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19 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Guerre de l’eau (LVSL)

haddock eau

Les visages de la guerre de l’eau en Italie

L’accaparement de l’eau

L’accaparement de l’eau se définit comme l’ensemble des cas d’appropriation et d’épuisement des ressources hydriques au détriment des populations et des écosystèmes. Il existe sous des formes diverses : dans son ouvrage The Water Wars, Vandana Shiva donne un aperçu de l’ampleur du problème, donnant au concept un sens qui va bien au-delà de la simple « privatisation » de l’eau en tant que marchandise, mais qui s’étend également à sa déprédation par la déforestation, l’imperméabilisation des sols, le changement climatique et tous les facteurs de notre système de développement qui influencent négativement le cycle hydrologique.

En partant de cette définition « large » de l’accaparement de l’eau, il est utile d’analyser comment cette dynamique de dépossession combinée aux périodes de sécheresse de plus en plus fréquentes – causées par le changement climatique – conduit à des situations de pénurie d’eau toujours plus graves en Italie, compromettant la santé et le bien-être de la population et des écosystèmes sur notre territoire.

Les inondations – comme celles qui ont frappé la Romagne ces derniers jours – ne sont pas causées exclusivement par des pluies torrentielles, mais aussi et surtout par l’incapacité du sol à absorber l’eau de pluie. Cette incapacité est tout autant déterminée par le bétonnage et les canalisations artificielles des cours d’eau non durables, que par la destruction de l’humus qu’engendre l’utilisation excessive de pesticides et d’herbicides par l’agriculture industrielle. À long terme, ces pratiques exacerbent la stérilité des sols, empêchant l’eau de pénétrer dans le sous-sol et favorisant ainsi le processus de désertification.

Le rôle de l’agro-industrie

Un point important qu’il est intéressant d’analyser est celui de la production alimentaire : chaque année, 33 milliards de mètres cubes d’eau sont prélevés sur le territoire national italien, dont 22 % sont gaspillés avant d’être consommés, en raison des carences du réseau hydrique. Des 26 milliards de mètres cubes restants et consommés, environ 55 % de la demande provient du secteur agricole et de l’élevage. L’utilisation de l’eau pour l’irrigation se concentre au nord, avec en tête la Lombardie (42 %) suivie du Piémont (16,6 %) et de l’Émilie-Romagne (6,8 %).

Au-delà de l’eau provenant du territoire, afin d’obtenir une estimation précise de l’empreinte hydrique de l’Italie, il faut également considérer la consommation en termes « d’eau virtuelle », c’est-à-dire celle utilisée pour produire les aliments, les biens de consommation et les services que nous utilisons au quotidien. Marta Antonelli et Francesca Greco nous éclairent dans leur essai L’eau que nous mangeons : l’Italie est le troisième importateur mondial d’eau virtuelle, après le Japon et le Mexique, avec ses 62 milliards de mètres cubes par an, souvent soustraits aux pays les plus pauvres.

La plupart de l’eau importée est destinée à la zootechnie : selon le Water Footprint Network, 15 000 litres d’eau sont nécessaires pour produire un kilo de bœuf.

L’agro-industrie occasionne une raréfaction des ressources hydriques, non seulement par sa consommation, mais également par sa contamination découlant du ruissellement des engrais azotés et des pesticides. Un rapport de l’ISPRA (Istituto Superiore per la Protezione e la Ricerca Ambientale) de 2021 nous apprend que 114 000 tonnes de pesticides sont utilisées chaque année en Italie, représentant environ 400 substances différentes. En 2019, les concentrations de pesticides mesurées dépassaient les limites réglementaires sur 25 % des sites de surveillance des eaux de surface. De nombreux groupes et associations comme l’Ari (Association rurale italienne) dénoncent depuis des années les pratiques agricoles adoptées par les grandes entreprises du secteur, promouvant à l’inverse un modèle d’agriculture écologique non prédateur.

Les effets de la militarisation

Le vol d’eau lié à la militarisation des territoires peut également être considéré comme une forme d’accaparement. La guerre en Ukraine a favorisé une course au réarmement chez tous les États membres de l’Alliance atlantique, ainsi dans la péninsule italienne de grands entraînements ont lieu en Sardaigne au polygone de Teulada et de nouveaux projets d’infrastructures militaires à fort impact environnemental sont prévus en Toscane et en Sicile. Le 2 juin 2022, un imposant cortège a traversé les rues et les champs de Coltano, une petite commune de Toscane, pour protester contre le projet de construction d’une immense base militaire dans la région, d’une superficie de 73 hectares et prévoyant 440 000 mètres cubes de bâti.

Récemment, on a également appris qu’une nouvelle base d’entraînement était programmée en Sicile. Le projet comprend la construction d’un pôle militaire de plus de 33 kilomètres carrés qui devrait être construit entre les municipalités de Gangi, Sperlinga et Nicosie. Il comprend la création d’un dépôt d’armes, de véhicules et de munitions dans la zone artisanale abandonnée de Sperlinga, et la transformation de certains bâtiments municipaux en casernes pour loger les militaires. D’où l’opposition des habitants qui, sous le sigle du « comité identité et développement », sont contre ce projet qui, comme nous l’explique Tiziana Albanese, « est totalement incompatible avec la vocation écologique, agricole et touristique de la zone ».

La Sicile étant la région la plus sujette au processus de désertification, dans ce contexte, les bases militaires ne contaminent pas seulement le sol et les aquifères avec des substances toxiques (dont les PFAS) et des déchets de guerre, comme c’est le cas dans les bases militaires de Niscemi et Sigonella, mais elles consomment également des quantités d’eau exorbitantes.

Comme nous l’explique Antonio Mazzeo dans un livre édité par Daniele Padoan, un rapport du Public Works Department du Pentagone indique que la consommation hebdomadaire moyenne de Sigonella est de 1 900 000 litres d’eau par jour, ce qui rapporté aux 5 000 soldats américains présents sur la base, équivaut à une consommation de 380 litres par personne. Si l’on compare les données sur la consommation d’eau journalière par habitant des villes de Palerme (168 litres), Caltanisetta (130), Agrigente (130) et Enna (118), on se rend compte que l’accaparement de l’eau par les bases militaires en Sicile provoque une dégradation environnementale, sociale et économique pour toute l’île, intensifiant le processus de désertification.

Le poids des infrastructures

« Une décision historique attendue depuis plus de cinquante ans », a exulté le ministre des Infrastructures Matteo Salvini après l’approbation au Sénat du DL (Decreto Legge) Ponte, qui lancera le processus de construction du pont sur le détroit de Messine, le énième grand ouvrage inutile et nocif pour l’environnement. Du nord au sud, l’Italie est parsemée d’infrastructures qui n’ont favorisé que l’industrie du béton, sans impact positif tangible pour la population. Au contraire, bien souvent ces infrastructures ont contribué à la dégradation des ressources hydriques.

L’un des cas les plus frappants est celui du TAV (Treno Alta Velocità, équivalent du TGV, ndlr), parmi les itinéraires les plus critiques figurent le Bologne-Florence et le Turin-Lyon. Dans le premier cas, la construction de 73 kilomètres de tunnels sous la vallée du Mugello a provoqué le tarissement de quatre-vingt-un cours d’eau, trente-sept sources, une trentaine de puits et cinq aqueducs. Il y a aussi la pollution du territoire due aux dépôts de terres excavées contaminées aux hydrocarbures. Pour ce désastre environnemental, 19 condamnations ont été prononcées en 2014 contre les dirigeants d’Impregilo (principal groupe italien de bâtiment et travaux publics, devenu Webuild SpA en 2020, ndlr), elles ont ensuite été annulées par la Cour de cassation, en conclusion, personne n’a payé pour ces dommages.

Concernant le tronçon Turin-Lyon, suite à une enquête des comités liés au mouvement No Tav (les opposants No Tav se battent contre la construction de cette ligne, ndlr), il ressort des données fournies par Telt (l’entreprise italo-française chargée de réaliser les travaux) que le seul tunnel d’exploration construit entre 2013 et 2017 a conduit à 245 fuites d’eau avec un débit de 102,6 litres par seconde. Sur une base annuelle, le volume d’eau perdu équivaut aux besoins d’une communauté de 40 000 personnes. Si les travaux étaient menés à leur terme, chaque année les pertes seraient si importantes qu’elles couvriraient les besoins de 600 000 personnes. On peut affirmer que la lutte des No Tav est aussi une lutte contre le gaspillage et pour la protection des ressources hydriques, qui profite non seulement au val de Suse, mais à une grande partie du bassin du Pô.

Les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026

Parmi les cas d’accaparement de l’eau en Italie, les Jeux olympiques d’hiver de Milan-Cortina 2026 représentent certainement l’exemple le plus emblématique. Comme nous l’avons vu ces dernières années, les chutes de neige dans les Alpes ont drastiquement diminué, avec 63 % de neige en moins par rapport à la moyenne des années précédentes. Un rapport de Legambiente (association environnementale italienne, ndlr) rassemble diverses données pour décrire le caractère dramatique de la situation du tourisme alpin et de la consommation d’eau : « Sachant qu’en Italie 90 % des pistes sont équipées de systèmes d’enneigement artificiel, la consommation annuelle d’eau pourrait déjà atteindre 96 840 000 mètres cubes, ce qui équivaut à la consommation annuelle d’eau d’une ville d’un million d’habitants. »

Les Jeux olympiques d’hiver de Pékin ont été les premiers de l’Histoire à se dérouler sur des pistes composées à 100 % de neige artificielle. Environ 222,8 millions de litres d’eau ont été transformés en neige pour faire tourner les installations. Imaginer que l’on va utiliser une quantité d’eau similaire pour les prochains Jeux olympiques de Milan-Cortina nous donne la mesure de l’injustice climatique à laquelle nous sommes confrontés.

La réalisation de cette éco-catastrophe passe par la construction de mégabassines artificielles, d’infrastructures routières et immobilières, dont beaucoup sont déjà en activité, qui dévasteront le fragile écosystème alpin.

Lutter à hauteur des territoires

L’étude des altérations du cycle de l’eau est un bon point d’observation pour mieux comprendre les contradictions du modèle de développement actuel, et l’Italie est – et sera – un point chaud en ce qui concerne les effets les plus graves du changement climatique. Comme le montre une étude récente, la Méditerranée fait partie des régions de la planète qui se réchauffent le plus rapidement et le plus intensément, ce qui entraînera des bouleversements sociaux et économiques considérables dans un avenir proche.

Comme l’écrit le géographe Jean Labasse, le combat se mène sur deux fronts : une bataille pour une eau de meilleure qualité pour tous et une bataille contre l’eau pour se défendre de sa violence. Ricardo Antunes dans son livre Capitalisme Viral (2022) soutient que la pandémie a rendu plus évident le désert produit par le système économique néolibéral dans nos sociétés, il me semble que l’on peut dire de même aujourd’hui au sujet de la crise de l’eau. C’est un schéma qui se répète, dans lequel on passe d’un « état d’urgence » à l’autre et où l’urgence devient une opportunité de spéculer sur le désastre.

Cette gouvernance se heurte à l’opposition des nombreux comités, associations et collectifs qui, ces derniers temps, ont été les protagonistes d’une grande action de solidarité dans les zones inondées. Une bonne partie d’entre eux animent la galaxie de l’activisme climatique et ont appelé à la marche des « 10 000 bottes vers la Région » à Bologne le 17 juin 2023 (le cortège a traversé la ville jusqu’au siège de la région Émilie-Romagne, devant lequel ont été déversés un camion rempli de boue et 10 000 bottes, celles utilisées par les volontaires pendant les inondations, pour revendiquer et dénoncer la crise climatique et non des intempéries occasionnelles, ndlr).

Les luttes sociales contre l’accaparement de l’eau – qui, en Inde et dans d’autres États du monde, constituent depuis des années un thème majeur dans l’agenda des mouvements écologistes – sont en train d’acquérir une place plus centrale sous nos latitudes. Dans un futur proche, il sera nécessaire d’approfondir les recherches sur le rapport eau-énergie-alimentation, afin de formuler une stratégie politique pour une transition écologique qui tienne compte des inégalités sociales.

18 juin 2024 Federico Scirchio, traduit par Letizia Freitas

https://lvsl.fr/

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14 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Anti Fa de Belgique

BELGE

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14 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Matteoti (PSL)

Un anno di dominazione fascista

Il a 100 ans… L’assassinat de Giacomo Matteotti

Il y a 100 ans, le 10 juin 1924, le député socialiste italien Giacomo Matteotti était kidnappé en pleine rue à Rome et assassiné par un commando fasciste armé de matraques et de poignards. Son cadavre ne fut retrouvé que deux mois plus tard dans un bois. L’annonce de ce crime eut, à l’époque, un retentissement considérable sur le plan international.

Né en 1885 en Vénétie dans une famille aisée, Giacomo Matteotti, diplômé en droit en 1907, était devenu une figure de proue du Parti socialiste italien au cours de la Première Guerre mondiale. Opposé à la participation de son pays à la guerre, il fut emprisonné en Sicile. En 1919 il est élu député.

Le parti socialiste italien

Le mouvement ouvrier italien est né au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, dans le cadre de la révolution industrielle et de l’unification du pays. Fondé le 14 août 1892, il connut une existence bouleversée et plusieurs scissions : sur sa gauche (Labriola en 1897), sur sa droite (Bissolati en 1911).

C’est à cette époque que Benito Mussolini commença à gagner de l’importance au sein du parti socialiste et devint le directeur du quotidien du parti L’Avanti ! Ces divisions internes n’ont pas entravé pas la progression du parti qui remporta 52 sièges au parlement en 1913.

En 1914, quand éclate la guerre, le PSI milite contre la guerre. Mais une frange du parti, emmenée par Mussolini (directeur de L’Avanti!) se prononce pour la guerre et est exclue en 1914.

Le fascisme à l’assaut du pouvoir

Au lendemain de la guerre une vague d’agitation déferle sur l’Italie, car le coût de la vie a triplé : grèves, occupations de terres et d’usines. À l’appel de son nouveau journal, Il Popolo d’Italia, Mussolini réunit à Milan quelques centaines de personnes pour jeter les bases d’une organisation à l’échelle nationale : les Faisceaux de Combat (Fasci italiani di combattimento).

Il s’en prend virulemment au “bolchevisme” et au “socialisme officiel”. Après le reflux des grèves qui ont fait trembler le patronat, Mussolini organise ses troupes en escouades (squadre) qui sont utilisées, avec le soutien du patronat, en milices contre-révolutionnaires armées. Le phénomène se développe rapidement dans les villes et à la campagne.

Aux élections de 1921, les fascistes s’allient à la droite. Ils obtiennent 35 députés, dont Mussolini. En octobre, ce dernier organise une marche sur Rome (30.000 hommes). Le 29 octobre, le roi décide de confier à Mussolini la formation du gouvernement (bien qu’il n’ait que 35 députés!).

Fin de l’année 1922 le Parti national fasciste est devenu un parti de masse : 500.000 inscrits dont 200.000 miliciens. Mussolini fait voter une nouvelle loi électorale : la liste qui obtiendra au moins 25 % des votes obtiendra les 2/3 des sièges, le reste étant partagé à la proportionnelle !

1924

Pour les élections du 6 avril 1924, Mussolini constitue une liste nationale comprenant aussi quelques hautes personnalités de droite non-fascistes. Après une campagne électorale marquée par de nombreuses violences contre les candidats de l’opposition la liste nationale obtient 66 % des votes exprimés et 356 députés.

Les fascistes à eux seuls ont 275 députés. L’opposition, vaincue, doit se partager le tiers des sièges restants : 36 pour les socialistes, 19 pour les communistes, 39 pour les populaires, 15 pour les libéraux et 10 pour les démocrates sociaux.

Le 30 mai le député socialiste Matteotti dénonce au parlement, preuves en main, les violations de la liberté électorale et demande l’invalidation de tous les députés fascistes. Quelques jours plus tard, il est kidnappé et assassiné. L’enlèvement et l’assassinat de Matteotti provoquent une indignation générale qui dépasse le cadre de l’Italie.

En Belgique, où Matteotti était bien connu des milieux socialistes (notamment pour être intervenu au congrès du Parti Ouvrier Belge du 20 avril 1924), les marques d’indignation se multiplient. Une plaque commémorative sera élevée à la Maison du Peuple de Bruxelles (construite par l’architecte Horta), puis en 1964 – lors de la démolition de la Maison du Peuple – transférée à Colfontaine, dans le Borinage. Plusieurs localités rendront hommage à Matteotti en lui consacrant une rue, surtout en Wallonie, mais aussi à Niel (Anvers) par exemple.

Mussolini a d’abord nié que sa milice ait eu quelque chose à voir avec l’enlèvement. Lorsque le corps de Matteotti est retrouvé, la responsabilité des fascistes est toutefois reconnue. L’indignation est limitée et le totalitarisme de l’État italien se développe. Lorsque l’extrême droite peut s’en sortir avec l’usage de la violence, elle l’utilise à nouveau pour aller encore plus loin. L’objectif du fascisme est d’éliminer complètement le mouvement ouvrier organisé.

10 juin 2024 Guy Van Sinoy

https://fr.socialisme.be/

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10 juin 2024 ~ 0 Commentaire

Europe (Inprecor)

Europe (Inprecor) dans A gauche du PS
Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas

Qui sème des politiques d’extrême droite… récolte des politiques d’extrême droite

Ce dimanche, les élections européennes se sont achevées et ont permis d’élire les députés européens qui composeront la dixième législature. Il n’est jamais inutile de rappeler que ces élections sont l’occasion de renouveler la structure de gouvernance de l’UE (Parlement et Commission européenne). Pour tenter d’éviter l’image d’un appareil bureaucratique hiérarchisé et peu contrôlé démocratiquement, répondant à un équilibre des pouvoirs étatiques fondé sur l’hégémonie de l’axe Berlin-Paris. Ce processus s’achèvera, quelques mois plus tard, par la ratification par le Parlement du président de la Commission européenne et du collège des commissaires préalablement négociés par les États membres.

Les progrès de l’extrême droite

Le fait le plus marquant de cette élection est peut-être la progression de l’extrême droite, qui consolide une droitisation de l’UE qui couvait depuis longtemps. La dispersion actuelle de l’extrême droite, en trois groupes au Parlement européen, brouille l’image de son résultat électoral, mais on ne peut ignorer qu’elle a été la deuxième force ayant obtenu le plus de voix en Europe, avec un peu plus de 20 % des suffrages, devant les sociaux-démocrates. Ainsi, l’extrême droite a réussi à devenir la première force en : Italie, France, Hongrie, Belgique, Autriche et Pologne, et la deuxième force en Allemagne et aux Pays-Bas, tandis que le Parti socialiste européen n’a réussi à gagner qu’en Suède, en Roumanie, à Malte et à faire jeu égal avec la droite au Portugal.

Le parti de Le Pen, le Rassemblement national (RN), a réussi non seulement à remporter à nouveau les élections européennes en France pour la troisième fois consécutive, en obtenant deux fois plus de voix que le parti au pouvoir, mais aussi à devenir le parti qui compte le plus grand nombre de députés au Parlement européen, ce qui illustre bien la force de l’extrême-droite européenne. Un résultat qui a provoqué un véritable séisme en France, où Macron a été contraint de convoquer des élections législatives d’urgence.

En effet, l’extrême droite n’a cessé de progresser en Europe depuis le début du siècle, partant d’un nombre de députés à peine suffisant pour former un groupe au Parlement européen pour devenir la deuxième force lors de ces élections. En dix ans, elle a doublé son soutien et émerge comme une force qui pourrait déterminer les majorités parlementaires lors de la prochaine législature. La bureaucratie eurocrate de Bruxelles prend cette possibilité très au sérieux et, à cette fin, a entamé une campagne visant à faire la distinction entre une bonne et une mauvaise extrême droite, c’est-à-dire entre l’extrême droite qui adhère sans ambiguïté à la politique économique néolibérale, à la remilitarisation et à la subordination géostratégique aux élites européennes et à l’OTAN, et l’extrême droite qui continue à les remettre en question, bien que de plus en plus timidement.

Les tentations de relooking

Dans la campagne électorale elle-même, la candidate du PPE à la présidence du Collège des Commissaires, Ursula von der Leyen, a ouvert la porte à un pacte avec une partie de l’extrême droite, représentée par Meloni, la « bonne extrême droite ».  En ce sens, le président du Parti populaire européen (PPE) lui-même, l’Allemand Manfred Weber, s’était déjà prononcé en faveur d’un accord avec l’extrême droite lors d’une rencontre avec la présidente italienne Georgia Meloni l’année dernière. Des approches qui contribuent à normaliser l’extrême droite en tant que partenaire acceptable, légitimant non seulement son espace politique, mais aussi ses politiques et ses discours de haine qui gagnent de plus en plus d’audience auprès de l’électorat européen. C’est un bon exemple du rôle de premier plan que l’extrême droite devrait jouer dans cette nouvelle législature, où elle jouera un rôle clé dans l’obtention de majorités parlementaires.

En ce sens, il semble que Le Pen ne veuille pas être une fois de plus écartée de cette opération de relooking ; elle est consciente qu’elle doit achever son processus particulier de dédiabolisation, non seulement pour avoir son mot à dire dans le prochain Parlement européen, mais surtout pour avoir une chance lors de la prochaine élection présidentielle française. Ainsi, l’extrême droite française a frappé à la porte de Meloni pour tenter d’unir ses forces et devenir la deuxième force politique au Parlement européen. Au cours des trois prochaines semaines, période durant laquelle les groupes politiques du Parlement européen doivent être constitués, nous déchiffrerons tout le mystère du choix de Meloni. Pour le chant des sirènes du groupe Populaire ou pour diriger un grand groupe d’extrême droite. Jorge Buxadé (Vox) lui-même l’a rappelé à Alberto Núñez Feijóo lors de sa campagne : « Ne vous énervez pas parce que Giorgia Meloni est l’une des nôtres ». Il semble que des semaines intéressantes et complexes attendent la droite et l’extrême droite pour voir comment les groupes politiques du Parlement européen seront finalement configurés.

La fin du bipartisme ?

Peut-être qu’un autre des titres de ces élections est la tendance à l’érosion du bipartisme européen, si déjà en 2019, pour la première fois dans l’histoire du Parlement européen, les Populaires (PPE) et les Sociaux-démocrates (S&D) n’ont pas réussi à atteindre une majorité absolue. Lors de ces élections, cinq ans plus tard, les socialistes ne sont plus la deuxième force recueillant le plus de suffrages, pour être relégués par l’extrême droite à une troisième place historique. Les socialistes et le Parti populaire n’ont pas le vent en poupe et doivent de plus en plus élargir avec de nouvelles forces la grande coalition qui a gouverné l’Europe jusqu’à présent.

En fait, dès la dernière législature, les libéraux d’Europe Renouveau et, à certaines occasions, les Verts, ont joué un rôle fondamental dans la formation de majorités au Parlement et dans l’approbation des principales mesures de cette législature (Pacte vert, remilitarisation européenne, Pacte sur l’immigration et l’asile, etc.) Ce sont précisément ces deux groupes, Renew Europe et les Verts, qui ont subi la plus forte érosion électorale lors de ces élections, perdant respectivement 20 et 18 sièges. Si, en 2019, ils se sont imposés, dans une certaine mesure, comme des forces de renouvellement et de modernisation d’une gouvernance bipartisane dépassée, leur incapacité à répondre aux attentes les a conduits à payer un coût électoral élevé. Malgré cela, ils apparaissent comme deux forces fondamentales pour assurer les majorités de la grande coalition.

L’exemple le plus clair de l’érosion de la formule politique de Renew Europe est peut-être incarné par Emmanuel Macron en France, dont le parti n’a même pas atteint 15 % des voix. Macron représente une sorte de figure politique vide, un étendard de la sortie de la crise de représentation du bloc de pouvoir et de la corruption des grands partis, qui a été vendue comme une formule condensant l’extrême centre en un seul parti. Un politicien modèle issu du monde de la gestion d’entreprise et perçu, précisément, comme un gestionnaire de la « société civile » disparate, mais garant du (dés)ordre néolibéral. En bref : une sorte d’outsider pour maintenir le statu quo.

En fait, Macron s’inscrit dans une tendance globale d’émergence de caudillos populistes néolibéraux autoritaires issus du monde des affaires et de la finance, qui ne font plus confiance aux politiciens professionnels, mais qui dirigent plutôt leurs propres intérêts d’élite à partir de la ligne de front de la politique. Ces élections ont non seulement condamné le déclin du macronisme en tant que prince de l’européanisme néolibéral qui devait remplacer la grande coalition, mais elles ouvrent également un scénario incertain pour les élections législatives anticipées (juin) et pour les élections présidentielles françaises. En ce sens, ceux qui ont tenté de se présenter comme les représentants du macronisme hispanique, Ciudadanos, sont définitivement morts dans ces élections, perdant leurs huit eurodéputés.

Protestation et recomposition droitière

Il semble que nous ayons un nouveau groupe au Parlement européen autour des Italiens de Cinq Étoiles et des Allemands de l’Alliance Sahra Wagenknecht -Pour la Raison et la Justice-. Un espace politique mal défini construit sur des partis qui ont en commun de trouver difficile de s’intégrer dans l’un des autres groupes formés au Parlement, soit en raison de différences politiques, soit en raison du veto d’autres forces, comme cela a été le cas historiquement avec Cinq Étoiles. Un groupe similaire à ce qu’était l’Europe de la liberté et de la démocratie directe (EFDD) lors de la législature 2014/2019. Même s’il reste à voir s’ils obtiendront des alliés pour respecter la règle parlementaire d’un minimum de 25 eurodéputés issus d’au moins sept pays différents de l’UE.

Plus de 100 eurodéputés élus n’ont pas de groupe clair au Parlement européen, ce qui montre bien le poids du vote protestataire anti-politique, étranger aux groupes établis au Parlement européen, lors de ces élections. Un bon exemple de ce phénomène est Fidias Panayiotou, un tiktoker chypriote de 24 ans, qui a été la deuxième force, remportant deux sièges au Parlement européen avec plus de 20 % des voix, et Alvise Pérez, le candidat de Se Acabó La Fiesta, l’une des surprises de la journée électorale en Espagne, qui a obtenu trois députés européens avec 800 000 voix.

Un vote de protestation mobilisé pour « récupérer la démocratie kidnappée » par l’oligarchie politique corrompue, traditionnellement qualifiée de « partidocratie » par l’ultra-droite, avec pour conséquence la défense d’une sorte d’anti-politique. Le succès électoral de cette bannière qui prétend sauver une démocratie kidnappée par les élites ne peut être compris sans évaluer le déficit démocratique des sociétés dans lesquelles elle émerge. En ce sens, ce n’est pas un hasard s’il s’exprime particulièrement lors des élections européennes, de la transformation systémique d’une société mondialisée et de la délégitimation du politique et de la politique qui s’est produite en son sein face à la dévalorisation des idéologies. A l’intérieur et à l’extérieur du système, l’extérieur continue à gagner toujours plus de poids politique au sein du Parlement européen.

Quelles perspectives à gauche ?

Si la gauche continue d’occuper la dernière place au Parlement européen en attendant la création d’un nouveau groupe, elle parvient, contrairement à 2019, à atténuer sa chute et pourrait même légèrement progresser en nombre, lorsque la répartition des nouveaux eurodéputés non inscrits à un groupe sera confirmée dans les semaines à venir. Particulièrement pertinents ont été les résultats en Finlande, où elle est deuxième force, en Italie, où la gauche a retrouvé une représentation, et avec la France Insoumise, qui a fourni le plus grand groupe de députés à la gauche.

Ces élections ont une fois de plus montré la perte croissante de légitimité de l’UE parmi les mouvements sociaux dans toute l’Europe, l’abstention l’emportant à nouveau dans presque tous les pays. L’UE a de plus en plus de mal à être associée aux « valeurs européennes » telles que la démocratie, le progrès, le bien-être ou les droits de l’homme. Une crise organique au sens gramscien du terme, résultat et approfondissement de la crise du modèle de capitalisme européen post-Maastricht qui a été une véritable camisole de force néolibérale, avec une combinaison mortelle d’austérité, de libre-échange, de dette prédatrice et de travail précaire et mal rémunéré, l’ADN du capitalisme financiarisé d’aujourd’hui.

Cette crise de légitimité des institutions ne signifie pas seulement que les décisions de l’UE tentent à tout prix de contourner les parlements nationaux, mais aussi que tout référendum ou consultation des citoyens concernant directement ou indirectement les questions européennes est considéré avec suspicion et effroi. Chaque jour, de plus en plus de personnes se réveillent du rêve européen et se retrouvent à la dérive entre un européanisme néolibéral et militariste défendu par les élites de l’UE et un nationalisme d’exclusion qui se développe au niveau des États. Une crise organique du projet européen qui génère des vides propices aux mutations, aux réajustements, aux recompositions et surtout aux monstres comme nous l’avons vu lors de ces élections.

Des élections qui confirment : le glissement de l’Europe vers la droite, où l’extrême droite n’apparaît plus comme eurosceptique mais comme euro-réformiste, se réservant un siège dans la gouvernance de l’UE ; la faillite des anciennes majorités de grande coalition ; la fin du macronisme et de sa tentative de grand centre-droit européen ; la montée des options outsiders de protestation anti-système et anti-politique ; et la croissance de l’abstention et du désenchantement européen à l’égard de la machinerie de l’UE. Le tout dans un contexte où les tambours de guerre battent dans les chancelleries, nous rapprochant dangereusement du scénario d’une nouvelle confrontation militaire mondiale, sur fond d’urgence climatique et de démantèlement de la gouvernance multilatérale et du droit international qui régissent le monde depuis la Seconde Guerre mondiale.

Un cocktail dangereux qui laisse présager de nouveaux conflits, une recomposition des acteurs, un élargissement du champ de bataille et, surtout, une accélération des tendances nouvelles et anciennes. Mais une leçon se détache de ces élections européennes : quand on sème des politiques d’extrême droite – le Pacte sur les migrations en est un exemple parmi d’autres – on récolte… des politiques d’extrême droite.

Publié par Público. 10 juin 2024  Miguel Urbán Crespo

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12 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Catalogne

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CUP et Comuns sont les 2 plus proches du NPA

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12 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Catalogne (France Info)

catalogne

Elections en Catalogne : on vous explique les enjeux du scrutin régional de ce dimanche en Espagne

Le Parti socialiste de Pedro Sanchez espère se hisser au pouvoir dans cette région, tenue par le séparatiste Pere Aragonès. L’indépendantiste Carles Puigdemont, à l’origine de la tentative de sécession de 2017, ambitionne de diriger à nouveau le territoire.

En Catalogne, les esprits ne sont pas vraiment aux élections européennes. Un autre scrutin, plus local et très concernant pour la population du fait de la grande autonomie de la région par rapport à Madrid, se tient dimanche 12 mai. Ce scrutin a pour objectif de renouveler le Parlement régional. Il était initialement prévu pour le début de l’année 2025 mais il a été anticipé, après l’échec du gouvernement régional à faire adopter son projet de budget.

Pour l’heure, les sondages donnent le Parti socialiste du Premier ministre espagnol Pedro Sanchez, et son candidat à l’élection Salvador Illa, largement en tête. Derrière, suivent l’indépendantiste Carles Puigdemont et sa formation Junts per Catalunya (Ensemble pour la Catalogne), ainsi que l’autre grand parti séparatiste, Gauche républicaine de Catalogne (ERC), mené par l’actuel président régional Pere Aragonès. Trois candidats qui jouent gros.

Le Parti socialiste de Pedro Sanchez espère une victoire cruciale

Reprendre le pouvoir aux séparatistes, qui dirigent la région depuis une décennie, représenterait une grande victoire pour Pedro Sanchez, qui veut « tourner la page » de la tentative de sécession de 2017. En Espagne, cette crise, l’une des pires vécues par le pays depuis le retour de la démocratie, a durablement marqué les esprits. Un succès socialiste signifierait « une nouvelle étape » en Catalogne « après dix ans perdus », a déclaré le candidat du Parti des socialistes de Catalogne (PSC), Salvador Illa.

Une victoire catalane permettrait aussi à Pedro Sanchez de relancer un nouveau mandat, compliqué par l’ouverture d’une enquête judiciaire contre son épouse face à laquelle il a songé à démissionner, puis renoncé, fin avril. Arrivé au pouvoir en 2018, il est parvenu à s’y maintenir en novembre 2023 grâce au soutien, paradoxal à première vue, des deux partis indépendantistes catalans. Mais cette fleur envers le Premier ministre s’est faite dans le cadre d’un accord donnant-donnant.

Les partis Ensemble pour la Catalogne et Gauche républicaine de Catalogne ont en effet obtenu en contrepartie une loi d’amnistie pour les séparatistes impliqués dans les événements de 2017, très contestée dans la rue par la droite. Ce texte doit être signé fin mai ou début juin et permettra à Carles Puigdemont de faire son grand retour en Espagne, après plus de six ans d’exil. Et donc d’endosser le rôle de président s’il est élu dimanche. « Les barrières ont été rompues, par nécessité, entre les socialistes et les indépendantistes », analyse pour Ouest France le politologue barcelonais Sergio de Maya. La formation de Pedro Sanchez a aussi promis « des mesures permettant l’autonomie financière » de la Catalogne.

La stratégie des socialistes semble porter ses fruits, puisqu’ils sont aujourd’hui premiers dans les sondages. Mais avec seulement une quarantaine de sièges, selon les projections, ils seront encore loin de la majorité absolue, fixée à 68 sièges. Si le pronostic se confirme, iIs devront donc trouver des alliés pour gouverner. L’une des hypothèses est un accord avec les indépendantistes, mais cela finirait de faire imploser leur mouvement. Salvador Illa a notamment tendu la main au camp de Carles Puigdemont, comme le rapporte L’Indépendant.

Une position délicate pour l’indépendantiste Carles Puigdemont

Toujours sous le coup d’un mandat d’arrêt en Espagne, Carles Puigdemont fait campagne depuis le sud de la France, où il s’est installé le mois dernier après des années d’exil en Belgique, et a fortement progressé dans les sondages ces dernières semaines. « Pouvoir être en contact direct, face à face, avec les gens, c’est très réconfortant pour moi », a-t-il déclaré à France 3 Occitanie, lui qui tient tous les soirs des meetings à Argelès-sur-Mer (Pyrénées-Orientales).

Elu président de la région en 2016, il est à l’origine de la tentative de sécession de la Catalogne en 2017. Carles Puigdemont veut croire en ses chances de diriger à nouveau la région, si sa formation Junts s’impose comme premier parti du bloc séparatiste et que celui-ci, très divisé, conserve la majorité des sièges.

Mais cette hypothèse semble a priori compliquée, d’autant plus qu’une nouvelle formation séparatiste, Alliance catalane, classée à l’extrême droite, a émergé ces derniers mois et est créditée d’une poignée de sièges par les sondages. Carles Puigdemont a par ailleurs assuré qu’il se retirerait de la politique locale s’il ne parvenait pas à se faire élire lors de ce scrutin.

Un fauteuil à garder pour le séparatiste Pere Aragonès

En lice, il reste Pere Aragonès, président de la Catalogne depuis septembre 2020. Son gouvernement a décrété mardi la fin de l’état d’urgence sécheresse qui était en vigueur depuis le 1er février. Cette annonce intervient à quelques jours du scrutin et alors que son parti est très critiqué par l’opposition pour la gestion de cette crise. Celui qui a convoqué ces élections anticipées après le rejet de son projet de budget par l’assemblée est en forte baisse dans les sondages.

Si ERC gouverne actuellement en solitaire, avec seulement 33 députés sur 135 au Parlement régional, le parti indépendantiste a toutefois « contribué à normaliser la Catalogne et à adoucir le schisme de 2017« , la tentative avortée de sécession de la région, soulève El Periódico de Catalunya. Dans un tacle à ses adversaires, Pere Aragonès défend auprès du quotidien espagnol El Pais que « ses valeurs sont à l’opposé de ceux qui considèrent la politique comme un agenda purement personnel ».

12/05/2024

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07 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Miguel Urbàn (Anticapitalistas)

Miguel Urbán Hélène Marra Revue L’Anticapitaliste n° 155 (avril 2024)

« Un pied dans les institutions, 100 pieds dans la rue »

« Nous avons utilisé notre espace de pouvoir comme un moyen de renforcer notre activité politique sans nous enfermer dans l’institution de l’Union européenne ».

Dans le cadre des élections européennes, marquées par la montée du militarisme et la progression inquiétante de l’extrême droite, nous avons souhaité interviewer Miguel Urbán, député européen et militant de Anticapitalistas dans l’État espagnol.

 

Pourrais-tu te présenter, nous parler de ta trajectoire politique ?

Je suis Miguel Urbán, député européen depuis 2015 et militant de Anticapitalistas. Je suis impliqué dans l’activisme politique depuis 2013. Je me suis engagé dans différents mouvements : étudiant, anticolonial, pour le droit au logement, les mouvements d’occupation ou anti-guerre. J’ai été l’un des fondateurs de Podemos. J’écris en outre régulièrement dans divers médias, des médias espagnols tels que El País et Público, aux médias internationaux comme La Jornada au Mexique. Je fais également partie du comité d’expert·es de la revue Viento Sur.

 

La question des médias semble être très importante dans ton activité militante ?

Oui, elle en fait partie. J’ai toujours essayé de combiner l’activisme avec la réflexion politique, j’ai écrit, co-écrit ou coordonné une douzaine de livres publiés en Espagne et à l’étranger. Je viens de publier Trumpismos neoliberales y autoritarios. Una radiografía de la extrema derecha internacional (Trumpismes néolibéraux et autoritaires. Une radiographie de l’extrême droite internationale) avec Fondo de Cultura Económica, la maison d’édition mexicaine. J’ai donc toujours essayé de combiner mes activités politiques avec la construction du débat public non seulement à travers les tribunes et les articles d’opinion mais aussi par le biais d’interviews dans les médias. Ceux-ci sont des outils fondamentaux dans le travail politique que nous avons réalisé au fil des ans, en utilisant l’institution comme une sorte de porte-voix et aussi comme un moyen d’entrer dans certains espaces où il serait autrement très difficile d’avoir accès.

Il y a un mois, j’ai passé plusieurs jours à la frontière de Rafah : il m’a fallu presque deux mois de négociations avec l’ambassade égyptienne pour pouvoir y accéder. Lorsqu’ils ont encerclé et attaqué pendant 98 jours la ville de Diyarbakir au Kurdistan, j’ai pu entrer, alors que même la presse n’entrait pas, parce que j’étais un élu du Parlement européen.

Lorsque Berta Cáceres, la dirigeante féministe, indigène, écologiste et anticapitaliste, a été assassinée, Gustavo, le principal témoin, un camarade mexicain qui était avec elle et qui a réussi à se sauver parce qu’il était présumé mort par les assassins, ne pouvait pas quitter le Honduras en raison de l’implication du gouvernement hondurien de l’époque dans l’assassinat de Berta Cáceres. Je me suis rendu dans le pays et, avec un comité, tout en étant le seul député, nous avons réussi à mettre Gustavo à l’abri et à le faire sortir du pays.

Nous avons beaucoup suivi la question de la lutte contre la répression, tant au Nord que dans le Sud global, en utilisant la figure de l’eurodéputé pour assister aux procès, exercer une pression politique sur les questions de criminalisation ou sur les menaces pesant sur les défenseurs et défenseuses des droits humains.

Lorsque les militaires étaient dans les rues du Chili pendant le soulèvement de 2019, j’ai été le seul élu non chilien à me rendre dans le pays. J’ai pu accompagner les barrages militaires la nuit ; nous avons tenu une conférence de presse qui a eu beaucoup d’impact dans le pays, exerçant une forte pression internationale sur le cas de la répression au Chili.

J’étais sur des bateaux de recherche et de sauvetage en Méditerranée lorsque Salvini fermait les ports, empêchant les personnes secourues d’entrer. J’ai passé plus de quinze jours en Méditerranée sans pouvoir entrer dans le port, malgré mon statut de député, mais à la fin nous avons réussi à débarquer et à être accueillis en Espagne.

Nous avons pu visiter toutes les frontières, tant en Europe que dans le Sud : nous sommes alléEs au Soudan, au Niger, au Mali, au Sénégal, en Égypte, en Tunisie, en Libye, tous des pays que nous n’aurions pas pu visiter si nous n’avions pas été membres du Parlement ; j’ai accompagné la première caravane de migrant·es qui a quitté le Honduras jusqu’à Tijuana, au Mexique. J’ai pu participer au comité international de soutien à l’audit de la dette grecque pendant le premier gouvernement Syriza. Nous avons pu suivre la situation dans tous les camps des personnes exilées qui existaient à l’époque, à Idomeni, Lesbos, Moria, et dans d’autres îles grecques. Nous avons obtenu, pour la première fois en vingt-cinq ans, la reconnaissance, de la part du Parlement européen, de l’urgence humanitaire au Maroc, en critiquant et en dénonçant la situation de détention dans le cas d’Omar Rádi, un camarade lié à la Quatrième Internationale.

Vous avez donc utilisé l’institution d’une façon non conventionnelle ? 

Oui, nous avons fait le choix de ne pas nous enfermer dans l’institution en prétendant être le meilleur parlementaire possible, mais nous avons utilisé l’institution parlementaire de la meilleure façon possible pour faire des choses qu’ils ne veulent pas que nous fassions, comme par exemple dénoncer les accords de libre-échange, essayer de construire des réseaux avec les pays du Sud précisément pour rejeter ces accords, tout cela avec de l’argent de l’Union européenne ! Avec plus ou moins de succès, nous avons essayé d’être une sorte de « cheval de Troie » au sein des institutions, en dénonçant également l’institution elle-même, le militarisme qui est maintenant si important. Nous avons essayé d’avoir une activité internationaliste en exploitant cet espace pour soutenir les luttes dans le Sud global. Et nous avons payé pour cela : j’ai été détenu par le Mossad alors que je suis député, on m’a refusé l’entrée dans plusieurs pays comme le Maroc.

Eduardo Bolsonaro, le fils de Bolsonaro et principal dirigeant du bolsonarisme, a publié une vidéo de vingt-et-une minutes me menaçant précisément en raison de tout le travail accompli contre l’extrême droite au Brésil. Ils sont entrés chez moi pour me menacer ainsi que mes enfants et ma compagne ; j’ai subi plusieurs tentatives d’attentats aux portes du Parlement européen et à l’extérieur de celles-ci.

Bien sûr, tout cela ne sert pas à obtenir des améliorations dans les directives de l’Union européenne et d’ailleurs, le Parlement européen n’est même pas un Parlement : dans le meilleur des cas, nous colégiférons, mais nous n’avons pas d’initiative législative propre sans la Commission. Je pense que c’est une faille démocratique très forte dans ce système anti-démocratique qu’est l’Union européenne, mais je pense aussi que la corrélation des forces nous empêche d’avoir des propositions anticapitalistes qui peuvent être présentées au Parlement. Nous avons donc beaucoup utilisé les institutions elles-mêmes et l’espace que nous avons eu et, surtout, nous avons créé notre propre espace.

Tu veux dire que tout le travail interne, des commissions, des groupes parlementaires n’est pas si important que ça, qu’on ne peut pas en somme changer l’Europe de l’intérieur ?

Loin de là. Afin de construire un vrai projet européen, socialiste, écoféministe, nous devons nous débarrasser de l’Union européenne, et non pas espérer pouvoir la réformer. Depuis Maastricht, l’Union européenne est devenue l’outil de constitutionnalisation du néolibéralisme qui est présenté comme la seule politique possible. Lorsque le gouvernement Syriza a cédé en signant le mémorandum après le référendum, Weber, le porte-parole du Parti populaire européen au Parlement, a terminé son discours en disant que « l’exemple de la Grèce montre qu’il n’est pas possible d’avoir un gouvernement de gauche dans l’Union européenne, et que cela serve de leçon à Podemos et à l’Espagne ». Je suis d’accord avec lui.

Je pense que nous devons continuer de mener une politique de gauche dans une logique internationaliste de désobéissance aux traités de l’Union européenne et de construction d’un projet européen alternatif, en opposition avec la logique de repli identitaire proposée par l’extrême droite.

Comment rompre avec les institutions européennes ?

Les institutions sont construites contre nous et contre nos intérêts. Ceci dit, je pense que la logique, et nous l’avons toujours dit en tant qu’anticapitalistes, est de mettre un pied dans les institutions et 100 pieds dans la rue. L’enjeu pour nous est d’utiliser notre pied dans les institutions pour favoriser les processus de lutte et d’auto-organisation. Par exemple, il y a un programme au Parlement européen qui prévoit cent dix voyages par an pour amener les citoyens et les citoyennes au Parlement européen afin de les rapprocher de l’institution. Il y a donc cent dix voyages par an, ils paient tous les billets, la nourriture, le séjour, et ensuite ils leur montrent le Parlement européen pendant deux heures, puis un ou une parlementaire fait généralement un petit discours.

Nous avons utilisé tous ces voyages pour y amener des conflits, des grèves, des syndicats, des personnes réprimées, pour pouvoir utiliser le Parlement comme haut-parleur des luttes et leur offrir une couverture médiatique. Le fait d’introduire dans un endroit où on ne les trouve pas habituellement des travailleurs et des travailleuses en grève attire les médias, cela donne une légitimité à ces combats. Nous avons même amené des camarades issu·es des syndicats libertaires, anarchistes, qui ne croient pas aux institutions mais qui ont participé parce qu’ils et elles ont vu que c’était utile, et que nous n’essayions pas d’obtenir un avantage politique. Nous avons fait venir Extinction Rebellion, tou·tes les camarades qui sont criminalisé·es en Europe car ils pratiquent la désobéissance civile climatique.

Quand nous avons amené des collectifs en lutte, nous avons essayé de les coordonner avec d’autres pays, avec d’autres syndicats ou avec d’autres collectifs européens, d’utiliser le Parlement européen comme un moyen de coordonner les luttes. Nous avons par exemple travaillé avec des syndicats turcs par l’intermédiaire d’une société appelée Dielinke ; nous avons ensuite travaillé sur des questions de solidarité avec des entreprises espagnoles qui violaient les droits des travailleurs/ses en Turquie, organisé des rassemblements, et même une grève de soutien en Espagne, en reliant les syndicats espagnols aux syndicats turcs et kurdes.

Cela ne signifie pas que nous n’avons pas fait de travail parlementaire. Nous avons voulu montrer que nous pouvions faire du travail parlementaire contrairement à ce qu’ils disent, mais que ce n’était pas le seul travail qui pouvait être fait, bien au contraire. En ce sens, nous avons même été dérangeants dans notre façon de nous habiller, en violant le code vestimentaire des institutions. Je me souviens de la première intervention au Parlement européen, lorsque Syriza a gagné, quand j’ai qualifié Mario Draghi, à l’époque président de la Banque centrale européenne, de terroriste financier et je lui ai demandé comment il pouvait dormir la nuit avec ce qu’il faisait. La seule chose que le Financial Times avait reporté c’était que Mario Draghi avait été interpellé par un homme en T-shirt !

Autre exemple : la première activité que j’ai faite quand j’ai pris mes fonctions de député européen a été d’aller avec les camarades de la coordination européenne bloquer la Banque centrale européenne, de participer aux actions Occupy Frankfurt, c’était la première activité formelle que j’ai faite en tant que député européen nouvellement élu à l’époque et, à partir de là, c’est ce qui a marqué l’activité que nous avons eue.

Tu as évoqué à plusieurs reprises l’expérience de Podemos et de Syriza, quel est le bilan que tu en tires aujourd’hui ?

J’ai été l’un des fondateurs de Podemos à l’époque. Je pense que, fin 2015, quand Syriza a gagné, un slogan a été créé en Grèce « Syriza, Podemos, nous allons gagner » : c’est ce qui a été dit à l’époque, parce que les Grecs étaient conscient·es de la nécessité de ne pas être le seul gouvernement qui critiquait l’austérité. Dans ce contexte, je pense que la peur que Podemos puisse prendre le pouvoir et faire une alliance avec Syriza dans un cadre anti-austérité, bien que pas anticapitaliste, a joué un rôle très important dans l’entreprise visant à discipliner la Grèce. Je pense que l’on a essayé de discipliner la Grèce pour discipliner le reste, pour donner un exemple de ce qui pourrait arriver à quiconque essaierait de faire une politique différente de celle que la Troïka exigeait à l’époque. Je pense que la défaite de Syriza en 2015 n’a pas été analysée correctement, précisément parce que c’était une défaite pour toute la gauche européenne. Cela a changé le cycle politique dans lequel nous vivions. À cette époque, on enregistrait une montée des processus de lutte non seulement en Grèce et en Espagne, mais aussi au Portugal où le Bloco et le PCP (Parti communiste portugais) avaient obtenu 23 % des voix aux élections. Il y avait eu de très grandes mobilisations dans toute l’Europe comme celle du collectif portugais « Que se Lixe la Troika » (Fuck la Troïka) ; en Italie, il y avait aussi eu un processus très intéressant : les Cinq Étoiles représentaient également un certain agacement du peuple face aux politiques antidémocratiques et austères des gouvernements technocratiques italiens. En France, il y a eu le lancement de La France insoumise et le mouvement Nuit Debout. Tous ces mouvements ont été disciplinés à travers la défaite grecque. La gauche n’a pas su lire correctement ce qui était en jeu dans la bataille grecque. Si celle-ci a été vécue comme une bataille très solitaire de la part des camarades grecs, leur défaite n’était pas solitaire, leur défaite était globale. Cela a changé le cycle politique d’une façon à ce que la colère, la contestation, le vote de protestation changent de bord au bénéfice de l’extrême droite. Avec une issue différente pour la situation de la Grèce, nous n’aurions peut-être pas eu le Brexit au Royaume-Uni. La défaite de Syriza a ainsi préfiguré la défaite de Podemos en provoquant des divisions internes lors de la campagne. Lorsque la majorité de la gauche a rompu avec Syriza, Iglesias est allé faire campagne pour Tsipras tandis que je suis allé faire campagne avec Unidad Popular (Unité Populaire) : deux membres de l’exécutif de Podemos menaient donc, à ce moment-là, deux campagnes différentes. La défaite de l’Unité Populaire a été aussi une défaite pour les thèses les plus à gauche. À ce moment-là, la situation était très difficile et nous avons essayé de relancer le Plan B, qui était une initiative pour essayer de tirer les leçons politiques de la défaite en Grèce et favoriser une plus grande coordination européenne, à travers différentes initiatives : la première à Madrid, qui a assez bien fonctionné ; nous avions aussi mené des actions en France, en Suède, au Danemark, au Portugal, et ainsi de suite, mais nous n’avons pas réussi à stabiliser un cadre de coordination différent du réformisme classique du parti de gauche européen. La lecture de la population espagnole, mais aussi de plusieurs dirigeant·es de Podemos, était que l’hypothèse Syriza de gagner le pouvoir et d’essayer de rompre avec l’austérité n’était pas possible. Cela a encouragé la tentative de parvenir à un accord avec le Parti socialiste pour cogouverner et pour être plus « respectable » aux yeux de l’establishment, et cela afin qu’ils nous frappent moins et soient en mesure de réaliser une réforme ou une quelconque amélioration. Et cela a été le cadre qui a déterminé la rupture de Anticapitalistas avec Podemos, parce que l’hypothèse stratégique sur laquelle Podemos avait été fondé, c’est-à-dire la non-subordination au social-libéralisme et donc au Parti socialiste, a été éliminée.

C’est ce qui s’est passé dans d’autres pays européens, en France avec la France insoumise, qui essaie maintenant de se recentrer, et en Italie avec le processus d’institutionnalisation du Mouvement Cinq Étoiles.

Oui mais, dans le contexte espagnol, le Parti socialiste est le gardien de la monarchie et du régime politique de 1978, né du pacte avec les élites franquistes, qui a une connotation encore plus régressive dans notre pays que dans d’autres social-libéralismes comme en France et ailleurs. Ce n’est pas uniquement une question idéologique : nous subordonner à eux nous élimine également électoralement, pas seulement socialement et politiquement. En d’autres termes, nous pensons que les deux grands risques encourus par Podemos étaient de se modérer et de se normaliser, de ressembler à un parti comme les autres qui gouverne en minorité avec le Parti socialiste.

Finalement, je pense qu’une partie de la défaite de Podemos et de sa capitulation ultérieure doit aussi être lue dans une logique européenne de changement de cycle face à la défaite du moment anti-austérité, illustrée par l’expérience de Syriza en Grèce.

Comment voyez-vous les élections européennes ? Il est indéniable qu’il y a une très forte poussée réactionnaire, accompagnée d’une militarisation et de nouveaux conflits comme en Ukraine ou comme la guerre génocidaire en Palestine. Comment voyez-vous les choses ?

La situation est très mauvaise pour l’humanité, elle est très mauvaise surtout pour les classes populaires et elle est très régressive pour tout projet anticapitaliste ou simplement antilibéral. Depuis 2015, nous avons assisté à un glissement brutal vers la droite de tout l’arc politique européen. Nous vivons un moment de désordre global, nous faisons face à une véritable crise du régime capitaliste par la jonction de la crise néolibérale et de sa mutation autoritaire avec la crise écologique et la logique de pénurie que cela entraîne. Le déclin de l’empire nord-américain et l’émergence d’une sorte de nouvelle période de conflits inter-impérialistes au niveau mondial, pour des ressources de plus en plus rares, génère en outre une logique néo-extractiviste et néocoloniale. En effet, 80 % des matières premières dont nous avons besoin pour une prétendue transition écologique vers un « capitalisme vert » en Europe, se trouvent en dehors de notre continent. En ce sens, l’Europe, confrontée à la concurrence et à la nécessité de nouveaux affrontements inter-impérialistes, a entrepris une logique de réarmement. Comme le dit M. Borrell, le haut représentant de l’Union pour les affaires étrangères et la politique de sécurité, l’Europe doit pouvoir parler le langage du pouvoir, non pas le soft power des droits humains mais le langage des armes, le langage de la guerre. Pour soutenir la fièvre et la pression mercantiliste et commerciale de l’Union européenne, il faut des armées en Afrique, pour pouvoir les déplacer dans les territoires en litige avec d’autres puissances anciennes ou nouvelles. Ce processus de réarmement ne vise donc pas tant à disputer l’échiquier ukrainien à la Russie qu’à disputer l’échiquier mondial, à disputer l’Afrique plus que l’Ukraine, car l’Afrique possède bien plus de matières premières nécessaires à l’Europe que l’Ukraine. Le problème est donc que l’Ukraine sert de prétexte aux élites européennes pour renforcer leurs propres intérêts en tant qu’élites dans ce cadre de conflits inter-impérialistes.

C’est aussi dans ce contexte qu’il faut interpréter ce qui se passe en Palestine. Cette crise du régime capitaliste signifie également une crise du régime du modèle de gouvernance libéral né après la Seconde Guerre mondiale ; tout ce qui concerne le cadre international des droits humains, le cadre juridique international est en train de voler en éclats. Il n’y a plus d’entité, tout est une fiction : ce que nous avons vu à l’ambassade mexicaine en Équateur où le gouvernement équatorien a permis de violer la souveraineté et le traité de Vienne, est justement un exemple de cette rupture du droit international.

La signature du pacte migratoire européen met fin au droit d’asile et s’inscrit dans cette même crise de régime où ce qui est remis en question est précisément le modèle de démocratie libérale, de séparation des pouvoirs. Nous assistons en parallèle à l’émergence d’un autoritarisme de plus en plus fort à l’échelle mondiale, avec une remise en question du droit de manifester et le recours à des outils de plus en plus répressifs.

La seule chose qui reste de la démocratie libérale est de voter tous les quatre ans ; pour le reste, ce qui existe est une véritable dictature du marché, c’est l’élément vers lequel nous nous dirigeons de manière de plus en plus claire parce que c’est l’élément le plus facile pour concurrencer, dans ce modèle impérialiste intermédiaire marqué par la pénurie et l’urgence écologique. Dans ce contexte, l’extrême droite deviendra très probablement la première force dans neuf pays de l’Union européenne, plusieurs d’entre eux étant des pays centraux comme la France, qui est déjà la première force aux européennes depuis 2014, et l’Italie encore, où la première force, aux élections de 2019, c’était Salvini avec 34 % et maintenant ce sera Meloni. L’escalade que Netanyahou provoque en Palestine et dans la région, l’Iran, l’Ukraine, ce qui se passe en Amérique latine, tout cela fait partie d’un ensemble, de cette crise de régime et d’augmentation des conflits impérialistes intermédiaires. En plus, en cette année 2024, il y a des élections dans la moitié du monde. Les élections nord-américaines vont notamment être très importantes car la victoire de Trump pourrait entraîner une accélération de tous ces processus.

Nous ne pouvons pas écarter que la chaîne de conflits impérialistes à niveau régional puisse finalement dériver en un conflit ouvert mondial, et cela serait une troisième guerre mondiale avec des armes nucléaires, ce qui déboucherait sur un scénario dévastateur.

Quelle serait alors notre tâche principale ?

Je pense qu’actuellement la tâche principale n’est pas tant de penser aux élections, mais plutôt de réfléchir à la façon dont nous pouvons reconstruire un internationalisme antimilitariste qui rompe avec tous les impérialismes, qui soit indépendant des intérêts impériaux et éloigné de nos empires ou de nos concurrents, qui puisse avoir une indépendance de classe et qui propose que l’un des éléments les plus importants à l’heure actuelle soit une politique antimilitariste écosocialiste ; de réfléchir aussi à l’articulation entre la crise climatique et l’augmentation de la guerre et des conflits armés. Il n’y a rien qui accélère plus un monde en flammes que la remilitarisation et la guerre ; il n’y a rien qui accélère plus le scénario de l’effondrement climatique que d’investir les ressources rares en matières premières essentielles pour une soi-disant transition, dans les armes. Par conséquent, je pense qu’il est nécessaire d’avoir une lecture adéquate du contexte historique si important auquel nous sommes confronté·es pour comprendre qu’aujourd’hui la principale contradiction qui se pose est celle du capital ou de la vie, et c’est ce que nous sommes en train de jouer ; ce n’est même plus capital contre travail : l’opposition est maintenant entre le capital et la vie. La crise du coronavirus a été un essai de ce à quoi nous pourrions faire face, un essai que nous avons perdu : nous avons été soumis·es à une véritable doctrine du choc, nous n’avons même pas pu remettre en question la propriété privée de certaines multinationales pharmaceutiques face à un bien commun pour la vie des gens. Cela devrait nous faire réfléchir : soit nous nous confrontons au temple de la propriété privée et commençons à parler de l’accès aux ressources communes, des contrôles stratégiques des secteurs de l’économie et d’un monde en paix, soit ce que nous ferons sera de jeter plus d’essence sur le feu, et d’accélérer ce train lancé sans freins vers le suicide climatique et écologique de la vie même que le capitalisme est devenu.

https://lanticapitaliste.org/

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06 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Mensonge (Reporterre)

Le «<small class="fine d-inline"> </small>mensonge<small class="fine d-inline"> </small>» de l'État pour freiner la sortie des pesticides

Le « mensonge » de l’État pour freiner la sortie des pesticides

Un indicateur contesté, des alternatives sans obligation de résultat… Le nouveau plan de réduction des pesticides du gouvernement vient « donner satisfaction » à la FNSEA, dénoncent des écologistes.

Un retour en arrière « de quinze ans ». C’est ainsi que l’association de lutte contre les pesticides Générations futures décrit le nouveau plan Écophyto du gouvernement. Dévoilé dans Le Parisien et sur France Info le 3 mai, le plan de réduction des pesticides du gouvernement doit officiellement être présenté le 6 mai. Baptisé Stratégie Écophyto 2030, il met en rage les défenseurs de l’environnement.

La révision de ce plan avait été amorcée il y a plus d’un an. Une première version avait été mise en consultation fin octobre 2023. Puis le plan avait été mis en « pause » pendant les contestations agricoles au début de l’année. La nouvelle mouture — que Reporterre a pu consulter — était donc très attendue. Cette fois-ci, pas de consultation, « on la découvre en même temps que vous », regrette le porte-parole de Générations futures, François Veillerette. L’association dénonce un plan qui vient avant tout « donner satisfaction » au syndicat agricole dominant, la FNSEA.

Un nouvel indicateur contesté

Le ministre de l’Agriculture défend une ambition intacte, avec toujours le même objectif de réduction, d’ici 2030, de 50 % de l’usage des pesticides par rapport à la moyenne des années 2011-2013. Un « mensonge » pour Générations futures, puisque la façon de mesurer ce résultat va changer. Le plan confirme que l’indicateur de référence sera désormais celui utilisé au niveau européen, le HRI1, et plus celui qui était utilisé depuis les débuts d’Écophyto il y a quinze ans, le Nodu (nombre de doses unité). Un choix qui correspond effectivement à une demande de la FNSEA et du lobby des pesticides Phyteis.

Le HRI1 pondère l’usage des pesticides par leur dangerosité. Cela permettra d’avoir un indicateur harmonisé avec nos voisins européens et de « prioriser les molécules les plus dangereuses », défend le ministre de l’Agriculture, Marc Fesneau, dans Le Parisien.

Cette pondération par la dangerosité est mal faite, contestent les associations écologistes et les experts du comité scientifique et technique du plan Écophyto. François Veillerette défendait le Nodu dans Reporterre : « Il cherche clairement à évaluer l’évolution de l’usage, donc de la dépendance du système agricole aux pesticides. S’il n’y a pas de baisse du Nodu, il n’y a pas de baisse de la dépendance. » Alors que le plan Écophyto n’a jamais réussi à atteindre ses objectifs, le changement d’indicateur va permettre d’afficher des résultats beaucoup plus encourageants. Générations futures a ainsi calculé que le HRI1 mesure une baisse de l’usage des pesticides de 32 % entre 2011 et 2021. Alors que le Nodu constate sur la même période une hausse de 3 %…

De l’argent pour les alternatives

Le ministre de l’Agriculture dit également inaugurer une nouvelle méthode. La priorité du ministère est maintenant d’anticiper les interdictions. « Certaines molécules peuvent à terme disparaître, car elles ne seront pas rehomologuées au niveau européen. Nous cherchons donc immédiatement des solutions pour ne pas ensuite nous retrouver dans une impasse », a expliqué Marc Fesneau. Pour cela, huit « task force filière » ont été mises en place (grandes cultures, fruits et légumes, vigne, horticulture, semence, etc.). Elles vont bénéficier de 146 millions d’euros par an, pour la recherche d’alternatives à ces pesticides bientôt interdits, et de 50 millions d’euros pour l’achat de nouveau matériel agricole.

« Mettre de l’argent pour développer des alternatives, c’est nécessaire mais pas suffisant, observe François Veillerette auprès de Reporterre. On l’a vu avec les betteraves. On a trouvé des alternatives aux néonicotinoïdes. Mais il a été répondu que cela coûte trop cher, que le rendement est moins bon. Forcément, on ne peut trouver quelque chose d’aussi efficace, puisque les néonicotinoïdes, ça tue tout ! Donc il faut aussi une obligation de résultat. »

« Pas d’interdiction sans solution »

L’autre hic est que ces « task force filière » ne seront pilotées, selon la nouvelle version d’Écophyto, que par le ministère de l’Agriculture. Exit les autres ministères concernés, comme ceux de la Recherche, de l’Environnement ou de la Santé, qui avaient leur place dans la version antérieure d’Écophyto 2030. « Il y aura un tête-à-tête entre les filières et le ministère de l’Agriculture, on peut craindre le pire », s’inquiète le porte-parole de Générations futures.

Le gouvernement, lui, se félicite avec ces mesures de mettre en œuvre le dicton « pas d’interdiction sans solution », défendu par la FNSEA. Mais cela n’a pas de sens juridique, estime Générations futures, qui rappelle que selon la Cour de justice de l’Union européenne, pour les pesticides, « l’objectif de protection de la santé humaine et animale ainsi que de l’environnement » prime. Un pesticide dangereux peut être interdit, même en l’absence d’alternative.

Pas de transparence sur l’usage des pesticides

Le nouveau plan confirme également que le « conseil stratégique » délivré aux agriculteurs pour les aider à faire évoluer leurs pratiques et utiliser moins de pesticides est suspendu. Une nouvelle mouture est attendue pour 2025. Sa suppression avait été demandée par la FNSEA et confirmée par Gabriel Attal début mars. « Refuser ce type de conseils, c’est comme refuser la formation continue quand on est médecin », commente François Veillerette.

L’écologiste dénonce également un recul sur la centralisation des données concernant l’usage des pesticides. Chaque agriculteur doit tenir un registre d’épandage des pesticides. « L’idée d’Élisabeth Borne était de centraliser ces données via une interface simple pour les agriculteurs, et de les mettre à disposition des chercheurs et du public », se rappelle François Veillerette. Il n’en est plus question désormais.

Enfin, le plan représentera peut-être, après « étude de faisabilité », une avancée pour les riverains ou autres personnes exposés de manière « répétée et prolongée » aux pesticides. Il prévoit « la possibilité de mettre en œuvre et de financer un dispositif d’indemnisation » pour ceux qui développeraient une maladie liée aux pesticides.

Pas assez pour compenser le reste. « Le gouvernement de Gabriel Attal a fait des choix : celui d’enterrer le projet de réduire fortement la consommation de pesticides en France, celui de tout faire pour retarder le plus possible le retrait de certains pesticides dangereux, etc. », dénonce Générations futures. Alors que la France était vue en Europe comme précurseure dans la lutte contre les pesticides, « elle rejoint les pays qui mettent tout en œuvre pour que rien ne change », poursuit l’association.

Marc Fesneau conteste dans Le Parisien : « On continue à mener une bataille européenne pour la sobriété des usages des phyto. Mais si la France interdit seule une molécule qui ne l’est pas chez nos voisins, nos agriculteurs perdent un moyen de protection pour leur culture et notre production diminuera. »

Marie Astier 6 mai 2024

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06 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Extrême droite (NPA)

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Deux groupes au parlement européen

Les extrêmes droites siègent principalement dans deux groupes séparés. D’un côté le groupe Identité et démocratie (ID), créé en 2019, qui regroupe entre autres le RN français, la Ligue italienne, le PVV néerlandais, le FPÖ autrichien et le parti allemand AfD4.

De l’autre côté, le groupe des Conservateurs et réformateurs européens (ECR), dont la colonne vertébrale était initialement constituée par les Conservateurs britanniques jusqu’à leur départ du Parlement européen suite au Brexit, regroupe notamment les Fratelli d’Italia, les Démocrates de Suède, les Vrais Finlandais ou encore le parti espagnol VOX. Le PIS polonais en constitue désormais la première force.

Cependant, Fidesz, a quitté en mars 2021 le groupe du parti populaire européen (PPE qui regroupe les droites bourgeoises classiques) et négocie son rattachement à d’autres groupes, dont l’ECR et l’ID.

Le parti hongrois pourrait jouer un rôle de pivot, permettant un rapprochement entre ces deux derniers. Bien que des clivages notamment en matière économique soient perceptibles entre l’ID et l’ECR, la majorité des membres des ECR s’affichent peu ou prou libéraux en matière économique, même si une partie du groupe ID met en avant la démagogie sociale populiste à l’instar du RN français… en tout cas : tant que ces partis siègent dans l’opposition dans leurs pays respectifs.

Enfin, le parti français Reconquête, qui présente également une liste aux européennes du 9 juin 24 mais qui n’est pas assuré de franchir la barre des 5 % des voix requises pour entrer au parlement, siège actuellement au groupe des ECR avec son seul eurodéputé sortant, Nicolas Bay, élu en 2019 sur la liste du RN. Or, outre l’appartenance à des regroupements parlementaires différents, de profonds clivages – apparents ou réels – traversent la « famille » des extrêmes droites.

Clivage sur la Russie

La majorité de ces partis dans l’Union européenne, surtout dans la partie occidentale ainsi qu’en Allemagne, étaient historiquement très favorables, voire explicitement liés au régime russe des années d’après 2000. Mais ce positionnement est devenu nettement plus difficile à assumer publiquement depuis début de la guerre contre l’Ukraine.

Parmi les plus critiques, officiellement, de l’invasion russe en Ukraine se trouve actuellement le RN français. La raison en est simple : le principal parti de l’extrême droite hexagonal pense s’être tellement rapproché de l’arrivée au pouvoir à l’échelle nationale qu’il ne pourra pas se permettre un positionnement qui le mettrait en porte-à-faux avec l’opinion majoritaire.

Comme lors de la campagne électorale présidentielle de 2022, où, après l’annonce du début de la guerre en Ukraine, le RN se trouve contraint de mettre au pilon 1,2 million d’exemplaires d’un huit-pages, parce que ce tract était illustré avec une photo montrant Marine Le Pen avec Vladimir Poutine pour montrer ses qualités de « femme d’État ». Dans les jours suivants, Marine Le Pen affirmera que l’Ukraine était l’illustration positive d’une « lutte de libération nationale », pour prétendre que son parti se situait dans la même logique.

D’autres partis, structurellement alliés au RN français, ne se positionnent pas de la même manière. C’est le cas du FPÖ, qui était lui aussi formellement lié, depuis 2016, par un accord officiel de coopération avec le parti de Poutine Russie Unie. Certains de ses représentants prétendent aujourd’hui que l’accord n’aurait été « que formel ».

Cependant, la ministre des Affaires étrangères nommée fin 2017 sur proposition du FPÖ (sans qu’elle possède la carte du parti), Karin Kneissl, avait invité Vladimir Poutine à son mariage en août 2018. En septembre 2023, Karin Kneissl annonça son déménagement à Saint-Pétersbourg. Par ailleurs, depuis l’arrestation, le 29 mars 2024, d’un ex-agent de la Direction nationale de la sûreté et du renseignement autrichien pour espionnage au profit de la Russie, l’appareil d’État autrichien est secoué par les révélations sur des activités pro-russes…

Le RN français n’a à aucun moment mis en cause son alliance avec le FPÖ, qui constitue un pilier de sa politique d’alliances européennes. Pire pour le positionnement officiel du RN actuel, leur groupe au parlement (ID), a élargi ses rangs à la fin février 2024 au parti bulgare Vazradjane (« Renaissance ») ainsi qu’au Parti national slovaque (SNS).

Or, les deux sont de proches alliés du régime de Vladimir Poutine au sein de l’Union européenne. En ce qui concerne le parti bulgare, trois de ses députés participèrent, le 16 février 2024 à Moscou, à une réunion de Russie Unie. Quant au SNS, il participe à Bratislava à une coalition gouvernementale qui mène, avec Fidesz en Hongrie, la politique extérieure la plus pro-russe parmi tous les pays membres de l’Union européenne.

Pseudo-clivage sur la « remigration »

Un autre clivage, largement factice, est apparu au mois de février 2024. Depuis la mi-janvier 2024, des manifestations massives, culminant à plus d’un million de participantEs dans différentes villes allemandes, s’étaient déclenchées contre le parti allemand AfD.

Le motif résidait dans la publication, le 10 janvier 2024, d’un reportage tourné en caméra cachée sur une réunion tenue à huis clos des cadres du parti AfD, des membres de la mouvance identitaire, des représentants de l’aile la plus droitière de la CDU (Union chrétienne-démocrate, droite classiques) et d’une fraction du patronat.

Lors de celle-ci, l’activiste autrichien identitaire Martin Sellner – interdit, depuis, de séjour sur le territoire allemand – s’était répandu sur le thème de la « remigration »5. Sellner avait notamment fantasmé sur l’expulsion de deux millions de personnes, dont des personnes ayant la nationalité allemande mais « mal intégrées » ou « complices de l’immigration de masse », dans un État-modèle (non identifié) en Afrique du Nord qui se destinerait à les accueillir.

Marine Le Pen avait alors pris ses distances avec le parti allemand, s’interrogeant publiquement sur l’opportunité de continuer de travailler avec lui au Parlement européen. La co-présidente du parti AfD, Alice Weidel, lui écrivit une lettre publique, prétextant des erreurs de traduction, et prétendant que son parti ne demandait que la reconduite à la frontière des délinquants étrangers condamnés, « en application de la loi ».

Toujours est-il que ce clivage est largement imaginaire, la prise de position publique de Marine Le Pen n’étant due qu’à la volonté de faire bonne figure vis-à-vis de l’opinion publique, souhaitant éviter toute apparence « extrémiste ». Or, l’un des piliers du groupe ID au Parlement européen, le FPÖ, et notamment son président Herbert Kickl – qui était ministre de l’Intérieur autrichien de 2017 à 2019 –, utilise depuis des années le terme de « remigration » de manière éhontée, sans que Marine Le Pen n’ait trouvé à y redire, jusqu’ici.

Une autre Europe, débarrassée du fascisme

Les vrais clivages ne se situent ainsi pas à l’intérieur de l’extrême droite, dont les prises de position peuvent être largement élastiques, mais entre l’extrême droite et ses adversaires. Les dirigeants européens ont besoin de relancer et réorienter leur économie nationale (coupes budgétaires ; augmentation de l’exploitation ; chômage « structurel »), dans un contexte de course à la guerre.

Devant le mécontentement des populations, la démagogie réactionnaire patriarcale et xénophobe, alliée à la répression des mobilisations laissent un espace important aux extrêmes droites, qui apparaissent bien souvent comme le seul véritable parti d’opposition. En ce sens, la politique, nécessairement libérale, de l’Union européenne est un marchepied pour le fascisme européen.

À nous de mener un combat sur les positions de fond, refusant leurs idées qui restent inacceptables sous toutes les formes. Nous revendiquons l’ouverture des frontières, ainsi qu’une redistribution des richesses à l’échelle européenne.

De manière immédiate, nous sommes pour un salaire minimum européen et des droits sociaux égaux pour tou·tes. Cela suppose de sortir des carcans imposés par l’Union et nécessitera de grandes mobilisations victorieuses sur tout le continent.

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05 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Yémen (NPA)

Crédit Photo Lancement d’un missile à partir d’un navire de la marine américaine, avant les frappes aériennes de 2024 au Yémen. © U.S. Navy / domaine public.  Édouard Soulier
Revue L’Anticapitaliste n° 155 (avril 2024)

Yémen : de la guerre civile au soutien actif à Gaza

Depuis le 7 octobre, se déclarant solidaires des Palestiniens, les rebelles Houthis du Yémen ont multiplié les attaques en mer Rouge contre des navires considérés comme liés à Israël. Ainsi, le 19 novembre, ils se sont emparés d’un navire marchand appartenant à un homme d’affaires israélien, le Galaxy Leader, avec ses vingt-cinq membres d’équipage.

Les Houthis ont déclaré à plusieurs reprises qu’ils ne cesseraient ces attaques qu’avec la fin de la guerre israélienne contre les Palestinien·nes dans la bande de Gaza. Entre le 18 novembre et le 13 janvier, plus de vingt-sept bateaux commerciaux naviguant dans le sud de la mer Rouge et dans le golfe d’Aden ont été attaqués. Face à cette situation, Washington a mis en place début décembre une force navale multinationale pour protéger les navires marchands en mer Rouge, par laquelle transite 12 % du commerce mondial. L’objectif principal est de garantir l’un des couloirs maritimes les plus essentiels pour le commerce international. Quelques jours plus tard, les États-Unis et le Royaume-Uni ont mené une nouvelle série de frappes aériennes contre les Houthis. En outre, Washington a imposé des sanctions visant les circuits de financement des Houthis, en ciblant plusieurs personnes et entités au Yémen et en Turquie. Tout au long du mois de janvier et au début du mois de février, les forces militaires américaines et britanniques ont lancé de nouvelles attaques.

Malgré ces frappes, les Houthis ont poursuivi leurs attaques en mer Rouge et dans le golfe d’Aden contre des navires liés à Israël en solidarité avec Gaza, et ont déclaré qu’ils ne s’arrêteraient pas avant la fin de la guerre. L’impact sur le commerce mondial est extrêmement significatif, déroutant le trafic par le sud de l’Afrique, augmentant les délais et les coûts, créant ainsi un manque à gagner significatif pour l’Égypte et le canal de Suez.

Les États-Unis et l’Angleterre bombardent donc à nouveau ce pays de trente millions d’habitant·es du sud de la péninsule arabique, après avoir soutenu militairement une coalition comprenant l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis contre la rébellion houthiste. Cette « guerre civile » a fait en dix ans plusieurs centaines de milliers de mort·es et réintroduit des épisodes de famine aiguë dans certaines régions de ce pays. Pourtant, la situation et la ligne de front s’étaient stabilisées avec une victoire houthiste sur la moitié du pays depuis début 2023.

Le Yémen, une histoire coloniale

La situation au Yémen est assez compliquée à suivre car elle puise ses racines dans la division coloniale de ce pays, les hétérogénéités religieuses, ethniques et politiques, et l’ingérence de voisins comme l’Arabie saoudite. L’histoire coloniale a été structurante pour déterminer la configuration politique, économique et religieuse de la région. Le Yémen est historiquement un regroupement de deux Yémen : le Nord et le Sud. Au sud Yémen, colonie britannique depuis 1864, le port d’Aden était considéré comme un atout stratégique vital pour l’Empire britannique. Tandis que le nord du Yémen actuel, qui faisait autrefois partie de l’Empire ottoman, a été gouverné par une famille royale locale après 1918. La réunification a eu lieu en 1990, mais le pays reste profondément divisé.

Vu le passif avec le Royaume-Uni, reprendre les bombardements sur le Yémen a quelque chose de nostalgique. En effet, les habitant·es du Yémen ont été bombardé·es par les Britanniques pendant près d’un siècle. Dans les années 1920, la doctrine militaire évolue, et l’aviation commence à remplacer l’utilisation des troupes dans l’ensemble de l’Empire britannique au Moyen-Orient. Ainsi, les villages et les tribus qui refusaient d’obéir à leurs maîtres coloniaux étaient bombardés pour obtenir leur soumission. Cette méthode, beaucoup moins coûteuse que l’utilisation de troupes, n’entraîne pratiquement aucune perte militaire pour les Britanniques.

En outre, les Britanniques ne se sont pas contentés de bombarder des cibles dans le sud du Yémen, ils ont régulièrement bombardé le Nord, partout où leurs intérêts étaient en jeu. En 1928, par exemple, l’aviation anglaise attaque des cibles des deux côtés de la frontière des deux Yémen : elle largue près de 70 tonnes de bombes, 1 200 engins incendiaires et tire 33 000 obus de mitrailleuses, dont la plupart visent des villes et des villages, tuant des dizaines de personnes. En mars 1934, pendant une semaine, la tribu des Queteibis a été punie par les attaques de l’aviation anglaise, qui a cette fois largué plus de 28 tonnes de bombes sur les villages habités, avec une moyenne de 166 bombes par heure visant des personnes totalement sans défense. Cette méthode de répression coloniale s’est poursuivie dans les années 1950 et 1960 dans l’indifférence quasi générale.

Pourtant, dans les années cinquante, les Britanniques sont confrontés à un puissant mouvement syndical dirigé par l’Aden Trade Union Congress et le Parti Socialiste du Peuple. Malgré les grèves générales, une grève de quarante-huit jours dans les docks à Aden, une série de manifestations et de protestations, les Britanniques sont déterminés à tenir bon. Les rebelles vont donc se tourner vers l’insurrection armée et la guérilla dans les montagnes. Au cours des années soixante, un mouvement de guérilla nationaliste se développe, qui confronte les Britanniques à une insurrection dans les montagnes de Radfan (au Sud-Est). Une fois de plus, l’Empire bombarde pour vaincre le Front national de libération (FLN) nouvellement créé. En mai et juin 1964, des bombardements sur les positions rebelles brisent l’insurrection Radfane. Mais le FLN étend son influence : lors de l’année 64, une guérilla éclate dans le port d’Aden et le mouvement de résistance s’étend alors à une grande partie du reste du Yémen sud. À ce moment-là, le Yémen nord est contrôlé par un mouvement nationaliste laïc qui a pris le pouvoir et créé la République arabe du Yémen. Cette république arabe soutient les rebelles du Sud contre l’entité coloniale. Les Britanniques réagissent en déclenchant une répression brutale dans les rues d’Aden, avec notamment la mise en place d’un centre d’interrogatoire connu sous le nom charmant « d’usine à ongles ». La torture, les passages à tabac et les exécutions sommaires étaient devenus tellement monnaie courante qu’une vague d’indignation internationale a vu le jour. En parallèle, de l’autre côté de la frontière, dans la République arabe du Yémen, les Britanniques, les Saoudiens et les Israéliens soutiennent une révolte islamiste contre le gouvernement nationaliste laïc. Des mercenaires britanniques – les anciennes forces spéciales du SAS – aident à former les groupes islamistes et se battent parfois à leurs côtés. Les Israéliens ont fourni des armes à ces rebelles et les Saoudiens ont tout payé. Cette période marque le début d’une longue ingérence de ces pays dans les affaires politiques et militaires du Yémen. Au bout du compte, le niveau de résistance a clairement montré que la position britannique au Yémen du Sud n’était plus tenable, le coût du maintien à Aden étant tout simplement trop élevé. Les Britanniques ont donc été contraints d’évacuer la ville à la fin du mois de novembre 1967. Le Sud Yémen devient par la suite la République populaire du Yémen, proche de l’URSS.

De la réunification à la révolution de 2011 : naissance et développement du mouvement Houthi

La réunification des deux Yémen, en 1991, n’a cependant pas réellement permis de rassembler le pays. Et finalement, le pouvoir passe entièrement dans les mains du Yémen Nord et de son dictateur Saleh. Originaire du Nord, il était réputé pour jouer sur les divisions nombreuses au sein de la société yéménite afin de se maintenir au pouvoir. La chute du mur de Berlin et le réalignement vis-à-vis des puissances impérialistes ont eu une importance capitale sur la politique yéménite.

Les Houthis – du nom de leur ancien dirigeant Hussein al-Houthi, tué en 2004 – est une organisation militaire et politique qui est née au début des années 2000 en représentation de la minorité zaydiste du Yémen. Son développement a été favorisé par la montée de nouveaux courants religieux au sein de l’islam sunnite, et en particulier par l’émergence du salafisme, courant conservateur promu de manière agressive par les autorités saoudiennes.

C’est d’abord dans le but de concurrencer la popularité des prédicateurs salafistes que les membres de la famille Houthi ont organisé un mouvement religieux de jeunes dans les années 1990, marqué par le dénigrement des coutumes et des croyances zaydistes, qualifiées de « non islamiques ». Mais la politique du mouvement houthiste est complexe : leurs idées religieuses sont issues de la branche zaydiste de l’Islam chiite, présente au Yémen depuis la fin du 9e siècle. À bien des égards, les pratiques religieuses et les croyances des zaydistes du Yémen sont très semblables à celles des musulmans sunnites, qui forment une légère majorité de la population yéménite. Les deux groupes religieux coexistent au Yémen depuis des siècles, utilisant les mêmes mosquées pour la prière.

La Jeunesse croyante a organisé des camps d’été combinant des conférences religieuses et des activités sportives, attirant des milliers d’adolescents et de jeunes hommes. Le renouveau des croyances religieuses zaydistes a eu lieu dans un contexte marqué par des contradictions sociales croissantes dans une région du Yémen qui était relativement isolée jusqu’au début des années 1980. Par exemple, jusqu’à la construction de la première route goudronnée en 1979, la ville de Saada (lieu historique du houthisme située dans le nord du Yémen) se trouvait à dix heures de route de la capitale Sanaa.

Initié par la famille Houthi, le mouvement s’est transformé en un groupe d’insurgés armés, engagés dans une confrontation avec l’État. Au début des années 2000, la « guerre contre le terrorisme » menée par le gouvernement américain a fourni aux dictateurs comme Saleh de nombreuses occasions d’acquérir de nouvelles armes et d’habiller leurs sales guerres et leur répression interne en croisade mondiale contre les « terroristes islamistes ». Pendant ce temps, de nombreux Yéménites étaient horrifié·es de voir les bombes américaines pleuvoir sur l’Afghanistan et l’Irak, et scandalisé·es par le soutien des États-Unis aux attaques israéliennes contre les Palestinien·nes.

En 2004, lorsque Hussein al-Houthi commence à canaliser une partie de cette colère dans des sermons et des discours, Saleh réagit en envoyant des troupes à Saada, déclenchant alors une rébellion armée qui s’est poursuivie durant les sept années suivantes. Le mouvement houthiste s’est également appuyé sur des griefs économiques pour se constituer une base, en ralliant des soutiens derrière des accusations de corruption bien fondées à l’encontre de Saleh et de son régime. De fait, l’alliance de Saleh avec les États-Unis a joué un rôle crucial dans la transformation de ce mouvement apolitique de renouveau religieux.

En 2011, le régime de Saleh vacille. L’insurrection des Houthis a joué un rôle dans cette situation, mais elle n’est qu’un élément d’un tableau beaucoup plus large de mécontentement croissant. Dans l’ensemble du Yémen, au Nord comme au Sud, la majorité de la population est confrontée à une aggravation de la pauvreté. Les communautés rurales sont touchées par l’effondrement de l’agriculture, tandis que les travailleurs urbains luttent pour joindre les deux bouts face à la hausse des prix. La révolution de 2011 a été une lutte pour la dignité contre une élite autocratique: elle a rassemblé les populations rurales et urbaines dans un mouvement de masse pour le changement. Mais les espoirs de dignité et de justice ne se sont pas concrétisés. Les Yéménites se sont doté·es d’un nouveau gouvernement qui, soutenu par l’Occident et l’Arabie saoudite, est rapidement devenu très impopulaire, même s’il s’était débarrassé de Saleh. Suite à l’échec de la révolution de 2011, le pays restait divisé et la rébellion houtiste contredisait les plans initiés par les Occidentaux et l’Arabie saoudite. La guerre civile yéménite commençait.

La guerre civile

Les dirigeants du mouvement houthiste se sont alliés à leur ancien ennemi, Saleh, qui bénéficiait encore d’un grand soutien au sein de l’armée. Malgré leurs revendications radicales de lutte contre l’injustice, ils étaient heureux de conclure un accord avec l’ancien dictateur. Leur objectif : lancer une attaque militaire contre le gouvernement soutenu par l’Arabie saoudite à la fin de l’année 2014.

La coalition saoudienne s’est d’abord tournée vers sa puissance aérienne – fournie et soutenue par les États-Unis, la Grande-Bretagne et la France – pour pilonner les infrastructures civiles, massacrer les personnes en deuil lors des funérailles et les invité·es lors des mariages. Le prix payé par les civil·es yéménites fut extrêmement élevé : les Nations unies estiment qu’entre 2015 et 2021, la guerre a tué 377 000 personnes, dont au moins 150 000 sont mortes des suites directes du conflit armé. Les armes fabriquées et fournies par les États-Unis, le Royaume-Uni et la France sont responsables d’une grande partie de ces destructions.

Cela n’a pourtant pas permis de déloger les Houthis de la capitale yéménite, Sanaa, dont ils avaient pris le contrôle en 2015. L’alliance des Houthis avec Saleh n’était pas un accident, mais elle a mis en évidence le fait que la vision du mouvement en matière de changement se limitait à un processus du haut vers le bas, consistant à remplacer une élite par une autre.

De leur côté, les généraux saoudiens et émiratis se sont alors tournés vers leurs alliés soudanais pour fournir les troupes manquantes. En 2016, jusqu’à 40 000 soldats soudanais combattaient au Yémen, recrutés comme mercenaires dans des régions telles que le Darfour, dans l’ouest du Soudan, grâce à un mélange d’intimidation et de coercition économique. Le président « officiel » yéménite a passé la majeure partie de la guerre en exil en Arabie saoudite, tandis que ses protecteurs saoudiens rivalisaient avec leurs alliés émiratis pour exercer une influence sur l’ensemble fracturé des milices progouvernementales, qui dominaient les zones échappant au contrôle des Houthis. Ainsi, les Émirats arabes unis ont soutenu Aidarous al-Zubaidi, un puissant dirigeant du Mouvement sudiste qui milite depuis 2007 pour la sécession du sud du Yémen par rapport au nord. Al-Zubaidi a pris le contrôle d’Aden en 2017, accentuant encore les divisions au sein de la société yéménite.

La division entre leurs opposants a certainement aidé les Houthis à survivre, mais ce n’est pas tout. La plus grande erreur commise par les responsables saoudiens et émiratis a peut-être été de croire leur propagande selon laquelle les Houthis n’étaient que des marionnettes de l’Iran. En fait, les dirigeants du mouvement ont mobilisé de profonds griefs religieux et sociaux derrière leurs campagnes militaires, en s’appuyant sur une décennie d’expérience de contestation de l’État yéménite avant leur prise du pouvoir en 2015.

Cela dit, le mouvement houtiste n’est pas réellement en mesure d’aider les populations. Les actions contre Israël témoignent du soutien de la société yéménite au peuple palestinien, mais il est clair que le régime houthiste s’en sert pour masquer la perte de légitimité et la colère des populations dans les zones qu’il contrôle. Régulièrement accusé d’être un pantin de l’Iran, il a pourtant sa propre dynamique : la déstabilisation de la zone maritime en soutien à Gaza est de sa propre initiative et, même s’ils reçoivent des équipements du régime iranien, les houthistes ont montré qu’ils étaient capables de déployer leurs propres moyens militaires.

Sans se faire d’illusion sur ce régime qui allie un anti-impérialisme anti-américain à une détestation très antisémite d’Israël, il reste néanmoins que l’action de la coalition validée par l’ONU sous l’égide des États-Unis pour bombarder – encore – ce pays est inadmissible. Les alternatives proposées par les puissances occidentales sont inacceptables pour les Yéménites, qui doivent pouvoir vivre en paix sans ingérence étrangère, sans bombardement et sans guerre civile.

La révolution de 2011 a montré une autre voie possible – démocratique, inclusive et libératrice. Elle a montré aussi que les puissances locales (Arabie saoudite, Émirats) et occidentales (États-Unis, Royaume-Uni et France en tête) n’ont aucun intérêt à l’émancipation des peuples, et ce même au prix de l’une des plus horribles guerres civiles de ce début de siècle.

Dimanche 5 mai 2024

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