29 octobre 2020 ~ 0 Commentaire

thèses 3 (gilbert achcar)

achcar

Onze thèses sur la résurgence actuelle de l’intégrisme islamique

5.

Les populations actives des pays où la réaction intégriste islamique a pu se constituer en mouvement de masse et où elle a aujourd’hui le vent en poupe, se distinguent par une forte proportion de classes moyennes, au sens défini par le Manifeste Communiste : petits fabricants, détaillants, artisans et paysans.

Cependant, toute éruption de l’intégrisme islamique mobilise non seulement une fraction plus ou moins large de ces classes moyennes, mais aussi des fractions d’autres classes, fraîchement issues des classes moyennes, sous l’effet de l’accumulation primitive et de la paupérisation capitalistes.

Ainsi, des fractions du prolétariat, celles dont la prolétarisation est la plus récente, et surtout des fractions du sous-prolétariat, celles qui ont été déchues par le capitalisme de leur position petite-bourgeoise antérieure, sont particulièrement réceptives à l’agitation intégriste et susceptibles d’être entraînées par celle-ci.

Telle est la base sociale de l’intégrisme islamique, sa base de masse. Cette base n’est toutefois pas acquise d’office à la réaction religieuse, comme la bourgeoisie l’est à son propre programme.

Quelle que soit, en effet, la force du sentiment religieux des masses, et même si la religion en cause est l’Islam, il y a un bond qualitatif entre ce sentiment et l’adhésion à la religion comme utopie temporelle : pour que d’opium des peuples, la religion, redevienne excitant, et ceci à l’ère de l’automation, il faut vraiment que lesdits peuples n’aient plus d’autre choix que de se vouer à Dieu.

Car le moins que l’on puisse dire de l’Islam, c’est que son actualité n’est pas évidente ! En fait, l’intégrisme islamique pose plus de problèmes qu’il n’en résout : outre l’actualisation probléma-tique d’un code civil vieux de treize siècles qui, bien que postérieur de plusieurs siècles au droit romain, fut produit par une société nettement plus arriérée que celle de la Rome antique (le Coran est largement inspiré de la Torah, de même que le mode de vie des Arabes était largement similaire à celui des Hébreux), il s’agit de le compléter.

En d’autres termes, le plus orthodoxe des intégristes musulmans est incapable de répondre aux problèmes que lui pose la société moderne par les seules péripéties de l’exégèse, à moins que celle-ci ne devienne totalement arbitraire et, partant, source de désaccords sans fin entre les exégètes.

Il y a ainsi autant d’interprétations de l’islam qu’il y a d’interprètes. Quant au noyau central de la religion islamique, celui qui fait l’unanimité des musulmans, il ne satisfait en aucune façon les besoins matériels pressants du petit-bourgeois, indépendamment du fait qu’il puisse satisfaire ses besoins spirituels. L’intégrisme islamique, en soi, n’est aucunement le programme le plus conforme aux aspirations des couches sociales sur lesquelles il agit.

6.

La base sociale décrite plus haut est caractérisée par sa versatilité politique.

La citation du Manifeste Communiste, que nous avons reproduite, ne décrit pas une attitude permanente des classes moyennes, mais seulement le contenu réel de leur combat contre la bourgeoisie, quand celuici a lieu, c’est-à-dire quand les classes moyennes se retournent contre la bourgeoisie.

Car avant de combattre la bourgeoise, les classes moyennes ont été ses alliées dans le combat contre la féodalité ; avant de chercher à renverser le cours de l’histoire, elles ont contribué à le faire avancer.

Les classes moyennes sont, avant tout, la base sociale de la révolution démocratique et de la lutte nationale. Dans les sociétés arriérées et dépendantes, telles que les sociétés musulmanes, les classes moyennes conservent ce rôle dans la mesure où les tâches démocratiques et nationales restent, plus ou moins entières, à l’ordre du jour.

Elles constituent les supporters les plus ardents de toute direction bourgeoise (ou petite-bourgeoise, à plus forte raison) qui inscrit ces tâches sur son étendard. Les classes moyennes sont la base sociale, par excellence, du bonapartisme de la bourgeoisie ascendante (elles sont d’ailleurs la base sociale de tout bonapartisme bourgeois).

Il faut donc que les directions bourgeoises ou petites-bourgeoises qui assument les tâches démocratiques et nationales aient atteint leurs propres limites dans la réalisation de ces tâches, qu’elles aient perdu leur crédibilité, pour que de larges fractions des classes moyennes s’en détachent et cherchent d’autres voies.

Bien entendu, tant que l’essor capitaliste semble leur ouvrir les voies de l’ascension sociale, tant que leurs conditions d’existence s’améliorent, les classes moyennes ne remettent pas en question l’ordre établi ; même dépolitisées ou sans enthousiasme, elles n’en jouent pas moins le rôle de « majorité silencieuse » de l’ordre bourgeois.

Mais pour peu que l’évolution capitaliste de la société se mette à peser sur elles de tout son poids, le poids de la concurrence nationale et/ou étrangère, de l’inflation et des dettes, les classes moyennes deviennent alors un réservoir redoutable de forces d’opposition au pouvoir établi, libre de tout contrôle bourgeois et d’autant plus redoutable que la violence du petit-bourgeois dans la détresse et son déchaînement sont sans pareils.

1981. Première parution dans la revue Quatrième Internationale, octobre 1981. Nous reprenons ici la version intégrale, avec réinsertion de bouts de phrase qui avaient été omis par erreur lors de leur première publication, telle qu’elle a été publiée dans le livre de Gilbert Achcar, L’Orient incandescent, éd. Page 2, Lausanne 2003.

Gilbert Achcar

http://www.inprecor.fr/

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