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26 août 2014 ~ 0 Commentaire

Détruire les femmes pour construire le capitalisme (lcr.be)

 caliban

De la fin du 15ème siècle à la fin du 17ème siècle plusieurs dizaines de milliers de femmes, jusqu’à 100.000 selon Ann Barstow[2], ont été exécutées pour sorcellerie en Europe et dans les colonies. Comment peut-on expliquer ce phénomène occidental: de l’Ecosse à l’Italie, du pays basque à l’Allemagne en passant par la Nouvelle-Angleterre et le Pérou, nommé «chasse aux sorcières»?

Le sens commun incite à considérer la chasse aux sorcières comme une bouffée d’irrationalité balayée par la civilisation des Lumières et le capitalisme naissant face à l’obscurité du Moyen-Age féodal. Le travail remarquable de Silvia Federici: Caliban et la Sorcière. Femmes, Corps et Accumulation primitive bat en brèche cette lecture superficielle et propose une analyse stimulante à la conflu- ence du marxisme et du féminisme radical[3]: en lien avec l’esclavagisme, la chas- se aux sorcières apparaît comme le paroxysme d’un processus d’avilissement et de dépossession des femmes dans le cadre de l’accumulation primitive du capital.(…)

La transition au capitalisme est un thème «classique» dans la littérature mar- xiste indissociable du terme d’ «accumulation primitive» employé dans le livre 1 du Capital de Karl Marx comme le processus aboutissant aux conditions nécessaires au capitalisme. S. Federici se situe pleinement dans la continuité de cette appro- che mais de manière critique en s’appuyant sur un courant féministe radical en lien avec le marxisme qui s’est incarné dans le Wages for Housework/Movement Mouvement pour un salaire domestique.

Ce courant a pour thèse centrale, reprise par Federici, que l’oppression des femmes n’est pas un reliquat du féodalisme mais un élément essentiel de l’accu- mulation capitaliste[4]. Les femmes sont à l’origine de la reproduction de la force du travail et le non-paiement du travail domestique a été le secret de la productivité de l’exploitation salariée. Ainsi, alors que la subordination des femmes était modé- rée dans le monde pré-capitaliste de par leur accès aux biens communaux, avec l’émergence du capitalisme «les femmes elles-mêmes devenaient les communaux dès lors que leur travail était défini comme ressource naturelle, en dehors de la sphère de rapports marchands» (p. 196).(…)

C’est armée de cette approche que S. Federici aborde la transition au capitalis- me, réaction à la profonde crise de la société féodale qui se traduit par l’intensifi- cation de la guerre larvée incessante au sein du manoir entre seigneur et pay- sans. Cette transition se traduit principalement par la mise en place d’enclosures, c’est-à-dire la privatisation, sur les terrains communaux, c’est-à-dire des biens publics, et la commutation en monnaie des services en nature à fournir au seigneur, ce qui avantage les paysans les plus riches.

Toutefois, cette transition ne se fait pas sans opposition loin de là: les révol- tes paysannes endémiques se développent et de très importants mouvements du prolétariat naissant prennent la forme de mobilisations millénaristes et, surtout, d’hérésies. Les hérésies cathares, les vaudois, les taborites etc., au sein des- quelles les femmes jouent un rôle de premier plan, constituent une réponse de masses prolétarisées pour une société égalitaire avec le lexique des évangiles contre l’Eglise et les princes[5]. Leurs défaites, suite à de véritables guerres et à une répression féroce, ne doit pas faire oublier leur ampleur.(…)

La prise en compte de ces phénomènes comme éléments centraux pour l’accu- mulation primitive du capital complète l’analyse qui en avait été faite par K. Marx. S. Federici décrit comment l’exclusion des femmes des corporations, la dénéga- tion de l’apport de leur travail domestique, va de pair avec leur dépossession de leur propre corps: les femmes deviennent avant tout des utérus et tout ce qui en- trave cette fonction d’appareil reproductif doit être brutalement réprimé.

La discipline de fer et de sang du nouvel ordre patriarcal-capitaliste culmine donc avec les chasses aux sorcières qui touche avant tout des femmes misérables et souvent âgées. La terreur instillée de la sorte est le ferment de la redéfinition d’une «féminité» passive et soumise au service du capitalisme. Ce phénomène va de pair avec «l’apport» de l’esclavage à l’accumulation primitive, ce travail au coût dérisoire a largement contribué au premier essor capitaliste.(…)

Dans la situation sociale extrêmement dégradée dans laquelle nous évoluons, où les positions tombent les uns après les autres, où l’idée même d’une victoire collective partielle des prolétaires commence à s’évanouir, abattre les cloisons qui empêchent une telle démarche apparaît comme urgent.

Federici : Caliban et la sorcière, femmes, corps et accumulation primitiveUn ouvrage essentiel de Sylvia Federici: Caliban et la Sorcière. Femmes, Corps et Accumulation primitive, Editions Entremonde 26 août 2014 par Emre Öngün

Pour les notes: http://www.lcr-lagauche.org/detruire-les-femmes-pour-construire-le-capitalisme-un-ouvrage-essentiel-de-s-federici/

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24 août 2014 ~ 0 Commentaire

Il y a 70 ans, le pacte germano soviétique….

 pacte hitler stal

Le 23 août 1939, à Moscou, l’URSS de Staline et l’Allemagne d’Hitler signent un pacte de non-agression.

Cette alliance entre le fascisme et le «pays du socialisme» laissa les mains libres à Hitler et désarma le mouvement ouvrier.

Dans un protocole secret, dont l’URSS niera l’existence jusqu’en 1989, les deux puissances se partagent l’Europe orientale. Le 1er septembre, la Wehrmacht envahit la Pologne, suivie le 17 septembre par l’Armée rouge. En totale négation du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, l’URSS annexe la partie orientale de la Pologne, qui est rayée de la carte, les pays Baltes, indépendants depuis 1918, la Bessarabie, une province roumaine.

En application d’autres protocoles secrets, l’URSS fournit du blé et du pétrole à l’Allemagne nazie, lui livre des militants communistes allemands et autrichiens, coo- père militairement avec elle contre la résistance polonaise… Bref, il s’agit bien d’une alliance entre Hitler et Staline, qui sera rompue par Hitler qui envahira l’URSS, en juin 1941.

Pour Hitler, l’intérêt du pacte est évident : après l’intermède polonais, il peut con- centrer ses troupes sur le front occidental, contre les armées française et anglaise. Quant à Staline, les historiens se sont longuement interrogés sur les raisons de son alliance avec Hitler. Si le pacte permet à l’URSS de revenir aux frontières européennes de l’empire tsariste, il n’empêche pas la guerre et laisse l’URSS isolée contre une machine de guerre nazie plus forte.

En tout cas, contrairement à une légende véhiculée par ses partisans anciens ou actuels, Staline n’utilisera pas ce répit de presque deux ans pour se préparer à la guerre contre Hitler. Malgré des avertissements venus de tous côtés, l’Armée rouge sera dans un état d’impréparation totale lors de l’attaque nazie, subissant dans les premiers mois d’effroyables pertes.

Le pacte prend complètement à  contre-pied le mouvement communiste inter- national, dont l’identité politique est, depuis l’été 1934, la lutte contre le fascisme et, après 1936, le soutien aux républicains espagnols contre le franquisme. Ce tournant politique à 180° provoque une profonde incompréhension et un immense désarroi: beaucoup de militants déchirent leur carte. Les appareils des partis communistes, con- trôlés par Staline, approuvent, après un certain flottement, la nouvelle politique de Moscou, leurs dirigeants craignant pour leur poste et… leur vie. 

Au parti communiste français, à  l’époque un parti de masse de près de 300 000 membres ayant obtenu 15% des voix aux élections législatives de 1936, le trouble est énorme. 21 députés sur 72 quittent le parti. Le PCF est peu après interdit par le gou- vernement de Daladier, dirigeant du parti radical avec lequel le PCF était allié sous le Front populaire. Appelé à Moscou fin 1939, Maurice Thorez défend la «politique de paix» de Staline, ce «grand génie dont toute l’activité se dépense au service exclusif du prolétariat international». Il dénonce la guerre «impérialiste», auparavant qualifiée d’«antifasciste», déclarée par la France et l’Angleterre à l’Allemagne. 

Minuit dans le siècle… Après la défaite de juin 1940, le PCF appelle à lutter contre le régime de Vichy mais pas contre l’occupant nazi. La direction négocie, en vain, avec les autorités nazies d’occupation la parution légale du journal l’Humanité. Voulant ob- tenir la légalisation du parti, elle ordonne même à ses membres de sortir de la clan- destinité. La police de Vichy en profite pour ficher et arrêter des milliers de militants communistes. Après juin 1941 et la rupture du pacte, le PCF deviendra «le grand parti de la résistance», mais ceci est une autre histoire.

Des historiens réactionnaires, comme Stéphane Courtois, coauteur du Livre noir du communisme présentent le pacte germano-soviétique comme la preuve que l’Alle- magne nazie et l’Union soviétique étaient des régimes de même nature, totalitaires. Ceci a, semble-t-il, inspiré le Parlement européen qui a proclamé le 23 août, jour anni- versaire de la signature du pacte germano-soviétique, «journée européenne de com- mémoration des victimes des crimes du stalinisme et du nazisme».

L’URSS est devenue dans les années 1930 une dictature sanguinaire s’appuyant sur le travail forcé et la terreur. L’objectif de ses chefs n’est pas l’expansion de leur système, encore moins de favoriser les révolutions dans le monde entier comme à l’époque de Lénine et de Trotsky, mais de conserver leur pouvoir et leurs privilèges, par tous les moyens.

Staline a d’abord recherché l’alliance avec les «démocraties occidentales» contre la menace militaire nazie. Sans succès, les impérialismes français et britannique étant irréductiblement opposés au système socio-économique de l’URSS, basé sur la propriété étatique des moyens de production et le monopole du commerce extérieur. Lors des accords de Munich en septembre 1938, plutôt que de faire la guerre à Hitler, ils préfèrent lui livrer la Tchécoslovaquie, une démocratie parlementaire qui est leur alliée. Alors, dans un mélange de realpolitik cynique et d’aveuglement, Staline s’allie à Hitler. Les peuples en ont payé le prix fort. Lemmy  K.

Hebdo Tout est à nous ! 21 (10/09/09)

Lire aussi: http://npa29.unblog.fr/2013/08/23/23-aout-1939-le-pacte-germano-sovietique-lcr-be/

Il y a 70 ans, le pacte germano soviétique.... dans Histoire

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24 août 2014 ~ 0 Commentaire

Le mythe national, l’histoire de france revisitée 1 (cp)

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En 1987, année de la première édition de ce livre, la France officielle célébrait «le millénaire d’Hugues Capet», tandis que le discours du Front national, dési- gnant les «immigrés» comme responsables de tous nos maux, se répercutait de façon préoccupante dans les couches populaires. C’était aussi l’année du «point de détail» de Jean-Marie Le Pen. J’écrivais alors :

«À la complexité de cette société, les mouvements sociaux de l’hiver 1986- 1987 ont superposé le déchirement du tissu social; la société civile a paru, un moment, s’atomiser. La «nation», l’«unité», la «France», trois mots-clés du voca- bulaire officiel, qu’il soit de droite ou de gauche, semblent plaqués sur une réalité vivante, dont ils ne rendent pas compte. Ces mots ont été popularisés par l’«his- toire de France», c’est-à-dire une mise en scène du passé imaginée au siècle dernier par les historiens libéraux, romantiques puis républicains. Mais les cher- cheurs de ces dernières décennies nous en ont dévoilé quelques truquages. Et les grands drames collectifs vécus par les plus âgés d’entre nous: effondrement de juin 40, Vichy, guerre d’Algérie, en révélèrent les mensonges.

Le statut de l’histoire en France est en effet paradoxal. D’un côté la légende, la mythologie nationale consacrée par l’école, une succession chronologique or- ganisée autour des grands événements et des grands personnages façonnent ce que nous croyons être la trame du passé. De l’autre côté des travaux, des re- cherches conduisent, sur des points précis, à de nouvelles perspectives et susci- tent un regard distancié et critique sur les précédentes mises en ordre.

Une histoire, «nouvelle» ou différente, pose des questions, propose des résul- tats, certes dispersés et discontinus, mais qui, si l’on y réfléchit, mettent en ques- tion la représentation du passé que l’école, depuis un siècle, a transmise aux Français et que l’on nous impose comme notre «mémoire collective». Pourquoi ce contraste, cette contradiction entre l’histoire-souvenir de l’école primaire et l’im- portante production médiatique d’une histoire-recherche qui ne peut s’inscrire dans cet «ordre chronologique naturel» de l’histoire scolaire? Un alliage mys- térieux, une alchimie secrète ont fondu dans la conscience collective française histoire et mythologie nationale.

Comment démêler l’histoire de la légende, comment reconnaître dans «l’his- toire de France» le tissu indéfiniment chatoyant qui entrecroise événements, grou- pes, personnages, mouvements, rêves? Et comment repenser un passé dont nous ne saisissons que des traces, inséparables des sentiers par lesquels elles nous sont parvenues?

L’absence, en France, de l’idée que l’histoire a une «histoire» est flagrante. Nous croyons à l’histoire avec un grand H. Pourtant le passé se transmet sous des habillages qui varient selon les époques. La configuration d’un récit est marquée d’empreintes idéologiques fluctuantes, de colorations imaginaires. Nulle explication ne reflète jamais complètement son objet.

L’histoire de France reste, pour la plupart des Français, ce qu’elle était à la fin du siècle dernier: à la fois science et liturgie. Décrivant le passé «vrai», elle a pour fonction et pour définition d’être le récit de la nation: histoire et nationalisme sont indissociables. Au 19ème siècle, la nation devint l’être historique par excellence, autour duquel s’organisa le passé supposé intégral».

http://www.cahiers-pedagogiques.com/Le-mythe-national-L-histoire-de-France-revisitee

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24 août 2014 ~ 0 Commentaire

Le mythe national, l’histoire de france revisitée 2 (cp)

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Un exemple de « mise en scène » du « roman national »

Le roman national et la société d’aujourd’hui

Ces réflexions sont-elles encore d’actualité? Dans les milieux historiens, l’ex- pression «roman national» s’est quelque peu banalisée. François Dosse, dans les Courants historiques en France, ouvrage paru en 1999 [1], a étudié «les remises en cause du roman national». Plus récemment des rencontres d’historiens, des séminaires de formateurs et d’enseignants, certaines émissions de «La fabrique de l’histoire» sur France-Culture ont repris l’expression [2].

La «fracture coloniale» comme héritage du passé a fait l’objet d’une étude collective [3]. Et ces derniers temps une «guerre des mémoires» a popularisé les revendications de groupes s’estimant porteurs d’un passé occulté. L’idée que «l’histoire de France» n’était pas toute l’Histoire est sortie du silence. La création d’un ministère de l’immigration, de l’intégration et de l’identité nationale par le président Sarkozy, qui en avait fait l’annonce pendant la campagne électorale a suscité le trouble et des interrogations critiques, provoquées également par cer- tains de ses discours perçus comme une manipulation du passé. Huit historiens du Conseil scientifique de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration (CNHI) ont alors démissionné [4]. À la rentrée 2007, l’instrumentalisation de la lettre de Guy Môquet a renforcé l’agitation médiatique autour de l’histoire.

Depuis vingt ans, le caractère multiculturel et métissé de la société française s’est accentué. L’usage ambigu du mot «banlieue», l’apparition dans le vocabu- laire politique de l’expression «quartiers sensibles», ou du raccourci-les « quar- tiers » reflètent nos difficultés à prendre en compte la complexité du tissu social français. Robert Castel, dans un court essai, vient de rappeler comment les grands ensembles construits dans les années 1960 se sont ethnicisés avec le regroupement familial et appauvris par la montée du chômage pour devenir des lieux de relégation [5]. J’ajouterai: et d’échec scolaire en dépit des efforts et de la ténacité de nombre d’enseignants des ZEP.

L’enseignement français et ses programmes Je soulignerai ce dernier point. L’une des données, cruciales à mon sens du décrochage scolaire, est celle des contenus scolaires. Cette question est trop souvent omise des commentaires sur l’école. Or elle rejoint le propos de ce livre. De quel savoir scolaire et donc de quelle histoire, de quel passé les enfants des écoles et les adolescents des collè- ges, ont-ils besoin, sont-ils demandeurs pour construire leur personnalité, pour se socialiser à côté des autres et pour se comprendre comme français ou comme habitant venu d’ailleurs dans la France d’aujourd’hui?

Les programmes prescrits d’en haut sont-ils aujourd’hui «écoutés» et peu- vent-ils être vraiment être absorbés par ceux et celles à qui ils sont destinés? Le système encyclopédique de l’enseignement français qui remonte aux lycées de la 3è République n’a jamais été repensé. Il s’est au contraire aggravé, alors que l’en- seignement secondaire est devenu enseignement de masse [6]: on enseigne en sixième plus de matières que dans les lycées d’avant 1939.

Les normes correspondant au positivisme intellectuel et scientifique de la deuxième moitié du 19ème siècle maintiennent, à travers des dizaines de «réfor- mes», la juxtaposition d’un nombre obligatoire de «disciplines» prescrites dans le secret de bureaux cloisonnés. Des corporatismes académiques et disciplinaires consolident ce système.

Marc Bloch, dans les audacieuses dernières pages de L’Étrange Défaite, «No- tes pour une révolution de l’enseignement», a prononcé un verdict impitoyable sur l’enseignement secondaire de son temps: «l’ancien système humaniste a vécu. Il n’a pas été remplacé». «La désaffection qui enveloppe l’enseignement chez les jeunes n’est pas niable», ajoutait-il quelques lignes plus loin. [7] Que dirait-il au- jourd’hui? Ce constat d’il y a plus d’un demi-siècle s’applique aujourd’hui à bien des jeunes, mais ceux des «quartiers» sont concernés plus violemment.

Les émeutes incendiaires de 2005, la flambée de Villiers-le Bel en novembre 2007 ne sont-elles pas le symbole dramatique du fiasco de la société entière dans l’éducation d’une partie de ses enfants? Dans cet échec du système, quelle est la place de l’histoire et celle de ses «programmes»? Quelle identité nationale construisent-ils ?

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24 août 2014 ~ 0 Commentaire

Le mythe national, l’histoire de france revisitée 3 (cp)

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Temps et espaces au pluriel

Aujourd’hui on célèbre à l’envi le rétablissement à l’école de la «chronologie». Mais la question du temps ou plutôt des temps n’est pas résolue. Le programme de 2002 est révélateur de cette incertitude conceptuelle. Le maître y est invité à aider «l’élève à construire le temps historique fait de simultanéité et de continuité, d’irré- versibilité et de rupture, de courte et de longue durée. Le respect du déroulement chronologique, jalonné par des dates significatives y est donc essentiel».

S’il est vrai que le programme renonce à une chronologie exclusivement franco-centrée, le découpage en six périodes classiquement académiques n’in- duit aucune révision des catégories traditionnelles du temps historique. Pensée au singulier la chronologie étale le temps comme une substance homogène, continue «des origines à nos jours». Dans le dictionnaire de Richelet (1680), chronologie signifiait «la science des temps». Le pluriel y est plusieurs fois désigné.

Redécouvrir qu’il y a plusieurs temps d’observation des phénomènes, les grands scientifiques comme Ilya Prigogine, prix Nobel de chimie, disparu en 2003 nous invitent à le faire. C’est là le premier objectif pour repenser la méthode et actualiser la réflexion historiographique. Poser au passé de nouvelles questions nécessite de définir l’échelle du temps qui permet d’y répondre. La multiplicité des temps est un postulat incontournable pour une lecture actualisée du passé.(…)
Une première rupture cassera l’illusion d’une «continuité» chronologique sur laquelle les historiens du 19ème siècle avaient construit l’histoire. La succession de nos «périodes» traditionnelles, base intouchable de la «chronologie», enfile bout à bout des durées hétérogènes. Le programme de 2002 pour l’école cau- tionne par cette périodisation un codage du passé, anachronique et eurocentré.

Les hommes des 16ème-17ème siècles ont inventé le «Moyen Age», pour eux période de recul de la civilisation d’une «Antiquité» prestigieuse, que la «Renais- sance» avait heureusement retrouvée, inaugurant les «Temps modernes». Les historiens du XIXe siècle, pour qui 1789 marquait le début d’une ère nouvelle, firent de cette date le point de départ de l’«époque contemporaine». Mais nous sommes au 21e siècle dans un présent mondialisé. (…)

Une histoire plurielle pour une France à réinventer

Notre «crise d’identité» vraie ou supposée est à bien des égards une crise de l’imaginaire historique et de la vision de la chose publique. Quelle méthode nou- velle d’exploration du passé, quels regards permettraient de combler le déficit de sens et l’absence de projet dont pâtit aujourd’hui la collectivité française? Quelle histoire commune et plurielle permettrait ici et là de lutter contre les fanatismes, les haines ou la simple désaffection?

Ce que nous prenons pour «notre» histoire résulte, nous l’avons vu, d’une manipulation du passé par les élites au service ou à l’appui des différents pou- voirs. Une historiographie apologétique de l’État et d’un «génie français» hors normes sous-tendait l’imaginaire national construit par la Troisième République. Distanciée aujourd’hui comme «roman national», cette histoire n’en demeure pas moins prescrite dans les programmes du collège, étape décisive de la scolarité obligatoire.

Les instructions officielles présentent le découpage traditionnel, qui remonte à 1802 [8] comme une histoire «patrimoniale», qui serait tout à la fois mémoire collective, mémoire nationale, mémoire partagée. Ce qui est faux, puisque le récit de la France Gaule méconnaît l’histoire des trois quarts des Français, qu’ils soient corses, alsaciens, juifs ou arabes, petits-enfants d’immigrés et/ou d’anciens colo- nisés… Et cette histoire «patrimoniale» est totalement inefficace puisque les quê- tes mémorielles dans la société adulte, comme chez les élèves, ne peuvent y trouver d’inscription [9].

La culture républicaine, façonnée avant 1914, dont ce livre a voulu montrer les contradictions est aujourd’hui obsolète. Les Français du 21ème siècle ont à inventer une francité nouvelle, plurielle, métissée, généreuse, ouverte sur l’avenir. La Gauche devrait, dans une Europe à revivifier et un monde à préserver du chaos, repenser le modèle républicain français dont elle est l’héritière et promou- voir une nouvelle culture politique de la participation, de l’initiative et de la créa- tivité. La Troisième République a forgé et a été forgée par une histoire qui iden- tifiait l’État et la nation. L’universel abstrait, le centralisme uniformisant font fi des différences, brident ou enrayent les initiatives, paralysent les expériences de terrain.

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23 août 2014 ~ 0 Commentaire

Sacco et vanzetti: 23 août 1927 (la riposte)

sacco

Dans l’Amérique des années 20, les noirs et les travailleurs immigrés ne gagnaient qu’un peu plus de la moitié de ce que pouvait gagner un Américain «de souche». Les capitalistes finançaient l’incitation à la haine raciale. En 1924, le Ku Klux Klan comptait quatre à cinq millions d’adhérents. Il propageait la haine contre les étran- gers, contre le syndicalisme et le communisme. Des noirs et des militants ouvriers étaient régulièrement battus, mutilés et assassinés.

La cible principale de cette intimidation était la main d’œuvre d’immigration récente qui travaillait dans les mines, le textile et la construction. Venus aux Etats- Unis dans l’espoir d’échapper à la guerre, à l’oppression et à la pauvreté, ils se sont retrouvés dans des conditions de travail et de vie à peine supérieures à l’es- clavage. Le «péonage» était répandu dans pratiquement tous les Etats. Cela signi- fiait que les travailleurs n’avaient pas le droit de démissionner, quelles que soient leurs conditions de travail et leurs salaires. Parmi les immigrés de l’an 1908, il y avait deux ouvriers italiens dont les noms allaient bientôt résonner aux quatre coins du monde. Bartolomeo Vanzetti avait alors vingt ans. Nicola Sacco en avait dix-sept.

Vanzetti venait de la province de Cunéo, en Italie du nord. Il s’intéressait aux théories sociales révolutionnaires. Après son débarquement aux Etats-Unis, il tra- vailla pendant deux ans comme plongeur dans un restaurant new-yorkais. Il était périodiquement embauché dans les fermes du Connecticut. Il a travaillé aux car- rières de Meriden et sur les chemins de fer de Springfield, avant de s’installer finalement à Plymouth, dans le Massachusetts. Vanzetti étudiait La Divine Comé- die de Dante et  La Vie de Jésus de Renan. Il lisait Marx, Darwin, Tolstoï, Hugo et Zola. En 1917, il s’installa au Mexique jusqu’à la fin de la guerre. De retour à Ply- mouth, il dirigea une grève dans une entreprise de corderie. Licencié, fiché sur une «liste noire», il peina à retrouver du travail et survécu en vendant du poisson à la criée.

Sacco était originaire de la province italienne de Foggia. Il s’installa aux alen- tours de Boston. Successivement porteur d’eau, ouvrier dans une fonderie à Hopedale et chez la Milford Shoe Company (de 1909 à 1917), il partit au Mexique jusqu’à la fin de la guerre, lui aussi. A son retour, il fut embauché dans l’usine de Michael J. Kelly, un manufacturier de chaussures. Kelly le considérait comme un travailler modèle. Mais Sacco était aussi un révolutionnaire actif. Il participait aux piquets de grève et aux manifestations. Il se qualifiait de socialiste, puis d’anar- chiste. Pour aider financièrement les grévistes, il lui arrivait de jouer la comédie dans les rues des quartiers italiens, avec sa femme Rosina.

Sacco et Vanzetti militaient aussi contre les arrestations et déportations de syndicalistes, de communistes et d’anarchistes. En février 1920, le typographe anarchiste italien Andrea Salsedo fut arrêté à New York. Vanzetti s’y rendit pour se renseigner à son sujet. Mais peu de temps après, le 3 mai, Salsedo tomba du 14e étage du bâtiment du Département de la Justice. Avait-il été jeté dans le vide par la police, ou avait-t-il sauté, poussé à bout par huit semaines de détention et d’interrogatoires? Aussitôt, Sacco et Vanzetti organisèrent une réunion de protes- tation. Elle devait se tenir à Brockton, le 9 mai. Mais le 5 mai, les deux militants furent arrêtés par la police, qui trouva sur eux les tracts annonçant la réunion.

Initialement arrêtés pour activité séditieuse, ils furent bientôt accusés d’un bra- quage chez Slater et Morill, le 15 avril 1920, à South Braintree, au cours duquel deux employés avaient été tués. Vanzetti fut également inculpé pour un autre bra- quage, à Bridgewater. Lors du procès concernant le braquage de Bridgewater, le juge Webster Thayer, connu pour sa haine des «rouges» et ses préjugés contre les «étrangers», s’adressa aux jurés en ces termes: «Cet homme, même s’il est possible qu’il n’ait pas commis le crime qui lui est imputé, est néanmoins mora- lement coupable, parce qu’il est l’ennemi de l’ordre établi.» Vanzetti fut condam- né à une peine de prison de 12 à 15 ans. Le procès des deux hommes pour le braquage et le double meurtre de Braintree eut lieu en mai 1921, à Dedham, dans le Massachusetts. Il était présidé par le même juge.

Enchaînés et enfermés dans une cage, les deux hommes se défendaient vaillam- ment. Mais pour la presse patronale, leur culpabilité ne faisait aucun doute. Ceux qui défendaient les militants étaient accusés de pêcher contre le patriotisme et le bon sens. Le périmètre du tribunal était gardé par des policiers armés de fusils et de mitrailleuses. Une campagne hystérique se déchaînait contre des «rouges», assimilés à des poseurs de bombes et des assassins. L’ambiance, dans le tribu- nal, ne pouvait que s’en ressentir. Les preuves et témoignages à décharge étaient noyés dans un flot de préjugés politiques et racistes. Dans ses instructions aux jurés, le juge Thayer jouait sur la corde patriotique: «Pensez à l’un de nos jeunes soldats donnant sa vie sur les champs de bataille de France. Je vous demande de nous rendre service, ici, dans le même esprit patriotique que celui dont nos jeunes ont fait preuve outre-mer».

Plusieurs témoins oculaires à charge, une prostituée à qui on avait promis un tra- vail régulier, un repris de justice témoignant sous un faux nom, étaient plus que douteux. Lawrence Letherman, un responsable du Département de la Justice de Boston, et Fred Weyand, un agent spécial du même département, avaient déposé des affidavits attestant d’un coup monté contre les deux militants. Ces deux té- moins, que l’on ne pouvait guère soupçonner de sympathies «rouges», affirmaient que les autorités fédérales étaient convaincues de l’innocence de Sacco et Van- zetti, mais voulaient les condamner et les exécuter en raison de leurs idées et activités politiques. Selon l’affidavit de Letherman, par exemple, «le Département de la Justice de Boston voulait trouver contre Sacco et Vanzetti des preuves suffisantes pour obtenir leur déportation, mais [n’y arrivait pas]. De l’avis des agents du Département, une condamnation de Sacco et Vanzetti pour meurtre serait une façon de s’en débarrasser. [Les agents qui connaissaient le dossier] étaient convaincus qu’ils n’avaient rien à voir avec le crime de Braintree.»

De nombreux témoins affirmaient avoir vu les deux hommes ailleurs qu’à Braintree, le jour du double meurtre. Parmi eux, un employé du consulat de Boston affirmait que Sacco s’y trouvait, ce jour-là, pour se procurer un passeport. Il se préparait à rendre visite à son père, en Italie. Pas moins de 31 témoins affirmaient qu’aucun des hommes impliqués dans le braquage n’était Vanzetti, et 13 autres affirmaient l’avoir vu en train de vendre des poissons, à Plymouth, au moment du crime. Bala- yant ces témoignages avec mépris, le juge Thayer déclara que la décision du tri- bunal ne devait pas tellement s’appuyer sur des témoignages, mais sur «la cons- cience [des accusés] d’avoir fait le mal.» Après le procès, des témoignages de personnes dans l’entourage de Thayer indiquaient que le juge lui-même recon- naissait l’innocence des deux hommes, mais considérait qu’il fallait les condamner pour protéger la société.

Pendant six longues années de procédures, de controverses et de protesta- tions, Sacco et Vanzetti croupirent en prison. Des manifestations et des pétitions s’organisaient dans le monde entier. En France, en Angleterre, en Italie, en Alle- magne, au Brésil, en Chine et en Inde, des centaines de milliers de travailleurs se mobilisaient contre l’injustice flagrante de ce qu’un journal de Saint Louis appela un «lynchage légal».

En 1925, un jeune criminel, Celestino Madeiros, condamné à mort pour meurtre et en attente d’une décision en appel, avoua être l’auteur du crime de Braintree. L’aveu était détaillé et circonstancié. La défense de Sacco et Vanzetti sollicita un nouveau jugement. Mais le juge Thayer rejeta le recours. La Cour Suprême jugea qu’il n’y avait pas d’erreurs dans les décisions de Thayer, qui, le 9 avril 1927, pro- nonça la sentence de mort devant les deux hommes. Dans un bref discours, Nico- la Sacco déclara:«Je sais que la sentence est une sentence de classe, une lutte entre la classe opprimée et la classe riche. Il y aura toujours une lutte entre elles. Nous fraternisons avec le peuple, nous lui donnons des livres, de la litté- rature. Vous persécutez le peuple, vous le tyrannisez, vous le tuez.»

Un dernier effort pour les sauver, un recours en grâce auprès du gouverneur Fuller, se solda par un échec, et ces deux martyrs de la cause ouvrière furent exé- cutés sur la chaise électrique dans la nuit du 22 au 23 août 1927. Le 21 août, Bar- tolomeo Vanzetti envoya une lettre au Comité de Défense qui les avait soutenus jusqu’au bout. En voici un extrait: «Amis et camarades, maintenant que la tragé- die de ce jugement touche à sa fin, n’ayez tous qu’un même cœur. Deux d’entre vous seulement meurent. Notre idéal vit. Vous, nos camarades, vivrez par mil- lions. Nous ne sommes pas vaincus. Faites un trésor de nos souffrances, de notre douleur, de nos fautes, de nos défaites, de notre passion pour les batailles futures et pour la grande émancipation. » Par Greg Oxley le 18 avril 2011

http://www.lariposte.org/2011/04/sacco-vanzetti/

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21 août 2014 ~ 0 Commentaire

Août 1944, la police s’enferme à la préfecture (lo)

Août 1944, la police s'enferme à la préfecture (lo) dans Histoire veldhiv-ddfcdfd120

Tous unis pour maintenir en place l’appareil d’État répressif

La presse, les radios, la télévision ont célébré le «soulèvement» de la police pari- sienne, le 19 août 1944, «contre l’occupant». Si cet épisode est bien révélateur de quelque chose, c’est de la mystification qui s’opéra alors autour de ce qu’on appe- la et qu’on continue d’appeler la «libération», où gaullistes et direction du PCF tous unis agirent pour… remettre sur pied l’appareil d’État qui avait sévi contre la popu- lation durant quatre ans.

Les troupes américaines avaient débarqué depuis plus de deux mois en Nor- mandie, l’armée allemande avait entrepris un repli général, ce qui avait rendu pos- sible un deuxième débarquement, en Provence, le 15 août. La fin du régime dicta- torial de Vichy, mis en place par la Chambre de Front populaire, n’était plus qu’une question de jours ou au plus de semaines. La population qui avait souffert de ce régime pendant quatre ans, en même temps que l’occupation, l’exécrait.

La déconfiture du régime et de l’appareil d’État qui l’avait servi risquait de créer une situation politique et sociale dangereuse pour la bourgeoisie. Il fallait donc agir. Et c’est ainsi que, pour lui redonner une crédibilité de «résistant», fut mis sur pied le scénario de la révolte de la police parisienne, qui démarra le lende- main de ce qui fut pompeusement appelé «l’insurrection parisienne, contre l’oc- cupant». Le tout fut mis au point en liaison avec le dirigeant du PCF Rol-Tanguy, qui dirigeait l’appareil de la Résistance sur Paris. Pour l’essentiel, cela se traduisit par le retranchement de quelques milliers de policiers au sein de l’immeuble de la préfecture dans l’île de la Cité. Le 24 août, la veille de son arrivée à Paris avec sa division, le général Leclerc leur envoya d’ailleurs le message suivant: «Tenez bon, nous arrivons.»

Et ainsi, cette même police qui depuis 1939 et pendant les années qui suivirent s’était illustrée, avec la dernière violence, par la chasse aux communistes, puis plus tard par la chasse aux Juifs et à tous ceux qui pouvaient contester le régime, n’hésitant pas à utiliser la torture et à commettre des assassinats, devint par en- chantement «la police qui osa défié l’occupant». De Gaulle d’ailleurs lui décerna dès octobre 1944 la Légion d’honneur et déclara: «Bravant l’occupant… déclen- chant la lutte dès le 19 août, les courageux gardiens de la police parisienne ont donné à la nation un bel exemple de patriotisme et de solidarité, qui fut l’un des premiers facteurs du succès des combats pour la libération de la capitale.»

Cette réhabilitation de la police parisienne faisait partie de l’ensemble de l’opé- ration voulue, avec la Résistance, la création du CNR, le Conseil national de la Résistance. Tout cela visait à maintenir en place l’ancien appareil d’État, dont la bourgeoisie avait besoin pour assurer sa domination au sortir de la guerre. C’est en particulier pour cette tâche que de Gaulle avait passé alliance avec les diri- geants du PCF et les avait déjà intégrés des mois à l’avance dans son Gouver-nement provisoire. Et c’est ainsi que la même police, les mêmes gendarmes, les mêmes juges, les mêmes hauts fonctionnaires, après un bref intermède, purent sans problème relancer leur travail de répression, tout particulièrement contre les populations des pays colonisés qui se dressèrent contre l’impérialisme français. Paul Sorel

http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2403&id=14

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21 août 2014 ~ 0 Commentaire

James connolly, août 1914: socialiste fidèle à l’internationalisme (lo)

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À l’été 1914, alors que le monde sombrait dans la barbarie de la guerre mondiale, les militants ouvriers fidèles à l’internationalisme étaient peu nombreux. Nous publions un article de l’un d’entre eux, le dirigeant socialiste irlandais James Connolly.

Connolly était né en 1868, à Édimbourg, dans une famille d’ouvriers immigrés irlandais. Apprenti, soldat, déserteur, il devint socialiste et milita en Écosse, puis en Irlande, aux États-Unis et à nouveau en Irlande à partir de 1911.

En 1913, ce fut, selon l’expression de Lénine, « la guerre de classes à Dublin ». Dans cette ville, capitale de l’Irlande sous domination anglaise, vingt mille familles de travailleurs vivaient alors dans une seule pièce. Leurs enfants mendiaient pieds nus dans la rue. La police britannique alliée au patronat irlandais faisait la chasse aux syndicalistes. Mais ces derniers, soutenus par des dizaines de milliers de travailleurs et emmenés par le syndicaliste Jim Larkin et le socialiste James Connolly, se défendirent pied à pied, des mois durant. Lénine espérait que ce combat, qui mobilisait les travailleurs non qualifiés et les femmes, c’est-à-dire les plus exploités des exploités, ferait sortir de son réformisme le mouvement ouvrier britannique, qui organisait essentiellement les ouvriers qualifiés.

En Irlande, pays dominé par l’impérialisme anglais depuis des siècles, les travailleurs étaient en butte à une double oppression, sociale et nationale. Le mouvement ouvrier, dont Connolly était le dirigeant le plus notable, avait donc à exprimer une double révolte, tout en se délimitant en permanence du mouvement nationaliste irlandais. Ses paragraphes sur le patriotisme sont ceux d’un militant ouvrier de pays dominé, qui prend bien soin de distinguer le patriotisme du travailleur de celui du bourgeois.

À la déclaration de guerre, le mouvement ouvrier officiel se rallia à l’Union sacrée derrière la bourgeoisie anglaise. Une grande partie du mouvement nationaliste irlandais accepta de se transformer en recruteur pour l’armée britannique. Connolly et ses camarades tinrent bon. Outre son internationalisme intransigeant et sa dénonciation de la guerre qui, à cent ans de distance, frappent encore le lecteur au plus profond, Connolly trouvait le chemin le plus radical, c’est-à-dire le plus réaliste, celui de l’insurrection.

En 1916, il fut l’un des chefs de l’insurrection de Pâques, à Dublin. Les organisations se battant pour l’émancipation nationale tentèrent alors de profiter de la guerre pour se soulever contre le joug de l’impérialisme anglais. Les insurgés furent battus, au prix de plusieurs centaines de morts et de milliers de blessés. Les chefs, dont Connolly, furent exécutés.

Loin des pacifistes criant à la tentative de putsch, Lénine salua la courageuse tentative de James Connolly et de ses camarades : « Le malheur des Irlandais est qu’ils se sont insurgés alors que l’insurrection du prolétariat européen n’était pas encore mûre. » Et, reliant le mouvement de Dublin à d’autres, en Indochine « française », au Cameroun « allemand », il affirmait : « Ce n’est que par l’expérience acquise au cours de mouvements révolutionnaires isolés (…) que les masses s’instruiront et prépareront l’offensive générale. » Paul GALOIS

http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2403&id=11

Ci-dessous la traduction d’un article que James Connolly rédigea pour le journal socialiste écossais Forward, au tout début de la guerre, le 15 août 1914.

http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2403&id=12

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18 août 2014 ~ 0 Commentaire

1992: no justice, no peace, les émeutes rodney king (1)

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Les émeutes de Los Angeles débutent après l’acquittement des policiers impliqués dans le tabassage de Rodney King, et touchent de plein fouet une Amérique blanche et riche, qui célèbre au début des années 1990 le triomphe du modèle américain. Ces révoltes, suivies en direct par toute la planète, sont révélatrices du nouvel ordre social.

L’événement que constituent les émeutes de Los Angeles n’est pas toujours apprécié à sa juste importance. Pourtant la situation générale des prolétaires racisés états-uniens de 1992 n’est pas sans écho ailleurs dans le monde après trente ans de libéralisme économique.

Les émeutes de Los Angeles explosent après 20 ans de reflux des luttes du mouvement noir. Les émeutes des années 1960, à l’apogée des mouvements pour les droits civiques et du « Black Power », avaient lieu dans un contexte fortement revendicatif et nul ne doutait de leur caractère politisé. Ces mouvements ont dû essuyer une très lourde répression, les militants et militantes du Black Panthers Party (BPP) furent pourchassés et beaucoup furent emprisonnés et assassinés. L’effondrement du BPP dans les années 1970 marque en quelque sorte la fin des grands mouvements de protestations noirs [1]. Par la suite, les stratégies politiques plutôt réformistes et moins radicales gagnent du terrain : la décennie 1980 fut marquée notamment par la nomination aux primaires démocrates du révérend noir Jesse Jackson.

Les luttes pour les droits civiques, malgré des victoires considérables, n’ont pas réussi à parvenir à une égalité réelle. Ainsi, si juridiquement la ségrégation n’existe plus, par le biais des rouages du capitalisme et de l’État, l’oppression raciale perdure. Dans les années 1980, avec l’arrivée au pouvoir de Reagan, les ghettos vont connaître de lourdes attaques.

La politique libérale et de privatisations entreprise durant cette décennie ravage les quartiers noirs : suppressions de services sociaux, des budgets alloués à l’école publique, chômage, disparition rapide de l’État social à tous les niveaux, etc. Ces quartiers plongent dans la pauvreté extrême ; pour nombre de jeunes noirs à l’époque, il y a peu chance de sortir du ghetto ou de s’enrichir par la voie légale. Ce climat social dégradé favorise la mise en concurrence des communautés et des tensions qui en résultent.

Los Angeles et les tensions communautaires La situation des ghettos de Los Angeles (LA) au début de la décennie 1990 est particulièrement emblématique de ce climat social. Ces quartiers sont concentrés au sud de LA (notamment les quartiers de South-Central, Compton et Watts) et ont été sévèrement touchés par la récession nationale de la fin des années 1980. Ils concentrent des minorités ethniques noires, asiatiques, et latinos. La composition « raciale » de ces quar- tiers, historiquement noirs, a évolué lorsque les Hispaniques s’y sont installés (leur population aurait augmenté de 119 % en une décennie [2]).

À cela s’ajoute l’implantation de populations d’origines coréennes qui deviennent propriétaires des petites épiceries et des boutiques, anciennement détenues par des Noirs. La compétition économique entre les différentes populations des classes ouvrières est à l’origine d’une certaine animosité raciale : ainsi, dans les années 1980, les entreprises du centre de LA se séparent de la plupart de leurs employé-e-s noirs pour les remplacer par des immigrants et immigrantes latinos, payés moitié moins que leurs prédécesseurs syndiqués.

La pauvreté de ces communautés doublée par l’arrivée du crack dans les quartiers noirs favorisent les guerres de gangs. Les gangs aux États-Unis ne sont pas un phénomène seulement adolescent – des pères de familles, même parfois âgés, en font partie – et ne se résument pas à un seul phénomène de criminalité mais possèdent des aspects socio-structurels : l’appartenance à un gang représente une alternative sociale et possède un caractère affectif et identitaire. Mais la politique répressive contre ces gangs est impitoyable et dans tous ces quartiers, les violences policières sont monnaie courante.

L’affaire Rodney King C’est dans ce climat que survient le 3 mars 1991 le tabas- sage de Rodney King lors d’un contrôle radar par quatre policiers. Surpris à une vitesse de 160 km/h, il refuse de sortir du véhicule. En état d’ébriété, il finit par s’en prendre à eux et à les renverser par terre. Les policiers font alors usage de matraques électriques de 50.000 volts. En moins de deux minutes, les policiers s’acharnent sur King et lui assènent pas moins de 56 coups de matraque clas- sique. Vingt-quatre autres policiers sont ameutés sur les lieux : aucun n’intervient pour calmer leurs collègues déchaînés.

Ce tabassage filmé par un vidéaste amateur, George Holliday, est diffusé sur les chaînes de télé américaine et provoque une forte indignation. La solidarité autour de Rodney King se met en place, ce qui vaudra aux policiers un procès très médiatisé.

Les quatre policiers : le sergent Koon (qui commandait), Powell et Wind (les deux auteurs de coups de bâton), et Theodore Briseno (auteur d’un violent coup de pied) sont accusés d’« usage abusif de la force ». La vidéo de George Holliday est versée au dossier et sera examinée image par image par des experts. La défense ayant réfuté les Afro-américains, le jury est composé de dix Blancs, un Asiatique et un Latino. Le 29 avril, après sept jours de délibérations, le jury acquitte les quatre officiers de police.

Par Nicolas Pasadena (commission antiraciste d’AL)

http://albruxelles.wordpress.com/2014/08/16/1992-no-justice-no-peace-les-emeutes-rodney-king/#more-1029

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18 août 2014 ~ 0 Commentaire

1992, no justice, no peace, les émeutes rodney king (2)

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« No justice, No Peace »

L’acquittement des policiers met le feu aux poudres et des émeutes surviennent dès le premier soir. Le deuxième jour, la violence se répand sans aucun contrôle. On assiste à la télévision à des échanges de tirs quand les Coréens propriétaires de magasins décident d’utiliser des armes à feu afin de défendre leurs boutiques des pillards.

La couverture médiatique, possible grâce aux hélicoptères des équipes de télévision, permet une très large diffusion de l’événement, et les scènes de violence, notamment les images de la ville en flamme, des boutiques ouvertement pillées, et les coups de feu tirés, choquent le monde entier. D’autres émeutes, plus petites, ont lieu dans d’autres villes des États-Unis, comme à Las Vegas, San Francisco, Oakland ou encore New York, Seattle, Chicago, et même dans la ville canadienne de Toronto.

Un couvre-feu, le déploiement de troupes de la garde nationale californienne et des troupes fédérales dépêchées afin de mettre fin au «désordre», finit par faire diminuer la violence. C’est la plus grande opération de rétablissement de l’ordre coordonnée de l’histoire. Pendant des semaines, des unités de la police de L.A. recherchent les biens volés en pénétrant dans les logements ouvriers, pendant que les agents de la police des frontières patrouillent dans les rues à la recherche d’étrangers et d’étrangères en situation irrégulière. 13.212 personnes sont arrêtées, les peines d’amende et d’emprisonnement prononcées sont dans plusieurs cas complètement disproportionnées [3].

Un lourd bilan Les estimations du nombre de morts varient entre cinquante et soixante. 3.600 incendies sont allumés pendant ces émeutes, détruisant 1.100 bâtiments. Les commerces possédés par des Coréens et d’autres immigrants asiatiques sont principalement visés, même si ceux des Blancs et Noirs sont également attaqués. Certains gangs en profitent pour régler leurs comptes avec d’autres bandes et la police.

Certains commentateurs déclarent que les émeutes ne sont pas politiques mais seulement l’occasion d’actes crapuleux et de règlements de comptes. Si la révolte ne connut pas de relai idéologiquement revendicatif contrairement aux émeutes du temps du Black Power, elle est pour autant fortement politique. Un des slogans des émeutes a d’ailleurs fait florès depuis : « Pas de justice pas de paix ».

Outre le verdict du procès, de nombreux facteurs sont cités comme causes des émeutes, parmi lesquelles le taux de chômage extrêmement élevé parmi les résidents des quartiers du sud de la ville, et l’attitude de la police de LA perçue comme particulièrement violente et utilisant des profils raciaux. Le chef de la police Daryl Gates, déjà critiqué depuis longtemps pour le racisme et la corruption qui sévissaient dans son service, est renvoyé quelques temps après.

Les révoltes ont d’autres impacts : l’opinion publique réclame un nouveau procès des policiers, et des charges fédérales, pour violation des droits civiques, sont déposées contre eux. Le verdict est lu le samedi 17 avril 1993 : deux des agents, l’officier Laurence Powell et le sergent Stacy Koon, sont déclarés coupables tandis que les deux autres sont acquittés. À la suite de la vidéo du tabassage, plusieurs organisations de « copwatch » (littéralement « surveillance de flics ») se développent aux États-Unis.

Des émeutes révélatrices du nouvel ordre social Les images du tabassage de Rodney King sont diffusées sur les télés au moment même où la guerre du Golfe prend fin, quelques mois après la dissolution de l’URSS et la victoire du capitalisme triomphant. Elles font quelque peu partir en fumée le conte de fée que l’Occident vit à cette époque, celui de la fin de l’histoire, l’instauration d’un monde meilleur sous la coupe du marché et la victoire du rêve américain. Le racisme et les injustices sociales resurgissent alors violemment dans la réalité étatsunienne.

Pour en réduire l’impact social explosif, la criminalisation des émeutiers et des gangs sont le mot d’ordre. Depuis, les dominations raciales n’ont pas disparu aux États-Unis, comme l’a prouvé la gestion des réfugiés noirs lors de l’ouragan Katrina en Louisiane, en 2005. Si l’élection de Barack Obama a tenté de faire croire à la naissance d’une Amérique post-raciale, la réalité est toute autre : les conditions de vie des noirs dans les ghettos en 2012 ne sont pas meilleures qu’en 1992, la crise économique est passée par là et les conséquences sont énormes pour les minorités raciales aux États-Unis.

Si la situation étatsunienne est spécifique, elle n’est pas sans similitude ailleurs. Le constat est clair : à travers le monde, les minorités racisées sont généralement en bas de l’échelle sociale, reléguées dans une forme de margi- nalité urbaine et territoriale, distincte selon les pays (que ce soit dans des bidonvilles, des quartiers-ghettos ou encore dans des zones rurales) et soumises à l’oppression policière.

Cette frange du prolétariat ne disposant pas toujours des moyens de luttes ni des solidarités des différents mouvements d’émancipation, les stratégies indivi- dualistes, les phénomènes de gangs et les replis et divisions identitaires s’y déve- loppent. Parallèlement nous constatons depuis quelques années une expansion du phénomène émeutier à travers le monde [4] : les émeutes Rodney King ont en quelques sortes inauguré cette période. Elles restent une des seules manifesta- tions politiques porteuses d’exigence de justice pour les catégories les plus pauvres du prolétariat.

Source : AL, Le Mensuel, avril 2012

http://albruxelles.wordpress.com/2014/08/16/1992-no-justice-no-peace-les-emeutes-rodney-king/#more-1029

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