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17 juillet 2024 ~ 0 Commentaire

Colonies ( Histoire)

Colonisation

Le Front populaire et les colonies, par Alain Ruscio

L’avènement, en France, au printemps 1936, d’un gouvernement s’appuyant sur le programme du Rassemblement populaire – c’est le nom exact de la coalition – regroupant essentiellement le Parti socialiste et le Parti radical, avec l’appui, importante novation, du Parti communiste, a marqué les esprits. Pour l’imaginaire français, ouvrier en particulier, pour la mémoire de la gauche, le Front popu de 36 a marqué une date, régulièrement célébrée depuis.

Mais cette expérience survint dans un pays qui était à la tête du second Empire colonial du monde, à une époque où les doutes sur la présence de la France étaient, en ce domaine, strictement minoritaires. Ce gouvernement de gauche pouvait-il, devait-il, contribuer à la libération nationale des peuples soumis à la domination coloniale ? Ou, au moins, alléger le poids de cette domination ?

Du côté gouvernemental, une volonté réformatrice réelle, bien qu’extrêmement timide, fut les premiers temps proclamée. L’arrivée rue Oudinot de Marius Moutet, député socialiste depuis plus de vingt années, animateur de la Ligue des Droits de l’Homme, avocat (au sens politique et professionnel) des indigènes pourchassés et persécutés, était plutôt de bon augure. Puis, cette volonté s’étiola rapidement, à l’image du projet Blum-Viollette. Du côté des colonisés – du moins des plus politisés d’entre eux – il y eut, nettement, trois phases : de grands espoirs, une attente un peu agacée, puis des désillusions, phase précédant elle-même la recherche de nouvelles voies.

Si le bilan global de cette courte expérience est, en matière coloniale, plutôt maigre, il ne peut en aucune façon être mesuré à l’aune d’un projet indépendantiste… qui n’a jamais existé. Pour paraphraser Léon Blum, il s’agissait de savoir si, de la situation coloniale, il était possible d’extraire le maximum de quantité d’ordre, de bien-être, de sécurité et de justice1.

Le programme2 et la Commission d’enquête

En septembre 1935, la SFIO et le PCF font connaître une plate-forme, qui se veut pré-programme en vue de la « réussite d’un grand mouvement populaire capable de déterminer un changement dans la situation politique » du pays3. Or, ce texte ne fait aucune référence à l’Empire français. Quatre mois plus tard, c’est le programme du Rassemblement populaire qui est rendu public. Aux deux partis de gauche s’est joint le Parti radical. La question coloniale y apparaît cette fois, mais de façon extrêmement discrète. En quantité (une phrase, 30 mots). Mais surtout en qualité : ce programme n’affiche même pas des ambitions réformatrices. Il n’y est question que de la constitution d’une Commission d’enquête : « Constitution d‘une Commission d’enquête parlementaire sur la situation politique, économique et morale dans les territoires français d’outre-mer, notamment dans l’Afrique française du Nord et l’Indochine » (10 janvier 1936).

Le principal animateur en fut Henri Guernut, ministre radical du gouvernement Sarraut (janvier-juin 1936), ancien secrétaire général de la LDH, homme intègre, respecté de tous. Forte de 42 membres, sa composition en était extrêmement pluraliste, mêlant des politiques et des intellectuels critiques (la journaliste Andrée Viollis, le militant socialiste Maurice Paz, le président de la LDH Victor Basch, le député communiste Henri Lozeray4…), des spécialistes reconnus (l’historien Charles-André Julien, l’ethnologue Paul Rivet, le pasteur Maurice Leenhardt, Robert Montagne, le géographe Pierre Gourou…), mais aussi des membres actifs du lobby colonial (Pierre Taittinger, Paul Reynaud, Théodore Steeg…) et des administrateurs coloniaux (Robert Delavignette, Henri Labouret, Hubert Deschamps)5.

On peut à ce propos s’interroger. Il était certes normal que le nouveau gouvernement se documente. Mais pourquoi mettre en branle la lourde machine d’une Commission ? Aucun des politiciens parvenus au pouvoir en 1936 n’était un homme neuf, ils avaient tous participé, parfois depuis le début du siècle, aux débats politiques sur la question coloniale ; la documentation livresque et journalistique, descriptive, laudative – largement majoritaire – ou contestataire, était foisonnante. C’était particulièrement le cas du ministre des Colonies, Marius Moutet, le Monsieur Empire colonial de la SFIO. Fallait-il enquêter, dans ces conditions, sachant que cela durerait des mois ? Si la raison profonde de la création de cette Commission ne fut peut-être pas la volonté de repousser les réformes, c’en fut en tout cas la première et plus importante conséquence.

Toujours est-il que dix mois après l’avènement du gouvernement, un intellectuel engagé depuis longtemps dans la dénonciation du colonialisme, Francis Jourdain, en était encore à demander un tableau des « injustices » et des « erreurs » commises outre-mer : « Nous souhaitons que le Front populaire dresse l’inventaire de toutes les injustices, de toutes les cruelles erreurs commises par les fondateurs, les gérants, les gardiens du domaine qu’il vient d’hériter. Car c’est bien d’une succession qu’il s’agit. Notre Front populaire ne peut être tenu pour responsable ni de ces injustices, ni de ces erreurs ; mais quand celles-ci seront enfin connues, aucun des partis que comprend le Rassemblement populaire (et il faut qu’ils soient rapidement, complètement informés) ne pourra refuser ses soins – je veux dire le bénéfice de la démocratie – aux victimes d’un régime dont seule la Réaction oserait ne pas rougir » (Clarté, 15 mars 1937)6.

Dans ces conditions, on a l’impression que la fameuse Commission d’enquête fut, de fait, une diversion. Si la Chambre adopta vite le principe (11 août 1936), le Sénat, bastion du conservatisme en matière coloniale comme en bien d’autres, bloqua le processus : lorsque, finalement, celui-ci émit un vote favorable (30 janvier 1937, décret en date du 4 février), il ne restait au premier gouvernement Blum que cinq mois à vivre… Puis, lorsque le cabinet Chautemps se mit en place, le 22 juin 1937, Marius Moutet garda certes la rue Oudinot, mais les partisans du statu-quo colonial – avec à leur tête Albert Sarraut, ministre d’État – avaient marqué de nouveaux points. Un changement encore (second cabinet Chautemps, janvier-mars 1938), et le ministère arriva entre les mains du radical Théodore Steeg, jusque là président de la très conservatrice commission coloniale du Sénat… avant de revenir une dernière fois7, mais pour quatre semaines (13 mars-10 avril 1938), à Moutet.

Au total, la seule activité de la Commission fut l’audition de témoins-acteurs de la vie coloniale, Robert Montagne, André Philip, Ernest Outrey, Alexandre Varenne, puis des techniciens… toutes personnes qui s’exprimaient depuis longtemps sur les questions coloniales. La Commission, par ailleurs, élabora un questionnaire destiné à être utilisé sur place, enrichi par des entretiens avec des témoins assurés par des fonctionnaires coloniaux sur le terrain. Alors qu’il était prévu que la Commission se rende dans les territoires concernés, cela ne se fit pas : seul André Gide (re)partit en Afrique subsaharienne en janvier 1938.

Au total, donc, les avis de ceux qui étaient tout de même les principaux intéressés, les colonisés, ne furent pas recueillis.

Cynisme ou inconscience, les crédits de fonctionnement de la Commission ne furent pas reconduits dans la loi de finance 1938. Le 24 février de cette année, Guernut, qui comprenait très bien ce qu’il était en train de se passer, voulut présenter la démission collective de la Commission. Il en fut dissuadé par Marius Moutet et Théodore Steeg. C’est finalement le 7 juillet 1938 qu’il se décida définitivement, vaincu par une « obstruction totale » et « sournoise » (Charles-Robert Ageron8).

La seule proposition globale concrète du programme du Front populaire disparut ainsi de la vie politique dans l’indifférence générale.

Marius Moutet ne tenait pas, c’est le moins que l’on puisse écrire, à bouleverser la politique de la France outre-mer. Le premier signe qu’il lança – apaisement pour les uns, inquiétude pour les autres – fut le maintien en place des hauts fonctionnaires, dont le directeur des Affaires politiques, Gaston Joseph, l’un des idéologues les plus actifs du lobby colonial – qui d’ailleurs resta en place, jusqu’au bout, sous Vichy. Aucun Gouverneur général de sensibilité socialiste ne fut nommé à la tête d’une colonie, même si certains remplacements furent effectués. Quant au personnel moyen et subalterne, très hostile au Front populaire, il resta intégralement en place.

La ligne réformiste du Parti socialiste SFIO

L’attitude du Parti socialiste fut hésitante.

Quelques jours après la victoire électorale, la SFIO réunit son XXXIII è Congrès, salle Huyghens, à Paris. Le jour même de l’ouverture, son quotidien ouvre ses colonnes à son grand spécialiste des questions coloniales, chargé de définir les objectifs, Charles-André Julien : « Des mesures urgentes s’imposent : d’abord une amnistie, sans bavures ni réticences, capable d’inspirer une véritable confiance, puis le rétablissement des libertés publiques, dont Français, et surtout indigènes, ont été graduellement privés. Liberté de presse, de réunion, d’association, d’opinion ; droit de libre circulation ; suppression des codes de l’indigénat, telles sont les revendications qui s’élèvent partout. Il faudra ensuite s’attaquer aux principaux problèmes (…). Les questions économiques se poseront avec plus d’acuité qu’en France à cause d’injustices sociales plus flagrantes. Il n’y a pas de politique “impériale“ possible, car les colonies françaises sont loin de posséder les ressources qu’une propa­gande intéressée leur attribue. Elles enrichissent non la métropole, mais quelques métropolitains et cela au détriment de l’immense masse des indigènes exploitée, sous-alimentée, condamnée à une mortalité excessive. Dans le domaine économique et social, presque tout est à faire : protection ou restitution de la terre, aide financière aux paysans, allégements fiscaux, élévation des salaires, limitation de la journée de travail, fonds de chômage, développement de l’instruction, extension des mesures d’hygiène, accès à toutes les fonctions avec salaire égal. Tâche de longue haleine, qui se heurtera à de farouches résistances ; mais qui ne doit pas rebuter les courages. Regardons l’avenir en face. La seule justification morale de la colonisation serait de préparer, sincèrement, l’indépendance des peuples indigènes. Comment pourra-t-on le faire si l’on continue à réserver à une minorité souvent infime de Français la majorité des sièges dans les assemblées élues des colonies ? » (Charles-André Julien, Le Populaire, 29 mai 1936)9. Le Congrès adopta en gros cette série de mesures10 qui, sans être extrémistes, dépassaient de loin le programme adopté par le gouvernement Blum (voir infra). Première interrogation : un gouvernement à direction socialiste, dans lequel un socialiste était chargé de la politique coloniale, n’était donc pas tenu par le programme socialiste ?

L’autre texte adopté, une Adresse « aux peuples des colonies, pays de protectorat et territoires sous mandat », était par contre une reprise de la vieille antienne de la gauche française : « Le Congrès du Parti socialiste (SFIO) vous adresse l’expression de son active solidarité. Il connaît votre misère, il a la volonté d’y mettre un terme. Avec le Front populaire au pouvoir, une ère nouvelle commence pour la France laborieuse aussi bien que pour les peuples qu’elle associe à sa destinée. Les espoirs qu’a soulevés la victoire du Front populaire ne seront pas déçus (…). Le Parti socialiste vous en donne l’assurance fraternelle » (1 er juin 1936). Ce qui était une n.ième manifestation d’une vieille tradition du mouvement ouvrier et socialiste français : faites-nous confiance, attendez les réformes promises par la gauche.

Même de vieux combattants contre les injustices coloniales se laissèrent parfois aller, en tout cas dans les premiers temps, à un certain enthousiasme. Andrée Viollis – plutôt communisante –, alors auréolée de l’immense écho de son livre Indochine SOS11, publié l’année précédente, rendit visite au nouveau ministre des Colonies, Marius Moutet, qu’elle gratifia du titre de « ministre de la clémence »12. Magdeleine Paz, qui avait toujours, à l’aile gauche de la SFIO, attiré l’attention de ses camarades sur la nécessité de radicaliser les positions coloniales de son parti, proclamait son espoir : « Travailleurs des villes et des champs, hommes des “races nues“, paysans du mil et du riz, de l’arachide et de l’hévéa, même sous les cieux les plus lointains, il y a désormais pour vous quelque chose de changé ; ces deux seuls mots, “Front populaire“, c’est déjà de l’espoir pour vous. Un peu de patience : ce sera bientôt la vie » (Le Populaire, 12 décembre 1936)13. Même un militant de la tendance Gauche révolutionnaire comme Daniel Guérin, commença par saluer les premières réformes (article dans La Vague, 1 er décembre 193614).

Par la suite, la lecture du Populaire, quotidien du Parti, laisse une impression étrange : les activités fort traditionnelles du ministre Moutet (dîner de la presse coloniale, inauguration d’une Maison de retraite du Colonial, surtout réunion des Gouverneurs généraux…) sont citées… Les revendications plus radicales émises par la Commission coloniale du Parti sont signalées… Mais à aucun moment on n’a l’impression qu’il y a rencontre entre ces deux types d’activité…

Évolutions et timidités du Parti communiste

Les communistes furent sans doute ceux qui opérèrent les évolutions les plus sensibles. Dix années après la violente campagne contre la guerre du Rif15, une année seulement après une Circulaire Barthel16 qui proclamait le droit à l’indépendance de l’Algérie, un réformisme prudent s’imposait désormais au PCF : « Nous nous sommes associés à d’autres pour que soit exécuté un programme très précis. Ce programme en matière coloniale prévoit l’organisation d’une enquête dans les colonies, protectorats et territoires sous mandat. En quoi cette prétention peut-elle sembler exorbitante ? L’enquête gênera peut-être les aigrefins et les prébendiers, ceux dont on retrouve les noms dans tous les scandales ; elle gênera les concussionnaires et les prévaricateurs, elle gênera la Banque d’Indochine, elle gênera les gouverneurs, les résidents, les commissaires qui ont fait détester la France. Tant pis ou tant mieux ! En quoi la France serait-elle affaiblie parce qu’un gouvernement issu du peuple châtiera ceux qui représentent si mal le peuple français ? Mais après l’enquête ? Après l’enquête, il est bien vrai que nous devrons nous mettre d’accord sur l’octroi aux populations des colonies, des territoires sous mandat et des protectorats, de revendications légitimes. Eh bien, nous nous mettrons d’accord. Les droits démocratiques que réclament à juste titre les peuples d’outre-mer, les libertés dont ils exigent la garantie, sont des requêtes auxquelles nous, les combattants du Front populaire, pourrons souscrire sans difficulté. Nous réclamerons, par exemple, l’abolition du Code de l’indigénat, acceptée déjà en Algérie par des députés de gauche qui furent élus grâce à notre désistement. Nous réclamerons l’abrogation des mesures qui ont restreint la liberté de la presse et suscité la protestation de journalistes et d’hommes politiques de toutes opinions, nous réclamerons la liberté d’organisation et d’association. Nous réclamerons, avant toute chose, l’amnistie pour les victimes de la répression politique. Il ne nous semble pas que ces revendications soient inacceptables pour des républicains qui ont été des bons combattants du Front populaire » (Gabriel Péri, L’Humanité, 23 mai 1936)17.

Un an plus tard, malgré le piétinement manifeste du gouvernement en la matière, les communistes font toujours profil bas : « Il faut étendre à l’Algérie les bienfaits du Front populaire. Déjà, des mesures heureuses ont été prises en Tunisie par M. Guillon, Résident général, et au Maroc le général Noguès s’est attiré de la sympathie en autorisant la publication de quatre journaux en langue arabe. L’application des lois sociales en Afrique du Nord, le vote rapide du projet Viollette, des mesures efficaces en faveur de l’enseignement pour la grande masse du peuple, les libertés syndicales, etc. Tout cela contribuera à faire des populations d’Afrique du Nord des alliés sûrs et solides de la démocratie contre lesquels se briseront les tentatives du fascisme étranger et de ses agents français » (Robert Deloche, L’Humanité, 12 février 1937)18.

Les communistes furent pourtant conscients que l’attentisme, pour ne pas dire l’immobilisme, en ce domaine, étaient porteurs de dangers. Le principal responsable du PCF sur ces questions s’interrogea : pourquoi « l’enthousiasme des Musulmans pour le Front populaire » s’était-il « calmé », puis transformé en « une réserve, voire même une hostilité à peine voilée » ? Il y voyait des explications sociales : « Parmi les lois sociales votées en France, un certain nombre d’entre elles furent promulguées pour l’Algérie. Dans les grandes villes, elles furent appliquées avec difficulté et rencontrèrent l’opposition du gros patronat qui, comme en France, chercha à en diminuer le plus possible les effets bienfaisants. Dans les campagnes, il n’en fut pas de même, les ouvriers agricoles, malgré la fixation des salaires minima, ne virent leurs conditions d’existence améliorées que dans des proportions infimes, dérisoires. Les syndicats d’ouvriers agricoles ont rencontré les plus grandes difficultés. Les grèves légitimes pour une élévation des salaires de famine de ceux-ci rencontrèrent l’hostilité des colons, mais aussi de l’administration fasciste qui mit à leur disposition tout l’appareil répressif. Il n’est pas de grève d’ouvriers agricoles qui n’ait connu l’arrestation de ses dirigeants. Quant aux fellahs, leur situation, loin de s’améliorer a empiré. L’office du blé ne leur a apporté aucune satisfaction car, pour la plupart, ils sont acheteurs et non vendeurs de b!é. Pour tous, ouvriers indigènes des villes, ouvriers agricoles et fellahs, le renchérissement considérable du coût de la vie a porté un coup terrible à leurs conditions matérielles d’existence. Pour les ouvriers des villes, les augmentations de salaires ont été largement compensées par le renchérissement. Pour les ouvriers agricoles et les fellahs, ce fut une aggravation considérable de leur niveau de vie, car ils n’ont pas ou n’ont que peu de bénéfice des avantages apportés par le Front populaire » Mais aussi des explications politiques. Même le projet Blum-Viollette, qualifié de « très imparfait », n’avait pas été appliqué. La conclusion était sévère et pessimiste : « Pour n’avoir point compris que le gouvernement de Front populaire ne devait pas être seulement le gouvernement de la liberté pour !a France métropolitaine, mais qu’il devait être également celui de la liberté des peuples colonisés, nous risquons de nous trouver demain en face d’une rupture entre le peuple laborieux de France et celui d’Algérie, au bénéfice le plus sûr des fascistes français et internationaux » (Henri Lozeray, L’Humanité, 24 septembre 1937). Le titre de cet article était tout un programme : « Le Front populaire ne doit pas perdre l’Algérie ».

C’est peu après, en février 1939, que Maurice Thorez, qui voyagea d’Oran à Constantine, en passant par Alger, émit la thèse de la Nation algérienne en formation, qui devait guider la politique communiste, ensuite, durant presque deux décennies.

Les autres forces de gauche

La grande majorité des hommes et femmes de gauche de l’époque épousa la ligne Front populaire, d’autant que cette période coïncida avec les revendications coloniales hitlériennes et mussoliniennes. En 1936, quatre figures de proue du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes (CVIA), Paul Langevin, Paul Rivet, Alain et Marc Casati19, publièrent une plaquette, La France en face du problème colonial20, résumant parfaitement cette orientation : il ne fallait pas laisser « les colonies livrées à l’arbitraire de l’administration, et à l’exploitation des hommes d’affaires, qui les considèrent comme une chasse gardée », la puissance publique devait être la protectrice des indigènes. Comme dans le cas du rapprochement SFIO / PCF, les intellectuels les plus en pointe s’étaient alignés – par conviction ? par réalisme ? – sur des positions modérées. De fait, d’Andrée Viollis à Francis Jourdain, en passant par André Malraux, André Gide, Romain Rolland, aucun n’avait réellement envisagé, auparavant, une indépendance des colonies. Le réformisme du Front populaire, qui permettait d’envisager une amélioration du sort des indigènes et un minimum de libertés fondamentales, leur paraissait déjà un pas en avant.

Critiques de gauche en métropole

D’où pouvait venir, en métropole, une critique de gauche de la politique coloniale du Front populaire ? Ce flambeau, totalement abandonné par l’appareil du PCF, fut repris par des communistes oppositionnels, par l’aile gauche de la SFIO – avant d’être exclue du parti – et par des mouvements trotskisants.

Une figure emblématique du travail anticolonial du PCF jusqu’en 1935, André Ferrat21, également ancien rédacteur en chef de L’Humanité (1932-1934), en désaccord depuis 1934, fut évincé du Bureau politique en janvier 1936, précisément au début de cette année emblématique. Cette même année, il rejoignit le groupe oppositionnel Que faire ? Il y dénonça l’attentisme du gouvernement, qui risquait d’avoir un effet pervers : « Le risque est de pousser les coloniaux indigènes dans les filets de la démagogie (…). Le gouvernement Blum a donné aux colons fascistes d’Algérie des facilités nouvelles pour tenter de refaire avec des travailleurs arabes déçus et pleins de rancœur le coup organisé par Franco avec des travailleurs rifains abusés contre le Front populaire espagnol » (André Ferrat, Une honte, 1937)22.

Les militants de la tendance Gauche révolutionnaire du Parti socialiste avaient pris le contrôle de la Commission coloniale. Leur principal porte-parole, Daniel Guérin, commença par saluer les premières réformes (article dans La Vague, 1 er décembre 193623). Mais, très vite, la timidité de la politique entreprise irrita. Guérin se fit une spécialité d’écrire au ministre à de multiples reprises : « Je suis convaincu que votre bonne foi a été surprise. » (Lettre, 10 juillet 1937)24« Depuis un an, je n’ai guère eu l’impression que mes modestes interventions auprès de vous fussent efficaces. Mais j’imagine la situation infiniment difficile dans laquelle se trouve un ministre socialiste, hautement compétent, plein de bonnes intentions, mais prisonnier de ses bureaux »… (Lettre, 12 juillet 1937)25. On peut d’ailleurs s’interroger : Daniel Guérin, qui était déjà, alors, un militant expérimenté, nourrissait-il vraiment des illusions sur la « bonne foi » et les « bonne intentions » de Moutet, ou bien tentait-il, par ces pressions, de l’amener à ses thèses ? Par la suite, en tout cas, cette divergence alla en s’accentuant et fut une des causes de l’éviction de cette tendance de la SFIO, en juin 1938 (XXXV è Congrès, Royan). Un mois passa encore, et Guérin, Marceau Pivert fondèrent un nouveau – mais qui se révélera éphémère – mouvement, le Parti socialiste ouvrier et paysan (PSOP), qui revendiquera le droit à la séparation pour les colonies.

Au groupe La Révolution Prolétarienne, fondé par Pierre Monatte, la critique fut plus affirmée encore. Pour ses militants, la forme politique – le Front populaire – ne pouvait influer sur la nature du système – l’impérialisme. C’est le titre d’un article de Robert Louzon, militant anticolonialiste de toujours, mêlant ses réflexions sur les expériences française et espagnole, « L’impérialisme des Fronts populaires » : « La “démocratie“ espagnole se comporta à l’égard de “ses“ indigènes comme la “démocratie“ française à l’égard des siens » (La Révolution Prolétarienne, 10 novembre 1936). Ou son camarade Louis Bercher, qui signait Péra : « La répression actuelle, c’est la répression du Front populaire, c’est la répression de Blum et de Delbos. Comme le dit Louzon, le “redoublement d’oppression“ actuel est le fait de purs “démocrates“. Vous voudriez après cela que les Marocains prennent parti pour les “républicains“ contre les “fascistes“ ! Allons donc ! La remarquable passivité actuelle des Marocains devant les événements d’Espagne ne prouve qu’une chose : la grande sagesse politique de la masse de ce peuple » (La Révolution Prolétarienne, 25 novembre 1936)26)

On peut également citer des intellectuels qui souhaitèrent se tenir à l’écart des enthousiasmes du moment, comme Simone Weil : « Au cours du grand mouvement qui a soulevé, en 1936, les ouvriers français, ils ne se sont pour ainsi dire pas souvenus qu’il existât des colonies. Les organisations qui les représentaient ne s’en sont bien entendu guère mieux souvenues » (Essais et Combats, décembre 1938)27. Plus sévère encore est un autre texte, contemporain, les « organisations antifascistes », accusées de s’intéresser plus au « traitement d’un instituteur français » qu’à la « misère atroce (…) des populations d’Afrique du Nord », étaient frappées de ce fait d’une « honte ineffaçable »28.

La grande peur des milieux colonialistes

L’arrivée au pouvoir d’un gouvernement à direction socialiste, soutenu par les communistes et un mouvement syndical réunifié (congrès de Toulouse de la CGT, mars 1936) fut, on le sait, un moment d’effroi pour certains, au sein des classes possédantes, qui voyaient déjà les salopards en casquettes occuper le pouvoir.

Cette peur politique en métropole fut doublée de la crainte de la perte des colonies.

Avant même la victoire électorale, un périodique questionnait : « Quelle sera l’attitude du nouveau gouvernement à l’égard des colonies ? (…) Il serait regrettable que, lui aussi, il travaillât en façade et que sa sympathie pour les indigènes d’outre-mer se manifestât par la promulgation dans des territoires de lois ou de conventions internationales qui ne leur sont pas adaptées » (C.-A. Le Neveu, La Quinzaine coloniale, 25 avril 1936)29. La presse conservatrice affirmait alors que « l’influence directe du Komintern se manifesterait d’abord par les colonies, les pays sous mandat et les territoires, assimilés aux départements, de la France d’outre-mer », que Maurice Thorez était un ennemi déclaré de « l’impérialisme français »30, etc.

Le Figaro dénonça à de multiples reprises l’irresponsabilité de ceux qui voulaient organiser les indigènes. En Algérie : « Des extrémistes de la métropole “travaillent“ la population indigène » (Augustin Bernard 14 décembre 1936)31… En Tunisie : « Les colons sont désignés comme spoliateurs, voleurs,etc. (…), les fonctionnaires, qui bénéficient encore d’un ton mineur, mais que les agitateurs destouriens commencent à montrer du doigt avec plus d’intrépidité chaque jour sont des hôtes importuns gavés de l’argent de l’indigène. Ah! que le Front populaire est un instrument commode ! Car tout cela se fait en son nom, au nom despromesses“, desespoirs“ du Front populaire. La politique parisienne a une vertu rare : elle permet aux “protégés“ d’insulter la quasi-totalité des Français » (Maurice Noël, 15 avril 1937)32

On peut imaginer que l’extrême droite se déchaîna plus encore. L’Action française mena une campagne mêlant la peur du rouge, l’islamophobie33et l’antisémitisme34. Léon Daudet affirma sa crainte du « réveil islamique (…) en Tunisie, en Algérie, au Maroc, en Palestine, menaçant à la fois la France et l’Angleterre », concluant : « Que les Soviets encouragent en sous-main ce mouvement, la chose ne semble pas douteuse, car la III è Internationale exploite de son mieux les nationalismes extra-européens. Mais il y a sans doute une zone d’agitation plus générale et plus profonde, étrangement ramifiée, un trouble qui annonce l’orage (…). Le fait que le cabinet actuel est présidé par un Sémite passionné et militant est une complication de plus » (L’Action française, 28 juin 1936)35« Les craintes que nous manifestions ici, quant à notre Empire français, depuis le milieu de mai et l’installation du cabinet Blum, dit du Talmud, sont en train de se justifier. Les incidents de toute sorte se multiplient en Algérie, notamment dans la province d’Oran, le Maroc frémit, et voici que la Tunisie se met en mouvement (…). Toux ceux qui connaissent l’Islam et la rapidité de propagation des troubles racistes dans les milieux musulmans estiment la situation des plus graves » (L’Action française, 6 juillet 1936)36.

Sur place, dans les trois pays du Maghreb, il y eut alliance de fait entre la réaction coloniale, hostile par tradition – et par intérêt immédiat – à toute réforme, et les partisans des Ligues, Croix-de-feu de De La Rocque et doriotistes.

L’espoir des colonisés

Après des décennies de limitation des libertés, de répression, de nuit coloniale37, la perspective d’être enfin écoutés procura chez les colonisés – du moins ceux d’entre eux qui étaient à même d’être informés – de grands espoirs.

En métropole, les travailleurs coloniaux se joignirent aux cortèges du Front populaire. Dans un premier temps, leurs organisations se félicitèrent du ton des déclarations du nouveau gouvernement. En juin 1936, un meeting à la Mutualité vit à la même tribune quatre orateurs : à côté du socialiste Jean Longuet et du communiste Henri Lozeray, Habib Bourguiba, alors présent en France, représentant le Néo-Destour, et Messali Hadj, pour l’Étoile Nord-africaine, s’exprimèrent38.

Plus grande encore fut l’excitation dans les colonies. Gabriel Péri, qui dirigeait alors la rubrique de politique internationale de L’Humanité, affirmait : « Lorsque sont arrivés à Rabat, à Saigon, à Beyrouth, les résultats du scrutin du 3 mai, la foule indigène a crié “Vive la France du Front populaire !“, car la vraie France, pour elle comme pour nous, c’est celle-là » (L’Humanité, 23 mai 1936)39. Même si l’éditorialiste sollicitait quelque peu la réalité, il reste que de nombreux témoignages attestent du bon accueil, chez les colonisés, de la nouvelle équipe au pouvoir. Mais, contrairement sans doute à ce qu’auraient voulu bien des militants de gauche, les indigènes n’attendirent pas les bienfaits venus de Paris. Il y eut alors une exceptionnelle activité politique et sociale.

En Algérie, opinion du secrétaire général de l’association des Oulémas : « Nul ne peut contester que l’avènement du gouvernement du Front populaire ait suscité chez nous un grand enthousiasme, qui s’est traduit par d’éclatantes manifestations de sympathie et d’innombrables motions de confiance à l’adresse de tous les hommes auxquels le peuple de France confia sa destinée à la suite de la brillante victoire du 3 mai 1936 » (Lamine Lamoudi, La Défense, Alger, 24 décembre 1937)40. L’Humanité recensa, lors des manifestations fêtant la victoire du Front populaire, « 18.000 manifestants indigènes et européens » à Oran41. Cette participation eut lieu également à Alger, à Constantine, dans des villes moins importantes. Certains observateurs européens, étonnés ou effrayés, virent même des femmes voilées levant le poing42 ! Les forces politiques issues du monde colonisé fondèrent une sorte de pendant algérien du Rassemblement populaire, sous le nom de Congrès musulman43. Ce fut à l’occasion d’un meeting de ce mouvement que Messali fit une de ses (rares) interventions publiques sur le sol même de l’Algérie, avec un ton sensiblement différent de celui des autres orateurs : « J’ai entendu tout à l’heure les orateurs qui m’ont précédé dire avec combien d’égards et de bienveillance ils ont été reçus en France par le gouvernement de Front populaire ; je ne veux pas discuter ou amoindrir l’atmosphère dans laquelle cette réception s’est déroulée, mais je dis que le peuple algérien se doit d’être vigilant. Il ne suffit pas d’envoyer une délégation présenter un cahier de revendications, ni trop se leurrer sur les réceptions et attendre que les choses se réalisent toutes seules. Mes frères, il ne faut pas dormir sur vos deux oreilles maintenant et croire que toute l’action est terminée, car elle ne fait que commencer. Il faut bien vous organiser, vous unir au sein de vos organisations, pour être forts, pour être respectés et pour que votre voix puissante puisse se faire entendre de l’autre côté de la Méditerranée. Pour la liberté et la renaissance de l’Algérie, groupez-vous en masse autour de votre organisation nationale, l’Étoile Nord-africaine, qui saura vous défendre et vous conduire dans le chemin de l’émancipation » (Discours, Alger, 2 août 1936)44.

En Tunisie, le Néo-Destour réunit son Conseil national dès le 10 juin 1936 et émit un préjugé favorable45. Pierre Viénot, sous-secrétaire d’État aux Affaires étrangères, reçut au Quai d’Orsay, le 18 août de la même année, Habib Bourguiba, leader du Néo-Destour, fait sans précédent. La liberté syndicale fut reconnue.

Au Maroc, la CGT réunifiée connut une vague d’adhésions46, malgré l’interdiction du résident, le général Charles Noguès.

À Madagascar, des militants du Parti communiste de la région de Madagascar (PCRM) organisèrent des rassemblements de masse, drapeaux rouges déployés et « l’administration coloniale adopta un profil bas »47.

À La Réunion naquirent les premiers rassemblements politiques. Un Comité du Rassemblement populaire tint une première réunion à Saint-Denis (9 août 1936). Une section SFIO fut créée. Le courant communiste, sous forme d’un Cercle marxiste, s’y affirma, autour de Léon de Lapervenche et de Raymond Vergès. Des élus communistes firent leur entrée au Conseil général en 193748.

Au Sénégal, dans les quatre communes où régnait déjà un semblant de démocratie, Lamine Gueye, fondateur du Parti socialiste sénégalais (PSS), soutenu par toute la gauche locale, n’échoua aux élections que grâce à un trucage éhonté. Le 14 juillet 1936 vit, à Dakar, un immense rassemblement, aux couleurs du drapeau français et de celui du PSS.

S’il est un endroit où l’écho du Front populaire fut immense, c’est bien en Indochine. Pour deux raisons, convergentes : le mouvement national y était le plus développé et, en conséquence, la répression y était la plus forte. Une expression légale fut possible en Cochinchine (journal La Lutte, élus communistes et trotskistes au conseil municipal de Saigon), semi légale au Tonkin (journal Le Travail, où écrivit Vo Nguyen Giap). Tous se regroupèrent dans un Congrès indochinois, qui fit des adhésions par dizaines de milliers. Les prisonniers politiques, qui croupissaient alors dans les prisons et les bagnes coloniaux, saluèrent avec espoir l’avènement du nouveau gouvernement : « Nous sommes les détenus politiques qui vous écrivons de Poulo Condore où depuis six ans nous menons la vie la plus intolérable, le corps épuisé et mourant, mais gardant intact au cœur l’espoir qu’un jour le peuple de France nous délivrerait. Ce jour est venu. Au peuple de France, nous crions de toutes nos forces : “SOS, nous voulons la liberté“ » (Lettre au Front populaire, 25 mai 1936)49.

En 1936, un journaliste visite le bagne de Poulo Condor. Témoignage : « Je rangeais mes bagages dans la Maison des Passagers, lorsqu’on frappa doucement à ma porte. C’était un très vieux bagnard annamite vêtu de bleu. Sa longue barbiche blanche, ses lunettes dorées, sa maigre silhouette, ses ongles très longs lui donnaient l’allure classique d’un Lettré des Concours triennaux. J’appris plus tard qu’il était l’ancêtre du Bagne n° 3, où l’on enfermait les vieillards et les impotents. Il tomba à genoux subitement et se prosterna plusieurs fois, le front contre le parquet, les mains jointes au-dessus de la tête. J’interrompis ses courbettes. Alors, d’un geste vif, il me tendit une requête cachée sous sa camisole. Je lus, en en-tête: « Pétition de simples détenus au haut personnage du Front populaire en mission à Poulo-Condore ». Suivaient plusieurs pages de revendi­cations, d’une écriture bleue. Le vieux forçat me demandait l’amnistie pour aller se soigner dans sa famille, et toute une série de réformes en faveur de ses codétenus. Il terminait ainsi : « La victoire du Front populaire français a apporté beaucoup d’espoirs à nous, détenus maltraités. A haute voix nous crions : Vive le Front Populaire. Et nous vous saluons en vous souhaitant la bienvenue. À partir d’aujourd’hui, nous mettons toute notre confiance en vous ». Bien entendu je voulus rendre le papier au vieillard, lui expliquant qu’il y avait méprise sur ma personne. Peine inutile ! L’ancêtre sourit et se retira à reculons » (Jean-Claude Démariaux, Les secrets des îles Poulo Condore, 1956)50.

Dès juillet 1936, 1 277 condamnés politiques furent libérés51. Il y eut en tout de l’ordre de 11 000 libérations, tous condamnés confondus. Les libérés de Poulo Condor – parmi lesquels des compagnons proches de Ho Chi Minh, Pham Van Dong52 et Ton Duc Thang53 – en gardèrent toute leur vie un souvenir ému54.

Par contre, cette amnistie ne toucha pas tous les condamnés politiques. En Guyane, dans le bagne dit des Annamites55, il restait près de 170 condamnés politiques, appartenant au VNQDD (révolte de Yen Bay, 193056). Moutet avait été leur courageux défenseur, lors de leur déportation. Devenu ministre, il les oublia : il n’y eut que 12 bénéficiaires de l’amnistie et 150 dossiers restèrent sans suite sur son bureau57.

Cette agitation politique s’accompagna d’une vague de mouvements sociaux.

En Tunisie, où une tradition syndicale, malgré la répression, s’était établie dès l’immédiat après-guerre58, des grèves eurent lieu à la mine de Djerissa, aux chantiers Chauffour Dumez de Metline, aux mines de Metlaoui, où les gendarmes tirèrent sur la foule, faisant 17 morts et 34 blessés (mars 1937)59. Au Maroc, les grèves avec occupation commencèrent dès le 11 juin60. En Indochine, des grèves secouèrent le pays du printemps 1936 à l’hiver 1937. Une vague de grèves toucha également l’île de La Réunion. Une première éclata sur le Port de Saint-Denis le 31 août 1936 : les dockers réclamaient une augmentation de 10 frs par jour et l’application de la journée de huit heures. Le 14 décembre, trois décrets furent pris, étendant à l’île les dispositions des lois du 20 et 21 juin 1936 relatives aux congés payés, aux contrats collectifs et à la semaine de 40 heures. Un salaire agricole minimum fut fixé, mais semble-t-il peu respecté61. Au Sénégal, il y eut également des mouvements de grève62. Diverses lois en vigueur depuis longtemps en métropole furent promulguées : journée de huit heures, lois sur les accidents du travail, lois pour la protection de la femme et de l’enfant, délivrance du livret de travail. Surtout, la liberté syndicale fut reconnue, à la grande colère des colons63.

Des espoirs déçus

Les leaders nationalistes avaient-ils réellement cru que l’avènement d’un gouvernement de gauche en métropole suffirait pour bouleverser la situation coloniale ? Ou bien donnèrent-ils le change afin de ne pas être accusés de jusqu’au boutisme ? La réponse diffère, selon les individus. On peut imaginer que Messali Hadj, sans doute Bourguiba, les révolutionnaires vietnamiens, ne se payèrent pas de mots et continuèrent à compter sur leurs propres forces, tout en utilisant les possibilités légales d’expression.

En tout cas, l’attentisme du Front populaire doucha très rapidement les premiers enthousiasmes, là où il y en eut.

Non seulement les réformes attendues ne vinrent pas, mais la politique de répression reprit. En Algérie, Messali Hadj, en Tunisie, Habib Bourguiba, au Maroc, Allal El Fassi furent l’objet de décisions d’éloignement, les principales organisations patriotiques (Étoile nord-africaine, Néo-Destour, Comité d’action marocaine) furent dissoutes, des arrestations opérées, un millier par exemple au Maroc dès l’automne, dont 200 condamnés à des peines de prison pour « menées subversives »64, des saisies de journaux eurent lieu – la plus cocasse étant celle de Maroc socialiste par un gouvernement… socialiste65. En Indochine, le nationaliste Nguyen An Ninh, le trotskiste Ta Tu Thau et le communiste Nguyen Van Tao furent poursuivis et un temps emprisonnés. Les possibilités d’expression légale, notamment par le journal La Lutte, à Saigon, furent une à une éliminées.

En fait, tout ce qui ne rentrait pas dans le moule des droits octroyés et qui ressemblait de près ou de loin à des revendications nationalistes fut pourchassé.

Dans le texte, déjà cité, de Lamine Mamoudi, le responsable des Oulémas – nullement un extrémiste – poursuivait : « Examinons, en toute objectivité, notre situation depuis que le Gouvernement de Front populaire est au pouvoir. Y a-t-il eu un changement sensible dans notre situation ? A-t-on tenu tout ou partie des promesses qui nous ont été solennellement faites ? A-t-on fait droit à une quelconque de nos revendications primordiales, dont tout le monde pourtant a reconnu la modération et la légitimité ? Nous répondons, sans hésitation aucune : Non ! (…). Les musulmans n’admettent plus que l’on abuse de leur confiance ou de leur patience. Ils ont été pendant trop longtemps dupés et trompés et ils exigent aujourd’hui qu’on réponde à leur loyauté par la loyauté et à leur franchise par la franchise. Nos amis doivent tenir compte de cette réalité. Sinon, gare ! » (Lamine Lamoudi, La Défense, Alger, 24 décembre 1937)66.

Des échos de cette déception parvinrent jusque dans les congrès de la SFIO : « Il faut dire la vérité, toute la vérité à ses amis ; disons la nôtre franchement, cordialement, au Front populaire et surtout à son gouvernement. Disons qu’à l’enthousiasme succède l’indifférence, à l’espérance une déception. Des orateurs, la mort dans l’âme, je le sais, ont proclamé que les Musulmans ne devraient désormais compter que sur eux-mêmes » (Mohamed Kessous, Intervention, Congrès national de la SFIO, Marseille, juillet 1937)67.

En Tunisie, le Néo-Destour critiqua également la timidité gouvernementale : « À la période d’euphorie qui a suivi les mesures libérales prises par M. Guillon68 a succédé un état de malaise qui, depuis quelque temps, ne fait que s’accentuer et qui a différentes causes. La plus grande raison de ce malaise est, sans conteste, une situation économique d’une extrême gravité (…). Une autre cause, non moins importante, c’est la persistance des méthodes arbitraires et de provocation qu’on croyait à jamais abandonnées depuis le départ de Peyrouton69 (…). Certains conflits sociaux, aggravés par la mauvaise volonté du gros patronat industriel et minier, se trouvent également à l’origine de ce malaise. Il y a, enfin, le retard mis par le gouvernement à apporter les réformes politiques et administratives que le peuple tunisien attend depuis l’avènement du Front populaire, avec une impatience très compréhensible » (Dr Mahmoud El Materi, L’Action Tunisienne, 28 janvier 1937)70.

Dans la même veine, le leader charismatique du Néo-Destour insista, lors d’une visite à Paris : « Nous sommes venus pour alerter tous ceux qui veulent, d’une façon absolue et profonde, lier le destin de la France au destin de ces peuples-là71 (…). Nous sommes obligés de constater malheureusement qu’avec ces atermoiements, ces hésitations du gouvernement de Front populaire, la propagande fasciste, aussi bien française qu’internationale, attend que cette impatience, cette exaspération des masses tunisiennes jette le peuple tunisien vers une solution de désespoir (…). Nous voudrions qu’avec le peuple tunisien la France gouverne, et non pas avec certains notables et marabouts qui ont fait faillite. Nous voudrions qu’elle essaye de gouverner pour une fois avec le peuple tunisien » (Habib Bourguiba, Discours, mars 1937)72.

C’est le contraire qui se produisit. L’année 1938 marqua une escalade73. À Bizerte, le 8 janvier 1938, lors d’une manifestation conjointe, non autorisée, mais pacifique, de la CGTT reconstituée et du Néo-Destour, la police ouvrit le feu sur les manifestants. Il y eut six morts. L’Union locale du syndicat fut dissoute, ses dirigeants arrêtés74. Début avril, les dirigeants nationaux du Néo-Destour furent mis un à un sous les verrous. Le 9 avril, une manifestation, cette fois à Tunis, tourna à l’affrontement. Il y eut 11 morts, tous Tunisiens. Le résident décida alors de proclamer l’état de siège, de dissoudre le Néo-Destour, d’interdire sa presse75. Les lecteurs n’eurent donc pas accès au journal du 10 avril, qui commençait par cette simple constatation de Bourguiba : « Entre le peuple tunisien et le Protectorat, c’est de nouveau la rupture » (L’Action tunisienne, 10 avril 1938)76.

Comment réagit la gauche française ? En dénonçant… les victimes, les « fascistes de la CGT Tunisienne »77, sans doute manipulés par « une puissance étrangère voisine »78.

Moutet, on l’a vu, quitta ensuite le ministère. Mais la rupture avec les forces vives des mouvements nationalistes était consommée depuis longtemps.

Front populaire, Révolution anti-coloniale manquée ?

Le Front populaire fut-il une Révolution anti-coloniale manquée, pour paraphraser le pamphlet célèbre de Daniel Guérin79 ? Non, car il aurait fallu, pour que cette Révolution fût possible, que les hommes de gauche, à Paris, la souhaitassent et que les nationalistes les plus radicaux, outre-mer, fussent mieux organisés.

L’historiographie dominante sur le sujet oppose le plus souvent des « bonnes intentions », un « élan humanitaire et altruiste »80 d’une gauche trop naïve ou trop timorée face à la droite et aux lobbies coloniaux manipulateurs. Pourtant, la déception qui s’impose après une analyse des actions du Front populaire en matière coloniale ne vaut que si on avait prêté auparavant à ce mouvement des ambitions radicales. On a vu que ce ne fut jamais le cas pour les partis gouvernementaux et que le PCF, qui aurait pu jouer un rôle d’aiguillon, s’en garda bien.

En fait, c’est la nature même du Front, proclamée par ses dirigeants, qui a marqué les limites de son action réformatrice. Nuls mieux que les révolutionnaires vietnamiens, groupés dans le journal La Lutte, ne l’avaient compris et écrit : « Blum propose simplement à son parti et aux masses laborieuses “d’extraire de la société bourgeoise ce qu’elle peut compter d’ordre, de bien-être, de sécurité et de justice“. Le régime capitaliste n’est pas encore menacé, pas plus que le principe de la colonisation » (Saigon, 3 juin 1936)81.

Superbe convergence : en Tunisie, Habib Bourguiba, pourtant bien moins radical que les communistes et les trotskistes vietnamiens, parvint à la même analyse : « En Tunisie comme en France, le Front populaire a surtout effrayé les puissances d’argent, sans les mettre hors d’état de nuire. En Tunisie comme en France, il a voulu détruire les privilèges avec le consentement, je dirais même la permission, des privilégiés » (L’Action tunisienne, 18 octobre 1937)82.

Toute l’action de Marius Moutet – et donc de Léon Blum – confirme cette analyse.

En fait, Moutet obéissait aux mêmes vieux schémas que ses prédécesseurs rue Oudinot : la masse nous était fidèle, elle ne faisait pas de politique, n’attendait que des améliorations sociales initiés par nous, mais des agitateurs compromettaient la situation. Dans un télégramme au gouvernement général de l’Indochine, il fit directement référence à l’organisation, alors en cours, du Congrès Indochinois : « Agitation persistante, sous prétexte organisation masses, les incitant à la lutte (…) compromettrait politique libérale que gouvernement décide de poursuivre (…). Vous maintiendrez l’ordre public par tous moyens légitimes et légaux même par poursuites contre ceux qui tenteraient de le troubler (…). Ordre français doit régner en Indochine comme ailleurs » (Télégramme, 15 septembre 1936)83. Ce télégramme fut connu peu de temps après, en France. Daniel Guérin en publia le contenu dans le mensuel oppositionnel La Révolution prolétarienne84, avec les effets que l’on peut deviner. Moutet n’en persista pas moins. Dans une lettre de réponse à Andrée Viollis, il dénonça « ceux qui entretiennent l’agitation (…) avec une extraordinaire duplicité » : « Systématiquement toute une action occulte est poursuivie dans un but révolutionnaire que je comprends, mais que dans ma situation je ne puis défendre » (23 septembre 1937)85.

Fidèle depuis longtemps à la ligne centriste au sein de la SFIO, celle de Léon Blum, Moutet fut l’un des pères de la théorie dite de la Colonisation altruiste. Il ne cacha d’ailleurs nullement qu’une cloison étanche séparait ses conceptions de l’anticolonialisme : « Certains pensent que la gauche est anti-coloniale ; peut-être que certains de ses membres, par suite d’un idéalisme dévié, n’ont vu dans l’expansion coloniale rien d’autre que brutalité, violence et pillage. Mais le plus grand nombre a bien compris les tâches immenses à accomplir en prenant au sérieux la mission civilisatrice qu’une nation peut accomplir sans renier ses traditions et ses principes » (Discours, 10 juin 1936)86« Nous prendrons au sérieux notre rôle civilisateur et émancipateur. Ce sont-les besoins matériels, physiques et moraux de la masse des hommes habitant nos territoires coloniaux, qui seront notre constante préoccupation » (Discours, 13 juin 1936)87.

Vint donc, en 1936, le moment d’appliquer cette politique.

Il n’y eut donc pas de quiproquo mais bel et bien application d’une ligne réformiste assumée.

En 1936, le choc avec les nationalismes indigènes fut rude, mais la métropole avait tous les atouts pour l’emporter. Dix années plus tard, Moutet, revenu rue Oudinot, était dans le même esprit. Mais il avait désormais Ho Chi Minh devant lui… et une guerre de sept années commença

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15 juillet 2024 ~ 0 Commentaire

Femmes collabos (CNRS)

Femmes collabos (CNRS) dans Antifascisme

Femmes collaboratrices : morale et châtiments

Les chercheurs Fabrice Virgili et Fabien Lostec se sont intéressés aux châtiments infligés aux femmes soupçonnées d’avoir collaboré avec l’ennemi pendant le Seconde Guerre mondiale. Ils montrent que les jugements moraux ne sont jamais bien loin des arguments juridiques quand il s’agit de les punir, voire de les exécuter.

Avec la fin de la guerre vient le temps de l’épuration. Avant que la justice ne reprenne son cours, une période trouble s’installe où se mêlent désir de vengeance et règlements de comptes. Résistants, citoyens lambda, ils s’en prennent aux collaborateurs réels ou supposés. Pour les femmes accusées de collaboration « horizontale » avec l’ennemi, c’est-à-dire soupçonnées d’avoir eu des relations sexuelles avec des Allemands, le premier châtiment consiste à leur tondre les cheveux.

Vingt mille femmes seront ainsi tondues en France à la Libération ! Loin d’être anecdotiques, les tontes se pratiquent surtout à l’été 1944 (elles ont démarré un peu avant et se poursuivent jusque début 1946) dans tous les départements, dans les villages comme dans les grandes villes, et même dans tous les pays européens : de l’Italie au Danemark en passant par la Suède, la Belgique, les Pays-Bas, jusque sur les îles de Jersey et Guernesey, partout, avec la participation active de la population, les coiffeurs aiguisent leurs ciseaux pour raser les têtes de celles qu’on surnomme « les putes à Boches ».

Comment expliquer un tel engouement pour un châtiment corporel qui, comme tous les autres (le carcan, la roue et le fouet), a été aboli avec la Révolution, et est donc illégal ? « Loin d’être honteuse, la violence est alors libératrice en ce qu’elle permet au plus grand nombre d’agir collectivement, explique Fabrice Virgili1, auteur d’une thèse sur le sujet. Les tontes font largement consensus et même les enfants y assistent. Estrades, kiosques à musique, places, balcons, fontaines de village : le “spectacle” est public et permet de se réapproprier un espace collectif qui avait été confisqué par les affiches et les drapeaux, les couvre-feux, et surtout la présence de l’ennemi. Le “spectacle” est aussi annoncé, car souvent précédé d’une décision prise, par exemple, par un comité local ou départemental de Libération. »

La tonte a donc cette particularité d’être un châtiment corporel faussement spontané, suivant parfois un simulacre de procès – même si le droit ne prévoit absolument pas une telle peine pour des présumées « coupables » – qui se limite le plus souvent à prendre acte de la notoriété du soupçon de collaboration.

Elle permet aussi aux résistants, souvent craints car décriés comme bandits ou terroristes par la propagande de Vichy et des Allemands, d’être à la fois reconnus et acclamés également pour leur pouvoir d’organiser cette punition.

« Mais la tonte n’est pas seulement la punition d’une collaboration sexuelle dite “horizontale”, raconte l’historien. Elle est aussi le châtiment genré et sexué de la collaboration. Parce qu’elles sont femmes, les collaboratrices encourent une punition supplémentaire. Attribut de la séduction féminine, la chevelure, symbole de la trahison, doit disparaître. Métaphore du territoire national, le corps de ces femmes, symboliquement souillé par l’ennemi, ne leur appartient plus et devient celui de la Nation. »

Un nombre record de femmes exécutées

En plus d’être tondues, les femmes sont parfois dénudées, marquées sur le corps par des signes infamants, ce qui sexualise encore plus le châtiment. Et alors qu’une relation sexuelle est sans aucun effet sur le cours de la guerre, elle est associée à la trahison chez les femmes, tandis qu’on ne reproche jamais aux hommes d’avoir couché avec une ennemie et que leur sexualité n’intéresse personne d’autre qu’eux-mêmes.

« L’examen attentif des motifs de la tonte des femmes montre que si la moitié d’entre elles a eu des rapports sexuels avec l’ennemi, les autres sont punies pour des actes identiques aux hommes : dénonciation, engagement dans une organisation collaborationniste, travail pour les Allemands, etc. Mais l’accusation “sexuelle” prend le pas sur tout le reste ! », souligne Fabrice Virgili.

Fabien Lostec2, de son côté, relève exactement le même phénomène lorsqu’il étudie la violence – légale cette fois – qui s’est exercée à l’égard des femmes condamnées à mort. L’historien rappelle d’abord que jamais, depuis la Révolution française, on aura condamné et exécuté autant de femmes en si peu de temps (en 1944 essentiellement). Elles sont 651 à être frappées par la peine capitale en 1944, et 46 d’entre elles seront fusillées. « Ce moment souligne un rétablissement de l’ordre masculin particulièrement répressif à l’égard du sexe féminin », note Fabien Lostec.

Alors qu’une relation sexuelle est sans aucun effet sur le cours de la guerre, elle est associée à la trahison chez les femmes, tandis qu’on ne reproche jamais aux hommes d’avoir couché avec une ennemie.

Le très grand nombre de femmes condamnées à mort s’explique avant tout par la gravité des faits qui leur sont reprochés. La plupart ont collaboré avec la police, française ou allemande, employant parfois les méthodes de torture psychologique ou physique aussi cruelles que celles des soldats.

Certaines, les délatrices, ont trahi un membre de leur famille, une personne de leur quartier ou de leur village. D’autres ont adhéré à des partis collaborationnistes et revendiquent leur adhésion à des idées autoritaires ou nazies. Dans tous les cas, leur engagement avec l’ennemi a pu provoquer tortures, déportations, assassinats. Mais au moment des procès, les accusateurs insisteront également sur leurs fautes morales, trouvant toujours moyen de relativiser leur engagement politique lorsqu’elles l’affirment.

Tout donne l’impression qu’il s’agit pour les différents acteurs du processus judiciaire d’expliquer l’inexplicable : comment une femme peut-elle faire preuve d’autant de cruauté qu’un homme ? Et comment pourrait-elle, comme un homme, témoigner d’un véritable activisme politique ? « Les magistrats font parfois appel aux médecins pour savoir si elles ne sont pas folles, raconte Fabien Lostec. Ou ils expliquent leur collaboration avec l’ennemi par des traits de caractères intimes, comme une vie sexuelle hyperactive. Car il ne suffit pas qu’elles aient trahi, il faut aussi qu’elles soient hors norme et/ou que leur morale soit défaillante ! »

C’est ainsi que Juliette Jamain, née en 1925, adhérente du parti franciste (un des principaux partis collaborationnistes pendant la guerre), est présentée comme une sorcière. Partie travailler en Allemagne en raison de ses convictions politiques, elle devient la compagne d’un SS gardien de camp à Dachau, détaché dans une usine, portant elle-même uniforme et insignes nazis.

L’aidant dans son travail, elle dénonce les infractions des déportés et des travailleurs, provoquant la torture et la mort de plusieurs d’entre eux. Mais alors que le psychiatre, lors du procès, estime, qu’« elle a réalisé l’abomination de ses crimes », le commissaire du gouvernement lui, juge que « son attitude, ses sentiments, ses crimes même sont ceux d’une possédée au sens médiéval du terme. Il semble qu’elle ait été la proie d’une sorte de perversion sexuelle poussée à un paroxysme démentiel (…). Une image qui permet d’occulter les motivations politiques des femmes, renvoyées à la sauvagerie de leur sexe », commente Fabien Lostec. Juliette Jamain sera condamnée à mort et exécutée en 1948, à 23 ans.

Traîtres et mauvaises mères

Autre exemple, Hélène Fresneau, mariée à un capitaine d’infanterie dont elle a neuf enfants. Tandis que son mari adhère à la Légion des volontaires français contre le bolchevisme (LVF), elle devient la maîtresse du responsable du service de sécurité de Tours, puis agente de renseignement en 1942, et travaille ensuite sous les ordres d’un chef de la Gestapo locale. Elle procède à des arrestations, armée d’un revolver, fuit en Allemagne puis en Autriche en 1944 avant de revenir en France et d’y être arrêtée en 1946.

Ni elle ni son mari n’ont assumé leur rôle de parents, mais on lui en fait à elle seule le reproche lors de leur procès. Le procureur général estime qu’en tant que « mère dénaturée et épouse indigne, elle est le type même de la trahison », relate Fabien Lostec. « Le fait d’être mère de famille nombreuse ne la protège pas de l’exécution, alors que son mari étant décédé peu après son procès, elle était la seule à pouvoir s’occuper de leurs enfants, commente l’historien. Elle sera exécutée en juin 1947 pour avoir été agent de renseignement, et aussi une mauvaise mère. » Devant le peloton d’exécution des douze soldats, elle se présentera avec une photo de ses neuf enfants sur la poitrine…

Mauvaises épouses, mauvaises mères, les inculpées sont aussi dangereuses en raison de leur intelligence, ou plutôt de leur « ruse », un mot ambigu qui permet d’insister sur la menace pour la société que représentent ces femmes ayant agi de façon autonome. D’autant qu’elles ne sont arrêtées et jugées que par des hommes : à l’époque, pas de femmes ni chez les policiers ni dans la magistrature. La question du genre est donc centrale, soit comme facteur aggravant pour les juges, soit comme argument de défense pour les femmes : certaines d’entre elles, pour se dédouaner de leurs actions, se présentent comme des femmes naïves, dépolitisées et soumises aux hommes.

Le temps de la guerre a profondément perturbé les identités respectives des femmes et des hommes, constatent les deux historiens. « Les défaites subies par de nombreux pays européens et les occupations qui ont suivi ont été aussi des faillites du masculin, d’hommes incapables d’empêcher que les ennemis “ne viennent jusque dans nos bras égorger nos fils et nos compagnes” », estime Fabrice Virgili. Partout en Europe, la reconquête du corps des femmes par la violence permet aux hommes de reprendre leur pouvoir sur leur sexualité et de s’assurer le contrôle d’une filiation perturbée par la présence d’hommes étrangers. « Alors qu’en France, les femmes deviennent des citoyennes à part entière (le droit de vote leur est accordé en avril 1944), ce temps court de la Libération est aussi celui de la réaffirmation d’une France “virile”, du rétablissement d’un ordre masculin », conclut Fabien Lostec. ♦

08.07.2024 Marina Julienne

À lire
Condamnées à mort. L’épuration des femmes collaboratrices, 1944-1951,(link is external) Fabien Lostec, CNRS Éditions, mars 2024, 400 p.
La France « virile ». Des femmes tondues à la Libération,(link is external) Fabrice Virgili, Ed. Payot Rivages, 2019, 432 p.
Les Françaises, les Français et l’Épuration. De 1940 à nos jours,(link is external) François Rouquet et Fabrice Virgili, Gallimard/Folio, coll. « Folio histoire », 2018, 832 p.

Notes

  • 1. Directeur de recherche CNRS au laboratoire Sorbonne-Identités, relations internationales et civilisations de l’Europe (Sirice – CNRS/Sorbonne Université/Université Panthéon-Sorbonne).
  • 2. Docteur en histoire contemporaine, chargé d’enseignement à l’université Rennes 2, laboratoire Tempora.

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03 juillet 2024 ~ 0 Commentaire

Roland Dumas (L’OBS)

Roland Dumas (L'OBS) dans A gauche du PS 7671416414966

L’audience du 25 janvier

Par Le Nouvel Obs

Publié le 26 janvier 2005


ROLAND DUMAS JUSTIFIE LES ECOUTES

Roland Dumas, ancien ministre et fidèle de François Mitterrand, a justifié mardi 25 janvier les écoutes de l’Elysée lorsqu’elles visaient des personnes constituant une « menace » pour le chef de l’Etat, comme à ses yeux l’écrivain Jean-Edern Hallier et le journaliste Edwy Plenel.

« A partir du moment où quelqu’un menace l’Etat, le chef de l’Etat ou l’un de ses proches, l’Etat, fût-il républicain, doit réagir ! », a lancé Roland Dumas, entendu comme témoin par le tribunal correctionnel de Paris au procès des écoutes à la demande de Gilles Ménage, l’un des principaux prévenus.

Prolixe, devançant les questions du tribunal et s’exprimant avec une visible gourmandise, l’ancien ministre des affaires européennes (1983-1986) puis des affaires étrangères (1988-1993), 82 ans, a aussi estimé que le fait que « la République utilise des écoutes à bon escient ne (le) choquait pas ».

Mis au courant en son temps par François Mitterrand du « branchement » par la cellule élyséenne de Jean-Edern Hallier et Edwy Plenel, Roland Dumas est revenu sur les nombreux griefs que le chef de l’Etat avait à leur encontre.

A propos de l’écrivain, qui menaçait de révéler au public l’existence de la fille cachée de Mitterrand Mazarine Pingeot, il explique que le président lui avait dit lors d’une entretien en 1984 : « cet individu est un fou ».

Dans la même discussion, le président lui avait indiqué que Jean-Edern Hallier avait « pris des contacts avec des groupes terroristes » et voulait « enlever » sa fille par « chantage ». L’écrivain demandait notamment à l’Elysée de régler son contentieux avec le fisc.

« Cercle des mitterrandiens disparus »

Autre cible des écoutes de la cellule, le journaliste du Monde Edwy Plenel était selon Mitterrand « un agent » de l’étranger travaillant « contre les intérêts de la France », a poursuivi M. Dumas, évoquant un autre entretien datant cette fois de 1985.

« Dans le journal Le Monde il y a toute une équipe qui travaille contre les intérêts de la France, m’a-t-il dit, et il a cité avec rage le nom d’Edwy Plenel », a raconté l’ancien ministre. A cette époque, M. Plenel venait de publier dans le quotidien deux articles relatifs à l’affaire Farewell, racontant l’expulsion en 1983 de 47 diplomates soviétiques en poste en France qui avaient été dénoncés par une « taupe » russe travaillant au sein du KGB pour les services secrets de l’ouest. Ces articles, qui mettaient en lumière des fuites dans les services secrets français, avaient provoqué la colère de l’Elysée.

Pourtant les informations en question venaient du patron de la DST de l’époque Yves Bonnet, ce que de nombreux membres de l’appareil d’Etat savaient, dont le ministre de l’Intérieur Pierre Joxe, qui l’a dit à l’audience.

Visiblement affecté par les attaques de Roland Dumas, Edwy Plenel, partie civile (Jean-Edern Hallier est décédé en 1997) a énergiquement réagi contre la « calomnie » visant à le présenter comme un agent de la CIA, montée par ce qu’il a appelé le « cercle des mitterrandiens disparus aigris ». »Dire que quelqu’un a agi contre l’intérêt national c’est l’exclure de sa communauté. C’est une calomnie d’exclusion, la plus grave dans notre métier qui est public », a lancé Edwy Plenel.

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15 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Léon Blum (France Infos)

Léon Blum dirige son premier Conseil des ministres, en tête que leader du Front populaire, le 7 août 1936. (ARCHIVES SNARK / APF)
Léon Blum dirige son premier Conseil des ministres, en tête que leader du Front populaire, le 7 août 1936. (ARCHIVES SNARK / APF)
Le Front populaire a-t-il donné les pleins pouvoirs à Pétain, comme l’affirment des comptes d’extrême droite ?

La coalition de gauche élue en 1936 a pris fin en 1938. Si des anciens élus de ce mouvement ont pu participer au vote du 10 juillet 1940, la plupart d’entre eux se trouvaient à droite de l’échiquier politique.

Près d’un siècle après le Front populaire de Léon Blum, les principaux partis de gauche se sont alliés au sein d’un Nouveau Front populaire afin de faire barrage à l’extrême droite aux élections législatives anticipées convoquées par Emmanuel Macron. Mais déjà, certains internautes raillent l’intitulé de cette alliance, invoquant l’histoire : « Quel nom funeste ! C’est le Front populaire qui a voté les pleins pouvoirs à Pétain », assure une utilisatrice sur le réseau social X. Une théorie aussi avancée par Pierre Sautarel, fondateur du site identitaire Fdesouche.

Le député RN Julien Odoul se servait déjà de cet argument il y a deux mois sur X : « Macron a parlé des Français qui ont trahi la France pendant la Seconde Guerre mondiale, mais il a oublié de mentionner les socialistes qui ont voté les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. » Alors, la coalition victorieuse formée en 1936 a-t-elle effectivement voté en faveur des pleins pouvoirs au profit du maréchal Pétain, connu pour sa collaboration avec l’Allemagne nazie ?

Une large alliance contre le fascisme

Après l’essor économique des années 1920, la France traverse plusieurs crises économiques et politiques dans la décennie suivante. Les différents partis de gauche, très divisés, craignent un coup d’Etat fasciste, comme chez leur voisin italien. Cette menace suffit à rassembler le socialiste Léon Blum, le communiste Maurice Thorez et le centriste Edouard Daladier.

Les trois responsables s’unissent en vue des élections législatives de mai 1936 : c’est le Front populaire. Ils s’accordent sur un programme avec le slogan : « Pour le pain, la paix et la liberté. » Concrètement, ils veulent mettre fin à la crise économique qui bouleverse le pays, éviter les conflits internationaux et défendre la République face au fascisme.

Cette coalition remporte les élections le 5 mai 1936, avec 386 sièges sur 608. Le Front populaire devient alors le parti majoritaire, avec Léon Blum à la tête du gouvernement. A la liesse succède un mouvement de grève massif pour faire pression sur l’exécutif. Entre mai et juin, plus de deux millions de personnes descendent dans la rue. Après des négociations, le 8 juin 1936, les accords de Matignon sont signés et de nombreux acquis sociaux remportés. Une hausse de salaire, deux semaines de congés payés par an et 40 heures de travail hebdomadaire sont ainsi instaurées.

Une coalition qui implose bien avant 1940

Quelques mois plus tard, la crise perdure. La croissance ne décolle pas et le chômage repart à la hausse. En 1937, Léon Blum est contraint de démissionner. Edouard Daladier forme un nouveau gouvernement l’année suivante et décide de faire alliance avec les partis de droite plutôt que ceux de gauche.

En plus d’être insatisfaits des acquis sociaux qui lèse une partie de la classe moyenne, le leader des radicaux craint « des grèves, des occupations d’usine et une intervention dans la guerre en Espagne », explique l’historien Jean Vigreux, auteur du livre Le Front populaire (éd. PUF). Finalement, les acquis sociaux obtenus sont peu à peu « détricotés » par les radicaux.

« Ce mouvement n’a perduré que quatre ans », explique Serge Wolikow, historien spécialiste du mouvement ouvrier et professeur à l’université de Bourgogne. Pour lui, le mouvement a totalement pris fin en 1938.

« Lors du vote des pleins pouvoirs du 10 juillet 1940, le Front populaire n’existait déjà plus en tant que tel. » Serge Wolikow, historien à franceinfo

« Les députés ne siégeaient plus ensemble », ajoute-t-il. Difficile donc pour le professeur d’histoire d’imputer cette décision au Front populaire. « Ce n’est pas l’Assemblée du Front populaire qui vote les pleins pouvoirs constituants à Pétain » confirme Jean Vigreux.

Un grand nombre d’élus absents

Alors, que s’est-il passé le 10 juillet 1940 ? L’Assemblée nationale, qui regroupe sous la 3e République la Chambre des députés et le Sénat, a bien voté une loi constitutionnelle donnant « tout pouvoir au gouvernement de la République » dirigé alors par le maréchal Pétain afin de « promulguer une nouvelle Constitution de l’Etat français ». Une décision à la majorité absolue, avec 569 votes pour et 80 contre, selon le site de l’Assemblée. Mais les élus qui ont approuvé ce vote « ne représentaient plus le Front populaire » et ont voté « en leurs noms », souligne Serge Wolikow. Et parmi les 80 parlementaires ayant voté contre, « il y avait une majorité d’anciens du Front populaire », assure Jean Vigreux.

Ce jour-là, à Vichy, nombre d’anciens membres de la coalition de 1936 manquent à l’appel. « Certains sont mobilisés au front ou ont été déchus de leur mandat de député ou de sénateur en 1939 car communistes [Daladier a en effet interdit le PCF après la signature du pacte germano-soviétique]. D’autres sont sur un bateau qui quitte la France », explique Jean Vigreux. Les élus de gauche sont donc loin d’être en position de force, d’autant que « le Front populaire n’a jamais été majoritaire au Sénat, même au début du mouvement en 1936″, rappelle Serge Wolikow.

Une formulation malhonnête

Peu d’élus se doutaient aussi que Pétain allait réaliser un coup d’Etat dès le lendemain. « Ce vote arrive après le traumatisme de la défaite [de la Seconde Guerre mondiale]. Le gouvernement, réfugié à Vichy, essaie de trouver une solution. Il y a une manœuvre de Pierre Laval [ex-président du Conseil des ministres et future figure de la collaboration] pour ériger le maréchal Pétain comme sauveur », rappelle Jean Vigreux. « Ils n’avaient pas conscience de ce futur sabordage de la République. » Le 11 juillet 1940, Philippe Pétain met en place un régime autoritaire qui mènera une politique de collaboration avec les nazis jusqu’en 1944.

Ainsi, affirmer que le « Front populaire » ou que les « socialistes » ont « donné les pleins pouvoirs à Pétain » est une formulation trompeuse, selon les historiens consultés par franceinfo. C’est « une formulation injuste historiquement et politiquement », résume Serge Wolikow. Derrière cette allégation, souvent portée par l’extrême droite, le but est « d’abîmer la mémoire du Front populaire des années 1930″, juge-t-il. Pour son collègue Jean Vigreux, il s’agit d’un argument « classique » mis en avant par « tous ceux qui ont tenté de réhabiliter, depuis 1945, la mémoire du maréchal Pétain »

Linh-Lan Dao, Léa Deseille  15/06/2024

https://www.francetvinfo.fr

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12 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Front Populaire (LVSL)

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Ouvriers métallurgistes en grève en 1936. © Domaine public, BNF

Front populaire : l’avenir d’une victoire

Après la dissolution de l’Assemblée nationale, la gauche française s’est réunie autour de la bannière Front Populaire, un nom qui renvoie à une histoire vieille de près d’un siècle, mais dont le souvenir est toujours resté vif. En mai 1936, face à la menace fasciste, cette alliance entre les socialistes (SFIO), les communistes (PCF) et les centristes du Parti radical, remporte les élections législatives. Le nouveau gouvernement de gauche, présidé par le socialiste Léon Blum, prend alors des mesures sociales sans précédent et très vite effectives. Pourtant, ces avancées déterminantes ne sont pas le fruit d’une simple victoire électorale : revenir sur la période permet de mieux comprendre la nécessaire articulation entre un pouvoir politique volontariste et un puissant mouvement social pour le soutenir, voire pour l’obliger.

Dans l’histoire politique française, le Front populaire est inscrit au Panthéon des gauches. Depuis des décennies, la gauche, a fortiori quand elle est unie, invoque le totem sacré de 1936 en période électorale pour inciter à la mobilisation. L’idée est qu’en la portant au pouvoir, d’importantes réformes sociales suivront. Après tout, les deux semaines de congés payés, la semaine de 40 heures et l’instauration des conventions collectives, permises par le gouvernement Blum juste après sa prise en fonctions, sont autant de preuves que confier les manettes politiques à la gauche porte ses fruits.

À la suite de l’annonce de la dissolution de l’Assemblée nationale, le député insoumis François Ruffin a ainsi immédiatement appelé la gauche à se réunir autour de la bannière « Front populaire » suivi dans les 24 heures par les quatre principaux partis de gauche (insoumis, écologistes, communistes et socialistes). En mai 2022, quelques jours après la formation de la Nouvelle union populaire écologique et sociale (NUPES), le communiste Fabien Roussel se permettait déjà le parallèle : « Le Front populaire, c’était de grandes avancées sociales. On est aujourd’hui à un tournant aussi historique que celui-là. » Remontons plus loin. Quelques mois après la victoire de la gauche plurielle aux élections législatives de 1997, la ministre du Travail Martine Aubry défend la semaine de 35 heures en se revendiquant des idées de Blum. En mai 1981, dans son discours d’investiture à la présidence de la République, François Mitterrand se réfère également l’héritage du Front populaire. Tout nouveau Premier ministre, Pierre Mauroy reprend quant à lui un slogan de 1936 : « Vive la vie ! ».

Pourtant, ce « mythe » proprement politique simplifie à outrance ce qu’a été le Front populaire : au-delà d’un accord électoral entre partis de gauche, il s’agit d’une véritable expérience culturelle et sociale, bien que de courte durée. Un simple coup d’œil au programme de campagne suffit à s’en convaincre : publié en janvier 1936, celui-ci ne contient pas les mesures phares plus tard retenues dans l’imaginaire collectif.

La « réduction de la semaine de travail sans réduction du salaire hebdomadaire » est certes mentionnée, mais sans avancer de chiffre concret (le temps de travail s’élève alors à 48 heures par semaine) ; quant aux conventions collectives et aux congés payés, ils ne figurent tout bonnement pas dans le programme. Dès lors, difficile de lire dans la séquence 1936 un enchaînement logique et purement politique : les mesures effectives à l’été ne sauraient être le simple produit de la victoire électorale du printemps sur la base du programme publié à l’hiver. En fait, celles-ci ont surtout été arrachées par un mouvement de grèves sans précédent.

« La grève, la grève, partout la grève » (Jacques Prévert)

Retraçons le fil des événements au cœur du printemps 1936. Le 3 mai, les résultats du second tour des élections législatives actent la victoire du Front populaire, avec 386 sièges sur les 608 que compte alors l’Assemblée nationale. Respectueux de la tradition républicaine, Blum attend encore un mois avant de s’installer à Matignon, résidence du président du Conseil. Mais les 11 et 13 mai, deux grèves éclatent au Havre et à Toulouse dans le secteur de l’industrie aéronautique, en réaction aux licenciements d’ouvriers grévistes le 1er mai. Victorieuses, les grèves s’étendent alors dans le même secteur ainsi qu’au sein des usines automobiles de la région parisienne à la fin du mois de mai. Le 28, c’est au tour des 30.000 ouvriers et ouvrières de Renault de rejoindre le mouvement.

Fait notable et inédit à cette échelle, les grévistes ne se contentent pas de cesser le travail, mais occupent les usines. Si les grèves semblent progressivement s’apaiser, le mouvement reprend de plus belle à partir du 2 juin et gagne la province, notamment par le biais de la presse, qui se fait le relais des événements. Partout, dans une ambiance festive, des entreprises des plus diverses sont occupées, du commerce aux banques en passant par la restauration et la culture. On compte alors 12.000 grèves, dont 9.000 avec occupation, entraînant environ 2 millions de personnes.

La victoire acquise, le mouvement social ne s’éteint pas : à la différence de la plupart des mouvements de grève, il ne s’agit pas de s’opposer à un gouvernement hostile, mais de pousser, voire d’anticiper l’action de ce nouveau pouvoir dont on attend beaucoup.

Comment expliquer cette explosion sociale ? Indéniablement, aucune force politique ou syndicale ne l’a pleinement anticipée. Le 16 juin, le secrétaire général de la CGT Léon Jouhaux admet devant le Comité confédéral national du syndicat que « le mouvement s’est déclenché sans que l’on sût exactement comment et où ». Spontanées, les grèves et occupations de mai-juin 1936 ne débarquent toutefois pas de nulle part.

Elles s’inscrivent dans une articulation entre les urnes et la rue, matrice du Front populaire depuis deux ans : le 6 février 1934, la manifestation antiparlementaire de groupes de droite et d’extrême droite devant la Chambre des députés fait craindre à la gauche une menace fasciste imminente. De vastes manifestations unitaires rassemblant des milliers de personnes sont alors organisées en réponse un peu partout en France. C’est dans cette dynamique que s’inscrit le rapprochement entre forces de gauche aux élections municipales de 1935 puis aux législatives de 1936. Au cœur de la campagne, les manifestations antifascistes et populaires interpellent l’opinion et propulsent le Front populaire au pouvoir. La victoire acquise, le mouvement social ne s’éteint pas : à la différence de la plupart des mouvements de grève, il ne s’agit pas de s’opposer à un gouvernement hostile, mais de pousser ,voire d’anticiper l’action de ce nouveau pouvoir dont on attend beaucoup.

Le double rejet du taylorisme et du paternalisme

S’inscrivant positivement dans la culture du Front populaire, l’explosion sociale du printemps 1936 exprime aussi deux rejets massifs, comme l’explique l’historien Antoine Prost dans son ouvrage Autour du Front populaire (2006). Rejet d’abord de la surexploitation des travailleurs et des travailleuses, rendue possible par la taylorisation et généralisée par la crise économique qui frappe la France depuis 1931. Théorisé et mis en pratique aux États-Unis au début du siècle, le taylorisme est un mode d’organisation du travail reposant sur une double division, à la fois verticale (entre tâches de conception et d’exécution) et horizontale (la production est décomposée entre les ouvriers pour réaliser les tâches les plus simples possibles).

Cette « organisation scientifique du travail » doit alors permettre une augmentation des gains de productivité. Après 1918, le taylorisme se répand progressivement dans les usines françaises, notamment dans l’automobile ou la réparation ferroviaire, mais sans s’accompagner d’une politique salariale fordiste accommodante. En outre, la grande division des tâches contribue à l’aliénation des travailleurs et travailleuses, soumis à des gestes répétitifs, dont l’utilité leur apparaît moins clairement que quand il intervenaient sur plusieurs étapes de production à la fois. Quand survient la crise économique, la rationalisation est alors utilisée pour intensifier les cadences tout en compressant les salaires et en maintenant les ouvriers et les ouvrières les moins efficaces sous la pression du chômage. En affirmant avec force le rejet de cette cadence inhumaine, les grèves constituent alors un moment de dignité retrouvée, comme l’écrit la philosophe Simone Weil dans le journal La Révolution prolétarienne le 10 juin :

« Il s’agit, après avoir toujours plié, tout subi, tout encaissé en silence pendant des mois et des années, d’oser enfin se redresser. Se tenir debout. Prendre la parole à son tour. Se sentir des hommes, pendant quelques jours. Indépendamment des revendications, cette grève est en elle-même une joie. Une joie pure. Une joie sans mélange. Oui, une joie. […] Joie d’entendre, au lieu du fracas impitoyable des machines, symbole si frappant de la dure nécessité sous laquelle on pliait, de la musique, des chants et des rires ».

Dès lors, pour échapper à la contrainte des cadences et à l’arbitraire des chefs qui les imposent, la question temporelle s’impose au cœur des revendications ouvrières : d’abord la semaine de 40 heures, réclamée par la CGT depuis le début des années 1930. Les congés payés s’inscrivent dans la même perspective : il s’agit cette fois-ci d’une initiative personnelle de Blum et non d’une revendication des grévistes. Reste qu’avec la semaine de 40 heures, les congés payés répondent à la surexploitation à l’œuvre depuis des années et donnent réalité et consistance au temps privé des salariés.

Les occupations d’usines prenant la forme d’une grande fête antipatronale, elles expriment un refus de ce lien personnel, affirment que le patron n’est pas chez lui dans l’usine comme il est chez lui dans sa maison avec sa famille.

De la même manière, la nécessité des conventions collectives émerge des grèves du printemps 1936 en ce qu’elles remettent en cause le pouvoir patronal tel qu’il était conçu et pratiqué jusqu’alors. Comme l’explique Antoine Prost, si la propriété en est le fondement, cela signifie que la domination exercée par le patron dans ce qu’il appelle sa « maison » est également d’ordre privé, impliquant de la part des salariés une obéissance et une forme de reconnaissance. Les occupations d’usines prenant la forme d’une grande fête antipatronale, elles expriment un refus de ce lien personnel, affirment que le patron n’est pas chez lui dans l’usine comme il est chez lui dans sa maison avec sa famille.

Au fond, le printemps 1936 acte une délégitimation profonde du paternalisme en vigueur depuis la fin du XIXe siècle. De cette rupture viennent les conventions collectives : les ouvrières et les ouvriers refusant de s’engager pour autre chose qu’un travail et un salaire déterminés à l’avance, le contrat de travail doit être d’ordre public : il ne peut être discuté personnellement entre chaque salarié et son employeur, mais doit être clairement établi à l’issue de négociations entre syndicats et patronat. La loi sur les conventions collectives, dont le rapporteur est Ambroise Croizat, député communiste dirigeant la puissante Fédération des Métaux de la CGT, (et futur ministre communiste créateur de la Sécurité sociale après-guerre) remplace le lien personnel de subordination par un lien fonctionnel de production. Le pouvoir patronal est désormais encadré, ne laissant par exemple plus le droit à l’employeur de déterminer et de modifier les salaires selon son seul bon vouloir.

Quand le patronat craignait une révolution bolchevique en France

Si ces trois mesures sociales déterminantes émergent des grèves, encore faut-il que le nouveau gouvernement et surtout le patronat y consentent. Or, au début du mois de juin, ce dernier est pris d’effroi par les événements : avec ces entreprises occupées partout, le droit de propriété ouvertement bafoué et ce nouveau gouvernement soutenu par les 72 députés communistes tout juste élus, le bolchévisme semble aux portes du pays. Certes, à gauche, la perspective révolutionnaire n’est sérieusement envisagée que par une minorité.

Dans un article publié dans Le Populaire le 27 mai, Marceau Pivert, représentant de l’aile gauche de la SFIO, incite Blum à s’appuyer sur le mouvement pour instaurer un vrai pouvoir socialiste dans le pays, clamant que « tout est possible maintenant ».

Réfugié en France, Léon Trotski assure de son côté le 9 juin que « la révolution française a commencé » : « “Les soviets partout ?“ D’accord. Mais il est temps de passer de la parole aux actes. » Reste que la majorité des grévistes, non syndiqués, envisagent surtout leur action comme temporaire, une sorte de parenthèse joyeuse propre à exprimer un idéal plus qu’à le conquérir. Les partis et syndicats, PCF compris, souhaitent quant à eux apaiser les grèves. Mais au fond, peu importe : bien qu’il ne soit pas de nature révolutionnaire, le mouvement exerce de fait une pression considérable sur le patronat. La presse bourgeoise s’en fait l’écho. Le 6 juin, Le Temps écrit :

« Devant cette grève qui se généralise, devant ces violations énormes, inouïes, de l’ordre et des libertés publiques les plus élémentaires, le président du conseil, le chef du gouvernement légal, a-t-il parlé au nom du pays tout entier, au nom du droit républicain ? S’est-il élevé contre cette dictature occulte qui pèse sur la nation ? […] Son gouvernement n’est qu’une simple délégation de cette force aveugle, dont les Chambres ne seraient qu’un instrument pour une simple législation de faits accomplis ailleurs. Mais il faut alors le dire, il faut proclamer que le gouvernement prend un caractère dictatorial et que c’en est fini du régime républicain ! »

C’est donc dans ce contexte brûlant que les représentants patronaux, réunis au sein de la Confédération générale de la production française (CGPF), sollicitent le gouvernement encore en formation pour trouver une sortie de crise. Une première négociation a lieu dans la nuit du 4 au 5 juin. En médiateur, Blum constate que le patronat est prêt à céder sans faire de l’évacuation des usines un préalable. C’est ainsi que lors de son investiture le 6 juin, Blum promet la mise en place rapide des 40 heures, des congés payés et des conventions collectives. Le lendemain dès 15 heures, les négociations s’engagent à Matignon entre la CGPF, la CGT et l’État, marquant une première dans l’histoire politique française. Le 8 au petit matin, les accords sont officialisés : le patronat accepte une augmentation des salaires et « l’établissement immédiat de contrats collectifs de travail », définis dans une loi votée quelques jours plus tard. Ne figurent pas dans le texte les 40 heures et les congés payés, qui ne sont en fait pas discutés : ces mesures relevant uniquement de la loi, les patrons devront s’y plier.

« Finie la semaine des deux dimanches » : des conquêtes précaires ?

Pourtant, tout reste encore à faire. Le mouvement atteint son paroxysme dans la semaine du 8 au 12 juin, puis se poursuit fin juin et courant juillet : les acquis obtenus à l’échelle nationale doivent désormais être arrachés localement. De nombreux patrons n’acceptent en effet pas les décisions prises par la CGPF : le 9 juin, 114 présidents et représentants des chambres de commerce s’opposent aux 40 heures. Mais parmi les conquêtes de 1936, ce sont les conventions collectives, négociées à l’échelle de chaque secteur, qui exigent la lutte la plus âpre. Ainsi, à Besançon, les grèves ne commencent que le 16 juin pour réclamer l’application des accords de Matignon, engageant au fil des jours de plus en plus de secteurs. Un accord est finalement trouvé par l’intermédiaire du préfet du Doubs le 1er juillet.

Les mesures votées par le Front populaire sont bien plus des conquêtes ouvrières que des acquis sociaux, et ne peuvent être établies et respectées que par l’accord entre le mouvement social et le pouvoir politique.

Ces cas se multiplient dans d’autres départements au même moment. Les mesures votées par le Front populaire sont donc bien plus des conquêtes ouvrières que des acquis sociaux, et ne peuvent être établies et respectées que par l’accord entre le mouvement social et le pouvoir politique. La suite des événements le montre : quand le Front populaire se délite au sommet de l’État, les mesures s’en trouvent fragilisées. Dès février 1937, Léon Blum annonce une « pause » dans la réalisation des mesures sociales. La question de l’intervention française en Espagne pour défendre le gouvernement républicain contre les franquistes, refusée par Blum contre l’avis des communistes, fragilise encore un peu plus la coalition.

En juin, Blum est contraint à la démission et en avril 1938, c’est le radical Édouard Daladier qui s’installe au pouvoir. Quelques mois plus tard, le nouveau président du Conseil affirme dans un discours radiodiffusé qu’il faut « remettre la France au travail » par un « aménagement » de la loi des 40 heures. Comprenez, permettre légalement aux entreprises de disposer des heures supplémentaires qu’elles estiment nécessaires, tout en majorant faiblement les taux de rémunération. En novembre 1938, le ministre des Finances Paul Reynaud se charge de publier les décrets-lois et déclare « finie la semaine des deux dimanches ». Les grèves qui s’ensuivent sont durement réprimées : alors que le gouvernement mobilise préfets et forces de l’ordre, le patronat licencie massivement les grévistes. La rupture est consommée, le Front populaire n’est plus.

Reste qu’en un sens, bien que précaires sur le court terme, les avancées sociales de 1936 s’enracinent dans la société française. Comme le souligne l’historien Jean Vigreux dans son ouvrage Histoire du Front populaire. L’échappée belle (2016), en élargissant la démocratie libérale à la démocratie sociale, le Front populaire ouvre en fait une séquence historique plus longue. Celle-ci trouve son aboutissement dans le programme du Conseil national de la Résistance, mis en œuvre après la Libération. « L’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale », « le droit au travail et le droit au repos », « la sécurité de l’emploi » ou « la garantie d’un niveau de salaire et de traitement qui assure à chaque travailleur et à sa famille la sécurité, la dignité et la possibilité d’une vie pleinement humaine » sont autant de principes s’inscrivant pleinement dans l’expérience du Front populaire.

Comme au siècle passé, construire ce nouveau Front populaire nécessite la mobilisation de toutes et tous, au-delà des accords entre partis.

Une fois interrogé à la lumière des faits, le mythe électoraliste du Front populaire apparaît bien pauvre, en ce qu’il occulte souvent ce qui s’est véritablement joué au printemps 1936 : si les avancées sociales du Front populaire sont bien réelles, elles ont surtout été permises par l’articulation entre la pression du mouvement social et la capacité d’action du pouvoir politique. Le premier portant le second au pouvoir, les grèves et occupations d’usines permettent ensuite de pousser les revendications et d’assurer leur réalisation. La réussite du Front populaire tient précisément dans cette alchimie. Alors, à l’heure où l’histoire s’accélère, la gauche entend rejouer le coup de 1936 face à une extrême-droite qui n’a jamais été aussi proche du pouvoir. Mais comme au siècle passé, construire ce nouveau Front populaire nécessite la mobilisation de toutes et tous, au-delà des accords entre partis. C’est en créant et en maintenant cette dynamique que le Front populaire de 2024 pourra réussir là où la NUPES de 2022 avait échoué. Porter les espoirs ne suffit plus : il s’agit désormais de porter l’histoire.

Cyrus Mohammady-Foëx 11 juin 2024

https://lvsl.fr/front-populaire

 

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30 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Commune de Paris

Commune de Paris dans A gauche du PS

Index :

Le 21 mai 1871 débutait la Semaine sanglante

Retour de l’ordre bourgeois dans le sang, la Semaine sanglante reste l’un des évènements les plus sombres du mouvement révolutionnaire français. Pas moins de 30 000 communard·e·s seront tué·e·s dans les combats et 46 835 seront fait prisonnier·e·s. En une semaine Adolphe Thiers et ses sabre-peuple décapitent Paris la Rouge. Mais si la Commune tombe, sa mémoire perdure.

Retour de l’ordre bourgeois dans le sang, la Semaine sanglante reste l’un des événements les plus sombres du mouvement révolutionnaire français. Environ 30 000 communard·e·s seront tué·e·s dans les combats et 46 835 seront fait prisonnier·e·s. Ils et elles seront ensuite 95 à être condamné·e·s à mort, 4 586 seront déporté·e·s, pour beaucoup en Nouvelle-Calédonie, 1 247 seront condamné·e·s à la réclusion perpétuelle et 3 359 à des peines de prison variables.

Si elle avait débuté dans la liesse populaire et l’union entre le peuple de Paris et les bataillons de l’armée [1], la Commune finit dans le sang. L’espoir suscité par l’expérience révolutionnaire régnant sur Paris depuis déjà deux mois était une défiance impardonnable pour le vieux monde. La réponse d’Adolphe Thiers fut sans pareille dans l’histoire de Paris. En une semaine, du dimanche 21 mai au dimanche 28 mai, l’armée versaillaise reprend Paris dans ce qui reste l’événement le plus meurtrier de l’histoire de la ville.

Déroulement de la Semaine sanglante

Dimanche 21 mai

Le dimanche 21 mai, entre 14 et 15 heures, Jules Ducatel, piqueur des Ponts et Chaussées et indicateur de l’armée versaillaise, découvre que la porte de Saint-Cloud et ses environs ne sont plus gardés. Il alerte les lignes versaillaises positionnées dans des tranchées creusées en contrebas, du côté du parc des Princes. Informé par le capitaine de frégate Auguste Trève, le général Douay en réfère à Adolphe Thiers, qui ordonne à l’armée régulière de pénétrer dans Paris. Libéré sur ordre de Douay après avoir été brièvement arrêté par les soldats qui craignaient une ruse des fédérés, Ducatel guide ensuite la division Vergé, alors commandée par le colonel Piquemal, vers le Trocadéro.

Le Conseil de la Commune, qui est en train de juger Cluseret, ancien délégué à la guerre tombé en disgrâce pour incompétence, n’envoie aucun renfort, malgré la demande qu’avait formulée le général Dombrowski qui commande le secteur.

Le Comité de salut public dépêche un observateur qui est fait prisonnier par les versaillais. L’armée de la République occupe Auteuil et Passy. Ils fouillent systématiquement les maisons, procèdent sur dénonciation à des arrestations et commencent à fusiller les gardes nationaux du secteur, qui seront ensuite conduits au cimetière de Longchamp. Au même moment se déroule la dernière réunion du Conseil de la Commune.

Lundi 22 mai

Au matin, les versaillais occupent les 15e et 16e arrondissements. Le reste de Paris apprend enfin la nouvelle par une affiche signée de Charles Delescluze, délégué à la Guerre. À la suite de cette proclamation, une grande partie des combattants de la Commune se replie dans leurs quartiers pour les défendre, abandonnant toute lutte coordonnée et rendant impossible toute contre-attaque pour repousser les versaillais. Des barricades s’érigent un peu partout dans Paris dans une ultime volonté défensive. L’armée de Thiers prend dans la journée le 7e, 8e et 17e arrondissement, durant leur offensive, les troupes versaillaises procèdent à de très nombreuses exécutions sommaires. Tout communard combattant est abattu.

Mardi 23 mai

Implacablement les forces versaillaises continuent à envahir Paris. Sur leur route les exécutions sommaires sont nombreuses. Face au chaos et à la débandade des forces communardes, le Comité de salut public publie, en vain, un appel à la fraternisation entre les troupes versaillaises et le peuple. Pendant les combats le général Jaroslaw Dombrowski est tué rue Myrha. Cet ancien général de l’armée russe avait offert ses compétences à la Commune de Paris et avait commandé la 11e légion de la Garde nationale. Il était, avec son compatriote polonais Walery Wroblewski, en exil à Paris après avoir participé aux insurrections polonaises de 1861-1864. Il y réclamait déjà la démocratie, la fin du servage et l’indépendance polonaise face à l’Empire russe.
Dans la soirée débutent les premiers incendies de grands bâtiments parisiens.

Mercredi 24 mai

Les incendies, qui débutèrent la veille, continuent et s’amplifient. Les dirigeants communards évacuent et font incendier volontairement l’Hôtel de Ville, la Préfecture de police et le Palais de justice. À la prison de la Roquette, les communards exécutent l’archevêque de Paris Georges Darboy et cinq autres otages, dont le président Bonjean. Face à l’implacable répression, l’espoir de changer le vieux monde s’est transformé en politique de la terre brûlée.

Jeudi 25 mai

Des combats acharnés à la Butte-aux-Cailles font rage. Le général Wroblewski résiste tant bien que mal face aux forces versaillaises. Place du Château d’Eau Charles Delescluze, délégué à la Guerre de la Commune, est tué. Wroblewski est proposé pour le poste de commandement en chef des forces de la Commune. Il le refuse, arguant du peu d’hommes restants capables de se battre de manière disciplinée et coordonnée, et terminera la Semaine sanglante en se battant comme simple soldat.

Vendredi 26 mai

Pendant la journée du 26 mai, toutes les forces communardes sur la rive gauche de la Seine sont tuées, arrêtées ou mises en déroute. Seul le nord-est de la ville continue le combat autour des Buttes-Chaumont et du cimetière du Père-Lachaise. Les exécutions sommaires sont nombreuses dans les deux camps. Au Panthéon de nombreux·ses communard·e·s sont massacrés et 52 prisonniers de la Roquette soupçonnés de sympathie pour Thiers sont exécutés au 85 de la rue Haxo.

Samedi 27 mai

Large offensive versaillaise au cimetière du Père-Lachaise où l’on combat à l’arme blanche entre les tombes. 147 Fédérés, combattants de la Commune, sont fusillés et jetés dans une fosse ouverte au pied du mur des Fédérés. Ce mur deviendra le lieu habituel de la commémoration de la Commune. Les Buttes-Chaumont tombent aussi sous la coupe des troupes versaillaises. Le soir même il ne reste plus que le quartier de Belleville aux mains des communards.

Dimanche 28 mai

Dans une ultime bataille, les dernier·e·s Communard·e·s tombent à Belleville. Si le lieu de la dernière barricade est incertain, une plaque commémorative des derniers combats se trouve rue de la Fontaine-au-Roi, dans le 11e arrondissement de Paris. Face aux 130 000 soldats versaillais déployés pour l’opération de reprise de la ville, entre 25 000 et 30 000 communard·e·s combattant.es auront résisté tant bien que mal. Il ne reste plus que le fort de Vincennes encerclé par les Allemands, il se rendra sans combattre le lundi 29 mai.

Répressions et conséquences de la Commune

Le bilan officiel, rapporté par le général Appert devant l’Assemblée nationale en 1875, fait état de 43 522 arrestations, dont 819 femmes et 538 enfants. 7 700 qui avaient été arrêtés par erreur sont relâchés. Mais au camp de Satory où sont parqués beaucoup des arrêtés, le calvaire continue : aucune hygiène, peu de soins pour les blessés, les épidémies se développent. On abat 300 prisonniers pour tentative de fuite dans la nuit du 27 au 28 mai. Des prisonniers fédérés furent transférés dans les pontons et ports de l’ouest de la France ; à Brest, Lorient, Cherbourg et Rochefort, ces transferts eurent lieu dans des wagons à bestiaux dans des conditions sanitaires volontairement déplorables. Environ 20 000 y furent détenu·e·s pendant plusieurs mois, au moins 1 000 y moururent.

Aucun bilan officiel ne vient par contre établir le nombre exact de morts durant la Semaine sanglante. Il est vrai qu’entre les exécutions sommaires et les morts des combats, il a longtemps été compliqué d’établir un nombre qui fasse consensus. Ainsi le nombre de morts a été longtemps gonflé artificiellement pour rendre le massacre encore plus sanglant qu’il ne l’était, ou alors minimisé par les autorités responsables du massacre. Choisir un chiffre dans la large fourchette entre 10 000 et 100 000 morts était alors un choix politique de ralliement ; au même titre qu’aujourd’hui, choisir de retenir les chiffres de la préfecture ou les chiffres de la CGT pour une manifestation n’est pas politiquement neutre. Avec les années et le recul, on considère généralement qu’il y aurait eu environ 30 000 morts. Un tiers serait mort au combat, les deux tiers restants étant tués lors d’exécutions sommaires.

Car c’est là que la Semaine sanglante fut la plus horrible. Car à l’arrière des combats et après avoir reconquis chaque quartier, l’armée versaillaise a systématiquement fait appel à des mouchards pour débusquer les sympathisants de la Commune. La reconquête militaire s’accompagnant d’une purge politique de tous les opposants au régime de Thiers. Le tout dans l’urgence la plus totale. Car le gouvernement souhaitait restaurer l’État de droit une fois la ville reprise.

Il fallait donc exécuter le plus rapidement possible le maximum de Communard·e·s pour éviter que la justice puisse être indulgente avec les insurgés. Ainsi sur les 46 835 communard·e·s fait·e·s prisonnier·e·s, « seulement » 95 seront condamné·e·s à mort quand il y aurait eu environ 20 000 exécutions sommaires. Cette même « justice » préfèrera en fin de compte déporter massivement les communard·e·s vers la Nouvelle-Calédonie afin de s’assurer qu’ils ne « contamineraient » plus la société.

La répression des différentes insurrections de 1870-1871 continua année après année. Empêcher toute résurgence insurrectionnelle devient le leitmotiv du gouvernement de Thiers. Si Paris est purgée des révolutionnaires tués, déportés, emprisonnés ou en exil, le gouvernement cherche à affaiblir tout mouvement révolutionnaire, et criminalise ainsi l’appartenance à l’Internationale le 14 mars 1872 [2], provoquant un fort recul de l’organisation.

Adolphe Thiers se souvient que la Commune de Paris fut précédée par la Commune de Lyon ; où Mikhail Bakounine et d’autres membres de l’AIT avaient proclamé la Commune de Lyon au balcon de l’Hôtel de Ville. La répression exacerbe les débats déjà houleux entre bakouniniens et marxistes au sein de l’organisation. Mikhail Bakounine en sera exclu lors du congrès de La Haye (du 2 au 9 septembre 1872) et la Première Internationale finira par disparaître en 1876, marquant une scission définitive du mouvement socialiste entre antiautoritaires et autoritaires.

Mais si la Commune et ses aspirations sont écrasées, ses idées ne craignent pas la mitraille. La IIIe République, devenue républicaine après la fin du gouvernement de Thiers, s’inspirera des réalisations de la Commune de Paris pour mettre en place ce qui reste encore de ses plus grandes réformes démocratiques. La séparation de l’Église et de l’État, la scolarité gratuite pour tous, le droit d’association ou encore la loi Waldeck-Rousseau autorisant les syndicats, la réaffirmation de la liberté de la presse, etc. ; mais tout en renforçant les dispositifs légaux et policiers de répression contre toute contestation politique radicale.

Ainsi les lois scélérates de 1893-1894 modifient la loi de 1881 sur la liberté de la presse qui ne punissait que la provocation directe ; désormais la provocation indirecte est condamnable, la fameuse « apologie » qui permet encore aujourd’hui la répression à tout va de tout discours non conforme à la normalité républicaine. Le tout sans compter toutes les boucheries orchestrées, organisées et perpétrées par cette fameuse République civilisatrice lors de sa vaste campagne de colonisation en Afrique, en Asie et dans le Pacifique ; ou pendant les deux guerres mondiales.
La Semaine sanglante fut ainsi une expérience concentrée de ce que fut la Troisième République dans son ensemble, entre réalisation démocratique, répression et bain de sang.

 dans Antifascisme

Une mémoire musicale de la Commune

La Semaine sanglante fut un événement qui marqua profondément le monde ouvrier et révolutionnaire, mais derrière la grande Histoire, l’événement marqua aussi les poètes et auteurs qui y participèrent.

Eugène Pottier et Jean-Batiste Clément furent deux d’entre eux. Rapidement après la fin de la Commune, ils écrivirent chacun un poème, qui fut ensuite mis en chanson : l’Internationale d’Eugène Pottier, qui devint célèbre dès le congrès d’Amsterdam de la IIe internationale en 1904, avant de devenir l’hymne de l’URSS en 1922 ; et la Semaine sanglante de Jean Baptiste Clément, qui dénonce les horreurs et crimes des versaillais pendant la période éponyme.

Avant d’être l’hymne officiel de l’Union soviétique de 1922 à 1944, et d’être charcuté par de nombreux gouvernements et groupes pour mieux coller aux doctrines et régimes qui la récupérèrent, L’Internationale fut bien écrite dans le sillage de la Commune.
Eugène Pottier, membre de la Garde nationale durant le siège de Paris de 1870, rejoint la Commune et siège à la Comission des Services publics dans le deuxième arrondissement où il est élu. Il participe aux combats de la Semaine sanglante contre les troupes versaillaises. C’est suite à ces événements qu’il devra se cacher dans Paris pour éviter la répression qui s’abat sur la ville.

C’est lors de cet exil intérieur qu’il écrira L’Internationale. Il fuit ensuite en Angleterre, mais, condamné à mort par contumace le 17 mai 1873, il décide de s’exiler aux États-Unis et rejoint le Parti ouvrier socialiste d’Amérique. Il ne rentrera en France qu’en 1880, suite à la loi d’amnistie du 11 juillet 1880 qui amnistie les Communard·e·s et permet le retour de nombre d’entre eux en France.

En 1888, un an après la première édition imprimée des paroles du poème, la chorale lilloise du Parti ouvrier demande à un de ses membres, Pierre Degeyter, de composer une musique originale pour L’Internationale. Le 23 juillet 1888, pour la première fois, la chorale de la Lyre des Travailleurs interprète le chant sur l’air nouveau. Sa partition est publiée en 1889.

De simple chanson d’amour perdu, écrite en 1866 et chantée sur un air mélancolique, le Temps des cerises devint un symbole pour tous ceux et celles qui vécurent intensément la lutte contre la République bourgeoise, contre le capitalisme sauvage et contre le fascisme. Elle devint alors une classique pour toutes les familles du socialisme, de l’anarchisme et du communisme, traversant le temps et les clivages politiques.
L’appropriation populaire et collective de la chanson en fera un classique repris autant par Coluche, la jouant au violon avec des gants de boxe, que dans Porco Rosso, film d’animation japonais de Hayao Miazaki de 1992, se déroulant dans l’Italie fasciste des années 1920.

 dans Antimilitarisme

Se souvenir, c’est déjà lutter !

Si la Commune de Paris reste aujourd’hui une référence commune de toutes les familles de gauche, toujours critiquée, revisitée, réinterprétée, mais bien partagée [3], c’est autant par l’espoir suscité par ses réalisations que par la répression sans pareille dont elle fut la victime.
À une époque où le « Roman national » fait son grand retour et où chaque événement de l’Histoire française est réinséré dans un roman à visée normalisatrice d’une pseudo « Identité nationale », il faut rappeler qu’encore aujourd’hui, presque 150 ans après les faits, la Commune reste une oubliée des programmes scolaires et de l’histoire française.

Aujourd’hui, le nouveau discours au centre, à droite et même à l’extrême-droite essaye de refaire de la Troisième République la référence idéologique par excellence et continuant ainsi à faire de la Commune une oubliée volontaire. Surtout quand la laïcité de 1905 sert à l’extrême-droite pour stigmatiser toute population non catholique, et que les débats sur les « bienfaits » de la colonisation sont rouverts. Il serait dommage de perturber cette foire à la saucisse idéologico-historique en rappelant que la Troisième République est née dans un bain de sang.

Face à l’oubli volontaire des politicards et de l’État, comme symptôme d’une ultime répression, la mémoire de la Commune, une mémoire révolutionnaire et internationaliste, est donc une arme pour rappeler que de tout temps le vieux monde peut vaciller, mais que plus il vacille, plus ses chiens montrent les crocs et mordent au sang. Que toute action révolutionnaire entraine une action contre-révolutionnaire et que la violence de l’État est toujours liée à son désir de maintenir une société d’exploitation et de contrôle. Quel que soit le régime ou quel que soit le numéro de la République en place, la lutte des classes perdure à tous les niveaux de la vie.

Note

Sur la Commune de 1871 :
• le web officiel des Amis de la Commune : Association qui cherche à faire vivre l’histoire et la mémoire de la Commune en proposant de nombreux textes, images, photographies, chansons, bibliographies, filmographies sur leur site.

21 mai 2024

https://paris-luttes.info/

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21 mai 2024 ~ 0 Commentaire

La Commune (Contre temps)

commune

« Les communards n’étaient pas communistes » ?

Nouvelle historiographie contre « grille de lecture marxiste »

Dans un article récent consacré à l’historiographie de la Commune, Quentin Deluermoz crédite à juste titre Robert Tombs d’avoir « tout particulièrement contribué à sortir la Commune des grands schémas interprétatifs qui en orientaient le sens : avant tout la grille de lecture marxiste »[1].

La nouvelle historiographie ne se contente pas, en effet, de réfuter « les mythes marxistes », elle prétend également disqualifier la « grille de lecture marxiste » appliquée à la Commune. L’accusation est plus ou moins toujours la même : les « analyses marxistes » auraient plaqué sur la Commune une « grille de lecture » du XXe siècle pour en faire une révolution prolétarienne et socialiste préfigurant la révolution bolchévique d’octobre 1917.

La tentative de disqualification du marxisme entreprise par les nouveaux historiens est évidemment guidée par la volonté de nier que la Commune puisse être lue comme une révolution socialiste.

Pour cela, ils s’appuient sur le légalisme avéré du conseil de la Commune et sur son respect de la propriété privée, dont l’illustration la plus frappante est son attitude vis-à-vis de la Banque de France. Quentin Deluermoz assure ainsi, on l’a vu, que « contrairement à ce qu’ont espéré un temps les analystes marxistes, les communards dans leur ensemble n’ont pas voulu abolir la propriété »[22].

Robert Tombs, quant à lui, écrit que « la Commune ne manifesta pas un désir doctrinaire de réguler, comptant beaucoup sur les entreprises privées et sur le marché. (…) Aucun décret ne contesta le droit général de la propriété, et la Commune refusa explicitement les mesures d’expropriation »[23] et affirme péremptoirement que « les communards n’étaient pas communistes » [24].

Disons-le tout net, ces affirmations n’ont aucune pertinence historique. Dire que les « communards n’étaient pas communistes » n’a pas plus de sens que d’affirmer qu’ils l’étaient. Le problème n’étant pas de répondre par l’affirmative ou par la négative, mais bien de comprendre ce qu’était le « communisme » de 1871, avant de vérifier dans quelle mesure les communards l’étaient ou ne l’étaient pas.

Et qu’était-ce au juste que ce « communisme » de 1871 ? Pour le savoir tendons de nouveau l’oreille à ce que disent les communards. Écoutons d’abord le citoyen Roulleau, cet ouvrier cloutier qui écrit (à sa façon) à la Commune le 26 avril 1871 pour se plaindre :

« Citoyens, la Commune donne des commende de clous aux Patron cela nais pas bien et elle doi fair appel aux ouvrier avent, moi je suis communiste garde national et inscrit depuis longtemp a la chambre du travail [syndicat des ouvriers cloutiers, membre de l’Internationale] et je ne travail pas parce que je ne veux pas travailler sous la commune pour un patron car on ais trop esclave »[25].

 « Communiste », « garde national » et membre du syndicat. Dans cet ordre. L’identité communiste est donc bien revendiquée, parmi d’autres, par certains communards, certes minoritaires. Mais la revendication communiste n’est-elle pas plus largement partagée, même lorsqu’on ne s’en revendique pas explicitement ? Écoutons cette oratrice du club de la Délivrance :

« Les ateliers dans lesquels on vous entasse vous appartiendront ; les outils qu’on met entre vos mains seront à vous ; le gain qui résulte de vos efforts… sera partagé entre vous »[26] ; ou ce « citoyen » qui prononce un discours pendant le siège au club de la Cour des miracles : « à l’avenir, ce ne sera plus le travail qui sera l’humble serviteur du capital ; non, ce sera le capital qui deviendra l’esclave du travail.

Autre conséquence : tous les outils dont l’ouvrier se sert appartiendront à l’ouvrier. Même chose pour le local, même chose pour la terre »[27] ; ou encore « le citoyen Schneider », qui lors d’une réunion publique à l’Élysée-Montmartre en décembre 1870 explique que la Commune à venir « commanditera des associations ouvrières qui remplaceront les patrons, les grandes compagnies, et en particulier les compagnies de chemin de fer, dont elle congédiera les actionnaires, les administrateurs et autres parasites »[28]. Le mot « communisme » n’est certes pas prononcé, quant à l’idée on peut difficilement contester qu’elle y soit. Jacques Rougerie en explicite le contenu :

« Les ouvriers, formés en syndicats, entendent s’emparer dans chaque profession du monopole de la production, devenir “maîtres de leur travail”. Ils ne prétendent pas le faire par une dépossession brutale des patrons (notre collectivisation), mais par une opération savamment progressive (…) jusqu’à l’élimination totale du patronat »[29].

Comment nommer cette ambition de se rendre maîtres des outils de production jusqu’à élimination du patronat, sinon, pour paraphraser Marx, de « possible » communisme ?

Un « communisme » qui n’est certes pas celui du XXe siècle et coexiste avec des identités du passé, comme l’illustre cette lettre d’un ouvrier se réclamant de « l’hébertisme » à destination des élus de la Commune :

« Cela ne marche pas, citoyen, la Commune est en-dessous de sa mission (…). En ce moment il n’y a qu’un droit, c’est celui du prolétaire contre le propriétaire et le capitaliste, du pauvre contre le riche et le bourgeois (…). Qu’on ne nous berne plus avec ces mots vides de sens et vieux de probité, respect de la propriété, de droit, de produit du travail et de l’épargne ; tout nous revient, à nous prolétaires, tout est à nous, et nous le prendrons, entendez-le bien, beaux parleurs de l’Hôtel de Ville »[30].

On voit par cet exemple qu’il est faux de vouloir opposer, comme le font systématiquement les nouveaux historiens de la Commune, l’héritage sans-culotte au « communisme » ou au « socialisme » du communard.

En effet, comme l’explique Marx, « la tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leurs empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté »[31]. Jacques Rougerie ne dit au fond pas autre chose :

« Peut-il s’agir des mêmes hommes qui veulent la Terreur ou le maximum des subsistances, et l’expropriation du Capital ? (…) le socialisme ne se fait vigoureux et conscient que chez un petit nombre de cadres ouvriers de l’insurrection, tandis que plus on est peuple, plus foncièrement on est encore sans-culotte. Mais tout compte fait, ces deux aspects ne sont-ils pas confondus, à la fois confusément et profondément ? (…) Il y a mille exemples, en 1871, de cette intime union, contradictoire seulement en apparence, contradictoire pour des idéologues, de la vieille tradition révolutionnaire de 93 et du socialisme en train de naître »[32].

Un « socialisme en train de naître » que Georges Bertin, par exemple, ouvrier typographe membre de l’Internationale et secrétaire de la commission du Travail et de l’Échange, entend contribuer à édifier en favorisant le développement des associations ouvrières de production pour « soustraire le travail à l’exploitation du capital », « soustraire le travailleur à l’influence des capitalistes monarchistes »[33] et réaliser « la révolution de l’égalité sociale »[34].

De nombreux communards inscrivaient donc leur action dans une perspective clairement « socialiste » ou « communiste », et la Commune elle-même, en dépit de son légalisme avéré, a parfois parlé un langage clairement socialiste.

Le texte adressé « Au travailleur des campagnes » – rédigé par André Léo, signé « les travailleurs de Paris », mais imprimé par la Commune (qui se reconnaît donc dans la présentation qu’il fait de son combat) à 100.000 exemplaires pour être diffusé dans les provinces – ne dit-il pas explicitement « ce que Paris veut, en fin de compte, c’est la terre au paysan, l’outil à l’ouvrier, le travail pour tous » ?

La grande majorité des élus au conseil communal, y compris parmi ceux qui ne faisaient pas partie de l’Internationale, se définissaient d’ailleurs comme « socialistes »[35]. Rougerie est donc tout à fait fondé à écrire que « l’insurgé de 71 est bien aussi un socialiste, en son temps, à sa façon »[36], ce qui sous-entend que son « socialisme » n’est évidemment pas celui du XXe siècle, mais aussi et surtout qu’il est anachronique de rechercher dans la Commune ce socialisme du XXe siècle, que ce soit pour la réduire à un prélude de la révolution bolchévique ou, au contraire, pour lui refuser toute dimension socialiste.

On touche là à un problème de méthode historique. Ce n’est pas le seul. Outre l’anachronisme, les travaux de la nouvelle historiographie sont aussi marqués par ce qu’il faut bien appeler un « objectivisme » forcené. Le nouvel historien de la Commune ne croit en effet que ce qu’il voit, et il ne voit que ce qui « est », c’est-à-dire ce qui est réalisé. Pour lui, en toute logique, en toute objectivité, une chose « est » ou « n’est pas », c’est aussi simple que ça. Et comme il ne voit pas « le socialisme » réalisé durant les 72 jours de la Commune, il conclut qu’elle n’est « pas communiste ».

On lui objectera que suivant cette méthode, il faut également refuser la qualité de « communiste » à la révolution d’Octobre 1917 qui non seulement ne collectivise pas les terres mais les distribue aux paysans, comme la première « révolution bourgeoise » venue, et attend juillet 1918 (autant dire une éternité à l’échelle de la Commune) pour exproprier les capitalistes[37]. Nul doute que si la révolution bolchévique avait, comme la Commune, péri après 72 jours, il se trouverait aujourd’hui des historiens pour expliquer doctement, qu’au regard de son « maigre bilan », elle n’était « pas communiste »…

A juste titre, Jacques Rougerie récuse cette lecture « objectiviste » et montre qu’il faut aborder la révolution communarde comme un processus. Si au début la « Révolution ne s’est pas encore tout à fait reconnue elle-même »[38] et si « à la lettre (…) le Comité central dans sa grande majorité, sauf quelques hommes décidés, ne voulait [pas] de “révolution”, au sens exprès du terme (…).

Plus en profondeur, plus réellement si l’on veut, l’évidence est non moins forte, ce qui progressivement se dévoile à travers tant de péripéties, c’est l’exigence d’infiniment davantage. La République qu’entend Paris, “avec toutes ses conséquences”, c’est le gouvernement du peuple par le peuple, c’est “la Sociale” (…). Tout ceci confusément encore, mal défini, difficilement exprimé, suffisamment toutefois pour apeurer sérieusement les bourgeois, même républicains : à preuve leur hâte à quitter maintenant la capitale. Ce qui n’avait été au premier chef que le combat républicain de la Ville contre les royalistes ruraux se transformait, ne pouvait que se transmuer inexorablement en révolution politique et sociale »[39].

La preuve la plus irréfutable de la dynamique socialiste engagée par la Commune, ne réside-t-elle pas, en effet, dans la réaction qu’elle provoque « en face », du côté des possédants ? Citant le républicain versaillais Jules Favre le 21 mars – « Est-ce que nous ne savons pas que les réquisitions commencent, que les propriétés privées vont être violées » – Rougerie commente malicieusement : « celui-là a bien compris que c’est une guerre sociale qu’on vient de déclarer. (…) Souvent, ce sont ses adversaires qui comprennent le mieux, le plus vite, le sens d’une révolution »[40].

(Extraits)

Auteur: Stathis Kouvélakis

https://www.contretemps.eu/

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16 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Les « Comités de soldats » NPA

Les

La révolution «imminente» et la nécessité des comités de soldats

Le 15 mai 1974, dans l’entre-deux tours de la campagne présidentielle, une pétition signée par 100 soldats du contingent était publiée dans « Libération » et « Rouge », quotidien le temps de la campagne présidentielle. Retour sur une lutte démocratique au cœur de l’État, « cette bande d’hommes armés » par Robert Pelletier. 

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10 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Shoah (en Bretagne)

Ihil, Odette, Roza et Sonia Perper
La famille Perper avec Ihil, Odette, Roza et Sonia Perper. Originaire de Bessarabie, elle s’installe à Brasparts et sera déportée en mars 1943, à Sobibor. ©DR

La Shoah en Bretagne : l’histoire d’une famille réfugiée à Brasparts et déportée à Sobibor

« Ils sont partis comme ça… » est un documentaire racontant la déportation d’une famille juive qui s’était installée à Brasparts, au coeur de la Bretagne pour fuir l’antisémitisme.

« Ils sont partis comme ça… », le documentaire de Julien Simon, comédien et réalisateur, raconte l’histoire tragique d’une famille juive installée à Brasparts (Finistère), arrêtée puis déportée au camp d’extermination de Sobibor.

Il sera projeté mercredi 8 mai, à 18 h à la Maison de la Mer, à Lézardrieux (Côtes-d’Armor), salle Yves Cadic.

Une phrase résume l’impensable d’une situation et tout de sa brutalité : « Ils sont partis comme ça… ».

C’est aussi le titre de ce magnifique documentaire qui raconte une histoire violente et qui a été celle de millions de juifs européens.

Cette histoire-ci s’est passée ici, en Bretagne.

De la Bessarabie à Brasparts

Ihil et Sonia Perper, tous deux originaire de Bessarabie (aujourd’hui entre la Moldavie et l’Ukraine), viennent faire leurs études en France, à Nancy, médecine pour lui et pharmacie pour elle.

Fuyant l’antisémitisme dans leur pays, ils s’installent à Brasparts en 1935, petite commune du centre Bretagne, qui cherchait alors un médecin. Ils s’installent et auront trois enfants : Roza, Odette et Paul.

Mais l’Histoire les rattrape, et en 1942, ils seront arrêtés à Plounéour Ménez parce que qu’ils sont juifs.

Ils sont emmenés à Drancy où ils passent plusieurs mois, puis finalement déportés en mars 1943 à Sobibor, où ils seront immédiatement gazés.

Connaître toute leur histoire

Julien Simon découvre cette histoire après la lecture du livre de Marie-Noëlle Postic « Sur les traces perdues d’une famille juive en Bretagne ».

Il décide alors de suivre pas à pas leur itinéraire, pour en faire une pièce de théâtre. Il travaillait alors sur la mémoire et, il en fera le troisième volet de ses recherches.

J’ai décidé, pour reconstituer leur histoire de les suivre dans tous les lieux où ils sont allés : leurs villages d’origine en Bessarabie, Brasparts évidemment, les archives, les témoins, ceux qui les avaient croisés, les différentes maisons dans lesquelles ils ont habité  Julien Simon, réalisateur

Tout ce travail de collecte aboutira à une pièce, puis une pièce radiophonique diffusée par la RTBF. Mais Julien Simon a eu la bonne idée de filmer tout de ce travail. Il a ainsi accumulé une cinquantaine de rushes de son enquête.

Travaillant alors avec la réalisatrice Catherine Bernstein, il en a extrait un documentaire, bouleversant à plus d’un titre :  » C’est un film particulier, il n’a pas été conçu comme un produit formaté à l’avance, mais il s’est construit à partir de multiples éléments. Ce qui lui donne, je crois beaucoup d’authenticité ».

« Avec l’exigence d’un historien »

Archives, témoignages de ceux qui les ont croisés, lieux, tout est filmé, au plus près de ce qu’a été la vie tragique de la famille Perper. On les suit pas à pas, dans la trivialité de la vie, et à travers eux, on découvre aussi ce qu’a été la Shoah en Bretagne.

J’ai voulu raconter cette histoire avec l’exigence d’un historien, pour dire ce qui s’est réellement passé. Ils étaient cinq sur six millions, et j’ai voulu ramener ces cinq personnes dans l’humanité

Julien Simon projettera également des extraits de film qui n’ont pas été montés dans le documentaire final.

Un débat avec le public suivra la projection.

« Ils sont partis comme ça « . Projection mercredi 8 mai, à 18 h à Lézardrieux, à la Maison de la Mer, salle Yves Cadic. Entrée libre.
Par Rédaction Paimpol Publié le 5 mai 2024 à 18h30

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05 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Espagnols Rouges (Côté Brest)

Des réfugiés espagnols sur le quai de la gare de Brest en 1937.
Des réfugiés sur le quai de la gare de Brest en 1937. ©Archives de Brest.

Histoire à Brest : Républicains espagnols, les douleurs de l’exil

Un ouvrage historique évoquant le travail forcé des Républicains espagnols exilés à Brest pendant la Seconde Guerre mondiale permet de retracer le parcours de certains.

Le 12 avril 2024, la présentation d’un opus sur les Républicains espagnols exilés a permis de retracer le parcours de quatre d’entre eux, passés à Brest.

Le 12 avril était une date symbolique puisque ce fut ce jour-là, en 1931, qu’eurent lieu en Espagne les élections qui entraînèrent l’avènement du régime républicain mis à bas huit ans après par le coup d’État de Franco.

Les Républicains espagnols exilés n’ont pas tous été envoyés à Brest et ceux qui y sont passés ne sont pas tous restés, mais ils furent un certain nombre à y faire souche, rendant leur parcours accessible grâce à leur descendance.

Des victimes indésirables

Lucas Allende Santa Cruz connut les camps du Sud de la France avant d’être livré aux Allemands qui l’envoyèrent à Brest, où il travailla pour la NSKK qui s’occupait du transport de troupes, de matériel et de munitions pour l’armée du Reich. Il s’évada et entra dans la Résistance mais son groupe fut dénoncé.

Déporté à Dachau, il ne put sortir après la Libération, aucun pays ne voulant accueillir les Espagnols « rouges » ! Il fallut les efforts d’Edmond Michelet pour que ces déportés mal-aimés, dont Lucas, puissent revenir en France.

Un ouvrage historique

L’association MERE 29 œuvre pour faire vivre la mémoire des Républicains espagnols exilés en Finistère : elle collabore étroitement avec les chercheurs de l’UBO, ce qui a donné lieu, à ce jour, à trois colloques  à Brest.

Le dernier en date a débouché sur une publication  disponible en librairie depuis le 11 avril, un numéro double de la revue du Cermi (Centre d’études et de recherches sur les migrations ibériques) intitulé « Le travail forcé des Républicains espagnols pendant la Seconde Guerre mondiale » et réunissant des textes dus, pour une bonne part,  à des auteurs brestois.

Dirigé par Iván López Cabello et Geneviève Dreyfus- Armand, l’ouvrage traite des trois aspects du sujet.  En effet, ce travail forcé ne s’est pas limité aux travaux que l’armée allemande a imposés aux Espagnols livrés par la France de Vichy : avant la débâcle de 1940, la 3e République, déjà, a envoyé travailler ces exilés, dont un grand nombre sur la ligne Maginot, ce qui leur a valu d’être les premiers déportés du territoire français.

D’autre part, tous les Républicains n’ont pas quitté l’Espagne après leur défaite et la dictature franquiste n’a pas manqué de les réduire en esclavage. C’est donc ce sujet triplement douloureux qui est traité par le biais d’articles historiques et de témoignages.

Un camp au bois de Keroual !

Eduardo Caro Bermudo se rebella contre les autorités françaises du camp où il avait été interné, ce qui lui valut d’être envoyé au camp disciplinaire de Collioure. Il travailla dans une usine d’avions où il dut détruire ce qu’il avait construit quand les Allemands envahirent le Sud de la France.

Il connut plusieurs lieux d’internement brestois, y compris le camp du bois de Keroual dont on ne sait rien. Il s’échappa plusieurs fois et, au cours d’une de ses évasions, il rencontra une Bretonne avec qui il allait avoir… quatorze enfants ! À suivre…

Benoît Quinquis

Source : conférence prononcée le 12 avril à la bibliothèque universitaire de lettres et sciences humaines de Brest.
Par Rédaction Côté Brest Publié le 5 Mai 24

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