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11 août 2017 ~ 0 Commentaire

pop (lcr.be)

superdupont

Le « moment populiste »

Le « moment populiste » est un concept proposé par la philosophe Chantal Mouffe. Selon Mouffe, la globalisation, l’hégémonie du capital financier et l’intégration de la social-démocratie à la politique néolibérale ont instauré une « post-démocratie ».

Le principe du peuple souverain est devenu une formule creuse : il n’y a plus de souveraineté, donc plus de débat entre gauche et droite. La défense des intérêts de l’oligar- chie financière est assurée par une caste qui ramène les problèmes politiques à des problè- mes techniques, à trancher par des experts. Dans ce contexte, le rapport entre les principes d’égalité (la gauche) et de liberté (la droite), est déséquilibré en défaveur de la gauche. Or, le peuple, pour Mouffe, n’est pas une donnée sociologique: c’est une construction politique qui dépend du tracé de la frontière entre le « eux » et le « nous ». Le mode de cette construction politique constitue pour elle le populisme.

Aujourd’hui, il y a un « moment populiste » car on note partout une profonde frustra- tion et une aspiration « populaire » à la démocratie, donc à la souveraineté, donc à un rééquilibrage entre égalité et liberté.

Ces sentiments sont captés principalement par un populisme de droite, mais cette situation n’est pas une fatalité. « Le populisme de droite rétablit la souveraineté populaire, mais pas l’égalité » – notamment parce qu’il ethnicise les problèmes sociaux. Il construit donc un « nous » qui réduit la démocratie au lieu de l’élargir. C’est son talon d’Achille. La gauche peut et doit développer un populisme de gauche, seule façon de combattre le populisme de droite. Pour ce faire, Mouffe recommande de ne pas parler de « fascisme » ni « d’extrême-droite » : « C’est un moyen de ne pas chercher à comprendre », dit-elle. Or, il faut « reconnaître que les demandes qui sont à la base des mouvements populistes de droite sont des demandes démocratiques ». Marine Le Pen donne des réponses aux gens victimes de la « globalisation heureuse ». Le populisme de gauche, pour Mouffe, se distingue du populisme de droite en disant que l’adversaire est la mondialisation néolibérale, pas les immigrés.

Pauvre Gramsci !

Les marxistes distinguent la « classe en soi » et la « classe pour soi ». La différence, c’est la conscience. La classe en soi est une donnée sociologique. La « classe pour soi » se constitue par l’expérience des luttes, l’auto-organisation, l’extension et l’unification des luttes, qui permet au prolétariat d’aller au-delà de ses revendications pour jeter les bases d’une révolution complète des rapports sociaux, ainsi que des rapports humanité-nature.

Mais Mouffe insiste: la construction d’un peuple n’est pas la constitution de la «classe pour soi». C’est un processus « beaucoup plus transversal », qui centralise des « demandes hété- rogènes » provenant de « différents secteurs sociaux ». Lesquels ? Mouffe cite le féminisme, les mouvements LGBT, l’écologie… Mais ce n’est pas le fond de l’affaire. Le fond de l’affaire est que la transversalité est nécessaire parce que nous ne sommes plus dans le capitalisme fordiste.

« Aujourd’hui, nous sommes tous sous la domination du capitalisme financier, y compris des secteurs sociologiques qui appartiennent à la droite ». Il s’agit donc de « reformuler le projet socialiste en termes de radicalisation de la démocratie ». Cela nécessite la cristallisation politique de revendications provenant aussi de secteurs du patronat. Cette cristallisation nécessite un leader charismatique qui mobilise les passions, car il n’y a pas que des arguments : en politique, les affects sont importants. Le populisme de droite l’a bien compris, le populisme de gauche doit faire de même.

Voilà, en très condensé, l’essentiel de la théorie politique qui suscite l’engouement d’une partie de la gauche aujourd’hui.

Sous des dehors modernes et radicaux, c’est du très vieux vin dans une nouvelle outre. Le point de départ est faux : il consiste à séparer capital financier et capital en général, alors que les deux sont inextricablement imbriqués.

Pour Mouffe et ses adeptes, l’ennemi n’est pas le capitalisme qui exploite le travail et détruit l’environnement, mais le capital financier globalisé qui vide la « souverai- neté populaire » de son contenu.

La perspective stratégique qui en découle est celle d’une « insurrection citoyenne » pour rétablir… quoi ? La « démocratie » et la « souveraineté » d’avant le tournant néolibéral, avec son « équilibre » entre gauche et droite, dans le cadre de la nation. Mouffe est explicite : se référant à Syriza et Podemos, elle considère que le populisme doit entrer dans les institutions pour les transformer. Telles sont, pour elle, les conclusions à tirer de l’analyse de Gramsci sur la conquête de l’hégémonie. Pauvre Gramsci ! Il doit se retourner dans sa tombe car ce que Mouffe propose est ce que la social-démocratie a prétendu faire… et qui l’a transformée en social-libéralisme.

Les citations sont extraites du débat Chantal Mouffe/Jean-Luc Melenchon

10 août 2017  Daniel Tanuro

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11 août 2017 ~ 0 Commentaire

fascisme? (lcr.be)

dance

Sommes-nous dans les années 30 ?

Trump aux Etats-Unis, Orban en Hongrie, Farage en Grande-Bretagne, Le Pen en France, Wilders aux Pays-Bas, Duda en Pologne, Erdogan en Turquie… au-delà des spécificités nationales, il est clair qu’une tendance autoritaire, nationaliste, machiste et raciste monte en puissance dans de nombreux pays.

S’agit-il de fascisme ? Sommes-nous replongés dans la situation des années 20 et 30, qui a vu Mussolini et Hitler s’emparer du pouvoir ? Si ce n’est pas du fascisme, de quoi s’agit-il ? Et en quoi cette discussion est-elle importante pratiquement, dans la lutte sociale et politique quotidienne? Voilà quelques-unes des questions abordées dans cet article, qui n’est qu’une contribution au débat.

Tout régime autoritaire dans l’Histoire, même s’il est sanglant, n’est pas fasciste. Le fascisme est un phénomène propre au capitalisme parvenu à un certain niveau de dévelop- pement (ou de putréfaction). La dictature stalinienne a fait des millions de morts mais n’était pas fasciste. Le régime nord-coréen est abominable, mais pas fasciste. De nombreuses socié- tés avant le capitalisme ont subi des despotes cruels, mais Ivan le Terrible n’était pas fasciste.

Tout régime autoritaire n’est pas nécessairement fasciste

Le capitalisme tend vers des formes d’Etat de plus en plus autoritaires. C’est le résultat de la concentration et de la centralisation du capital : des investissements gigantesques sont plani- fiés sur de longues périodes. Ils sont financés à crédit par les banques. Toute l’économie flotte sur un océan de dettes. La baisse du taux de profit découlant de la mécanisation est compen- sée par l’augmentation de la masse de marchandises. La concurrence est farouche. Surtout en période de crise, le Capital a besoin de faire respecter la « pensée unique », de brider les droits syndicaux, de restreindre les libertés démocratiques. C’est la « tendance à l’Etat fort ». Elle est dangereuse, mais l’Etat fort n’est pas un fascisme : De Gaulle n’est pas Hitler.

Dans certaines circonstances, le Capital donne le pouvoir à l’armée qui instaure une dictature. L’Amérique latine a présenté de nombreux exemples.

Au Brésil, en Bolivie, au Chili… des putschs (décidés à Washington) ont instauré des dictatures féroces. Mais les décrire comme « fascistes » serait escamoter la spécificité du fascisme : sa démagogie pseudo-anticapitaliste, nationaliste, aux accents révolutionnaires, qu’il emploie pour recruter dans les couches déclassées de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie ruinée par la crise capitaliste.

Le fascisme, en effet, n’est pas un Frankenstein créé de toutes pièces par le Capital. C’est un mouvement populaire militant, de masse, issu des bas-fonds. Un mouvement violent, raciste, machiste, réactionnaire, mais qui naît en-dehors du contrôle et de la volonté du Capital. Des patrons le financent mais les grands bourgeois en général, la classe bourgeoise, n’éprouvent aucune sympathie pour les fascistes : ils les voient comme des sauterelles prêtes à leur bouffer leurs richesses. Les fascistes, pour leur part, méprisent les bourgeois, ils les trouvent veules et sans « idéal ». Il est donc erroné de dire que « le capitalisme se fascise », ou qu’il y a « fasci-sation de l’Etat capitaliste », etc. Ces formules empêchent de saisir le point clé: les fascistes doivent prendre le pouvoir. Ce n’est possible que s’ils se rendent indispensables aux yeux de la classe dominante, et ça ne va pas de soi.

Le fascisme ne se caractérise pas par ses « idées », il n’en a pas…

L’Histoire en atteste. Contrairement à une légende tenace, Hitler n’est pas arrivé au pouvoir par les urnes. Les nazis n’avaient pas la majorité (ils ne l’ont jamais eue); entre juillet et novem- bre 1932, ils avaient même perdu des millions de voix. Hitler a été nommé chancelier par le Président, le vieux général Hindenburg. Hindenburg était un réactionnaire, qui gouvernait par décret en usant et abusant de son droit de dissoudre le parlement.

Il refusait pourtant de nommer Hitler (il est juste bon à être ministre des Postes, disait-il). Pourquoi changea-t-il d’avis ? Parce que la crise politique était inextricable. La social-démo- cratie et les communistes totalisaient plus de voix que les nazis. Ceux-ci formaient le premier parti, mais le grand capital s’en méfiait. Hitler fut donc convoqué devant des patrons (Krupp, Thyssen, Allianz, Deutsche Bank…) qui lui demandèrent s’il comptait « nationaliser toutes les entreprises appartenant à des trusts », comme promis dans son programme. Hitler les rassura: évidemment, non. Par contre, il les débarrasserait des syndicats… Et Hindenburg a eu le feu vert.

Le fascisme ne se caractérise pas par ses « idées », il n’en a pas. Il lutte pour le pouvoir, point. Son message repose uniquement sur des mythes réactionnaires : l’unité de la nation, du peuple, de la race et de la famille, le rôle du chef, l’exaltation de la violence. Ces mythes impliquent à leur tour le racisme, l’oppression des femmes, celle des gays-lesbiennes, la haine viscérale contre l’action autonome des exploité.e.s et des opprimé.e.s, la banalisation du meurtre. Le fascisme n’a ni analyse, ni programme, ni morale, ni principes.

Ses accents « anticapitalistes » constituent un leurre grossier. Le mot « capitalisme », dans la bouche des fascistes, ne désigne pas un système mais des personnes riches étran- gères (ou « traîtres ») au peuple, à la nation et à la race. D’où la focalisation sur la corruption (« tous pourris ») et sur les impôts plutôt que sur l’exploitation et la plus-value. D’où la rage contre le capital financier « cosmopolite ». D’où la fonction clé de l’antisémitisme chez les nazis.

On ne discutera pas ici toutes les situations nationales énumérées au début de cet article. Malgré leurs spécificités, elles ont de nombreux points communs dont certains sont fascistoïdes. Mais une situation peut présenter des traits fascistes sans qu’il y ait fascisme proprement dit. Exemple : le coup de Pinochet au Chili était un putsch militaire, mais la grève des patrons camionneurs et les « casserolades », qui ont précédé le putsch, avaient des aspects fascistes. Dans le même ordre d’idées, quand Théo Francken dit que MSF fait le jeu des passeurs en sauvant des réfugiés, son message est clair : il faut que des êtres humains se noient en Méditerranée, et que ça se sache dans leur pays d’origine, pour que moins de candidats à l’asile tentent la traversée. Cette déclaration est clairement fasciste, et fait le jeu des fascistes. Mais la N-VA est un parti de droite national-libéral, pas un parti fasciste.

Qu’en est-il du FN?

Concentrons-nous sur le cas français. Qu’en est-il du Front National (FN) ? A la différence d’autres formations de droite extrême qui montent aujourd’hui, le FN est un parti dirigé par des fascistes issus du fascisme historique (Pétain, etc.). Le grand capital n’est pas prêt à leur laisser le pouvoir, mais il n’est pas maître des électeurs. Or, la stratégie du FN est subtile. Il sait que ce n’est pas en défilant en chemises brunes qu’il se rendra indispensable: il faut que la classe dominante ait besoin de ce qu’il offre. Or, de quoi la classe dominante a-t-elle le plus besoin aujourd’hui ? De troupes de choc pour briser les syndicats ? Non. D’un instrument politique fort pour approfondir radicalement la politique d’austérité tout en gardant le contrôle des contradictions sociales.

Face à ce besoin, la stratégie du FN comportait (et continue de comporter) en gros trois volets : détourner les sentiments altermondialistes en nationalisme (le « protectionnisme intelligent »), exciter le racisme et l’islamophobie, affaiblir ainsi la gauche, créer une situation de violence « communautaire » ; utiliser les leviers de l’Etat fort gaulliste, l’arsenal de mesures racistes/sécuritaires ajouté ces dernières années et l’influence FN organisée dans la police pour transformer cette situation de violence en situation de guerre civile ; créer ainsi un contexte où le fascisme proprement dit pourra se développer et « justifier » son action de destruction des droits démocratiques au nom de l’unité de la nation.

Le Pen n’a pas gagné. Macron l’a emporté en offrant une autre perspective: l’alliance de la droite, du centre et de la gauche de droite sur une base néolibérale moderniste et pro- européenne. Ce projet a les faveurs du grand capital. Celui-ci sait qu’un Etat fort, ce n’est pas seulement une police brutale et des lois répressives: c’est aussi, nécessairement, une classe politique forte, reposant sur une certaine légitimité, sur un bloc historique majoritaire. Cette légitimité en France est considérablement affaiblie par les affaires et la fausse alternance entre droite et gauche. Macron tente de la reconstruire en se présentant comme un moralisateur de la vie politique et un Bonaparte, « ni de gauche, ni de droite ».

Le pari est audacieux, mais risqué. Car le fond du problème demeure : l’austérité imposée despotiquement par l’Union européenne (UE) ultralibérale, dont Macron est un champion, alimente la montée du FN. Il n’y a pas de raison que ça change simplement parce que le nouveau locataire de l’Elysée est jeune et dynamique. Dès lors, soit l’UE se réforme pour lâcher du lest, soit la crise politique rebondira et le FN sera plus proche du pouvoir que jamais.

Le Pen a perdu une bataille, pas la guerre. Avec ses 11 millions de voix, le FN mise sur un échec de Macron pour recomposer une droite autoritaire qui apparaîtra comme un recours dans le chaos politique. Une droite qui prendra le relais pour continuer l’austérité en semant le désarroi dans les couches populaires par son positionnement nationaliste/souverainiste couplé à une exploitation débridée du racisme et de l’islamophobie qui gangrènent la société fran- çaise. Nous ne sommes pas vraiment dans les années 30. Les rythmes sont plus lents. Mais la bête immonde sait se montrer patiente. Unifier les luttes contre la politique néolibérale est plus urgent et nécessaire que jamais, en France et ailleurs.

11 août 2017  Daniel Tanuro

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08 août 2017 ~ 0 Commentaire

sionisme (michel warschawski)

Notre camarade Michel Warschawski définit le sionisme

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04 août 2017 ~ 0 Commentaire

brest 1935 (bml)

brest

Août 1935  Émeutes à Brest : Pourquoi en parler ?

Il y a 80 ans Brest était le théâtre de plusieurs journées d’émeutes contre un ensemble de mesures que l’on qualifierait aujourd’hui « d’austérité » ; l’occasion de revenir sur un épisode méconnu de l’histoire de notre ville. Une série d’articles sera donc publiée, revenant sur le contexte de ces émeutes, faisant une description de ces journées et tentant d’expliquer ce qui s’est déroulé à ce moment. Mais avant cela j’ai jugé nécessaire d’apporter quelques précisions quant à ma démarche, afin de mieux appréhender la lecture de ces articles, ne pas se méprendre sur leur but ou leur contenu.

Nous ne sommes pas historiens !

Ces articles ont été écrits en faisant des recherches assez complètes sur ces événements : journaux d’époques, mémoires de militants communistes, anarchistes et trotskistes relatant ces événements. Ils sont donc issus de sources assez diverses et relativement fiables, et j’ai fais de mon mieux pour relater ce qui se rapproche le plus de la réalité, mais ma démarche n’est pas une démarche d’historien, cela ne veux pas dire que je déprécie mon travail, mais qu’il n’a pas vocation à être un point de référence pour une recherche historique, si vous recherchez ces références je ne peux que vous orienter vers les sources qui ont été utilisées pour l’écriture de ces articles.

Une démarche politique

Ma démarche historique est avant tout politique, partant du constat que l’histoire des luttes contre l’oppression est oubliée ou écrite par les oppresseurs. Celles et ceux qui luttent aujourd’hui, qui se reconnaissent dans les luttes d’hier doivent faire le nécessaire pour se réapproprier cette histoire, qui est la leur, la notre. En reprendre possession signifie ne pas en perdre le contenu, ne pas oublier les faits, mais aussi ne pas en oublier le sens : l’histoire n’est pas juste une suite d’événements et de dates, elle porte un sens politique.

Ces journées d’émeutes ne sont pas l’histoire d’une autre époque à commémorer tous les ans, c’est l’histoire d’un des nombreux combats contre l’oppression mené par les oppressés eux même, un combat émancipateur, pour une société plus juste, un combat qui est toujours d’actualité, et n’est pas une relique du passé. Durant les prochains jours sera publiée une série d’articles, découpée en six parties, revenant sur ces événements.

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28 juillet 2017 ~ 0 Commentaire

pcf (ddt 21)

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Sur la « dés-ouvriérisation » du PCF

Ce qui a fait la force historique du PCF, c’était son emprise sur la classe ouvrière, au point que des groupes comme Socialisme ou Barbarie voyaient dans la bureaucratie ouvrière le principal obstacle à l’action autonome des prolétaires.

Qu’en est-il aujourd’hui ? 1

Pour qu’un parti puisse légitimement se dire celui «de la classe ouvrière», il a fallu que les ouvriers se séparent du monde agricole et artisanal dans lequel ils vivaient encore en France jusque vers 1930, et que se créent simultanément de grandes usines, les banlieues des métropoles et des bassins mono-industriels en zone rurale.

Cela a favorisé une «culture de classe» au sens d’un groupe relativement distinct, mais capable aussi de s’associer à d’autres couches « laborieuses » aux conditions de vie relativement proches (petits employés, fonctionnaires subalternes, voire artisans et commerçants). Dans la grande usine, par la discipline d’atelier et la solidarité dans la revendication, l’autorité du délégué syndical contrebalançait le pouvoir du patron. Et le travail qualifié donnait une marge d’autonomie à la classe ouvrière : l’ajusteur titulaire d’un CAP n’était pas passé par la même école que l’ingénieur ou le « petit bourgeois ».

Le « parti des ouvriers » agrégeait d’autres couches, y compris rurales, en une contre-société qui encadrait une partie de la population laborieuse tout en incarnant un modèle social.2 Les communes de la «banlieue rouge» n’étaient pas gérées comme les villes «bourgeoises» voisines. L’assise militante du PCF, ainsi que sa direction, s’organisait autour d’un groupe central, réel et symbolique, «les métallos». La bureaucratie syndicale et de parti offrait aux ouvriers une promotion.

Depuis quarante ans, la « dés-industrialisation » a frappé ce groupe central et ce qui tournait autour. Entre 1975 et 2010, la part des ouvriers dans la population active est descendue de 37 % à 23 %. Pour autant, forte baisse ne signifie pas évanescence. Si l’on inclut les manutentionnaires, les ouvriers des transports, considérant qu’en France la majorité des ouvriers travaillent hors de la production industrielle, un homme actif sur trois est ouvrier. La proportion des travailleurs d’exécution (souvent manuels) et des petits employés est stable depuis les années 1960: plus de 50 % de la population active, et le nombre de couples unissant ouvrier/ouvrière à employé/employée n’a pas non plus diminué. 3

Mais la question (ni sa solution) n’est jamais une simple affaire de nombre. Le changement décisif, c’est la défaite et la division qui ont suivi, marquées notamment par l’intérim (aux Chantiers de l’Atlantique, en 2000, 7 000 intérimaires pour 4 000 « permanents ») et le chômage (850 000 chômeurs recensés en 2010). Supérieur à 20 % il y a quarante ans, le taux de syndicalisation est inférieur à 10 % aujourd’hui.

Cela ne pouvait manquer d’avoir son effet à l’intérieur du PCF. Jusque vers 1970, 45 % de ses adhérents étaient ouvriers : ils n’étaient déjà plus que 31 % en 1997. En 2003, alors que les ouvriers composent un quart de la population active, on ne comptait que 10 % de délégués ouvriers au 32è congrès du parti.

Le PCF bénéficiait du soutien des fractions supérieures des classes populaires, d’où venaient la plupart de ses dirigeants. Or, dès la fin des années 1970, ces couches sont fragilisées par une crise qui ébranle autant la base qu’un appareil reposant sur une alliance entre ouvriers syndicalistes et «petite bourgeoisie culturelle» (enseignants, fonctionnaires de l’animation, éducateurs). Mais si le PCF a subi cette évolution, il y a aussi largement contribué.

Au lendemain de 68, illusionné par la force de la CGT et son score à la présidentielle de 1969 (21 %, contre 5 % pour une SFIO agonisante), le PC se croit le vent en poupe, alors que va s’aggraver une contradiction qui fera sa chute : sa base ouvrière décline, en raison de l’attrait d’une CFDT au visage « gauchiste », puis de la crise économique dès 1975 ; tandis que la direction renâcle à s’ouvrir aux «nouveaux mouvements sociaux», que sait capter un PS ascendant. Le parti oscille, optant pour l’Union de la gauche en 1972 avant de la rompre en 1977, tout en  participant au gouvernement socialiste de 1981 à 1984.

Menacé dans son élite dirigeante et même dans son assise sociale, le PC réagit par un repli conservateur, s’élevant contre «l’immoralité» (jusqu’à défendre «la pudeur»), restant à l’écart des « questions de société », par exemple des luttes pour l’avortement, tout en brouillant les cartes par la renonciation à sa spécificité idéologique (abandon officiel de la « dictature du prolétariat » en 1976 4).

À la fin des années 1970, raidissement moral et durcissement ouvriériste provoquent une résistance à la base, y compris une réticence à la ligne officielle sur l’immigration, désaccords qui se répercutent dans la CGT. Le PC se referme sur lui au moment où il n’a plus les moyens de faire taire des contestations qui débordent sur la place publique, l’exclusion ne faisant plus guère peur aux opposants. La solution qui finira par s’imposer mettra à l’arrière-plan la référence au «parti de la classe ouvrière», au profit d’une démarche « citoyenne », du municipalisme, de la diversité et de la mixité sociale. L’électoralisme se faisait au nom des travailleurs : ceux-ci sont maintenant d’abord traités en citoyens.

Une lutte de classe ne s’en déroule pas moins au sein du monde PC, entre la municipalité-patron et ses salariés, soutenus par les cellules des employés communaux et la CGT. Et ce ne sont pas les syndicalistes qui l’emportent, mais des élus d’autant plus puissants que, comme à Ivry, la mairie est souvent devenue le premier employeur de la ville. Quand le conflit oppose des ouvriers d’atelier aux chefs de service et aux cadres de la fonction publique territoriale, le PC cesse d’apparaître comme l’organisation par excellence de défense du travail, y compris aux yeux de ses militants.

Héritier d’une vieille tradition social-démocrate, le «communisme municipal», longtemps une des forces du PC, s’autonomise, conformément à un choix politique : à la fin du 20è siècle, le PCF se restructure sur la base des circonscriptions électorales aux dépens des cellules d’entreprise. L’Union de la gauche avait d’ailleurs permis d’augmenter le nombre d’élus PC, jusqu’au record de 1 500 maires PC en 1983. Pourtant, quand cesse l’alliance avec le PS (ou quand ce parti, comme aujourd’hui, s’effondre), et que le PC ne contrôle plus que 720 mairies en 2008, les élus ont beau être de moins en moins nombreux, leur pesanteur politique s’en affirme davantage. Ce ne sont plus les métallos mais les cadres des collectivités qui forment le groupe central du PCF. 5

En parallèle, le PCF valorise la multiplicité, les travailleurs n’étant que l’une des minorités auxquelles il s’adresse. Le texte du Conseil national pour le 34è congrès (2008) citait une seule fois le mot ouvrier, comme un groupe parmi tous ceux qu’il faut rassembler : « ouvriers, techniciens, employés ou cadres, femmes et hommes salariés de toutes catégories, précaires, intellectuels, sans-papiers, sans-emploi, paysans, créateurs, étudiants, retraités, artisans ».

Le PC s’est rallié au thème d’une « démocratie participative », qui ne vise pas à représenter ou promouvoir une classe ouvrière, ni même des classes dites populaires, mais à réunir quasiment la totalité de la population : le « lien social » est forcément trans-classiste, et la priorité donnée à la lutte «contre l’exclusion» signifie qu’il faut inclure tout le monde. Si différences il y a, elles relèvent de l’origine (ethnique, religieuse…) ou du sexe (recherche de la parité). La «démocratie locale» (par exemple l’habitude du référendum municipal sur un projet communal) réduit la politique à des fragments de vie quotidienne.

Les associations liées au PC se perpétuent, d’autres naissent, mais déliées d’un parti qu’elles ne nourrissent pas. Participer à l’action du parti ne se fait plus dans le cadre d’une cellule, mais d’un réseau, voire de plusieurs, chaque réseau ayant son thème particulier, et chaque personne choisissant ce qu’elle préfère. Quand les ex-staliniens comme les ex-gauchistes pratiquent une démocratie do-it-yourself, il n’y a rien d’étonnant à ce que dépérisse un militantisme qui n’avait jamais été le fait que d’une minorité.

En 1997, un quart des cotisants disaient militer et 31 % des adhérents, consacrer moins d’une heure par mois au parti. Pire, moins d’un tiers des adhérents participent aux votes internes au PC. Il y a une vingtaine d’années déjà, Elise Grappe (1911-1996, élue député PCF en 1951) déclarait: «Dans ma cellule, on se réunit chez moi. Je leur fais un casse-croûte. Ils mangent, ils boivent. Ils sont bien contents. Et on s’en va tout heureux. On ne fait rien. On paie nos timbres, on souscrit, mais on ne fait rien. C’est la cellule du quartier.»

En réalité, «militer» n’a plus le même sens. À la base les «assos» (dépolitisation par éclatement) ; au sommet, la gestion locale et électorale (professionnalisation) ; pour faire coller le tout, des consultants en communication. Auparavant, un discours de classe structurait l’appel au peuple : aujourd’hui, avec l’effacement du vocabulaire de classe, le peuple ne tient plus que comme addition de minorités.

Ouvrier renvoyait au travail. Le peuple, lui, n’a de réalité que comme le rassemblement de ceux d’en bas, définis moins par ce qu’ils font que par ce qu’ils ne sont pas et n’ont pas, les 99 % privés de pouvoir, domination et privation étant supposées donner cohérence à cet ensemble. De l’abandon d’une classe mythifiée sortent un agrégat de catégories sans autre consistance qu’abstraite, parfaitement exprimée par le slogan : « L’humain d’abord. »

Le PCF a bien épousé son temps. Tant moqué autrefois pour son ouvriérisme, il a fait comme les autres, évoluant vers un parti d’élus et de diplômés dans ses instances dirigeantes, passant des prolétaires aux «gens», s’ouvrant à «la société civile», prônant la «mixité sociale » et la (re)reconstitution du «lien social», œuvrant à démocratiser la démocratie.

On comprend que ce PCF n’hésite plus à s’entendre avec des groupes souhaitant eux aussi compléter la démocratie «formelle» par une démocratie sociale: le «partage des richesses» prôné par le NPA est le programme commun d’une néo-extrême gauche résignée à atténuer les effets négatifs pour les prolétaires d’une lutte de classes que les bourgeois continuent – pour combien de temps ? – à gagner. 6

G.D., juillet 2017

Julian Mischi, Le communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone, 2014.

https://ddt21.noblogs.org/

Commentaire: La nostalgie d’un bon vieux temps transpire partout dans ce texte qui décrit en réalité l’intégration de la gauche politique et syndicale y compris « radicale » dans l’appareil d’état. Et ce n’est pas en se revendiquant les meilleurs gestionnaires que çà va s’arranger!

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27 juillet 2017 ~ 0 Commentaire

dossier 1917 (alternative libertaire)

L’anarchiste Jelezniakov disperse l’Assemblée constituante

C’est un épisode historique relativement connu : la dispersion de l’Assemblée constituante russe, le 5 janvier 1918, s’est faite sous la contrainte du matelot de Cronstadt Anatoli Jelezniakov… avec évidemment l’aval du pouvoir bolchevik.

Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1918, après seulement douze heures de session, le pouvoir bolchevik, approuvé par ses alliés anarchistes et SR de gauche, fait disperser l’Assemblée constituante. Celle-ci vient d’annuler plusieurs décisions du IIe congrès des soviets, tenu en octobre 1917.

Assemblées concurrentes, la Constituante et le congrès des soviets sont élues sur des bases très différentes : la Constituante l’est au suffrage universel, dans toutes les classes sociales ; le congrès des soviets ne comporte que des députés élus dans les usines et les régiments.
Pour les anarchistes, la légitimité politique revient au congrès des soviets… même si, par la force des choses, il est dominé par le gouvernement bolchevik auquel ils sont hostiles.

Les Parti bolchevik, lui, avait tellement réclamé la convocation d’une Assemblée constituante entre février et octobre qu’une fois au pouvoir, il n’a pu faire autrement que d’en organiser l’élection. Le quotidien anarchiste de Petrograd, « Bourevestnik », avait alors condamné une décision « contradictoire, extrêmement nuisible et dangereuse ». Sans surprise, le scrutin donne une large majorité de députés modérés, principalement SR et mencheviks.

La Constituante ne siégera cependant qu’une unique journée. Le 6 janvier, à 4h40 du matin, le commandant de la garde du palais de Tauride, l’anarchiste Anatoli Jelezniakov, avec l’aval du chef bolchevik Dybenko, vient donc taper sur l’épaule du président de l’Assemblée constitu- ante, Viktor Tchernov, et lui intime l’ordre de lever la séance. Le pays se montrant indifférent à ce coup de force, la Constituante ne sera plus autorisée à se réunir. Une semaine plus tard, le IIIe congrès des soviets approuvera ce coup de force, affirmant sa légitimité contre celle de la Constituante. Dans la réalité, c’est surtout le gouvernement bolchevik qui a désormais les coudées franches.

26 juillet 2017

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Commentaire: Ce n’est pas tant le mode de scrutin qui importe mais la dynamique de la révolution en marche! Les soviets auraient-ils dû « rendre » le pouvoir à ceux qui ne songeaient eux mêmes qu’à le « rendre » à la bourgeoisie pour continuer la guerre avec les alliés et devoir tout recommencer? Faire ce qui a perdu la révolution espagnole?

Édito : Les anarchistes, leur rôle, leurs choix

De la Révolution russe, les libertaires ne retiennent souvent que deux épisodes épiques et signifiants : la Makhnovchtchina, Cronstadt 1921. La séquence initiale de 1917-1918 est plus mal connue. C’est pourtant là que l’essentiel de la partie s’est jouée pour le mouvement anarchiste. Quelle était alors sa consistance, quel fut son rôle, quels choix opéra-t-il ?

En février 1917, après l’effondrement des institutions impériales, émergea une administration alternative – les soviets, les comités d’usines –, base d’un possible pouvoir populaire. Possible, mais pas assuré. Beaucoup dépendrait de l’orientation imprimée par les différents courants politiques à l’œuvre. Or, en février 1917, l’anarchisme était la composante la plus minoritaire du socialisme russe.

Certes, la politisation fulgurante du prolétariat et des conscrits entraîna alors une croissance pléthorique des partis et des syndicats, jusque-là clandestins. Mais comment transformer ce flot de convertis volatils en une force collective, capable de peser sur le cours des événe- ments ? Toutes les organisations furent confrontées à cet enjeu, auquel le mouvement anarchiste ne put répondre. Par manque de moyens, assurément ; par manque de volonté aussi, du fait d’un reliquat de spontanéisme hérité de la période « terroriste » de 1905-1906.

Des années plus tard, bien des militants souligneront ces lacunes. Voline déplorera le manque de « cadres » pour répandre les idées anarchistes et « contrecarrer la puissante propagande et l’action bolchevistes » [1]. Makhno en voudra aux « anarchistes des villes » de n’avoir pas épaulé ceux des campagnes [2]. Anatole Gorélik jugera qu’« il y avait très peu de militants anarchistes de formation théorique suffisante » et évoquera son angoisse quand, dans le Donbass, il voyait « chaque semaine, des dizaines de représentants et délégués d’ouvriers » qui réclamaient « des orateurs et agitateurs, de la littérature politique, mais surtout une aide morale et théorique » sans que son groupe soit en mesure de répondre à la demande [3].

Le mouvement anarchiste n’ayant pu surmonter à temps son handicap initial, une large part de sa mouvance fut satellisée, puis aspirée par le Parti bolchevik, que sa supériorité numérique et organisationnelle faisait apparaître comme un outil plus efficace pour parer au plus pressé : vaincre la bourgeoisie et la contre-révolution. Que faire pour échapper à cette fatalité, et créer la surprise ? Ce dossier raconte comment le ­mouvement libertaire joua sa partition et tenta de rattraper son retard, avant d’être brutalement étranglé par le nouveau pouvoir.

Guillaume Davranche (AL Montreuil) et Pierre Chamechaude (Ami d’AL, Paris)

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26 juillet 2017 ~ 0 Commentaire

john reed (psl)

« Octobre » de Serguei Eisenstein

‘‘Dix jours qui ébranlèrent le monde’’, de John Reed

John Reed était un journaliste et militant communiste américain. A la chute du régime du tsar Nicolas II en 1917, il s’est rendu en Russie et a retranscrit ce qu’il y a vu et expérimenté. Son témoignage de la révolution est l’un des plus fascinants et enthousiasmants qui existe. Un siècle après la révolutuion russe, ses Dix jours qui ébranlèrent le monde restent, comme Lénine le faisait remarquer en son temps, ‘‘un rapport fidèle et animé’’ de cette révolution. “Je conseille sans retenue ce livre aux travailleurs du monde entier ”, avait écrit Lénine dans sa préface au livre.

John Reed commence par replacer les évènements d’octobre 1917 dans leur contex- te historique. Il décrit les principaux courants de la vie politique dans les grandes lignes, il décrit les nombreuses tensions issues des restes de l’ancien régime de même que l’antago- nisme entre le Gouvernement provisoire qui avait officiellement repris les rênes du pouvoir après la chute du tsarisme en février 1917 et les révolutionnaires socialistes qui devaient conduire la prise du pouvoir par les soviets en octobre de la même année.

Le rythme trépidant du récit est maintenu tout au long du livre, ce qui donne une image puissante de la vie politique de l’époque à Petrograd (Saint-Pétersbourg).

La lutte de classes croissante est résumée comme suit : “Dans les rapports entre un gouverne- ment faible et un peuple en révolte, un moment arrive où chaque acte du gouvernement irrite les masses et où chaque refus d’agir stimule le mépris.” Les talents de Reed comme journaliste et comme historien s’expriment dans la façon entrainante avec laquelle les évènements sont présentés. Sa description de la prise du Palais d’hiver (où siègent les ministres du gouverne- ment provisoire), en grande partie pacifique, et de l’enterrement des martyrs de la révolution en sont des exemples parfaits.

Le personnage principal de ce livre est sans conteste la population russe. Reed n’a pas ménagé ses efforts pour mettre les expériences subjectives des travailleurs, des soldats et des paysans au centre de son ouvrage. Il est évidemment question des discours importants des partisans du parti bolchevik, surtout Lénine et Trotsky, et de leurs opposants. Aux mo- ments critiques de divergences d’opinion ou de discussion, le cours des débats est finalement déterminé par les masses, qui sont déterminantes pour la poursuite des évènements.

Reed a fait le commentaire suivant sur un ouvrier typique de Petrograd : “Le travailleur russe est révolutionnaire mais il n’est ni violent ni dogmatique ni bête. Il est prêt à lutter contre l’oppresseur, la classe capitaliste, jusqu’à la fin. Mais il ne nie pas l’existence d’autres classes. Il demande seulement à ces autres classes de choisir leur camp.” Le style de Reed rend justice à la politique des Bolcheviks de cette période : une politique consciente des besoins et des préoccupations de la population, combinée à une compréhension profonde de l’analyse marxiste des classes sociales en tant que guide pour l’action.

C’est sur cette base que les Bolcheviks ont pu jouer un rôle prépondérant dans les soviets (les conseils ouvriers et paysans qui représentaient un autre pouvoir à côté du gou- vernement provisoire). Ce livre est un excellent résumé des analyses des circonstances objec- tives en développement au cours de la révolution documenté à partir de l’expérience subjective vécue par les masses. Le lecteur est entrainé dans les évènements fiévreux des journées d’octobre.

Après avoir décrit le débat qui pris place au sein d’un régiment sur la question de la neutralité ou du soutien à la révolution, tranché de manière écrasante en faveur de la révolution, Reed déclare : “Imaginez-vous que cette lutte se répète dans chaque baraquement de la ville, du district, de tout le front, dans toute la Russie. Imaginez-vous le [général] Krylen- ko qui en perd le sommeil et assiste impuissant à ce qui se passe dans les régiments, qui court d’un endroit à l’autre pour y argumenter, menacer et perdre.

Et imagez-vous que la même chose se passe dans toutes les sections de chaque syndicat dans les usines, les villages, sur les navires de la flotte russe postée au loin ; pensez aux centaines de milliers d’hommes russes qui partout dans ce grand pays regardent les orateurs : des ouvriers, des paysans, des soldats, des marins, qui essaient à tout prix de comprendre et de choisir, qui réfléchissent intensivement et finalement, décident avec une telle unanimité. C’était ça la révolution russe.”

Une critique souvent formulée sur les ‘‘Dix jours qui ébranlèrent le monde’’ est la position de départ positive de John Reed vis-à-vis des Bolcheviks. Reed explique dans l’intro- duction qu’il ne peut être neutre dans ce récit du fait de son implication personnelle dans les évènements. Reed est au moins honnête depuis le début quant à ses opinions socialistes. Il essaie de ne pas les cacher derrière un vernis de soi-disant objectivité historique. Reed dit ouvertement et honnêtement dans quel contexte son livre doit être lu. Son sens étroit du détail et l’utilisation de sources de première main font de ces ‘‘Dix jours qui ébranlèrent le monde’’ un point d’orgue du journalisme du 20ème siècle.

A mesure que la crise actuelle du capitalisme continuera de faire ses ravages, les jeunes et moins jeunes tenteront avec un enthousiasme grandissant de s’emparer de cette période de l’Histoire dans laquelle de pauvres travailleurs, soldats et paysans ont renversé tout un système politique et socio-économique. Une période au cours de laquelle des opprimés sont entrés ensemble en lutte contre un système qui ne leur offrait pas d’avenir et dont ils s’aliénaient de plus en plus. Les ‘‘Dix jours qui ébranlèrent le monde’’ est une excellente introduction à l’histoire de la Révolution russe et un bon point de départ pour ceux qui ne peuvent plus se satisfaire de la manière dont notre société est organisée.

Stephen Ray, Socialist Party (section du Comité pour une Internationale Ouvrière en république irlandaise)

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26 juillet 2017 ~ 0 Commentaire

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trotski

Origines

En France comme ailleurs, le mouvement communiste est né de la trahison des socialistes en 1914 : la SFIO et les dirigeants de la CGT se joignent à l’Union sacrée pour la guerre impéria- liste. Partout dans l’Internationale ouvrière, l’aile révolutionnaire et internationaliste se regrou- pe à gauche, et en Russie, elle mène la Révolution d’Octobre sous la direction des bolchéviks. L’Internationale communiste va alors naître en 1919.

Les décantions ne se font pas en un jour, et les débats et recompositions sont nombreux. On peut distinguer tout un courant centriste qui ne rompt pas tout à fait avec les idées réformistes, d’autant plus que les militants français sont assez mal informés de ce qui se passe ailleurs et notamment des débats dans la gauche de Zimmerwald. Ainsi vers 1916, peu d’entre eux connaissent le nom de Lénine, et connaissent plutôt Trotsky et Martov.[1]

Des minoritaires commencent à se regrouper, notamment dans la rédaction du journal Le Populaire. Certains forment le Comité de défense du socialisme internationalis- te (CDSI), ou le Comité pour la reconstruction des relations internationales (CRRI), plus radical, qui deviendra après la guerre le Comité pour la IIIe internationale. Souvarine créé en 1920 le Bulletin Communiste. Le Parti Socialiste quitte l’Internationale ouvrière au congrès de Strasbourg en février 1920.

1920 : Fondation de la SFIC

À la suite du congrès de Strasbourg, deux dirigeants centristes, Ludovic-Oscar Frossard  et Marcel Cachin sont envoyés durant l’été 1920 à Moscou, dont ils reviennent en ayant accepté (dans l’ensemble) les 21 conditions d’entrée dans l’Internationale Communiste.

Au congrès de Tours en décembre 1920, une large majorité approuve donc l’entrée dans l’IC, en votant la motion rédigée pour l’essentiel par Loriot, Monatte et Souvarine, mais acceptable par les centristes. Le parti prend le nom de « Parti Communiste – Section française de l’Internationale communiste (SFIC) », devenant plus tard le Parti Communiste Français, le secrétariat général restant à Frossard.

La droite (Léon Blum, Paul Faure) décide de maintenir la SFIO : ils sont minoritaires, mais gardent la majorité des élus, et pendant longtemps le crédit électoral. De son côté, la SFIC a pour elle le celèbre journal L’Humanité fondé par Jaurès, et a les militants les plus actifs ainsi qu’une meilleure implantation ouvrière. Un clivage similaire grossit dans la CGT, avec une forte minorité partisane de l’adhésion à l’Internationale Syndicale Rouge et proche de la SFIC. La direction réformiste pousse les minoritaires à scissionner pour former la CGTU en 1921.

La SFIC s’organise officiellement selon les principes du centralisme démocratique, et en particulier les élus doivent cesser d’être des carriéristes et sont dirigés par le parti. Mais la nouvelle direction est centriste. Une aile gauche pro-bolchévique s’organise, notamment autour de Boris Souvarine, qui est élu au premier comité directeur de la SFIC.

Souvarine fait partie, en 1921, des délégués français au 3e congrès de l’IC ; il est élu à la fois au comité exécutif et au Praesidium qui compte alors 7 membres. Le 17 juillet 1921, il entre au secrétariat de l’IC. Aucun Français n’y exercera de fonctions aussi élevées. À cette époque, Souvarine vit principalement à Moscou, mais est également engagé dans la vie du parti français : il s’oppose au « centre », formé autour du Premier Secrétaire, Ludovic-Oscar Frossard et de Marcel Cachin. Il perd son siège au comité directeur au congrès de Marseille en décembre 1921, mais, après le départ (janvier 1923) de Frossard et de ses proches, qui rega- gnent la SFIO, le conseil national de Boulogne marque la victoire de l’aile gauche pro-bolché- vique ; Souvarine revient au comité directeur, puis entre au bureau politique.

Années 1920: Dynamisme militant

Dans ces premières années, le jeune parti est très activiste, et durement réprimé. Il n’est pas rare que les communistes fassent des séjours en prison, aussi bien les militants que les dirigeants. Le parti est minoritaire dans la société, mais dynamique. Le parti s’engage aussi dans le combat féministe.

En 1926, le Secours rouge international est créé pour être la « Croix-Rouge du peuple » : en France ce sont les communistes ou des intellectuels proches (Henri Barbusse,  Romain Rolland…) qui y contribuent le plus activement. L’association organise la solidarité à l’égard des prisonniers et déportés. Dès cette période, elle développe des activités sociales destinées aux enfants démunis : colonies de vacances, aide aux enfants des chômeurs… En 1924, aux élections législatives, le Parti obtient 9,82 % des suffrages et 26 députés.

L’épisode anti-impérialiste

Le combat anti-militariste et anti-impérialiste est alors très présent. Un groupe autour de Nguyễn Ái Quốc (le futur Ho Chi Minh) fut très impliqué dans l’organisation des travailleurs d’origine coloniale vivant en France – l’Union intercoloniale[2]. A partir d’avril 1922, une publi- cation spécifique fut lancée : Le Paria[3]. En mai 1924, la SFIC présenta Hadjali Abdelka- der comme candidat aux élections parlementaires pour le deuxième secteur de Paris (il était un des rares maghrébins qui avait la citoyenneté française). Parmi ceux qui assistèrent à une de ses réunions électorales, un jeune ouvrier de chez Renault : Messali Hadj.

Hadjali fit une très forte impression sur lui, et leur amitié se noua à cette occasion. L’année suivante Messali devint membre du parti communiste. En 1926, Messali et Hadjali fondèrent l’Étoile Nord-Africaine, le premier grand mouvement pour l’indépendance de l’Algérie. Des manifestations contre la guerre du Rif seront organisées par le parti en 1925… Les deux grandes guerres de libération nationale qui ont secoué la France après 1945 – l’Indochine et l’Algérie – ont eu leurs origines dans les milieux communistes à Paris dans les années 1920.

Le parti est encore malgré tout très imprégné des préjugés social-chauvins, y compris ses dirigeants comme Frossart et Cachin.[4] Une déclaration du Bulletin Communiste du 14 février 1922 affirme que les peuples colonisés ne pourront pas s’émanciper par eux-mêmes car ils n’ont pas de « passé révolutionnaire » et annonce la création d’un Comité d’études coloniales (CEC). La section de Sidi Bel Abbès (une des plus importantes en Algérie) provoqua des remous en écrivant une lettre à la direction du parti déclarant son désaccord total avec la ligne de Moscou et affirmant que si les indigènes se révoltaient l’Algérie sombrerait dans un régime féodal. Une attitude que Trotsky qualifia de « point de vue purement esclavagiste »[5]. Même la mobilisation du parti contre la guerre du Rif n’associe pas réellement les travailleurs tunisiens.

C’est une minorité qui est motrice sur ces sujets, mais elle a l’appui de l’Interna-tionale. En Afrique du nord, le mouvement communiste était organisé par des Français qui vivaient sur place et le nombre des membres autochtones était peu important. Le 24 septem- bre 1922, un rapport fut adopté à l’unanimité par le 2e Congrès Interfédéral Communiste de l’Afrique du Nord, et disait que « ce qui caractérise la masse indigène, c’est son ignorance. C’est, avant tout, le principal obstacle à son émancipation ». Envisagée ainsi, « l’émancipation des populations indigènes d’Algérie ne pourra être que la conséquence de la Révolution en France ». « La propagande communiste directe auprès des indigènes algériens […] est  actuellement inutile et dangereuse. »[6] Le parti a par ailleurs une grande faiblesse théorique sur la question de l’impérialisme, et par exemple connaît à peine les élaborations de Lénine.

Heureusement, il y avait en Afrique du nord d’authentiques internationalistes, en particulier Robert Louzon, secrétaire de la Fédération communiste tunisienne, laquelle lança en 1921 le premier quotidien communiste en langue arabe. Au bout de huit jours, le journal fut interdit. Pendant une dizaine de jours, de nouveaux quotidiens en arabe furent lancés, chaque jour sous un titre différent ; tous furent interdits immédiatement. Dans un article intitulé Une Honte[7], Louzon condamna la résolution. Il insistait sur le fait qu’« il n’y a pas d’équivalence entre le nationalisme d’un peuple oppresseur dont le nationalisme consiste à opprimer un autre peuple, et le nationalisme d’un peuple opprimé dont le nationalisme ne tend qu’à se débarrasser du peuple oppresseur ». Il ajoute que le communiste européen « ne doit pas se croire supérieur à l’indigène parce qu’il porte un chapeau au lieu d’un fez ».

Le CEC fut restructuré au milieu des années 1920 en Comité colonial, qui sera principalement animé par des jeunes communistes et par des de « spécialistes ». comme Nguyễn Ái Quốc.

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26 juillet 2017 ~ 0 Commentaire

pcf (2) npa

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Stalinisation et sectarisme

Malheureusement, très vite le parti est marqué par la stalinisation. En 1923 éclatent entre les dirigeants bolcheviques les conflits qui couvent depuis le début de la maladie de Lénine. Souvarine, qui prend le parti de l’esprit critique face à la direction, et relaie donc parfois les points de vue de Léon Trotski, s’oppose en France à Albert Treint qui a les faveurs de Grigori Zinoviev et de la direction de l’Internationale.

En janvier 1924, au congrès de Lyon, Souvarine sort vainqueur de la confrontation, mais Treint, avec l’appui de Dmitri Manouïlski et de tous les envoyés de l’IC, fait basculer le Comité directeur courant mars.

Dans un texte de mars 1924, Souvarine dénonce le « centralisme mécanique, bureaucratique, et irresponsable » au sein de la SFIC. La publication par Souvarine d’un texte de Trotski, Cours nouveau, dans une brochure financée par souscriptions (notamment du jeune Maurice Thorez) sert de prétexte à son éviction de l’IC et donc de la SFIC, annoncée par L’Humanité le 19 juillet 1924. Son exclusion est une conséquence de son opposition à la « bolchevisation » de la SFIC (en fait « stalinisation »). Les exclusions de Pierre Monatte et Alfred Rosmer suivent. C’est aussi à ce moment qu’un anti-impérialiste comme Louzon quitte le parti.

Après avoir dirigé ces exclusions, Albert Treint sera exclu à son tour en 1928 après avoir dénoncé la politique de Staline comme contre-révolutionnaire.

Un nouveau personnel dirigeant, plutôt jeune, prend rapidement leur place, formé pour l’essentiel dans les écoles de l’Internationale communiste. Henri Barbé et Pierre Celor, qui accèdent au secrétariat du parti en 1927, sont emblématiques de ce nouveau personnel dirigeant. Suivant les directives staliniennes, ils mènent la politique dite de «Classe contre Classe», c’est-à-dire un tournant sectaire qui refuse les fronts uniques avec les socialistes, qu’ils traitent de social-fascistes. Le Parti perd la moitié de ses voix aux élections de 1928.

Années 1930

Stalinisation accrue et dissidences trotskistes

En 1930-1931, Moscou impose un nouveau changement de direction : un jeune secrétaire à l’organisation, Maurice Thorez, prend la tête en dénonçant la formation d’une fraction au sommet du parti. Des organisations communistes dissidentes, d’extrême gauche, se créent pour défendre un communisme opposé au stalinisme : le Cercle communiste démocratique, la Ligue communiste, l’Union communiste, entre autres. La revue La Révolution proléta-rienne regroupe les principaux fondateurs du PC, exclus ou démissionnaires.

En 1934, Thorez évince Jacques Doriot – qui crée le Parti populaire français – et il dirige alors librement le parti, avec Jacques Duclos, Benoît Frachon et le délégué du Komin- tern, Eugen Fried. L’équipe Thorez-Duclos-Frachon connaîtra une longévité exceptionnelle et dirigera pratiquement le parti français pendant une trentaine d’années. Les ordres sont directement reçus de Moscou, et toute contestation entraîne l’exclusion (c’est le cas d’André Ferrat, ancien rédacteur en chef de L’Humanité qui rejoindra la SFIO). Le grand prestige de l’URSS était utilisé pour souder les militants.

Du sectarisme à l’opportunisme 

Après l’arrivée d’Hitler au pouvoir en Allemagne, et les manifestations d’extrême droite de 1934 en France, la clique stalinienne (en Urss) se sent militairement menacée. Elle va alors opérer un revirement stratégique total, passant du sectarisme à l’opportunisme, afin de se concilier la bourgeoisie démocrate.

En France, le PC va prôner l’unité contre le fascisme, ce qui répond dans un premier temps à une forte aspiration des travailleurs. Le 12 février 1934, les cortèges SFIO et SFIC fusionnent dans l’enthousiasme au cri de « Unité, Unité ! » et les grèves et manifestations se multiplient dès lors. Mais ce ne sera pas un Front Unique. Non seulement le PC va remettre à plus tard sa visée révolutionnaire, mais il va jusqu’à brouiller les lignes de classe en cherchant l’alliance des communistes jusqu’au Parti radical, qui est un parti bourgeois.

En mai 1935 fut signé le pacte d’assistance mutuelle franco-soviétique entre Staline et Laval, Ministre des Affaires Etrangères.

A cette occasion, Staline déclara qu’il approuvait la politique de défense nationale menée par le gouvernement réactionnaire de Flandin. Le PC cesse alors de critiquer l’impérialisme français. Afin de « défendre l’URSS », le PC se fait nationaliste, ses élus portent l’écharpe tricolore, ses militants se mettent à chanter la Marseillaise, et à défiler avec des drapeaux tricolores le 14 juillet…

Le PCF se met à parler souvent de « peuple français », alors que jusque là on employait surtout ce terme pour parler des peuples opprimés. Avec la menace fasciste, l’anticolonialisme fut abandonné car il était perçu comme une possibilité d’affaiblir la France. Le parti connaît alors une vague d’adhésions sur cette base. Il n’y a plus que de rares figures comme André Morel qui défendent l’idée que les communistes devaient s’allier aux mouvements nationalistes des colonies afin de lutter à la fois contre le fascisme et le colonialisme.

(Résumé)

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25 juillet 2017 ~ 0 Commentaire

ps 1 (internationalism)

1848

Journées de juin 1848

Histoire du Parti Socialiste en France  1878-1920

En mai 1981, lors de son investiture, François Mitterrand rendait un hommage hypo- crite et mensonger à Jean Jaurès, suggérant par-là une filiation du Parti socialiste (PS), qui nous gouverne et nous exploite depuis plusieurs décennies, avec la Deu- xième Internationale de l’époque, et spécialement sa “section française”, la SFIO1, dans laquelle ont combattu d’authentiques militants ouvriers de la trempe des Jean Jaurès, Jules Guesde, Paul Lafargue ou l’ancien communard Édouard Vaillant. Aujour- d’hui encore, les Hollande, Valls, Royal, Hamon et consorts, tous ces politiciens bourgeois cyniques et hypocrites, se réclament de cet héritage socialiste.

La série que nous débutons avec ce premier article a pour objectif de mieux faire connaître les origines souvent ignorées de ce parti initialement prolétarien afin de mieux mettre en évidence le processus qui le mena ensuite à la trahison et à devenir même un rouage incontournable de l’appareil d’État français.

Nous retracerons les grandes étapes de cette évolution, depuis l’élaboration du programme d’inspiration marxiste du POF2 entre 1879 et 1882, la constitution d’un parti socialiste unifié en 1905 et la scission au congrès de Tours en 1920, qui clôtura l’histoire de la SFIO en tant que parti de la classe ouvrière, en passant évidemment par la trahison du principe fondamental de l’internationalisme prolétarien en 1914 avec le vote des crédits de guerre.

Afin de comprendre les étapes de la construction du parti socialiste en France, processus long, chaotique et laborieux, il est nécessaire de revenir sur les conditions très particulières qui ont fortement marqué sa naissance.

Forces et faiblesses dans la constitution d’un parti prolétarien en France : le poids d’un double héritage

La construction d’un parti socialiste unifié en France ne s’est en effet réalisé qu’en mai 19053 et portait alors le poids du lourd héritage de la révolution bourgeoise de 1789 et les effets de l’écrasement de la Commune de Paris en mai 1871. Ce double héritage a pesé négativement sur les épaules du prolétariat et du mouvement ouvrier en France, notamment sur son avant-garde révolutionnaire : il a non seulement affecté la conscience ouvrière et généré des confusions théoriques importantes, mais il a également produit des faiblesses et des fragilités récurrentes que le mouvement ouvrier n’a jamais pu totalement surmonter dans ce pays.

Pourtant, à travers trois événements majeurs qui devaient rayonner sur le mouvement ouvrier international (les révolutions de 1789 et 1793, les journées de juin 1848 et la Commune de 1871) s’était forgé en moins d’un siècle un élément exceptionnel et unique de force et d’assurance, une expérience insurrectionnelle et une tradition combative hors pair.

Les déformations héritées de 1789 et de la Révolution bourgeoise triomphante

Les faiblesses et déformations politiques du mouvement ouvrier en France étaient fortement liées aux aléas de l’histoire de la nation française, particulièrement à une tendance de la plu- part des anarchistes, mais aussi parmi de très nombreux socialistes français, à se considérer comme les héritiers de la révolution bourgeoise de 1789.

Les références à l’expérience française de 1789, aux armées révolutionnaires de 1792 et à la lutte du “peuple français” contre “l’envahisseur allemand” réactionnaire étaient permanentes dans la défense de leur point de vue révolutionnaire. Cette démarche tintée de jacobinisme introduisait en fait une vision nationale de la révolution en opposition avec la nature et le principe essentiel de l’internationalisme prolétarien.

Cette identification révolutionnaire à la révolution bourgeoise venait du fait que le “petit peuple” (les sans-culottes) avait amplement pris part à la lame de fond révolution- naire de 1789-1793 contre la morgue et l’arrogance de la monarchie et de l’aristocratie. Ces manifestations insurrectionnelles ont largement occulté l’antagonisme de classe entre bour- geoisie et prolétariat, masquant la confiscation totale du pouvoir par la bourgeoisie. Les pion- niers du mouvement socialiste en France allaient ainsi la négliger, voire perdre totalement de vue cette notion d’intérêts distincts, et devenus irréconciliables, avec ceux de la bourgeoisie.

Plusieurs facteurs contenus dans la référence à la révolution de 1789-1793 interve- naient pour expliquer un tel oubli :

- Le poids de la vision d’une bourgeoisie progressiste et éclairée, une vision intellectuelle théorisée par les philosophes des Lumières et marquée par les illusions d’une possible alliance avec cette dernière contre le retour de la monarchie et du bonapartisme ;

- Le rayonnement et l’aura de la révolution de 1789-1793 sur le mouvement ouvrier en général et en France en particulier. Cette fierté se cristallisera sous la forme d’une conception jacobine de la révolution qui va de pair avec un poids du nationalisme, du patriotisme et du républica-nisme, avec la vision que la monarchie s’appuie sur les régimes réactionnaires des autres pays et complote son retour au pouvoir avec l’aide de l’étranger.

C’est en réalité d’abord et avant tout le grand soulèvement de juin 1848 à Paris qui permit de vérifier la réalité du prolétariat tel qu’il est défini dans le Manifeste du Parti Communiste : une force politique indépendante irrévocablement opposée à la domination du capital. On est saisi par le contraste de la méthode de Marx et Engels qui furent en mesure de tirer les leçons fondamentales des précieuses expériences de juin 1848 et de la Commune de 1871 pour aider la social-démocratie allemande à former un Parti Socialiste et une nouvelle Internationale sur des bases politiques solides, tandis que les socialistes français s’exaltaient et s’enivraient avec orgueil de leur passé national, s’embourbant dans le patriotisme et faisant ainsi le lit de leur futur social-chauvinisme.

La méthode critique de Marx lui fit ainsi tirer de toutes autres leçons des événe- ments de 1871. Car si la Commune a pu reprendre à son propre compte les principes de la révolution bourgeoise de 1789, ce n’est certainement pas pour leur donner le même contenu. Ainsi, loin d’avoir été un mouvement pour la défense de la patrie contre l’ennemi extérieur, c’est bien pour se défendre contre l’ennemi intérieur, contre “sa” propre bourgeoisie représentée par le gouvernement de Versailles, que le prolétariat parisien refusa de remettre les armes à ses exploiteurs et instaura la Commune.

Pour les ouvriers de la Commune, “Liberté, Égalité, Fraternité” signifiait l’abolition de l’esclavage salarié, de l’exploitation de l’homme par l’homme, de la société divisée en classes. Cette perspective d’un autre monde qu’annonçait déjà la Commune, on la retrouve justement dans le mode d’organisation de la vie sociale que la classe ouvrière a été capable d’instaurer pendant deux mois. Car ce sont bien les mesures économiques et politiques impulsées par le prolétariat parisien qui confèrent à ce mouvement sa véritable nature de classe, et non les mots d’ordre du passé dont il se réclamait.4

Mais la leçon essentielle de la Commune de Paris tirée par Marx dans La Guerre civile en France est celle-ci : “La classe ouvrière ne peut se contenter de prendre telle quelle la machine d’État et la faire fonctionner pour son propre compte. Car l’instrument politique de son asservissement ne peut servir d’instrument politique de son émancipation”. Et dans Les Luttes de classes en France, écrit en 1850, on trouvait déjà : “La nouvelle révolution française sera obligée de quitter aussitôt le terrain national et de conquérir le terrain européenle seul où pourra l’emporter la révolution sociale”.

Les courants socialistes français, même les plus radicaux qui se réclamaient pourtant du marxisme, ignoraient au contraire ces leçons rapidement oubliées ou mal assimilées.

Le 23 janvier 1893, Guesde et Lafargue, au nom du POF, lançaient ainsi un appel “aux tra- vailleurs de France”, formule qui résume déjà le degré de confusion qu’ils semaient au sein du prolétariat : “On ne cesse pas d’être patriote en entrant dans la voie internationale qui s’impose au complet épanouissement de l’humanité, pas plus qu’on ne cessait à la fin du siècle dernier d’être Provençal, Bourguignon, Flamand ou Breton, en devenant Français. Les internationa- listes peuvent se dire, au contraire, les seuls patriotes parce qu’ils sont les seuls à se rendre compte des conditions agrandies dans lesquelles peuvent et doivent être assurés l’avenir et la grandeur de la patrie, de toutes les patries, d’antagoniques devenus solidaires.

(…) Les socialistes français sont encore patriotes à un autre point de vue et pour d’au- tres raisons : parce que la France a été dans le passé et est destinée à être dès maintenant un des facteurs les plus importants de l’évolution sociale de notre espèce. Nous voulons donc – et ne pouvons pas ne pas vouloir – une France grande et forte, capable de défendre sa République contre les monarchies coalisées et capable de protéger son prochain “89 ouvrier” contre une coalition, au moins éventuelle, de l’Europe capitaliste”.

Cette rhétorique non seulement masque et dénature le caractère bourgeois du nationalisme et du patriotisme mais elle véhicule dans sa confusion extrême un poison mortel qui aura des conséquences tragiques.

La trahison de l’internationalisme prolétarien par les socialistes dans la guerre de 1914 ! On mesure l’ampleur du fossé que même les plus déterminés des socialistes français ont creusé avec l’internationalisme prolétarien et avec le principe fondamental du marxisme : “les ouvriers n’ont pas de patrie”. On retrouve la même confusion et cette ambiguïté fondamentale dans le texte de Lafargue de 1906 censé dénoncer le “patriotisme de la bourgeoisie” qui au lieu de proclamer que “les patriotes sont les ennemis des ouvriers” entreprend de démontrer qu’ils sont en même temps “les alliés des ennemis de la France”…

La confusion, la perte de vue et même l’oubli des leçons fondamentales par les socialistes français traduisaient une incompréhension fondamentale du marxisme, en particulier dans le POF, aile révolutionnaire pourtant la plus avancée du socialisme français, qui s’en revendiquait ouvertement.5

Source:

http://fr.internationalism.org/

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Histoire du Parti socialiste en France – 1878-1920 (Partie II): le chaotique processus d’unification

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