Privilèges (OF)
Malgré leur abolition en 1789, les privilèges continuent de structurer notre société estime Alice de Rochechouart, docteure en philosophie et autrice d’un essai documenté, qui décrypte les hiérarchies invisibles qui façonnent encore nos rapports sociaux.
Dans Privilèges, ce qu’il nous reste à abolir, un essai philosophique, historique et sociologique, Alice de Rochechouart montre que les privilèges sont loin d’avoir disparu. Même si l’Assemblée constituante vote leur abolition en 1789, ils restent le fondement de notre société moderne. Vecteur de hiérarchie sociale, ces privilèges doivent être abolis pour mettre fin à un « système injuste et inégalitaire » selon la docteure en philosophie.
Dans un essai (1), vous montrez combien les privilèges sont encore présents dans notre société. Ne les a-t-on pas abolis en 1789 ?
On les a invisibilisés. En 1789, on a aboli un certain nombre de statuts juridiques et mis en place un système universel du droit sans pour autant mettre fin aux structures sociales fondamentales. On n’a ni redistribué les richesses ni donné du pouvoir aux populations qui était jusque-là dominées : les femmes, les personnes racisées ou les personnes invalides qu’ont nommait autrefois « les fous ». Le système post 1789 a plutôt créé des hiérarchies au sein de la population.
Au temps de l’Ancien Régime, il y avait plus de privilèges que de lois qui s’appliquent à tous. Pourquoi ?
C’était un système pluraliste dans lequel les lois ont été conquises au fur et à mesure des siècles. Par exemple, la Bretagne était exemptée de payer la gabelle, l’impôt sur le sel, car elle l’avait négocié lors de son rattachement (annexion!) au Royaume de France. C’est ce qui explique que le beurre y est salé.
Comment définir les privilèges ?
Ce sont des avantages injustes que détiennent certains groupes sociaux. Le tissu social est fait de plusieurs fils hiérarchiques, je parle de « la tresse des privilèges ». Parmi eux, on peut citer le genre car il y existe une domination des hommes sur les femmes ; l’orientation sexuelle car l’hétérosexualité reste dominante et les autres orientations sont discriminées ; l’ethnie, les personnes racisées sont en position d’infériorité politique par rapport aux personnes blanches ou le handicap.
En 2019, les revendications des Gilets jaunes ont abouti à la création de cahiers de doléances, les privilèges y sont-ils dénoncés ?
Absolument. Ces cahiers de doléances ont fait l’objet d’étude par des géographes et des sociologues qui ont remarqué que dans 225 000 contributions, soit près de la moitié, les privilèges dont bénéficie la classe politique dominante étaient dénoncés. Ça montre à quel point ils hantent notre imaginaire. On prétend les avoir…


















