29 octobre 2020 ~ 0 Commentaire

thèses 2 (gilbert achcar)

achcar

Onze thèses sur la résurgence actuelle de l’intégrisme islamique

3.

L’Islam, en tant qu’élément de l’idéologie des courants nationalistes, élément parmi d’autres, bien que fondamental, n’est pas le sujet des thèses qui suivent.

Cet Islam là a fait son temps, de même que les courants qui s’en revendiquent. Plus généra-lement, nous discernerons entre l’Islam utilisé comme moyen, servant à façonner et affirmer une identité nationale ou communautaire, voire sectaire, aux prises avec d’autres, et l’Islam considéré comme but en soi, objectif global et total, programme unique et exclusif.

« Le Coran est notre constitution », proclamait Hassan Al Banna, fondateur en 1928 du mouvement des « Frères musulmans ».

C’est cet Islam ci qui nous intéresse dans le cadre de ces thèses : l’Islam érigé en principe absolu auquel toute revendication, toute lutte, toute réforme, sont subordonnées, l’Islam des « Frères musulmans », du « Jamaat iIslami », des différentes associations d’ulémas et du mouvement des ayatollahs iraniens dont l’expression organisée est le « Parti de la République islamique ».

Le dénominateur commun entre ces différents mouvements est l’intégrisme islamique, c’est-à-dire la volonté d’un retour à l’Islam, l’aspiration à une « Utopia » islamique qui ne saurait, d’ailleurs, se limiter à une seule nation, mais devrait englober l’ensemble des peuples musulmans, sinon le monde entier.

C’est dans ce sens que Bani Sadr affirmait, en 1979, à un quotidien de Beyrouth (An Nahar) que « l’ayatollah Khomeyni est internationaliste : il s’oppose aux staliniens de l’Islam qui veulent construire l’Islam dans un seul pays » (sic !).

Cet « internationalisme » se traduit également par le fait que les mouvements précités débordent les frontières de leurs pays d’origine et/ou entretiennent des relations plus ou moins étroites entre eux.

Ils rejettent tous le nationalisme, dans l’acception restreinte du terme, et considèrent les courants nationalistes, même ceux qui font profession d’Islam, comme des rivaux, voire des adversaires.

C’est au nom de l’Islam qu’ils s’opposent à l’oppression étrangère ou à l’ennemi national, et non en défense de la « Nation ». Ainsi, les États-Unis ne sont pas tant « l’Impérialisme », pour Khomeyni, que le « Grand Satan » ; Saddam Hussein, lui, est avant tout un « athée », un « infidèle ». Israël, pour tous les mouvements en cause, n’est pas tant l’usurpateur sioniste du territoire palestinien que « l’usurpateur juif d’une terre islamique sacrée ».

4.

Quelle que soit la portée progressiste, nationale et/ou démocratique, objective de certaines des luttes que mènent les divers courants de l’intégrisme islamique, elle ne saurait voiler le fait que leur idéologie et leur programme sont essentiellement, et par définition, réactionnaires.

Qu’est-ce, en effet, qu’un programme qui vise à construire un État islamique, calqué sur le modèle de celui du 7è siècle de l’ère chrétienne, sinon une utopie réactionnaire ?

Qu’est-ce qu’une idéologie qui vise à restaurer un ordre vieux de treize siècles, sinon une idéologie éminemment réactionnaire ? En ce sens, il est aberrant, voire absurde, de qualifier les mouvements intégristes islamiques de bourgeois, quelle que soit la convergence de certaines luttes qu’ils mènent avec tout ou partie de la bourgeoisie de leur pays, tout aussi aberrant que de les qualifier de révolutionnaires quand il leur arrive de s’opposer à cette même bourgeoisie.

Tant par la nature de leur programme et de leur idéologie que par leur composition sociale, et même par l’origine sociale de leurs fondateurs, les mouvements intégristes islamiques sont des mouvements petits bourgeois.

Ils ne cachent pas leur haine tant des représentants du grand capital que des représentants du prolétariat, tant des États impérialistes que des États « communistes ». Ils s’opposent aux deux pôles de la société industrielle qui les menace : la bourgeoisie et le prolétariat.

Ils correspondent à cette fraction de la petite bourgeoisie décrite par le Manifeste Communiste : « Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu’elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réaction-naires : elles cherchent à faire tourner à l’envers la roue de l’histoire. »

La réaction islamique petite-bourgeoise trouve ses idéologues et cadres organisateurs parmi les « intellectuels traditionnels » des sociétés musulmanes, les ulémas et assimilés, ainsi que parmi les échelons les plus bas des « intellectuels organiques » de la bourgeoisie, ceux-là mêmes qui sont issus de la petite-bourgeoisie et sont condamnés à y rester : les instituteurs et les clercs, en particulier.

En période de montée, l’intégrisme islamique recrute largement dans les universités et autres centres de production des « intellectuels », là où ceux-ci demeurent plus déterminés par leur origine sociale que par un avenir hypothétique et souvent aléatoire.

1981. Première parution dans la revue Quatrième Internationale, octobre 1981. Nous reprenons ici la version intégrale, avec réinsertion de bouts de phrase qui avaient été omis par erreur lors de leur première publication, telle qu’elle a été publiée dans le livre de Gilbert Achcar, L’Orient incandescent, éd. Page 2, Lausanne 2003.

Gilbert Achcar

http://www.inprecor.fr/

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