Poutine (ESSF)
Sovintern
La fausse internationale de gauche de Poutine
Le forum fondateur du Sovintern — « Pour le socialisme au 21e siècle » — s’est tenu à Moscou du 25 au 29 avril 2026, sous l’égide du parti russe Spravedlivaya Rossiya (SR — La Russie Juste), une formation d’opposition contrôlée, construite par le Kremlin. Michael Baker, écrivant dans l’hebdomadaire de l’Alliance for Workers’ Liberty (G-B), décortique la politique campiste de l’événement : six déclarations offrant un anti-impérialisme de façade pour couvrir le soutien aux objectifs de guerre de la Russie, à la théocratie iranienne, à l’État nord-coréen et au gouvernement Maduro. Il dresse le bilan des participants — George Galloway du Workers Party of Britain (Parti ouvrier de Grande-Bretagne), la scission du CPUSA animée par Jackson Hinkle et Haz al-Din, ainsi que les interventions vidéo d’Evo Morales et de Fernando Lugo. [AN]
Sovintern est l’initiative du parti Spravedlivaya Rossiya (SR — La Russie Juste), l’un des plus grands partis de Russie et, selon sa propre description, « socialiste ». En l’espèce, « socialiste » désigne une alliance de différentes variantes du conservatisme : le parti est né en 2006 de la fusion des nationalistes conservateurs Rodina (« Patrie »), du populiste de droite « Parti des retraités » et du « Parti russe de la vie », qui se définissait comme « national-de gauche ».
SR a été fondé presque explicitement comme une « opposition contrôlée », sous la houlette du tacticien du Kremlin Vladislav Surkov. Il dispose de 28 sièges à la Douma d’État (sur 450), où il se contente d’approuver toute politique décidée par le parti de Poutine, Russie unie. En 2021, estimant manifestement que le rapport de forces n’était pas suffisamment nationaliste, SR a fusionné avec le parti du romancier et démagogue d’extrême droite Zakhar Prilepin, qui en est devenu vice-président. [2]
Compte tenu de la situation politique en Russie aujourd’hui, il n’est guère surprenant que la fondation d’une nouvelle « internationale socialiste » n’ait que peu à voir avec le socialisme ou l’internationalisme. Le congrès a été salué par un message vidéo de Poutine en personne, qui s’est dit pleinement favorable à l’initiative.
Le forum a traité de quatre thèmes : les « partisans numériques » et la communication politique à l’ère du numérique ; la plateforme Sovintern, intitulée « socialisme, réseaux sociaux, IA » ; « le conflit dans le Donbas comme foyer de l’attention mondiale » ; et « la situation pendant la Troisième Guerre mondiale et le renforcement du front anti-impérialiste et antifasciste ». Un mélange hétéroclite de stratégie technocratique sur les réseaux sociaux et de campisme revanchard, le tout accompagné d’une déférence verbale envers la lutte contre le grand mal qu’est l’OTAN.
L’« anti-impérialisme » dont sont capables les forces réunies dans cette salle serait en réalité un exercice de soutien à plusieurs projets impérialistes. Dans ce cadre, la Russie envahissant son ancienne colonie constitue une victoire « anti-impérialiste ». Il n’y a rien d’« antifasciste » à soutenir un État qui a permis au groupe Wagner de recruter des soldats directement dans ses prisons. [3] En réalité, cet événement tout entier revient à habiller d’oripeaux « de gauche » les éléments de langage du nationalisme russe ordinaire.
Les six déclarations
Le forum a publié six déclarations (sovintern.org/en/forum) : contre la guerre en Iran, avec un soutien explicite au gouvernement iranien actuel ; contre le blocus de Cuba, avec un soutien explicite au gouvernement cubain actuel ; une déclaration de soutien explicite au gouvernement nord-coréen ; une déclaration appelant à des « réparations » pour l’Afrique au titre du colonialisme, qui semble en pratique exprimer un soutien à divers gouvernements nationalistes africains et au concept de « multipolarité » ; une déclaration appelant à la « dénazification et à la démilitarisation » de l’Ukraine — c’est-à-dire à une victoire militaire totale de la Russie — présentée comme un traitement des « causes profondes » du conflit ; et une déclaration réclamant la libération de Nicolás Maduro et de son épouse. [4]
Tout cela renvoie à un modèle que le gouvernement russe a déployé à de nombreuses reprises : la « multipolarité » et les « fronts anti-impérialistes » sont les noms donnés à une alliance géopolitique qui se définit par son opposition aux États-Unis, au détriment de tout idéal ou de toute action politique positive, et qui se traduit en pratique par un soutien politique à des régimes tels que la théocratie iranienne, responsable ces dernières années du meurtre de dizaines de milliers d’opposants politiques.
Le contenu de la conférence était prévisible d’avance. Les questions intéressantes sont les suivantes : qui était présent, et pourquoi cela a-t-il été autorisé ?
Les participants
La liste des personnalités comprend de nombreux représentants d’organisations néo-stalinistes et nationalistes, notamment des Balkans, d’Afrique et d’Amérique latine. Mais des interventions vidéo ont été assurées par de bien plus grands noms : Evo Morales, ancien président de Bolivie, et Fernando Lugo, ancien président du Paraguay, au premier chef. [5]
Étaient également présents la direction de l’American Communist Party (Parti communiste américain), [6] la scission ultra-connectée et dangereusement droitière du CPUSA animée par Jackson Hinkle et Haz al-Din, et nul autre que George Galloway, dirigeant du soi-disant Workers Party of Britain (Parti ouvrier de Grande-Bretagne). [7]
En dehors d’une présence en ligne sans impact réel sur le monde concret, l’ACP n’est pas une force existante, et à moins de connaître une croissance considérable ou de commencer à exercer une réelle influence dans le mouvement ouvrier américain, il ne mérite pas qu’on s’y attarde. Galloway est une autre affaire. Son organisation dispose d’une présence réelle, et son passé politique dans le mouvement socialiste britannique lui confère une crédibilité totalement imméritée, dont il se sert pour développer son parti — notamment en remportant cinq nouveaux sièges de conseiller municipal aux élections locales de mai 2026, portant le total du parti à huit élus.
Pourquoi le Kremlin veut cela
Il n’est pas nouveau que Galloway soit une piètre excuse de socialiste, ni qu’il soit explicitement pro-russe dans ses positions internationales. Pendant des années, il a été une figure incontournable de la chaîne d’État Russia Today. Mais il existe un risque que certains, voyant sa participation à une conférence qui se dit socialiste, lui accordent le bénéfice du doute. Ils auraient tort.
Le Sovintern, à l’instar de SR lui-même, n’est pas le fait d’un mouvement de partis de gauche prenant l’initiative. Poutine contrôle si étroitement son « opposition » qu’il prend la parole lors de leurs événements. Pourquoi donc autoriser ce forum ?
La première raison est d’ordre médiatique : Poutine aurait bien besoin d’une bonne image internationale en ce moment. La guerre en Ukraine a fait de lui l’ennemi public numéro un, et toute tentative de rassembler des forces internationales, aussi insignifiantes soient-elles dans leur pays d’origine, est une tentative de démontrer une popularité.
La seconde raison est domestique et tient à l’équilibre des forces au sein de l’opposition russe. Une motivation évidente pour SR de fonder le Sovintern est de se placer au même niveau que le Parti communiste de la Fédération de Russie (KPRF — Kommunisticheskaya partiya Rossiyskoy Federatsii), le deuxième parti du pays et challenger un temps redouté de Poutine à la fin des années 1990 et au début des années 2000. Bien que le KPRF n’ait été que docile, et que les élections dans la Russie d’aujourd’hui soient jouées d’avance, Poutine est heureux de laisser SR pomper une partie du crédit et de la popularité du KPRF, laissant les deux partis dans une position sensiblement plus faible que Russie unie. [8]
En résumé : une conférence bidon, menée comme un exercice d’agitation nationaliste et de soutien à l’impérialisme russe, ainsi qu’à plusieurs autres démagogues nationalistes. Deux questions demeurent sans réponse : pourquoi diable le prétendu socialiste Galloway aurait-il participé à ce cirque, et pourquoi un socialiste britannique sain d’esprit voterait-il pour son parti s’il l’a fait ?
Michael Baker mercredi 13 mai 2026





























