
Trois années ont passé depuis la mort du plus grand homme de la Troisième République. Le torrent furieux des événements qui ont suivi immédiatement cette mort n’a pas pu submer- ger la mémoire de Jaurès et n’a réussi que partiellement à détourner de lui l’attention. Il y a maintenant dans la vie politique française un grand vide. Les nouveaux chefs du prolétariat, répondant au caractère de la nouvelle période révolutionnaire, ne sont pas encore apparus. Les anciens ne font que rappeler plus vivement que Jaurès n’est plus…(…)
A la guerre franco-allemande [19 juillet1870-29 janvier 1871] et à la Commune de Paris [18 mars 1871 au 21-28 mai 1871] a succédé une période de paix armée et de réaction politique où l’Europe, abstraction faite de la Russie, ne connut ni la guerre ni la révolution. Alors que le capital se développait puissamment, débordant les cadres des Etats nationaux, déferlant sur tous les pays et s’assujettissant les colonies, la classe ouvrière, elle, construisait ses syn- dicats et ses partis socialistes. Néanmoins, toute la lutte du prolétariat durant cette époque était imprégnée de l’esprit de réformisme, d’adaptation au régime de l’industrie nationale et à l’Etat national. Après l’expérience de la Commune de Paris, le prolétariat européen ne posa pas une seule fois, pratiquement, c’est-à-dire révolutionnairement, la question de la conquête du pouvoir politique.
Ce caractère pacifique de l’époque laissa son empreinte sur toute une génération de chefs prolétariens imbus d’une méfiance sans borne envers la lutte révolutionnaire directe des masses. Lorsque éclata la guerre et que l’Etat national entra en campagne avec toutes ses forces, il n’eut pas de peine à mettre à genoux la majorité des chefs «socialistes». De la sorte, l’époque de la 2ème Internationale [créée en 1889] se termina par la faillite irrémé- diable des partis socialistes officiels. Ces partis subsistent encore, c’est vrai, comme monu- ments de l’époque passée, soutenus par l’inertie, l’ignorance et… les efforts des gouver- nements. Mais l’esprit du socialisme prolétarien les a quittés et ils sont voués à la ruine. Les masses ouvrières, qui durant des dizaines d’années ont absorbé des idées socialistes, acquièrent maintenant seulement, dans les terribles épreuves de la guerre, la trempe révo- lutionnaire. Nous entrons dans une période de bouleversements révolutionnaires sans pré- cédent. La masse fera surgir en son sein de nouvelles organisations et de nouveaux chefs se mettront à sa tête. (…)
Jaurès naquit le 3 septembre 1859 à Castres, dans ce Languedoc qui a donné à la France des hommes éminents comme Guizot, Auguste Comte, La Fayette, La Pérouse, Rivarol et beaucoup d’autres. Un mélange de races multiples, dit un biographe de Jaurès, Charles Rappoport [2], a mis son heureuse empreinte sur le génie de cette région qui, au Moyen-Age déjà, était le berceau des hérésies et de la libre pensée. (…)
Jaurès débuta au Parlement sur les questions d’instruction publique. «La Justice», alors organe du radical Clémenceau, qualifia de «magnifique» le premier discours de Jaurès et souhaita à la Chambre d’entendre fréquemment «une parole aussi éloquente et aussi nourrie d’idées». Dans la suite, Jaurès eut maintes fois à appliquer cette éloquence contre Clémenceau lui-même. A cette première époque de sa vie, Jaurès ne connaissait le socia- lisme que théoriquement et très imparfaitement. Mais son activité le rapprochait de plus en plus du parti ouvrier. Le vide idéologique et la dépravation des partis bourgeois le repoussaient invinciblement.
En 1893, Jaurès adhère définitivement au mouvement socialiste et occupe presque aussitôt une des premières places dans le socialisme européen. En même temps, il devient la figure la plus éminente de la vie politique de la France. En 1894, il assume la défense de son très peu recommandable ami Gérault-Richard [politicard socialiste] déféré aux tribunaux pour outrage au Président de la République dans l’article «A bas Casimir!». (…) Gérault-Richard fut acquitté. Quelques jours plus tard, Casimir Périer donnait sa démission. Du coup Jaurès grandit de plusieurs coudées dans l’opinion publique: tous sentirent la force terrible de ce tribun.
Dans l’affaire Dreyfus, Jaurès se révéla dans toute sa puissance. Il eut au début, com- me d’ailleurs dans tous les cas sociaux critiques, une période de doutes et de faiblesses où il était accessible aux influences de droite et de gauche. Sous l’influence de Jules Guesde (1845-1922) et d’Edouard Vaillant (1840-1915) qui considéraient l’affaire Dreyfus comme une querelle de coteries capitalistes à laquelle le prolétariat devait rester indifférent, Jaurès hé- sitait à s’occuper de l’affaire. L’exemple courageux de Zola le tira de son indécision, l’enthou- siasma, l’entraîna. Une fois en mouvement, Jaurès alla jusqu’au bout, il aimait dire de lui: ago quod ago [je fais ce que je fais, dans le sens je fais ce qu’il faut faire].
Pour Jaurès l’affaire Dreyfus résumait et dramatisait la lutte contre le cléricalisme, la réaction, le népotisme parlementaire, la haine de race, l’aveuglement militariste, les intrigues sourdes de l’état-major, la servilité des juges, toutes les bassesses que peut mettre en action le puissant parti de la réaction pour arriver à ses fins. (…) «Il ne parlait plus, dit Rei- nach, il tonnait, le visage enflammé, les mains tendues vers les ministres, qui protestaient, et la droite, qui hurlait.» C’était là le véritable Jaurès.
En 1899, Jaurès réussit à proclamer l’unité du parti socialiste. Mais cette unité fut éphé- mère. La participation d’Alexandre Millerand au ministère [en 1899], conséquence logique de la politique du Bloc des Gauches, détruisit l’unité et, en 1900-1901, le socialisme français se scinda de nouveau en deux partis [6]. Jaurès prit la tête de celui d’où était sorti Millerand. Au fond, par ses conceptions, Jaurès était et restait un réformiste. Mais il possédait une éton- nante faculté d’adaptation et en particulier d’adaptation aux tendances révolutionnaires du moment. C’est ce qu’il montra dans la suite à maintes reprises. (…)
Le meurtre de Jaurès n’a pas été le fait du hasard. Il a été le dernier chaînon d’une fu- meuse campagne de haine, de mensonges et de calomnies que menaient contre lui ses ennemis de toutes nuances. On pourrait composer une bibliothèque entière des attaques et des calomnies dirigées contre Jaurès. Le Temps publiait chaque jour un et parfois deux articles contre le tribun. Mais on devait se borner à attaquer ses idées et ses méthodes d’ac- tion: comme personnalité il était presque invulnérable, même en France, où l’insinuation personnelle est une des armes les plus puissantes de la lutte politique. Pourtant on parla à mots couverts de la force de corruption de l’or allemand… Jaurès mourut pauvre. Le 2 août 1914, Le Temps fut obligé de reconnaître «l’honnêteté absolue» de son ennemi terrassé.(…)
On a maintes fois appelé Jaurès le dictateur du socialisme français, parfois même, la droite l’a appelé le dictateur de la République. Il est incontestable que Jaurès a joué dans le socialisme français un rôle incomparable. (…)
Nature ample, Jaurès avait une répulsion physique pour tout sectarisme. Après quel- ques oscillations il découvrait le point qui lui semblait décisif pour le moment donné. (…) Au fond, il était un éclectique, mais un éclectique de génie. «Notre devoir est haut et clair: toujours propager l’idée toujours stimuler et organiser les énergies, toujours espérer, toujours lutter jusqu’à la victoire finale…» Tout Jaurès est dans cette lutte dynamique. Son énergie créatrice bouillonne dans toutes les directions, stimule et organise les énergies, les pousse à la lutte.
Comme l’a bien dit Rappoport, la magnanimité et la bonté émanaient de Jaurès. Mais il possédait en même temps, au degré suprême, le talent de la colère concentrée, non pas de la colère qui aveugle, obscurcit le cerveau et mène aux convulsions politiques, mais de la colère qui tend la volonté et lui inspire les caractéristiques les plus justes, les épithètes les plus expressives qui frappent directement au but. (…)
Entré au parlement en 1885 Jaurès y siégea sur les bancs de la gauche modérée. Mais son passage au socialisme ne fut pas un accident ni un saut. Sa «modération» primi- tive recelait d’immenses réserves d’humanisme social agissant qui, dans la suite, se déve- loppa naturellement en socialisme. D’autre part, son socialisme ne prenait jamais un carac- tère de classe nettement accusé et ne rompait jamais avec les principes humanistes et les conceptions du droit naturel si profondément imprimées dans la pensée politique française de l’époque de la grande révolution.
En 1889 Jaurès demande aux députés: «Le génie de la Révolution française est-il donc épuisé? Est-il possible que vous ne puissiez trouver dans les idées de la Révolution une réponse à toutes les questions qui se posent actuellement, à tous les problèmes qui se dressent devant vous? La Révolution n’a-t-elle pas conservé sa vertu immortelle, ne peut- elle pas donner une réponse à toutes les difficultés sans cesse renouvelées parmi les- quelles nous passons notre chemin?» L’idéalisme du démocrate, on le voit, n’est encore nullement touché par la critique matérialiste. Plus tard Jaurès s’assimilera une grande partie du marxisme. Mais le fond démocratique de sa pensée subsistera jusqu’au bout.
Jaurès entra dans l’arène politique à l’époque la plus sombre de la Troisième Répu- blique qui n’avait alors qu’une quinzaine d’années d’existence et qui, dépourvue de traditions solides, avait contre elle des ennemis puissants. Lutter pour la République, pour sa conser- vation, pour son «épuration», ce fut là l’idée fondamentale de Jaurès, celle qui inspira toute son action. Il cherchait pour la République une base sociale plus large, il voulait mener la République au peuple pour organiser par elle ce dernier et faire en fin de compte de l’Etat républicain l’instrument de l’économie socialiste. Le socialisme pour Jaurès démocrate était le seul moyen sûr de consolider la République et le seul moyen possible de la parachever. Il ne concevait pas la contradiction entre la politique bourgeoise et le socialisme, contradiction qui reflète la rupture historique entre le prolétariat et la bourgeoisie démocratique. Dans son aspiration infatigable à la synthèse idéaliste, Jaurès était, à sa première époque, un démo- crate prêt à adopter le socialisme; à sa dernière époque, un socialiste qui se sentait respon- sable de toute la démocratie.
Si Jaurès a donné au journal qu’il a créé le nom de l’Humanité, ce n’est pas là l’effet du hasard. Le socialisme n’était pas pour lui l’expression théorique de la lutte des classes du prolétariat. Au contraire, le prolétariat restait à ses yeux une force historique au service du droit, de la liberté et de l’humanité. Au-dessus du prolétariat il réservait une grande place à l’idée de «l’humanité» en soi, qui chez les déclamateurs français ordinaires n’est qu’une phrase vide, mais dans laquelle il mettait, lui, un idéalisme sincère et agissant. (…)
Avec une passion idéologique sincère, Jaurès combattit le danger de la guerre euro- péenne. Dans cette lutte comme dans toutes celles qu’il mena, il appliqua parfois les métho- des qui étaient en contradiction profonde avec le caractère de classe de son parti et qui semblaient à beaucoup de ses camarades pour le moins risquées. Il espérait beaucoup en lui-même, en sa force personnelle, en son ingéniosité, en sa faculté d’improvisateur; dans les couloirs du Parlement il apostrophait ministres et diplomates et, avec un optimisme exagéré sur son influence, les accablait du poids de son argumentation. Mais les conver- sations et les influences de coulisse ne découlaient nullement de la nature de Jaurès qui ne les érigeait pas en système, car il était un idéologue politique et non un doctrinaire de l’oppor- tunisme. Il était prêt à mettre avec une égale passion au service de l’idée qui le possédait, les moyens les plus opportunistes et les plus révolutionnaires, et si cette idée répondait au caractère de l’époque, il était capable comme pas un d’en obtenir des résultats splendides. Mais il allait également au-devant des catastrophes. Comme Napoléon, il pouvait dans sa politique avoir des Austerlitz et des Waterloo.
La guerre mondiale devait mettre Jaurès face à face avec des questions qui divisèrent le socialisme européen en deux camps ennemis. Quelle position eût-il occupé? Indubi-tablement, la position patriotique. Mais il ne se serait jamais résigné à l’abaissement qu’a subi le parti socialiste français sous la direction de Guesde, Renaudel, Sembat et Thomas… Et nous avons entièrement le droit de croire qu’au moment de la révolution future, le grand tribun eût déterminé, choisi sans erreur sa place et développé ses forces jusqu’au bout. Un morceau de plomb a soustrait Jaurès à la plus grande des épreuves politiques. (..)
Paul Lafargue [1842-1911], marxiste et adversaire de Jaurès, l’appelait un diable fait homme. Cette force diabolique, ou pour mieux dire «divine», s’imposait à tous, amis ou en- nemis. Et fréquemment, fascinés et admiratifs comme devant un grandiose phénomène de la nature, ses adversaires écoutaient suspendus à ses lèvres le torrent de son discours qui roulait irrésistible, éveillant les énergies, entraînant et subjuguant les volontés.
Il y a trois ans, ce génie, rare présent de la nature à l’humanité, a péri avant d’avoir don- né toute sa mesure. Peut-être la fin de Jaurès était-elle nécessaire à l’esthétique de sa physionomie? Les grands hommes savent disparaître à temps. Sentant la mort, Tolstoï prit un bâton, s’enfuit de la société qu’il reniait et s’en fut mourir en pèlerin dans un village obscur. Lafargue, épicurien doublé d’un stoïcien, vécut dans une atmosphère de paix et de médi- tation jusqu’à 70 ans, décida que c’en était assez et prit du poison [8]. Jaurès, athlète de l’idée, tomba sur l’arène en combattant le plus terrible fléau de l’humanité et du genre hu- main: la guerre. Et il restera dans la mémoire de la postérité comme le précurseur, le proto- type de l’homme supérieur qui doit naître des souffrances et des chutes, des espoirs et de la lutte.
http://alencontre.org/societe/histoire/histoire-jaures-trotsky-et-leclatement-de-la-premiere-guerre-mondiale.html
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