30 mars 2026 ~ 0 Commentaire

Lionel Jospin (Contretemps)

hollane ps

Lionel Jospin

Quand la gauche renonçait


La mort récente de Lionel Jospin a été l’occasion d’une multitude d’hommages, saluant en lui un grand homme de gauche, animé par de grands principes et une rectitude morale, et l’acteur majeur de la gauche plurielle au pouvoir entre 1997 et 2002. Si rétrospectivement cette période apparait encore marquée par un certain rapport à l’histoire de la gauche en comparaison du quinquennat de François Hollande, l’historienne Ludivine Bantigny rappelle à quel point le gouvernement Jospin a constitué une étape primordiale dans l’adaptation de la gauche à la gestion du capitalisme néolibéral.
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Quand Lionel Jospin arrive à la tête du gouvernement dans une cohabitation inversée par rapport à celles de 1986 et 1993, le magazine Time assure, en juin 1997 : « Paradoxalement, les socialistes sont mieux placés pour conduire les réformes néolibérales que la droite », suggérant que les résistances pourront être sous sa tutelle mieux désamorcées. Le consensus se fait autour de ce que l’historien Michel Winock a nommé « un habillage social de l’économie de marché » : « La politique économique et financière des socialistes ressemble de plus en plus à une politique de droite par vent de tempête. »

L’homme qui conduit la nouvelle majorité a un passé politique compliqué, qui va l’embarrasser. « Je n’ai jamais été trotskiste », a-t-il beau proclamer, en réalité les révélations sur ses années passées dans l’Organisation communiste internationaliste (OCI) dite « lambertiste » sont accréditées. Ce mensonge n’entame pas pour autant l’image vertueuse de L. Jospin, qui passe sur ce point pour l’anti-Mitterrand : loin du machiavélisme, aux antipodes de tout lyrisme, il semble imprégné de rigorisme. Il entend « gouverner autrement », accroché à une moralisation de la vie publique qui fonde sa réputation d’intégrité.

En même temps, privilégier le « pacte républicain » comme il le fait ne tient pas de l’originalité : c’est dans les mêmes termes qu’Alain Juppé s’était exprimé, deux ans auparavant. S’il revendique un « droit d’inventaire » sur l’héritage laissé par F. Mitterrand, L. Jospin s’apprête à mener une politique qui en est par bien des aspects le prolongement. Son projet s’inscrit dans un libéralisme social qui, sans être pleinement assumé, revendique « l’économie de marché », même si ce n’est pas, dit-il officiellement, et une « société de marché ». »

Son gouvernement est à l’image de la « gauche plurielle » : il rassemble des socialistes, des communistes, des radicaux, une écologiste, ainsi que le souverainiste de gauche Jean-Pierre Chevènement. Lionel Jospin demande du temps et de la rigueur – il dit préférer « affronter des impatiences plutôt que des regrets » : c’est dire que l’heure n’est pas à l’euphorie. À l’image de ses prédécesseurs, il veut surtout s’inscrire dans la durée ; et tout comme eux mais cette fois avec plus de succès, il compte sur la reprise de l’économie mondiale.

Pour autant, la voie est étroite et le chemin escarpé : le Premier ministre veut démontrer qu’une politique de gauche est encore possible, tout en ne faisant aucune concession aux revendi-cations qui risqueraient de mettre à mal les impératifs européens. À peine désigné, Lionel Jospin ratifie les conclusions du traité d’Amsterdam signé en octobre 1997 et le Pacte de stabilité qui y est instauré ; ce carcan monétaire lui laisse peu de choix dès lors qu’il l’accepte. Dominique Strauss-Kahn, le nouveau titulaire de Bercy au faîte de sa puissance puisqu’il chapeaute l’économie, les finances, l’industrie, le budget, le commerce extérieur, les PME, les postes et les télécommunications, peut affirmer qu’il n’y a pas de marge de manœuvre budgétaire. Le gouvernement privilégie donc la maîtrise des dépenses publiques, déterminante pour lancer la monnaie unique.

« La gauche française est-elle libérale ? », se demande Le Monde en « une », le 23 septembre 1997. L’interrogation a sa pertinence, quand on examine l’importance des privatisations et autres ouvertures du capital lancées à marche forcée : Aérospatiale, Air France, Crédit Lyonnais, France Télécom. Sources de revenus importants pour l’État, elles sont d’autant plus bienvenues pour des gouvernements en difficulté qu’elles permettent de lisser les budgets et de voir les déficits atténués : elles avaient rapporté 100 milliards de francs sous le gouvernement Chirac, 114 milliards sous celui d’Édouard Balladur, 40 milliards sous celui d’Alain Juppé ; mais ces gains s’élèvent à 210 milliards sous celui de Lionel Jospin.

Ce dernier n’emploie pas cependant le mot de « privatisation »

Il lui préfère l’expression d’« ouvertures du capital ». Il est vrai que ce sont principalement des privatisations partielles, où l’État garde des parts. Le secteur nationalisé est peu à peu érodé et cette progressive dissolution ne rencontre plus d’opposition, sinon à la « gauche de la gauche ». Pour respecter les critères sévères de la rigueur budgétaire, ces mises sur le marché constituent donc une aubaine. Au « ni ni » (ni nationalisations ni privatisations) succède un « et et » (et public et privé) ; pour le gouvernement, la combinaison doit permettre de constituer de grands groupes compétitifs à l’échelle européenne et mondiale.

Contrairement à ce qu’il avait envisagé, Lionel Jospin n’attend pas à France Télécom une consultation des salariés ; il prend sa décision sur le fondement d’un rapport favorable à la privatisation. Le Financial Times la salue comme un « tournant historique ». À Air France, le rocardien Christian Blanc devient un patron de choc ; pour Jacques Delors, il est nécessaire que les salariés de cette entreprise mesurent « ce qu’est la concurrence ». « Le temps de l’économie administrée est terminé », affirme L. Jospin. Si officiellement, le Premier ministre récuse la « société de marché », celle-ci a en réalité considérablement progressé puisque la logique marchande s’impose à des domaines démultipliés : la télévision à partir des années 1980, puis l’énergie, le téléphone et les télécommunications, les transports publics, les autoroutes, les aéroports, le secteur postal… Même l’armée est concernée : elle sous-traite désormais une partie de sa logistique.

Les repères de la gauche ont décidément bien changé.

On le constate sur la question des retraites : Lionel Jospin comme Dominique Strauss-Kahn envisagent publiquement de greffer sur le régime par répartition un système de fonds de pensions. On le relève encore sur la fiscalité : après la démission de « DSK » en novembre 1999, mis en cause dans le scandale de la MNEF – une affaire d’emplois fictifs et d’enrichissement personnel liée à la mutuelle étudiante –, Laurent Fabius lui succède et poursuit la baisse des impôts amorcée sous son propre gouvernement seize ans auparavant ; « c’est la première fois, note l’économiste Thomas Piketty, qu’un gouvernement de gauche baisse les taux les plus élevés de l’impôt sur le revenu » ; en revanche, quelques engagements de campagne comme l’augmentation de l’impôt sur les sociétés et la taxation des capitaux sont abandonnés. De ces diverses pratiques naît un vocable passé dans le vocabulaire courant de la sémantique politique : le social-libéralisme. Le Premier ministre le reconnaît dès juillet 1997 : « Il faut combiner les logiques économiques, y compris libérales, mais sans nier le social. »

« Jospin, ce n’est pas Merlin », explique le ministre de l’Éducation nationale Claude Allègre pour évoquer l’absence de toute baguette de magicien. Certes, Martine Aubry est à la tête du plus imposant ministère social qui n’ait jamais existé : la ministre de l’Emploi et de la Solidarité a sous sa tutelle la formation professionnelle, l’insertion, la ville et l’intégration. Son volontarisme apparaît énergique. Ainsi les « trente-cinq heures » sont-elles progressivement mises en place par une loi Aubry I en juin 1998, qui se veut incitative, puis une loi Aubry II en décembre 1999, qui rend ce passage obligatoire pour les entreprises de plus de vingt salariés ; mais en annualisant le temps de travail, elles créent aussi une plus grande flexibilité, qui s’accompagne d’une modération salariale. Le marché du travail est également « assoupli » avec les « emplois jeunes », des contrats à durée déterminée de cinq ans pour les moins de vingt-six ans payés au SMIC, principalement dans la Fonction publique ; l’État ne les pérennise pas.

De surcroît, les plans de licenciements se succèdent dans de grands groupes : Renault, Michelin, Danone, Valeo. En ce domaine, le gouvernement assume son refus d’intervenir. Le 6 juin 1997, lorsque est annoncée la fermeture de l’usine de Renault-Vilvorde en Belgique, qui compte 3 100 salariés, Lionel Jospin a cette formule lapidaire et qui servira de critère : « L’État ne peut pas tout. » Il avait pourtant, avant son installation à Matignon, pris part à une euro-manifestation organisée le 16 mars à Bruxelles pour protester contre ce projet. Alors que l’État est l’actionnaire principal, il se contente de « rouvrir le dossier de la fermeture de l’usine », en termes d’« accompagnement des salariés ». Deux ans plus tard, le 17 septembre 1999, à propos des 7 500 licenciements programmés chez Michelin, le chef du gouvernement reprend le même argument : « Il ne faut pas tout attendre de l’État. »

Tous ces facteurs peuvent explique que l’hiver 1997 voie surgir une colère longtemps contenue : celle des « invisibles », des oublié-es de la croissance annoncée. Le mouvement des chômeurs et chômeuses ne se contente pas de réclamer — il occupe, il interpelle. Des agences Assedic aux centres-villes, les sans-emploi sortent de l’ombre et imposent leur présence, refusant d’être réduits à des statistiques. Ce mouvement d’ampleur, bref mais intense, laisse derrière lui une trace tenace, celle d’une société rappelée à ses fractures, et d’hommes et de femmes qui transforment leur précarité en force collective organisée.

Le terme commence à s’imposer : c’est surtout dans le champ « sociétal » que des réformes sont menées. Elles entérinent de profondes évolutions au sein de la société. La loi promulguée le 15 novembre 1999 instaure le Pacte civil de solidarité (PaCS), qui crée une situation juridique à mi-chemin entre concubinage et mariage ; parce qu’il est ouvert aussi bien aux couples de même sexe qu’aux personnes de sexe opposé, il reconnaît pour la première fois des droits aux couples homosexuels, même si le débat évite d’aborder l’homoparentalité et le mariage. Pour les femmes se réalise une autre avancée : la parité d’accès aux mandats électoraux ; dès les élections municipales de mars 2001, les retombées peuvent en être mesurées puisque 48 % de femmes composent désormais les conseils municipaux.

Autre tradition brisée : la femme qui se marie n’a plus l’obligation de porter le nom de son époux. Quelques tabous sont encore dépassés : Ségolène Royal, la ministre déléguée à la Famille et à l’Enfance, autorise les infirmières scolaires à délivrer la « pilule du lendemain » aux élèves qui la demanderaient. Le congé payé de paternité, qui passe de trois jours à deux semaines, privilégie une autre forme de parité, entre les deux parents à la naissance de leur enfant. En matière de justice, Élisabeth Guigou fait passer une loi sur le divorce qui ouvre la possibilité d’une garde alternée des enfants et établit une égalité pour les pensions alimentaires. La Garde des Sceaux parvient aussi, malgré les oppositions de certains syndicats de police, à imposer une loi sur la présomption d’innocence qui renforce les droits des personnes placées en garde à vue ou mises en examen.

Enfin, la couverture maladie universelle (CMU), entrée en vigueur le 1er janvier 2000, prévoit l’affiliation à la Sécurité sociale de tous ceux qui n’ont pas de couverture maladie ; parmi les quelque cinq millions de bénéficiaires figurent pour une part des étrangers en situation « régulière », par opposition aux « sans-papiers ». Cependant, en matière de santé et de Sécurité sociale, la réforme Juppé est appliquée, le forfait hospitalier est augmenté et l’heure est à la maîtrise généralisée des dépenses de santé.

Si environ 20 000 sans-papiers sont régularisés, on est cependant loin de la politique menée en 1981. Les critères en sont très précis : il faut avoir un conjoint français ou être parent d’enfants nés en France, conjoint ou enfant d’étrangers en situation régulière. En outre, certaines préfectures rechignent à appliquer ces circulaires. Quant à l’« immigration irrégulière », elle est combattue de façon sévère, sous l’autorité du ministre de l’Intérieur Jean-Pierre Chevènement, qui encourage les préfets à obtenir de meilleurs « taux de reconduite à la frontière ».

Le ministre se fait fort aussi de combattre l’« insécurité ». Cette lutte est affichée comme une priorité : le discours en ce sens tenu par Lionel Jospin au colloque de Villepinte, en octobre 1997, est interprété par de nombreux commentateurs comme le « tournant sécuritaire » du PS. C’est à cet effet qu’est instaurée dans les quartiers populaires une police dite de « proximité ». Après les attentats commis aux États-Unis le 11 septembre 2001, le gouvernement Jospin intègre dans le projet de loi sur la sécurité quotidienne des mesures renforcées, dispositifs d’abord temporaires mais qui seront pérennisés.

Malgré sa position consolidée au sein du gouvernement, Jean-Pierre Chevènement préfère démissionner le 30 août 2000. En effet, son désaccord est profond avec le Premier ministre sur le statut de la Corse, une île ébranlée par l’assassinat de son préfet, Claude Érignac, le 6 février 1998 à Ajaccio. Le « processus de Matignon » désigne les longues discussions menées sur le projet d’accorder à l’assemblée territoriale corse le droit de promulguer des lois, dans certaines conditions et sous forme d’expérimentation. Le ministre démissionnaire y voit un « démantèlement de l’unité française ». En janvier 2002, le Conseil constitutionnel lui donnera d’ailleurs raison, en rejetant la dévolution de pouvoirs législatifs à l’assemblée territoriale.

La majorité est donc ponctuellement divisée, comme en témoignent encore les déboires de Dominique Voynet. Les tensions se multiplient entre la ministre de l’Écologie issue des Verts et ses partenaires communistes au sein du gouvernement, donc entre une aile écologiste et une aile plus productiviste, tensions qui se manifestent autour du surgénérateur nucléaire de Creys-Malville, dit « Superphénix », abandonné. La ministre doit aussi subir, contre sa volonté, la décision d’ouvrir une troisième piste à l’aéroport de Roissy. Mais c’est l’opposition de sa propre formation politique que D. Voynet doit affronter lorsqu’elle autorise la culture du maïs transgénique. Enfin, son manque apparent d’émotion et de compassion après le naufrage du pétrolier Erika le 12 décembre 1999, qui ravage les côtes du Finistère, achève de la fragiliser.

La poursuite austère de la construction européenne impose plus que jamais ses critères. Le traité de Maastricht est confirmé par le Pacte de stabilité et de croissance signé au sommet d’Amsterdam, en juin 1997. Une surveillance multilatérale est instaurée pour que les « critères de convergence » soient respectés. Aussi la priorité est-elle donnée à la réduction des déficits publics. Le Parlement voit son rôle consolidé : la codécision devient une règle générale et l’assemblée de Strasbourg prend désormais part au processus législatif à quasi-égalité avec le Conseil des ministres. Bien que la ratification de ce Pacte intervienne au moment où la France connaît un changement de majorité, Lionel Jospin s’y rallie sans réserve. Un an plus tard, en avril 1998, un vote de l’Assemblée nationale entérine le transfert de la souveraineté monétaire de la France à la Banque centrale européenne.

C’est au cours de l’année 2000 que débute la stratégie dite « de Lisbonne ». Les prémisses peuvent en être comparées aux constats établis en 1984 : affaiblissement de la compétitivité européenne par rapport à ses principaux concurrents et retard relatif pris dans le développement des nouvelles technologies. Il s’agit donc de faire de l’UE « l’économie de la connaissance la plus compétitive et la plus dynamique du monde d’ici à 2010, capable d’une croissance économique durable accompagnée d’une amélioration quantitative et qualitative de l’emploi et d’une plus grande cohésion sociale », selon les termes du traité. L’Europe doit devenir encore plus attrayante pour les investisseurs. Pour que les entreprises acquièrent ou gardent de l’avance dans des marchés « de haute compétitivité », la formation et la recherche doivent elles aussi se montrer plus compétitives. Cet impératif incite à la mise en concurrence dans le domaine de l’enseignement supérieur et de la recherche ; le savoir lui aussi relève désormais de l’économie : l’« économie de la connaissance ».

À Barcelone en mars 2002, Jacques Chirac et Lionel Jospin signent l’accord européen exigeant un retour rapide à l’équilibre budgétaire ; Paris est alors sous le coup d’une procédure pour déficit excessif que Bruxelles la somme de combler. La conjoncture économique, avec une croissance de 1,2 %, est déprimée. À cette date, la « maîtrise des dépenses de santé », la « désinflation compétitive », la défense de la monnaie, les allègements d’impôts et les exonérations de cotisations sociales pour les entreprises sont autant de pratiques partagées par la gauche et la droite au pouvoir. Les privatisations et le changement de vocabulaire qui voit Lionel Jospin nommer « charges » ou « taxation » ce que la gauche désignait jusque-là comme « cotisations » et « protection » sociale, amplifient le tournant amorcé depuis quinze ans. Dans Le Monde comme je le vois publié en 2005L. Jospin tournera en dérision ce qu’il décrira comme « la radicalité de la posture ultra-gauche » – et que Bernard Kouchner nomme des « utopies fripées » ; Jospin réaffirme ainsi sa volonté de « faire évoluer le capitalisme, mais progressivement ».

In fine, l’équipe de Lionel Jospin aura battu un record de longévité gouvernementale. Elle aura répondu à l’un de ses principaux objectifs fixés lors de son arrivée : réduire les déficits publics, qui passent de 4,2 % du PIB en 1997 à 1,5 % en 2001. La conjoncture économique mondiale l’aura bien aidée, en lui faisant profiter de plusieurs années de croissance liée au « boom » de la « nouvelle économie », seulement assombrie en fin de mandat par un ralentissement imprévu. Durant presque toute la législature, les exportations engrangent des records, la production industrielle se redresse et l’inflation est maîtrisée.

Toutefois, cette situation économique n’aura pas permis d’accomplir le projet trop hâtivement formulé par Lionel Jospin au printemps 2001 : le plein emploi comme ligne d’horizon réaliste dans un délai rapproché. Avec deux millions de chômeurs et chômeuses officiellement recensé-es, le niveau de ce fléau, bien qu’il ait reculé, reste particulièrement élevé. Le pouvoir d’achat continue de stagner et, comme le remarquent alors les économistes Philippe Labarde et Bernard Maris, « l’inégalité des revenus augmente, du fait des primes, des stock-options, de l’intéressement et surtout de l’élévation des rendements du capital ». L’électorat traditionnel du Parti socialiste, dans le monde ouvrier et dans celui des employé-es, s’en est éloigné tandis que les enseignant-es, sa principale base électorale, ont été indigné-es par les sorties virulentes de Claude Allègre à propos de l’Éducation nationale, qualifiée de « mammouth » à « dégraisser » : leur mobilisation contre sa politique a été massive, arrachant sa démission.

Lorsque, au cours de la campagne présidentielle de 2002, un journaliste demande au candidat du Parti socialiste s’il envisage de ne pas être présent au second tour, Lionel Jospin éclate de rire : « J’ai une imagination normale, assure-t-il, mais tempérée par la raison tout de même. » C’est dire l’ampleur de la surprise quand l’hypothèse se réalise. Pour autant, si la situation apparaît grave, elle se comprend aisément. Toute la campagne est traversée par l’obsession de la « sécurité », un thème qui favorise la droite et l’extrême droite, même si Lionel Jospin en fait lui aussi un axe de son programme. Surtout, par-delà ses maladresses ponctuelles – comme ses propos polémiques sur l’âge de Jacques Chirac selon lui « fatigué » et « vieilli », qui se retournent contre lui –, L. Jospin ne parvient pas à convaincre pleinement la gauche, ce d’autant qu’il entend gommer les repères en proclamant : « Mon programme n’est pas socialiste. »

Si les candidatures à droite et à l’extrême droite sont multiples (Jacques Chirac recueille au premier tour 19,9 % des suffrages exprimés, François Bayrou 6,84 %, Alain Madelin, 3,91 % Jean-Marie Le Pen 16,86 % et Bruno Mégret 2,34 %), elles sont encore plus dispersées à gauche (Lionel Jospin 16,18 %, Jean-Pierre Chevènement 5,33 %, Noël Mamère 5,25 %, Robert Hue 3,37 %, Christiane Taubira 2,32 %). Les voix qui se portent vers la gauche radicale témoignent d’un rejet des politiques menées par la « gauche plurielle » au pouvoir durant cinq années : Arlette Laguiller (5,72 %), Olivier Besancenot (4,25 %) et Daniel Gluckstein (0,47%) rassemblent plus de 10 % des suffrages exprimés. Ce rejet se manifeste également par un niveau d’abstention élevé (28,4 %). Ainsi les deux candidats qui se hissent au second tour ne sont-ils choisis que par le quart des inscrits (24,9 %).

Certes, tout ne s’est joué qu’à 200 000 voix près. Reste que l’implantation de Jean-Marie Le Pen dans certaines régions comme l’Alsace, Provence-Alpes-Côtes d’Azur, le Nord-Pas-de-Calais ou encore la Picardie est frappante : au total, neuf des vingt-deux régions françaises l’ont placé en tête. Cependant, par rapport à l’élection présidentielle précédente, l’extrême droite ne recueille en fait que 14 000 voix supplémentaires : l’abstention a mécaniquement accru sa place, en proportion. Ce vote majoritairement « protestataire » s’installe dans la durée pour celui qui n’hésite pas à se présenter comme « l’homme des Français Libres », faisant jouer les références à de Gaulle et à la Résistance. En se tournant vers « les mineurs, les métallos, les ouvrières et les ouvriers de toutes ces industries ruinées par l’euro-mondialisme de Maastricht », il entend se positionner en candidat des classes populaires face aux élites. « N’ayez pas peur, entrez dans l’espérance », s’exclame encore Jean-Marie Le Pen au soir du premier tour, mobilisant cette fois la matrice chrétienne.

Tandis que Jacques Chirac en appelle au sursaut républicain, Lionel Jospin ajoute à l’effarement dans son camp quand il annonce se retirer de la vie politique. Éric Fassin évoque une « rupture d’intelligibilité » : par-delà l’incrédulité domine aussi le sentiment que rien ne se comprendra plus comme avant. Est-ce une crise politique ? Sans doute au sens où une crise dépasse toujours l’événement pour révéler une configuration bouleversée. En l’occurrence, l’effritement durant vingt ans de véritables alternatives, les « affaires » multipliées, l’indifférence ou la méfiance qui en ont résulté éclairent cet évident constat : le modèle de la représentation politique qui prévalait jusque-là est ébranlé. Vingt ans après le « Changer la vie » du Parti socialiste, c’est lui surtout qui a changé…

Ludivine Bantigny

https://www.contretemps.eu/

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