Archive | A gauche du PS

15 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

battisti (révolution permanente)

cesare

L’extrême droite se frotte les mains

Scandale ! Cesare Battisti arrêté en Bolivie et extradé vers l’Italie

Il n’y a pas que l’extrême droite italienne au pouvoir qui se frotte les mains. Tout ce que le pays a de juges, de politiciens de droite, de centre-gauche, populistes et de flics jubile : Cesare Battisti, auteur de polars et ancien militant d’extrême gauche, condamné pour quatre homicides à la fin des années 1970 et en cavale au Brésil depuis 2004 a été arrêté ce matin en Bolivie et pourrait bientôt être extradé.

C’est en tout cas la demande qu’avait formulée Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur d’extrême droite de la Ligue, au nouveau gouvernement brésilien de Jair Bolsonaro, avec lequel il a d’énormes affinités. Sur les questions de genre, sur l’homosexualité, les étrangers et la gauche, Salvini a des avis bien arrêtés. Et Bolsonaro lui a donné satisfaction en ordonnant une opération policière qui a abouti à Santa Cruz, la seconde ville du pays limitrophe du Brésil, où Battisti a été arrêté, dans la nuit de samedi à dimanche.

Prison à vie

Que reproche-t-on à Cesare Battisti ? Son passé, que ce dernier n’a jamais renié, tout en ayant une vision très critique – et que nous sommes loin de partager – de ce qu’ont été, en Italie la période de la contestation sociale et politique du « Mai rampant » et de la lutte armée, dans les années 1970. On l’accuse également de quatre homicides, quatre exécutions politiques (un maton, deux commerçants accusés de collusion avec l’extrême droite, et d’un agent du renseignement intérieur) perpétrées entre juin 1978 et avril 1979, alors qu’il militait au sein d’un petit groupe politico-militaire, les Prolétaires Armés pour le Communisme.

Pour ces quatre homicides, Battisti a en revanche toujours déclaré son innocence, ce qui n’a pas empêché les juges italiens de le condamner, par contumace, comme tant des centaines d’autres militantes et militants de l’époque, à la prison à vie dans son cas.

Doctrine Mitterrand

Battisti s’est en effet réfugié en France après s’être évadé de prison en 1981. Il y a bénéficié, comme plusieurs dizaines d’autres militantes et militants italiens, de la « doctrine Mitterrand », à savoir un engagement pris verbalement par le président en 1985 et promettant de ne pas extra-der vers l’Italie celles et ceux qui auraient rompu avec les « années de plomb ». Faisant mille petits boulots et finissant concierge, Battisti s’est par la suite lancé dans le polar, devenant l’une des plumes les plus importantes, en France, dans les années 1990, comme l’a souligné à plusieurs reprises son amie et soutien Fred Vargas.

Arrêté sous Chirac

Mais en 2004, son passé le rattrape. Rompant avec l’engagement de 1985, Chirac, président, Fillon, premier-ministre et Sarkozy, ministre de l’Intérieur, envoient les flics de la Direction natio-nale antiterroriste l’arrêter dans la loge de concierge qu’il occupe pour l’expulser vers l’Italie, alors gouvernée par Berlusconi et les amis de la Ligue du Nord de Salvini.

Nouvelle cavale

Pendant qu’une campagne de soutien se met en place, Battisti réussit à s’enfuir au Brésil. Malgré des hauts et des bas, le gouvernement fédéral du PT de Lula puis de Dilma refuse son extradition. Il était repassé à la clandestinité, ces derniers mois, avant la victoire de Bolsonaro. Ce dernier a fini par avoir raison de sa cavale.

La palme revient néanmoins au gouvernement « de gauche » bolivien de Evo Morales, qui s’était empressé, en janvier, sa saluer son « frère Jair » lors de la cérémonie d’intronisation. Sans doute aura-t-il oublié que lui aussi a un temps été accusé de « terrorisme » par l’adminis-tration étatsunienne, et que son vice-président, Alvar García Linera, ancien guérilléro du Mouve-ment Révolutionnaire Tupac Katari, a toujours revendiqué que les actions reconnues comme des crimes et des délits par la loi dans le cadre du militantisme politique ne pouvaient tomber sous le coup du droit pénal commun. Un énième principe sur lequel le gouvernement « socialiste » bolivien du MAS s’est assis.

Salvini, grand vainqueur

On ne peut que craindre le pire, pour Battisti. Son extradition serait considérée comme une victoire politique pour Salvini. Une victoire de la « justice contre un assassin », a-t-il déclaré, lui qui, tous les jours, condamne à la mort certaine des dizaines de migrants au large des côtes italiennes, lui dont la diplomatie continue à soutenir les pires seigneurs de la guerre en Libye pour mieux défendre les intérêts pétroliers de l’ENI et dont l’armée stationne, dans le cadre de mission d’occupation impérialiste, dans 21 pays. C’est donc Salvini qui va s’ériger en « juge ».

Battisti a été condamné et n’aura droit à aucune révision. Par son extradition, ce sont non seulement les « longues années 1968 », le « mai rampant », qui sont condamnés, mais égale-ment l’idée même d’une transformation de la société. Quand l’extrême droite fait la leçon et que les « démocrates », à savoir l’ensemble de l’opposition parlementaire au gouvernement Salvini-Di Maio, applaudissent, voilà qui est bien tristement révélateur de la situation actuelle de l’autre côté des Alpes.

Ciro Tapeste dimanche 13 janvier

https://www.revolutionpermanente.fr/

Lire aussi:

Cesare Battisti : ce que les médias ne disent pas (Lundi Matin)

 

Lire la suite

14 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

podemos (slate)

lenin-stalin-pablo-iglesias-y-podemos

Podemos vu par la droite

Podemos a-t-il rendu les armes?

En soutenant les mesures sociales anti-austérité du socialiste Pedro Sanchez, Podemos, le parti de Pablo Iglesias, a remporté une victoire idéologique. Mais au prix de la conquête du pouvoir.

L’image est belle. Les deux hommes, tout sourire et main dans la main. D’un côté, Pedro Sanchez, Premier ministre espagnol, leader du Parti socialiste (PSOE), et de l’autre Pablo Iglesias, figure de proue de Podemos, parti de la gauche dite «radicale», descendant du mouvement des indignés. Nous sommes le 11 octobre 2018, au Palais de la Moncloa, siège du gouvernement, et les deux hommes viennent de parapher un accord sur le budget 2019 qui entend mettre fin aux politiques de rigueur menées jusqu’alors par la droite dans le pays.

Une troisième voie en Europe

Au menu de l’accord signé, une série de mesures ambitieuses, à forte teneur sociale: augmen-tation du salaire minimum de 22%, création d’un impôt sur le patrimoine pour les plus fortunés, hausse de l’impôt sur les hauts revenus, mise en place d’une taxe sur les transactions financiè-res, indexation des retraites sur l’inflation, augmentation de 40% des aides à la dépendance, hausse des crédits de la recherche et des bourses accordées aux étudiants, mise en place d’un contrôle des loyers. En somme, un programme qui détonne dans le panorama européen actuel.

«Dans un contexte d’austérité généralisée en Europe, c’est un signal fort qui est envoyé, souli-gne le politologue Manuel Cervera-Marzal. Cela nous montre qu’une troisième voie est possible, que nous n’avons pas seulement le choix entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini. C’est une troisième voie sur la gauche. En ce sens, l’accord entre le PSOE et Podemos a une portée politique forte».

L’Espagne n’est pas la première à emprunter ce chemin. Le Bloco de Esquerda, équivalent portugais de Podemos, s’est lui aussi associé au Parti Socialiste pour mettre un terme à l’austérité dans le pays. Le salaire minimum a été ainsi augmenté en 2017, 2018 et le sera à nouveau en 2019. Si Podemos semble s’être inspiré de son voisin, l’accord trouvé avec le gouvernement de Pedro Sanchez ne résonne pas moins comme une victoire idéologique pour le parti de Pablo Iglesias.

En effet, depuis ses débuts et sa création en 2014 dans le sillage des mobilisations «indignées» appelées en Espagne «Mouvement du 15 mai» ou «15M» la lutte contre les coupes budgétaires et le détricotage de l’État providence figurent au centre de ses préoccupations, tout comme la revendication d’une plus grande justice sociale.

Le Parti Socialiste espagnol, à la faveur de cet accord, confirme son retour en grâce après des années d’échecs électoraux et de chute dans les sondages. «On a un retour aux fondamentaux de la gauche, confirme Manuel Cervera-Marzal. Et quand on regarde les enquêtes, on voit clairement que cela profite au PSOE.

Avec Pedro Sanchez, le Parti Socialiste espagnol a prouvé sa capacité à se régénérer. N’ou-blions pas également que la constitution d’un gouvernement paritaire, avec 50% de femmes, a été un autre signal fort dans un pays qui est sans doute l’un de ceux où le mouvement féministe est le plus présent. Le 10 mars 2018, il y a quand même eu six millions de femmes qui ont fait grève, une grève féministe. Pedro Sanchez a parfaitement compris cela.»

Rappelons ici que le leader du Parti Socialiste a pu devenir Premier ministre à la faveur d’une motion de censure votée en 2018 contre le précédent chef de gouvernement, Mariano Rajoy, issu des rangs de la droite. Une motion appuyée par Podemos et les partis nationalistes. Pour pouvoir gouverner, plus que jamais, Pedro Sanchez doit se prévaloir de leur soutien.

Dépasser le populisme

Mais quel sens politique revêt cette alliance pour Podemos? En premier lieu, elle acte d’un changement de stratégie. «Podemos est passé de l’idée de surpasser le PSOE, c’est le fameux “sorpasso” dont parlait Pablo Iglesias,  à l’idée de gouverner avec lui, pointe Marie Franco, pro-fesseure à la Sorbonne Nouvelle et spécialiste de l’Espagne. C’est un dépassement du discours dégagiste, d’un discours consistant à dire “c’est nous la nouvelle gauche”, à une forme de prag-matisme et à l’idée qu’il va falloir négocier et trouver des accords pour gouverner. Mais, à vrai dire, Podemos le fait déjà depuis plusieurs années au niveau des autonomies et des mairies. Il travaille déjà avec le PSOE.»

Comme le rappelle Manuel Cervera-Marzal, pendant ses deux premières années d’existence Podemos a connu une ascension fulgurante, nourrie notamment par la crise économique, la violence des politiques de rigueur et la corruption endémique des partis de gouvernement, PSOE comme Parti Populaire (PP), le grand parti de droite en Espagne. Podemos se dit alors qu’il va parvenir à devenir la force hégémonique à gauche et faire littéralement disparaître le PSOE, à l’image du Mouvement socialiste panhellénique (PASOK) en Grèce.

Entre 2014 et 2016, à chaque élection, Podemos parvient à augmenter son score. Mais, dès 2016, la formation de Pablo Iglesias atteint son plafond de verre. «Aujourd’hui, Podemos et le PSOE sont tous les deux autour de 20%, précise Manuel Cervera-Marzal.

A priori, le PSOE ne descendra pas plus bas. La conséquence stratégique pour Podemos est simple: il ne s’emparera pas du pouvoir tout seul. C’est un discours qui est aujourd’hui assumé, même s’il a suscité beaucoup de débats en interne depuis 2016. En fait, c’était Íñigo Errejón, le numéro 2 de Podemos, qui portait cette idée-là. Il voulait arrêter de taper sur le PSOE et compo-ser avec lui. La frange plus anti-capitaliste soutenait elle que Podemos allait finir par le dépasser et l’étouffer. Et finalement, même si c’est la motion de Pablo Iglesias qui l’a emportée en 2017 lors du Congrès de Podemos, c’est la ligne d’Errejón qui a prévalu. Tout simplement parce que la réalité lui donne raison.»

En fin de compte, c’est la ligne populiste de Podemos qui a été enterrée au profit d’une stratégie plus classique d’Union de la Gauche. «Si le populisme, c’est l’idée d’incarner seul le peuple contre les élites, et que dans ces élites vous mettez aussi bien le PSOE que le Parti Populaire, le “PPSOE” comme on a pu dire, alors oui, cette ligne là n’est plus d’actualité, confirme Manuel Cervera-Marzal. Le populisme aura été la stratégie de Podemos pendant ses deux premières années d’existence, la stratégie du premier Podemos. Il a été aujourd’hui remis au placard au profit d’une stratégie plus classique de front commun, de rassemblement de la gauche.»

2019: année décisive

Pour Yves Sintomer, professeur de sciences politiques à l’Université Paris 8, cette réorientation stratégique s’explique aussi par un changement de nature de Podemos, devenu au fil des années un parti comme un autre.

«Podemos s’est vite retrouvé dans un mode d’organisation très traditionnel, très vertical, expli-que-t-il, avec une organisation centralisée et des luttes de pouvoir. En quelques sortes, on a assisté à un vieillissement accéléré de la structure qui ressemble désormais à un parti classique. À vrai dire, c’est une tension qui existait depuis le début, entre une base issue du mouvement indigné, qui était plutôt libertaire et auto-gestionnaire, et un parti dont les leaders n’avaient guère pris part au 15M et promouvaient plutôt un parti centralisé, populiste et post-léniniste. L’asso-ciation des deux tendances n’était pas impossible mais l’une à pris le pas sur l’autre.»

Si le changement stratégique de Podemos semble clair, de nombreuses inconnues demeurent et l’année 2019 s’annonce décisive, pour ne pas dire mouvementée. L’accord budgétaire doit enco-re être voté et, pour ce faire, il nécessite l’appui des partis nationalistes qui conditionnent leur soutien à l’ouverture d’un référendum sur l’indépendance de la Catalogne.

Le vote de ce budget entraînerait de plus le non-respect des règles européennes en matière de limitation du déficit public, autre épine dans le pied pour le gouvernement de Pedro Sanchez. Enfin, il devra être approuvé par un Sénat dominé… par la droite espagnole. Sur tous ces sujets, les discussions et négociations vont bon train. «Tout le monde se tient par la barbichette», souligne Marie Franco.

Plusieurs options se dessinent en cas d’échec.

La première serait de reconduire le budget de 2018 mais interdirait de fait la plupart des mesures sociales annoncées par Pedro Sanchez et Podemos. La seconde serait d’organiser des élections anticipées en 2019, dans une année qui sera déjà marquée par les élections européennes, municipales et un vote dans plusieurs communautés autonomes.

«Beaucoup de pression pèse sur le gouvernement de Pedro Sanchez. S’allier avec Podemos, c’est une tentative de rééquilibrer le rapport de force pour mener une politique qui soit conforme à ce qu’il a annoncé. Mais le risque c’est qu’il lui arrive la même chose qu’à José Luis Zapatero, prévient Manuel Cervera-Marzal. Zapatero, avant d’arriver au pouvoir en 2004, avait lui aussi annoncé toute une série de mesures ancrées à gauche et finalement il s’était retrouvé à déré-guler le droit du travail et à libéraliser le pays.»

Suivant cette hypothèse Podemos devrait, une nouvelle fois, revoir sa copie. Pablo Iglesias se dit admirateur de Machiavel et de Games of Thrones. Au cours de l’année qui se profile, il se devra d’être stratège afin de faire entendre la voix de son parti. Déposer les armes ou les reprendre. Winter is coming.

Fabien Benoit  14 janvier 2019

LIRE AUSSI:

Derrière le féminisme espagnol, les franc-maçonnes

Podemos et les socialistes espagnols, alliance tactique ou première pierre d’une refondation européenne?

Commentaire:

Podemos est allié de Izquierda Unida l’ex ex-PCE pour simplifier

J’ai corrigé « indépendantistes » par « nationalistes » car tous les nationalistes qui soutiennent le PSOE ne demandent pas l’indépendance.

Nos camarades d’Anticapitalistas ont un certain poids dans Podemos, surtout en Andalousie. Ils ne sont pas d’accord avec sa « frilosité » à demander un vote en Catalogne et en général avec son « jacobinisme » centraliste.

Lire la suite

14 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

débat (révolution permanente)

retoir macron

Foutage de gueule

Une lettre de Macron pour noyer la colère et diviser le mouvement

Le président avait promis d’écrire aux français. Longue et creuse, sa lettre annonce un débat cadré, conçu pour diviser la mobilisation, où les Gilets jaunes sont invités à choisir les modalités d’une régression sociale prévue d’avance. 

« Comment ne pas éprouver la fierté d’être Français ? »

Dans sa lettre, Macron commence par rappeler que la France était l’une des nations « les plus fraternelles » et les « plus libres », « puisque chacun est protégé dans ses droits et dans sa liberté d’opinion, de conscience, de croyance ou de philosophie. », avant de condamner la violence en rappelant que son refus est la condition pour avancer.

Les intentions du gouvernement sont donc claires, opposer de façon radicale le Grand débat aux manifestations des Gilets jaunes. Un moyen de siffler la fin de la partie, comme le souhaite le gouvernement. Surtout, le grand moment démocratique annoncé par Macron s’annonce particulièrement cadré.

« L’impôt, lorsqu’il est trop élevé, prive notre économie des ressources qui pourraient utilement s’investir dans les entreprises (…), nous ne reviendrons pas sur les mesures que nous avons prises pour corriger cela. »

Ainsi, Macron a beau affirmer : « Pour moi, il n’y a pas de questions interdites. Nous ne serons pas d’accord sur tout, c’est normal, c’est la démocratie. Mais au moins montrerons-nous que nous sommes un peuple qui n’a pas peur de parler, d’échanger, de débattre. », les termes du débat sont fixés d’avance et orientés dans une direction précise, celle du projet du gouverne-ment que Macron défend depuis le début de son quinquennat.

L’exemple du thème des impôts est ainsi particulièrement criant.

Après avoir expliqué à mots couverts qu’on ne toucherait pas à l’ISF – reniant ainsi ce qu’il expliquait quelques lignes plus haut – le gouvernement invite les Gilets jaunes à proposer des baisses d’impôts. Mais attention ! Comme, selon Macron, « nous ne pouvons, quoi qu’il en soit, poursuivre les baisses d’impôt sans baisser le niveau global de notre dépense publique. » Il s’agit ensuite de discuter collectivement des services publics à supprimer ! Voilà l’idée du débat démocratique que se fait Macron : discutons tous ensemble des modalités d’une régression sociale déjà actée.

Les autres questions se déclinent autour de trois autres axes thématiques, « l’organisation de l’Etat et des collectivités publiques », « la transition écologique », « la démocratie et la citoyen-neté ». Différentes propositions sont ainsi égrainées sous forme de questions : renforcer la décentralisation, reconnaissance du vote blanc, vote obligatoire ou encore dose de proportionnelle aux législatives.

Macron roi de l’embrouille et de la division

On ressort de la lecture un peu embrouillé par la multiplicité des thèmes et les 35 questions, et c’est probablement l’objectif du gouvernement : noyer la colère des Gilets jaunes dans un débat touffu, tout en soumettant entièrement l’issue des discussions à la bonne volonté du gouverne-ment. Pour Macron l’objectif du Grand débat et de la lettre qui l’annonce est bien de légitimer la répression et de mettre un coup d’arrêt au mouvement en le canalisant sur un terrain institutionnel miné.

En outre, la déclinaison des axes thématiques se clôt sur deux thématiques « bonus » surprenantes: l’immigration et la laïcité.

Si sur la question des migrants, certains Gilets jaunes ont pu, localement, adopter des positions réellement problématiques, dans la plupart des mobilisations, la question de leur accueil et du respect de leurs droits est posé en opposition à ce gouvernement qui n’a rien à envier à la droite dure. Comme Sarkozy, à son époque, voilà Emmanuel Macron qui impose à sa façon une discussion sur « l’identité nationale », non sans avoir au préalable laissé Castaner s’époumoner à l’envi sur le fait que les mobilisations étaient pilotées par l’extrême droite. Cela ferait sourire, si tout ceci ne relevait pas de l’entourloupe chauvine et xénophobe.

Même chose sur la laïcité 

Une discussion absolument absente du mouvement mais pas de la réflexion de Macron et de ses ministres qui s’en servent pour servir les plats à la droite et à l’extrême droite en relayant à bon compte les préjugés islamophobes les plus éculés. Un moyen de diviser le mouvement autour de sujets clivants, instrumentalisés par le gouvernement pour dissiper une colère qui vise depuis le départ un seul ennemi : le gouvernement et les riches qu’il sert depuis le début de son quinquennat.

Un grand débat verrouillé et sans issue

A la veille du Grand débat, la lettre de Macron fait donc apparaître la démarche du gouverne-ment pour ce qu’elle est : une tentative de canalisation de la colère et de division du mouvement. Pourtant, la radicalité et le caractère massif des Actes 9 et 10 laissent penser que peu de Gilets jaunes seront dupes. Et pas qu’eux.

Le gouvernement ne compte même plus sur l’appui de la Commission Nationale sur le Débat Public (CNDP), pas plus que sur la majorité des maires, pour organiser une « discussion » verrouillée à l’avance. Ce lundi, Chantal Jouanno, présidente de la CNDP a affirmé que sa démission n’était en rien liée simplement au scandale autour de son salaire mais bien à la volonté de l’exécutif de reprendre la main, expliquant sur Twitter que : « Dès lors que le gouver-nement a décidé de reprendre le pilotage du Grand débat national, la CNDP qui est une autorité neutre et indépendante n’y a plus sa place ».

Il n’y a guère plus que Laurent Berger et la direction de la CFDT qui appellent le débat de leurs vœux, c’est dire…

Tel que cela se profile, Macron semble tout au plus, jouer la montre, avec son courrier et son « débat ». Reste à savoir si, sur ce plan-là, y compris, celui des « horloges », il va réussir. Rien n’est gagné car il a perdu, bien avant le 17 novembre, la maîtrise du calendrier.

Plus que jamais c’est dans la rue et sur les ronds-points, par l’élargissement du mouvement et sa structuration démocratique par en bas, à travers la contagion de la mobilisation, des ronds-points aux entreprises, aux lieux de travail et d’étude que le gouvernement pourra être vaincu.

Pablo Morao Lundi 14 janvier

http://www.revolutionpermanente.fr

Lire la suite

14 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

rennes (le bocal)

lutter

Lutter ensemble

Pour de nouvelles complicités politiques

Le 22 janvier à 19h, présentation et lecture d’extraits du livre « Lutter ensemble » avec Juliette Rousseau. Suivi d’un temps pour se questionner sur nos modes d’organisation, sur comment imaginer ou renforcer des alliances entre différents collectifs à Rennes.

« De la ZAD à la Palestine, de la marche pour le climat de New York aux camps de réfugié·es de La Chapelle, Juliette Rousseau part à la rencontre de collectifs: féministes, antiracistes, LGBT, de justice climatique, etc., qui interrogent les différents rapports de domination liés à la classe, au genre, à la race ou encore à la condition physique et mentale, à l’œuvre dans la société mais aussi dans les espaces militants.

À partir de nombreux entretiens, ce livre invite à explorer les nouvelles formes d’organisation et de solidarité politique qui se nouent entre les personnes concernées par une même oppression et leurs allié·es ou complices ».

« Lutter ensemble, pour de nouvelles complicités politiques »           Le 22 janvier 2018, 19H,  Le Bocal, Rennes

Le local est situé au rez-de-chaussée du 2 allée de Finlande (Landrel, Blosne, ligne 12 arrêt Pologne).

Facebook

http://www.rennes-info.org/

Lire la suite

14 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

élections (alternative libertaire)

FrontPopulaire

Fonction publique

Les élections professionnelles, miroir de l’action de terrain

Entre autres choses, les élections professionnelles sont un test d’audience. Syndicats d’accom-pagnement et syndicats de ­combat : elles permettent de mesurer qui pèse quoi, et où, dans l’esprit des salarié.es. Les élections du 6 décembre dans les trois fonctions publiques ont touché plus de 5 millions d’agents (titulaires ou contractuels). Retour sur leurs résultats et leurs enseignements.

Disons-le tout net

S’il y a une information à retenir de ce scrutin c’est que la CGT reste en tête sur l’ensemble des trois fonctions publiques (hospitalière, d’État et territoriale). Cela témoigne à la fois de son ancra-ge dans des milieux professionnels variés et de la possibilité d’y mener un syndicalisme offensif et revendicatif. À l’heure où les médias relaient avec une satisfaction à peine ­dissimulée la com-munication de la CFDT sur sa première place public/privé « historique », c’est important à rappeler.

Des milliers de scrutins différents

Mais s’il est toujours tentant d’analyser à la serpe le résultat d’un tel scrutin, il convient de bien prendre en compte son hétérogénéité. Car si plus de 5 millions d’agentes et d’agents votaient le même jour, ou presque, il y a bien eu plusieurs milliers de scrutin.

En effet, les travailleurs et travailleuses doivent voter à la fois:

Pour des comités techniques (qui s’occupent des questions générales d’organisation, de fonctionnement et d’emploi) et

Pour des commissions paritaires (qui s’occupent de la carrière des agents : promotions et mutations), et ce à la fois à l’échelon local et à l’échelon national.

Pour calculer la représentativité des organisations syndicales dans la fonction publique, on va regrouper les scores réalisés au niveau des différentes instances des ministères, des collec-tivités territoriales et des établissements hospitaliers. Avant de se livrer à de savantes analyses, il importe donc de bien prendre en compte que ce sont aussi (et parfois surtout) des scrutins de proximité lors desquels on vote, tout bêtement, pour le ou la collègue du service présent.e sur une liste.

Loin des enjeux nationaux

Les positionnements nationaux ne paraissent pas avoir été déterminants. Ni la distance syndi-cale vis-à-vis du mouvement des gilets jaunes, ni les scandales au sein de FO ne semblent avoir pesé sur le scrutin.

Ainsi, FO (18,1 %) baisse de 0,5 point par rapport à 2014 (mais gagne 1 point dans l’hospitalière et 0,1 point dans la fonction publique d’État) ;

La CGT (21,8 %) baisse de 1,3 ;

Solidaires (6,3 %) de 0,5 point.

Dans le même temps:

La FSU (8,7 %) ­progresse de 0,8 point tout en étant absente de l’hospitalière et en baissant légèrement dans ­l’Éducation nationale, sa principale implantation.

Du côté du syndicalisme d’accompagnement

La CFDT (19 %) qui crie victoire baisse de 0,3 point,

La CFTC (2,9 %) de 0,4 point tandis que

L’Unsa (11,2 %) gagne 0,8 point et

La CFE-CGC (3,4 %) 0,5 point.

Enfin, il faut noter que dans ces résultats globaux sont pris en compte des ministères à la culture syndicale singulière. Ainsi, au ministère de l’Intérieur, qui compte 184 000 inscrit.es, FO arrive en tête avec 34,4 % des voix (+ 2,41 points).

CGT, FO et Solidaires n’ont plus la majorité à eux seuls

Un changement notable tout de même, les trois syndicats: CGT, FO, Solidaires, qui s’étaient opposés à l’accord PPCR (pour « parcours professionnels, carrières et rémunérations ») ne pèsent plus la majorité des suffrages à eux trois. Passés sous la barre des 50 % ils ne peuvent plus bloquer d’accord sans le concours de la FSU [1].

Ainsi, alors que ces trois syndicats avaient réclamé un délai pour se positionner sur le protocole Égalité hommes-femmes qui avait recueilli la signature de CFDT, Unsa, FSU, FAFP, CGC et CFTC, les élections viennent d’offrir à ces organisations la majorité requise.

Une participation qui passe en dessous de 50 %

Difficile d’analyser ces élections sans parler du taux de participation, qui passe sous la barre des 50 % avec une baisse de 3 points depuis 2014. Et si l’on observe quelques exceptions comme à l’Intérieur, on note que plus le vote électronique se répand, plus la participation baisse.

On a pu observer également ce mouvement à la SNCF depuis plusieurs élections, ou à la RATP cette année. Dans l’Éducation nationale, qui l’utilise depuis 2011, la baisse spectaculaire ne se résorbe pas, même après trois scrutins. Mais le mode de scrutin et sa sous-médiatisation, la presse a beaucoup moins parlé de ces élections concernant plus de 5 millions de personnes que ­d’une législative partielle dans l’Essonne qui a mobilisé 12 634 votant.es, ne suffisent pas à expliquer cette baisse de participation. Elle doit interroger les syndicats sur la manière dont ils sont perçus par une partie des salarié.es.

Car plus que de grands enjeux nationaux, c’est l’implantation syndicale qui est mesurée par ce scrutin. Et ce n’est donc pas un hasard si la CGT, bien qu’en baisse, reste en tête, forte de son maillage professionnel et territorial, avec de nombreuses unions départementales investies dans la campagne. La force du syndicalisme, c’est sa proximité avec les salarié.es. Avoir des militan-tes et des militants dans les services, actifs toute l’année, et des adhérent.es en nombre, cela compte davantage qu’un discours idéologiquement pur mais jamais relayé.

Un enseignement à tirer

Ces résultats confirment donc la feuille de route des syndicalistes de combat : développer un outil syndical ancré dans l’interprofessionnel et sur les lieux de travail, présent toute l’année aussi bien sur les enjeux du quotidien que sur les grands enjeux de société. La crédibilité d’un syndicalisme de lutte se construit par la pratique auprès de nos collègues plus que par les dis-cours incantatoires. Et c’est bien dans les secteurs où l’implantation des syndicats combatifs est forte qu’ils réalisent leurs meilleurs scores.

Enfin, pour les communistes libertaires mais aussi pour de nombreuses et nombreux révolution-naires, la question de l’outil syndical est centrale mais doit être débattue loin des sectarismes d’appareil. Les élections passées, des débats ouverts mais sans tabous peuvent être menés dans nos structures sur la construction du meilleur outil pour mener des luttes. La question de la division syndicale y serait sûrement abordée.

Des syndicalistes et communistes libertaires

12 janvier 2019

la poste

SUD-PTT reste la 3e force à la Poste

Les élections professionnelles à la Poste se sont tenues du 3 au 6 décembre.

La CGT baisse légèrement à 24,80 % (– 1,74 point) et est talonnée par une

CFDT à 24,80 % (+ 2,25 points) qui a son bastion dans l’encadrement.

SUD baisse également à 18,84 % (– 1,33 point), talonné par

FO à 18,48 % (– 1,49 point).

Le pôle syndical de résistance (CGT-SUD) recule donc, mais reste à un niveau suffisant (43,64 %) pour organiser les luttes.

L’alliance CGC-CFTC a fait 6,68 % et

l’Unsa 4,84 %.

La CNT, qui s’est présentée en 2011 (1,65 %) et en 2014 (1,1 %) a recueilli 0,75 % des suffrages cette année.

http://alternativelibertaire.org/

[1] Même si en l’occurrence, sur PPCR, le Premier ministre Manuel Valls s’était affranchi des règles qu’il avait lui-même fixées en appliquant un accord minoritaire.

Lire la suite

14 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

pologne (à l’encontre.ch)

kuron

La Ligue Communiste ancêtre du NPA diffusait « La lettre au POUP »

Pologne. Karol Modzelewski

«On a connu une liberté vécue activement, combativement et collectivement»

Vous avez été élevé dans une famille pro-régime soviétique. Votre père adoptif, Zygmunt Modzelewski (1900-1954), a été, à l’issue de la guerre, le ministre des Affaires étrangères de ce qui deviendra la République populaire de Pologne. Comment s’est opéré le renversement qui va faire de vous l’un des principaux opposants polonais?

J’ai commencé mon parcours politique en découvrant la vérité sur le stalinisme. Personne ne parlait politique avec moi à la maison. Mais j’étais curieux, et j’ai commencé à entendre des choses. Et puis, en 1956, alors que j’étais étudiant, il y a eu le 20è congrès. Ç’a été un choc immense. Les gens ne savaient pas. On n’osait rien dire. Et, à ce moment-là, on voulait encore croire au communisme.

La conclusion, pour moi et ceux de ma génération, comme Jacek Kuron [1934-2004], mon ami le plus proche, a été que les idéaux étaient bons, mais que le système était absolument intolérable. Il fallait donc le renverser. Comment? Moyennant une révolution. C’est ce qu’on appelle, dans la pensée communiste, le révisionnisme, terme très proche de la notion religieuse d’hérésie: on conteste la version ecclésiastique de la foi au nom de la foi elle-même, de sa pureté. Nous avons créé, avec une centaine de jeunes cadres, un groupe révisionniste à l’université de Varsovie, où j’ai reçu ma première formation politique consciente.

Quelles ont été les conséquences du 20è congrès en Pologne ?

La révolution dont nous rêvions a été démontée, à peine amorcée, par Wladyslaw Gomulka [le premier secrétaire du POUP,  Le Monde], qui a conduit une libéralisation très limitée, avec pour effet de transformer la dictature totalitaire stalinienne en dictature communiste autoritaire. C’est une distinction qui est utile quand on est à Sciences Po. Mais elle est très pratique aussi lorsqu’ on y est confronté. Dans la dictature autoritaire, tant que vous ne contestez pas le régime, vous pouvez vivre en paix. On n’exige de votre part aucune orthodoxie idéologique. Résultat: la majorité choisit de pas contester. Le conformisme règne.

Avez-vous eu la tentation du conformisme? Vous auriez pu vous consacrer paisiblement au Moyen Age…

J’étais trop en colère. Le pouvoir avait tué dans l’œuf une révolution à laquelle je m’identifiais. Je me sentais opposant, sur tout. Il est vrai que, lorsque je suis devenu doctorant et maître assis-tant à l’université de Varsovie, je me suis dit que je pouvais abandonner un peu l’activité politi-que, pour me consacrer à la recherche. Mais, en 1961, j’ai obtenu une bourse d’un an pour aller étudier à Venise. Et là j’ai vu la liberté, une liberté qu’on pouvait toucher du doigt.

Je me souviens d’une grève, à l’université. Le recteur est sorti de son bureau, s’est assis au milieu des étudiants grévistes, et il s’est mis à discuter, cherchant un compromis sans dire aux étudiants qu’ils se livraient à une contre-révolution, un attentat contre le régime, etc. Je me suis senti jaloux. Quand je suis revenu, j’éprouvais plus que jamais le désir d’arracher le bâillon qu’on nous avait collé sur la bouche.

J’ai repris contact avec mon ami Jacek Kuron, et nous avons commencé à conspirer ensemble. C’est alors, en 1964, que nous avons rédigé, tous les deux, la Lettre ouverte au parti. (Une lettre ouverte qui fut diffusée à l’époque par le courant «trostkyste» : JCR et LC) Elle contenait toutes les critiques possibles du régime et dessinait le programme d’une démocratie ouvrière pluraliste, libre. Nous avons fini par être arrêtés. J’ai été condamné à trois ans et demi de prison, Jacek à trois ans.

Quel a été le destin de ce texte ?

Il a été porté en Occident, notamment à Paris, où il a été publié, en polonais, par les Editions de l’Institut littéraire de Paris, c’est-à-dire dans le milieu de l’intelligentsia polonaise critique envers le régime, et en français par François Maspero. J’ai su que les Jeunesses Communistes Révo-lutionnaires  le colportaient. Puis, il a été lu, en polonais, sur l’antenne de Radio Free Europe, ce qui a permis de le faire connaître dans les pays de l’Est. Ce qui m’a fait particulièrement plaisir, c’est qu’il a été traduit en tchèque et ouvertement publié en Tchécoslovaquie en 1968, pendant le «printemps de Prague», avec un gros tirage.

Quelle ligne politique y défendiez-vous?

En gros, nous prenions nos distances aussi bien avec la dictature communiste qu’avec la démo-cratie parlementaire à l’occidentale, au profit d’une démocratie de conseils ouvriers, fondée sur un agencement entre les niveaux locaux et le niveau national, avec éventuellement, en parallèle, un Parlement élu. Mais les conseils étant l’expression de la classe ouvrière organisée, c’étaient eux, et non le Parlement, qui devaient être importants. Voilà notre programme.

Vous vous en êtes progressivement éloigné…

Après notre libération, en 1967, nous nous sommes éloignés de beaucoup de choses. Concrè-tement, d’abord, puisque, en 1968, Jacek Kuron et moi avons été arrêtés pour la deuxième fois, nous resterons encore trois ans et demi en prison. Mais, surtout, la mésaventure de nos amis tchécoslovaques nous a fait changer notre manière de penser la situation internationale. Nous croyions innocemment que, étant internationale par nature, la révolution, une fois commencée quelque part dans l’empire soviétique, allait atteindre la Russie elle-même.

L’écrasement du «printemps de Prague» par l’intervention soviétique nous a appris que c’était une utopie. Il fallait donc procéder d’une autre manière, chercher plutôt des changements partiels, peut-être tolérables pour Moscou, et essayer d’avancer ainsi. La révolution, mais auto-limitée par les exigences du réalisme.

En 1980, la grande grève débute au chantier naval de Gdansk, et ce qui de-viendra le syndicat Solidarité commence à s’organiser. Avez-vous hésité à rejoindre le mouvement?

Non. C’était irrésistible. Il a fallu suivre. La liberté avait conduit le peuple aux barricades. Je devais suivre le peuple. Et m’intégrer au mouvement du peuple de manière à y apporter la dose nécessaire de raison.

Vous êtes donc allé à Gdansk…

Oui, mais à cause d’un malentendu. On m’avait dit que les conseillers du comité de grève, où l’on commençait à réfléchir à la création d’un syndicat libre, voulaient m’avoir auprès d’eux. Or j’étais connu comme un type qui voulait renverser le régime, ce qui faisait de moi un allié dangereux. De fait, lorsque je suis arrivé au chantier naval, Bronislaw Geremek [1932-2008] et Tadeusz Mazowiecki [1927-2013] m’ont tout de suite expliqué que ce n’était pas une bonne idée. Je comprenais parfaitement.

Je suis rentré à Wroclaw, où il y avait aussi une grève. Je n’y suis pas allé: j’avais compris la leçon. Mais, une fois la grève terminée, on m’a appelé au comité de grève, devenu comité de fondation du syndicat, et on m’a envoyé à Gdansk avec un projet de statuts. Là, j’ai vu avec horreur que nos amis, à rebours de ce que je venais proposer, ne prévoyaient que deux échelons syndicaux: celui de l’usine et celui de la région, avec rien au-dessus.

Cela signifiait qu’on préférait créer plusieurs syndicats régionaux plutôt qu’un grand syndicat national. J’ai essayé d’expliquer que c’était suicidaire. C’est à cette occasion que j’ai vu Lech Walesa pour la première fois. Il n’a pas voulu me répondre. Il disait qu’il avait un énorme mal de tête. Il était visible que les gars de Gdansk avaient peur de créer une trop grande force qui, inévitablement, aurait dû affronter une autre grande force: le parti qui dirigeait le pays.

Peu de temps après, Solidarité, qui ne s’appelle pas encore ainsi, organise une réunion nationale des représentants des comités régionaux. On est en septembre 1980. Quelle tendance l’emporte?

Au début, les jeux semblaient faits en faveur de la ligne de Gdansk. J’étais présent comme président de la délégation de Wroclaw. Il a fallu combattre. La majorité des délégués présents étaient de mon côté: ils voulaient un syndicat national. Ils savaient que, sans unité, ils seraient écrasés l’un après l’autre par les autorités. J’ai pris la parole. J’ai défendu l’unité nationale. Ma motion a été approuvée par acclamation.

Quelle a été la position de Walesa?

Il a été pour: il s’est retourné au dernier moment. Son mal de tête s’était dissipé lorsqu’il avait compris qu’il allait devenir le chef de ce syndicat national. Sa plus grande conviction jusqu’à aujourd’hui est celle de sa grandeur. S’il n’a jamais craqué, s’il ne s’est jamais laissé soumettre par les autorités, c’était parce que ça aurait été contraire à sa grandeur. Cette grandeur n’était d’ailleurs pas une invention. Il était destiné au rôle qu’il a joué.

Les foules d’ouvriers polonais, en très grande partie venus des campagnes, se reconnaissaient dans cet ancien paysan qui n’incarnait pas tellement la culture prolétarienne, mais plutôt la cultu-re paysanne traditionnelle polonaise. C’était quelque chose d’ahurissant. Il savait s’adapter à la foule. C’est ce qu’il a fait pendant cette réunion nationale. J’ai plusieurs fois été furieux contre lui, mais je savais que personne n’aurait pu prendre sa place. C’était impossible.

Quand, en janvier 1982, après le coup d’Etat militaire et la proclamation de la loi martiale, il s’est retrouvé en isolement dans une villa sécurisée près de Varsovie, il a complètement rejeté, mal-gré des pressions de toute nature, ce qu’on appelait au ministère de l’intérieur le «plan renais-sance», c’est-à-dire la renaissance de Solidarité comme fantoche à la main du parti. C’était le moment-clé. Après ça, pour dire qu’il a été complice du régime, il faut énormément aimer le mensonge.

C’est lors de la même réunion nationale, en 1980, que vous imposez le nom «Solidarité».

Dans le train du retour, après mon premier passage à Gdansk, j’avais vu, sur le mur d’une énorme usine, une grosse pancarte rouge avec des lettres blanches, le genre de pancartes sur lesquelles, d’habitude, on lisait : «Le programme du parti, c’est le programme du peuple.» Là, il y avait: «Solidarité». Cela voulait dire que leur grève était la même que celle de Gdansk, et qu’ils ne la finiraient que quand ils triompheraient tous. Ce mot m’avait impressionné. En 1980, la nuit qui a précédé la réunion nationale, j’y ai soudain repensé, en écrivant la motion que j’allais présenter. C’est là que j’ai décidé de proposer ce nom pour notre mouvement.

Le début de l’état de siège, le 13 décembre 1981, et votre arrestation à tous marquent la fin de ce que vous appelez « la grande Solidarité »…

L’intimidation, à partir de l’instauration de la loi martiale, a été très forte. Il y avait des chars dans les rues, des patrouilles partout, des affiches qui menaçaient de la cour martiale en cas de grève.  J’ai été marqué par ce que m’a raconté un ouvrier, plus tard. Son usine, comme quel-ques  autres, s’était quand même mise en grève. Un char de l’armée est alors venu, a fait un trou dans le mur de l’usine, à travers lequel quelque 700 hommes armés de fusils automatiques sont entrés dans la grande halle de production.

L’officier en chef a crié: «Sortez! » Silence. «Vous ne sortez pas?» Silence. Il a donné l’ordre aux soldats de charger leurs armes. Les ouvriers ont vu les canons des fusils se dresser vers eux. Au bout d’un moment, un ouvrier s’est levé, puis un autre, et tout le monde a fini par se laisser conduire à la porte de l’usine. Certains ont été arrêtés. La plupart ont été renvoyés chez eux, avec l’ordre de se présenter gentiment au boulot le lendemain matin.

Tous ces gens, qui s’étaient comportés avec un courage inouï, ont changé d’un coup leur vision d’eux-mêmes. Ils avaient cédé devant la force armée. Et ça, ça vous brise la colonne vertébrale. On peut dire que, en tant que mouvement ouvrier de masse, Solidarité, qui a compté jusqu’à 9,2 millions d’adhérents, a été détruit à ce moment-là. Il ne restait plus qu’une résistance clandesti-ne, qui comptait plus d’intellectuels que d’ouvriers. Un autre visage est apparu alors, et un autre langage: un langage d’anticommunisme dur, qui était absent auparavant.

Jusque-là, le mouvement était resté proche de votre rêve initial…

Oui. Solidarité était un enfant illégitime du parti communiste et de l’église catholique. Ce qu’il revendiquait, c’était: «Tenez enfin vos promesses!»

En croyant à ces promesses ?

Non, sans y croire, mais en exigeant quand même, avec force, qu’on les mette à exécution. Ensuite, c’est devenu une conspiration anticommuniste de cadres.

Dans quelle mesure?

Parce que Solidarité, c’était une action de masse, et que c’est cela qui avait disparu. On pouvait aller voter, après 1989, pour les candidats du comité civique de Solidarité. Mais c’était tout.

Y avait-il d’autres choix économiques possibles?

Je ne sais pas. Mais les gens qui conduisaient la transformation ne le savaient pas davantage, tout en affirmant le contraire. Le passage du système communiste au capitalisme contemporain s’est fait d’une manière particulièrement dure. Tous les gens qui se sont considérés comme les perdants de cette grande mutation systémique se sont peu à peu convaincus que la démocratie n’est qu’une construction mensongère qui couvre une dictature des élites. Ce qui est, aujour-d’hui, la phraséologie de Droit et Justice (PiS).

Comment jugez-vous son action?

C’est un parti qui, d’une manière très cohérente, construit un Etat policier. Ils font tout ce qu’il faut pour détruire la démocratie, en s’en prenant, en particulier, aux tribunaux. Pour avoir un Etat policier, il faut que les juges soient des marionnettes. Ils ont d’ailleurs fait la même chose avec les médias.

Est-il encore possible de les empêcher d’atteindre leur but?

Je pense que, aux prochaines élections législatives, ils gagneront sans avoir besoin de falsifier les bulletins de vote. Ce qu’ils ont fait pour leur base sociale, la Pologne populaire, que des années de politique ultralibérale ont paupérisée, le leur permettra. Par exemple, les «500 en plus»: chaque famille reçoit, pour le deuxième enfant et chaque suivant, 500 zlotys, 120 euros environ, ce qui représente beaucoup en Pologne.

Comment le gouvernement traite-t-il la mémoire de Solidarité?

Il cherche à la détruire. Il fait tout ce qu’il peut pour calomnier Walesa et monte de toutes pièces des accusations de corruption contre d’autres figures du mouvement. On ne crée pas un Etat policier en maintenant vivace le souvenir du temps où un peuple entier s’est redressé et a affronté la dictature.

Comment vous traitent-ils, vous?

Je ne sais pas. Je m’en fiche. Est-ce que le pouvoir peut faire quelque chose contre moi ? Qu’ils essayent! (Résumé voir lien)

Karol Modzelewski, né en 1937, est historien, spécialiste du Moyen Age. Mais c’est comme figure centrale de la dissidence polonaise au régime communiste, des années 1960 à la création du syndicat Solidarité («Solidarnosc», en polonais), qu’il s’est fait connaître du monde entier. La parution en français de ses Mémoires, Nous avons fait galoper l’histoire (publiés en Pologne en  2013), offre l’occasion de revenir avec lui sur les étapes de ce long combat pour la liberté, dont le souvenir, dans une Pologne désormais aux mains de nationalistes du parti Droit et Justice [Prawo i Sprawiedliwosc, PiS, des Kaczynskyi, créé en 2001], se révèle plus vital que jamais.

(Entretien publié dans le quotidien Le Monde, en date du 4 janvier 2019)

Alencontre 14 janvier 2019 Florent Georgesco

http://alencontre.org/

Lire aussi:

Jacek Kuron, rebelle polonais (Le Monde)

Le 20è congrès du Parti communiste de l’Union soviétique (Wikipédia)

Tchécoslovaquie. «Discours de Ludvik Vaculik au quatrième Congrès des Ecrivains tchécoslovaques» (A l’Encontre.ch)

Le rapport qui ébranla l’Union soviétique (Que Faire?)

Lire la suite

13 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

convergences (jdd)

melenchon marque jaune

Entre la France insoumise et le Rassemblement national

Des convergences mais pas de deal

Plusieurs signaux venus de Marine Le Pen et des représentants du mouvement de Jean-Luc Mélenchon ont créé le trouble. Marine Le Pen a évoqué cette semaine « certaines convergences » avec Jean-Luc Mélenchon.

Un scénario à l’italienne est-il envisageable en France?

Verra-t-on un jour la gauche radicale de La France insoumise (LFI) s’allier à l’extrême droite du ­Rassemblement national (RN) pour gouverner, à la manière de la Ligue (extrême droite) et du Mouvement 5 étoiles (M5S, antisystème) de l’autre côté des Alpes? Le doute s’est immiscé. Parce que le mouvement des Gilets jaunes est soutenu par les deux forces politiques. Et aussi parce que toutes deux ont envoyé plusieurs signaux, inimaginables il y a six mois.

Dont, jeudi, cet appel du pied de ­Marine Le Pen, dans une interview à Valeurs actuelles : « Incontestablement, les Gilets jaunes ont souligné certaines convergences. » Et Philippe ­Olivier, un des dirigeants du RN, de donner un exemple au JDD : « Si on doit voter une loi sur la sépa-ration des banques d’affaires et des banques de ­détail, on sera d’accord avec eux. » Un caillou de plus dans la chaussure des Insoumis, accusés depuis plusieurs semaines d’avoir « quitté les rives de la gauche », selon les mots du chef de Génération.s, Benoît Hamon.

L’hommage du député LFI François Ruffin à Etienne Chouard, fin décembre, avait déjà créé la polémique : le second, avocat depuis plusieurs années du référendum d’initiative citoyenne (RIC) ­réclamé par les Gilets jaunes, avait aussi pris la défense de l’activiste antisémite Alain Soral.

Même trouble quand, une semaine avant la présidente du RN, le député LFI Alexis Corbière (Seine-Saint-Denis) accorde une interview au même très droitier hebdomadaire « Valeurs Actuelles », alors même que les accusations d’ambiguïtés se multiplient. Les convergences entre le RN et LFI se retrouvent aussi sur l’Union Européenne : les deux partis défendent ardemment un souverainisme couplé à une menace de quitter l’UE. Fin septembre, les Insoumis ont encore choqué leur famille politique traditionnelle en refusant de signer un « manifeste pour l’accueil des migrants ».

L’immigration, un point de blocage

C’est pourtant ce sujet – l’immigration – qui rend « inenvisageable » tout accord électoral avec la formation de gauche, selon ­Philippe Ollivier, conseiller de Le Pen. Nicolas Bay, le numéro deux du RN, juge, lui, « très improbable » un scénario à l’italienne. Mais pas impossible? « La France insoumise est engluée dans le logiciel de l’extrême gauche tandis que l’ADN initial du M5S est souverainiste et moins favorable à l’immigration », rétorque l’eurodéputé. C’est aussi à « la gauche » que se raccroche Eric Coquerel, député LFI de Seine-Saint-Denis : « Nos valeurs sont toujours de gauche, tout comme notre espace politique. »

De quoi faire fuir l’électorat RN, explique Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques : « Mélenchon sera toujours pour eux l’ancien trotskiste qui a participé à un gouvernement socialiste. » « Notre potentiel électoral se situe plutôt à droite de l’échiquier, estime un membre du premier cercle de Le Pen. On est plus dans la situation où on est en train de finir de dépouiller Les Républicains. »

Et pourtant, Mélenchon a bien dû répondre à Le Pen. Interviewé par Brut, le meneur des Insoumis l’assure : « Les divergences se sont creusées. » Philippe Marlière, politiste au University College London, n’exclut cependant pas totalement sur le long terme cette hypothèse : « Si Mélenchon persiste dans un populisme qui n’est plus ‘de gauche’, que les plaques tectoniques de la politique française bougent… » Pour Jean-Yves Camus, le scénario italien ne se réaliserait que si les Gilets jaunes se dotaient d’une ­figure de proue équivalente à Beppe Grillo. Un personnage ­aujourd’hui introuvable en France.

13 janvier 2019 Robin d’Angelo et Sarah Paillou

https://www.lejdd.fr/

Lire aussi:

82% des Français ne veulent pas d’une alliance entre Jean-Luc Mélenchon et Marine Le Pen

« La France insoumise veut rassurer un peu ceux qui sont contre l’immigration » (JDD)

Entre Insoumis et communistes, les querelles sur l’immigration s’invitent à la Fête de l’Huma (JDD)

Commentaire: Il ne faut pas mésestimer la capacité de manoeuvre de JLM. Un il fallait se positionner « écolo » et donc les récupérer. Deux aspirer socialistes, hamonistes et communistes et vider leurs partis. Il était devenu « l’opposant n°1 de Macron ». Tout semblait se dérouler selon les plans, mais patatras! L’épisode de la « perquisition » l’a plombé dans les sondages. Donner des gages sur l’immigration et tenter de récupérer les gilets jaunes ressemblent à une « tactique » pour remonter dans les sondages un peu avant les européennes!

Lire la suite

13 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

transports (l’arène nue)

Sans titre 1

Abandon du service public ferroviaire

Et moins-disant environnemental.

La question des transports est complexe, souvent technique. Qu’est-ce qui vous a conduit à traiter un tel sujet ?

Cela s’est fait un peu par hasard, pour être tout à fait franc. A la suite de mon doctorat en science politique en 2006, j’ai travaillé au service d’élus en charge des questions de transport. Je n’avais pas de compétence ni même d’appétence particulières sur le sujet, mais j’ai fini par acquérir une bonne vision d’ensemble des problématiques du secteur, quoiqu’à un niveau assez macro. J’ai par la suite travaillé pour le compte des CHSCT de la SNCF et j’ai pu y mesurer les incidences directes des politiques élaborées au niveau européen et national sur le travail et l’emploi des cheminotes et des cheminots.

C’est ce qui m’a conduit à écrire cette chronique de la libéralisation des transports. Ce qui se passe en effet dans ce secteur n’est jamais qu’une déclinaison de ce que les politiques néolibé-rales produisent globalement sur l’État social :

Désengagement de l’État, qu’il s’agisse de ses missions régaliennes d’aménagement du terri-toire par la fermeture programmée des petites lignes ferroviaires ; du manque d’investissement dans l’entretien du réseau ferré ; mise en place progressive de la concurrence ; transformation des entreprises publiques par le biais du new public management ; démantèlement des acquis sociaux par l’abandon du statut des cheminots et, enfin, transformation des usagers en «clients» par la marchandisation du service.

De fait, l’un des aspects majeurs de cette histoire, écrite le plus souvent à l’abri du débat citoyen, est la transformation néolibérale du « service public ». Il m’a semblé important de revenir sur cette notion, dans la mesure où elle a un sens particulier en France : historiquement, le « service public à la française », comme l’ont appelé les juristes, a émergé dès la fin du 19è siècle sous l’égide des premières municipalités socialistes et, plus tard, communistes ; ceci avant les gran-des nationalisations du Front Populaire et d’après-guerre, pour se substituer au marché défail-lant mais aussi pour faire contrepoids, au moins idéologiquement, au marché et à ses logiques. C’était le sens de la création de la SNCF le 1er janvier 1938 initiée par le Front Populaire.

Désormais, le service public ferroviaire est traité au prisme de l’efficience, de l’efficacité, de la performance économique. Il n’est plus le « service d’intérêt collectif qui fonde le lien social », selon la formule du juriste Léon Duguit, mais un service soumis à la logique de marché. Cette histoire est le fruit de la construction européenne, mais aussi de la transformation de la puis-sance publique, État comme collectivités, dont le rôle tend de plus en plus à se réduire à celui d’organisateur du marché.

Elle s’est également faite par la dépolitisation du sujet en le noyant sous des enjeux techniques et financiers très complexes qui sont autant d’obstacles à l’émergence d’un débat citoyen. C’est cette évolution profonde, inscrite dans une temporalité longue, la libéralisation des transports est inscrite dans le Traité de Rome, mais accélérée avec l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, que j’ai tenté de mettre au jour. D’où le titre provocateur de ce livre.

Vous expliquez que la SNCF est passé du statut d’entreprise publique à celui de « multinationale de la mobilité ». Qu’est-ce que cela signifie ? Que doit cette transformation à l’Union européenne ?

La grande transformation de la SNCF directement imputable aux politiques de l’UE est son découpage par activités. C’est tout le sens de la directive 91/440 que d’avoir séparé l’exploitation du service de la gestion de l’infrastructure. Les règles de la concurrence européennes ont poussé cette logique en découpant chaque activité de l’entreprise: TGV, trains Corail, trains régionaux, trains de fret, au nom de la sacro-sainte concurrence libre et non faussée interdisant tout mouvement financier interne. En clair, les bénéfices du TGV ne peuvent plus venir compenser l’activité fret, déficitaire.

Cette logique concurrentielle a précipité la transformation de l’entreprise publique, confortée également par la mise en œuvre du new public management (nouveau management public), c’est-à-dire l’importation de la logique du privé et de sa « gouvernance par les nombres », pour reprendre la formule bien sentie d’Alain Supiot. Cette transformation de type capitalistique a été facilitée par l’action de « patrons d’État » qu’analyse Pierre Bourdieu dans La Noblesse d’État, et dont la mission a consisté ici à mettre les valeurs du service public au service de la création de valeur, c’est-à-dire la recherche du profit.

Guillaume Pepy, pour ne citer que lui, a en effet toujours pris soin de présenter les évolutions managériales de l’entreprise en évitant le langage ordinaire du discours libéral. Il est parvenu depuis son accession à la présidence de la SNCF à achever de la transformer à grande vitesse en une multinationale de la « mobilité », en diversifiant les activités de l’entreprise : au-delà du ferroviaire, la SNCF est en effet particulièrement active dans le transport urbain, les cars Macron, le covoiturage, le transport routier, la gestion de parkings, le digital et l’international. La SNCF n’y réalisait que 12% de son chiffre d’affaires en 2006 ; d’ici quelques années, cette part devrait atteindre 50 %. Et en vingt ans, le nombre des filiales de droit privé est passé de 350 à plus de 1 000, dont plusieurs font directement concurrence aux activités historiques de l’entreprise et donc aux cheminots.

Vous expliquez que « les transports en commun ont longtemps été un support de l’organisation inégalitaire de la société et évoquez un actuel « retour à la troisième classe ». Qu’est-ce que cela signifie ?

Les inégalités sociales s’objectivent de mille et une façons, mais certaines sautent davantage aux yeux que d’autres. Aux premiers temps de la vapeur jusqu’à la construction de l’État social, le transport a été un moyen d’objectiver ces inégalités sociales, avec l’institution de la 3e classe, caractérisée par un confort rudimentaire et un allongement des temps de parcours. La consoli-dation de l’État social après 1945 va permettre d’introduire plus d’égalité dans l’accès aux trans-ports, notamment via la suppression de la 3e classe et celle de la 1ère classe dans le métro, avant qu’elle ne le soit progressivement supprimée dans les trains régionaux.

La libéralisation des transports, qui va faire son grand retour dès les années 1980 dans le transport aérien, nous renvoie directement aux problématiques héritées du 19è siècle. La 3e classe fait peau neuve, mais sans être jamais nommée de la sorte, les armes du marketing se sont affûtées depuis. Nommée par termes plus feutrés de « classe éco » ou encore de « low cost », elle n’en est pas moins une résurgence directe des pratiques d’autrefois.

À une différence notable près : le transport en 3e classe n’est plus désormais seulement affaire de confort ou de vitesse de déplacement : il se caractérise aussi par la dégradation simultanée de la qualité de service rendu aux usagers et des conditions de travail des salariés. Le cas le plus emblématique de ce phénomène est certainement la compagnie Ryanair, qui défraie régu-lièrement la chronique. Le retour de la 3e classe ne se limite plus désormais à l’aérien, il s’étend à d’autres secteurs du transport.

La SNCF engagée dans une logique concurrentielle ne pouvait en effet s’en désintéresser : c’est ainsi que sont apparus en 2013 les TGV low cost « Ouigo », qui offrent le confort d’un TER et qui desservent essentiellement les gares périphériques des grandes métropoles. Le transport libéralisé par autocar, les « cars Macron « , marque quant à lui l’allongement substantiel des temps de parcours par rapport au train. De sorte que le transport redevient à nouveau un moyen d’objectivation des différences de classe.

Que pensez-vous du processus en cours d’ouverture à la concurrence du secteur des transports ? Faut-il craindre une privatisation de la SNCF ?

Il faut déjà rappeler que les transformations néolibérales des grandes entreprises publiques (SNCF, la Poste, France Telecom, etc.) se font avec l’aval de l’État, qui organise le marché et ses logiques.

Dans le domaine des transports, on assiste du reste à une situation pour le moins ubuesque puisque l’État, via ses compagnies, en est réduit à faire exister un marché qui peinerait visible-ment à exister sans lui. Je prends l’exemple dans mon livre de la concurrence dans les trans-ports urbains, qui est vraiment frappante. Une bataille fait rage entre différents groupes publics : la RATP, via sa filiale RATP Dev, fait concurrence à Keolis, filiale de la SNCF, laquelle fait concurrence à Transdev, filiale de la Caisse des dépôts…

La conséquence « logique » de ce processus est de rendre au marché ce qui lui appartient, et donc d’organiser la privatisation de ces groupes. Les annonces récentes du gouvernement sur sa stratégie de privatisation de différents groupes publics, à l’instar d’Aéroports de Paris, de la Poste ou de la Française des Jeux, est là pour en témoigner. La transformation du groupe SNCF en société anonyme en constitue le premier jalon. Si le Gouvernement et sa majorité parlemen-taire jurent la main sur le cœur qu’il n’est pas question d’une privatisation, une simple modifica-tion législative permettrait de s’engager sur cette voie dans un futur proche.

Il n’y aurait rien de surprenant à voir cette question évoluer dans les années à venir, sauf à imaginer une autre majorité politique que celles qui se sont succédé ces dernières décennies.

Pour finir, alors que Nicolas Hulot vient de démissionner de ses fonctions de ministre de l’Écologie, que pouvez-vous nous dire des conséquences environnementales de l’actuelle politique de libéralisation des transports ?

Le moins que l’on puisse dire est qu’elles ne sont pas franchement vertueuses… On peut notamment imputer directement à la libéralisation des systèmes de transport la situation quasi hégémonique du transport routier, tout particulièrement dans le secteur des marchandises. La France a du reste été pionnière en la matière, en libéralisant le secteur dès 1986. La concurrence créée va rapidement doper le moins-disant social.

Les chauffeurs routiers, qui ont alors le plus souvent le statut d’artisans, vont progressivement être les sous-traitants des grands groupes, avec tout ce que cela emporte en termes de droit du travail et d’accidentologie. L’élargissement de l’UE va provoquer un second bouleversement du secteur avec le « cabotage », cette règle qui permet aux poids-lourds de charger et de déchar-ger dans un pays tiers dans les conditions sociales du pays d’origine. C’est l’organisation à grande échelle du dumping social. Et le nouveau paquet « Mobilité », actuellement en cours de discussion, n’est pas conçu pour enrayer cette logique.

De sorte que la part du routier dans le transport de marchandises représente aujourd’hui près de 90%, alors qu’elle n’était que de 30 % au début des années 1950 et de 45 % en 1978. Le fret ferroviaire, pourtant le plus écologique, est la grande victime de cette concurrence sauvage, subissant pour sa part des contraintes financières bien supérieures au mode routier. Au passage, sa libéralisation en 2006, présentée à l’époque comme le moyen de restaurer sa compétitivité, n’a en rien permis d’enrayer son déclin.

La concurrence entre le rail et la route a été ensuite instituée dans le transport de voyageurs. Les cars Macron feront ainsi leur apparition dès 2015, permettant des trajets de ville à ville d’un même pays, là où la législation ne permettait auparavant que des liaisons internationales. Ils viennent de fait concurrencer le train. Sur la question de l’impact environnemental de cette concurrence entre la route et le rail, un bilan gagnerait à être réalisé, sachant que, selon l’ADEME, un car émet 18 fois plus de CO2 qu’un TGV et consomme presque 7 fois plus de KEP (kg équivalent pétrole).

En France, le secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre n’est autre que le secteur des transports, culminant avec 30% des émissions totales, loin devant l’industrie manufacturière et les déchets ou l’agriculture. Et cette tendance n’est pas à la baisse : la part de la pollution géné-rée par les transports a crû de près de 10 points depuis 1990. Ses émissions proviennent à 95% du transport routier. Le diesel est à lui seul source de 84 % de ces rejets polluants.

J’ai été frappé de constater que ce point n’a pratiquement pas été soulevé à la suite de la démission de Nicolas Hulot, en dépit de la forte mobilisation que l’on a observée pour inciter le gouvernement à changer de cap. J’insiste sur ce point : en matière de lutte contre la pollution, rien de sérieux ne peut se faire en France si l’on ne s’attaque pas vraiment au quasi-monopole du mode routier et si l’on ne remet pas le ferroviaire au cœur des problématiques de transport.

Couv._Marche-forcee_BAT_2018-340x504

Entretien avec Laurent Kestel, En Marche forcée. Une chronique de la libéralisation des transports : SNCF, cars Macron et quelques autres, Paris, Éditions Raisons d’agir, 2018.

Cet entretien est paru initialement sur le blog « L’arène nue ».

On pourra également lire un extrait du livre ici. 

Laurent Kestel 12 janvier 2019

http://www.contretemps.eu/

Lire la suite

12 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

valls (révolution permanente)

le_dictateur_valls

Ciudadanos, parti ami de Valls et de Macron

Se rapproche toujours plus de l’extrême droite

Manuel Valls, dont la politique au gouvernement de Hollande n’avait déjà rien à voir avec une politique de gauche, est de nouveau mis en difficulté pour la mairie de Barcelone.

Et pour cause: le parti soutenant sa candidature, Ciudadanos, que Valls qualifiait de « progressiste », vient de s’allier avec le parti d’extrême droite Vox après les élections au parlement andalou. Une position dure à justifier pour Valls, mais également pour Macron, qui avait également donné son soutien au parti libéral pour lutter contre l’indépendantisme Catalan.

Déjà très critiqué par l’opposition pour ses positions réactionnaires et son usage brutal des forces de répression en France alors qu’il était ministre de l’intérieur, Manuel Valls était déjà très bas dans les sondages en octobre dernier, ne recueillant que 30 % (tant que çà? le blog) d’opinions favorables. Si ce dernier a réussi à obtenir des soutiens, c’est uniquement dû à ses positions très marquées contre l’indépendantisme catalan, centrales pour la bourgeoisie espagnole au vu du mouvement de masse pour l’indépendance ayant eu lieu fin 2017.

Une position qui lui a permis d’obtenir le soutien officieux d’Emmanuel Macron, ainsi que de Ciudadanos, bien que ce dernier regrette en coulisses le fait que Valls « se la joue solo » dans les élections pour la mairie de Barcelone.

Après une entrée en force du parti d’extrême droite Vox au parlement andalou, recueillant 10,9 % des voix et obtenant 12 sièges de députés sur 109 (une première depuis la chute du franquisme), Macron et Valls espéraient créer une sorte de « front républicain » pour tenter d’entraver la progression du parti d’extrême droite.

C’est en réalité l’inverse qui s’est produit, Ciudadanos ayant choisi de s’allier au Parti Populaire et à Vox dans un « front anti-gauche » pour le contrôle du parlement andalou, contre le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) au pouvoir depuis 36 ans en Andalousie.

Les dirigeants de Ciudadanos, qui ont dû se rendre compte qu’ils misaient sur le mauvais cheval en soutenant la candidature pour la mairie de Valls, vont maintenant dans le sens opposé que celui-ci avait décidé de défendre. En effet, celui-ci avait déclaré que « toute coalition est légitime, sauf avec des forces qui violent la constitution » au sujet du parti d’extrême droite. Raté.

Bien que s’étant recentré sur la droite dernièrement, le parti Ciudadanos n’a rien de l’image « progressiste » que tentait de lui donner l’ancien premier ministre Français : ses représentants se sont notamment prononcés contre l’immigration, et en faveur de l’abrogation de textes de lois contre les violences sexistes.

Une surenchère réactionnaire au sein de laquelle Vox tient la pôle position, proposant par exemple d’interdire les partis indépendantistes ; le pont entre ces deux partis, bien que n’étant pas écrit d’avance, semble en réalité cohérent au vu des nombreuses positions réactionnaires que ces deux partis ont en commun.

Valls risque de subir une défaite cuisante, mais Emmanuel Macron n’est pas en reste : lui qui se rêvait leader des soit disant « progressistes » européens face à l’extrême droite, est de plus en plus isolé, et le revirement de Ciudadanos auquel celui-ci avait accordé son soutien, est une nouvelle épine dans le pied de son projet européen.

Martin Leroye Vendredi 11 Janvier

http://www.revolutionpermanente.fr/

Lire la suite

12 janvier 2019 ~ 0 Commentaire

sauvage (l’échappée)

Le socialisme sauvage

Le Socialisme sauvage

Essai sur l’auto-organisation et la démocratie directe dans les luttes de 1789 à nos jours. Charles Reeve

Désastre généralisé et crise de la représentation nous incitent à penser au présent le vieux principe de la démocratie directe, qui prit forme en 1789, traversa les époques révolutionnaires, pour se trouver à nouveau dans les mouvements de contestation.

Le principe d’autogouvernement s’y est toujours heurté aux principes autoritaires de représentation permanente.

Les soviets des révolutions russes et les conseils de la révolution allemande des années 1920 ont été deux expressions puissantes de cette promesse pour l’avenir, et se trouvent au coeur des réflexions développées dans ce livre.

Car si le dénouement de la révolution russe a glacé pour un siècle le mouvement ouvrier, liant l’idée de socialisme à celle du totalitarisme de parti unique, l’expérience, courte mais riche, de la révolution allemande s’est révélée proche des mouvements contemporains, de Mai 68 au mouvement assembléiste du 15M en Espagne, en passant par Occupy aux États-Unis et par les Printemps arabes.

Les courants spontanés, autonomes et émancipateurs des mouvements sociaux ont toujours été rejetés par les chefs du socialisme avant-gardiste et qualifiés de « sauvages », car leur échappant.

Même s’il n’est pas stricto sensu une histoire du mouvement socialiste, ce livre en revisite de grands moments. Il les étudie et les discute à travers le prisme de conceptions hérétiques et « sauvages », et garde à l’esprit la perspective de l’émancipation, encore et toujours.

http://www.lechappee.org

Commentaire: recommandé par « Le Monde Diplomatique »

Lire la suite

Rocutozig |
Tysniq |
Connorwyatt120 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Rafredipen
| Agirensemblespourpierrevert
| Buradownchin