Archive | Histoire

20 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

andorre (nueva tribuna)

andorre

Le roman « El Andorrano » menacé de saisie en Andorre et en Espagne

Quelqu’un demande l’interdiction du roman « L’Andorran » qui raconte comment certains contrebandiers andorrans sont devenus millionnaires en assassinant et volant les gens qui fuyaient les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale

Nous avons appris qu’un cabinet d’avocats de Barcelone a été chargé de demander le retrait, menaçant d’interdiction en cas de refus, du livre publié récemment par l’écrivain et journaliste Joaquín Abad. C’est par un un fax que l’éditeur du roman de fiction, le Groupe Cibeles, a été convoqué à une réunion de conciliation.

On n’a pas encore pu en acheter en librairie, il n’est disponible que sur Amazon. Les avocats prétendent agir au nom de personnes qui se sont senties visées à lire le livre et qui demandent le retrait de la vente sur Internet du roman qui rend nerveuses quelques personnalités andorranes. La plainte étant déposée en Espagne, on ne sait pas si elle peut être exécutée en Andorre, ni quelle est clairement la portée de l’interdiction demandée.

L’auteur insiste dans une interview publiée dans le journal andorran « Bondia » qu’il a écrit un roman de fiction, mais que logiquement les noms et les lieux étant Andorrans, certaines personnes d’une certaine importance dans le petit pays pyrénéen se sont ressentis visées par les similitudes avec leur vie et leur histoires personnelles.

Le roman sur la circulation des personnes et des biens pendant la guerre civile espagnole et la Seconde Guerre mondiale à travers les neiges et les sentiers difficiles, est basé sur des faits historiques, des informations prouvées et des recherches menées par les proches de certains disparus. Plus précisément le cas d’un bijoutier juif de Paris, Schroedel, est rapporté dans le roman de façon détaillée.

Le livre commence par une phrase du fondateur du journal sensationnaliste « El Caso » en 1952, journal duquel Joaquín Abad était devenu directeur: « Toutes les grandes fortunes ont une origi-ne délinquante, voire criminelle. » En attendant, le livre en est à sa troisième édition et continuer de se vendre. Ceux qui l’attaquent ne vont que lui donner une plus large diffusion. Il y a une autre affaire récente dans ce pays avec la tentative avortée d’interdire le roman « Farina » (qui traite du trafic de cocaïne en Galice Note du Blog).

newtribuna.es 19 juillet 2018

https://www.nuevatribuna.es/

Lire la suite

19 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

répression lgbt (libération)

lgbt

Les condamnés pour homosexualité, une réalité exhumée

Une étude menée par deux sociologues révèle pour la première fois l’ampleur de la répression subie par les homosexuels en France : de l’après-guerre à 1982, près de 10 000 peines ont été prononcées, presque toutes à l’encontre d’hommes.

C’est une vue de l’esprit tenace. Parce que la France a dépénalisé les relations entre person-nes de même sexe dès 1791, elle serait depuis cette date à l’avant-garde mondiale en matière de tolérance de l’homosexualité. Pour preuve : seuls deux alinéas aux articles 330 et 331 du code pénal, respectivement inscrits en 1942 puis en 1960, permettaient de poursuivre en principe les actes homosexuels réalisés entre des personnes majeures et des mineurs de moins de 21 ans – contre 15 ans pour les relations hétéros – et de faire de l’homosexualité une circonstance aggravante. Loin des lois répressives longtemps en vigueur au Royaume-Uni, où 65 000 hommes ont été condamnés pour des actes homosexuels entre 1861 et 1967, et en Allemagne, où 50 000 gays et bisexuels ont fait de la prison après 1945 – sans compter les 42 000 homos condamnés à des travaux forcés ou déportés dans les camps sous le IIIe Reich.

«Ambiguïté»

Poursuivis pour d’autres motifs et notamment «outrage public à la pudeur» lorsqu’ils étaient coincés par la police dans les lieux de drague depuis la fin du 19è siècle, les homosexuels français auraient donc été assez peu inquiétés par la justice – s’ils ne faisaient pas de vagues – jusqu’à l’abrogation de ces délits spécifiques entre 1978 et 1982. «L’ambiguïté vient du fait qu’il n’y avait plus d’infraction ou de délit d’homosexualité en France depuis la Révolution, pointe Jérémie Gauthier, sociologue à l’Ecole des hautes études en sciences sociales. Il existait néanmoins dans la loi une discrimination entre hétéros et homos depuis Vichy sur l’âge de la majorité sexuelle qui, d’un côté, servait à condamner des homosexuels et, de l’autre, à officiellement « protéger » la jeunesse de la propagation du « vice ».»

Autre biais, cette fois identifié par l’historienne Florence Tamagne : en France, depuis que les universitaires se sont progressivement emparés de l’étude des homosexualités à partir des années 90, très peu d’entre eux, et encore moins les historiens, se sont intéressés à la répres-sion de l’homosexualité, qu’elle soit pénale, administrative ou policière. Conséquence : jusqu’à ce jour, aucun travail historique ou sociologique ne l’a quantifiée en France préalable à une politique de réparation comme il en existe aujourd’hui au Canada, en Allemagne ou en Nou-velle-Zélande. «Jusqu’ici, la littérature sur la répression pénale de l’homosexualité portait sur les textes de loi et les mouvements homosexuels pour leur abrogation (1), mais pas sur les chiffres capables d’évaluer son ampleur, résume Jérémie Gauthier. C’est là qu’on pense apporter quelque chose de nouveau.»

Avec son collègue de l’école du boulevard Raspail, le sociologue Régis Schlagdenhauffen, auteur du très renseigné Homosexuel·le·s en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale (2), ce jeune chercheur spécialiste de l’institution policière (3) s’est donc penché depuis le mois de janvier sur les archives de la justice pénale, en particulier le Compte général de l’adminis-tration de la justice civile et commerciale et de la justice criminelle. En épluchant ce registre, qui recense les condamnations et les peines prononcées dans les tribunaux français année par année, les deux chercheurs sont tombés sur une ligne «homosexualité», intercalée entre les délits pour «outrage public à la pudeur» et «proxénétisme». «Cette entrée est assez fascinante car il a toujours été dit que les statistiques prenant en compte l’orientation sexuelle n’existaient pas en France et qu’il n’y avait jamais eu aucune condamnation pour homosexualité», souligne Régis Schlagdenhauffen.

«Croisade morale»

Leur deuxième découverte porte sur le nombre de condamnations pour ce motif : entre 1945 et 1982, près de 10 000 peines, dont une grande majorité en métropole, ont été prononcées en France pour «homosexualité» (pour «outrage public à la pudeur sur personnes du même sexe» à compter de 1976), des données préliminaires qui ne prennent pas en compte les affaires entre deux jeunes de moins de 18 ans, réservées à la justice des mineurs. «Dans les années 60, il y a un pic de condamnations, qui déclinent après 1968, expliquent à Libération les deux sociologues, rencontrés dans leur étroit bureau de l’Institut de recherche interdis-ciplinaire sur les enjeux sociaux. C’était une période de croisade morale liée à la peur généralisée d’une contamination homosexuelle.»

Durant ces années de plomb, les peines sont par ailleurs «lourdes». Jusqu’en 1978, 93 % des condamnations pour «homosexualité» prononcées en métropole se soldent par des peines de prison. Plus de la moitié d’entre elles sont supérieures à trois mois ferme et un cinquième à plus d’un an d’emprisonnement. Sans compter les fortes amendes de plusieurs milliers de francs. «Mais on ne sait pas encore si ce sont des condamnations pour des chefs d’inculpation multiples», précise Régis Schlagdenhauffen. Les archives de Libération donnent néanmoins un aperçu de cette fermeté. Une chronique judiciaire bien connue à l’époque relate par exemple la condamnation, le 2 juillet 1978 par la 23e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, de deux hommes à de la prison pour «outrage public à la pudeur» après des galipettes dans les fourrés d’un bois parisien.

Dans la chronique «Flagrants délits», on lit ceci : «L’outrage public à la pudeur est en hausse : « Vous avez été surpris l’un sodomisant l’autre », lança le président. Comme à chaque fois dans ce genre d’affaires, c’était évidemment la pudeur de la police qui était outragée, les prévenus s’étant fait interpeller de nuit dans un bosquet du bois de Vincennes. Chacun se verra infliger trois mois de prison avec sursis et 2 000 francs d’amende (la semaine dernière avec le procu-reur Versini, cela valait tout simplement 1 000 francs d’amende, pourquoi cette hausse des cours ?)»

Ce n’est pas tout : malgré des informations lapidaires faute d’avoir accès aux PV de police, les archives de la justice criminelle ont permis aux deux chercheurs de dresser le profil des milliers de condamnés pour «homosexualité» de l’après-guerre. Il s’agit pour la quasi-totalité d’hom-mes, bien qu’une centaine de femmes aient fait l’objet de cette répression. «Les articles 330 et 331 du code pénal s’appliquaient autant aux femmes qu’aux hommes, même si, dans les faits, très peu de femmes ont été condamnées», souligne Régis Schlagdenhauffen. Par ailleurs, environ 70 % des condamnations concernent soit des célibataires de 20 à 30 ans, ouvriers ou salariés agricoles, soit des jeunes hommes issus des classes populaires.

«On émet l’hypothèse que les homos des classes supérieures avaient la capacité de passer entre les mailles du filet», avancent les deux chercheurs, ajoutant qu’un tiers des condamna-tions pour «homosexualité» touchent des hommes mariés ou veufs, 25 % avec des enfants. Enfin, un quart des jugements a été rendu en Ile-de-France, 8 % dans le Nord-Pas-de-Calais, Seine-Maritime et Rhône (entre 3 % à 5 % des condamnations), des «territoires ouvriers et populaires». Ce qui fait dire à Jérémie Gauthier que «des parquets ont pu être mobilisés à certains moments dans certains départements pour réprimer l’homosexualité».

«Jugement d’apaisement»

La machinerie de la répression s’enraye cependant à partir des années 70, sous l’effet de la libéralisation des mœurs comme de la mobilisation de militants homosexuels, des Groupes de libération homosexuelle au Comité d’urgence antirépression homosexuelle contre la répression pénale de l’homosexualité.

En octobre 1978, le procès de l’affaire du Manhattan, relayé par la presse, dont le Monde et Libération, s’achève par exemple par un «jugement d’apaisement» (des amendes) après la mobilisation d’intellectuels (Marguerite Duras, Michel Foucault, Patrice Chéreau ou Guy Hocquenghem) et d’élus (le sénateur radical de gauche Henri Caillavet) en faveur des onze prévenus inculpés pour «outrage public à la pudeur sur personne du même sexe» après une descente de police dans un bar du Ve arrondissement parisien, le Manhattan. «La répression de l’homosexualité va progressivement laisser la place à la répression de l’homophobie, les homos passant d’une catégorie à réprimer à une catégorie à protéger», analyse encore Jérémie Gauthier. A quand une loi de réhabilitation ?

Florian Bardou 17 juillet 2018

http://www.liberation.fr/

(1) Lire par exemple les Alinéas au placard : l’abrogation du délit d’homosexualité (1977-1982) d’Antoine Idier éd. Cartouche, 2013.

(2) Ed. Nouveau Monde, juin 2017.

(3) Auteur de Police : questions sensibles, codirigé avec Fabien Jobard, éd. PUF.

Lire la suite

18 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

ludivine bantigny

lud

Ludivine Bantigny Vendredi 24 Août 18H Dialogues

mai 1968

Lire la suite

17 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

dominque vidal (npa)

dominique vidal

« Parler d’une “montée des actes antisémites” n’a pas de sens »

Tu publies un livre sous-titré « Réponse à Emmanuel Macron », à propos de l’amalgame entre antisionisme et antisémitisme. Pourquoi as-tu ressenti la nécessité d’écrire ce livre ? 

Le 16 juillet 2017, lors des commémorations du 75e anniversaire de la rafle du Vél d’Hiv’, en présence de Benyamin Netanyahou, Emmanuel Macron déclare : « Nous ne céderons rien à l’antisionisme car il est la forme réinventée de l’antisémitisme. » J’étais en train d’écouter le discours, et cela m’a paru incroyable. Pour la première fois, un président de la République se mêlait de ce débat, qui est un débat d’idées, dans lequel il n’a pas à indiquer qui a raison et qui a tort. Même Nicolas Sarkozy et François Hollande, dont on sait l’amitié qu’ils portent à Israël, et même l’amour, en ce qui concerne François Hollande, qui avait évoqué un « chant d’amour pour Israël », ne l’avaient pas fait.

En entendant cela, et en apprenant par la suite qu’il s’agissait d’une phrase improvisée, qui ne figurait pas dans le discours tel qu’il avait été préparé, cela m’a suggéré deux choses.

La première, c’est un véritable étonnement sur la méconnaissance de l’histoire du sionisme, des Juifs, d’Israël. On peut évidemment comprendre qu’il n’ait pas été formé à ce type de ques-tions, mais à ce moment-là, autant ne pas intervenir… Je me suis donc dit qu’il fallait essayer de remettre les choses en place, qu’il s’agisse de la question de l’antisémitisme ou de celle de l’antisionisme, et de donner aux lecteurs pas forcément avertis les éléments nécessaires pour se faire leur propre opinion. C’était déjà cette démarche « pédagogique » qui m’avait guidé lors de la rédaction d’autres livres, qu’il s’agisse du Péché originel d’Israël, appuyé sur les travaux d’historiens israéliens sur la Nakba, ou de mon ouvrage les Historiens allemands relisent la Shoah.

La deuxième chose, au-delà de l’incompétence historique dont témoigne cette phrase d’Emmanuel Macron, c’est qu’il y a un vrai danger pour les libertés qui sont les nôtres. Où va-t-on ? Est-ce qu’on imagine les communistes demandant l’interdiction de l’anticommunisme ? Les gaullistes demandant l’interdiction de l’antigaullisme ? Les libéraux demandant l’interdiction de l’altermondialisme ?

Or c’est bien de cela dont il s’agit lorsque le président du CRIF, s’engouffrant dans la brèche ouverte par Macron, demande l’adoption d’une loi d’interdiction de l’antisionisme, puis d’une définition extrêmement alambiquée de l’antisionisme qui revient à interdire toute forme de criti-que de la politique israélienne. Ce qui au passage n’est pas très étonnant de la part du CRIF et de son président Francis Kalifat, dont on sait qu’il a été membre du Betar quand il était plus jeune : il s’agit de la deuxième étape d’une bataille débutée avec la volonté de criminaliser, voire d’interdire le mouvement BDS, mais qui n’a pas donné les résultats escomptés…

Depuis la sortie de ton livre, on a vu la double parution d’une ­pétition-mani-feste, dans le Journal du dimanche, et d’un livre sur le « nouvel antisémitisme en France », à propos desquels tu n’as pas ménagé tes critiques…

Tout à fait. Je voudrais d’abord te dire quelque chose qui me tient à cœur : je suis frappé par le fait que ce manifeste, que j’appelle dans mes conférences le manifeste de Val et Valls, soit tom-bé dans l’oubli une semaine après sa parution. Même les signataires, les principaux acteurs de ce manifeste, n’ont pas jugé utile de le défendre.

Pour donner un exemple précis, j’ai assisté, lors d’une soirée organisée par Mediapart à laquelle j’avais été invité, à la performance de Raphaël Enthoven, intervenant dans le débat précédent, qui a consacré l’essentiel de son temps à exposer les points de désaccord qu’il avait avec le texte ! Et on se demandait bien pourquoi il avait signé un texte avec lequel il était visiblement très largement en désaccord…

C’est la clé pour comprendre ce qui s’est passé : des pressions ont été exercées sur un certain nombre d’intellectuels pour qu’ils signent ce texte, certains se sont laissés faire et ont signé un manifeste qu’ils n’avaient parfois même pas lu et, une fois le texte paru, une fois qu’il était avéré qu’il s’agissait d’un texte d’une pauvreté intellectuelle rare, à peu près personne n’a voulu le défendre.

Pour revenir aux questions de fond, ce texte porte une analyse fausse, et les faits sont là pour le prouver. Ainsi, si l’on parle de l’antisémitisme comme idéologie, personne ne peut nier qu’il s’agit d’une idéologie marginale en France ! Je donne toujours un exemple qui me semble significatif :  en 1946, l’Ifop réalise pour la première fois un sondage dans lequel elle demande si les Juifs sont « des Français comme les autres », question à laquelle un petit tiers des sondés répondent « oui » ; dans une récente enquête du même type, réalisée par Ipsos, ils sont 92 %. Quand on en est à ce niveau-là, on ne peut pas discuter le fait que l’antisémitisme soit, en France, une idéologie marginale.

En revanche, et c’est un fait que l’on doit évidemment prendre en compte, il y a le maintien d’un certain nombre de préjugés, avec en gros la moitié des sondés qui estiment que les Juifs ont « trop de pouvoir », qu’ils ont un rapport particulier à l’argent, qu’ils sont plus attachés à Israël qu’à la France, etc. On parle bien ici de préjugés antisémites. Mais je ne crois pas que l’on puisse considérer que des préjugés équivalent nécessairement à une forme de racisme. On sait qu’il existe des préjugés sur divers groupes, des Bretons aux Auvergnats, sans que cela signifie qu’il existe un racisme anti-breton ou anti-auvergnat. Il s’agit de ne pas confondre idéologie et préjugés.

Il y a bien des actions antisémites, parfois ultra-violentes, qui ont causé des morts au cours des dernières années. 

On a connu un pic d’actions antisémites au début des années 2000, qui ont coïncidé avec la «deuxième Intifada» et sa répression par Israël. Mais depuis, on a eu, de manière irrégulière, un reflux très net de ces actes. Parler d’une « montée des actes antisémites » n’a donc pas de sens. Mais il y a évidemment un point très important : il y a moins d’actions antisémites, mais certaines sont plus violentes qu’elles ne l’étaient auparavant.

On a ainsi les huit victimes de Merah et de Coulibaly, sur lesquels il n’y a pas de doute : ce sont des tueurs antijuifs, qui ont la haine des Juifs, qui l’ont expliqué, notamment dans des vidéos. Et on a trois autres cas : Ilan Halimi, Lucie Attal [également connue sous le nom de Sarah Halimi] et Mireille Knoll. Je ne suis ni policier ni juge mais je vois bien qu’il est très difficile, dans ces trois cas de mort violente, de faire la part de ce qui est du domaine de l’antisémitisme, qui n’est pas discutable puisqu’il s’agit bien de cibles juives, mais il y a de toute évidence une dimension crapuleuse dans ces crimes.

Dans le cas d’Ilan Halimi, ce que Fofana veut, c’est de l’argent, qu’il espère obtenir car il croit que les Juifs sont riches. Il y a en outre un élément supplémentaire, que personne ne semble vouloir prendre en compte et dont il est impossible de parler dans les médias : la dimension psychiatrique. Quand on regarde par l’exemple l’affaire Mireille Knoll, on ne peut pas ne pas se poser cette question. Un des deux assassins était proche de Mireille Knoll depuis son enfance : il allait chez elle, il buvait des verres avec elle, il lui faisait des courses, elle était intervenue en sa faveur dans une affaire judiciaire, etc. Donc j’ai du mal à entendre qu’il ait découvert tout d’un coup qu’elle était juive et qu’il fallait la tuer parce que juive…

Dans ces cas de violences, de violences meurtrières, il faut donc essayer de faire la part des choses afin de comprendre ce à quoi on est confronté et de refuser tous les raccourcis et amalgames, tout en constatant évidemment que ces meurtres sont perçus d’abord comme antisémites, et jouent un rôle important dans tous les débats autour de l’antisémitisme et du racisme.

Dominique Vidal est journaliste est historien. Il a récemment publié « Antisionisme = antisémi-tisme ? Réponse à Emmanuel Macron » aux éditions Libertalia. Nous revenons ici avec lui sur les thématiques abordées dans l’ouvrage, qu’il aura l’occasion de développer lors de notre prochaine université d’été dont il est l’un des invitéEs.

Propos recueillis par Julien Salingue

https://npa2009.org/

Lire la suite

16 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

féminisme (paris luttes + basta + npa)

cahiers du fem

Petite histoire du féminisme

Prémisses de féminismes :

Peut-être pourrait-on faire débuter les premières réflexions sur le féminin et le masculin par Sappho. Sappho était une poétesse grecque qui vivait sur l’île de Lesbos, -625 -580 BC. Ses poèmes amoureux connaissent depuis l’antiquité un grand succès. Avec un monde sans hom-me sur une île autonome, elle annonce déjà des revendications face à la place des femmes dans la Grèce archaïque. De là viennent les adjectifs lesbienne, saphique.

Dès le 15è siècle, après Christine de Pizan (1364-1430), poétesse et philosophe, quelques femmes et hommes écrivent pour « défendre » le sexe féminin et imaginer l’égalité des sexes. Christine de Pizan est considérée comme la première femme de lettres française ayant vécu de ses écrits. (J’aurais mis après les femmes pirates comme Mary Reid (vers 1690 – 1721) et Anne Bonny. Note du Blog)

De la Révolution française à la République.

Les femmes çà et là expriment une volonté collective où la prise de conscience de leurs problè-mes spécifiques va de pair avec leur désir d’appartenir, comme les hommes, à une nouvelle société politique. On voit apparaître les cahiers de doléances, des pétitions, des clubs politi-ques et la déclaration des droits de la femme d’Olympe de Gouges.

Olympe de Gouges (1748-1793), aristocrate française, est la première à poser dans la décla-ration des droits de la femme l’égalité des hommes et des femmes. (…) Elle est guillotinée en 1793 pour s’être opposée à la montée en puissance des Montagnards. Thérésa Cabarus (1773-1835), militante girondine, sera aussi connue pour ses pensées « féministes ». En l’église Notre-Dame de Bordeaux, transformée alors en temple de la raison, elle fait lire en 1793 ses essais sur l’éducation des femmes.

C’est à partir de 1830 que les femmes vont se constituer comme un groupe de sujets politiques avec l’émergence des mouvements utopistes (saint-simoniens et fouriéristes).

Elles dénoncent leur asservissement séculaire, réclamant un affranchissement et une éman-cipation. En 1848 pendant la brève révolution apparaît « La Voix des Femmes », premier quoti-dien féministe. Louise Michel (1830-1905), militante anarchiste et institutrice française est une figure primordiale de cette période. Outre son militantisme « socialiste » (elle arbore le drapeau noir et écrit dans « Le Cri du Peuple), elle est secrétaire de la « Société démocratique de moralisation », dont le but est d’aider les femmes à vivre par le travail. En 1870, elle est élue présidente du Comité de vigilance des Citoyennes du 18è arrondissement. Elle adhère au groupe « Le Droit des Femmes ».

Flora Tristan (1803-1844), aimait se désigner comme une « aristocrate déchue, femme socialiste et ouvrière féministe ».

Son ouvrage L’émancipation de la Femme ou le Testament de la Paria est publié de manière posthume. « L’affranchissement des travailleurs sera l’oeuvre des travailleurs eux-mêmes. L’homme le plus opprimé peut opprimer un être qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ».  Les révolutions de 1789, 1830, 1848 permettent l’expression de l’exigence féministe, mais y opposent le refus de ses conséquences réelles. A chaque fois on ferme les clubs de femmes, on discrédite leurs actions politiques, les inégalités sexistes sont affirmées.

L’histoire du féminisme ne s’arrête pas entre les périodes, on peut cependant noter des pics d’avancées féministes. Ainsi on parle communément de trois vagues féministes.

Première vague :

Le mouvement le plus connu de la première vague est celui des suffragettes, qui recherchent les mêmes droits civiques que les hommes sur le principe du suffrage universel. Néanmoins, il est simpliste de réduire la première vague féministe aux suffragettes : le féminisme de l’entre-deux-guerres est multiple. Le mouvement des suffragettes constitue déjà un féminisme violent, dont les militantes vont jusqu’à molester certains parlementaires.

En 1908 une répression s’organise contre elles. En 1913, Emily Davidson, militante féministe britannique, est brutalement tuée, ce qui fait changer l’opinion anglaise en faveur des féminis-tes. En 1918 les femmes anglaises obtiennent le droit de vote. Pour la première fois, les problématiques du féminisme investissent le débat public.

Mis à part les suffragettes tournons-nous vers deux personnalités marquantes du féminisme de cette époque.

Celle d’Emma Goldman (1869-1940), anarchiste d’origine russe émigrée au États-Unis, qui milite pour l’égalité des sexes, la libre disposition de son corps, le contrôle des naissances, l’homosexualité, l’antimilitarisme, les luttes ouvrières et syndicales, la défense des chômeurs, et ce sans hiérarchie entre les luttes. Elle considère le droit de vote comme réformiste et critique les suffragettes. Elle insiste déjà sur l’importance de la mère dans la reproduction des rôles sociaux de la société patriarcale.

La personnalité de Madeleine Pelletier (1874-1939) est particulièrement intéressante. Activiste anarchiste dès 1906, c’est une féministe radicale, première femme médecin diplômée en psy-chiatrie en France. Elle est proche du mouvement néo-malthusien (qui prône un contrôle radi-cal des naissances) et considère que « C’est à la femme seulement de décider si et quand elle veut être mère ». Elle milite en faveur de l’avortement et de la contraception. Elle est mise à l’écart du mouvement féministe car ses choix paraissent trop violents. Elle considère que l’hété-rosexualité est liée au système d’oppression des femmes et s’habille en homme. Elle pratiquera des avortements pendant toute sa vie.

La deuxième vague : la France des années 70

Le deuxième sexe de Simone de Beauvoir (1908-1986), littératrice française, change les esprits dès sa parution en 1949 ; c’est une rupture, on dissocie alors la femme de la mère. Elle lance le « Manifeste des 343 » réclamant l’avortement libre et gratuit, elle cofonde le mouve- ment « Choisir » (Proche du PS avec Gisèle Halimi, blog), cofonde et préside la revue « Nouvel-les Questions Féministes ». Elle écrit dans « Le deuxième sexe » la célèbre phrase « On ne naît pas femme, on le devient ». C’est une figure connue du féminisme matérialiste.  Le deuxième sexe et la création du Planning Familial (association qui promeut le droit des femmes – avorte-ment et contraception – à ne pas confondre avec les centres de planning familial, institution étatique) en 1956 ne sont que la face visible d’une évolution sociale qui s’est faite en dehors du militantisme féministe, mais pas sans lui.

« Le privé est politique » est la citation la plus connue de cette « deuxième vague ». Son auteure, Ulrike Meinhof (1934-1976), est militante et terroriste allemande de la Fraction Armée Rouge. On connaît surtout cette seconde vague pour ses luttes pour la maîtrise du corps avec les actions du MLF (Mouvement de Libération des Femmes) (et le MLAC « Mouvement pour la Liberté de l’Avortement de de la Contraception »! Blog) mais c’est aussi la période qui voit la naissance des études universitaires féministes.

Le féminisme des années 70 est une continuité autant qu’une rupture.

La lutte des classes se transpose sur la lutte des sexes, les idées marxistes influencent les idées féministes. Juste après mai 1968, dans l’extrême-gauche maoiste, anar et trotskyste, des femmes s’organisent. Les partis et les syndicats sont traversés par la « question des femmes». (On voit alors apparaître des « groupes femmes » autonomes sur les lieux de travail et d’étude et des « réunions non-mixtes » à l’intérieur de certains partis et syndicats. Tous ces groupes auto-nomes, de partis de syndicats, forment de fait un « Mouvement Autonome des Femmes » infor-mel, que le MLF prétendait chapeauter. Blog )

A l’extérieur de ces groupes de femmes, apparaît une volonté de travailler « en direction des femmes », de manière à intégrer en le contrôlant l’essor du féminisme. A noter que depuis 1946  les femmes ont le droit de vote ce qui pousse les partis politiques à racoler les voix féministes.

On parle d’oppression et de patriarcat, termes qui découlent du vocabulaire marxiste qu’intègre dès lors le féminisme. Le patriarcat est le système social qui organise la domination des hommes sur les femmes.(Un peu résumé, voir le lien pour l’intégrale)

« Une petite histoire du féminisme » est un texte d’abord écrit pour mettre à niveau en théories féministes une assemblée de personnes souhaitant étudier l’art avec un point de vue féministe dans la lignée des « Gender Studies ».  Par ailleurs plusieurs personnes ont exprimé la néces-sité de faire connaître les courants et l’histoire du féminisme pour tous les néophytes. Qu’on ne s’y trompe pas, ça ne rend pas l’auteure spécialiste de la question, c’est un travail collectif de recherches et de discussions qui a permis d’élaborer ce texte. Ce n’est pas non plus un travail qui se veut exhaustif ou objectif, il comporte un point de vue même si l’on a cherché à s’en éloigner. Il ne faut pas oublier le contexte de la rédactrice, qui est blanche, française, bourgeoise, et avec des influences féministes matérialistes radicales.

14 juillet 2018

https://paris-luttes.info/

feminsite

Symbole du courant « lutte de classe »

Lire aussi:

Le torchon brûle (Wikipédia)

Mouvement de libération des femmes (Wikipédia)

Les Pétroleuses (« Tendance lutte de classe »)

Histoire du MLF : entretien avec Josette Trat (NPA)

« Si la liberté des femmes n’a cessé d’être contestée, c’est qu’elle entraîne toutes les autres » (Basta)

Lire la suite

10 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

marx avait raison (capital)

Chs1xwhVEAAI2ad

Marx avait raison

Capital : Vous annoncez que le capitalisme, tel qu’on le connaît, ne peut que s’effondrer. Ne seriez-vous pas un oiseau de mauvaise augure ?

Benoît Boussemart : Pas du tout. C’est un simple constat économique. Sur quoi repose l’extraordinaire croissance que les pays occidentaux ont connu durant le 20è siècle ? Avant tout, sur une utilisation massive de la main d’œuvre et de matières premières à bas coût des pays du Tiers-Monde.

Grâce à ces derniers, nous avons pu améliorer notre pouvoir d’achat en y faisant fabriquer pour pas cher tout ce dont nous avions besoin. Et dès que les salariés d’un pays-atelier avaient des velléités salariales trop élevées, hop ! Nos industriels changeaient de destination. Le problème, c’est que nous allons arriver tôt ou tard au bout de cette logique. Regardez le secteur de l’habillement.

La Chine, qui a été durant des années notre fournisseur low-cost attitré de jeans et de t-shirts est devenu aujourd’hui un pays développé, donc plus coûteux. Du coup, les grandes chaînes de prêt-à-porter cherchent à se replier ailleurs, notamment en Afrique de l’Est… L’exploitation du travail humain a d’autant moins d’avenir que la robotisation grandissante des tâches va lui faire perdre une bonne partie de sa valeur marchande. Et ne parlons pas de l’épuisement accéléré des ressources naturelles. Là encore, ne serait-ce que pour maintenir notre niveau de vie, nous consommons beaucoup trop par rapport à ce que la terre peut nous fournir.

Peut-être mais le capitalisme a déjà connu de multiples crises par le passé et s’en est toujours relevé. Pourquoi en serait-il autrement aujourd’hui ?

Tout simplement, parce que plus personne n’est capable de le réguler. Qui détient le pouvoir aujourd’hui ? Sûrement pas les États. Les multinationales ont atteint un tel poids qu’elles deviennent difficilement contrôlables. Les difficultés de l’Europe à canaliser la puissance des GAFA, les géants du Net, ne sont qu’un exemple parmi d’autres.

Savez-vous qu’en une seule année, entre 2016 et 2017, la capitalisation boursière des 900 plus gros groupes cotés dans le monde a augmenté deux fois plus que l’accroissement du PIB ! Désormais, la puissance de ces groupes n’est plus limitée que par leurs luttes entre elles pour conquérir de nouveaux marchés. Mais à quel prix !

Entre 2006 et 2016, le taux de profit moyen de ces géants a baissé. Pire, la totalité de leurs profits en 2016 ne représente que 4% de leur capitalisation boursière ! Bref, les valeurs boursières ne correspondent à rien de réel. Pour ne prendre qu’un exemple, la capitalisation d’Amazon était de plus de 830 milliards de dollars au 24 juin 2018 : il faudrait quasiment 275 années de bénéfices pour atteindre un tel montant.

C’est absurde. Tout ceci est explosif et sans filet du fait de l’absence de gouvernance mondia-le. D’ailleurs, les marchés deviennent de plus en plus nerveux. Ces dernières semaines, après les annonces « protectionnistes » de Donald Trump, les bourses mondiales ont été affectées par des baisses dont le cumul est déjà significatif.

Certes, l’argent pas cher coule à flot et les valeurs en bourse sont sans doute surévaluées. Mais globalement au niveau mondial, la croissance est là. N’est-ce pas contradictoire avec votre thèse ?

Non, car la croissance mondiale de ces dernières années reste tirée par la Chine, alors que d’autres pays (de la Russie au Brésil) connaissent des situations négatives. La zone euro est à 1,8% en 2016, les USA à 1,49%, et le Japon à 0,94%. Ce n’est pas aussi glorieux que cela, alors que les vannes monétaires ont été grandes ouvertes dans toutes les économies occidentales.

Et que l’économie de la dette a atteint ses limites. Même s’il est évident que le capitalisme a permis à des millions de personnes de sortir de la misère, la pauvreté reste bien présente dans de nombreux pays, et s’accroît même dans les pays «riches». Avec des conséquences sur lesquelles on est prié de ne pas trop s’attarder, comme les problèmes de drogue, d’alcool ou de suicides qui affectent principalement les classes les plus modestes.

En plus, ne confondez pas croissance et richesse. L’explosion des indépendants par exemple, ces petites mains de l’économie collaborative dont on nous rebat les oreilles, est-ce vraiment un progrès ? N’est-ce pas au contraire un retour à la bonne vieille économie à la tâche du 19è siècle. Il n’y a donc aucune contradiction entre la thèse présentée dans mon ouvrage et la réalité économique et sociale. Marx a souvent insisté et c’est le sens du matérialisme histori-que, que chaque mode de production apportait son lot de progrès. Le mode de production capitaliste est à son crépuscule. C’est tout, et c’est beaucoup. Car le passage vers un autre mode de production est l’enjeu, pour toute la planète.

Si Marx a raison, quelles peuvent être les réactions des entreprises aujour-d’hui ? Et des États ?

Pas plus les groupes que les États ne peuvent apporter de réponses dans le cadre actuel. Les groupes n’ont d’autre choix que de poursuivre leurs luttes concurrentielles pour se maintenir. Et ils le font en éliminant les entreprises qui combattent leurs objectifs. Les États, eux, ont perdu au passage la plupart de leurs prérogatives (à part l’usage de la force) mais aussi leurs capacités économiques d’intervention, à cause de leur endettement et de l’abandon de politi-ques budgétaires ambitieuses. L’issue la plus probable est une nouvelle crise comme celle de 1929, dont nul ne peut prédire l’issue.

L’économiste Benoît Boussemart publie Le crépuscule du dieu capital ou l’impérialisme du XXIème siècle (Editions Estaimpuis) dans lequel il estime que le capitalisme court à sa perte. Deux cents ans après sa naissance, Karl Marx va-t-il finir par avoir raison ?

Bruno Declairieux  09/07/2018

https://www.capital.fr/

Lire la suite

06 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

guerre 1914-1918 (1) médiapart

tardi drapeau

1914-1918 : les vraies raisons de la boucherie

Replongeons-nous au début du 20e siècle. Le monde n’avait-il pas déjà été partagé ?

Jacques R. Pauwels. Pas tout à fait. La Chine, par exemple, un immense pays faible avec un énorme marché de débouchés, était encore totalement ouverte.

De plus, tous les pays n’étaient pas satisfaits de leur part. Sur le plan des colonies, l’Allemagne était le parent pauvre. Elle pensait pouvoir phagocyter la Belgique. La Grande-Bretagne était d’ailleurs prête à signer un accord à ce propos. Il ne fallait pas nécessairement en arriver à une guerre. La concurrence entre les pays impérialistes pouvait également être résolue par des accords mutuels. Parmi l’élite anglaise, il existait un groupe assez important qui aurait pré-féré collaborer avec l’Allemagne plutôt qu’avec la France. Pour satisfaire les Allemands, ces gens étaient prêts à céder le Congo belge à l’Allemagne. Il est donc normal que la Belgique ait été impliquée dans cette guerre, puisque la Belgique était également un pays impérialiste.

Vous parlez également d’impérialisme social…

En effet. En acquérant des colonies, les pays pouvaient se débarrasser de leurs citoyens «gênants» : les classes inférieures qui, aux yeux de l’élite, étaient surpeuplées. Les gens trop pauvres, on pouvait s’en débarrasser en les envoyant dans ces colonies. L’impérialisme était donc aussi une manière de résoudre les problèmes sociaux. Les pauvres pouvaient faire carrière dans ces colonies. De la sorte, ils se muaient en patriotes, au lieu de rester des emmerdeurs. En les laissant intervenir de façon agressive dans les colonies, ils ne posaient plus le moindre problème dans la métropole.

Il y avait, par exemple, pas mal de fils de fermiers sans travail, et ce, du fait que l’agriculture devenait trop productive. Ces gars, on pouvait les envoyer au Congo comme missionnaires. On a expédié là-bas une vingtaine de missionnaires de chaque bled agricole flamand. On leur a collé un uniforme sur le dos et, dès lors, ils ont pu aller jouer au patron chez les noirs.

Vous dites que l’enjeu, c’étaient les colonies. Pourquoi, dans ce cas, n’ont-ils pas mené la lutte dans les colonies mêmes ?

Cela a abouti à une guerre mondiale parce qu’il s’agissait de possessions impérialistes, mais cette guerre se déroula en Europe, parce que les pays impérialistes étaient principalement des pays européens. À deux exceptions près : les États-Unis et le Japon, qui ont pu se permettre de ne pas intervenir directement. D’autres pays ont un peu attendu, comme l’Italie et la Bulga-rie, mais ils y sont finalement allés quand ils ont compris qu’il y avait quelque chose à gagner dans l’aventure. (Avec les russes vers le Bosphore et la Turquie note du blog)

Les pays qui n’étaient pas directement concernés n’auraient-ils pas mieux fait de rester neutres ?

Se confiner dans la neutralité n’était pas sans danger non plus. Pourquoi les États-Unis sont-ils entrés dans la guerre ? Pas pour sauver la démocratie ou une histoire du genre ; ça, c’est de la foutaise. En tant que pays impérialiste, ils guettaient une occasion pour s’étendre et la Chine se trouvait sur la liste de leurs desiderata. Non pas qu’ils aient voulu coloniser la Chine, mais ils voulaient y pénétrer sur le plan économique : il y avait des marchés de débouchés, des possi-bilités d’investissement, des contrats intéressants dans la construction des chemins de fer…

Mais d’autres pays lorgnaient aussi la Chine, comme le Japon, par exemple. L’Allemagne et la France y avaient déjà des concessions, des mini-colonies. Le Japon, le grand concurrent des États-Unis, a déclaré la guerre à l’Allemagne sur un prétexte et ce qu’il a fait tout de suite, ç’a été de rafler en Chine ce morceau qui était à l’Allemagne. Ça n’a pas plu aux Américains. Les États-Unis devaient intervenir, car, s’ils restaient neutres, ils allaient se retrouver les mains vides à la fin de la guerre.

C’était comme une loterie : celui qui ne jouait pas ne pouvait pas gagner. En février 1917, en France, le président du Conseil avait déclaré que seuls les pays engagés dans la guerre auraient leur mot à dire dans le repartage du monde après la guerre. D’après moi, il y a un rapport entre cette déclaration et le fait que les États-Unis ont déclaré la guerre à l’Allemagne en avril de la même année. Les gagnants de la guerre avaient l’intention de se récompenser eux-mêmes, les perdants allaient perdre, mais les neutres ne recevraient rien.

Comment cela ?

Prenons le Portugal. En 1916, les Portugais eux aussi ont déclaré la guerre à l’Allemagne. Pas parce qu’ils croyaient devoir y être quand les prix seraient distribués à la fin de la guerre, mais parce qu’ils estimaient qu’ils allaient devoir payer le prix de leur neutralité s’ils n’y allaient pas. Ils savaient que, déjà avant la guerre, les Britanniques avaient proposé les colonies portugai-ses à l’Allemagne. Les Portugais s’étaient donc dit qu’ils allaient perdre leurs colonies s’ils restaient neutres. Le Portugal avait donc une peur bleue, en restant neutre, de tout perdre. Et qu’a-t-il fait ? Il a déclaré la guerre à l’Allemagne. Au grand dam des Britanniques. Le Portugal avait-il quelque chose contre l’Allemagne ? Non, absolument rien. Mais, pour ces raisons impé-rialistes, il ne pouvait se permettre de se cantonner dans sa neutralité.

On dit toujours que les Britanniques sont partis en guerre parce que la souve-raineté belge avait été violée par les Allemands. Mais ce n’était sans doute pas la vraie raison ?

Non. Ils avaient tout simplement besoin d’une excuse, car la Grande-Bretagne voulait de toute façon la guerre avec l’Allemagne. En secret, elle avait déjà conclu un accord avec la France, obligeant l’armée britannique à venir en aide aux Français. La Grande-Bretagne avait besoin d’une excuse, car elle voulait de toute façon la guerre avec l’Allemagne. Pourquoi les Britanni-ques avaient-ils conclu ce marché avec les Français ? Parce qu’ils voulaient la guerre avec l’Allemagne et qu’ils savaient que l’Allemagne était l’ennemie de toujours de la France. Les Britanniques et les Français n’avaient jamais été amis. Ils le sont devenus parce qu’ils avaient un ennemi commun.

Pourquoi la Grande-Bretagne voulait-elle la guerre avec l’Allemagne ?

La flotte britannique devait rester aussi importante que toutes les autres flottes ensemble, afin de pouvoir dominer n’importe qui. Mais, fin du 19è siècle, début du 20è, les Allemands se mirent eux aussi à construire des navires. Il s’agissait de navires modernes qui ne naviguaient plus au charbon, mais au pétrole. La Grande-Bretagne avait du charbon, mais pas de pétrole. Elle devait donc acheter ce pétrole aux États-Unis, à la Standard Oil. Mais, en tant que grande puissance, la Grande-Bretagne n’aimait pas dépendre des États-Unis, parce qu’ils étaient de grands rivaux, et même des ennemis. Et cela servit les Britanniques que l’Allemagne envahisse la Belgique.

La Grande-Bretagne voulait une source indépendante de pétrole et elle s’est donc mise à chercher. D’abord du côté de la Perse, l’actuel Iran, où les Britanniques avaient conclu un marché avec les Russes pour se partager le pétrole. Du pétrole a ensuite également été découvert en grande quantité en Mésopotamie, l’actuel Irak, qui faisait partie de l’Empire Otto-man, à l’époque l’homme malade de l’Europe. Déjà avant la guerre, les Britanniques avaient raflé une partie de ce pays et l’avaient appelée le Koweït. Les Britanniques y avaient installé un émir, qui était leur ami, sur le trône. Pas un démocrate, mais bien disposé à jouer le jeu.

Un peu plus tard, on trouva également du pétrole près de la ville de Mossoul : la Mésopotamie devint clairement l’objet de désir des Britanniques. Mais elle appartenait aux Ottomans. Et Mossoul se trouvait plus loin à l’intérieur des terres, il était difficile de s’en emparer. Mais que découvrirent alors les Britanniques ? Que l’Empire ottoman et l’Allemagne avaient un projet commun de construction d’une voie ferrée reliant Bagdad à Berlin. Les Allemands avaient donc l’intention d’acheminer ce pétrole de la Mésopotamie vers leur propre marine de guerre. Et cela, les Britanniques devaient l’empêcher coûte que coûte. Comment ? Par une guerre. Quand la guerre éclata, l’armée anglo-indienne, qui se trouvait déjà dans les parages, débar-qua immédiatement en Mésopotamie.

Cela dit, l’armée britannique en Europe était trop faible pour combattre l’armée allemande. La Grande-Bretagne a donc eu besoin d’alliés. La France et la Russie, elles aussi ennemies de l’Allemagne, avaient des armées énormes. Et c’est ainsi qu’on en arriva à un accord militaire avec la France.

https://blogs.mediapart.fr/

Lire la suite

06 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

guerre 1914-1918 (2) médiapart

boches

Dans votre livre, vous montrez qu’à côté du partage du monde, il y avait une seconde raison à la guerre : c’était une occasion de freiner le mouvement social.

En effet. L’impérialisme est un système qui fonctionne au profit des grands acteurs du système capitaliste : les banques et les grandes entreprises, ceux qui ont besoin des matières premiè-res, des marchés, qui, sur le plan international, sont actifs dans le secteur minier, dans la cons-truction des chemins de fer… Ces gens avaient des problèmes avec leurs travailleurs. Mais même si cela n’aboutissait pas à une révolution, même si les socialistes devaient simplement gagner les élections et on s’en approchait, l’élite craignait que tout ne change.

Les travailleurs se sont mis à réclamer de meilleures conditions de travail, ils ont créé des syndicats, ils avaient leurs propres partis, ils voulaient des salaires plus élevés, plus de démo-cratie, le droit de vote… Ce mouvement social était une épine dans le pied des capitalistes. Les partis socialistes obtenaient aussi de plus en plus de voix. «Où cela va-t-il s’arrêter?», pensait l’élite qui, manifestement, avait peur d’une révolution. Il fallait mettre un terme à cela, faire régresser cette démocratisation.

Que pouvait-on faire contre cela ? Primo : les éléments les plus gênants furent déportés aux colonies. Cet impérialisme social résolut déjà une partie du problème. Le Britannique Cecil Rhodes dit que l’impérialisme était nécessaire pour éviter une guerre civile.

Mais on ne pouvait déporter tout le monde. Vers les années 1900 régnait parmi l’élite une «peur de la masse», la masse dangereuse qui connaissait une montée irrésistible. Pour endi-guer ce danger, la guerre était une solution. L’élite voulait revenir au temps des seigneurs qui commandaient, et des esclaves qui obéissaient. Inconditionnellement. Le but était d’anéantir les idées révolutionnaires. Le retour en arrière. Précisément le genre de situation que l’on a dans l’armée : pas de discussion, pas de démocratie et un bel uniforme pour tout le monde. On voulait militariser la société. Il fallait donc une guerre. Et le plus tôt serait le mieux.

On était pressé ?

Tous les partis pensaient à ce moment qu’ils ne pouvaient pas perdre. Les Français, les Britan-niques et les Russes avaient une alliance, la Triple Entente. Ils pensaient qu’ensemble, ils étaient invincibles. Les Allemands avaient l’Autriche-Hongrie dans leur camp, leurs généraux de génie et une industrie énorme derrière eux qui pouvait fabriquer les meilleurs canons.

Plus encore : en attendant trop longtemps, il se pouvait que, quelque part, les socialistes remportent les élections, et là, l’élite craignait la révolution. Les Britanniques et les Français, par exemple, ne pouvaient pas attendre trop longtemps, car ils craignaient qu’en Russie la révolution n’éclate. Dans ce cas, ils auraient perdu cet allié et n’auraient certainement plus pu être victorieux. À un moment donné, on ne put plus attendre. Cet attentat à Sarajevo n’a pas été la raison de la guerre, c’était le prétexte pour enfin s’y lancer. Tout comme la violation de la neutralité belge n’avait pas été une raison de partir en guerre contre l’Allemagne. Ils avaient besoin d’un prétexte.

La guerre avait des causes géostratégiques et servait des intérêts nationaux. Mais c’est cruel d’envoyer des millions de gens à la mort pour ça, non ?

Oui, c’est cynique et particulièrement cruel. Mais, au début du 19e siècle, c’était la pensée social-darwinienne, qui prévalait. L’élite estimait qu’elle se trouvait tout en haut de l’échelle sociale, qu’elle était composée des meilleurs une fois pour toutes. Ils rationalisaient toute cette violence et tous ces morts : il y avait trop de monde et une guerre tomberait à point pour faire un peu de nettoyage, pour élaguer les classes inférieures.

C’est une erreur de penser que ces généraux étaient des sadiques. C’étaient des gens très normaux qui appliquaient ce qui, à l’époque, était une pensée commune, à savoir qu’il y avait une hiérarchie parmi les gens et qu’eux étaient tout en haut et que ceux d’en bas étaient gênants et dangereux et, en outre, bien trop nombreux. L’élite estimait qu’elle avait le droit de contrôler les autres. Quand on voit les choses de la sorte, on comprend pourquoi ces généraux envoyaient des centaines de milliers d’hommes à la mort. Non pas parce qu’ils étaient des gens cruels, mais parce qu’ils étaient convaincus de bien agir.

L’écrivain français Anatole France a dit à l’époque : « Nous croyons mourir pour la patrie, mais nous mourons pour les industriels. »

On a convaincu les gens que c’était quelque chose de noble que de mourir pour la patrie. Le curé le disait, le bourgmestre (maire ndb) le disait. Et les gens le gobaient.

Le curé et le bourgmestre n’étaient pas les seuls à le dire. Les partis socialis-tes eux aussi l’ont dit, juste avant la guerre.

C’est en effet pourquoi tant sont partis à la guerre avec enthousiasme : parce que les socialis-tes le disaient aussi. Sauf dans quelques pays comme l’Italie. C’est d’ailleurs pour ça que les Italiens étaient moins enthousiastes vis-à-vis de la guerre.

Pourquoi les socialistes ont-ils viré de bord ?

Jusqu’en 1914, la plupart des socialistes étaient encore révolutionnaires en théorie, mais plus dans la pratique. Ils avaient travaillé au sein du système à des améliorations et à des réformes: il y avait un peu plus de démocratie, on avait élargi le droit de vote, les semaines de travail étaient moins longues… Progressivement, les socialistes estimèrent que les choses commen-çaient à aller mieux. Avec les bienfaits du colonialisme, faire travailler les noirs, les travailleurs d’ici pouvaient être un peu mieux payés. De nombreux socialistes y voyaient donc un avantage. C’est ainsi que naquit ce que Lénine a appelé l’aristocratie ouvrière. « Faut-il encore faire la révolution ? », pensaient de nombreux socialistes. « Les choses vont plutôt bien comme cela, non ? » Les dirigeants socialistes sont devenus de plus en plus bourgeois, ils faisaient partie du système. Le 21 juillet, ils ont pu aller serrer les mains au château…

Attention, tous n’étaient pas ainsi ! En Allemagne, il y avait des social-démocrates restés farouchement hostiles à la guerre, tout comme Lénine en Russie. Mais la majorité s’était assez embourgeoisée. Le sociologue allemand Robert Michels a étudié le SPD allemand à partir du début du 19è siècle. La conclusion, c’est qu’une hiérarchie bourgeoise s’était développée au sein du parti ouvrier allemand. À terme, la direction du parti aurait eu bien trop à perdre avec une révolution. Ils voulaient ne pas perdre les bonnes choses qu’ils avaient obtenues. Finalement, ils se sont rangés du côté de la guerre.

Toute votre histoire d’impérialisme et de crainte de la révolution n’est pas mentionnée, pour ne pas dire pas du tout, dans les commémorations de la Première Guerre mondiale. N’est-ce pas bizarre ?

Eh oui ! Pourquoi les quotidiens De Standaard et De Morgen ne m’ont-ils pas encore télé-phoné pour une interview ? Ils ont d’autres choses à raconter aux gens, à savoir que ce fut une guerre pour la liberté, le droit et la démocratie. Mon regard sur l’histoire va à contre-courant.

Si l’on examine l’histoire de cette façon, on commence à se poser des questions sur les guerres d’aujourd’hui. Et à se dire que nos dirigeants nous racontent généralement des mensonges. Et qu’ils disent même le contraire de ce qu’ils pensent réellement. La contre-révolution est appelée révolution, l’attaque est appelée défense. Nous vivons des temps orwelliens.

Selon l’historien Jacques R Pauwels, la guerre de 14-18 est la suite meurtrière de la lutte entre ceux d’en haut et ceux d’en bas initiée dès 1789. L’auteur de « 1914-1918 : la grande guerre des classes », enfin disponible en France, démontre que les grandes puissances mondiales voulaient depuis longtemps cette guerre pour s’approprier colonies et autres richesses et écraser une fois pour toutes les idées révolutionnaires qui gagnaient de plus en plus toute l’Europe. Jacques R Pauwels est né en Belgique en 1946. Il y fait ses premiers pas en obtenant une licence d’Histoire en 1969. C’est cependant au Canada qu’il poursuivra ses études jusqu’au Doctorat, en 1976. Jacques Pauwels a publié une dizaine de livres et de nombreux articles. Voir son site. Il a enseigné l’Histoire et les Sciences politiques dans plusieurs universités canadiennes. La proximité du géant états-unien va l’amener à analyser la conduite de celui-ci pendant la Seconde Guerre Mondiale. 

https://blogs.mediapart.fr/

Lire la suite

01 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

krivine entretien (1) npa

 mai 68

« Les conquêtes politiques et sociales viennent toujours des mobilisations extraparlementaires, jamais des élections »

Tu as animé bon nombre de réunions sur Mai 68, organisées à l’initiative de différents comités NPA. Qu’en retiens-tu, qu’est-ce qui t’a éventuellement frappé dans les réactions ou apports des participant-e-s ?

Oui, j’ai déjà fait une bonne douzaine de meetings ou réunions-débats en France, mais aussi dans d’autres pays d’Europe: Suède, Belgique, Suisse. Car il ne faut pas oublier que 68 a été un mouvement international. Le « Mai français » entre dans le cadre d’une vague de luttes et de radicalisation politique de la jeunesse qui a touché l’Italie, la Tchécoslovaquie et d’autres pays de l’Est, le Japon, l’Amérique latine…

A chacune des réunions il y a eu relativement du monde, avec un public composé à parts éga-les de jeunes et de plus anciens, et aux deux tiers non organisé politiquement. Les « vieux » racontant leur vécu, même s’ils ne militent plus, et les jeunes posant une série de questions : qu’est-ce qui a changé ou n’a pas changé depuis 68, est-ce que cela peut recommencer, com-ment faire un Mai 68 qui cette fois-ci réussisse ? Je reviens d’une réunion à Guyancourt où il y avait principalement des salariés en poste à Renault, mais aussi des anciens de Billancourt et d’autres, en tout plus de cinquante personnes ce qui témoigne de l’intérêt qui peut exister. Comme ailleurs des participants ont pris contact à la sortie.

Parfois des intervenants trouvent que mon analyse est trop pessimiste. Mais il ne s’agit ni de démolir 68,  laissons cela à Sarkozy qui déclarait vouloir « liquider une bonne fois pour toutes l’héritage de Mai 68 »  ni de l’encenser de façon acritique. Car il y a aussi eu des limites, des manques, des insatisfactions. Le plus important est de comprendre ce qui s’est passé et comment, en en tirant les leçons pour les batailles d’aujourd’hui.

Avec plus de dix millions de grévistes pendant deux semaines, et plusieurs millions avant et après, Mai 68 a été avant tout la plus grande grève générale de l’histoire du pays, et plus largement que cela. Dans ce cadre, la société tout entière s’est trouvée pendant quelques semaines totalement transformée. La formule de Trotsky, selon laquelle dans de tels mouve-ments d’ampleur historique les gens deviennent au quotidien méconnaissables, se matérialisait sous nos yeux. La fameuse expression parisienne métro-boulot-dodo s’était vidée de sens. Plus de métro, puisqu’il était en grève, idem pour le boulot, et les gens dormaient peu car tout le monde discutait de tout, dans un climat que l’on n’a plus jamais connu depuis.

La plupart de ceux qui s’expriment dans les médias essaient d’occulter la puissance et la centralité de la grève générale, en réduisant 68 à une révolution sexuelle et culturelle, comme le font Daniel Cohn-Bendit et Romain Goupil, ex-révolutionnaires devenus néolibéraux macro-niens, qui expliquent que tout le reste n’était qu’illusion. Ces aspects ont existé mais ils se sont développés ensuite, dans la foulée Mai 68 et grâce à Mai 68, avec notamment le développe-ment d’un mouvement féministe, d’un mouvement LGBT, de la solidarité avec les réfugiés et les migrants.

En octobre dernier Macron affirmait qu’il allait « célébrer » Mai 68. Dans une tribune nous lui avons demandé s’il comptait fêter le 13 mai (quand commence la grève générale) ou le 30 mai (jour de la grande manifestation réactionnaire de soutien à de Gaulle), ou éventuellement les deux « en même temps » puisqu’il n’y aurait plus de gauche ni de droite.1 Nous n’avons pas reçu de réponse mais on a vu que Macron a renoncé à toute célébration, c’était certainement trop compliqué pour lui.

« Révolution manquée », « répétition générale », voire « Février » (par analogie avec la Révolution russe) préparant un « Octobre » à condition que l’on par-vienne à construire entretemps un parti révolutionnaire… C’est ce que disait la Ligue Communiste (prédécesseur de la LCR) mais aussi bien d’autres cou-rants d’extrême-gauche, dans une situation marquée par une forte contes-tation de l’ordre établi ainsi qu’une grande radicalisation de la jeunesse, étudiante et ouvrière. Avec le recul, cette vision n’était-elle cependant pas eu trop « optimiste » ?

Moi qui alors étais déjà trotskyste, je ne savais pas où on allait mais je savais où on n’allait pas. Pour moi, il n’y avait pas alors les conditions pour une révolution socialiste ou communiste. En Mai il s’est produit une crise d’une ampleur inégalée, mais il n’y avait pas véritablement les élé-ments d’« une grande crise nationale » comme ce que la guerre avait représenté et entraîné pour la Révolution russe de 1917.

J’ai alors découvert deux choses très importantes : la place, le rôle de la spontanéité et celui du parti politique. La spontanéité parce qu’en 68, tout à la base a été spontané. Le mouvement étudiant s’est lancé sans aucune consigne des organisations syndicales ou politiques ; à la JCR (Jeunesse Communiste Révolutionnaire), nous avons été comme tout le monde surpris par le moment et la façon dont il a éclaté, ce qui ne veut pas dire que nous n’y soyons pas intervenus à fond dès le début. Il n’y a pas besoin d’un parti pour lancer un grand mouvement, une grève générale, cela éclate ou n’éclate pas en fonction de ressorts qui dépendent des masses, et en leur sein d’une avant-garde de lutte dépassant largement les organisations, qui prend l’initiative. Et le rôle du parti politique parce qu’une fois que le mouvement est engagé, sous peine de refluer et d’échouer il lui faut une perspective, une politique, un programme, en ce sens une direction, qui eux ne peuvent pas surgir spontanément.

Deux exemples de cette spontanéité. Au mois d’avril, avant donc le début du mouvement, il y a une manifestation devant l’ambassade d’Allemagne pour protester contre la tentative d’assas-sinat de Rudi Dutschke, le dirigeant radical de la SDS (Union Socialiste Allemande des Etu-diants) ; lorsqu’ils retournent au Quartier latin, des milliers d’étudiants se mettent tout d’un coup à lancer contre les flics des bouteilles, des chaises et tables de café…

Ensuite, le 3 mai, Cohn-Bendit et d’autres étudiants de Nanterre sont reçus à la Sorbonne où un meeting est organisé ; le recteur appelle la police, le meeting est dispersé et la Sorbonne évacuée, ce qui à l’époque est un scandale, quelque chose qui était inimaginable – les temps ont bien changé ; les flics interpellent des participants et les embarquent dans les paniers à salade ; des milliers d’étudiants se regroupent alors en scandant « Libérez nos camarades », commencent à dépaver les rues, etc., dans ce qui marque le déclenchement de Mai 68.

Il y avait certes une forte politisation, avec une présence de groupes trotskystes, maoïstes ou autres, souvent issus du PCF. La cour de la Sorbonne, rouverte le 13 mai, arborait des por-traits de Mao, Trotsky, Che Guevara… C’était un phénomène international, qui a touché la jeunesse étudiante et lycéenne de nombreux pays. En France et en Italie, avec son « Mai rampant » qui a duré un an, les travailleurs, les ouvriers sont également entrés dans la lutte et ont joué un rôle central, mais ce sont des exceptions.

En France il y a eu dix millions de travailleurs dans la grève générale, les drapeaux rouges flottaient au-dessus des usines, mais il n’y a pas eu d’auto-organisation, pas de comités de grève, on s’en remettait aux syndicats qui faisaient le boulot. Mais la CGT n’a appelé à la grève générale que le 13 mai, quand la grève avait déjà commencé à s’étendre. Dans les manifes-tations, les gens scandaient « Dix ans, ça suffit » (les dix ans du pouvoir gaulliste) parce qu’il y avait un immense ras-le-bol, qui à ce moment-là s’est cristallisé et a explosé. Il y avait une force spontanée énorme, mais pas de perspective politique.

Quand on scandait « Le pouvoir aux travailleurs », ça n’avait cependant pas de contenu réel parce que le mouvement ouvrier était organisé très largement par le PCF et la CGT, qui ne voulaient pas prendre le pouvoir. Et Sauvageot et Cohn-Bendit non plus, ils étaient à la tête des manifestations mais n’avaient pas de programme ou d’alternative de pouvoir. Le rassem-blement de Charléty, le 27 mai (jour où ont également été rendus publics les accords de Gre-nelle), visait à combler ce vide mais logiquement n’a débouché sur rien. La rencontre étu-diants-travailleurs a été très problématique, en fait ne s’est pas produite sauf cas exception-nels, également du fait du PC et de la CGT qui s’y opposaient.

Des militants et responsables du PCF sont venus à certains débats que j’ai animés, et on les a entendus dire que leur parti avait organisé les grèves, y compris au mois de juin, après les ac-cords de Grenelle. J’ai été obligé de répondre que c’est un mensonge. La CGT et le PCF n’ont rien eu à voir avec le déclenchement des grèves, qui a été le fait des ouvriers eux-mêmes.

Lorsque de Gaulle a commencé à parler de nouvelles élections tout le monde rigolait, dans le mouvement personne ne pensait que ça pourrait résoudre quoi que ce soit. A son retour de Baden-Baden, quand il annonce la dissolution de l’Assemblée nationale et des élections législatives pour les 23 et 30 juin, le PC donne son accord et à partir de là le mouvement est terminé. C’est à ce moment que j’ai lancé le slogan « Elections, piège à cons ». Pas comme une déclaration de principes valable de tout temps et en tout lieu, mais parce que concrète-ment à ce moment-là, c’était un enterrement de première classe d’un formidable mouvement extraparlementaire. De Gaulle a largement gagné les élections et, après son départ un an plus tard, la droite est encore restée au pouvoir pendant douze ans, jusqu’à l’élection de Mitterrand dans une situation qui était devenue très différente.

Jean-Philippe Divès Dimanche 1 juillet 2018

https://npa2009.org/

Lire aussi:

Pierre Rousset: comment Mai 68 a formé toute une génération de militants (NPA)

Lire la suite

01 juillet 2018 ~ 0 Commentaire

krivine entretien (2) npa

mai 1968

Entretien avec Alain Krivine

Parlons si tu veux bien de la fondation de la Ligue Communiste, en avril 1969. Tu étais membre et dirigeant des deux organisations, dissoutes par le pouvoir gaulliste après Mai 68, dont les militants ont pris la décision de lancer la Ligue:  la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), formée par des camarades exclus de l’Union des Etudiants Communistes (UEC) et du PCF, et le Parti Communiste Internationaliste (PCI) qui était alors la « Section Française de la Internationale »…

Pour des raisons de sécurité le congrès s’est tenu clandestinement, au mois d’avril en Alle-magne. Mais en fait j’ai suivi ça de loin parce que je faisais alors mon service militaire, à Verdun. C’est là d’ailleurs que j’ai appris que je devais me présenter à l’élection présidentielle, convoquée au mois de juin après le départ de de Gaulle, ce qui a mis dans la caserne une pagaille pas possible…

A la direction du PCI nous avions eu une discussion, avec la participation d’Ernest Mandel, sur le fait de savoir s’il fallait poursuivre ou non un entrisme dans le PCF. Le choix de créer une organisation indépendante, à partir des forces dont nous disposions et qui s’étaient regrou-pées autour du journal Rouge, lancé en septembre 1968, a été très largement partagé. A l’époque, le PCI ne devait pas avoir plus de 150 militants, tandis que la JCR, formée en 1965/66, en regroupait au départ deux ou trois centaines et est arrivée en Mai jusqu’à 900.

La JCR était une organisation essentiellement étudiante, avec quelques jeunes travailleurs, mais très peu. Elle était dirigée par des trotskystes, membres du PCI, mais la majorité de ses militants étaient au départ plutôt guévaristes, on parlait d’ailleurs d’une organisation « trotsko-guévariste ». Dans les manifestations la JCR reprenait le slogan, que Rudi Dutschke m’avait fait découvrir en Allemagne, « Hô Hô Hô Chi-Minh, Che Che Guevara » pas fantastique politi-quement, mais qui exprimait la radicalité des luttes anti-impérialistes. Un débat central du con-grès de fondation a été l’adhésion à la 4è Internationale, auquel s’est opposée une minorité qui est allée fonder ensuite l’Organisation Communiste Révolution !

L’objectif général était bien sûr d’avancer dans la construction du facteur subjectif, du parti qui avait manqué en Mai. Plus concrètement, nous nous donnions pour tâche de « gagner l’hégé-monie sur l’avant-garde large », cette couche de travailleurs et de jeunes de milliers, de dizai-nes de milliers qui s’était politisée et continuait à se politiser dans la foulée du mouvement de Mai. Notre force résidait dans notre capacité à être unitaires dans l’action, tout en étant très clairs, très radicaux dans notre propagande. Cette combinaison est quelque chose de très important, qui a profondément marqué la Ligue et reste ancré aujourd’hui à travers le NPA. On est à fond pour l’unité d’action contre Macron, mais on ne va pas se présenter à des élections avec des gens dont la stratégie est les élections pour gérer les institutions.

Quand Tsipras est venu nous voir à Paris après son élection à la tête de Syriza, qui à l’époque devait faire 3 % des voix, il nous a dit « Bonjour, je suis le Besancenot grec ». On a vu le résul-tat. Aujourd’hui on a Mélenchon qui parle sur le mode « Quand je serai président », ce qui est ridicule puisqu’il ne sera jamais président, et s’il le devenait il ferait des politiques d’austérité comme tous les autres.

Les conquêtes politiques et sociales ne sont jamais venues du parlement et des élections, elles ont toujours été la conséquence des mobilisations, de la grève générale. Notre désaccord essentiel avec Mélenchon ne porte pas sur telle ou telle de ses propositions, le problème n’est pas de savoir s’il est plus à gauche ou plus à droite que le PC, il est que les uns et les autres ont une politique et une stratégie institutionnelles. C’est la grande ligne de démarcation. Après, il y a un autre phénomène, que l’on commence à voir également en France et qui pose un autre type de problèmes, celui des secteurs qui du fait du rejet de la politique institutionnelle prétendent, à la suite des zapatistes, « faire la révolution sans prendre le pouvoir ».

Afin de « gagner l’hégémonie sur l’avant-garde large », la Ligue considérait nécessaire de répondre à ses préoccupations et pour cela de prendre des initiatives radicales, même minoritaires. Et de fait, jusqu’en 1977 les forces et l’influence de la LCR se sont développées significativement, dans la jeunesse scolarisée mais aussi dans des secteurs de la classe ouvrière. Par-delà toutes les différences, la situation très contradictoire que nous traversons aujour-d’hui pourrait présenter certaines analogies, par exemple, par rapport à « l’avant-garde » des « cortèges de tête ». Y a-t-il de ce point de vue des ensei-gnements à tirer de l’expérience des années soixante-dix ?

Au bureau politique j’avais voté pour la manifestation du 21 juin 1973, qui nous a valu la nou-velle dissolution. Je pense toujours que c’était une décision juste et d’ailleurs nous n’étions pas seuls à appeler, et la manifestation était tout sauf ridicule, elle a rassemblé plusieurs milliers de personnes.

Mais refaire maintenant ce genre de choses n’aurait pas de sens, parce que la situation est totalement différente. A l’époque l’avant-garde large était une réalité, dans la jeunesse scola-risée et aussi parmi les nouveaux ouvriers, moins encadrés par le PCF et qui avaient mené des luttes radicales dès 1966/67. Ce n’est pas le cas aujourd’hui, où tout est beaucoup plus réduit et plus éclaté. Nuit Debout était très petit et la « marée » de Mélenchon n’a pas eu lieu.

Le prolétariat est plus nombreux qu’en 68, mais il est aussi plus divisé, atomisé, avec sur les épaules le poids des défaites, des reculs qui se sont accumulés depuis. On est passé de 300  000 à deux millions et demi d’étudiants et la moitié d’entre eux travaillent, ce qui fait que le problème de la jonction étudiants-travailleurs ne se pose plus du tout de la même façon, elle se fait de manière beaucoup plus naturelle. Mais en même temps, comme on vient de le voir dans le mouvement contre la sélection à l’université, les étudiants qui se mobilisent ne descendent pas dans la rue.

Le phénomène des cortèges de tête, avec ces milliers de personnes, jusqu’à 15 000 dans les dernières manifestations parisiennes, qui ne veulent pas défiler derrière les banderoles des syndicats ou des partis, fondamentalement parce qu’il n’ont plus confiance, est très important. Il faut trouver les voies, les moyens de s’adresser à ces gens, qui ne sont pas à confondre avec les quelques dizaines de « casseurs », black blocks ou autres, dont la violence minoritaire n’est pas comprise, donc divise et affaiblit.

C’était très différent en 68, il y avait une violence de masse qui répondait à la violence de la police. Rue Gay-Lussac les habitants, qui n’étaient pourtant pas des ouvriers, soutenaient largement les étudiants contre les flics, jetaient de l’eau depuis les fenêtres pour faire retomber les gaz lacrymogènes. Je me souviens d’un gars bien habillé disant d’un air rigolard « Tiens, c’est ma voiture qui brûle » quelques semaines plus tard, il a peut-être voté pour de Gaulle…

Quand on licencie des ouvriers c’est une forme de violence extrême et leur riposte, y compris violente, est légitime, dès lors bien sûr qu’eux-mêmes en prennent la décision. Mais nous nous sommes toujours opposés à la violence minoritaire, en 68 on avait même protégé une armurerie que certains manifestants voulaient dévaliser.

La situation actuelle, nationale et internationale, a assez peu à voir avec celle d’il y a cinquante ans. Par-delà toutes les différences, quels sont à ton sens les enseignements de Mai 68 qui restent actuels ?

D’abord, que pour faire une vraie révolution il faut parvenir à développer une auto-organisa-tion, un contrôle des travailleurs et travailleuses au sein des entreprises. Ensuite, qu’il y a toujours autant besoin d’une alternative anticapitaliste, internationaliste qui soit suffisamment forte et crédible. Ce sont les deux éléments qui ont manqué en 68, ce qui a fait que le mouvement s’est conclu par un échec, une reprise en main par les institutions.

Maintenant, on ne va pas se le cacher, on est face à une situation complexe où l’on doit tenter de résoudre des problèmes difficiles. Il y a tout un public, des gens qui votaient pour le PC et se retrouvent maintenant à voter FN, sans que ces gens aient rien de fasciste, raison pour laquelle dénoncer le fascisme ne sert à rien ou bien ne votent plus du tout parce qu’ils ne croient plus dans la politique. Quand Philippe Poutou est venu à Saint-Denis, pendant la campagne présidentielle de 2017, des tas de gens allaient le saluer, le féliciter, et lui disaient en même temps « Mais qu’est-ce que tu vas faire dans cette galère ? » Et puis il y a le racisme, qui pénètre les classes populaires et est un grand facteur de division.

Ce n’est évidemment pas une raison pour baisser les bras. On l’a encore vu pendant ce prin-temps, il y a toujours dans ce pays des luttes d’une certaine ampleur, et toujours aussi des travailleurs et des jeunes qui cherchent des réponses et sont prêts à écouter ce que nous pouvons leur dire. A un moment, la tendance va s’inverser et je suis convaincu que l’on verra alors renaître quelque chose qui ressemblera à l’esprit de Mai.

Jean-Philippe Divès Dimanche 1 juillet 2018

https://npa2009.org/i

Lire aussi:

Pierre Rousset: Comment Mai 68 a formé toute une génération de militants (NPA)

Lire la suite

Rocutozig |
Tysniq |
Connorwyatt120 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Rafredipen
| Agirensemblespourpierrevert
| Buradownchin