29 juillet 2020 ~ 0 Commentaire

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Trotsky: une vérité qui dérange

En septembre dernier, à la Fête de l’Humanité, le stand de Mediapart faisait face à celui des Éditions Delga. Liées au courant le plus conservateur du PCF, dont le Pôle de Renaissance communiste en France (PRCF) qui a pour président Léon Landini, figure résistante qui préside encore l’Amicale des anciens FTP-MOI. Mais quelle ne fut pas ma surprise, inventoriant les ouvrages de leur étal, de découvrir un livre négationniste – autrement dit niant la vérité historique.

Ce négationnisme là ne s’applique pas au génocide des Juifs d’Europe commis par le nazisme, mais à d’autres crimes du 20è siècle, qui furent aussi de masse, ceux du stalinisme. D’un universitaire américain, Grover Furr, Les Amalgames de Trotsky affirme, contre une évidence largement documentée, que les aveux extorqués aux accusés des procès de Moscou disaient vrai et que le révolutionnaire Léon Trotsky, ancien chef de l’Armée rouge devenu celui de l’opposition de gauche à Staline, n’était qu’un vil comploteur au service de l’impérialisme et du fascisme.

J’avoue avoir été sidéré qu’en ce premier quart du 21è siècle, dans un rendez-vous où convergent annuellement tous les courants qui se réclament de l’émancipation des opprimés, une telle imposture puisse être assumée, prolongeant par son existence même les crimes qu’elle nie.
Les vérités du passé sont fragiles, rappelait Hannah Arendt dans Vérité et politique, plaidoyer pour les vérités de fait, précises, recoupées, documentées, face aux vérités d’opinion, subjectives, aveuglantes, encombrées d’a-priori ou entravées par les préjugés. La philosophe écrit : « Et si nous songeons à présent aux vérités de fait – à des vérités aussi modestes que le rôle, durant la Révolution russe, d’un homme du nom de Trotsky qui n’apparaît dans aucun des livres d’histoire de la Russie soviétique – nous voyons immédiatement combien elles sont plus vulnérables que toutes les espèces ce de vérités rationnelles prises ensemble ».

L’Union Soviétique est depuis une trentaine d’années un continent englouti, entraînant dans l’oubli la saga de Léon Trotsky et ce que signifia l’affirmation du « trotskysme » dans les années 1930 face à la l’inexorable montée des périls, jusqu’à la barbarie. Mais il n’est pas indifférent qu’à l’oubli s’ajoute aujourd’hui la calomnie, dans une alliance des contraires qui dit combien le souvenir de ce sursaut momentanément vaincu dérange encore. Ceux qui apparemment ne sont d’accord sur rien s’accordent en revanche pour diaboliser ce mot « trotskyste » ou « trotskysme ».

C’est ainsi qu’à ce livre négationniste des Éditions Delga s’ajoutent une biographie mensongère de Trotsky, flirtant avec l’antisémitisme en reprenant tous les clichés staliniens, celle du Britanni-que Robert Service (parue en 2009 et traduite en 2011 en français), ainsi qu’une spectaculaire série russe de 2017 approuvée par le pouvoir Poutinien et diffusée depuis par Netflix dont les calomnies ont été dénoncées par un appel international lancé par le petit-fils de Trotsky, citoyen mexicain.

Comme si, dans notre époque où les périls se conjuguent jusqu’à rendre possible une nouvelle catastrophe mondiale, la mauvaise conscience incarnée par le trotskysme était insupportable à tous les dominants et à tous les possédants, quelles que soient leurs étiquettes, nationalités ou idéologies. Car ce qu’il symbolisera pour toujours, quels que soient les sectarismes qui, par la suite, s’en réclameront, c’est d’avoir été le moment dreyfusiste du communisme : une volonté entêtée de sauver la promesse d’émancipation malgré les trahisons de l’idéal, en affrontant la vérité de ses mensonges et de ses crimes.

Tel est le contexte qui m’a obligé à accepter la proposition des Éditions du Détour de préfacer Ma Vie, dans une superbe réédition du premier livre écrit en exil, en 1929, par Trotsky, alors réfugié en Turquie.

Suivi par une formidable Histoire de la Révolution Russe, c’est un livre d’écrivain posant son auteur dans une place à part au panthéon des révolutionnaires qui ont défié le ciel et visé la lune. Homme d’action, capable d’être totalement happé par l’objectif qu’il s’était fixé, orateur hors pair, ce dont son traducteur français témoignera au point de le juger meilleur parleur qu’auteur, journaliste de terrain, comme le montreront ses reportages dans les Balkans au début de la guerre de 1914-18, Trotsky était profondément un littéraire, avide d’invention, curieux de découverte et soucieux du style.

« Toute licence en art » : c’est l’exigence qu’imposera Trotsky à André Breton, l’âme et le pape du Surréalisme, lors de la rédaction finale en 1938 du manifeste Pour un art révolutionnaire indépendant.

En préfaçant Ma Vie, j’ai tenté de respecter cette recommandation. Aussi, en m’efforçant de résister au légendaire biographique, ai-je essayé d’y affronter ce avec quoi Trotsky lui-même devra se débattre dans les onze ans qui lui resteront à vivre : le lien entre la violence révolution-naire accoucheuse de l’Union soviétique et la captation de son héritage par une bureaucratie conservatrice dont Staline fut le fédérateur – et dont l’oligarchie russe actuelle, unifiée autour de Vladimir Poutine, est l’héritière.

Voici donc ma préface à Ma Vie de Trotsky. Exclu de son lycée à Odessa pour s’être révolté contre un professeur obtus, Trotsky confie combien cette blessure intime se réveillera quand il devra affronter la violence stalinienne : « Les groupements qui s’étaient formés en cette occa-sion : cafards et envieux d’une part ; garçons francs et hardis à l’autre extrémité ; au milieu, les neutres, masse mouvante et instable, – ces trois groupements ne devraient pas se résorber, loin de là, dans les années qui suivirent. Plus tard, je les ai rencontrés à maintes reprises, dans les circonstances les plus diverses ».

À l’instar des grands mythes antiques, la tragédie de Léon Trotsky n’a pas fini de nous parler.

Une vérité qui dérange 

Canard. Outka en russe. Tel fut le nom de code donné à l’opération montée par les services spéciaux soviétiques pour assassiner Léon Trotsky au Mexique, où il s’était réfugié depuis 1937. Quand, en mars 1939, le recevant dans son bureau du Kremlin, Joseph Staline en avait personnellement donné l’ordre à son organisateur, Pavel Soudoplatov, il lui avait assuré que « le Parti n’oublierait jamais ceux qui y auraient pris part et veillerait non seulement sur eux mais sur chacun des membres de leur famille ».

Se remémorant dans ses Mémoires cette entrevue, décisive pour la suite de sa carrière, Soudoplatov ajoute ce commentaire : « Pour nous, les ennemis de l’État étaient nos ennemis personnels. » Nul idéal n’était en jeu dans cette affaire qui s’acheva, le 20 août 1940, par le meurtre d’un adversaire politique qui n’avait d’autres armes que ses idées et ses écrits, un homme devenu le symbole universel de l’opposition de gauche au stalinisme. Non, le seul moteur de ce crime était la défense des intérêts d’un État et de ses dirigeants, assimilée à une affaire de famille comme on le dirait dans un clan mafieux, avec la même soumission, le même aveuglement et la même violence.

Le nom de code avait été suggéré par Leonid Eitingon, l’agent soviétique qui en fut le coordon-nateur sur le terrain, amant de la mère de l’assassin, Caridad Mercader – qui en fut aussi la pourvoyeuse. Pourquoi « canard » ? Parce qu’ « en russe, racontera Soudoplatov, outre son sens normal, ce mot s’applique à la désinformation. L’expression courante “quand les canards volent” signifie que des journaux répandent de fausses nouvelles ». Il ne s’agissait donc pas seulement de tuer un homme, mais de tuer la vérité dont il était porteur.Ma Vie avait été écrit par Trotsky l’année précédente, au tout début de son exil hors de l’URSS – cette Union des républiques soviétiques socialistes dont il avait été, avec Lénine, le principal accoucheur lors de la Révolution russe de 1917. Cette même année 1929 parut le premier bulletin des opposants de gauche au régime stalinien. Son titre : La Vérité.

Oui, dire la vérité. Et dire non au mensonge. « Qui ne gueule pas la vérité quand il sait la vérité se fait complice des menteurs et des faussaires » : à l’automne 1936, au lendemain du premier procès de Moscou – signal des grandes purges où la plupart des survivants de la génération révolutionnaire d’Octobre allaient être exterminés –, on pouvait lire cette phrase attribuée à Charles Péguy en exergue d’une revue libertaire, Les Humbles, dont le « dossier des fusilleurs » réclamait une commission d’enquête sur la terreur stalinienne.

Parmi les contributeurs réguliers de cette revue, outre l’écrivain prolétarien Marcel Martinet, l’inventeur du surréalisme André Breton ou l’anarchiste bolchevique Victor Serge, il y avait Maurice Parijanine, l’exceptionnel traducteur des œuvres de Trotsky – dont ce livre-ci – et de quelques autres écrivains russes. Parijanine, pour « le Parisien », un pseudonyme que prit Maurice Donzel en 1920 à son retour de Russie où il avait vécu les premières années de la Révolution. Correcteur de métier, il y était parti en 1907 pour gagner sa vie comme professeur de français. Il est mort chômeur en 1937. Un humble, en effet.

Durant ces années 1930 qui allaient bientôt plonger l’Europe et, avec elle, le monde dans la nuit totalitaire et dans l’horreur génocidaire, ils furent alors bien peu nombreux à s’élever contre l’imposture stalinienne qui accélérait cette course à l’abîme, au point de composer un temps avec le fascisme – le pacte germano-soviétique, officiellement traité de non-agression entre l’URSS et l’Allemagne nazie, fut signé en 1939. Qu’au final, la résistance héroïque et l’immense sacrifice du peuple russe durant la Seconde Guerre mondiale aient permis la défaite du nazisme ne peut effacer ce fait d’histoire : son avènement et son expansion furent facilités par l’aveuglement stalinien imposé depuis Moscou au mouvement communiste.

Ce que l’on nomme aujourd’hui « trotskysme » prend ici sa source. Ce n’est évidemment pas brevet de lucidité politique toujours garantie. Encore moins de pureté ou de sainteté. Sous cette étiquette, on a pu aussi compter des sectarismes dont les méthodes étaient en miroir des virulences staliniennes.

De ce combat universel, sans cesse recommencé face aux chagrins politiques et aux déceptions militantes, Ma Vie fut le socle. Premier livre écrit en exil par Trotsky, à la demande d’un éditeur allemand qui avait fait le voyage à Istanbul pour vaincre ses réticences à l’autobiographie, il posait un trait d’union entre les deux premières vies de son auteur et la troisième qui commençait juste.

Donnant vie et chair au militant professionnel d’avant 1917 face à la monarchie tsariste, racon-tant ses prisons et ses évasions, ses pérégrinations incessantes à l’étranger, un récit alerte y légitime le souffle révolutionnaire qui en fit un leader extrêmement populaire, puis un chef de guerre victorieux immensément puissant, et cependant rapidement désarmé par le pouvoir qu’il avait lui-même contribué à instituer.Face à ce désastre, toute son énergie sera concentrée sur ce seul objectif : ne pas renoncer, ne rien renier, ne pas capituler. « Capitulards », ce sera d’ailleurs l’épithète donnée par l’opposition de gauche à ces vieux bolcheviks devenus l’ombre d’eux-mêmes en égrainant leurs aveux à la barre infâme des procès de Moscou.En 1936, dans La Révolution trahie, il taille en pièces la théorie du parti unique, ce Parti-État dressé contre le pluralisme politique et la diversité sociale, critiquant de fait l’interdiction des partis d’opposition, y compris d’autres tendances révolutionnaires, prise par la jeune République soviétique.

Dans son Staline posthume, auquel il travaillait encore à la veille de son assassinat, il reconnaît combien la guerre civile fut une école de brutalité autoritaire et de commandement bureaucrati-que où le stalinisme se forgera, jusqu’à enfanter ce totalitarisme dont Trotsky sera l’un des premiers analyste et théoricien :

« “L’État, c’est moi” est presque une formule libérale en comparaison avec les réalités du régime totalitaire de Staline. Louis 14 ne s’identifiait qu’avec l’État. Les papes de Rome s’identifiaient à la fois à l’État et à l’Église – mais seulement dans les époques du pouvoir temporel. L’État totalitaire va bien au-delà du césaro-papisme, car il embrasse l’économie entière du pays. À la différence du Roi Soleil, Staline peut dire à bon droit : “La Société, c’est moi”. »

Ne peut-on lire comme un remords caché de Trotsky que Ma Vie se termine par une tendre évocation de Rosa Luxemburg ? Et ceci juste après qu’il se soit lui-même questionné à haute voix : « Est-ce que la dictature révolutionnaire a donné les résultats qu’on attendait d’elle ? »

Dans la foulée, avant le point final, il convoque même Proudhon, « ce Robinson Crusoé du socialisme » dont il dit qu’il lui est pourtant étranger. Cette présence de la figure tutélaire du socialisme libertaire fait étonnamment écho aux ultimes disputes qui, dix ans plus tard, parta-geront les fidèles entourant Trotsky. Ainsi de son affrontement avec Victor Serge, anarchiste devenu blochevik, mais resté profondément libertaire, miraculeusement sauvé du Goulag soviétique en 1936, quelques mois avant le premier procès de Moscou.

Au fond, Trotsky connaissait la réponse car il l’avait tôt énoncée. Réponse au célèbre Que faire ? Questions brûlantes de notre mouvement de Lénine, Nos Tâches politiques, paru en 1904 à Genève, interpellait ce « fétichisme organisationnel » dont le « substitutisme politique » menait à « la dictature sur le prolétariat ». Ainsi, prophétisait-il, « l’organisation du parti [en vient] à se substituer au parti, le comité central à l’organisation du parti et, finalement, le dictateur à se substituer au comité central ». Comment ne pas y lire une prescience du stalinisme

La promesse de Staline fut tenue par ses successeurs. Juste après la chute de l’URSS, le 12 février 1992, l’organisateur de l’assassinat de Trotsky, Pavel Soudoplatov, reçut le certificat de réhabilitation qu’il réclamait en tant que « victime des répressions politiques » – il avait été condamné et emprisonné après la mort du prétendu « petit père des peuples ». Après avoir purgé vingt ans de prison au Mexique, son assassin, Ramón Mercader, rejoignit sa « patrie du socialisme » où il fut fait Héros de l’Union soviétique et reçut l’Ordre de Lénine. Sa tombe est à Moscou, mais c’est à La Havane qu’il est mort, d’un cancer, en 1978. (Résumé voir lien)

À la demande des Éditions du Détour, j’ai accepté d’écrire une préface pour une belle réédition de Ma Vie, le premier livre écrit par Léon Trotsky au début de son exil d’URSS, onze ans avant son assassinat en 1940. L’occasion de rappeler aux nouvelles générations ce moment dreyfusiste du communisme que fut le trotskysme originel.

13 nov. 2019 Edwy Plenel

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« Le trait le plus incontestable de la Révolution, c’est l’intervention directe des masses dans les événements historiques »

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