Détruire les femmes pour construire le capitalisme (lcr.be)
De la fin du 15ème siècle à la fin du 17ème siècle plusieurs dizaines de milliers de femmes, jusqu’à 100.000 selon Ann Barstow[2], ont été exécutées pour sorcellerie en Europe et dans les colonies. Comment peut-on expliquer ce phénomène occidental: de l’Ecosse à l’Italie, du pays basque à l’Allemagne en passant par la Nouvelle-Angleterre et le Pérou, nommé «chasse aux sorcières»?
Le sens commun incite à considérer la chasse aux sorcières comme une bouffée d’irrationalité balayée par la civilisation des Lumières et le capitalisme naissant face à l’obscurité du Moyen-Age féodal. Le travail remarquable de Silvia Federici: Caliban et la Sorcière. Femmes, Corps et Accumulation primitive bat en brèche cette lecture superficielle et propose une analyse stimulante à la conflu- ence du marxisme et du féminisme radical[3]: en lien avec l’esclavagisme, la chas- se aux sorcières apparaît comme le paroxysme d’un processus d’avilissement et de dépossession des femmes dans le cadre de l’accumulation primitive du capital.(…)
La transition au capitalisme est un thème «classique» dans la littérature mar- xiste indissociable du terme d’ «accumulation primitive» employé dans le livre 1 du Capital de Karl Marx comme le processus aboutissant aux conditions nécessaires au capitalisme. S. Federici se situe pleinement dans la continuité de cette appro- che mais de manière critique en s’appuyant sur un courant féministe radical en lien avec le marxisme qui s’est incarné dans le Wages for Housework/Movement Mouvement pour un salaire domestique.
Ce courant a pour thèse centrale, reprise par Federici, que l’oppression des femmes n’est pas un reliquat du féodalisme mais un élément essentiel de l’accu- mulation capitaliste[4]. Les femmes sont à l’origine de la reproduction de la force du travail et le non-paiement du travail domestique a été le secret de la productivité de l’exploitation salariée. Ainsi, alors que la subordination des femmes était modé- rée dans le monde pré-capitaliste de par leur accès aux biens communaux, avec l’émergence du capitalisme «les femmes elles-mêmes devenaient les communaux dès lors que leur travail était défini comme ressource naturelle, en dehors de la sphère de rapports marchands» (p. 196).(…)
C’est armée de cette approche que S. Federici aborde la transition au capitalis- me, réaction à la profonde crise de la société féodale qui se traduit par l’intensifi- cation de la guerre larvée incessante au sein du manoir entre seigneur et pay- sans. Cette transition se traduit principalement par la mise en place d’enclosures, c’est-à-dire la privatisation, sur les terrains communaux, c’est-à-dire des biens publics, et la commutation en monnaie des services en nature à fournir au seigneur, ce qui avantage les paysans les plus riches.
Toutefois, cette transition ne se fait pas sans opposition loin de là: les révol- tes paysannes endémiques se développent et de très importants mouvements du prolétariat naissant prennent la forme de mobilisations millénaristes et, surtout, d’hérésies. Les hérésies cathares, les vaudois, les taborites etc., au sein des- quelles les femmes jouent un rôle de premier plan, constituent une réponse de masses prolétarisées pour une société égalitaire avec le lexique des évangiles contre l’Eglise et les princes[5]. Leurs défaites, suite à de véritables guerres et à une répression féroce, ne doit pas faire oublier leur ampleur.(…)
La prise en compte de ces phénomènes comme éléments centraux pour l’accu- mulation primitive du capital complète l’analyse qui en avait été faite par K. Marx. S. Federici décrit comment l’exclusion des femmes des corporations, la dénéga- tion de l’apport de leur travail domestique, va de pair avec leur dépossession de leur propre corps: les femmes deviennent avant tout des utérus et tout ce qui en- trave cette fonction d’appareil reproductif doit être brutalement réprimé.
La discipline de fer et de sang du nouvel ordre patriarcal-capitaliste culmine donc avec les chasses aux sorcières qui touche avant tout des femmes misérables et souvent âgées. La terreur instillée de la sorte est le ferment de la redéfinition d’une «féminité» passive et soumise au service du capitalisme. Ce phénomène va de pair avec «l’apport» de l’esclavage à l’accumulation primitive, ce travail au coût dérisoire a largement contribué au premier essor capitaliste.(…)
Dans la situation sociale extrêmement dégradée dans laquelle nous évoluons, où les positions tombent les uns après les autres, où l’idée même d’une victoire collective partielle des prolétaires commence à s’évanouir, abattre les cloisons qui empêchent une telle démarche apparaît comme urgent.
Un ouvrage essentiel de Sylvia Federici: Caliban et la Sorcière. Femmes, Corps et Accumulation primitive, Editions Entremonde 26 août 2014 par Emre Öngün
Pour les notes: http://www.lcr-lagauche.org/detruire-les-femmes-pour-construire-le-capitalisme-un-ouvrage-essentiel-de-s-federici/














































