alliées. Si l’on se met dans cette perspective des plus étroites, on comprendrait que Barack Obama, la Reine Elisabeth II ou encore Stephen Harper soient aux premières loges. De ce point de vue, on comprendrait même que les ennemis d’hier que sont notam- ment l’Allemagne, la Hongrie, l’Italie, etc. soient également conviés. De ce point de vue donc, même la venue du turbulent Vladimir Poutine ne saurait surprendre. Et c’est décidément ainsi que les organisateurs de la cérémonie d’aujourd’hui perçoivent les choses.
*
Aucun tirailleur  Autrement, l’Afrique aurait au moins été représentée parmi les 800 vété- rans étrangers attendus. Malheureusement, aucun tirailleur ne sera du rendez-vous. Ils ont été oubliés. Comme ils l’ont toujours été, du reste. De la part de la France et du monde, c’est une ingratitude flagrante à l’égard du continent africain. Parce qu’en effet, s’il est vrai que les Africains n’ont peut-être pas fait partie des troupes qui ont débarqué en Normandie, ils étaient là durant tout le processus qui a précédé ce jour historique.
*
L’Afrique était notamment là, servant d’assise territoriale et de cadre de reposition-nement pour les forces alliées. Si elles n’avaient pas eu l’Afrique comme base arrière, les puissances alliées auraient certainement souffert de l’occupation du canal de Suez par l’Italie ou par celle des territoires asiatiques par les Japonais.
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249 000 Africains mobilisés  Or, l’implication du continent berceau de l’humanité ne s’était point limitée à l’utilisation de ses ports et aéroports. Elle a également contribué à l’effort de guerre en y envoyant ses braves fils et en donnant de ses immenses richesses. A propos, des historiens estiment qu’entre 1940 et 1944, ce sont quelque 169 000 combattants qui furent mobilisés dans l’Ouest africain britannique. Pour ce qui est des colonies françaises, les mêmes auteurs estiment à 80 000 le nombre de combattants mobilisés dans le cadre des campagnes de “la France libre”. Une bonne partie n’est jamais revenue du front. L’Afri- que fut également sollicitée pour participer aux dépenses militaires.
*
L’ombre du discours de Dakar Comme on le voit donc, contrairement à ce qui est incarné dans la cérémonie de ce jour en Normandie, la contribution africaine à la victoire contre l’Alle- magne nazie n’est pas des moindres. L’Afrique a offert son sol comme champ de bataille, ses fils comme combattants et ses avoirs comme contributions financières. Mais 70 ans après, on fait comme si elle n’avait rien fait. C’est à croire que l’objectif est de falsifier l’His- toire, en gommant la partition que les Africains y ont jouée.
*
Décidément, [l’ancien président français] Nicolas Sarkozy n’est peut-être pas le seul à penser que  »l’Afrique n’est pas assez entrée dans l’histoire » ! En vérité, certains maîtres à penser tiennent toujours à la  »débarquer » de l’Histoire. Mais, ça, c’est une autre histoire…Guinée Conakry Info Boubacar Sanso Barry 6 juin 2014http://www.courrierinternational.com/article/2014/06/06/d-day-l-afrique-debarquee

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