30 septembre 2022 ~ 0 Commentaire

résistance (cqfd)

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« À l’été 1940, la Résistance, on ne sait pas comment la pratiquer, même pas comment la nommer »

La bande dessinée Des vivants revient sur les premières heures de la Résistance française, avec l’évocation des hommes et femmes ayant animé le réseau du musée de l’Homme (1940-1942). Entretien avec le trio à l’œuvre, par le mensuel CQFD.

« Un peu de conscience s’éveillait çà et là, une minuscule et vacillante protestation qui ne savait pas quelle forme elle pourrait bien prendre. On se cherchait à tâtons, dans l’obscurité. » L’homme qui s’exprime ainsi  [1] s’appelle Jean Cassou. Romancier, poète, critique d’art, il fait partie des quelques rares personnalités françaises à avoir choisi la voie de la résistance dès l’été 1940, quand dans le vent brun de l’histoire tout était à bâtir. Pas d’expé-rience concrète, pas de véritable structure clandestine, pas d’aide extérieure, simplement l’expression d’un non viscéral proclamé par quelques hommes et femmes regroupés au sein d’un petit cercle, le réseau dit du musée de l’Homme (en référence à ce lieu consacré à l’ethnographie où travaillaient celles et ceux qui ont posé les premiers jalons du réseau).

D’abord centré sur Paris avant de lancer des ramifications là où d’autres non s’élevaient, comptant dès octobre 1940 une centaine de membres plus ou moins impliqués, le réseau plante sur le vif les premières graines de sédition : propagande clandestine (notamment via le journal Résistance), évasion de prisonniers, renseignement à destination des Anglais…

Mais ces vivants jouent gros : leur vie. Dès janvier 1941 et suite à une trahison, les premières arrestations frappent le groupe, vite décimé. Un procès tenu en janvier 1942 viendra sceller le sort de ses principaux organisateurs et organisatrices : dix peines capitales (les trois femmes condamnées seront finalement déportées). Et le 23 février 1942, à 17 heures, sept hommes sont fusillés au Mont-Valérien : Jules Andrieu, Georges Ithier, Anatole Lewitsky, Léon-Maurice Nordmann, René Sénéchal, Boris Vildé et Pierre Walter.

C’est sur une terrible évocation de cette macabre scène que se clôt Des vivants (éditions 2024, octobre 2021), magistrale mise en scène graphique et orale d’une histoire trop peu connue. Au scénario, les auteurs Raphaël Meltz et Louise Moaty, qui ont écumé les bibliothèques et les archives pour réaliser ce tour de force : tous les dialogues structurant le long récit correspondent à des paroles ou à des écrits de feu les acteurs de cette histoire.

Quant au dessin, signé Simon Roussin, il offre une atmosphère onirique au déploiement des voix, peignant un Paris aux couleurs vives et au ciel strié de lourdes menaces. Les nuages s’accumulent, les vivants les défient. Formulé par l’une des pionnières du réseau, Sylvette Leleu  [2] : « C’était ça, la Résistance, tout simplement : le refus des choses que l’on ne pouvait pas admettre sur le plan moral. Le refus d’une certaine forme de vie inadmissible pour des gens libres. Le refus, et après : beaucoup d’actes. »

Pour cet entretien, les trois auteurs de Des vivants ont choisi de mêler leurs voix en une seule. Sans doute par souci de cohérence avec leur démarche : laisser toute la place à ces autres voix, humbles et si puissantes, qu’ils et elle ont entrepris de sortir de l’oubli.

Ces premières heures de la Résistance, 1940-1942, ne sont pas les plus connues. Or c’est un moment très fort, car il s’agit alors de tout inventer, d’improviser les premières esquisses de réseau et d’action…

C’est en partie pour ça que ce sujet s’est imposé à nous. Il faut s’imaginer l’été 1940 : la résistance, on ne sait pas comment la pratiquer, on ne sait même pas comment la nommer. C’est d’abord une simple impulsion, une « douleur physique », comme dit Boris Vildé quand il voit des soldats allemands, une réaction au « spectacle irréel » qu’est Paris occupé (Jean Cassou).

De ces réactions primaires naît l’invention du passage à l’acte, et c’est ce qui nous a tout de suite semblé passionnant, quand nous avons plongé dans les souvenirs des différents personnages. C’est pour ça que la notion d’« invention de la Résistance » est si présente dans le livre : les rencontres, les discussions, les premiers actes un peu maladroits parfois, le futur aussi (ils commençaient déjà à programmer des actions armées). On a voulu faire partager au lecteur ce mouvement allant de la conviction intime au projet collectif, de la notion au geste – mais aussi de la prise de risque à la condamnation finale.

En parallèle, il y a aussi une forme de maladresse, de naïveté. Comme le dit Germaine Tillion : « En se reliant les unes aux autres, les équipes accroissaient leur part de danger. Ce manque d’étanchéité constituait une grande faiblesse. On recrutait trop pour vivre longtemps. » Par moments, il y a même cette impression de sacrifice, bien représentée par Boris Vildé. Comme s’il avait fallu une première génération non professionnelle de la Résistance pour qu’ensuite viennent d’autres vagues, plus aguerries…

Le côté sacrificiel est en effet important chez Boris Vildé – mais dans son cas, c’est plus une histoire de caractère personnel (on retrouve cette étonnante relation à la mort dans son très beau journal, écrit en prison  [3]). Ce qu’on peut dire plutôt, c’est que certains des premiers résistants n’avaient pas vraiment conscience du danger – lequel était moindre, de fait, au tout début.

Dans une lettre de 1942, Yvonne Oddon rappelle que pour un même acte (en l’occurrence, publier un journal clandestin), on est passé en quelques temps d’une peine de six mois de prison à la peine de mort. L’enthousiasme des débuts, qui était une sorte d’instinct vital et qui parfois en effet se traduisait par une forme de naïveté, s’est transformé petit à petit en une sorte de professionnalisation (choix de pseudos, cloisonnement, etc.).

C’est par exemple notable lorsque Pierre Brossolette entre dans le réseau (un des passages qu’on n’a pas pu garder dans le livre, on l’évoque seulement dans les notes). Malheureusement, pour beaucoup de nos personnages, ça arrivera trop tard. Et la génération suivante, à partir de 1941, sera beaucoup plus attentive aux menaces. (Extraits)

26 septembre 2022 par Émilien Bernard (CQFD)

https://basta.media/

 

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