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18 mai 2019 ~ 0 Commentaire

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16 mai 2019 ~ 0 Commentaire

nathalie lemel (langue bretonne)

commune

Nathalie Lemel : le roman graphique d’une oubliée de l’histoire

On ne dira pas que Nathalie Lemel est une inconnue tout à fait :

Des rues ou des places portent son nom à Brest (où est née Nathalie Duval en 1826) et Quimper (où elle a vécu), à Rennes et Nantes, à Nanterre, Évry, et même à Paris (dans le 3e arrondissement, depuis peu).

Mais 146 ans après les événements de la Commune de Paris, sa notoriété est loin d’égaler celle de sa copine et camarade de luttes, Louise Michel, dont 190 écoles portent le nom dans toute la France. Une fresque monumentale à son effigie a cependant été réalisée l’an dernier au pignon d’un immeuble de la rue Sisley à Brest, dans le quartier populaire de Pontanézen, par deux artistes, Guy Denning et Shoff, l’un d’origine britannique et l’autre tunisienne, tous deux installés en France.

Les écrits sur cette féministe libertaire ne sont pas non plus si nombreux.

Le fait qu’une BD lui soit consacrée avec le titre « Des graines sous la neige » est en soi un événement éditorial : cela la sort d’un  certain anonymat historique. Les détenteurs des droits du journal d’Anne Frank ont effectué la même démarche à une tout autre échelle, forcément : avec l’adaptation qu’Ari Folman et David Polonsky en publient ces jours-ci sous forme de roman graphique, ils cherchent délibérément à le rendre plus accessible au public jeune du temps présent.

Un titre dont la dimension poétique intrigue

La BD qu’ont imaginée Roland Michon et Laëtitia Rouxel autour de la vie et du parcours de Nathalie Lemel se présente aussi comme un roman graphique, de 124 planches s’il vous plaît. Roland Michon m’a avoué avoir travaillé deux journées entières par planche, soit l’équivalent de plus d’une année. Si « Des graines sous la neige » est son premier scénario de BD, il était déjà connu comme universitaire et comme réalisateur de télévision, ayant signé nombre de documentaires pour les émissions en langue bretonne de France 3 Bretagne en particulier.

Quant à la graphiste et illustratrice Laëtitia Rouxel, elle ne travaille, nous dit-on, que sur des logiciels libres et a déjà plusieurs albums à son palmarès et explique qu’elle s’intéresse elle-même beaucoup aux causes féministes et sociales, à celles d’aujourd’hui comme à celles du passé. Mais c’est la première fois qu’elle met en scène des personnages historiques.

Mais d’où provient donc le titre de ce roman graphique ? Les auteurs l’ont repris d’un ouvrage de l’universitaire américaine Kristin Ross, sur « L’imaginaire de la Commune », dont les acteurs, « ces vagabonds socialistes, sans sou ni maille, enfuis vers la Suisse, Genève ou Lausanne, ont conservé leurs idéaux, comme ‘les graines sous la neige’ prêtes à germer à nouveau. »

La dessinatrice préfère à juste raison ce titre dont la dimension poétique lui paraît plus forte que « Nathalie Lemel, féministe et communarde », qui aurait été bien banal en effet. On retrouve toutes les informations essentielles sur la couverture, conçue d’après la maquette du « Cri du peuple », le quotidien publié sous la Commune à l’initiative de Jules Vallès et de Pierre Denis et qui reparaîtra à compter de 1883 avec des tirages énormes pour l’époque de plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires.

L’empathie des auteurs

Je ne vais pas écrire ici le récit de la vie et des engagements de Nathalie Lemel. Il faut juste savoir qu’elle a été ouvrière dans la reliure après avoir quitté l’école à 12 ans, qu’elle et son mari s’installent ensuite à Quimper comme libraires et relieurs, puis à Paris.

C’est là qu’elle découvre le socialisme, adhère à l’Internationale, participe à des grèves, prend part avec le relieur Varlin et d’autres à l’ouverture de « La Marmite », un restaurant ouvrier. Quand éclate la Commune de Paris en mars 1871, elle s’investit dans les clubs de femmes, avant de se battre sur les barricades pour contrer l’avancée des Versaillais. Elle est condamnée au bagne de Nouvelle-Calédonie, où elle est déportée en même temps que Louise Michel. À sa libération, elle revient en métropole et, presque centenaire, décède dans la misère en 1921 à l’hospice d’Ivry-sur-Seine.

Il y avait là, de fait, matière à un beau roman graphique. Celui de Roland Michon et Laëtitia Rouxel est de ce point de vue une réussite. Ce n’est ni une biographie ni un livre d’histoire. Il relate bien les traits saillants du parcours de Nathalie Lemel. Mais le récit n’est absolument pas linéaire, il y a du suspense dans cette restitution et elle s’inscrit bien dans le contexte des différentes époques concernées. Les variations de graphisme soulignent les ruptures de l’une à l’autre, renforcées de flash-back de temps à autre. Chaque fois, la dessinatrice a choisi des tonalités de trait et de couleur différentes en fonction du lieu, de la période, de l’intensité des événements.

L’originalité de cette BD est également de faire écho à la multiplicité des langues en usage dans  la France du 19è siècle. On a un peu l’impression de se retrouver dans le monde de Jean-Marie Déguignet, ébahi de découvrir la variation diatopique à l’armée, c’est-à-dire les différentes façons qu’avaient les soldats de s’exprimer en français, voire en d’autres langues, en fonction de leur origine.

Nathalie Lemel savait-elle le breton ? Le scénario de Roland Michon fait comme si, bien que rien ne semble l’attester, mais ça reste plausible, vu l’époque. Aurait-elle pu avoir lu le Barzaz Breiz ? Rien ne permet davantage de l’assurer en l’absence d’archive, mais ce n’est malgré tout pas impossible, étant donné la profession de relieur et de libraire de l’intéressée.

La scolarisation de l’héroïne, son itinéraire professionnel, son installation dans la capitale, son engagement social et politique avant, pendant et après la Commune sont en tout cas la marque de sa maîtrise du français. Je note en passant que les renvois en bas de page pour les traductions (tout comme pour les références de citations) sont un peu mal commodes.

Roland Michon et Laëtitia Rouxel n’auraient pas pu concevoir « Des graines sous la neige » sans une réelle empathie à l’égard de cette oubliée de l’histoire qu’a été Nathalie Lemel. Les deux auteurs font d’ailleurs expressément écho aux mouvements sociaux du 19è siècle : le féminisme, le mutualisme, l’économie solidaire, voire les printemps qui se forment ici et là avec plus ou moins de succès à travers le monde… C’est également ce qui peut inciter les lecteurs d’aujourd’hui à découvrir le parcours d’une femme hors du commun.

Pour en savoir plus

  • Roland Michon, Laëitita Rouxel. Des graines sous la neige, Nathalie Lemel, communarde et visionnaire. Châteaulin, éd. Locus Solus, 2017, 144 p.

http://www.langue-bretonne.org/

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16 mai 2019 ~ 0 Commentaire

l’inter en breton (trésor du breton)

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1896 L’internationale en breton

Kan Etrebroadel ar vicherourien

Sur des paroles du communard Eugène Pottier, l’Internationale fut mis en musique par Pierre Degeyter en 1888 et adopté par la 2ème internationale socialiste en 1992. Charles Rolland, barde républicain de Guerlesquin, après avoir traduit la Marseillaise en breton, s’attaqua aussi à l’Internationale qu’il publia en 1896 :
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War zao ! Tud daonet deus an douar !
Kent mervel gant an naon, war zao
Ar skiant a gomz hag a lavar
Reiñ an diwezañ taol-chao !
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Littéralement : « Debout les Damnés de la terre ! Avant de mourir de faim, debout !
La science parle et dit de donner un dernier coup de boutoir. »Charles Rolland habitait une maison peinte en rouge sur la place de Guerleskin et se targuait d’être un sosialist dispac’her (socialiste révolutionnaire) et disranner breizat (dissident breton). Ce texte a été chanté sur France Inter en 2013 par Marthe Vassalo.La deuxième version a été écrite par Jean Delalande (Kerlann) en 1937. Second président d’Ar Falz (la faucille), mouvement des instituteurs socialistes partisans du breton et ami de Marcel Cachin, directeur de l’Humanité, il publie une traduction de l’Internationale dans le journal des émigrés bretons de Paris War Zao (Debout) :

Deomp d’an emgann diwezañ
Holl war zao ! ha warc’hoaz
E kerzo unanet
Ar pobloù skoaz ouz skoaz.

Littéralement : C’est la dernière bataille, tous debout ! et demain, les peuples marcheront ensemble , épaules contre épaules.

Cette version est célèbre par un film de propagande montrant des Bigoudenn à une fête du PCF à Pont L’Abbé en 1938. La bande sonore off nous fait entendre la chorale « Labour ha Kan » (travail et chant) des Bretons émancipés de Paris ; Ils chantent l’Internationale version Kerlann.

La dernière version connue est signée Marcel Hamon, député PCF des Côtes du Nord à la libération :

An traou koz a c’hall monet pell
Mevelien kaez, war sav, war zao !
Sklepomp aneze a-benn boell
Skuizh ez omp o vezañ esklav.

Littéralement : « Les vieilles choses peuvent durer longtemps, Pauvres domestiques, debout ! debout ! Jetons les sciemment, Nous sommes fatigués d’être esclaves ».

Cette version fut chantée par la chorale Amzer Nevez (Le temps nouveau) devant 10 000 personnes à la fête de la libération de Quimper le 5 août 1945.

02/04/2017

http://www.tresor-breton.bzh/

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13 mai 2019 ~ 0 Commentaire

cgt (anti-k)

cgt fsm

À la CGT, comme un air révolutionnaire

Le syndicat, doublé par la CFDT en termes de résultats aux dernières élections professionnelles, est tiraillé entre la ligne dure et la réformiste, au moment où s’ouvre son 52e congrès, à Dijon lundi.

«La CGT a été dans l’incapacité d’opposer un rapport de forces à la déferlante de lois et mesures antitravail, de la loi El Khomri aux ordonnances Macron.» 

Désormais deuxième centrale syndicale de France, après s’être fait doubler par la CFDT, elle «accuse une baisse sensible du nombre de […] syndiqués». Cerise sur le gâteau, elle est «étrangère au mouvement social le plus marquant de ces dix dernières années», celui des gilets jaunes.

Alors que s’ouvrira, ce lundi à Dijon, le 52e Congrès de la CGT, le bilan est sévère.

D’autant qu’il est dressé de l’intérieur, par sa Fédération nationale des industries chimiques, en amont de ce rendez-vous syndical au cours duquel le secrétaire général de la centrale doit être élu. En apparence, avec un seul volontaire déclaré, Philippe Martinez, candidat à sa succession, ces cinq jours s’annoncent sans suspense.

Pourtant, la centrale aux 653 194 adhérents déclarés (en 2017) pourrait connaître des turbu-lences. Pas moins de 1 000 délégués, issus des différentes fédérations, des unions départemen-tales ou locales, vont se réunir pour faire le bilan des trois dernières années et définir une nouvelle feuille de route. Or dans les rangs, ils sont plusieurs à pointer la stratégie de la direction et à réclamer un durcissement de la ligne, durcissement qu’ils comptent bien faire inscrire dans le texte qui sera voté.

Dialogue social ou lutte de classes ?

La querelle n’est pas nouvelle. Mais en décembre, elle est montée d’un cran. Dénonçant la «tentation d’un virage réformiste» de la CGT qui «prône le dialogue social comme une fin en soi», une vingtaine de syndicats cégétistes ont pris la plume pour rédiger un document de résolutions «alternatif» en vue du congrès.

Une initiative à contre-courant des traditions maison.

Objectif des signataires, dont la branche Info com : «Sauver la CGT en perte de repères» en réaffirmant son caractère «révolutionnaire», et son attachement à «la lutte des classes» et à la dénonciation du capitalisme. Quatre mois plus tard, en avril, un second coup a été porté par d’autres militants, issus de la fédération des industries chimiques et de celle du commerce et des services. En plein mouvement des gilets jaunes, ils ont lancé un large appel en faveur d’un «Front populaire et citoyen» avec un objectif clair : la convergence. Mais «rien à voir avec le congrès», assure un des initiateurs.

Reste que toutes ces critiques trouvent un écho chez les syndicalistes de la base croisés dans les cortèges.

Certains jugeant que la centrale «perd trop de temps à négocier» avec le patronat ou lors de «concertations» avec le gouvernement. D’autres plaident pour un «syndicalisme plus offensif» passant par la «grève générale». «A la CGT, il y en a qui me trouvent trop dur, il y en a qui me trouvent trop mou», reconnaissait, en avril, Philippe Martinez.

Pragmatique, le secrétaire général explique aussi que la grève générale «ne se décrète pas» et mise plutôt sur une «généralisation des grèves». Tout en cherchant à remettre au goût du jour le discours d’une ancienne figure de la CGT, Henri Krasucki, en promouvant un syndicalisme du quotidien, celui «de la feuille de paie et du carreau cassé». Pas sûr que cela suffise.

Syndicalisme solo ou rassemblé ?

Les atermoiements de la centrale, fin 2018, en disent long sur les tensions à ce sujet. Le  6  décembre, en sortant d’une intersyndicale, avec notamment la CFDT, la CGT signe une déclaration commune, dans laquelle les centrales s’engagent à participer au dialogue social avec le gouvernement, et ce de manière collective, «chaque fois que cela sera possible». 

En plein mouvement des gilets jaunes, le texte dénonce aussi «toutes formes de violence dans l’expression des revendications». Quelques minutes plus tard, changement total de ton. Une autre missive, rédigée par la seule CGT, pointe, cette fois, la «répression inadmissible». 

Dans la foulée, la centrale annonce qu’elle ne participera pas au grand débat lancé par Macron. Entre les deux textes, nul doute que les branches les plus contestataires de la centrale ont mis la pression. Les mêmes qui dénoncent régulièrement tout rapprochement avec la CFDT et veulent rompre avec le concept du «syndicalisme rassemblé» visant à favoriser l’unité d’action syndicale.

«Martinez, il ne met plus les pieds chez nous, sinon il ne peut plus rentrer à Montreuil», où se trouve le siège de la CGT, assure, un brin amusé, un responsable de la CFDT. «Qu’il y ait des gens de tous horizons chez nos militants, c’est normal, c’est comme dans le reste de la société», répond un responsable de fédération, agacé par le mythe d’une CGT divisée ou noyautée par l’extrême gauche.

La CGT au-delà des frontières : CES ou FSM ?

Dans la même veine, la question des alliances internationales de la CGT «devrait faire de l’animation» lors du congrès, prédit un responsable confédéral.

D’un côté, certains pensent que la centrale doit rester dans la Confédération européenne des syndicats (CES) à laquelle elle a adhéré, comme la plupart des syndicats français, dans les années 90. C’est le cas de Bernard Thibaud, ex-numéro 1 de la centrale, qui s’est récemment inquiété que la CGT «décide de faire cavalier seul en Europe en quittant la CES». 

En face, d’autres envisagent sérieusement ce scénario. Comme le secrétaire général de la CGT du Val-de-Marne qui décrivait, en 2017, la CES comme une organisation «engluée dans l’accompagnement du capitalisme mondialisé, dans le lobbying, dans le syndicalisme professionnel et institutionnel, dans la compromission et l’impuissance». 

En parallèle, se pose aussi la question d’une nouvelle adhésion à la bien plus contestataire et historiquement proche du PCF: la Fédération syndicale mondiale (FSM) que la CGT avait quitté au moment de rejoindre la CES. Un pas qu’ont déjà franchi des fédérations comme celle du commerce et des services ou encore celles de l’agroalimentaire et des industries chimiques.

«On a été confronté à des reculs sur le plan social ces derniers temps, ça entraîne plus de repli que d’ouverture de la part de certains militants», regrette un responsable de la CGT. Un autre se veut confiant et espère des «débats sereins», soulignant combien «tout le monde a conscience que, face à ce gouvernement, la CGT doit sortir de ce 52Congrès en ordre de bataille». 

Amandine Cailhol Libération, 10 mai 2019

https://www.anti-k.org/

Lire aussi:

Syndicalisme international: Un panorama pour y voir clair (Alternative Libertaire)

CGT: l’opposition à Philippe Martinez présente une alternative (Le Monde)

Fédération Syndicale Mondiale (Wikipedia)

Congrès de la CGT : pourquoi les débats s’annoncent vifs sur les questions internationales (Bastamag)

En congrès, la CGT face à ses difficultés structurelles (Anti-K)

En direct du congrès CGT : Philippe Martinez ne veut froisser personne (AL)

52ème Congrès CGT : Martinez sur la défensive (NPA)

CGT. Des syndicats « révolutionnaires » critiquent la ligne de Philippe Martinez (OF)

Congrès CGT : proposer ou lutter ? (LO)

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11 mai 2019 ~ 0 Commentaire

8 mai 1945 (npa)

8 mai 1945 (npa) dans Histoire

Ernest Mandel, Sur la Seconde guerre mondiale :

Une interprétation marxiste

Les priorités de l’accumulation du capital

Loin de considérer la Seconde Guerre mondiale comme un épisode d’affrontement entre, d’une part, les démocraties (celles conquises sur le continent, la Grande-Bretagne et, surtout, les États-Unis) et, d’autre part, les systèmes totalitaires (Allemagne, Italie, Japon), Mandel affirme, de manière décapante, dès les premières pages, la singularité de son analyse, ancrée sur la réalité du système capitaliste et de l’impérialisme qui en découle :

« Le moteur de la Seconde Guerre mondiale était le besoin pour les principaux États capitalistes de dominer l’économie de continents entiers par l’investissement de capitaux, par des accords commerciaux préférentiels, par une réglementation monétaire et une politique hégémoniques.

Le but de la guerre était la subordination des pays les moins développés, mais aussi des autres États industriels, qu’ils soient amis ou ennemis, aux priorités de l’accumulation du capital pour le profit exclusif d’une seule puissance ».

En d’autres termes, la guerre représente un test de la puissance de l’ordre impérialiste. Comment chacun des belligérants a-t-il réussi à utiliser la force militaire et des ressources considérables (humaines, matérielles) pour assurer son hégémonie ? C’est à l’aune de ce schéma que Mandel lit la guerre.

Contre-révolutions

Cette guerre mondiale, la deuxième du siècle, a en outre constitué le point culminant d’un processus contre-révolutionnaire. Contre-révolution aussi bien dans les pays européens (révolution allemande de 1918-1919, Italie mussolinienne3, guerre civile espagnole, notamment) qu’en Union soviétique (développement du stalinisme).

C’est dans ce cadre global que les classes dominantes allemandes, profondément frustrées par le partage inégal du monde au tournant du 20è siècle (l’exclusion de l’Empire allemand du découpage colonial avait déjà suscité l’épisode de la Première Guerre mondiale) vont engager, à travers le nazisme, une tentative de prendre leur revanche.

« La responsabilité de l’impérialisme allemand dans l’éclatement et l’extension de la Seconde Guerre mondiale était écrasante, contrairement à la situation de juillet-août 1914 ». L’agressivité du Japon impérial représente la seconde cause immédiate du déclenchement des hostilités.

Enfin, élément nettement moins connu, l’implication de l’impérialisme étatsunien constitue le troisième facteur déclenchant. En effet, le New Deal manifestait l’échec de la tentative de Roosevelt d’en finir avec la crise : l’existence des 12 millions de chômeurEs américains en 1938 rendait impératif un tournant vers le marché mondial.

« Une guerre d’administrateurs et de planificateurs »

Une fois déclenchée, la guerre va se décliner en cinq types de conflits différents (et combinés) :

- Une guerre inter-impérialiste pour la suprématie mondiale ;

- Une guerre d’auto-défense de l’URSS ;

- Une guerre du peuple chinois pour l’indépendance et le socialisme ;

- Une guerre des peuples coloniaux d’Asie et, enfin,

- Une guerre de libération nationale (Yougoslavie, Albanie, Grèce, Italie du Nord).

Très (trop) brièvement, Mandel affirme au passage une critique d’un certain antifascisme, comme forme de collaboration de classe, dont les différents partis communistes furent en général les principaux promoteurs4.

Un très suggestif chapitre est consacré aux ressources mobilisées par les différents protagonistes, l’auteur expliquant entre autres pourquoi l’Allemagne, pourtant fortement dépendante de matières premières nécessaires pour l’industrie d’armement, n’en manqua jamais, malgré le sévère blocus dont elle fut l’objet5. Un simple examen des chiffres des ressources disponibles montre que l’Allemagne et le Japon réunis ne pouvaient égaler les capacités de production des seuls États-Unis et que le sort du conflit était de ce fait rapidement réglé dès l’entrée en guerre de l’Amérique.

Mandel examine en détail également la dimension stratégique de la guerre et montre de manière particulièrement claire pourquoi la conception d’une violence sans limite développée par l’Allemagne (en particulier sur le font Est) s’est révélée contre-productive, lui aliénant toute possibilité de se créer des alliés, à l’exception des forces fascistes locales.

Si l’Allemagne, malgré les intenses bombardements et destructions dont elle va progressivement faire l’objet, a réussi à maintenir ses capacités productives militaires jusqu’à la fin de la guerre, il n’en reste pas moins qu’elle n’était pas en capacité de se mesurer au fordisme militaire US.

De ce point de vue, rappelle Mandel, les capacités de production militaires japonaises condamnaient l’Empire nippon avant même l’attaque de Pearl Harbor et le déclenchement de la guerre. Cette guerre fut, à un niveau infiniment supérieur à la première guerre, « une guerre d’administrateurs et de planificateurs, reflétant en définitive les implications d’une guerre de production à la chaîne ». Hitler s’est, à ce titre, tiré une balle dans le pied en éliminant les savants juifs du système de la recherche, et a fourni aux États-Unis les cerveaux qui ont conçu la terrifiante bombe atomique.

Conception matérialiste de l’histoire

Si l’on ne peut pas rentrer dans le détail d’un livre foisonnant, évoluant du terrain européen jusqu’à Moscou en passant par la guerre dans l’Atlantique et en Asie, à travers les principaux champs d’action et des batailles dont tout le monde connaît le nom, Mandel éblouit ses lecteurs en explicitant certaines questions que tout un chacun se pose sans trouver véritablement de réponse.

Ainsi, grâce à sa conception matérialiste de l’histoire, Mandel permet de comprendre pourquoi Hitler n’a pas prolongé ses éclatantes victoires de la Blitzkrieg (guerre éclair) par une invasion de l’Angleterre, ce qui était tout à fait à sa portée (bien sûr, le résultat n’était pas donné d’avan-ce). En fait, c’est la conception même de la guerre que portait Hitler qui a sauvé la Grande-Bretagne. Cette dernière, dans l’esprit du génocidaire, ne constituait qu’un objectif secondai-re/régional, sa conception étant la conquête de l’hégémonie mondiale, passant par la domination du continent européen, c’est-à-dire la conquête de l’Union soviétique.

Pourquoi les États-Unis ont-ils utilisé la bombe atomique, alors que les jeux étaient faits pour l’empire japonais, accumulant défaites sur défaites, sans aucun moyen de rétablir un minimum d’équilibre avec la force armée des États-Unis ?

Là encore, les décisions correspondent à des objectifs fondamentalement politiques et non militaires, à savoir terroriser les populations et les soumettre au nouvel ordre mondial étatsunien en construction, le tout avec un zeste de racisme bien tempéré (après tout, ce sont des popula-tions asiatiques, et pas européennes, qui ont testé la bombe).

La bombe marque en outre le début d’un statu quo (symbolisé également par la conférence de Yalta) de partage de zones d’influence avec Staline. C’est la révolution chinoise, quelques années plus tard, qui remettra en cause cet équilibre.

La lecture de ce livre se révèle passionnante et modifie bien des a priori ou représentations communes que l’on peut avoir sur ces années clés du 20è siècle. (Résumé)

Georges Ubbiali  Lundi 22 octobre 2018

La Brèche éditions, 251 pages, 12 euros.

https://npa2009.org/

Commander en ligne sur le site de la librarie La Brèche.

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01 mai 2019 ~ 0 Commentaire

glomel 1958 (trésor du breton)

bzh

1958, l’expérience de bilinguisme scolaire à Glomel

En 1958, l’association laïque Ar Falz (La faucille) organise un concours  de rédaction en breton dans les écoles publiques.

34 écoles y participent sur le thème « Al loen kollet » (L’animal perdu). Une école se distingue particulièrement en envoyant 47 copies à ce concours, c’est celle de Glomel près de Rostrenen.
Les élèves de cette école profitent de l’expérience de pédagogie Freinet adaptée au bilinguisme menée par André le Mercier, récemment disparu.

Celui-ci place l’expression libre des enfants au centre de l’enseignement.

Le journal scolaire s’appelle d’abord Lapoused Groñvel(Les oiseaux de Glomel) puis à partir de 1959 Fiseled Groñvel (Fiseled désigne les habitants du pays Fisel).

Fañch Duro, 8 ans, raconte le pressage des pommes : Lavaret e oa din gant ma zad « klask plouz ha fenoz e vo malet an avaloù » … Ar merc’hed a garge ar boutegoù har ur paotr a droe ar valerez. Gant ur pezh koad e vrechen an avalou da lakad anezhe mont founnus er valerez. Ma zad a rae an dorchenn war ar presour.

Mon père m’a dit : « va chercher de la paille car ce soir nous presserons les pommes »…
Les femmes chargeaient les paniers et un gars tournait la broyeuse. Avec un bout de bois je poussais les pommes pour que ça aille plus vite. Mon père faisait la motte sur le pressoir).

Les trois heures de breton par semaine portent leurs fruits, ce qui réjouit l’instituteur 

Tremen a ra mat-tre an traoù, pezh a verk ez eo degemeret ar brezhoneg evel un danvez e-kichen ar re all gant kerent ma skolidi

(Les choses se passent bien, ce qui montre que le breton est accepté comme une matière comme les autres par les parents d’élèves).

Les 26 numéros de Fiseled Groñvel traitent aussi de pédagogie et de la vie culturelle breton-nante dans son ensemble. Aujourd’hui ils restent précieux pour la  place donnée au collectage de la tradition orale :

Nag a dud vras o deus lakaet ac’hanon da dañvañ mel saourus ar festoù-noz, gant o c’hanaouennoù hag o dañsoù ken buhezek

(Nombreux sont les adultes qui m’ont fait découvrir le miel des festoù-noz par leurs chants et leurs danses).

Cet excellent travail pédagogique enraciné dans un pays de forte tradition n’a duré que 6 ans, hélas. Contrairement au Pays de Galles, l’expérience de journal local a été peu suivie en Bretagne, c’est pourtant une des clés pour pratiquer la langue écrite.

27/01/2019

http://www.tresor-breton.bzh/

Commentaire:

Changement d’époque: avec des enfants bretonnants, 3 heures suffisaient. A l’heure actuelle, il s’agit de former des francophones… Cette expérience fût menée par des des militants du PCF, Ar Falz étant formée d’anciens résistants.

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01 mai 2019 ~ 0 Commentaire

émile masson (trésor du breton)

emile m

1913 BRUG (Bruyères)

Quand le socialisme libertaire s’exprimait en breton

Quelques mois avant la Grande guerre, le débat politique français se focalise sur la militari-sation. Les défenseurs d’un nationalisme guerrier se heurtent aux convictions pacifistes du leader socialiste Jean Jaurès.

Celui-ci trouve un allié inattendu dans les campagnes bretonnes. Un professeur de Pontivy, Èmile Masson, crée en janvier 1913 la revue bilingue Brug qui milite contre l’allongement du service militaire :

Labourerien, lavarit ganeomp ne fell ket deoc’h al lezenn 3 bloaz, rak na fell da zen ebet ar brezel, ne fell ket deomp en em gannañ evit netra

(Travailleurs, dites avec nous que vous refusez la loi des trois ans, car personne ne veut la guerre, on ne veut pas se battre pour rien).

Brug, journal libertaire, prend pourtant le contrepied des socialistes bretons sur la question de la langue 

Ar re ruz o deus en em gemeret fall : disprizet o deus yezh o bro ha n’int ket komprenet gant ar bobl. Degasomp hor bro d’ar gwir republik a vo sikourapl d’an holl dud ha pas hebken d’un nebeut aotrouned hag a ra o aferioù a-raok re ar vro.

(Les rouges s’y sont mal pris : ils ont méprisé la langue de leur pays, ils ne sont pas compris par le peuple. Retrouvons la vraie République, celle qui doit aider tout le monde et pas seulement quelques messieurs qui font passer leurs affaires avant celles du pays).

Défenseur des paysans, Brug les incitent à se défendre en créant des syndicats :

Ar vistri a ziskennfe priz o douar a-walc’h ma vefe sindikadoù peizanted kourajus. Dle eo dezhe kemer ar vro-mañ evel o hini, bevañ, en em blijañ enni, labourat, kañviñ, festiñ… prest da gombat evit o buhez o boued hag o liberte

(Les propriétaires baisseraient leurs prix s’il y avait des syndicats de paysans courageux. Il faudrait qu’ils prennent leur pays en main, pour y vivre, travailler, peiner, faire la fête… prêts à combattre pour leur vie, leur subsistance et leur liberté).

Parmi la vingtaine de collaborateurs, Anatole le Braz sut trouver les mots pour fédérer nos Bretons Libertaires :

Sav alese, deus war hon lerc’h, A dreuz an noz, a dreuz an erc’h, da gad an amzerioù da-zont, Du-hont, du-hont

( Lève-toi et suis-nous, A travers la nuit à travers la neige, pour trouver d’autres avenirs, là-bas, là-bas !).

Un dra bennak a zo da cheñch er bed

(Quelque chose est à changer dans ce monde)

rêvaient les compagnons d’Èmile Masson qui virent l’utopie de Brug se fracasser sur les affres de la guerre 14-18.

07/04/2019

http://www.tresor-breton.bzh/

Lire aussi:

« Brug » : une revue libertaire de langue bretonne au début du 20e siècle (Langue Bretonne)

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30 avril 2019 ~ 0 Commentaire

émeutes (paris luttes)

1789

27-28 avril 1789 

Les émeutes prérévolutionnaires à Paris

Si la prise de la Bastille le 14 juillet 1789 demeure l’événement symbolique retenu comme point de départ de la Révolution française, quelques semaines plus tôt les habitant·e·s des faubourgs s’étaient déjà soulevé·e·s.

Une des principales raisons de ce soulèvement réside notamment dans le fait que quelques riches industriels se soient plaints publiquement de ce que les patrons d’aujourd’hui nomment « coût du travail ». Retour sur ces journées d’avril et « l’affaire Réveillon », du nom du manu-facturier qui vit ses propriétés pillées et incendiées.

Le 28 avril 1789, la révolution commença ainsi

On pilla la belle demeure, on brisa les vitres, on arracha les baldaquins des lits, on griffa les tapisseries des murs. Tout fut cassé, détruit. On abattit les arbres ; on éleva trois immenses bûchers dans le jardin.

Des milliers d’hommes et de femmes, d’enfants saccagèrent le palais. Ils voulaient faire chanter les lustres, ils voulaient danser parmi les voilettes, mais surtout, ils désiraient savoir jusqu’où l’on peut aller, ce qu’une multitude si nombreuse peut faire.

Nous sommes en 1789

Alors que depuis plusieurs années le royaume de France s’enfonce dans une grave crise, le roi Louis 16 a décidé de convoquer une réunion des états généraux, qui s’ouvriront le 4 mai. Partout, la population semble à bout et les émeutes contre l’augmentation du prix du pain se multiplient dans les provinces durant les premiers mois de l’année. Parallèlement à cette colère, des assemblées se tiennent dans tous les districts afin de rédiger des cahiers de doléances et élire les 1 200 députés qui seront envoyés aux États Généraux.

Le 23 avril à Paris, à l’occasion de l’assemblée électorale du district de Sainte-Marguerite – sur le faubourg Saint-Antoine – le propriétaire de la manufacture de papiers peints Réveillon expose ses considérations sur le niveau des salaires.

Quels ont été exactement ses propos ? Les versions divergent : certains rapportent qu’il aurait ouvertement appelé à les abaisser à 15 sous par jour, d’autres qu’il aurait simplement évoqué avec regrets le « bon vieux temps » où les salaires étaient moins élevés. Le même jour, dans une autre assemblée du district voisin des Enfants-Trouvés, le manufacturier Henriot aurait tenu des propos similaires. Bien que d’abord timide, la réaction à ces déclarations fut néanmoins immédiate de la part des salariés du faubourg, comme le rapporte le lieutenant de police Thiroux de Crosne :

Il y a eu hier sur les dix heures un peu de rumeur dans un canton du faubourg Saint-Antoine ; il n’était que l’effet du mécontentement que quelques ouvriers marquaient contre deux entre-preneurs de manufacture qui, dans l’assemblée de Sainte-Marguerite, avaient fait des observations inconsidérées sur le taux des salaires.

Les jours suivants, la nouvelle de ces « observations » patronales se répand auprès de la population des faubourgs, si bien que le 27 avril ce sont plusieurs centaines d’ouvriers qui se rassemblent à la Bastille, certains ont pris le soin de confectionner des mannequins à l’effigie de Henriot et Réveillon, on pend ce dernier à une potence. La foule promène ensuite ce faux pendu dans différents quartiers de la ville, rejointe sur son parcours par des centaines d’autres personnes.

Au plus fort de cette déambulation, alors que la foule se rassemble sur la place de Grève, un témoin de l’époque rapporte le chiffre de 3 000 personnes. Se tient alors le procès populaire des deux manufacturiers, qui se termine par l’incendie des mannequins.

Après quelques atermoiements et moments de dispersion, un attroupement se reforme en fin de journée rue de Montreuil devant la maison de Réveillon. Cette dernière étant bien gardée par des hommes en arme, la foule se reporte sur la demeure de Henriot à quelques centaines de mètres de là, la pille et la saccage. La troupe finit par intervenir pour disperser la populace et met provisoirement fin à l’émeute.

Le lendemain, malgré le déploiement de renforts dans le faubourg, la foule revient encore plus nombreuse devant la propriété de Réveillon, qui a lui été invité par l’administration à se mettre en sécurité à la Bastille. D’autres attroupements se forment également dans différents quartiers ; nobles et bourgeois en carrosse sont régulièrement invectivés et parfois forcés à lâcher quelques pièces pour pouvoir poursuivre leur trajet.

Devant la Folie Titon – nom de la propriété abritant la manufacture de Réveillon – la troupe réussit à contenir les débordements une grande partie de la journée, mais en début de soirée les barrages sont forcés. La maison de Réveillon est à son tour prise d’assaut, copieusement pillée et saccagée.

La troupe tente néanmoins d’intervenir, ordre est donné de tirer mais les émeutier·e·s ripostent : tuiles, pavés, mobilier… Les gardes reçoivent une pluie de projectiles, les affrontements durent plusieurs heures.

Au soir du 28 avril, alors que le calme revient, on dénombre plusieurs dizaines de morts du côté des émeutier·e·s contre une douzaine chez les soldats. La Révolution venait de commencer.

Lire aussi:

Le billet de Guillaume Lancereau : Merci patron 1780, l’affaire Réveillon

28 avril 2019

https://paris-luttes.info/

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30 avril 2019 ~ 0 Commentaire

révolution (contretemps)

Petite-Histoire-de-la-révolution-française_couv

La révolution, la subversion et la violence

« La révolution, dans son mouvement même, produit des rêves et des idées. Elle porte en elle des volontés de solidarité, d’association et de coopération : l’aspiration à une vie bonne, plus juste et plus humaine – sans négliger sa beauté et le plaisir qu’elle inspire. Elle change les critères de référence : non plus le marché, mais le partage, non plus la concurrence mais la solidarité, non plus la publicité mais l’art par et pour chacun, non plus la compétition, mais le commun. En cela, elle redonne du sens à ce qui n’en avait plus et du désir quand il s’était perdu. »

Sans révérence ni allégeance : la révolution, la subversion et la violence

Si la révolution est d’abord une manière hardie de s’en prendre aux pouvoirs établis, au pouvoir tout court, dans son centre et son cœur, elle est une subversion du quotidien ; mais on n’y invente pas tout, tout à coup et soudain.

On y reprend parfois des gestes anciens pour les revêtir de nouveaux sens. Qu’on se rappelle les femmes de la Halle avant 1789, « harengères », « détailleresses de poissons de mer », fripières, marchandes de toutes sortes, vendeuses au marché de denrées alimentaires variées.

Elles allaient parfois à Versailles, selon un cérémonial fixé, dans une sorte de don contre-don à la gloire de la monarchie : il s’agissait de saluer le monarque au nom du peuple et, en échange, d’en recevoir la protection voire la bénédiction. D’autres pouvaient s’y rendre aussi, à la naissan-ce d’un enfant royal : charbonniers, porteurs d’eau, portefaix ou ramoneurs de cheminées. Ces hommes et ces femmes connaissaient la route de Versailles ; son chemin était éprouvé.

Mais quand elles l’empruntèrent les 5 et 6 octobre 1789, le sens qu’elles lui prêtèrent avait changé du tout au tout. Elles ne venaient plus faire la révérence, elles ne venaient plus faire allégeance. Elles réclamaient ce à quoi elles avaient droit, des moyens élémentaires de subsistance et, par-delà, une dignité, avec le sentiment profond d’une légitimité.

Cette prise de conscience était immense.

Clubs, sociétés populaires, assemblées, retrouvailles autour des arbres de la liberté, discussions et fraternisations, rédaction de cahiers en assemblées d’habitants, exercice du droit de pétition… La chose politique se découvrait là et, avec elle, le souhait d’y prendre sa part. Elle s’y inventait aussi et trouvait ses lieux, transformés pour se retrouver autrement : halles de marchés, chapelles et églises, places des villages et palais confisqués.

On ne saurait évacuer ici l’enjeu de la violence sans autre forme de procès.

On suivra encore, pour quelques lignes et quelques instants, Daniel Bensaïd et son évocation de la Révolution à la première personne : « La Terreur, j’en ai ma part. Il y a longtemps qu’elle me fait un gros nœud, impossible à démêler, dans la gorge et sur l’estomac. Je m’efforce de distinguer un avant et un après.

Une Terreur d’en bas qui serait mienne, et une Terreur d’en haut, qui serait de l’État ou de la république, une petite et une grande Terreur, une Terreur d’avant et une Terreur d’après. Il y a des différences, et des discontinuités. Mais, rien à faire : au milieu, ça se chevauche, ça s’interpénètre. On ne peut plus départager le mien du tien. Je suis déjà victime et encore un peu bourreau. C’est mon fardeau et mon destin ».

Il y a de la souffrance à se souvenir de cette violence. On ne peut l’oublier. Et ce ne sera sans doute pas suffisant de rappeler combien la société d’Ancien Régime était elle-même violente, combien la royauté l’était.

En 1766, le chevalier de La Barre, accusé d’avoir mutilé un Christ en bois et de lire des œuvres philosophiques, eut la langue arrachée, la tête tranchée, son corps jeté sur un bûcher ardent. On soumettait à la question, « genoux et mains broyés, estomac rempli d’eau, corps étirés par 90 kilogrammes de pierres, jambes brûlées par des “chaussettes soufrées’’ ».

La prison était un dépotoir où l’on mourait de maladies. Les galères et les bagnes tuaient 10 % des arrivants et n’en laissaient sortir que la moitié. Les peines étaient « afflictives, destinées à punir le corps même par des actes meurtrissant », avec la torture, les chaînes et le fouet.

Il fallait « terroriser » le crime comme le délit – selon un principe de sacro-sainte propriété, les juges punissaient d’ailleurs plus impitoyablement le vol que le meurtre. Le supplice devait démontrer la puissance de la monarchie. Qu’un valet n’ait pas respecté son maître, il était envoyé aux galères. Qu’un autre domestique commette un maigre chapardage, le voilà condamné au gibet.

Cela suscitait aussi la révolte populaire. Mais la violence la plus extrême, cette autre forme de barbarie, se commettait contre les esclaves, aux colonies. Tel est l’état des lieux que, plus tard, Babeuf décrira dans un mélange de lucidité et d’effroi : « Les supplices de tout genre, l’écartèle-ment, la torture, la roue, les bûchers, les gibets, les bourreaux multipliés partout, nous ont fait de si mauvaises mœurs ! Les maîtres, au lieu de nous policer, nous ont rendus barbares parce qu’ils le sont eux-mêmes ».

« En matière de violence d’Etat, 1793 n’a rien inventé.

Pratiquée dans toute l’Europe par les monarchies de l’ère moderne, la terreur d’Etat se carac-térise par un usage d’une violence extrême et ciblée, destinée à réduire les populations civiles à l’obéissance, en temps de guerre et de paix. »

Les hommes du Comité de Salut public furent gens de leur temps : avec l’échafaud, ils pen-saient non pas déchaîner mais maîtriser la violence et la soumettre à une rationalité politique. Les débâcles militaires et l’invasion étrangère ne sauraient suffire à expliquer les politiques répressives. Mais celles-ci ne touchent en réalité que les territoires où la guerre civile fait rage ainsi que les régions frontalières : la majeure partie du pays les ignore et connaît même une vitalité démocratique inédite.

Les années 1793-1794 sont riches de projets et de pratiques aspirant au progrès social et à l’égalité : protection sociale, allocations pour les accidentés du travail, aides pour les personnes âgées, caisses d’épargne populaire, première loi d’obligation scolaire.

De surcroît, sans rien effacer de la violence qui s’abat durant cette période-là, on remarquera avec l’historien Jean-Clément Martin que, dans les discours médiatiques et politiques prompts à disqualifier tout mouvement révolutionnaire, la « Violence n’est pas aussi intimement associée à la religion, aux colonies, à l’empire ou à la République, qu’elle ne l’est à la Révolution ». Pour-tant, combien de massacres commis en leurs noms ? Combien de gouvernants et de généraux érigés en héros pour avoir envoyé à la mort des millions de jeunes gens ?

Car la diffamation brutale n’est jamais loin, du côté des puissants, quand ils craignent les révolu-tions. Pour les disqualifier, ils inventent des mots. Ainsi, « casseurs », qu’on croirait agrippé à notre seul présent. Et cependant…

Nous sommes en 1832. Les 5 et 6 juin se déroulent les journées insurrectionnelles qui inspire-ront Victor Hugo dans Les Misérables. Les obsèques du général républicain Lamarque se transforment en manifestations et en protestation contre un régime qui a déçu. La Monarchie de Juillet n’a pas tenu ses promesses ; deux ans à peine après l’épisode révolutionnaire, l’insurrection est réprimée dans le sang.

Mais le régime de Louis-Philippe est aux abois. Il se sent menacé de toutes parts, et notamment dans la presse satirique qui le harcèle de sa critique. Le Figaro est de ces journaux-là, de ceux qui pratiquent l’insolence à l’égard du gouvernement et revendiquent allègrement la liberté de pensée sans laquelle, on le sait, « il n’est point d’éloge flatteur ».

Pour contrer la fronde, le pouvoir n’y va pas par quatre chemins. Son moyen de faire taire l’impertinent est en effet bien évident : il rachète Le Figaro, purement et simplement. Ses confrères d’hier l’accablent de sarcasmes : voilà un « Figaro préfet ». Rien n’y fait. Le journal trempe désormais sa plume à l’éloge des gens établis. Ses cibles sont toutes trouvées : ce sont ces républicains qui viennent de mettre le régime en danger, ces révolutionnaires.

C’est ici que l’image du « casseur » intervient.

On en voit très précisément surgir l’occurrence à l’automne 1832. Elle se fait vite obsédante : il n’est pas une semaine sans qu’apparaisse la figure, harcelante. Le journal stigmatise le « gamin », « celui dont la seule croyance politique, morale, religieuse et littéraire, est le tapage, l’émeutier, le casseur de vitres ». Puis vient cette « litanie » prêtée aux dangereux républicains : « Saint-père des émeutes, des insurrections, des révolutions, fais-nous dévorer un garde municipal […] Destructeur de réverbères, casseur de vitres, éteignoir des lampions, éclaire-nous ».

Le révolutionnaire est même assimilé à une « muse du charivari et du tohu-bohu », un « Paganini du chaudron ». Ces jeunes gens, disqualifiés comme de faux étudiants, ne sont rien d’autre au fond que des « criards et des casseurs de vitres pour les émeutes ». Le « premier Paris », à entendre au sens de primitif, « les pieds dans le ruisseau », a toutefois du souci à se faire, selon le quotidien défenseur des doctrinaires : à leurs yeux, l’émeute n’existera plus ; elle est désormais « au rebut ».

« Son temps est fait », « tant pis pour les vitriers ». Des casseurs et des carreaux brisés on n’entendra plus parler. Bel exemple d’un discours performatif, de ceux qui agissent pour qu’advienne ce qu’ils disent : de crainte que la révolution ne revienne, il faut vite sceller son sort et proclamer sa mort haut et fort.

Mais Le Figaro lui-même s’étiole et finalement s’éteint, faute d’avoir pu se renouveler en se vendant au pouvoir. Il réapparaîtra bien des années plus tard, relancé sous d’autres auspices, en 1854. Aujourd’hui, comme bien d’autres, il reparle de « casseurs », tout en en ayant proba-blement oublié l’histoire – et son histoire. Mais, dans une manifestation des « gilets jaunes » le 1er décembre 2018, une banderole surgit où on ne l’y attendait pas : « les vrais casseurs sont chefs d’État ».

Alors que le mot « révolution » sert à vendre à peu près n’importe quoi et n’importe qui, ce livre fort et joyeux montre comment il a été domestiqué par tous les pouvoirs depuis le 19è siècle et comment, en le prenant de nouveau au sérieux là où il veut dire quelque chose, il est possible de renouer avec ce que la révolution révèle justement, avec la puissance et la promesse imaginatives de ses processus.

Extrait de : Ludivine Bantigny, Révolution, Paris, Éditions Anamosa, 2019.

Ludivine Bantigny 29 avril 2019

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28 avril 2019 ~ 0 Commentaire

partis (inprecor)

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Réflexions sur la « question du parti » 

Un tour d’horizon

Partis, périodes, consciences

Nous abordons évidemment ici la question du parti du point de vue de la gauche radicale, anticapitaliste. Nous aurions dit, dans les décennies 1960 et 1970, du point de vue de la gauche révolutionnaire. L’adjectif « radical » prend, à mon sens, acte d’une situation. Dans de nombreux pays – à commencer par ceux qui composent l’Europe –, il n’y a pas un niveau, une qualité des luttes sociales qui permettent de donner chair à une organisation révolutionnaire.

L’adjectif « révolutionnaire » ne renvoie pas seulement à un programme. Dans les années 1960 et 1970, la vie quotidienne des membres de l’extrême gauche était différente de celle des adhé-rents aux partis réformistes sociaux-démocrates ou staliniens. Bien des activités devaient être clandestines, ou partiellement clandestines. La perspective était celle d’une montée en puissan-ce des luttes de classes et l’on devait s’y préparer. Les États d’ailleurs s’y préparaient, dans des pays comme la France, et la répression frappait en priorité le militantisme politique.

En Europe, la situation a changé après l’épuisement de la dynamique de la révolution portugaise et la sortie contrôlée du franquisme dans l’État espagnol.

Une « normalisation » à la gauche de la gauche a suivi plus ou moins rapidement. La transition n’a pas été facile et une grande partie des organisations d’extrême gauche en Europe ont dispa-ru en cours de route. Depuis, la vie quotidienne d’un membre de la gauche radicale n’est plus si différente de celle de l’adhérent d’un parti réformiste. La perspective d’une confrontation majeure de classes s’est embrumée dans un horizon lointain. De façon symptomatique, la répression a progressivement ciblé les mouvements sociaux (et les « classes dangereuses » – classes d’âge et sociales) et non plus les politiques en tant que tels.

Bien entendu, cette périodisation varie suivant les pays du sud, du centre ou du nord de l’Euro-pe. Des résistances armées se sont longtemps prolongées en lien avec l’oppression nationale (Euskadi, Irlande du Nord, Corse), mais ces luttes ont cessé de s’inscrire dans une perspective révolutionnaire internationale, ce qui a posé la question de leur fonctionnalité et a changé le cadre des processus de paix. Malgré les différences de contexte, c’est aussi vrai pour les pays du Sud où des guérillas significatives continuaient à exister, de la Colombie aux Philippines.

Dans un premier temps, le changement de période a conduit l’extrême gauche « survivante » à repenser les rythmes et les modalités de sa construction. La course du « cent mètres » visait à profiter – avant qu’elle ne se referme – de la fenêtre ouverte par la crise de la domination impé-rialiste des années 1960. Elle a laissé place à une course de fond pour mieux s’implanter et durer jusqu’à la crise suivante. Cependant, cette dernière n’est advenue que trois décennies plus tard (une génération !).

Quant au changement de période, il a été beaucoup plus prononcé qu’escompté.

En fait, nous avons à faire à un changement d’époque marqué par l’implosion de l’URSS et la fin de la géopolitique des blocs ; l’épuisement de la dynamique révolutionnaire du 20è siècle y com-pris dans le tiers monde ; la mondialisation capitaliste ; une hégémonie idéologique du néolibéra-lisme qui, bien que temporaire, a profondément pénétré les consciences ; de véritables boule-versements des structures sociales tant au Nord qu’au Sud et à l’Est…

Dans ce cadre, la rupture générationnelle entre les héritiers des années 1960-1970 et les enfants de l’époque présente s’avère souvent particulièrement tranchée (Rousset, 2005). En règle générale, les jeunes sont peu intéressés à apprendre du passé contrairement à l’aile politique de la « génération 68 » qui se pensait dans la continuité de la révolution russe d’Octobre 1917, de la révolution chinoise d’Octobre 1949 ou de la révolution cubaine de janvier 1959, de la Guerre d’Espagne et de la résistance antifasciste…

Cette rupture de génération prend aussi des formes aiguës dans les pays où les « vieux » ont vécu l’expérience de la résistance à des dictatures et des régimes militaires et où les « jeunes » sont nés à la politique après leurs renversements, comme en Amérique latine ou aux Philippines.

Nous touchons ici à une question fondamentale. Les conceptions militantes dominantes ne sont pas forcément en adéquation avec certaines des tâches de l’heure ou avec la nature des épreu-ves à venir. Or, l’action politique se conduit à partir des consciences « réellement existantes » et non pas à partir d’impératifs catégoriques. Ainsi, même quand le « désir de parti » existe, il peut y avoir un fossé entre le parti possible (compte tenu des consciences) et le parti nécessaire (compte tenu des tâches). Une difficulté assez redoutable qui conduit à bien des tâtonnements. Néanmoins, des partis utiles ont existé et existent encore bel et bien.

Des partis utiles possibles et nécessaires

Nous sommes aujourd’hui confrontés à un rejet sec de la notion même de parti dans une aile importante de la jeunesse militante, y compris chez celle dont l’engagement personnel est le plus radical. Du moins tel est le cas dans certains pays.

Il y a à ce rejet de solides raisons qu’il nous faut pleinement prendre en compte. Le dépéris-sement de la démocratie bourgeoise a fini de discréditer le régime des partis, là où il avait un sens par le passé. Un secteur notable de l’extrême gauche s’est comporté de façon proprement manipulatrice et autoritaire, parfois carrément destructrice.

La « forme parti » n’est pas seule en cause, il importe de le noter. En fait, ce sont toutes les formes d’organisation d’hier et d’aujourd’hui qui méritent d’être passée en revue de façon criti-que. Des syndicats sont profondément bureaucratisés. Des ONG deviennent la « propriété » d’une personne. Des associations s’institutionnalisent au point d’appliquer en leur sein une grille de salaires fort inégalitaire. Des réseaux informels sont manipulés par une direction occulte. Des mouvements « virtuels » remplacent par un « clic » Internet (sans engagement militant aucun) les procédures démocratiques collectives. Des hommes providentiels se ramassent à la pelle…

Aucun parti n’est parfait. Néanmoins, des partis ont joué un rôle clef, au 20è siècle, dans toutes les luttes de libération, dans les révolutions qui ont été le plus loin dans la rupture avec le capita-lisme. Certes, ces révolutions se sont sclérosées ; elles ont donné naissance à des régimes bureaucratiques, puis laissé place à un nouveau développement capitaliste. Il y a à cela des causes multiples sur lesquelles on ne peut revenir ici.

Les critiques sans nuances ni merci des partis révolutionnaires devraient se pencher sur ce qu’il advint des révolutions sans partis. Ou ce qu’il en advient aujourd’hui encore. Nous avons rare-ment vu une levée populaire aussi ample et couvrant d’emblée une aire géographique aussi vaste que ce que l’on appelle un peu improprement le « Printemps arabe ». L’irruption des « masses » dans l’arène politique fut spectaculaire, le combat mené contre une cohorte de forces contre-révolutionnaires proprement remarquable. Elle mérite toujours notre soutien ; mais l’initiative a changé de camp. La lutte se poursuit parfois dans des conditions épouvantablement difficiles, comme sur le théâtre d’opérations irako-syrien.

Les peuples de la région paient notamment au prix fort les abandons et les trahisons des grands partis nationalistes de gauche

Dans le monde arabo-persan (ou au-delà), ainsi que l’isolement international dans lequel elle a été maintenus par les puissances –  une partie de la gauche radicale appuyant Poutine et Assad ou regardant ostensiblement ailleurs.

Il existe certes toujours Irak ou en Syrie des organisations révolutionnaires qui sont restées fidèles à leurs engagements initiaux – et qui méritent notre respect, poursuivant un très difficile combat – mais elles sont aujourd’hui affaiblies. On ne peut que regretter cette faiblesse – qui oserait s’en réjouir au nom d’une dénonciation théorique de la « forme parti » ?

Des partis suffisamment implantés pour jouer un rôle important sur le théâtre d’opération irako-syrien, il n’y en actuellement qu’aux Kurdistan. Peut-on nier que l’existence du PYD au Kurdistan de Syrie a été un facteur clé dans la capacité de résistance kurde, symbolisée par la bataille de Kobané ? Des partis radicaux, même de dimensions modestes, peuvent aujourd’hui être utiles.

Nous parlons ici de partis d’envergure modeste (quelques milliers de membres), mais bénéfi-ciant d’une implantation multisectorielle. Une organisation politique concentrant son activité dans un seul secteur social (par exemple les entreprises) ne saurait jouer le même rôle. Une forma-tion essentiellement parlementaire non plus. Au cœur de l’action partidaire se pose en effet la question de l’articulation des formes et des terrains de lutte.

L’articulation des formes et des terrains de lutte

Si je nourris la réflexion d’exemples concrets, c’est qu’il faut se garder des schémas trop abstraits. On ne peut en effet effacer d’un trait les héritages nationaux ou régionaux. En Europe, les rapports entre grands partis et syndicats varient considérablement d’un pays à l’autre. En Inde, chaque parti (parlementaire) – y compris de droite – est entouré d’un éventail d’« organisa-tions de masse » : confédération syndicale, associations paysannes et de femmes, jeunesses… Des « mouvements sociaux antipartis » leur font pièce. Des organisations indépendantes, mais pas nécessairement hostiles aux partis ont pris dernièrement plus d’importance. Toute action d’envergure pose la question de leur collaboration.

Un parti n’a pas le monopole de l’élaboration théorique et programmatique, contrairement à ce que beaucoup ont prétendu. Des militantes d’extrême gauche ont participé activement aux élaborations féministes (et LGBT blog) des années 1970, mais leur formulation s’est faite en dehors des orga-nisations politiques constituées, avant d’y pénétrer en force. Il en va de même pour ce qui est de l’écologie la décennie suivante. Idem encore en ce qui concerne l’évolution des rapports sociaux et du travail, ou la portée stratégique d’expériences de lutte innovantes…

En revanche, les partis militants offrent (peuvent, devraient offrir) dans la mesure du possible des choix globaux d’orientation alternatifs – à savoir comment articuler pour une période donnée formes et terrains de lutte. En cela, ils contribuent à préserver l’unité des mouvements sociaux, les choix politiques hétérogènes de leurs membres s’exprimant ailleurs au lieu de les diviser. Si division il y a néanmoins, elle s’opère sur le terrain propre à chaque mouvement social : syndica-lisme de classe ou d’accompagnement, écosocialisme ou écologie profonde, production paysan-ne ou agro-industrie, féminisme de lutte de classe ou institutionnel…

Tout cela présuppose évidemment que lesdits partis militants respectent le fonctionnement propre, la vie des mouvements sociaux 

Ce qui n’est pas gagné d’avance. Une solution alternative est défendue par des courants de référence généralement anarchiste, la constitution de mouvements sociopolitiques de type « syndicats révolutionnaires » (en période non révolutionnaire). C’est construire des avant-gardes nécessairement concurrentes au sein du salariat, imposant des divisions de nature partidaire.

Deux terrains de lutte méritent ici une mention spéciale : la lutte armée et l’activité parlementaire. Cela peut paraître étrange de les associer ici. Pourtant, toutes deux ont de profondes implica-tions sur les équilibres d’une organisation et toutes deux présentent de grands dangers si ces équilibres ne sont pas maîtrisés.

Activités parlementaires et institutionnelles.

L’activité parlementaire (et plus généralement institutionnelle) répond à des besoins très réels. Défendre dans toutes les arènes possibles les droits des dominé-e-s. Leur assurer une repré-sentation politique. Combattre l’hégémonie idéologique dominante. Utiliser le groupe parle-mentaire pour aider les luttes ici et ailleurs ; pour obtenir la libération de prisonniers politiques ; pour aider à la coordination internationale des mouvements…

Cette activité ne peut évidemment pas être mise en œuvre en tous lieux en tout temps. Ses modalités et son potentiel dépendent beaucoup de la nature du régime politique et des législa-tions électorales propres à chaque pays (qui, en règle générale, tendent aujourd’hui à se durcir).

C’est sur ce terrain que la gauche radicale a récemment connu ses plus grands succès en Europe 

Et elle a aussi subi l’un de ses échecs les plus cinglants. La première vague de succès élec-toraux a notamment touché le Danemark, l’État espagnol, la Grèce, le Portugal – avec pour point d’orgue, la conquête du gouvernement par Syriza et le soutien populaire massif pour en terminer avec les politiques d’austérité.

La première leçon, évidemment, c’est qu’un tel événement remarquable a été possible. La seconde, malheureusement, est la trahison de ses mandats par la direction Tsipras et son intégration (en position subordonnée) à la gouvernance autoritaire de l’Union européenne.

Après l’espoir, l’écœurement – et un point tournant négatif pour la gauche radicale en Europe. L’avenir de l’Alliance rouge et verte danoise, du Bloc de Gauche portugais, de Podemos, reste évidemment un enjeu majeur, mais le contexte leur est aujourd’hui plus difficile.

Un autre processus existe avec le Momentum de Corbyn (Labour) en Grande-Bretagne. Il n’est pas évident qu’il va se reproduire ailleurs. En Allemagne (Die Linke), en France, de la création entre le Parti de Gauche et le PC du Front de Gauche, il ne reste que Mélenchon. Les carottes sont cuites en Italie. Dans beaucoup de pays, c’est la droite extrême et l’extrême droite qui sont à même de polariser l’exaspération populaire.

L’avenir peut nous réserver à nouveau d’heureuses surprises 

Mais il faut prendre la mesure de la « logique hégémonique » du terrain électoral et du pouvoir de cooptation des institutions. L’aune du succès d’une organisation devient ses résultats élec-toraux et non les progrès de son implantation sociale – or l’audience électorale n’implique pas automatiquement une avancée dans l’enracinement local.

La succession des échéances électorales commande les priorités financières et accapare l’attention des directions. L’échec laisse le roi nu – et les coffres vides. Le succès est dangereux. Des organisations entières ont perdu leur âme militante dans les institutions, malgré la résis-tance farouche de minorités en leur sein : Syriza en Grèce… D’autres ont perdu leurs députés pour ne pas perdre leur âme (comme le RPM-M aux Philippines).

Un parti radical doit pouvoir intervenir selon les possibilités et les nécessités en tous domaines, y compris parlementaire et institutionnel, y compris hostiles. Le danger est d’adapter la conception même du parti « réellement existant » aux jeux électoraux. La rotation des élu-e-s, les règles financières, doivent être clairement établies et respectées.

L’ancrage social doit être assuré au lieu de s’affaiblir avec le temps. On gagnerait à réfléchir à des exemples originaux en la matière. Le mouvement populaire coréen a impulsé la création du Parti Démocratique du Travail (KDLP), la confédération syndicale KCTU et la Ligue des paysans (KPL) étant directement représentées à sa direction. Le KDLP a connu un véritable succès électoral, mais a été fortement réprimé au nom de la « sécurité nationale ». Par ailleurs, la cohabitation n’est pas simple, en Corée, entre le courant « libération nationale » qui donne la priorité à la question de la réunification du pays et le courant « démocratie du peuple » qui donne la priorité aux luttes sociales. L’exemple du KDLP est très spécifiquement sud-coréen et n’est pas reproductible ? Certes, mais la question de fond du lien entre partis radicaux et base sociale ne cesse de se poser.

Confrontés à l’absence de partis radicaux à basse de masse, d’autres courants syndicaux de lutte de classe se posent la question d’en fonder.

C’est aujourd’hui notamment le cas pour le Numsa, en Afrique du Sud. Au Mexique, le Syndicat Mexicain des Electriciens (SME) a jugé nécessaire d’appuyer la création d’une nouvelle formation politique, l’Organisation du peuple et des travailleurs (OPT)..

Les précédents historiques en Afrique du Sud et au Brésil montrent comment le parti initialement fondé sur le mouvement syndical peut l’instrumentaliser. Après l’accession au gouvernement, ce fut le cas au Brésil avec le PT et la CUT ; ou en Afrique du Sud avec l’ANC et la Cosatu. Il faut donc mieux s’en prémunir.

Enfin, l’une des particularités des processus européens contemporains, c’est le décalage temporel entre les mobilisations sociales qui ont ouvert à la voie à la gauche radicale et le moment où les succès électoraux se sont produits (Syriza, Podemos…). En conséquence, la base sociale organisée du mouvement parlementaire (ou du gouvernement dans le cas grec) reste étonnamment restreinte par rapport à leur audience électorale – un dangereux talon d’Achille.

L’expérience montre que la résistance aux dérives droitières de directions politiques et syndica- les ou l’élargissement de la base sociale de la gauche radicale après un succès électoral ne sont pas spontanés. On ne saurait s’en remettre à une simple « dynamique » dont la situation serait porteuse. Tout cela relève de tâches politiques et de redéploiements organisationnels. Il faut agir en dehors des institutions et pas seulement en leur sein.

Selon Lénine

• Horizon stratégique, analyse concrète. Lénine est particulièrement intéressant en ce qui concerne la façon dont il lie (et non juxtapose) théorie et objectifs à long terme d’une part et, d’autre part, la mise en contexte, « l’analyse concrète de la situation concrète ». Or, on l’a vu, le contexte actuel n’est pas favorable à la construction des partis dont nous avons, dont nous aurions, besoin. Il nous faut néanmoins mener une réflexion stratégique de fond.

• Un parti délimité et militant. Un parti devrait-il n’avoir plus de frontières ni d’exigences à l’heure d’Internet et du militantisme à la carte ? Devrait-il être « fluide » en adéquation à un capitalisme lui-même « fluide » ? Fluide, la domination de classe ? Fluide le matraquage idéologique quotidien ? Fluide l’État sécuritaire ? Fluide les diktats de la dette, de l’Union européenne, des interventions impérialistes ? En quoi la violence de la guerre de classe s’est-elle liquéfiée ? C’est notamment cette question qui détermine la nécessité d’un parti délimité, dont les membres sont actifs dans des structures militantes. Le fait qu’il soit constitué de militant-e-s lui permet d’être enraciné dans les couches populaires, en rapport et en lien organique avec les mouvements sociaux.

• Un parti pour l’action politique dans toute la société. Un parti révolutionnaire ne confine pas son action à l’entreprise, au face-à-face direct entre un patron et ses salariés. Il « repré-sente » la classe travailleuse, dans ses rapports non seulement à un groupe donné d’emplo-yeurs, mais aussi avec « toutes les classes de la société contemporaine et avec l’État en tant que force politique organisée ».

• Un parti réactif. Un parti capable de percevoir l’émergence du neuf et de se réorganiser en conséquence, que ce soit en termes d’implantation sociale (exemple actuel : émergence du précariat dans des pays européens) ou de changement brutal de situation politique. Un parti capable aussi de répondre à l’imprévu – car imprévu, il y aura toujours. Sans être « fluide », ce type de parti est flexible…

Continuité et conservatisme. La construction d’un parti, comme de toute organisation populaire, est un processus d’accumulation de forces sociales, politiques, culturelles, orga-nisationnelles… Un tel processus exige de la continuité et de la profondeur dans l’activité. Etre réactif ne signifie donc ne pas butiner et ne s’investir que de façon éphémère.

Toute organisation est aussi conservatrice. Elle tend à recruter à son image et à fonctionner selon des codes implicites reflétant sa composition initialement majoritaire, ce qui rend très difficile l’intégration effective de membres ne collant pas à cette « norme » dominante : les femmes dans des mouvements masculins, les salarié-e-s non diplômés (étant entendu qu’une bonne partie du salariat de faible revenu peut avoir été étudiant), les précaires, les migrants, etc. Le problème est particulièrement aigu au niveau des directions, aux comportements souvent excluants, « familiaux » (une famille parfois déchirée…).

La politique de construction de l’organisation doit donc inclure une réflexion sur le poids de ces conservatismes et des mesures renforçant sa capacité d’accueil, de formation et d’intégration, en mettant l’accent sur le fonctionnement collectif. C’est bien plus qu’une question de quotas – et plus facile à dire qu’à faire, précisément parce qu’une bonne partie du problème relève de l’implicite, d’un état d’esprit, de codes informels.

• Un parti capable de présenter une orientation d’ensemble, des éléments de stratégie, puis une stratégie appropriée (en rapport avec les données de la période) quand le niveau des luttes le permet. Là encore, cela implique une politique de développement de l’organisation qui lui permette de s’enraciner dans des secteurs sociaux d’où elle est absente. Il n’y a rien de spon-tané en ce domaine. Bien entendu, plus un groupe est numériquement faible et moins il peut se déployer…

Dans bien des pays, les conditions réellement existantes ne permettent pas de construire « le parti révolutionnaire ». L’enjeu est alors de susciter ou de participer à la constitution de forma-tions politiques disons hybrides, exprimant l’expérience contemporaine, permettant d’agir sur le présent, d’élever le niveau de conscience, d’accumuler des forces, de faire des pas en avant – tout en évitant qu’elles ne se sclérosent et ne donnent naissance à de nouveaux réformismes impotents.

Ces mouvements « hybrides » peuvent s’avérer temporaires ; ils entreront en crise, mais non sans avoir permis une expérience nécessaire. Ils peuvent aussi donner naissance à des organisations plus durables, renouvelées, de la gauche radicale.  (Résumè)

Mai 2017 Pierre Rousset

Pierre Rousset, membre du Bureau exécutif de la Internationale, militant du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA, France), anime l’association Europe solidaire sans frontières (ESSF)

http://www.inprecor.fr

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