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13 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

“La mixité sociale à Paris est une notion hypocrite” (Les Inrocks)

“La mixité sociale à Paris est une notion hypocrite” (Les Inrocks) dans Crise idees_noires

Des appartements réhabilités à Bastille ou Belleville, des parcs, des terrasses et une flopée d’équipements culturels dans les quartiers populaires : la ville de Paris connaît depuis 20 ans une embellie urbaine, à l’instar de New York ou Londres. Mais alors qu’on vante les bienfaits économiques et écologiques de cette “gentrification”, on passe sous silence le nouveau rapport de force entre ceux qui ont les moyens d’acheter et ceux qui sont chassés des quartiers populaires de plus en plus chers. Dans son livre “Paris sans le peuple”, la géographe Anne Clerval revient sur les dessous de la gentrification. Rencontre.

C’est quoi la gentrification ?

Anne Clerval - C’est une forme d’embourgeoisement qui concerne les quartiers populaires : le remplacement de la population d’origine s’accompagne d’une transformation matérielle du quartier (habitat, commerces, espace public). Le processus se remarque depuis une vingtaine d’années dans le Nord-Est parisien, où les ouvriers ont laissé la place à la petite bourgeoisie intellectuelle – des cadres aux ingénieurs, en passant par les intellectuels précaires.

Comment est-ce arrivé ?

C’est le résultat de plusieurs facteurs structurels : d’abord la désindustrialisation de Paris et la concentration d’emplois du secteur tertiaire, mais aussi la levée de l’encadrement des loyers dans les années 1980, qui a relancé la spéculation immobilière. Avec l’abandon des politiques publiques de rénovation (démolition-reconstruction d’îlots entiers), on réhabilite l’habitat ancien populaire pour en faire des lofts ou des appartements confortables. Tout cela contribue à la hausse des loyers et repousse les classes populaires en périphérie. En 1982, les classes populaires représentaient 42 % des Parisiens ; en 2008, elles n’en représentent plus que 27 % (contre 47 % en moyenne en France).

Qui sont les gentrifieurs et comment changent-ils le quartier ?

Les gentrifieurs sont par exemple des artistes attirés par les locaux bon marché, ou des ménages de la petite bourgeoisie intellectuelle qui achètent et réhabilitent des logements dans les quartiers les moins chers de Paris. Des commerçants lancent des cafés “branchés” comme dans la rue Oberkampf (XIe) à la fin des années 1990 ; ou alors ils reprennent des lieux nocturnes emblématiques du quartier, comme Chez Moune, un bar lesbien des années 1930, et la salle de concert le Bus Palladium à Pigalle (IXe). Ils attirent une nouvelle clientèle. Quelques promoteurs immobiliers font des opérations lucratives, par exemple en rachetant d’anciennes grandes cours artisanales des faubourgs. Enfin, les pouvoirs publics jouent un rôle en soutenant la réhabilitation ou en améliorant l’espace public. Plus le quartier se modernise, plus le mètre carré devient cher. Et c’est le problème : la gentrification est cumulative. Les nouveaux habitants qui s’installent sont de plus en plus riches. Dans le faubourg Saint-Antoine (XIe) par exemple, les artistes et les intellectuels précaires sont remplacés par des cadres supérieurs et des professions libérales. L’éviction dépasse les classes populaires pour toucher la frange précaire de la petite bourgeoisie intellectuelle.

Peut-on dire alors que la gentrification est conservatrice ?

Difficile à dire parce qu’il n’y a pas d’intention claire dans ce processus. Mais on réduit souvent la gentrification à l’amélioration de l’habitat ancien en oubliant ses conséquences sociales négatives. La gentrification découle d’une représentation de la ville assez naïve : par exemple, on prétend conserver le caractère populaire du quartier Sainte-Marthe (Xe) en le réhabilitant, mais ça se limite à la forme urbaine car les classes populaires s’en vont. Les jeunes qui jouaient au foot sur la place ont été chassés par les terrasses de café : un usage gratuit de l’espace public est remplacé par un usage marchand, excluant les plus pauvres. La substance populaire de ces quartiers (qui réside avant tout dans ses habitants) est détruite par la gentrification, et les cultures populaires sont récupérées par la petite bourgeoisie intellectuelle. Par exemple, la mairie dit défendre la mémoire ouvrière en réhabilitant la Maison des Métallos (XIe), mais il n’y a pas vraiment de place pour les habitants du quartier dans la nouvelle institution. Les cultures populaires, jadis révolutionnaires et menaçantes pour l’ordre social, deviennent des objets de folklore et de consommation culturelle.

Pour vous, la gentrification n’est pas un phénomène “positif”.

Tout dépend depuis quel point de vue on se place. On ne peut pas parler de gentrification sans aborder les enjeux sociaux et politiques que cela soulève. La gentrification rapporte de l’argent, mais à qui ? Et au détriment de qui ? On est au cœur d’enjeux sociaux conflictuels, notamment pour l’appropriation de l’espace central. Pour les classes populaires, le plus souvent, cela signifie un logement plus cher à Paris, ou beaucoup plus lointain, des temps des transports qui augmentent, la perte de la proximité du centre, donc une dégradation des conditions de vie qui s’ajoute à leur paupérisation par ailleurs.

Mais est-ce qu’il existe un mouvement de résistance à la gentrification ?

Oui, il en existe aux Etats-Unis ou à Berlin par exemple. À Paris, ces mouvements sont encore balbutiants. En fait, la résistance à Paris se fait par l’inertie grâce, notamment, aux immigrés qui tiennent une place importante parmi les dernières classes populaires de Paris. Par exemple, les immigrés chinois achètent des biens qu’ils louent à leur compatriotes, et assurent ainsi leur présence dans le quartier. Il y a aussi une résistance liée à des habitudes de consommation : les commerces africains de la Goutte d’Or (XVIIIe) contribuent à animer la rue et à maintenir une fréquentation populaire. Ce sont les derniers freins à la gentrification à Paris. La mairie actuelle cherche d’ailleurs à limiter leur emprise, sous la pression de certains gentrifieurs. De façon symptomatique, dans un quartier où la présence musulmane est notable, l’un des premiers commerces qu’implante la mairie à la Goutte d’Or, est un marchand de vin.

Pourtant la gentrification contribue à la “mixité sociale” que prônent les pouvoirs publics, non ?

La mixité sociale est une notion fourre-tout, hypocrite, qui masque les vrais enjeux. Ça ne veut pas dire la même chose de faire venir des riches chez les pauvres, que des pauvres chez les riches. Donc en apparence, la gentrification favorise la mixité sociale dans les quartiers populaires, mais en fait, à terme, elle la détruit. On peut aussi s’interroger sur l’omniprésence de la mixité sociale dans les discours politiques alors que le contexte socio-économique est plus en plus inégalitaire : il y a un écart problématique entre des politiques nationales qui accroissent les inégalités sociales, et ce vœu pieu de faire vivre ensemble les riches et les pauvres. Pour le bénéfice de qui ?

Propos recueillis par  le 12 septembre 2013 à 10h25

Paris sans le peuple : la gentrification de la capitale, d’Anne Clerval éd. La Découverte, 2013

http://www.lesinrocks.com/2013/09/12/actualite/mixite-sociale-notion-hypocrite-11425449/

 

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06 septembre 2013 ~ 0 Commentaire

A voir, questions pour un shampoing (Arte)

A voir, questions pour un shampoing (Arte) dans Crise dukercy-le-superpatriote-d-serteura

«Les impôts sont le prix à payer pour une société civilisée», déclarait, en 1937, Henry Morgenthau, ministre des Finances de Theodore Roosevelt. Et il y a fort à parier que les dirigeants de Palmolive, une société du Missouri, et ceux de Colgate, qui produisait alors des chandelles, ont applaudi des deux mains cette forte phrase, en se demandant tout de même comment adoucir le prix à payer. Soixante-huit ans plus tard, la SARL Colgate-Palmolive Europe a réglé la question.

Avant 2005, le siège social de l’entreprise était en France, parfaitement identifié, comme ses sites de production – notamment celui de Compiègne, le plus important –, regroupés autour d’une société qui s’acquittait normalement de ses impôts et taxes. En 2005, la multinationale procède à une restructuration complète, baptisée «Optima», comme on sort un joker de sa manche. Le siège social s’installe en Suisse, et les usines françaises deviennent prestataires de services. L’intérêt? Le documentaire de Xavier Harel nous l’explique. Et il le fait à la manière de «L’évasion fiscale pour les Nuls», avec animations et graphiques, ce qui rend le propos à la fois ludique, pédagogique, passionnant et accablant.

En France donc, le géant de la pâte dentifrice était imposé à 33% sur ses bénéfices, qui se chiffrent en centaines de millions de dollars. Le fait d’expatrier son siège au pays béni du 6% de taxes change la donne. Voici l’histoire d’un flacon de shampoing.

Avant, l’usine de Compiègne achetait les ingrédients pour fabriquer le flacon. Le produit sortait ensuite de la chaîne, pour être distribué dans les magasins. Et Bercy percevait sa dîme. Aujourd’hui, c’est le siège suisse de Colgate qui commande les matières premières et les confie à l’usine de Compiègne. Une fois fabriqué, le flacon est récupéré par Genève, qui l’écoule dans les points de vente habituels. Evi- demment, ni la matière brute ni le flacon ne voyagent entre la France et la Suisse. Ces mouvements n’existent que sur le papier. Le même consommateur achète le même shampoing dans la même supérette, mais le tour de passe-passe fait que l’essentiel des marges réalisées par la multinationale file désormais en Suisse. Le triple effet Colgate? Fin de l’impôt sur les bénéfices en France. Fin de l’intéressement versé aux salariés de Compiègne. Et davantage d’impôt pour ce même salarié, puisqu’il paie, en bon contribuable, pour les routes que Colgate utilise désormais gratuitement.

De Gillette à Ralph Lauren en passant par UBS, des centaines d’entreprises ont choisi cette stratégie industrielle et financière, tandis que d’autres, comme Google ou Amazon UK, préfèrent l’opacité du paradis fiscal ou la résidence fictive. Aux îles Caïmans, voici un immeuble désert de quatre étages qui regroupe les sièges sociaux de 18’000 entreprises. Dans l’Etat américain du Delaware, petite Suisse yankee, ce bâtiment de briques abrite 285’000 sociétés aux dirigeants parfaitement anonymes. Selon certains économistes, de 10 à 15% de la richesse mondiale sont ainsi dissimulés dans les royaux offshore. Entre 21’000 et 31’000 milliards de dollars. En fait, les deux tiers de la dette mondiale seraient secrètement détenus par 0,1% des individus composant la «société civilisée»

Publié par Alencontre le 6 – septembre – 2013 Par Sorj Chalandon

http://www.arte.tv/guide/fr/047158-000/evasion-fiscale

Article publié dans Le Canard enchaîné en date du 4 septembre 2013. «Evasion fiscale. Le hold-up du siècle», documentaire de Xavier Harel, le 10 septembre sur Arte, à 20h50.

http://alencontre.org/europe/france/a-voir-evasion-fiscale-le-hold-up-du-siecle.html

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19 août 2013 ~ 0 Commentaire

Le bobard de la reprise

Le bobard de la reprise dans Crise reprise

A peu près simultanément, ont été publiés en France et au niveau européen des chiffres témoignant d’un arrêt du recul de la production.

En France, le PIB (produit intérieur brut) a augmenté de 0, 5% au 2ème trimestre 2013. Pour l’ensemble de la zone Euro, le PIB a progressé de 0, 3% durant la même période. Immédiatement, gouvernement français et Commission européenne ont multiplié les déclarations triom- phalistes. Jean-Marc Ayrault y a vu ainsi «un facteur de mobilisation et d’optimisme», avant de conclure : «Nous sommes sur la bonne voie et nous devons garder notre cap».

Une fois de plus, les dirigeants peignent en rose la réalité. La hausse du PIB français renvoie à deux facteurs : la consommation et les stocks. La hausse de la consommation s’explique pour une part par un printemps plus froid que d’habitude, d’où une augmentation des dépenses de chauffage. Certes, les achats d’automobile progressent un peu mais ils s’étaient effondrés antérieurement. La hausse des stocks (40% du rebond du 2ème trimestre) peut avoir diverses explications et n’annonce pas forcément que les entreprises anticipent une reprise de la demande. Dans le même sens, le journal économique anglais « Financial Times » dans son numéro du 15 août, note que la performance de l’ensemble de la zone Euro ce 2ème trimestre s’explique largement par des phénomènes « à un seul coup » : par exemple, en Allemagne, la forte reprise de la construction vient après un hiver très rude qui avait interrompu des chantiers. En France, l’investissement des entreprises continue à baisser, même si c’est moins fortement qu’antérieurement. Par ailleurs, l’emploi continue de se détériorer : au 2ème trimestre, 28 000 emplois ont été détruits dans le secteur marchand (contre 8300 au premier).

De la récession à la stagnation Sur l’ensemble de l’année 2013, même si la récession touche vraiment à sa fin, la croissance sera quasi nulle et le chômage va continuer à monter. En fait, la France va passer de la récession à la stagnation. Il en sera de même pour l’ensemble de la zone Euro. D’ailleurs, un mieux en termes de croissance ne signifierait pas la fin de la crise. Après la récession de 2009, il y a eu un redémarrage limité en 2010-2011, puis cela a replongé.

Aucune des causes profondes de la crise économique n’est résolue. Le taux de marge des entreprises françaises, qui a baissé depuis 2008, ne se redresse pas. D’un point de vue capitaliste, les conditions d’une reprise durable de l’accumulation ne sont pas réunies. De nou- veaux soubresauts des économies européennes peuvent résulter soit de la défaillance d’une banque, soit de la chute d’un gouvernement confronté au mécontentement populaire.

Il y a deux mois, les économistes officiels étaient d’humeur morose, aujourd’hui ils reprennent des couleurs. En fait les irrégularités de la croissance sont une chose normale dans une économie capitaliste, surtout quand elle est en crise. La hausse des taux de profit est le programme commun des dirigeants français et européens.

Il s’agit en fait de perpétuer pour l’essentiel le modèle de croissance néolibéral antérieur à 2007 pour le plus grand avantage des privilégiés.

Le Rapport sur le travail dans le monde publié en juin 2013 par le Bureau international du travail souligne l’accroissement des inégalités de revenus. Il montre aussi que, dans la plupart des pays, le chômage progresse tandis que se détériore la qualité des emplois, de plus en plus instables, de plus en plus précaires. Dans ce contexte, une croissance à 0, 5 % sur un trimestre ne change bien évidemment rien d’essentiel du point de vue des travailleurs et des chômeurs. Vendredi 16 août 2013 Henri Wilno

http://npa2009.org/node/38492

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15 août 2013 ~ 0 Commentaire

Gouvernement et FMI sur la même longueur d’onde: encore plus d’austérité au programme (LO)

Gouvernement et FMI sur la même longueur d'onde: encore plus d'austérité au programme (LO)   dans Austérité 63417373_p

Dans un rapport sur la France rendu public le 5 août dernier, le Fonds monétaire international (FMI), saluant les efforts du gouvernement français pour réduire son déficit budgétaire, lui recommandait de « ralentir le rythme de l’ajus-tement », ce que la presse, dans son ensemble, a présenté comme une invitation du FMI à alléger les mesures de rigueur.

Pour « soutenir la reprise hésitante », le FMI recommande au gouvernement français de lever le pied sur les hausses des prélèvements obligatoires (en particulier des cotisations sociales, dont la réduction « rehausserait la compétitivité des entreprises »). Mais c’est pour lui conseiller de « mettre davantage à contribution la limitation des dépenses, notamment dans le domaine de la Sécurité sociale et celui des dépenses locales, où il existe une certaine marge pour réaliser des gains d’efficacité » et pour l’appeler à réformer les retraites mais, précise le rapport, « sans relever les cotisations », c’est-à-dire sans mettre le patronat à contribution.

Le FMI salue les « réformes structurelles » engagées par le gouvernement français en matière de flexibilisation du marché du travail (allusion à l’accord signé en janvier dernier par le Medef, la CFDT, la CFE-CGC et CFTC, qui facilite les licenciements) et de com- pétitivité des entreprises (allusion au cadeau annuel de 20 milliards d’euros aux entreprises sous forme de crédit d’impôt). Il l’invite même à aller plus loin et plus vite dans cette voie, pour lever les « rigidités structurelles » qui « entravent le potentiel de croissance de la France », comme par exemple le niveau du smic, trop élevé, qui « reste un obstacle à l’emploi non qualifié ».

Autant de mesures qui visent à faire porter tout le poids de « l’ajustement » sur les travailleurs, les chômeurs, les retraités, mais qui évitent soigneusement les capitalistes, industriels et financiers, et qui, en fait de croissance, ne favorisent que celle des profits et des dividendes. Commentant le 6 août ce rapport, Pierre Moscovici, ministre de l’Économie et des Finances, a relevé « une grande convergence de vues » avec le FMI.

Cela n’est pas surprenant, et n’augure évidemment rien de bon pour les travailleurs. Sous prétexte de relancer la croissance, le programme du FMI n’est pas moins mais plus d’austérité pour les populations laborieuses et, au bout du compte, comme en Grèce, en Espagne, au Portugal, à la fois la catastrophe sociale et la catastrophe économique. En fait de « rigidités structurelles », ce n’est ni le niveau du smic, ni celui des pensions de retraite, ni le code du travail, ni le nombre de fonctionnaires qui « entravent le potentiel de croissance » de la société et la plongent dans la crise, mais bien le capitalisme et son fonctionnement aberrant.

Jean-Jacques LAMY http://www.lutte-ouvriere-journal.org/?act=artl&num=2350&id=7

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08 août 2013 ~ 0 Commentaire

Approfondissement des inégalités (2)

Approfondissement des inégalités (2) dans Austérité classwarfare
Dans les pays développés, la remise en cause des garanties collectives tend à ramener le rapport salarié-patron à un rapport individuel tandis que les emplois sont ajustés à tous les aléas de l’entreprise, même si celle-ci fait des bénéfices.

En Chine, la couche des salariés qui bénéficiaient du « bol de fer » (garantie de l’emploi et de droits sociaux) a quasiment disparu. Dans un certain nombre de pays du tiers monde, les acquis limités sont passés à la moulinette des prescriptions du FMI et de la Banque mondiale. Le chômage de masse permet de peser sur les revendications de ceux qui ont un emploi, et les jeunes en sont particulièrement victimes. La tendance à faire de la santé et de l’éducation des marchandises est prégnante. Les études de l’OCDE (organisme qui réunit les principaux pays capitalistes) montrent que les inégalités progressent dans les pays qui en sont membres depuis les années 80. Avant la crise, le revenu moyen des 10 % les plus riches représentait environ neuf fois celui des 10 % les plus pauvres. Cet écart était de 8 dans les années 90, et de 7 dans les années 80. Lors des trois premières années de la crise, entre 2007 et 2010, cet écart est passé de 9 à 9, 5…
On constate un enrichissement encore plus grand de ceux qui se situent au sommet : aux États-Unis par exemple, la part des revenus des ménages des 1 % les plus riches a plus que doublé, passant de près de 8 % en 1979 à 18 % en 2007. Aux États-Unis et ailleurs, il est de plus en plus clair que les dirigeants n’agissent que dans l’intérêt de ces « 1 % », pour reprendre la formule d’Occupy Wall Street. D’autant qu’éclatent un peu partout des affaires mettant en cause les liaisons incestueuses des hommes de pouvoir et du capital.

Aggravation de la crise La crise du système montre que « le roi est nu ». Depuis les années 80, les politiques économiques sont structurées autour la formule du chancelier social-démocrate allemand Helmut Schmidt : « Les profits d’aujourd’hui sont les investissements de demain et les emplois d’après-demain ». Les profits, les capitalistes les ont engrangés des années 80 au début des années 2000. Mais ils se sont traduits par un développement exacerbé du capital fictif et de la finance, tandis que le chômage de masse devenait une donnée permanente. Cela a débouché sur la crise actuelle, initiée aux États-Unis en 2007-2008, la plus profonde depuis les années 30. Elle prend des formes différentes selon les continents avec, pour l’instant, une gravité particulière en Europe.
Malgré leurs divergences, les gouvernements de droite et de gauche sont d’accord sur des politiques visant à faire payer la crise aux dominés. Ils ont aussi appris à gérer les crises, tout au moins à éviter ou retarder les dynamiques d’effondrement du type de celle de 1929. En 2008 et depuis, ils ont ainsi ouvert largement les vannes monétaires pour soutenir les banques. Le gouvernement chinois a mis en œuvre, pour sa part, des plans massifs pour éviter un trop fort ralentissement de la croissance. Ces gouvernements ont aussi refusé les replis protectionnistes et accentué les négociations internationales pour élargir encore la liberté de mouvement des capitaux et des marchandises (comme en témoigne le début des négociations sur l’accord de libre-échange entre l’Europe et les États-Unis).

La vieille taupe continue de creuser… Mais, telle la vieille taupe dont parlait Marx à propos de la révolution, la crise continue de creuser ses galeries souterraines fragilisant le sol sur lequel dansent les capitalistes. Ainsi, autrefois épicentre de l’industrie automobile américaine, la mise en faillite de la ville de Detroit pourrait ne pas être sans incidence pour certaines banques européennes. Selon le Wall Street Journal, ces banques détiendraient pas moins d’un milliard de dollars en certificats de participation, des actifs qui pourraient perdre toute valeur…
Les puissants s’acharnent à rendre ce monde à la fois incompréhensibles aux dominés et à le présenter comme inévitable. Il n’est en effet pas simple de mettre en correspondance les différentes facettes de la réalité, que l’on songe par exemple à l’écart grandissant entre terrain et lieux de prise de décision auxquelles sont souvent confrontés les salariés des entreprises qui licencient. Il n’y a pas besoin de militants anticapitalistes pour que des révoltes se développent. Parfois même, ceux-ci apparaissent marginaux par rapport à des mouvements qui les rejettent dans leur détestation globale des « politiques ». Mais la trajectoire future de ces mouvements dépendent aussi de l’existence de forces organisées se fixant explicitement et résolument l’objectif de « révolutionner la société » et aptes à penser cet objectif dans le cadre du monde transformé qui est le notre. Henri Wilno 

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05 août 2013 ~ 0 Commentaire

Sur la sortie de l’Euro et le débat en cours en France

Sur la sortie de l’Euro et le débat en cours en France dans Economie 800px-france_500_francs_victor_hugo_01

Un débat a récemment rebondi entre divers économistes français sur la sortie de l’Euro.

Même si cette discussion est moins intéressante et plus abstraite que celle qui parcourt Syriza ou, d’une autre façon, le Bloc de gauche por- tugais, il peut être utile de faire le point. Ce débat, ouvert antérieurement par le M’pep (scission d’ATTAC) et l’économiste Jacques Sapir, a été revitalisé par Frédéric Lordon, électron libre de l’altermondialisme. Celui-ci avait antérieurement mis en avant sur le commerce international des positions fondées sur un antagonisme entre salariés français et chinois qui serait aussi pertinent que l’antagonisme de classe pour analyser la réalité actuelle[1]. Lordon a publié en juillet dernier dans Marianne, une interview conjointe avec Emmanuel Todd, sociologue intéressant mais pour le moins incertain politiquement[2]. Ensuite, Lordon a commis dans Le Monde diplomatique d’août 2013 un article intitulé «Contre une austérité à perpétuité- Sortir de l’Euro ? ». S’en sont suivies deux réponses émanant l’une de Benjamin Coriat et Thomas Coutrot (membres des Economistes atterrés) à l’interview dans Marianne[3], l’autre de Pierre Khalfa à l’article du Monde diplomatique[4]. Il s’agit plus ici de revenir sur le fond de la question que de distribuer des bons et mauvais points aux protagonistes du débat.

Un rappel : une sortie de l’euro ne garantit pas une politique progressiste Un point fait justement consensus entre les critiques de Lordon et a toujours été souligné par le NPA : une sortie de l’€ ne garantit en rien une politique progressiste

- le Royaume-Uni n’est pas dans l’€, la politique menée par Blair puis Cameron n’est en rien fondamentalement différente de celles conduites en Europe continentale et les perspectives de croissance sont limitées. En Suède, la non-appartenance à l’Euro (rejeté par référendum en 2003), n’a pas évité une politique de remise en cause partielle des politiques sociales, de flexibilisation du marché du travail, de privatisations.

- dans le passé, la France n’était pas dans l’€ (qui n’existait pas), cela n’a pas empêché le thème de la « contrainte extérieure » d’être utilisée, tant par la droite que la « gauche » (sous Mitterrand), pour justifier des politiques antisociales.

- La sortie de l’€ n’est pas la « baguette magique » qui permettrait d’adoucir l’affrontement nécessaire avec les forces dominantes internes et externes que devrait mener un « gouvernement au service des travailleurs » parvenu au pouvoir dans un Etat européen (ou dans plusieurs d’entre eux).

Pas d’illusions sur la seule sortie de l’euro Le discours sur la sortie de l’€ comme moyen décisif pour se libérer du «carcan de Bruxelles » et mener des politiques progressives repose sur une mauvaise analyse. Le traité de Maastricht a représenté une étape majeure dans l’évolution de l’Union européenne. Mais l’Euro n’est qu’une des contrainte auxquelles se heurteraient un gouvernement anti-austérité, un gouvernement des travailleurs. Commission et Cour de justice européenne interviendraient dès que seraient prises des mesures anticapitalistes (et même seulement antilibérales).

- la Commission condamnerait la France, par exemple, pour baisser la Tva des produits de première nécessité sans accepter un éventuel veto des autres pays, pour ne pas réduire assez vite ses déficits, etc.

- la France serait trainée devant la Cour de justice européenne pour entrave à la concurrence si elle imposait aux salariés employés sur le territoire française (quelle que soit leur nationalité et leur statut d’emploi) d’être payés conformément au droit social national, si elle mettait en place un système de crédit subventionné favorisant par exemple le logement, si elle réglementait les mouvements de capitaux, si elle imposait des clauses sociales et environnementales dans les marchés publics, etc.

Face à l’Euro, des mesures concrètes importeraient plus que des proclamations. La proclamation d’une sortie immédiate de l’Euro serait inutile et son coût important : désordre accru pesant sur la vie quotidienne des travailleurs (c’est un point essentiel), dévaluation du Franc reconstitué, accroissement de la facture pétrolière (sans parler de la dette extérieure si elle n’était pas annulée[5]- ce que préconise le NPA) qui ne serait pas forcément compensé par plus d’exportations. Par contre, un gouvernement des travailleurs prendrait immédia- tement des mesures unilatérales (contrôle des mouvements des capitaux, expropriation des banques) et proposerait leur élargissement. Il mettrait fin à l’indépendance de la Banque de France et commencerait de fait à émettre des Euros pour financer sa politique. Le processus de rupture avec la zone Euro serait de fait entamé. La politique monétaire et de crédit aurait comme fil directeur : « Pas un seul sacrifice pour l’euro ».

De façon générale, un gouvernement au service des travailleurs devrait engager des actions unilatérales de réorientation de l’économie et de la société et d’amélioration immédiate des conditions de vie des couches populaires dont il proposerait l’extension à l’ensemble de l’Europe. Ce serait, comme disent les juristes une rupture de facto (de fait) avec l’Union européenne qui n’empêcherait pas de négocier[6] pour faire pression sur les autres Etats-membres (en comptant, bien sur, surtout sur les mobilisations dans ces pays). En fonction des évènements, dans le ou les pays engagés dans un processus de transition vers un autre modèle de société, se poserait la question de mesures de défense des nouvelles conquêtes pour éviter un scénario du type 1981-82 (mesures sociales en France et effondrement du commerce extérieur). Il fau- drait en venir aussi à une rupture ouverte (de jure- de droit-) avec les traités européens, avec l’Union européenne et donc avec l’Euro. Enfin, un tel processus ne se ferait pas sans affrontements majeurs où ce seraient les rapports de force qui seraient décisifs. A chaque étape, un gou- vernement des travailleurs devrait se préparer au coup suivant. Accessoirement, cela rend illusoire le scénario d’une relève en douceur de la monnaie unique par un édifice « monnaie commune + devises nationales », telle qu’elle est avancée par Lordon dans son article du « Monde diplomatique ».

La zone euro peut s’effondrer Autre chose est l’analyse selon laquelle l’€ est en sursis du fait des vices congénitaux des traités européens. La zone € est effectivement toujours dans l’incertitude. Comme les partisans du « Non » à Maastricht l’avaient annoncé, elle a échoué à remplir ses objectifs proclamés d’homogénéisation économique de ses composantes. Les rapports entre les Etats européens sont de plus en plus dissymétriques. Les mécanismes de décision patinent à chaque fois qu’un des grands Etats est réticent. C’est le cas en ce moment pour l’union bancaire pourtant annoncée à grands son de trompe comme marquant une nouvelle étape de prévention des crises bancaires.

On peut penser qu’une sortie de l’euro, ou une partition de la zone euro, pourrait être impulsée par les Etats bourgeois dominants (Allemagne) si des dettes souveraines ou des crises bancaires généraient des perturbations trop couteuses pour les mécanismes de coopération existants (comme le MES-mécanisme européen de solidarité-). Mais les positions concrètes d’Angela Merkel sont révélatrices qu’un tel choix n’est actuellement pas celui des bourgeoisies européennes. D’autant que la question n’est pas qu’économique. Et que la décision serait certainement prise en fonction de considérants politiques renvoyant au positionnement global des Etats capitalistes européens.

Le saut possible dans cet inconnu n’est pas à ignorer. Mais cela n’ouvrirait pas forcément un horizon radieux pour les peuples et les travailleurs d’Europe. Tout, au contraire, un effondrement de l’Euro, comme produit des coups de boutoir de la crise et des contradictions des politiques des bourgeoisies européennes, inaugurerait une période de tensions nationales qui déboucheraient sur un renforcement et un accès possible au pouvoir de l’extrême-droite. Le fait que cette horizon fasse partie des possibles rend encore plus nécessaire pour les antica- pitalistes, outre l’intervention active dans les luttes, la mise en avant d’une autre perspective sociale et civilisationnelle en phase avec les préoccupations des mouvements comme Occupy Wall street et les indignés mais posant simultanément, contrairement à ces mouvements, la question du pouvoir.

L’horizon de la rupture. Comment rompre avec les politiques de régression sociale en Europe ? Un projet de réorientation progressiste de l’Union européenne a-t-il une pertinence pratique ? Il est de fait que bourgeoisies européennes et forces politiques dominantes, de droite et de gauche, sont unifiées sur l’essentiel d’un programme d’austérité et de casse des acquis sociaux. Par contre, les salariés et l’ensemble des dominés continuent de lutter pays par pays. Sur la base de ces constats, on peut penser que la seule perspective crédible est aujourd’hui celle d’une victoire sociale et politique dans un pays. Mais celle-ci pourrait ébranler l’ensemble de l’édifice et il faudrait agir pour en étendre la dynamique aux Etats voisins. Ceci dans un cadre où bourgeoisies nationale et internationale se mobiliseraient opiniâtrement pour faire avorter ou détourner le processus.

La question des voies et du niveau d’un processus de rupture avec les politiques de l’Union européenne est notamment posée dans l’ouvrage dirigé par Cédric Durand «En finir avec l’Europe »[7] . Elle apparaît explicitement dans la contribution de Coriat et Coutrot avec des formulations vagues mais assez correctes : « Nous pensons quant à nous que si des ruptures politiques sont dans l’avenir inévitables face à un néo-libéralisme radicalisé et politiquement insoutenable, ces ruptures, selon toute probabilité, s’opéreront bien d’abord au plan national. La Grèce, le Portugal, l’Espagne, où de puissants mouvements citoyens ont commencé à émerger, sont les can- didats immédiats, et l’éventail des possibles va s’élargir à mesure que la crise continuera à s’approfondir. Mais aucun des pays singuliers conduits à la rupture ne pourra par lui même et en solitaire tracer sa voie hors de la crise.»

Pierre Khalfa prétend être plus précis mais, ce faisant, il s’enferre dans une logique étapiste illusoire où un «gouvernement de gauche » ( ??) discourrait, négocierait, pourrait même ne pas violer formellement les traités européens. A propos de l’Euro, il s’en tire par un tour de passepasse : « Sans une transformation en profondeur des États-nations qui les soustrairait à cette domination, ce qui suppose un changement politique radical, la sortie de l’euro ne peut permettre une rupture avec le néolibéralisme et si cette transformation a lieu, elle rend inutile la sortie de l’euro. ». Le mérite de Khalfa est de ne pas s’enferrer dans le nationalisme, mais il tend à transposer au niveau européen la ligne zigzagante suivie au niveau français par le Front de Gauche (auquel par ailleurs il appartient). Lundi 5 août 2013 Henri Wilno http://npa2009.org/node/38404

[1] Frédéric Lordon -Comment rompre avec le libre-échange- La démondialisation et ses ennemis- Le Monde diplomatique, août 2011.

[2] « Lordon-Todd : Les intellectuels vont devoir parler au peuple »

http://www.marianne.net/Lordon-Todd-Les-intellectuels-vont-devoir-parler-au-peuple_a229828.html

[3] voir à la suite de l’interview de Lordon et Todd. Remarque : Marianne a fait des coupes dans le texte de Coriat et Coutrot.

[5] Jacques Sapir avance sur l’impact d’une sortie de l’Euro sur la dette extérieure une argumentation à étudier, même si Pierre Khalfa se croit autorisé à l’écarter sans examen réel.

[6] Rappel historique : comme les bolcheviks russes en leur temps l’ont fait. Un pays en transition ne peut faire abstraction de son environnement.

[7] La Fabrique éditions, 2013.

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05 août 2013 ~ 0 Commentaire

L’Union (européenne) fait l’unanimité (Acrimed)

L’Union (européenne) fait l’unanimité (Acrimed) dans Austérité euro_businessmen

S’il est un sujet qui ne fait pas ou peu débat dans les médias, c’est bien celui du rôle et des transformations des institutions européennes. Qu’il s’agisse de la presse, de la radio ou de la télévision, l’Europe est avant tout l’objet des « experts » ou des éditorialistes, seuls à même de comprendre les arcanes de Bruxelles. Parmi eux, le consensus est entendu : il faut « plus d’Europe », peu importe de quoi il retourne. Dès lors, toute critique ou proposition alternative en matière d’intégration européenne est exclue. La campagne référendaire de 2005 autour du traité constitutionnel européen avait mis en évidence cet unanimisme médiatique [1]. Huit ans plus tard, rien n’a changé : alors même que Bruxelles, avec le consentement des États membres, impose des coupes de plus en plus drastiques dans les budgets publics, une surenchère de rigueur critiquée jusqu’au sein du FMI, les mêmes experts applaudissent inconditionnellement : « plus d’Europe » obli- ge… Intéressons-nous ici à deux cas d’école : celui du Monde et de Libération.

Depuis la crise grecque, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy n’ont eu de cesse de le rappeler : pour « sauver l’euro », il faut se don- ner les moyens d’une politique de rigueur concertée. À cet effet, ils en appellent à plus d’« intégration budgétaire » et ont conçu un traité, le pacte budgétaire, qui vise à instaurer un dispositif de contrôle et sanction des budgets nationaux par les institutions européennes. Sans se prononcer sur le bienfondé ou non de l’intégration européenne, on peut tout de même noter que la démarche des dirigeants européens est loin de faire l’unanimité parmi les économistes, dont certains critiquent les conséquences néfastes de l’austérité (récession, chômage…), l’absence de réponse vis-à-vis de lacunes structurelles de la zone euro (déséquilibres commerciaux), et formulent des propositions alternatives au plan européen. Or, pour les « spécialistes » du Monde et de Libération, ce débat n’a semble-t-il pas lieu d’être. Qu’il s’agisse de « sauver l’euro », d’ap-  profondir la rigueur ou tout simplement au nom de la nécessité impérieuse de l’intégration européenne – quel que soit son contenu – ils s’ac- cordent pour emboîter le pas aux projets des dirigeants européens.

La croisade du Monde À commencer par les éditorialistes du Monde. Le quotidien s’est engagé depuis fin 2011 dans une véritable cam- pagne pour l’Europe de la rigueur budgétaire [2]. Applaudissant les conclusions du sommet européen du 9 décembre 2011, et l’accord sur le Pacte budgétaire, l’éditorial est sans nuance : « Il s’agissait, une fois de plus, de sauver l’euro. » Et de marteler que « le sommet de Bruxelles a tracé les grandes lignes d’une meilleure gouvernance budgétaire de la zone euro. C’est bien. Ce n’est pas suffisant » (éditorial du 10 décembre 2011). Lorsque François Hollande finit par adopter tel quel le traité, Le Monde jubile : « Le sauvetage de l’euro est en bonne voie » assure le journal (1er octobre), qui s’enthousiasme pour « la lente transformation de la zone euro en véritable union monétaire. Évolution nécessaire et positive. (…) Il n’y a pas d’union monétaire sans union budgétaire, bancaire et sans solidarité financière  » (10 octobre). Et même si cela présage, comme le notent certains économistes, d’un durcissement des politiques d’austérité : l’Europe le vaut bien.

Le quotidien ne se borne pas à faire la promotion de l’Europe voulue par les dirigeants européens. Il en défend le projet bec et ongles. En témoigne l’attaque frontale contre les Verts, qui ont eu l’outrecuidance d’appeler à s’opposer au traité budgétaire : « Les écologistes demandent à être traités en partenaire de coalition, ils se comportent en groupuscule irresponsable. (…) Les Verts formulent des exigences comme s’ils étaient une force de progrès soutenue par 10 % des électeurs. » Et Le Monde d’exiger le renvoi des ministres écologistes : « Au nom de la cohérence de son action et du respect des électeurs, c’est à François Hollande d’en tirer les conséquences : il doit mettre fin aux fonctions des deux ministres d’EELV, Cécile Duflot et Pascal Canfin. Ils reviendront si leur formation se transforme en parti de gouvernement. Un jour, peut-être. » (24 septembre). Quelques mois auparavant, alors que les sondages indiquaient qu’ils pourraient élire une formation poli- tique opposée aux plans de rigueur, ce sont les Grecs qu’un Erik Israelewicz révolté menaçait de renvoyer : «Il n’est pas admissible qu’un petit pays, par son refus des règles du jeu, puisse continuer à mettre en danger l’ensemble du continent. […] Aux Grecs de choisir. En espérant qu’ils feront le bon choix. Sinon, l’Europe devra en tirer les conséquences. Sans état d’âme » (22 mai).

Quant à Arnaud Leparmentier, il se charge de recadrer les socialistes français, qui avaient commis l’imprudence de se moquer des dirigeants européens en les comparant à des « Diafoirus européens » , qui, tel ce médecin de Molière, préconisent des saignées au risque de tuer leur patient. « On brocardait ces Diafoirus », s’indigne l’éditorialiste du Monde, « mais avaient-ils tellement tort ? » Certes, lorsqu’ils sévissent, ex- plique-t-il, « la purge s’accompagne d’une envolée du chômage et d’une épouvantable récession. C’est dur, très dur » ; mais « il convient de continuer, assurent les médecins ». Et pour se convaincre des « succès des médecins de Molière  », il s’en remet tour à tour aux visions de Christine Lagarde (FMI), Jean-Claude Juncker (Eurogroupe), Wolfgang Schaüble (ministre des Finances allemand), Mario Draghi, Mario Monti. Et rend son propre diagnostic sur l’état du «  patient français » : « ses maladies ne sont pas imaginaires […] elle doit à son tour accepter la purge de Molière » (19 septembre). Parole de Diafoirus ?

En fait c’est bien simple : le gouvernement français doit prendre exemple sur le gouvernement allemand, seul juge avec les marchés financiers de la pertinence des politiques économiques. Leparmentier s’improvise leur porte-voix : « ils attendent de vraies réfor- mes » car « l’homme malade de l’Europe, c’est la France » explique-t-il dans un article intitulé « Les bons conseils de Schröder à Hollande » (1er novembre).

Les combats de Libération Si les éditorialistes du Monde ne reculent devant rien pour défendre l’Europe des dirigeants européens, Libé- ration n’est pas en reste. Pour le quotidien auto-proclamé « de gauche », l’impérieuse nécessité du « plus d’Europe » prévaut sur toute posture critique. Celle-ci relèverait nécessairement « de la démagogie anti-bruxelloise qui a toujours caractérisé la vie politique française, avec un plus ou moins grand raffinement selon les partis » selon les mots de Nicolas Demorand (Libération, 30 novembre 2011). Aussi, le Pacte bud- gétaire négocié par Nicolas Sarkozy et Angela Merkel est-il aussitôt acclamé (le 6 décembre 2011) : « L’accord arraché hier soir entre Paris et Berlin contient quelques bonnes nouvelles. » Parmi lesquelles on trouve le fait que « la France a accepté davantage d’intégration budgé- taire », ou encore que la France a « fait entendre à l’Allemagne que l’usage mécanique de la sanction ne pouvait tenir lieu de politique ». À n’en pas douter, l’Europe est sur la bonne voie…

Peu importe les questions de fond ; dans l’immédiat, l’important, c’est « plus d’Europe ». Pour le directeur de Libération, « sont dérisoires, à ce stade, les querelles théologiques qui secouent le couple franco-allemand sur le rôle dévolu à la BCE [Banque centrale euro- péenne] et aux formes de vertu à développer, à l’avenir, pour éviter que de nouvelles crises se déploient alors que personne n’a la moindre idée pour arrêter celle qui dévaste maintenant l’économie ». Ces querelles sont-elles si dérisoires, puisqu’il s’agit de choix qui vont détermi- ner les termes de l’intégration budgétaire ? Difficile de réunir les conditions du débat lorsque toute discussion de fond des décisions des diri- geants européens serait « dérisoire » – quand elle ne relèverait pas de la pure et simple « démagogie anti-bruxelloise »… Mais si Nicolas Demo- rand n’a pas « la moindre idée » pour stopper cette crise, serait-ce parce qu’il se contente des livres de Daniel Cohen (conseiller de la Banque Lazard et invité permanent des matinales de France Inter lorsque Demorand en était l’animateur)… ou des professions de foi de Jean Quatremer, correspondant de Libération à Bruxelles ?

Le monde selon Quatremer Dans le petit monde des spécialistes de l’Europe, Jean Quatremer est un cas à part. Correspondant de Libé- ration à Bruxelles depuis les années 90, Quatremer a tout du spécialiste embedded, plongé jusqu’au cou dans le microcosme bruxellois,  com- me ces journalistes qui informaient sur la guerre en Irak en étant intégrés dans l’armée américaine. Au-delà de son rôle de correspondant, il est aussi un prescripteur d’opinion influent, et un apôtre fervent de la foi européenne. Pour lui, le sens de l’histoire ne fait pas de doute et « l’Europe imparfaite d’aujourd’hui est le fruit des résistances nationales qui ne capitulent que dans la crise et la douleur » (blog « Les coulisses de Bruxelles », 30 septembre 2012). Et ceux qui ne souscrivent pas à cette dialectique implacable risquent fort de se voir cataloguer comme nationalistes ou europhobes. En fait, le monde selon Jean Quatremer semble se diviser en deux catégories : d’un côté les « européens convaincus », de l’autre les nationalistes rétrogrades.

Au-delà de ses opinions personnelles sur l’intégration européenne, Jean Quatremer partage dans ses articles avec les éditorialistes du Monde une certaine sympathie pour l’Allemagne, n’est-elle pas, actuellement, le moteur de l’Europe ?,  sympathie qui n’a d’égal que la condescen- dance qu’il affiche vis-à-vis des « mauvais élèves » de l’Union européenne… dont la France. Dans un article paru le 11 novembre 2012 dans Libération, Quatremer se fait le porte-voix des « mots durs de Berlin sur les maux français » : « Il faut profondément réformer le marché du travail et couper dans des dépenses publiques que la France n’a plus les moyens de s’offrir ». C’est que, Outre-Rhin, on « s’inquiète », on « s’affole » voire on « panique » : « Le problème le plus sérieux de la zone euro en ce moment n’est plus la Grèce, l’Espagne ou l’Italie, mais la France », rapporte Quatremer citant un « sage » allemand. Motif ? « La France a décidé d’augmenter la pression fiscale, au risque de dégra- der davantage la compétitivité de ses entreprises ».

Que penser d’un article où les citations n’illustrent qu’un point de vue, en l’occurrence la critique d’un gouvernement français présenté comme laxiste et dépensier ? Article factuel, ou article d’opinion ? On trouvera des éléments de réponse à cette ques- tion dans un article publié dans Libération le 23 novembre, où Quatremer dénonce, cette fois-ci à titre personnel, « l’extravagante prodigalité de l’État » : « La France va mal, rares sont ceux qui le contestent. Pourtant, elle refuse encore d’admettre qu’elle n’a tout simplement plus les moyens de financer un système social aussi généreux. » Et de s’interroger : « Pourquoi la France compte-t-elle quasiment deux fois plus d’agents publics par habitant que l’Allemagne ? »

Quatremer et la Grèce D’opinions, Quatremer n’en manque pas sur un de ses punching ball favoris : la Grèce. En témoignent là encore un papier publié sur son blog, dont le titre, court, en dit long : « Grèce : stupidité ». Écœuré par les manifestations organisées à l’occasion de la venue de la chancelière Merkel à Athènes, il explique brillamment que la « société grecque » ne doit ses malheurs qu’à elle-même : « Personne n’a imposé aux Grecs l’un des États les plus corrompus de la planète. Personne ne les a forcés à des dépenses militaires délirantes, à exonérer d’impôts clergé et armateurs, à laisser la majorité de la population frauder le fisc, à mentir pour se qualifier pour l’euro, à s’endetter jusqu’à plus soif, à laisser dériver les salaires, à ne pas profiter des bas taux d’intérêt de leur dette pour investir dans leur économie, etc., etc. » Le peuple et les politiciens grecs sont ainsi mis indistinctement dans le même sac ; certes, les « Européens » ont fermé les yeux sur ces dérives, mais ils font désormais preuve d’une « solidarité » irréprochable (à grands coups de rigueur). Certes « les marchés ont brûlé ce qu’ils ont aimé », « mais les marchés sont comme ça ». La conclusion est donc sans appel : « les Grecs doivent payer l’addition » !

Les Grecs, atrophiés mentaux Pour Quatremer, les Grecs doivent être coupables, puisque par définition les institutions européennes sont irréprochables. À longueur d’articles, il s’efforce ainsi de montrer que « la crise grecque est culturelle », n’hésitant pas à publier des entretiens « passionnants » avec des intellectuels grecs aux propos parfois effarants, comme ceux de Stelios Ramos, publiés le 14 juin 2012 sur le blog de Quatremer, selon lesquels la « structure mentale » de ses concitoyens est « atrophiée » :

« Les Grecs ne sont pas du tout rationnels. Ils ne raisonnent pas comme les Européens de l’Ouest. Nous n’avons pas connu la Renaissance. Notre histoire n’a pas forgé les consciences individuelles. Notre structure mentale est restée d’une certaine manière atrophiée, focalisée sur les problèmes du moment. »

Des propos dénués de tout racisme, puisque formulés par un Grec (non atrophié), et qui font étrangement écho au chapeau d’un entretien paru dans le supplément week-end de Libération daté du 29 octobre 2011, où Quatremer écrivait : « La Grèce moderne […] n’a plus grand-chose en commun avec la Grèce antique : quatre siècles d’occupation ottomane sont passés par là. » La France moderne, épargnée par les Ottomans, a Jean Quatremer.

« L’Europe est la dernière idéologie licite » explique Bernd Ulrich dans Die Zeit du 22 octobre 2012. Il brocarde ces « europhoriques » qui veulent « le plus d’Europe possible le plus vite possible » et « font de l’Union européenne une vision du monde et la détournent en idéologie  ». Il évoque Karl Popper, pour qui l’idéologie commence à partir du moment où toute alternative est écartée. Or que nous disent les « europhoriques », selon lui ? « Pour pallier les faiblesses de l’UE, une seule solution, (beaucoup) plus d’UE ». Ces « europho- riques » évoquent irrésistiblement un certain nombre des « spécialistes » de l’Europe qui sévissent dans les médias. Dont ceux de Libération ou du Monde, lorsqu’ils nous expliquent que « plus d’Europe » s’impose comme un impératif catégorique, par principe, et qu’importe le con- tenu. Éditorialistes, ou idéologues ? En tout cas relais efficaces d’une idéologie en surface pavée de bonnes intentions (contre les égoïsmes nationaux, contre la guerre, la corruption, etc.) mais qui, dans le détail, reprend avantageusement les grandes lignes d’une idéologie qui a désormais moins « bonne presse » : celle du libéralisme décomplexé. par Frédéric Lemaire, le 5 août 2013

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03 août 2013 ~ 0 Commentaire

Scop: première loi pour les travailleurs ?

Scop: première loi pour les travailleurs ? dans Crise lip

Au moment où les affirmations gouvernementales en matière de chômage et de croissance sont chaque mois mises en doute par la réalité des chiffres, un projet de loi sur l’économie sociale et solidaire (ESS) va tenter de redorer l’image du pouvoir.
Le secteur visé dit de l’économie sociale et solidaire couvre environ 10 % de l’activité en France, tant du point de vue du nombre de salariéEs (2, 4 millions) que du point de vue du produit intérieur brut, et regroupe des types d’activités très différentes. On trouve pêle-mêle l’action sociale, l’offre de soins, les sports et loisirs, l’éducation et la formation, les banques et assurances, l’agriculture, l’industrie, la construction, le logement social, la distribution, l’artisanat… Censées être « différentes » soit dans le fonctionnement soit dans les objectifs non lucratifs, les entreprises ou associations concernées ont des histoires et des profils divers et souvent peu différents des secteurs classiques. La loi sur l’ESS est censée encadrer ces ­fonctionnements et ces objectifs tout en donnant accès à des moyens financiers importants (500 millions via la Banque publique d’investissement). Mais l’espoir résidait dans la possibilité, donnée aux salariéEs, de reprise d’une entreprise abandonnée ou vendue au plus offrant par des patrons ou des groupes préférant gagner plus avec d’autres choix financiers.

Une loi de gauche « Canada Dry » Le projet de loi oblige seulement l’employeur des entreprises de plus de 250 salariés à informer ceux-ci deux mois avant la vente effective. Mais il restera libre de céder au prix qu’il souhaite et au candidat de son choix, le plus intéressant pour lui.
Même si c’est encore trop pour Gattaz et le Medef qui dénoncent une loi qui « nuit à la liberté et à la motivation des entrepreneurs », on est très loin des promesses de Hollande ou de Montebourg sur l’obligation de céder les entreprises à celles et ceux qui souhaitent poursuivre l’activité en cas de désengagement du patron. On est loin du respect, de la prise en compte du combat, des exigences des salariéEs en lutte depuis des mois voire des années chez de Fralib, Pilpa, ou M-real. Les voies ouvertes par les Scop sont loin d’être toujours simples (1), mais même cette petite possibilité d’intrusion dans le pouvoir patronal est encore trop audacieuse pour ce gouvernement.

Robert Pelletier
1- Voir articles dans Tout est à nous ! hebdomadaire n°138 et la revue mensuelle n°41 et 42.

Vendredi 2 août 2013 Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 206 (01/08/13)

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28 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Rapport INSEE : faim… de l’austérité

Rapport INSEE : faim... de l'austérité dans Austérité dessin-famine-14

La crise économique n’épargne aucun domaine.

Ainsi, l’année 2013 aura été celle de tous les scandales alimentaires. Après l’affaire de la viande de cheval, le retour de la faim pour les plus pauvres d’entre nous… Il n’y a pas de hasard dans cette course à la production de plats au plus bas coût, quitte à y mettre du « minerai de viande » d’âne ou quoi que ce soit qui ressemble à de la viande : en temps de crise, le budget alimentaire des salariés se contracte. Après l’accès aux soins, l’épargne et les loisirs, c’est le budget alimentaire qui est égratigné comme le relève un rapport récent de l’INSEE sur les compor- tements de consommation, rapport paru ce 10 juillet.
De plus en plus de ménages « ne parviennent pas à faire face aux dépenses alimentaires », soit en langage de tous les jours con- naissent ou sont menacés par la faim. C’est cette part du budget que les ménages les plus modestes ont le plus réduit, 9 points entre 1979 et 2005, tandis que ces mêmes personnes reconnaissent que si leurs ressources augmentaient de 10 %, cela irait en priorité vers plus de dé- penses alimentaires (16 % des interrogés contre 11 % en 2005).

Reculs en Grèce Comme partout ailleurs, les disparités entre pauvres et riches se creusent de plus en plus : les 20 % de ménages les plus riches dépensent 2, 5 fois plus que les autres. Pas étonnant de voir le nombre de repas servis par les Restos du cœur ou la Banque alimentaire augmenter de 15 % cette dernière année, à tel point que les responsables de ces structures tirent désormais la sonnette d’alarme à chaque début d’année devant l’état de catastrophe sanitaire qu’ils ne peuvent plus assumer seuls.
Là où la crise touche plus violemment les salariéEs, les chiffres sont éloquents et montrent que partout en Europe, la faim redevient un problème de masse. En Grèce par exemple, ce sont près de 10 % des écolierEs qui sont menacéEs par l’insécurité alimen- taire, tandis que les 8 premiers mois de l’année 2012, les ventes de biens alimentaires y avaient baissé de 8, 2 %. Le véritable visage de la crise et des politiques de l’austérité, paupérisation, misère et faim, nous montrent à quel point qu’il est urgent de faire cesser ces politiques austéritaires, en France comme partout en Europe.

Thibault Blondin Jeudi 25 juillet 2013 Publié dans : Hebdo Tout est à nous ! 205 (25/07/13)

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28 juillet 2013 ~ 0 Commentaire

Industrie automobile : “Les pays de l’UE indignés envers le gouvernement allemand” (PE)

Industrie automobile : “Les pays de l’UE indignés envers le gouvernement allemand” (PE) dans Ecologie & climat

Le gouvernement allemand, qui s’oppose à un projet de limitation des émissions de CO2 par les automobiles, cherche des alliés pour le modifier, rapporte la Süddeutsche Zeitung.

Le quotidien rappelle que Berlin a déjà obtenu, le 26 juin dernier, un report du vote de ce texte par le Conseil européen. L’Allemagne chercherait ainsi à protéger son industrie automobile, productrice de grosses berlines, qui estime insatisfaisantes les conditions prévues pour assurer la transition vers des véhicules moins polluants. Le report du vote a été vivement critiqué par certains diplomates, cités par le journal, qui soulignent que “c’est la première fois qu’un compromis conclu, négocié entre le Parlement européen, la Commission et les partenaires est ainsi remis en question”. Presseurop Süddeutsche Zeitung, 26 juillet 2013

http://www.presseurop.eu/fr/content/news-brief/4005461-les-pays-de-l-ue-indignes-envers-le-gouvernement-allemand

 

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