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05 mai 2024 ~ 0 Commentaire

Bulletin d’Avril (LA VIA CAMPESINA)

Bulletin d'Avril (LA VIA CAMPESINA) dans Altermondialisme Newswrap-template-new-website-FR
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2024 | Bulletin d’info d’avril : l’actu des organisations membres de LVC dans le monde

Dans l’histoire des luttes paysannes, avril se dresse comme un mois de mémoire et de mobilisation.

Nous nous souvenons des 21 paysan·nes qui ont perdu la vie dans le massacre d’El Dorado Dos Carajás en 1996, tout en persévérant dans la lutte pour la dignité, la justice sociale et la souveraineté alimentaire, en réponse aux défis globaux.

Du nouveau Groupe de travail des Nations unies pour la mise en œuvre de la Déclaration des Nations unies sur les droits des paysans et d’autres personnes travaillant dans les zones rurales (UNDROP), où nous cherchons à traduire ses principes en actions tangibles défendant les droits des paysan·nes dans les législations nationales, à la construction d’un nouveau cadre pour le commerce agricole mondial régulant les marchés pour éviter les abus et les déséquilibres et garantir des revenus et des prix justes pour celleux qui nourrissent les peuples, la voix des paysan·nes rayonne comme un phare d’espoir, promouvant également l’agroécologie paysanne comme solution à la crise climatique.

Dans notre effort pour rendre ces luttes visibles, nous partageons quelques actions remarquables réalisées par nos organisations membres à travers le monde.

Lors d’un webinaire en avril, l’UAWC (Union des comités agricoles de Palestine), avec la participation du rapporteur spécial sur le droit à l’alimentation, a exposé comment les attaques d’Israël, avec plus de 70 000 tonnes d’explosifs, se sont concentrées sur le secteur agricole. Cela a impacté les sources alimentaires et miné la souveraineté alimentaire, essentielle à la survie des Palestinien·nes.

En Tunisie, la persécution et la criminalisation des paysan·nes qui ont récupéré illégalement des terres exploitées par des investisseurs à Siliana en 2021 persistent. Le 17 avril, convoqués pour de nouvelles audiences judiciaires, les paysan·nes ont saisi l’occasion pour revendiquer leur droit à la terre, tel que consacré dans l’UNDROP, lors d’une manifestation devant les tribunaux.

Passant aux nouvelles d’Amérique du Sud, en Argentine, le mouvement national des paysans et des autochtones MNCI – Somos Tierra a signalé dans un report une augmentation de 90 % des prix des aliments sous la gestion de Milei, sans régulation pour les grandes entreprises de l’agrobusiness et de la distribution. Ils dénoncent le soutien de l’Argentine à la Convention UPOV-91, qui favorise la concentration du marché des semences dans des entreprises comme Bayer-Monsanto, également bénéficiaires de la réduction des tarifs pour l’importation d’herbicides comme le glyphosate.

Au Brésil, le MST a initié notre mois de luttes paysannes par des occupations de terres dans tout le pays. Ils ont mené 24 occupations dans 11 États, mobilisant plus de 20 000 familles sans terre, exigeant la réforme agraire dans un contexte de réduction budgétaire pour l’accès à la terre et aux droits fondamentaux.

Le 17 avril, les paysan·nes en Honduras se sont réunis au Congrès national de Tegucigalpa sous forme de foire alimentaire, pour exiger la fin de la criminalisation et des expulsions violentes, ainsi qu’un véritable accès à la terre et un soutien financier. Rien qu’en 2023, 37 expulsions ont été signalées, touchant principalement les entreprises et les coopératives paysannes. Iels ont également demandé l’annulation du Traité de libre-échange avec les États-Unis en raison de la concurrence déloyale résultant de l’importation de produits non taxés.

Dans un nouvel épisode de La Voz de La Via Campesina au Salvador, les paysan·nes ont dénoncé l’accaparement des terres, des semences et de l’eau par des méga-projets. Dans des zones comme Valle el Ángel et San José de Villanueva, le développement immobilier de méga-residences menace l’accès à l’eau dans les zones productives en raison de l’utilisation intensive de cette ressource à des fins commerciales. Ces projets soulignent la lutte paysanne contre un type de développement qui dépasse les capacités du territoire, sapant la durabilité et appauvrissant les communautés locales.

Dans les nouvelles des Caraïbes, le 25 avril en Haïti, un conseil présidentiel avec 7 représentants politiques et 2 observateurs civils a prêté serment pour établir un gouvernement de transition vers des élections dans deux ans. Cette période, marquée par l’insécurité due au trafic illégal d’armes, exige de pacifier la nation, touchée par la violence des gangs, et de revitaliser une économie ébranlée, en abordant l’insécurité alimentaire croissante. La Via Campesina en Haïti espère un gouvernement qui soutienne la production alimentaire et renforce sa participation politique.

L’Organisation Boricuá de Porto Rico a organisé un panel sur l’agroécologie paysanne comme processus éducatif transformateur. Iels ont souligné comment l’agroécologie renforce les communautés et permet aux paysan·nes de rester et de protéger leurs territoires, garantissant une alimentation de qualité pour tou·tes. S’appuyant sur leurs expériences dans les fermes et les écoles d’agroécologie, ils ont reconnu son importance pour l’intégration d’éléments naturels et sociaux, ainsi que pour la récupération des savoirs et des technologies ancestraux en faveur de la souveraineté alimentaire, de la justice sociale et climatique.

En Asie du Sud, à l’occasion de la Journée internationale des luttes paysannes, le Comité Pakistan Kissan Rabita (PKRC) a organisé une marche de paysan·nes à Lakhi Gulam Shah, district de Shikar Pur, province du Sind. Iels ont exigé de meilleurs prix pour les produits agricoles et ont montré leur solidarité avec des manifestations similaires d’agriculteur·rices dans le monde entier. De plus, le PKRC a exprimé sa solidarité avec le peuple souffrant de Gaza, confronté à une violence extrême et à la famine alors que l’assaut génocidaire contre eux se poursuit en toute impunité.

La Fédération des travailleurs agricoles du Bangladesh (BAFLF) a organisé une manifestation à Gazipur, rassemblant les travailleur·euses agricoles pour commémorer la Journée internationale des luttes paysannes, exigeant de meilleurs salaires et conditions de travail. La BAFLF mène des luttes dans tout le pays pour régulariser les travailleurs agricoles employés dans les instituts agricoles d’État.

En Asie du Sud-Est et de l’Est, la Fédération des paysans du Nord (NPF) en Thaïlande a organisé une manifestation en avril pour mettre en lumière plusieurs problèmes de terres communautaires en conflit avec le gouverneur dans la province de Phrae. Selon la NPF, les fonctionnaires du Trésor de la province de Phrae ont annoncé faussement l’annulation des titres de terres communautaires pour les habitants de Ban San Klang, ce qui a provoqué des protestations. Les habitants continuent de résister contre la location forcée de terres, exigeant un traitement équitable et l’accès à des infrastructures de base.

En avril, Nouminren, le mouvement des agriculteurs familiaux au Japon, a émis une déclaration de précaution concernant les efforts en cours pour amender la loi agricole. Les syndicats paysans ont exprimé leur inquiétude que ces amendements soient précipités sans délibération ou consultation adéquates. Le 17 avril, iels ont organisé une protestation près de la Chambre des représentants. Malgré ces protestations, le 19 avril, le gouvernement japonais a approuvé un projet de loi à la Chambre basse pour réviser la loi fondamentale sur l’alimentation, l’agriculture et les zones rurales, prétendument pour améliorer la sécurité alimentaire face aux perturbations de l’approvisionnement résultant de la guerre entre la Russie et l’Ukraine.

Passant aux nouvelles d’Afrique du Sud et de l’Est, en Tanzanie, environ 21 réseaux locaux de MVIWATA à Ruvuma, Njombe, Iringa, Morogoro, Dodoma, Shinyanga, Simiyu, Geita et Mtwara se sont mobilisés le 17 avril et ont tenu des dialogues sur les luttes paysannes dans leurs villages. D’autres actions comprenaient la plantation d’arbres dans des zones dégradées, la création et l’apprentissage dans des parcelles de démonstration agroécologiques, des cliniques de santé gratuites, etc.

En Ouganda, ESAFF Uganda a organisé le 17 avril un événement de formation pour les dirigeants du gouvernement local afin de les sensibiliser à la déclaration sur les droits de paysan·nes, l’UNDROP. Cette initiative fait partie de la campagne de l’organisation pour traduire les principes de l’UNDROP en politiques concrètes au niveau du gouvernement national.

En Afrique centrale et de l’Ouest, la CNOP-Mali a organisé des ateliers communautaires en avril dans le cadre de la phase II du projet visant à soutenir la sécurité foncière et forestière à travers des commissions foncières, des mécanismes de règlement des différends entre les communautés rurales. Ces ateliers, réalisés en collaboration avec l’AOPP régionale de Koulikoro, visaient à partager des informations sur le projet et à sensibiliser les parties prenantes sur la diversité des formes de gestion et de prévention des conflits fonciers et des ressources naturelles à travers ce mécanisme.

Au Togo, la Coordination togolaise des organisations d’agriculteurs et de producteurs agricoles (CTOP TOGO) a organisé des séances de sensibilisation du 4 au 19 avril dans toutes les préfectures du pays pour mobiliser les acteurs clés des secteurs du maïs, du riz, de l’horticulture et de l’aviculture. Ces activités visaient à informer les parties prenantes de la chaîne de valeur sur les activités et les avantages offerts par le Projet d’appui au mécanisme incitatif de financement agricole basé sur le partage des risques (ProMIFA), tout en suscitant leur intérêt et leur engagement pour assurer le succès du projet.

Passant aux nouvelles d’Europe, en Belgique, le mouvement paysan a manifesté contre le projet d’Ether Energy, qui vise à installer 22 000 panneaux solaires sur 30 hectares de terres agricoles. La protestation a réuni 150 personnes, dont des agriculteur·rices et des citoyen·nes, exigeant un moratoire sur l’agriculture photovoltaïque en Wallonie et une réglementation du marché agricole. Les manifestant·es ont planté des pommes de terre dans la zone menacée et ont mis en garde contre les dangers de l’accaparement des terres agricoles pour l’installation de panneaux solaires.

En Allemagne, des organisations sociales du Brandebourg ont organisé une rencontre pour commémorer la Journée internationale des luttes paysannes, aux côtés des travailleur·euses de trois fermes collectives paysannes. Pendant l’événement, l’histoire de cette journée d’action a été rappelée, mettant en lumière que ces derniers mois ont été chaque jour un 17 avril. « Les paysan·nes résistent quotidiennement, pas seulement pendant les manifestations d’agriculteur·rices. Iels s’opposent à la logique de la croissance illimitée et défendent leur droit à exister dans la société », a affirmé un représentant de AbL, qui a conclu son discours par un appel à rester sur la terre et à résister quotidiennement.

2 mai 2024

https://viacampesina.org/fr/

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30 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Frantz Fanon (L’Humanité)

Frantz Fanon (L'Humanité) dans Altermondialisme

Le psychiatre et militant et révolutionnaire Frantz Fanon (1925 – 1961). Photo © DR

Adam Shatz : « Frantz Fanon portait le projet d’un universalisme radical »

Le journaliste new-yorkais consacre au psychiatre, révolutionnaire martiniquais, héros de l’indépendance algérienne, une vibrante biographie, publiée en France à La Découverte. Une fresque qui embrasse, avec la vie d’un homme, tout un siècle de décolonisation et de bouleversements intellectuels et politiques.

Adam Shatz est le rédacteur en chef pour les États-Unis de la London Review of Books. Il collabore régulièrement à la New York Review of Books, au New Yorker et au New York Times Magazine. Il est aussi professeur invité au Bard College et à l’Université de New York. La biographie qu’il consacre à Frantz Fanon, « Une vie en révolutions » (La Découverte, 2024), se lit comme le roman d’une vie, d’un engagement, comme la traversée d’un siècle qui a vu se libérer, avec le soulèvement des peuples colonisés, la moitié de l’humanité.

*L’Humanité.* La biographie intellectuelle que vous consacrez à Fanon tient de la fresque, elle s’inscrit dans l’histoire longue des luttes dont la mémoire a forgé le révolutionnaire ; elle embrasse une vaste géographie transatlantique. Que disent de Fanon ces coordonnées spatiales et temporelles ?

*Adam Shatz.* J’y insiste sur l’aspect pluriel de son trajet. Le titre en anglais est The Rebel’s Clinic ; The Revolutionary Lives of Frantz Fanon et en français, Frantz Fanon, une vie en révolutions. Parce qu’il a pris part à de multiples révolutions, intellectuelles, politiques, philosophiques, telles que la négritude, l’existentialisme, la phénoménologie, l’anticolonialisme, la lutte pour l’indépendance de l’Algérie, le combat en Afrique.

Je voulais souligner cet aspect multiple de sa vie, de sa recherche de soi-même, son projet de s’ancrer dans des appartenances tout en s’engageant dans les révolutions des autres (1). Cette multiplicité revêt un aspect géographique, parce que Fanon était un nomade et sa pensée en porte la marque. J’y vois un contraste avec son mentor, Aimé Césaire, le poète martiniquais qui est devenu un homme d’État (2), et qui a présidé à la départementalisation de la Martinique.

L’histoire de Césaire est une histoire d’aller et de retour (3) : il vient en France pour poursuivre ses études, il fonde ce mouvement de la négritude avec Léopold Sédar Senghor et Léon Gontran Damas (4), et il écrit son fameux poème, Cahier d’un retour au pays natal, pendant un séjour en Croatie. Et puis il rentre. Et il ne quitte jamais la Martinique. C’est l’homme qui fait retour vers son propre pays, qui se dédie à l’avenir de son pays. Contrairement à Fanon, l’homme qui quitte son pays pour ne jamais revenir.

*Vous revenez longuement sur les rapports contradictoires de Fanon avec la négritude, sur sa lecture de la revue Tropiques, sur l’admiration qu’il vouait à Léon Gontran Damas. Comment ce mouvement a-t-il contribué à le forger intellectuellement, politiquement ?*

On a tendance à ne retenir de Fanon que sa critique de la négritude. Mais il devait beaucoup à ce mouvement et il est presque impossible de comprendre sa pensée sans comprendre la négritude, un mouvement qui l’a formé. On peut même dire que la négritude l’a sauvé.

C’est un mouvement qu’il découvre en France, au moment où il poursuit à Lyon des études de médecine – pendant la guerre, il avait fait le choix de rejoindre la France libre, or la revue Tropiques a été fondée à peu près au moment où il quittait le pays, il ne se trouvait pas en Martinique lorsque cette révolution intellectuelle a pris corps. Mais c’est dans les pages de Tropiques qu’il découvre les écrivains engagés dans ce mouvement : René Depestre (5), Jacques Roumain (6), René Ménil (7), et bien sûr Damas et Césaire.

Il est alors en France et c’est en France qu’il se rend compte qu’il est noir. Il a grandi à Fort-de-France, dans une famille de la petite bourgeoisie, élevé par des parents socialistes qui cultivaient une certaine révérence pour la République française, pour ses principes d’égalité, de liberté, de fraternité.« Je suis français » : voilà les premiers mots que Fanon a appris à écrire à l’école, où ses professeurs lui enseignaient que les Gaulois étaient ses ancêtres.

Il avait déjà rencontré des tirailleurs sénégalais (8), que son père avait invités un soir à dîner : ils avaient suscité en lui un sentiment de peur mêlée de fascination. Un jour, dans un train, en France – il ne situe pas exactement le lieu de cette scène – un petit garçon l’a regardé avec la même peur, la même fascination en s’exclamant : « Maman, un nègre ! » Cette réaction a provoqué en lui un choc. Jusque-là, il ne s’était jamais pensé comme Noir. Être ainsi regardé comme un objet l’a terrifié, paralysé.

*Il confie en racontant cette scène avoir senti son corps se « disloquer »…*

Exactement. Son corps est alors disloqué, fragmenté, il ne peut pas le recomposer. Dans « L’expérience vécue du Noir », le cinquième chapitre de Peau noire, masques blancs, ce familier de Merleau-Ponty décrit avec les termes de la phénoménologie cette expérience du corps, ce sentiment d’être étranger à soi. Et il se rend compte qu’il lui manque l’anonymat – l’anonymat du corps dont parle Merleau-Ponty – qui est le privilège des personnes non racisées.

C’est là qu’il commence à lire les poètes de la négritude. Il lit d’abord le Sénégalais Léopold Sédar Senghor : c’est de lui qu’il apprend qu’il a un passé, un passé noir glorieux, qu’il y aurait une essence noire éternelle, mystique. Fanon a même baigné un temps dans ce qu’il appellera, en moquerie, l’irrationalité, croyant jouir de pouvoirs poétiques uniques en raison de sa négritude. (…)

www.humanite.fr Par Rosa Moussaoui

 

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29 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Israel ( A l’Encontre )

Israel ( A l'Encontre ) dans A gauche du PS NourShams21mars24
Funérailles de quatre Palestiniens tués par des frappes de drones israéliens dans le camp de réfugiés de Nour Shams, à Tulkarem, en Cisjordanie occupée, le 21 mars 2024. (Wahaj Bani Moufleh/Activestills)

«De la rivière à la mer, Israël mène la même guerre»

Lors d’un entretien à propos de l’économie israélienne avec le journal économique The Marker [membre du groupe Haaretz] en 2012, Benyamin Netanyahou s’est vanté, dans ce qui est devenu depuis une sorte d’expression idiomatique, que «si vous excluez les Arabes et les ultra-orthodoxes, [Israël est] en pleine forme».

Aujourd’hui, le Premier ministre semble affiner encore ce slogan: si l’on exclut tous les peuples, nous sommes en pleine forme.

Netanyahou n’est pas le seul à le penser. Depuis l’attaque du 7 octobre et la guerre d’anéantissement qui s’en est suivie à Gaza, la droite israélienne est euphorique. L’attaque de missiles iraniens il y a deux semaines a encore réussi à détourner notre regard de Gaza, à limiter les critiques internationales sur les crimes d’Israël et même à susciter un regain de sympathie pour l’Etat.

Pendant un moment, les Israéliens ont pu à nouveau se regarder dans le miroir et faire semblant de voir le reflet d’une victime chérie, au lieu d’une brute indisciplinée, vengeresse et meurtrière. Pourtant, la catastrophe qu’Israël inflige à Gaza n’a pas disparu, et une intervention dans la ville de Rafah, si elle était menée à bien, ramènerait probablement les scènes d’apocalypse de Gaza à la une des journaux.

Et lorsque l’attention mondiale reviendra, il est essentiel de ne pas tomber dans la fausse croyance, comme celle épousée par le premier ministre il y a dix ans, selon laquelle Gaza existe dans un univers parallèle, sa destruction se produisant dans le vide. Au contraire, l’assaut contre la bande de Gaza fait partie intégrante de la logique organisationnelle du régime d’apartheid israélien entre le fleuve et la mer – un régime dont de nombreux Israéliens espèrent qu’il restera en «grande forme» après la fin de la guerre.

La classification des Palestiniens en différentes catégories – citoyens d’Israël, résidents permanents de Jérusalem-Est, sujets occupés en Cisjordanie, prisonniers du ghetto de Gaza et réfugiés en exil – est au cœur de la politique israélienne visant à diviser pour mieux régner. Elle nie effectivement l’existence des Palestiniens en tant que peuple unique et constituant un ensemble, tout en les maintenant tous sous la domination suprématiste juive.

Si les Israéliens considèrent ces catégories comme des entités sans lien entre elles, cette démarche ne s’est jamais imposée aux Palestiniens eux-mêmes, dont l’identité nationale ne reconnaît pas ces frontières artificielles, alors même que celles-ci leur imposent des droits et des expériences différents. Ainsi, la catastrophe de Gaza n’est pas perçue à Jaffa, à Naplouse ou dans le camp de réfugiés de Shu’fat [situé à Jérusalem-Est] comme un événement extérieur, mais plutôt comme une blessure directe et intime à un membre du corps politique palestinien. L’inverse est également vrai: les réalités du camp de réfugiés de Jénine, de Jérusalem-Est et d’Umm al-Fahem [ville du district d’Haïfa] ne peuvent être comprises indépendamment de ce qui se passe à Gaza.

Depuis le 7 octobre, Israël mène une guerre totale non seulement contre les habitants de Gaza, mais aussi contre l’ensemble du peuple palestinien. Certes, à Gaza, cette guerre est menée avec une cruauté sans précédent, au point d’être qualifiée de génocide. Mais si nous considérons le régime israélien comme une main à cinq doigts, chacun saisissant une partie différente du peuple palestinien, il devient clair que cette main s’est refermée en une seule poigne de fer.

Alors qu’Israël réduit la bande de Gaza en poussière, il a accéléré le nettoyage ethnique en Cisjordanie à un degré effrayant grâce à la violence systématique de ses soldats en uniforme et de ses combattants officieux, les colons. Les récents pogroms dans des villages comme Douma et Khirbet al-Tawil ne sont pas des aberrations [voir sur ce site notamment l’article d’Oren Zuv publié de 23 avril]. Alors que tous les regards sont tournés vers Gaza, les Palestiniens de Cisjordanie sont soumis à des blocus, à des checkpoints renforcés et à de sévères restrictions de mouvement. Des communautés entières sont expulsées par la terreur des colons qui – avec le soutien de l’armée – se déchaînent sans être retenue en aucune mesure par le gouvernement. En effet, Israël saisit l’occasion de modifier radicalement la réalité démographique de la Cisjordanie. Cela aussi fait partie intégrante de la guerre contre Gaza.

A Jérusalem-Est occupée, Israël a avancé des plans de construction de quelque 7000 unités de logement dans les colonies existantes ou futures de la ville, tandis que la municipalité a accéléré le rythme des démolitions d’habitations palestiniennes. Les checkpoints, qui étranglaient les quartiers palestiniens de la ville au-delà du mur de séparation, ont resserré leur étau. Il en va de même pour la répression violente des résidents palestiniens de la ville, dont des centaines ont été arrêtés depuis le mois d’octobre, certains d’entre eux étant des femmes et des enfants. Des dizaines d’autres ont été placés en détention administrative et beaucoup d’autres encore ont reçu des injonctions les empêchant de se rendre sur le Mont du Temple/Haram al-Sharif, dans la Vieille Ville ou à Jérusalem même.

Les citoyens palestiniens à l’intérieur d’Israël s’affrontent également à une escalade extrême des politiques d’oppression. La hasbara (propagande) israélienne cite souvent ces citoyens comme preuve de l’impossibilité d’un régime d’apartheid, affirmant que les «Arabes israéliens» jouissent de droits égaux et peuvent voter et être élus au parlement. Outre des décennies de discrimination en droit et en pratique, les citoyens et citoyennes palestiniens ont également fait face, depuis le 7 octobre: à des arrestations massives qui ont frappé les personnes exprimant une quelconque solidarité avec leur peuple à Gaza, à la détention de dirigeants politiques pour avoir organisé une manifestation contre la guerre, à la persécution d’étudiant·e·s et de professeurs d’université, au harcèlement de médecins, d’infirmières et d’autres travailleurs du système de santé, et même à des détentions administratives.

Compte tenu de tous ces éléments, il est plus que jamais essentiel de ne pas tomber dans le piège tendu par la politique israélienne qui consiste à diviser pour mieux régner. Il faut voir cette guerre dans son ensemble et dans tous les territoires entre le fleuve et la mer, car tous ces territoires sont marqués par l’apartheid. Si l’on continue à chercher des solutions fragmentées pour chacune des catégories qu’Israël a créées pour les Palestiniens – au lieu de se concentrer sur le régime unique qui les considère tous comme des ennemis – demain, le retour aux bains de sang et à la mort ne sera qu’une question de temps. (Article publié sur le site +972 le 26 avril 2024 ; traduction rédaction A l’Encontre)

Orly Noy est rédactrice à Local Call, militante politique et traductrice de poésie et de prose en farsi  (Perse, Iranien). Elle est présidente du conseil d’administration de B’Tselem.

Par Orly Noy

https://alencontre.org/

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28 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Gilbert Achcar (Le Monde Diplo)

Gilbert Achcar (Le Monde Diplo) dans Altermondialisme achcar

Cette nouvelle guerre froide, pour ne pas la nommer

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27 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Palestine (Médiapart)

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24 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Kurdes (NPA)

Crédit Photo Photothèque Rouge / Martin Noda / Hans Lucas
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Les Kurdes à nouveau harcelés 

Communiqué commun du NPA (France) et de la Gauche anticapitaliste (Belgique)

Le matin du mardi 23 avril, sur instruction du Parquet anti-terroriste français, la police belge a procédé à une perquisition destructrice dans les locaux des télévisions kurdes à Denderleeuw, emportant les ordinateurs, sectionnant les câbles et empêchant de fait la reprise des émissions.

Dans le même temps, la police française perquisitionnait les domiciles de militantEs kurdes ou franco-kurdes en région parisienne et dans les Bouches-du-Rhône, et 9 personnes ont été placées en garde à vue.

Ce sont donc encore fois les Kurdes, celles et ceux qui luttent pour le confédéralisme démocratique et se sont sacrifiéEs dans le combat contre Daesh qui sont harcelés et emprisonnés.

Le régime turc mène actuellement une violente offensive en Irak, menace le Rojava, emprisonne et destitue les maires démocratiquement élus, mais c’est contre les Kurdes que le gouvernement français s’acharne, pour satisfaire le président turc Erdogan et sans doute pour de sordides raisons de business.

La France expulse vers la Turquie des militantEs kurdes qui se sont réfugiés en France pour échapper aux persécutions et à la prison, au mépris du droit international.

Nous serons toujours aux côtés des camarades kurdes dans leur lutte pour la reconnaissance de leurs droits démocratiques fondamentaux.

Stop au harcèlement des militantEs kurdes en France, en Belgique, et ailleurs en Europe !

Retrait immédiat du PKK de la liste des organisations terroristes !

Libération de tous les prisonniers politiques en France et en Turquie !

Solidarité avec le Rojava menacé d’invasion !

Mercredi 24 avril 2024

https://nouveaupartianticapitaliste.org/

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24 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Prisons (BASTA!)

Prisons (BASTA!) dans Antiimpérialisme
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« La sortie de prison est un impensé des politiques pénales et pénitentiaires »

L’Observatoire international des prisons (OIP) plaide pour la lutte contre la surpopulation et milite pour une transformation des orientations en matière de politique pénale. Entretien avec Prune Missoffe, responsable du plaidoyer à l’OIP.

Basta! : Malgré le nouveau record de personnes détenues en France, l’Observatoire international des prisons (OIP) soutient que la surpopulation n’est pas une fatalité. Pourquoi ?

Prune Missoffe : Ce n’est pas une fatalité, car l’expérience de la crise sanitaire a prouvé qu’on pouvait descendre en dessous des 100 % d’occupation carcérale à l’échelle nationale. Ce n’est pas une fatalité non plus quand on regarde la dynamique en cours dans l’ensemble des pays membres du Conseil de l’Europe : le nombre moyen de personnes détenues pour 100 000 habitants a baissé de plus de 20 points en dix ans. Il ne s’agit donc pas d’une utopie ni d’un cas unique en Europe. Pour autant, la France est vraiment à contre-courant de ces évolutions et semble s’enliser dans une situation qui s’aggrave de façon vertigineuse, mois après mois. Pour lutter contre la surpopulation, il faut donc s’intéresser aux causes et pas seulement aux conséquences.

Quelles sont les causes de cette surpopulation carcérale ?

Ce sont avant tout des politiques pénales de plus en plus répressives. Lors du dernier quinquennat d’Emmanuel Macron, 120 infractions punies d’emprisonnement ont été créées ou renforcées. Puis sur les seuls six premiers mois de 2023, l’OIP a comptabilisé plus de 200 propositions de modification législative qui visaient à créer ou durcir les peines de prison encourues.

Plus précisément, l’une des causes principales de la surpopulation relève du recours toujours plus important aux comparutions immédiates et aux procédures de jugement rapide dont on sait qu’elles sont particulièrement pourvoyeuses d’incarcération. La comparution immédiate est par exemple utilisée dans le cadre des violences conjugales, que le gouvernement veut ériger en priorité politique, mais sans aucune réflexion sur la nature et les conséquences des peines prononcées. Aujourd’hui, plus encore qu’une augmentation du nombre d’entrées en prison, on constate une augmentation très nette de la durée moyenne d’incarcération : celle-ci a doublé en 40 ans, pour passer de six mois en moyenne dans les années 1980 à douze mois aujourd’hui.

Le gouvernement répond qu’il lutte contre la surpopulation en construisant 15 000 nouvelles places de prison.

Il s’agit d’une démarche très électoraliste qui est menée depuis 30 ou 40 ans par les gouvernements successifs. À la faveur d’une alliance entre la majorité et Les Républicains, 3000 nouvelles places de prison ont même été ajoutées au « plan 15 000 » prévu à l’horizon 2027. Or on observe bien que plus on construit, plus on incarcère. Ce n’est pas un lien direct de causalité, mais ce sont des tendances qui suivent des courbes parfaitement symétriques.

C’est surtout la preuve que la prison reste la peine de référence en France. Elle continue d’être présentée politiquement comme la seule sanction valable, et la seule qui fasse preuve de sévérité. C’est un cercle vicieux : si l’on écoute le discours des responsables politiques, l’opinion publique serait réticente à l’idée de moins incarcérer. Or ce sont ces mêmes politiques, de pair avec le discours médiatique, qui façonnent l’opinion publique au quotidien, en proposant un durcissement des politiques pénales et en jouant sur le sentiment d’insécurité. Et ce, alors que les politiques pénales et pénitentiaires menées ces 40 dernières années ont fait la preuve de leur inefficacité.

Ce n’est pas donc pas uniquement une question de budget ?

Disons qu’il s’agit avant tout d’un problème d’orientation du budget. Actuellement la politique immobilière s’intensifie alors même qu’elle occupe déjà la première place dans le budget de l’administration pénitentiaire, hors dépenses liées au personnel. En 2024, 634 millions d’euros doivent être consacrés à la construction de nouvelles places de prison, contre 52 millions pour le développement des alternatives et les aménagements de peine – dont les trois quarts vont à la surveillance électronique, centrée sur le contrôle plutôt que l’accompagnement. C’est autant d’argent public qui n’est pas investi pour véritablement lutter contre la surpopulation et améliorer les conditions de détention.

Si l’on s’en tient au taux de récidive, la prison ne fait pas ses preuves…

De une, la prison ne fait pas ses preuves en termes de récidive, puisqu’en France, d’après le ministère de la Justice, 31 % des sortants récidivent dans les douze mois – et d’après des chiffres un peu plus anciens, 63 % des personnes condamnées à une peine de prison ferme sont à nouveau condamnées dans les cinq ans. De deux, la prison coûte extrêmement cher. En 2019, le Conseil économique, social et environnemental (CESE) estimait que le coût d’une journée de détention s’élevait entre 64 et 140 euros en fonction de l’établissement – les prisons sécuritaires étant plus chères. Ce sont vraiment des coûts a minima qui ne prennent pas en compte les investissements ni les travaux de maintien et de rénovation. En face, la semi-liberté coûte en moyenne 60 euros par jour, et le placement extérieur 30 euros.

Nous sommes donc dans un système assez paradoxal, où les juges sont souvent frileux à l’idée de prononcer des peines alternatives faute de garantie d’efficacité et de moyens de prise en charge, de suivi et de contrôle de ces peines. Sauf que s’il y a bien une peine sur laquelle on ne se pose jamais cette question, c’est la prison. Nous n’avons pas les places nécessaires ? On enferme quand même. Nous n’avons pas de preuve d’efficacité ? On enferme quand même. Il y a une véritable banalisation de la peine de prison.

Fin 2021, Emmaüs France et le Secours catholique publiaient un rapport qui dénonçait la « criminalisation de la pauvreté ». En quoi nos prisons sont-elles le symptôme d’une politique pénale ?

Ce que montrait ce rapport, c’est que la prison fonctionne à la fois comme sanction de la pauvreté, source de paupérisation et entrave à la réinsertion. À l’OIP, on pense qu’il est important de rappeler que personne n’est à l’abri de commettre un acte de délinquance et peut se retrouver un jour en prison. Pour autant, les populations qui ont eu un parcours de vie marqué par la précarité et la violence ont effectivement davantage de probabilité d’être incarcérées. Plusieurs raisons l’expliquent. Les délits commis par les personnes issues de classes défavorisées, comme les infractions aux biens, sont plus durement sanctionnés. De plus, les inégalités sont cumulatives. En prison, 10 % des personnes détenues sont en situation d’illettrisme. On note enfin une surreprésentation des personnes ayant des addictions et des problèmes psychiatriques.

D’une certaine manière, la prison est perçue comme l’opportunité de bannir certaines personnes de la société pendant un temps. Mais c’est faire preuve de déni, car il va falloir les réintégrer à leur sortie, et on aura très probablement aggravé la situation parce que la peine de prison est une peine de rupture sociale. Les difficultés d’insertion socioprofessionnelle sont accrues par un séjour en détention : perte d’emploi, accès à l’emploi plus difficile, interruption des minima sociaux, perte de logement… Aujourd’hui encore, la sortie de prison est un impensé des politiques pénales et pénitentiaires.

Plusieurs instances (dont l’OIP) et la contrôleuse générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) militent pour l’introduction d’un mécanisme de régulation carcérale. En quoi consiste-t-il ?

La régulation carcérale est un mécanisme qui vise à maintenir les établissements pénitentiaires sous une densité carcérale de 100 %. Il s’agit d’un mécanisme qui joue sur le nombre de sorties, pas sur les entrées. La régulation carcérale a notamment été défendue par les députées Caroline Abadie (Renaissance) et Elsa Faucillon (Nupes) dans leur rapport sur « les alternatives à la détention » en juillet 2023. Trois formes de régulation ont été identifiées : la libération prise par voie d’ordonnance par le gouvernement, la libération par « conventionnement entre autorité judiciaire et administration pénitentiaire », et des libérations sous contrainte prises de façon quasi automatique. Pour l’OIP, ce mécanisme doit absolument être contraignant pour être efficace et pensé au niveau national. Surtout, nous le préconisons en tant que mesure d’urgence, étant donnée la situation dans laquelle se trouvent les prisons françaises, pour susciter un électrochoc, mais cela ne doit absolument pas dispenser d’un véritable changement de paradigme sur le sens de la prison, et d’actions à mener sur les causes de la surpopulation.

Justement, quelles solutions préconisez-vous ?

En plus du mécanisme de régulation carcérale, nous avons formulé un ensemble de recommandations pour réorienter les politiques publiques. Il faut faire de la détention provisoire une vraie exception, en renforçant les possibilités de recours et en diminuant les possibilités pénales de la prononcer. Actuellement, près de 20 000 personnes sont détenues dans l’attente de leur jugement.

Une autre piste de réflexion pourrait être d’interdire le prononcé de peines de prison dans le cadre des comparutions immédiates. Puisqu’il n’y a pas le temps d’individualiser la peine lors de ces procédures expéditives, ce serait a minima reconnaître qu’on ne peut pas jouer avec la vie des gens en quinze minutes. Enfin, il faut agir sur l’échelle des peines et repenser la référence permanente à la prison. À l’heure actuelle, même les mesures alternatives mordent sur la liberté et non sur l’emprisonnement, car elles touchent des personnes qui, jugées pour des faits similaires dans les années 1970, seraient restées libres, tandis que les prisons continuent de se remplir. L’enjeu est donc de favoriser le recours à des peines véritablement alternatives à l’emprisonnement. Cela peut passer par l’instauration d’une peine de probation unique et autonome, c’est-à-dire détachée de toute référence à la prison, qui regrouperait l’ensemble des peines alternatives existantes [comme des « peines interdictions » ou des peines à des travaux d’intérêt général, ndlr], sauf l’amende. La peine de probation deviendrait l’unique peine prononçable pour certains délits « de faible intensité ».

Propos recueillis par Margot Hemmerich

24 avril 2024 Margot Hemmerich

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24 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Brest Maison du Peuple

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18 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Australie ( The Conversation)

Australie ( The Conversation) dans Altermondialisme

« Trop de bébés aborigènes » : l’histoire secrète du contrôle de la population aborigène en Australie dans les années 1960-1970

En 1967, lors d’un référendum, les Australiens ont répondu oui à la question de savoir si les individus appartenant aux peuples aborigènes (également connus sous l’expression « Premières Nations ») devaient être pris en compte lors des recensements.

Ce référendum reste célébré à ce jour comme une date clé pour la reconnaissance de ces personnes et leur accession à une citoyenneté pleine et entière. Mais lorsque ces décomptes ont été effectués, de nombreux experts blancs ont estimé que la population aborigène augmentait trop rapidement et ont pris des mesures pour stopper cette croissance. En cette deuxième moitié de 20e siècle, des pratiques relevant de l’eugénisme allaient être mises en œuvre en Australie.

Les femmes autochtones ont alors été visées par des programmes gouvernementaux secrets de planification familiale, officiellement conçus pour promouvoir le « choix » d’avoir ou non des enfants, mais destinés en réalité à réduire leur fécondité.

Pendant des décennies, les communautés indigènes ont dénoncé les pratiques coercitives mises en œuvre par des fonctionnaires et des experts médicaux en matière de contrôle des naissances et de stérilisation. Aujourd’hui, les historiens trouvent des preuves de ces pratiques en examinant les archives du gouvernement datant des années 1960 et 1970.

L’histoire du contrôle des naissances n’est pas seulement celle de l’émancipation des femmes. Elle est aussi l’histoire de la façon dont les autorités ont employé le contrôle des naissances afin de façonner la population en favorisant le « bon type » de bébés. La naissance d’enfants de couleur, d’enfants handicapés ou d’enfants nés dans des familles pauvres a, à divers moments de l’histoire, été considérée comme un problème qu’il fallait juguler.

Le combat pour le droit à avoir des enfants et à les élever

Des universitaires spécialistes des Premières Nations comme Jackie Huggins et Aileen Moreton-Robinson ont montré à quel point il était erroné et partiel de considérer l’histoire du contrôle des naissances exclusivement du point de vue de l’émancipation féminine. Toutes deux ont démontré que, tandis que les femmes blanches étaient nombreuses à exiger d’avoir accès à la contraception et à l’avortement, les femmes autochtones étaient tout aussi nombreuses à se battre pour leur droit d’avoir et d’élever leurs enfants.

Ce combat a commencé dès le début de la colonisation. La population aborigène s’est effondrée au cours du 19e siècle, sous l’effet des maladies et des violences dont elle était l’objet : à cette époque, l’existence même des peuples autochtones était en danger.

Jusqu’au milieu du 20e siècle, l’Australie blanche considérait globalement que les Aborigènes étaient une « race en voie d’extinction » et que la seule attitude à adopter à cet égard était de faire en sorte que, au moins, « le mourant dispose d’un oreiller confortable » – d’où la mise en place de missions et de politiques « protectionnistes ». Plus tard, ces tentatives ont évalué : il s’agissait désormais, dans la mesure du possible, d’assimiler les survivants au sein de l’Australie blanche.

Dans les années 1920 et 1930, en particulier, de nombreux Australiens blancs étaient préoccupés par la naissance d’enfants dits « métis », craignant que ceux-ci ne compromettent l’émergence de l’Australie blanche qu’ils appelaient de leurs vœux. Des politiques eugénistes interdisant le mariage entre les représentants des Premières Nations et les non-Indigènes ont tenté d’empêcher la naissance de ces enfants.

La plupart des Australiens connaissent aujourd’hui les ravages causés par les politiques génocidaires d’enlèvement d’enfants qui ont créé les fameuses générations volées. Mais ils sont moins nombreux à savoir que les pratiques eugénistes visant à limiter les populations aborigènes se sont poursuivies dans la seconde moitié du 20e siècle.

L’augmentation de la population autochtone

Lorsque les résultats du recensement de 1966 ont été publiés en novembre 1967, ils ont révélé que la population aborigène connaissait une augmentation rapide. D’autres rapports attestant de la croissance de cette population n’ont pas tardé à être produits.

En août 1968, le Canberra Times a rapporté que le taux de natalité des Aborigènes était « deux fois supérieur à la moyenne australienne » et que le taux de natalité des « Aborigènes pur sang » allait bientôt « égaler ou dépasser celui des « partiellement aborigènes ».

 dans Anticolonialisme
École maternelle de Bamyili, 1969. Tschirner Collection, Libraries and Archives NT.

L’ethnopsychiatre de l’université de Nouvelle-Galles du Sud John Cawte a alors prévenu que la population aborigène était « en augmentation dans certains endroits et en explosion dans d’autres ». De son côté, dans une lettre envoyée en 1969 au Courier Mail, John Francis, professeur de médecine préventive à l’université du Queensland, a prédit que la population aborigène s’élèverait à 360 millions de personnes en 2200 si les taux de natalité constatés à la fin des années 1960 se maintenaient au cours des générations suivantes.

De même, Jarvis Nye, co-fondateur de la prestigieuse Brisbane Clinic, a décrit la « situation alarmante de la qualité de nos jeunes Australiens ». Constatant que les Aborigènes ont « des familles beaucoup plus nombreuses que nos citoyens européens et asiatiques, lesquels sont intelligents et prévoyants », Nye préconisait de donner aux Aborigènes « des instructions en matière de contraception » et de leur fournir gratuitement des dispositifs intra-utérins (stérilets), et aussi de faciliter leur stérilisation.

En 1969, l’inquiétude suscitée par le taux de natalité des Aborigènes a pris une dimension politique nationale. Douglas Everingham, député de Capricornia (et plus tard, de 1972 à 1976, ministre de la Santé du gouvernement Whitlam), a estimé que le taux de natalité des Aborigènes était « excessif », suggérant la « solution » de la stérilisation gratuite.

Ces préoccupations portaient en particulier sur la mortalité infantile des Aborigènes, souvent attribuée à un taux de natalité élevé. Les universitaires Leonard Broom et F. Lancaster Jones ont constaté que la mortalité infantile des Aborigènes était en moyenne deux fois plus élevée que celle des enfants blancs. Dans le centre de l’Australie, elle était même « dix fois supérieure à celle des Australiens blancs »“.

Pourtant, ont-ils souligné, malgré cette mortalité infantile élevée, la population autochtone continuait d’augmenter. Préoccupé par la croissance globale de la population autochtone (et pas seulement par la mortalité infantile), Francis a déploré la fourniture aux communautés autochtones de services qui réduisaient la mortalité infantile sans s’accompagner dans le même temps de mesures parallèles visant à réduire la fécondité.

Le « planning familial » dans les communautés isolées

En juillet 1968, la Direction de la protection sociale de l’administration du Territoire du Nord et le ministère de la Santé ont présenté leurs plans pour les femmes aborigènes.

Des projets pilotes s’attaqueraient aux « problèmes particuliers » supposés de l’éducation en matière de planning familial « chez les Aborigènes non sophistiqués vivant dans des régions reculées ». Le ministre a prévenu qu’il s’agirait d’un sujet « sensible ». Il n’ignorait pas que les communautés aborigènes affirmaient que le planning familial était, selon les termes qu’il a employés, « un complot des Blancs visant à éliminer la race aborigène ».

Les projets de « planning familial » se sont donc poursuivis tranquillement sous l’égide du ministère de la Santé et de l’administration du Territoire du Nord, avec des projets pilotes dans les colonies et les missions.

L’un de ces projets a débuté à Bagot en janvier 1968, avec les premiers rendez-vous pour la pose de stérilets. En 1968, un « projet pilote » de planification familiale a été mis en place à la colonie de Warrabri. Un autre a été lancé en 1969 à l’hôpital de Bagot. Le responsable de l’aide sociale du district a indiqué qu’à Bamyili (aujourd’hui Burunga), « dans deux de ces cas sociomédicaux seulement, une forme de persuasion directe a été employée ».

On ignore ce que recouvre exactement l’expression « persuasion directe », mais elle indique que les femmes autochtones étaient directement encouragées à contrôler leur fécondité si elles ne faisaient pas le « choix » que les fonctionnaires blancs voulaient qu’elles fassent.

En ce qui concerne la méthode de contraception, les praticiens et les bureaucrates préféraient de loin les stérilets. Un stérilet est durable et, surtout, il ne dépend pas d’une utilisation quotidienne correcte. Le personnel a reconnu les difficultés logistiques des procédures de pose de stérilets dans les régions isolées. La préférence des professionnels de la santé pour les stérilets s’explique par leurs hypothèses sur la capacité et la volonté des femmes autochtones, plutôt que par les préférences exprimées par les femmes elles-mêmes.

Le directeur de l’aide sociale dans le Territoire du Nord, Harry Giese, a évalué le succès des projets de « planning familial » en fonction du pourcentage de femmes aborigènes qui avaient adopté la contraception – et non en comptant la proportion de celles qui avaient eu la possibilité de faire un choix en connaissance de cause. En 1972, environ 250 femmes sur 4 500 (5,5 %) participaient à un programme de planification familiale.

Quel « choix », au juste ?

Ces femmes avaient-elles donc le « choix » de leur fertilité ? Les archives du gouvernement nous donnent peu d’informations sur ce qu’elles comprenaient des procédures médicales qui leur étaient « recommandées ». Mais ces « recommandations » et « encouragements » ont été présentés aux femmes à une époque où le directeur de l’aide sociale contrôlait encore les détails intimes de leur vie quotidienne.

C’est lui qui décidait où elles travaillaient, si elles pouvaient voyager, qui elles épousaient, où leurs enfants étaient éduqués et – ce qui est peut-être le plus important – si elles conservaient la garde de leurs enfants. Toutes ces décisions relevaient de l’autorité du directeur de l’aide sociale.

Le « choix » des femmes autochtones en matière de fécondité s’inscrivait donc, de fait, dans un contexte où elles n’étaient pas libres d’élever leurs enfants, où la maternité autochtone était régulièrement dénigrée et où des « experts » blancs affirmaient ouvertement qu’il y avait « trop de bébés autochtones ».

Les politiques de planning familial étaient, on le voit, coercitives. Mais il y a un autre aspect, plus encourageant, dans cette histoire.

À cette époque, les autochtones ont été de plus en plus nombreux à s’installer dans les villes. Ils y ont trouvé des occasions de créer des réseaux, de s’organiser et de devenir des activistes.

Dans les années 1970, la dirigeante aborigène Shirley Smith a plaidé pour que le financement gouvernemental du planning familial soit géré par le Aboriginal Medical Service. Les financements ont été progressivement transférés à l’Aboriginal Medical Service tout au long des années 1970. Les dirigeants des Premières Nations, comme Marcia Langton, ont travaillé par l’intermédiaire de ce Service, pour redonner aux femmes autochtones leur pouvoir et leur dignité.

Et aujourd’hui ?

Mais où en est aujourd’hui le droit des femmes des Premières Nations à materner leurs enfants ?

Aujourd’hui encore, la proportion d’enfants issus des Premières Nations placés hors du foyer familial est choquante : 43 % des enfants placés hors du foyer familial sont indigènes. Si bien qu’il est possible de dire que nous sommes témoins d’une nouvelle « génération volée ».

Les femmes des Premières Nations continuent de prendre leurs décisions en matière de fécondité dans un contexte où le retrait d’enfants, ainsi que la violence domestique, demeurent élevés ; dès lors, nous devons nous demander à quel point le « choix » dont elles disposent est réel.

Compte tenu de la longue histoire des politiques eugénistes et discriminatoires en Australie, il est particulièrement important que les membres des Premières Nations puissent accéder à des soins de santé contrôlés par leur communauté et reflétant les approches holistiques des Premières Nations en matière de santé – en particulier lorsqu’il s’agit de la santé des femmes.

Les soins de santé pour les femmes des Premières Nations, gérés par et pour les Premières Nations, constituent le meilleur contexte pour que ces femmes puissent prendre leurs propres décisions en matière de fertilité. En tout état de cause, et malgré les efforts que le gouvernement a longtemps consacrés à réduire la population autochtone, nous constatons aujourd’hui que plus de personnes que jamais s’identifient comme indigènes – et la population des Premières Nations continue de croître.

17 avril 2024

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18 avril 2024 ~ 0 Commentaire

Yemen (Lutte Ouvrière)

Yemen

Un timbre de l’ancien Yemen du Sud socialiste

Mer Rouge : un conflit nourri par les interventions occidentales

Depuis le mois de novembre 2023, les houthistes, qui contrôlent tout le nord et l’ouest du Yémen, multiplient les attaques contre des navires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden. Ils disent agir ainsi contre les États-Unis et Israël, en soutien aux Palestiniens. Yahya Saree, le porte-parole militaire des houthistes, a prétendu « accomplir un devoir religieux, moral et humanitaire en soutien à ceux qui ont été lésés en Palestine et à Gaza ».

Le 19 novembre, le cargo Galaxy Leader a été attaqué par les milices houthistes alors qu’il traversait la mer Rouge, et a été détourné vers le port de Hodeïda au Yémen. Depuis, on a dénombré plus de quarante attaques de navires, dont vingt et un ont été touchés par des tirs de missiles ou de drones. Le trafic maritime est ainsi fortement perturbé dans la zone du détroit de Bab-el-Mandeb, qui sépare le sud de la péninsule arabique de la Corne de l’Afrique et donne accès au canal de Suez, par où passe 12 % du commerce mondial, dont 30 % du trafic des conteneurs. Le transit en mer Rouge a donc été suspendu, entièrement ou en partie, par de grands armateurs comme MSC, CMA CGM, Maersk ou Hapag-Lloyd, qui ont jugé plus prudent de délaisser cette route au profit de celle du cap de Bonne-Espérance, qui contourne l’Afrique.

En réaction, sous l’impulsion des États-Unis, dont plusieurs navires ont subi les attaques des houthistes, une force maritime internationale, baptisée Gardien de la prospérité, a été mise en place en décembre, à laquelle s’est jointe entre autres la Grande-Bretagne, l’ancienne puissance coloniale de la région. À la mi-janvier, le ministère de la Défense américain affirmait avoir détruit 150 missiles et lanceurs, des radars et des drones appartenant aux houthistes. Des tirs ont touché Sanaa, la capitale, les gouvernorats de Hodeïda (à l’ouest), Taëz (au sud), Hajjah (au nord-ouest), Saada (au nord), ne ciblant prétendument que des lieux de stockage d’armes. Selon le président des États-Unis, Joe Biden, il n’y a pas eu de victimes civiles. On ne peut bien sûr qu’en douter mais, quoi qu’il en soit, cette riposte occidentale n’a pas fait cesser les attaques des houthistes. La guerre menée par l’État d’Israël contre les Palestiniens de la bande de Gaza, avec l’appui de l’impérialisme, a ainsi ouvert de nouvelles turbulences dans cette région du sud de la mer Rouge qui fut très tôt convoitée par les puissances coloniales.

Une succession de conflits

Aden, situé tout au sud de la péninsule arabique, devint un protectorat britannique dès 1839. La construction du canal de Suez trente ans plus tard renforça l’intérêt stratégique de ce port, devenu une étape pour les bateaux sur la route des colonies des Indes, de Birmanie, de Malaisie, de l’océan Indien et du Pacifique. Afin de garantir la paix intérieure dans le sud de la péninsule arabique et ainsi pouvoir commercer en toute tranquillité, les colonisateurs britanniques nouèrent des ententes avec les émirs des différentes zones, en échange de leur approvisionnement en armes et de rétributions financières, et en ne manquant pas de jouer sur leurs oppositions. Ils mirent en place un découpage basé sur les particularismes ethniques ou religieux, une politique visant à diviser pour mieux régner, comme celle mise en œuvre par toutes les puissances impérialistes au Moyen-Orient, comme ailleurs.

Le nord du Yémen, un temps annexé à l’Empire ottoman, devint à sa chute formellement indépendant en 1918, chute à laquelle l’impérialisme avait œuvré. Trop pauvre pour intéresser les colonisateurs, cette société féodale, marquée par les relations souvent conflictuelles entre les tribus, continua à être dirigée par un imam. En 1962, un groupe d’officiers, gagnés aux idées nationalistes arabes de Nasser alors au pouvoir en Égypte, prit le pouvoir en s’appuyant sur le mécontentement populaire, abolissant la monarchie et proclamant la République arabe du Yémen. Huit années de guerre civile suivirent, faisant 200 000 morts, entre d’une part ce camp républicain appuyé par l’armée égyptienne et équipé d’armes soviétiques, et de l’autre le camp royaliste de l’imam appuyé par l’armée saoudienne et des armes britanniques. Le régime qui s’installa finalement en 1970 au nord du Yémen, au bout de toutes ces années de guerre, fut un régime républicain conservateur tout à fait acceptable pour la monarchie saoudienne.

La même année, le sud du Yémen, qui s’était libéré de l’emprise britannique dès 1967, devint la République démocratique populaire du Yémen, aux prétentions socialistes, et en tout cas progressistes. Elle adopta des réformes politiques, sociales et économiques significatives : des nationalisations, notamment celle des terres agricoles, la constitution de coopératives, le développement de l’éducation et de services de santé gratuits, l’égalité pour les femmes. La lutte contre l’organisation tribale força les grandes familles qui la contrôlaient à se réfugier dans le nord du pays.

Pour contrer ce régime soutenu par l’URSS, les monarchies de la région financèrent des groupes armés. Le Sud fut ainsi la cible de nombreuses interventions militaires, à l’instigation de l’Arabie saoudite, du Yémen du Nord devenu un soutien saoudien, et de l’armée britannique. L’impérialisme, américain cette fois, qui dans le contexte de la guerre froide ne pouvait pas non plus accepter un tel régime, s’appuya pour le combattre sur l’Arabie saoudite et sur des partis tels que le Front islamique, créé en 1979, partisan entre autres du port du voile intégral par les femmes à l’université.

Le 22 mai 1990, après une longue série de conflits armés, eut lieu l’unification entre le Yémen du Nord, une dictature étroitement dépendante des armes et des subsides saoudiens, dirigée depuis 1978 par Ali Abdallah Saleh, et le Yémen du Sud. Mais cette toute nouvelle République du Yémen, dont Saleh devint le président, n’était unifiée qu’en apparence. Basée sur l’ancien appareil d’État du Nord, elle ne fit guère de place aux anciens dignitaires du Sud, ni ne fusionna vraiment les armées des deux pays, ce qui suscita des rancœurs dans le sud du pays, et entraîna de nouveaux affrontements.

L’apparition du mouvement houthiste

À la fin des années 1990, le Yémen restait un pays sous-développé dont l’économie reposait essentiellement sur une agriculture traditionnelle, le maintien d’une structure quasi féodale dans les campagnes dominées par de grandes familles appartenant à de puissantes tribus, où tentait de survivre une paysannerie très pauvre. Les principales villes, dont la capitale Sanaa, ne formaient que quelques îlots de modernité, et les jeunes en quête de travail émigraient massivement dans les pays du Golfe pour y travailler dans le secteur pétrolier. L’extraction du pétrole au Yémen, secteur bien moins prometteur du fait du nombre réduit de gisements, essentiellement localisés dans le Sud, n’offrait pas de possibilités suffisantes. Le pétrole yéménite put fournir cependant durant quelques années des revenus à l’État.

L’argent servit, non pas à développer des services publics, mais à financer un système de clientélisme. Pour se maintenir au pouvoir, Saleh put ainsi accorder à certains chefs tribaux des contrats de surveillance d’oléoducs, de lignes électriques, leur distribuer diverses aides financières, et ainsi étendre son autorité aux tribus. La crise du pétrole allait l’affaiblir. La diminution des recettes pétrolières, à partir du début des années 2000, affecta le budget de l’État et réduisit les possibilités d’acheter la fidélité des uns et des autres. Les cheikhs tribaux connurent une baisse importante de leurs ressources et privilèges financiers. Des membres des plus puissantes tribus reprochèrent ainsi au gouvernement de leur donner des voitures coréennes au lieu des Land Cruiser auxquels ils étaient habitués ! Tout cela, ajouté à la chute de 30 % de la devise yéménite et à la hausse des prix des produits alimentaires, attisa les tensions tribales au travers desquelles s’exprimait le mécontentement de la population pauvre des régions les plus défavorisées.

C’est dans ces années qui suivirent l’unification de 1990 que le mouvement houthiste apparut au sein de la minorité chiite yéménite, dite zaydite, de Saada, au nord du Yémen, qui se sentait lésée par le nouveau pouvoir. À l’origine mouvement essentiellement religieux aspirant à un renouveau du zaydisme et luttant contre la propagation du wahhabisme, forme rigoriste de l’islam sunnite initiée par les dirigeants saoudiens pour gagner en influence au Yémen, il se transforma en un mouvement politique. Ce mouvement, également appelé Ansar Allah, qui signifie Partisans de Dieu, établit un vaste réseau dans le gouvernorat de Saada et dans d’autres zones tribales du Nord, créant des associations de jeunes, des écoles et des internats. Il se construisit en opposition aux États-Unis et à Israël, ainsi qu’au dictateur, Saleh. Ainsi, à partir de 2002, les partisans de Ansar Allah scandaient : « Dieu est grand, mort à l’Amérique, mort à Israël ! »

La corruption du régime de Saleh, ses exactions, les impôts arbitraires imposés à la population rurale pauvre déclenchèrent une révolte à laquelle le mouvement houthiste était en situation de donner une direction politique, derrière le drapeau du chiisme zaydite. À partir de 2004, dans le nord du pays, les bombardements de l’aviation yéménite, la répression, les arrestations et les disparitions entraînèrent la mobilisation d’un nombre croissant de nouveaux combattants, notamment par le truchement des solidarités tribales. « Ce n’est pas tant une convergence religieuse qui a poussé certains des nôtres à rejoindre le camp houthiste. Ce qui a compté, c’est leur opposition commune au pouvoir central », déclarait un cheikh membre de la tribu Jahm, en parlant de l’adhésion d’une partie de sa tribu au combat contre Saleh1. « C’est parce que l’État désigne sans cesse certaines personnes sous le nom de houthistes que ces gens deviennent effectivement houthistes. Certains de ceux qui étudiaient chez moi ont été provoqués et poussés à combattre », ajoutait de son côté un intellectuel zaydite2. De 2004 à 2010, six guerres opposèrent le régime en place aux milices houthistes, au cours desquelles celles-ci tinrent bon.

À partir de 2011, les manifestations populaires du Printemps arabe, soutenues par les houthistes, finirent par contraindre Saleh à laisser la place. Les États-Unis furent à la manœuvre pour imposer un règlement politique afin d’éteindre la révolte populaire. Le vice-président, Abdrabbo Mansour Hadi, prit la place de Saleh et promit des élections mais, pour l’essentiel, le régime restait en place. En 2014, au mécontentement que provoqua une nouvelle Constitution qui ne satisfaisait personne, s’ajouta celui provoqué par les augmentations de prix. Des manifestations reprirent dans plusieurs villes du nord du pays, auxquelles les houthistes appelèrent. Ce fut la décision de Hadi de s’arroger les pleins pouvoirs qui déclencha l’offensive des milices houthistes, avec le renfort d’une partie de l’armée. En septembre 2014, elles prirent la capitale, Sanaa, marchèrent sur le sud du pays, et mirent fin au pouvoir de Hadi qui allait se réfugier en Arabie saoudite. Les houthistes finirent ainsi par contrôler un tiers du territoire yéménite, correspondant aux régions montagneuses de l’ouest, et comprenant des villes d’importance comme le port de Hodeïda, sur la mer Rouge, et Sanaa.

Une guerre déclenchée par l’Arabie saoudite avec l’aval des États-Unis

Pour empêcher le mouvement houthiste de prendre le contrôle du pays, Mohammed ben Salman, prince héritier et dirigeant de facto de l’Arabie saoudite, déclencha le 25 mars 2015 l’opération baptisée « tempête décisive ». Elle avait le plein accord des États-Unis et l’approbation du Conseil de sécurité de l’ONU. Au soutien de tous les pays impérialistes s’ajoutait celui de la coalition constituée sous la direction saoudienne par une dizaine de pays arabes et musulmans : l’Égypte, la Jordanie, le Soudan, le Maroc et les monarchies du Golfe, à l’exception d’Oman.

L’Arabie saoudite eut donc un blanc-seing pour bombarder, contrôler les entrées et les sorties du Yémen et mettre en place une forme de blocus, qui entraîna dans le pays une catastrophe humanitaire. Le conflit entraîna des déplacements massifs de population, de graves pénuries alimentaires et médicales, ainsi qu’une épidémie de choléra.

Cette guerre, dont Mohammed ben Salman pensait qu’elle ne durerait que quelques semaines, s’enlisa. Les milices houthistes continuèrent à tenir tête aux forces armées saoudiennes, malgré l’armement sophistiqué de celles-ci fourni par les États-Unis et, entre autres, la France. Si elles reçurent une aide iranienne, livraison d’armes légères et conseillers militaires, cela ne fut pas déterminant. Contrairement à ce que les médias occidentaux répètent en boucle, le mouvement houthiste n’allait pas devenir l’instrument de l’Iran. Les dirigeants iraniens ne s’engagèrent que de loin. Ce fut la barbarie de la guerre menée par l’Arabie saoudite qui renforça les houthistes. Pour beaucoup, ce mouvement représentait la résistance de la nation yéménite aux agresseurs extérieurs, ce qui lui valut un soutien populaire.

En avril 2022, au bout de huit ans d’une guerre qui avait fait près de 400 000 morts, Mohammed ben Salman dut se résigner à accepter une trêve, entamant des négociations pour aboutir à la signature de la paix qui, à l’heure actuelle, traînent toujours en longueur.

Au fil des années de guerre, les houthistes ont construit leur pouvoir dans les zones qu’ils contrôlent. Ils dirigent celles-ci dans une situation profondément dégradée par la guerre, en l’absence de services en état de fonctionner, alors que manquent l’eau, la nourriture et même la possibilité de verser des salaires réguliers aux fonctionnaires. Ils peuvent maintenir un certain consensus populaire, en s’appuyant sur un sentiment anti-impérialiste largement partagé par la population, sentiment amplifié par la barbarie de la guerre menée contre les Palestiniens. Mais les houthistes peuvent aussi être eux-mêmes en butte au mécontentement populaire. « Nous n’avons aucun intérêt à répandre le sang des Yéménites, mais la rébellion nous a obligés à nous battre. Ils utilisent la force et la répression pour gouverner et imposer leur idéologie religieuse3 », confiait ainsi un cheikh influent de la tribu Murad, dont une grande partie s’est réfugiée dans le gouvernorat de Marib. La coalition saoudienne tente d’attiser ces sentiments pour parvenir à ses fins. Elle a ainsi construit dans cette zone de Marib une base militaire et des camps d’entraînement pour ce qui reste de l’armée du pouvoir chassé par les houthistes.

Une instabilité permanente créée par l’impérialisme

Les houthistes continuent à tenir tête à l’Arabie saoudite et aux pays impérialistes, et la guerre à Gaza a rallumé un incendie dans la région de la mer Rouge, posant de nouveaux problèmes aux dirigeants occidentaux. Cela survient au moment où les États-Unis et l’Arabie saoudite, depuis plus d’un an, tentent de parvenir à la signature d’un accord de paix afin d’éteindre l’incendie qui enflamme le Yémen. Biden aurait sans doute souhaité pouvoir mettre en avant une réussite diplomatique en cette année électorale, et les tractations en coulisse continuent avec des médiations locales, celle de l’Oman en particulier. Mais les États-Unis doivent aussi montrer qu’ils ne laissent pas les houthistes perturber le commerce international. Le bombardement de plusieurs villes du Yémen par les États-Unis avec l’aide de l’armée britannique en riposte aux attaques de navires est une réponse limitée, mais aussi une manière de lancer un avertissement à ceux qui voudraient contester leur domination. Il s’adresse autant aux peuples de la région qu’aux puissances qui voudraient mener leur propre jeu, comme l’Iran, même si les dirigeants iraniens se sont bien gardés de revendiquer la paternité des initiatives houthistes. Ils veulent visiblement éviter d’être entraînés dans un engrenage guerrier.

Les bombardements, les interventions d’alliés finissant par agir pour leur propre compte, le soutien à coups de milliards donné à des forces qui se retournent contre leur maître n’en ont pas moins contribué à déclencher en mer Rouge le début d’un engrenage.

Les manœuvres des dirigeants impérialistes allument des incendies, laissant derrière eux les morts, les affamés, les régions entières détruites. Leur présence militaire et leur interventionnisme permanent entretiennent une instabilité tout aussi permanente, même s’ils tentent ensuite d’agir pour limiter les conséquences des conflits qu’ils ont eux-mêmes déclenchés. La population pauvre se trouve, qu’elle le veuille ou non, enrôlée derrière des milices religieuses ou des forces à l’idéologie réactionnaire qui s’opposent à la présence occidentale. Elle ne trouvera de véritable issue que dans la lutte pour en finir avec la domination impérialiste.

28 mars 2024

1 Quentin Müller, « À Marib, les tribus yéménites font front commun contre les houthistes » Le Monde diplomatique, juin 2023.

2 Entretien avec al-Murtadâ al-Muhatwarî, Sanaa, 17 janvier 2009 cité par Laurent Bonnefoy, dans « La guerre de Sa‘da : des singularités yéménites à l’agenda international », Critique internationale n° 48, juillet 2010.

3 Quentin Müller, op. cit.

https://www.lutte-ouvriere.org/

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