29 juillet 2020 ~ 0 Commentaire

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La Bretagne, une terre de marins, d’ouvriers, de paysans… et de patrons

En 1972, les ouvriers du Joint français, établissement décentralisé de la Compagnie générale d’électricité, qui revendiquent une augmentation de 70 centimes de l’heure et l’allocation d’un treizième mois, entament une grève particulièrement dure à Saint-Brieuc, chef-lieu des Côtes-du-Nord.

Le 6 avril, les forces de l’ordre s’apprêtent à charger pour mettre un terme à l’occupation de l’usine par les salariés quand deux copains d’enfance, Guy Burniaux, ajusteur, et Jean-Yvon Antignac, CRS, se retrouvent face à face. La scène montrant le premier, pleurant de rage, invectivant le second en l’attrapant par le col, immortalisée par le photographe d’Ouest-France Jacques Gourmelen, deviendra le symbole du monde ouvrier breton résistant à l’oppression étatique française.

C’est donc fort logiquement que cette image iconique a été sélectionnée pour illustrer la couverture d’Histoire populaire de la Bretagne, livre rédigé par trois historiens et un journaliste du cru qui vise à aborder d’un point de vue inédit la péninsule maintes fois contée et racontée : celui des humbles plutôt que celui des puissants. Une démarche déjà engagée pour les États-Unis (Howard Zinn en 1980).

En compilant une somme vertigineuse d’archives, dont des documents fiscaux et judiciaires, des chansons populaires, des journaux de voyage…, les quatre auteurs relèvent brillamment le défi, dans une chronologie à la fois synthétique et accessible, sans langue de bois ni notes de bas de page.

« Le peuple ainsi entendu n’est pas l’ensemble de la population, bien sûr, mais les couches subalternes, dominées, exploitées qui existent dans toute société, ce qu’on a coutume d’appeler les classes populaires », indiquent-ils en préambule, convenant qu’« il est impossible d’établir une ligne de démarcation précise autour de ces catégories sociales », qui « varie selon les époques ». Le professeur des écoles, qui enseigne aujourd’hui en réseau d’éducation prioritaire à Brest, Rennes ou Nantes, « fait bien partie du peuple », tandis que dans l’entre-deux-guerres, l’instituteur de Pouldreuzic, que l’homme de lettres Pierre-Jakez Hélias évoque dans son chef d’œuvre Le Cheval d’orgueil« était un notable devant lequel il fallait se découvrir quand on le croisait dans la rue ».

L’ouvrage, qui sillonne à grands pas les siècles, prend sa source en septembre 56 avant notre ère, date de « l’entrée de la Bretagne dans l’histoire écrite », avec la bataille navale remportée par Jules César sur les Vénètes qui marqua un tournant décisif dans la conquête de l’Armorique par les Romains. À l’époque, l’endroit n’a évidemment rien du joyeux village brossé par René Goscinny et Albert Uderzo dans la série de bande dessinée Astérix.

« Quant aux gens du peuple, décrit César dans La Guerre des Gaules, ils ne sont guère traités autrement que des esclaves, ne pouvant se permettre aucune initiative, n’étant consultés sur rien. La plupart, quand ils se voient accablés de dettes, ou écrasés par l’impôt, ou en butte à de plus puissants qu’eux, se donnent à des nobles ; ceux-ci ont sur eux tous les droits qu’ont les maîtres sur leurs esclaves. »

Entre les 5è et siècles, la péninsule armoricaine, du fait de son emplacement géographi-que sur des voies maritimes, devient une véritable mosaïque culturelle : outre les Gaulois et les Bretons insulaires, qui sont « 100 000 à 150 000 » à traverser la Manche de façon plus ou moins pacifique, on y croise des Francs, des Saxons, des Frisons et des Goths. « S’il existe une frontière linguistique au 19èsiècle, il n’y a rien de semblable au haut Moyen Âge. »

Au milieu du 9è siècle, les rois bretons, profitant des faiblesses du pouvoir carolingien, ne cessent d’étendre leurs territoires vers l’est. Mais ces coûteuses guerres menées par  Nominoë, le Tad ar Vro (« père de la patrie »), et Salomon dégradent considérablement la santé financière des petits paysans libres et beaucoup n’ont d’autre choix que « de se placer sous la protection d’un homme plus puissant »« En contrepartie, ils lui abandonnent héréditairement leurs biens dont ils ne gardent que l’usufruit. »

À la fin du siècle, les Vikings multiplient incursions et pillages et les élites politiques et religieuses, « terrorisées ou impuissantes », fuient en Francie occidentale ou en Angleterre, abandonnant « les pauvres Bretons cultivant la terre à la domination des barbares, sans guides et sans soutiens ».

Au tournant de l’an mil, la société féodale, « beaucoup plus inégalitaire qu’à l’époque carolingienne », se développe en Bretagne comme ailleurs, même si « les contraintes seigneu-riales tardent à se mettre en place : le moulin seigneurial, et les redevances qui vont avec, doit ainsi lutter jusqu’au 12è siècle avec les meules à bras individuelles ».

Entre le 11è et le 13è siècle, l’embellie économique de l’Occident ne profite guère à la plupart des paysans. Au 15è siècle, des enquêtes fiscales révèlent la rudesse de la vie moyen-âgeuse, « en particulier les effets catastrophiques du veuvage ». En 1451, vingt-huit marins de Perros-Guirec périssent dans un naufrage et six années plus tard, le registre fiscal constate que leurs veuves sont « tellement pauvres qu’elles ne pourraient pas payer plus de 4 % de l’impôt normal ». Pour nombre d’entre elles, mendier devient indispensable. Certaines sombrent dans la prostitution, largement répandue dans les paroisses bretonnes : en 1426, un village comme Goudelin compte cinq prostituées.

Dans les années 1470-1480, la pression fiscale – le taux du fouage quadruple sous François 2 et double encore sous sa fille, la duchesse Anne – se fait si forte que certains contribuables  déguerpissent pour s’installer dans d’autres paroisses, où l’imposition est moins élevée.

En 1489, la résistance aux impôts de guerre agite les campagnes et Anne de Bretagne, finale-ment pas si « bonne » qu’on ne le dit, n’hésite pas à envoyer des troupes espagnoles ou anglai-ses pour mater ce peuple réfractaire. Le mariage de celle-ci avec l’« Affable » Charles 8 en 1491, qui prépare l’union du duché et du royaume de France en 1532, met fin, pour la popula-tion, à des années de guerre et de souffrance. Et ouvre une « époque bénie » : « l’âge d’or » de la Bretagne.

Comme expliquer qu’aux 16è et 17è siècles, la vie dans la province ait été « moins pire » qu’ailleurs ? La culture du sarrasin d’abord, plante miraculeuse adaptée aux sols pauvres. Les landes ensuite, qui expliquent l’abondance de bétail, « et pas seulement des porcs et des moutons ».

« Ici, un pauvre peut nourrir une vache quand ailleurs, il se contente d’une chèvre. » Et une vache, c’est notamment du beurre, fabriqué en abondance : la Bretagne étant exemptée de gabelle, ce lourd impôt royal sur le sel « qui cause tant de séditions », il n’y a pas besoin de fabriquer de fromage pour conserver le lait. L’industrie enfin : les toiles en lin bretonnes s’arrachent dans le monde entier, jusqu’en Amérique espagnole.

Le bilan semble « moins positif » en matière de boisson : « L’alcoolisme devient un modèle social, en raison de la consommation dans la noblesse et, sans doute plus encore, dans le clergé. » En Cornouaille, dans le diocèse de Quimper, certains presbytères accueillent des tavernes, donnant l’impression d’un clergé paroissial proche du peuple.

Cet « âge d’or » n’est néanmoins pas épargné par les famines. En un peu plus de deux siècles, Nantes en connaît cinq, dont la plus terrible en 1532, quelques semaines avant que François Ier fasse sa « joyeuse entrée » dans la cité. « Les pauvres mouraient de faim par les rues, chemins et en leurs maisons, et étaient en telle nécessité qu’ils rompaient et perçaient murailles, maisons et édifices pour recouvrer du pain. » 

Les épidémies sont l’opportunité pour le peuple d’inverser le rapport de force : à Vitré, en 1631, les pestiférés cambriolent les maisons pendant la nuit. La même année, à Morlaix, des habitants « auraient été si méchants que d’aller convoquer les malades suspects de maladie contagieuse pour faire infecter et contaminer le général de la ville ».

1675 est une année charnière, celle des premières révoltes antifiscales urbaines (le « papier timbré » à Rennes) et rurales (les « bonnets rouges » en Basse-Bretagne). Pourquoi, après deux siècles d’« âge d’or », ces nouveaux impôts n’ont-ils pas été mieux supportés par le peu-ple ? Car « pour la première fois, la guerre affecte fortement la Bretagne », notent les auteurs : la bataille économique menée par Louis 14 contre la Hollande et l’Angleterre ainsi que la politique de protectionnisme industriel conçue par le roi et ses ministres ébranlent le modèle régional fondé sur les exportations.

Les « tanières » ouvrières et la traite négrière

Indes, Chine, Afrique, Antilles… au 18è siècle, « l’horizon change d’échelle pour une partie du peuple breton » et un nouveau prolétariat s’établit dans les villes de Lorient, autour des 3 000 salariés de la Compagnie des Indes, ou de Brest, où l’arsenal emploie près de 10 000 ouvriers.

Ces derniers, salariés de l’État, ne sont pas pour autant des privilégiés : la plupart sont des journaliers vivant dans des logements minuscules et insalubres, des « tanières », écrit le recteur de Lambézellec. « Un indice ne trompe pas : en 1720, la ville compte huit fripiers, mais quarante-trois en 1789, signe que de plus en plus les pauvres s’habillent comme ils peuvent et, surtout, doivent vendre des vêtements pour survivre. » 

Le cas nantais, en particulier, témoigne de la pertinence de l’approche des quatre auteurs. Entre 1700 et 1790, la population du port ligérien passe de 40 000 à 80 000 habitants et une part importante d’entre elle vit de la traite négrière.

La fortune des armateurs, multipliée par six au cours du siècle, va grandement contribuer à façonner l’architecture de la ville. Mais cette richesse ne ruisselle guère. Si un matelot gagne le double du salaire d’un journalier agricole, lourd est le prix à payer : 60 % des marins enrôlés à bord des navires négriers meurent avant 30 ans:

les mousses les plus jeunes, tel Arthur Thirnou, 12 ans, embarqué en 1769 sur le Marie-Séra-phique, n’ont que sept années d’espérance de vie professionnelle ; 17 % des matelots meurent au cours des expéditions, contre 13 % des esclaves. « Le souligner n’est pas minimiser l’horreur de la traite : c’est rappeler simplement que l’esclave est un capital, donc précieux, et le matelot un simple outil, remplaçable. » 

Un épais chapitre est consacré à la Révolution, plus exactement à la période entre mars 1793, date des insurrections paysannes contre la conscription et le tirage au sort des soldats, et juillet 1801, date du concordat ratifié entre le gouvernement de Napoléon et l’Église catholique, qui signe la victoire des prêtres réfractaires à la Constitution civile du clergé.

La fameuse chouannerie bretonne, forme de guérilla populaire née fin 1793 dans les campa-gnes, « associe résistance politique, haine de tout ce qui semble lié à la ville et au nouveau régime, et aussi brigandage ». En retrait de la contestation, les citoyens citadins ne se privent parfois pas de montrer leur exaspération face à la République naissante. En atteste cette phrase lancée en février 1795 par l’ouvrier drapier nantais René Ruello : « Il y aurait plus de pain s’il y avait un roi. »

Le 19è siècle marque « l’apogée du monde rural ». Ainsi que sa reprise en main par l’Église, qui « capte la piété populaire » grâce à des pratiques de dévotion plus affectives (« autour de Jésus plus que du Père ») et en reconnaissant le culte des saints bretons. Les clercs ne sont pas disposés à tous les accommodements avec les traditions profanes. « Le dimanche, il ne faut surtout pas que l’on songe à danser, car la danse est le chemin de l’enfer, le biniou, la voix du démon. »

Ces ruraux continuent à n’utiliser que le breton, contrairement au peuple des villes, plus volontiers francophone. La chanson, « mémoire d’un peuple » selon la formule du regretté ethnomusicologue Donatien Laurent, s’impose comme un véritable journal parlé. En 1832, les affiches diffusant les consignes de précaution pour enrayer le choléra sont largement ignorées et dès que vient l’idée d’en faire une chanson, « une semaine après, on chantait dans les fermes et les bourgs les plus reculés, sur un air connu : “Pour éviter le choléra, chrétiens…” ».

L’apparent apaisement des campagnes est troublé par la crise agricole de 1845, qui n’a certes pas eu les mêmes conséquences désastreuses qu’en Irlande mais n’en a pas moins été  « terrible pour les plus pauvres » : en Cornouaille, Jean-Marie Déguignet déplore « la mort des pommes de terre qui arrive en juillet 1845 », et en est réduit à mendier comme, « au bas mot »« une centaine de milliers » de Bretons.

Cette misère, conjuguée à l’effondrement des industries sidérurgique et textile rurales et à l’arrivée du chemin de fer, contraint les plus défavorisés à l’émigration. Ceux-ci sont livrés au mépris à Nantes – en 1870, l’organe du diocèse écrit que les Bretons sont « pauvres, ignorants, mal vêtus, sales et même adonnés à des vices grossiers » – et à l’exploitation à Paris :

En 1901, la capitale compte quelque 16 600 « bonnes à tout faire », ressortissantes de l’un des cinq départements bretons, placées dans les familles bourgeoises. Incarnation aussi célèbre que méprisante, le personnage de Bécassine, servante naïve et nigaude apparue en 1905 dans La Semaine de Suzette, crée un syndrome d’identité négative, « produit et marqueur de la domination ».

La crise sardinière de 1902, qui a pour corollaire le développement de la pêche au large, met en lumière l’importance des femmes dans le mouvement ouvrier breton. À Douarnenez, au sortir de la grande grève de décembre 1904 et janvier 1905, les ouvrières des conserveries  prennent l’initiative de créer leur propre syndicat, au grand dam de l’Église. « Les prêtres refusent l’absolution et tous les sacrements aux femmes soupçonnées de vouloir travailler à l’heure [et non aux “mille” de sardines emboîtées] », informe une note du commissaire de police.

« La Bretagne est une palette. » Depuis la Révolution, les « Blancs », attachés aux traditions rurales, s’opposent aux « Bleus », porteurs de modernité. Au début du 20è siècle, les «Rouges», d’obédiences socialiste et marxiste, font irruption. Le journal libertaire et anticlérical L’Assiette au beurre ajoute une quatrième couleur, le noir, qualifiant le Breton qui suit aveuglément son clergé de « nègre de la France ».

La Première Guerre mondiale, où 600 000 civils de la région sont incorporés, va se charger de fondre le Gwenn ha Du dans le drapeau tricolore. La barrière de la langue bretonne, ignorée des autorités militaires, aggrave la violence légale. François Laurent, cultivateur bretonnant, se blesse à la main en octobre 1914. Accusé de s’être mutilé pour échapper au front, il est fusillé sans avoir compris les accusations proférées contre lui. Le soldat sera réhabilité en 1933. « Je connais que le breton » : ce furent parmi les derniers mots de Pierre Le Bihan, marin-pêcheur de Riantec, fusillé dans la Marne après avoir accidentellement tué un sergent-major en regagnant son cantonnement depuis les tranchées.

La sortie de la guerre s’avère « propice à la reconnaissance des droits de celles qui se sont mobilisées à l’arrière ». Le 16 juin 1919, 96 biscuitières nantaises cessent le travail pour revendiquer une hausse des salaires ; le 11 novembre 1924, les ouvrières des vingt-cinq sardineries de Douarnenez – encore elles – se mettent en grève pour réclamer « leurs 25 sous de l’heure ». (« Pemp real a vo » blog)

Pendant la Seconde Guerre mondiale, la région est considérée comme stratégique par l’état-major allemand. Entre 1941 et 1943, 15 000 ouvriers travaillent à l’édification de la base sous-marine de Keroman, à Lorient, et 10 000 aux alentours pour les ouvrages du mur de l’Atlantique.

Du 24 au 26 juin 1940, 132 marins-pêcheurs de Sein quittent leur île en bateau pour rejoindre le général de Gaulle à Londres, offrant la « caution, la légitimité populaires » au chef de la France libre. Marie Le Guyader, rebouteuse à Botlézan dans le Trégor, qui cachait des aviateurs anglais, est arrêtée et déportée au camp de Mauthausen en Autriche, où elle meurt le 5 avril 1945.

L’après-guerre n’a pas grand-chose à voir avec les Trente Glorieuses : la région se vide, les logements sont surpeuplés, le revenu par habitant est inférieur d’un tiers à la moyenne françai–se, près d’un actif sur deux travaille encore dans l’agriculture.

Pour faire face à cette situation calamiteuse, le Comité d’études et de liaison des intérêts bretons (Célib), groupe de pression qui fédère la plupart des élus bretons, le patronat, les syndicats ouvriers et paysans, les milieux universitaires… a joué jusqu’en 1968 un « rôle original ». Mais les auteurs préfèrent « mettre l’accent sur un autre ferment de la transformation, venu d’en bas celui-ci » : la Jeunesse agricole catholique (JAC), « mouvement populaire de masse » qui a été moteur dans la modernisation de la société.

Le faible coût de la main-d’œuvre bretonne attire Citroën, qui implante deux usines à Rennes en 1953 et 1961, devenant le plus grand employeur privé de Bretagne. « Nous pouvions employer des hommes disponibles qui souhaitaient travailler, des hommes en quelque sorte neufs, non formés – mais non aussi déformés – par la fréquentation des usines et l’habitude du travail industriel », reconnaît alors le PDG de l’entreprise, Pierre Bercot.

Ces « hommes neufs » sont principalement recrutés dans les campagnes les plus déshéritées. Pour s’assurer de la docilité de ses salariés, le constructeur fait la chasse aux syndicalistes. En décembre 1966, Yannick Frémin, ajusteur, délégué du personnel CGT, se fait gifler en plein atelier par un agent de maîtrise. La direction choisit de ne pas sanctionner ce dernier et de licencier Frémin.

La fierté d’être breton

Entre 1968 et 1982, rien ne semble arrêter le « modèle agricole breton ». « La production laitière double, passant de 30 millions d’hectolitres à 58 millions ; la production porcine de 265 000 tonnes à 633 000 ; les poulets de chair de 92 000 tonnes à 350 000 ; les œufs de 1,6 milliard à 5 milliards… », énumèrent les auteurs. Cette croissance à marche forcée « fait éclater le monde paysan en couches sociales bien distinctes et parfois antagonistes » : en haut de l’échelle, des entrepreneurs « qui ont pris à temps le train de la modernisation » ; tout en bas, des agriculteurs traditionnels « qui espèrent survivre jusqu’à leur retraite ».

L’émergence d’une université de masse, évolution « moins spectaculaire » que la révolution agricole « mais tout aussi fondamentale », favorise l’éclosion d’une génération d’élus hommes issus du peuple : Louis Le Pensec (1937), né d’un père ouvrier agricole puis manœuvre aux papeteries Mauduit, Edmond Hervé (1940), descendant de petits métayers des Côtes-du-Nord, Bernard Poignant (1945), enfant d’un ouvrier « écrivant en phonétique » et d’une femme de ménage, Jean-Yves Le Drian (1947), élevé dans une famille ouvrière lorientaise, ou Jean-Marc Ayrault (1950), fils d’un ouvrier du textile.

Dans la foulée du conflit social au Joint français, les années 1970 sonnent comme celles d’« une fierté nouvelle » : pour la première fois depuis 150 ans, le solde migratoire est positif, Pierre-Jakez Hélias écoule trois millions d’exemplaires du Cheval d’orgueil, le harpiste Alan Stivell remplit l’Olympia, la première école en langue bretonne, Diwan, ouvre ses portes en 1977… Et le chanteur Gilles Servat sort son hymne La Blanche Hermine, où « une troupe de marins, d’ouvriers, de paysans » s’en vont « faire la guerre aux Francs ».

De nos jours, la métropolisation de la Bretagne orientale, Nantes et Rennes en tête, a tendance à se faire aux dépens du reste de la région, où la précarité frappe des « pans entiers » du peuple.

À l’image de ces agriculteurs endettés « qui n’arrivent plus à se verser un salaire décent, ni à honorer leurs traites, qu’on retrouve pendus au fond de leur étable » ; de ces marins-pêcheurs  « confrontés à la raréfaction de la ressource, dépendants du coût du carburant, incapables de rembourser les traites d’un bateau neuf » ; de ces ouvriers qui « découvrent la face sombre de la mondialisation », tels ceux de l’abattoir porcin Gad, à Lampaul-Guimiliau, « une majorité de femmes, pour beaucoup illettrées », selon le ministre Emmanuel Macron.

La fermeture de l’usine finistérienne, à l’automne 2013, surgit en toile de fond du mouvement des « bonnets rouges », alliance hétéroclite du Medef, de patrons de la grande distribution, d’agriculteurs de la FDSEA, de transporteurs routiers… contre les portiques à écotaxe décidés à Paris.

« Aujourd’hui, les Bretons du peuple doivent faire face aux nouveaux défis de l’émiettement et cloisonnement », concluent les quatre auteurs dans un ultime chapitre sur « l’archipel breton », citant le dossier de Notre-Dame-des-Landes comme « exemple de divorce des sensibilités populaires à l’égard d’un projet d’aménagement », loin du temps où, dans les années 1960, « des foules considérables se rassemblaient, à l’appel des organisations ouvrières et paysannes, autour du slogan “L’Ouest veut vivre” ».

La décision du gouvernement, en janvier 2018, d’abandonner le projet d’aéroport international dans le bocage nantais, à l’issue d’un feuilleton vieux de près de cinquante ans, a précisément sonné comme le crash le plus retentissant du « Club des trente », qui avait fait de la construction de l’équipement son ambition majeure.

28 JUILLET 2020 DONATIEN HUET

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