08 juillet 2020 ~ 0 Commentaire

campagnes rouges (skol vreizh)

skol vreiz

En Bretagne, le communisme a su gagner le cœur des paysans du Trégor et de haute Cornouaille.

Le fait peut paraître surprenant car les campagnes bretonnes ont – à tort – la réputation d’être conservatrices.

Il n’y a pourtant nul paradoxe à cette vigueur mais un faisceau de causes profondes qui s’inscrivent dans la longue durée. Trois siècles de conflits entre la paysannerie et la noblesse ou l’Église ont préparé le terrain. Puis des « semeurs d’idées » parcourent le pays pendant des décennies. Enfin, le rôle actif des communistes dans la Résistance permet l’épanouissement du parti dans un terroir où il bénéficie d’un véritable transfert de foi.

Lors des dernières élections législatives en juin 2002, dans un bloc compact d’une centaine de communes situées à l’ouest de la Bretagne, le parti communiste a obtenu en moyenne 15,43 % des suffrages exprimés, soit plus de trois fois la moyenne française (4,91 %). Trente-six d’entre elles sont même allées jusqu’à lui accorder de 20 % à 31,30 % des suffrages exprimés, soit quatre à six fois la moyenne française.

Une telle fidélité au parti de Lénine en pleine période d’effondrement du vote communiste peut surprendre s’agissant du fin fond de cette Bretagne que des observateurs superficiels affublent volontiers et sans nuance de la livrée des chouans. Si, par endroits, « ce pays est le refuge de la réaction, c’est la faute des révolutionnaires, qui n’ont pas su le gagner à eux »1, écrit, en 1913, le révolutionnaire Émile Masson (1869-1923), qui ajoute que « avec le breton, on peut faire un cantique ou chanter L’Internationale »2.

Ce que confirme le témoignage d’un étudiant de BTS agricole des Côtes- d’Armor : « Chez nous, on est différent : on est communiste et on parle breton ! Pareil, Patrick aussi est très fier de parler breton. C’est un peu dans la façon d’être rouge. On n’est pas pareil que vous. Vous, vous êtes des chouans : vous parlez le français. Nous, par chez nous, on parle le breton et on est rouge. Dans ces patelins-là, c’est lié au terroir. »3

Autre façon de dire que « le bastion communiste chevauche toutes les divisions de Bretagne, anciennes ou récentes, administratives, sociologiques ou ecclésiastiques. Il ne présente d’homogénéité qu’aux points de vue linguistique, puisqu’il se situe à 99 % en pays bretonnant, et géographique, puisqu’il est à 73 % montagneux (au sens breton du terme) et qu’il est dans une très large proportion rural et paysan » [Le Coadic 1991].

Plus précisément, 98 des 99 communes qui forment le « bastion » communiste breton4 se situent non seulement en Basse-Bretagne5 mais, en outre, en plein cœur de la région où la langue bretonne est la plus pratiquée aujourd’hui. Tous ces éléments, qui peuvent à tort paraître paradoxaux, offrent l’une des matrices d’intelligibilité du communisme paysan bas-breton.

Contre les stéréotypes d’une Bretagne archaïque et conservatrice, on voudrait montrer que le communisme a trouvé en Basse-Bretagne un terrain propice où de solides fondations ont été construites au fil du temps, avant de constituer le bastion actuel, qui menace certes de s’écrouler sous l’effet du déclin généralisé du parti mais qui tient encore debout.

Un terrain propice au communisme agraire

La genèse du « bastion rouge » s’inscrit dans la longue durée. L’un des plus anciens éléments qui ont pesé sur les conditions d’implantation du communisme dans cette zone aux confins des Côtes-d’Armor, du Morbihan et du Finistère est sûrement la quévaise. C’est « une coutume née de conditions destinées à attirer des défricheurs, puis à les transformer en agriculteurs », explique Jeanne Laurent [1972]. La quévaise s’est perpétuée jusqu’à la Révolution mais est restée prégnante au-delà, tant dans la mémoire collective que dans les pratiques d’organisation et d’exploitation des terres.

Les ordres religieux, cisterciens d’abord puis templiers, à l’origine des quévaises, se sont implantés en Basse-Bretagne durant la première moitié du 12è siècle. La quévaise est une « hostise », institution qui, pour le défrichement, attire des « hôtes » nés sur d’autres terres. Ce sont souvent des personnes en rupture de ban avec la société, car sur les terres des Templiers et des Hospitaliers est accordé le privilège du droit d’asile.

À son arrivée, chaque hôte reçoit un lopin de terre dont il a la jouissance illimitée sans jamais en être propriétaire. En échange, il doit payer une rente annuelle. Les lopins sont tous exactement de même taille et il est interdit de bâtir des clôtures sur les terres communes. La quévaise se caractérise par une véritable vie communautaire dans un habitat groupé, rare en Bretagne.

Ce mode de vie singulier, qui a fonctionné pendant sept siècles, est susceptible d’avoir façonné les représentations des générations qui l’ont vécu mais également celles des générations ultérieures, en favorisant une attitude positive à l’égard du collectivisme et de l’égalitarisme. En effet, la coïncidence entre la carte des communes et des paroisses à quévaises, sises dans les monts d’Arrée ou en Trégor intérieur (région de Bégard et Guingamp), et la carte de la partie septentrionale du territoire de l’actuel bastion communiste ne laisse pas d’être source d’interrogations.

Toutefois, les particularités de la quévaise, parfaitement adaptées au cadre originel du défrichement et de la vie communautaire, deviennent insupportables à mesure qu’évolue la société bretonne. La guerre de la Succession de Bretagne (1341-1381) provoque la désertion des campagnes. Dans des villages aux trois quarts abandonnés, ceux qui restent s’entendent pour réserver les abords de chaque quévaise à leurs tenanciers.

Ils bâtissent des talus sur ces parties de terres communes proches de leurs lopins. Les moines les leur refusent, arguant d’un droit qui, d’oral et évolutif, s’est progressivement figé en droit écrit. Les tenanciers engagent donc de nombreux procès contre leurs seigneurs, qu’ils perdent régulièrement. La situation devient explosive et génère des siècles de haine à l’encontre des moines ainsi que de nombreuses révoltes et violences. C’est une première source d’hostilité envers l’Église, alimentée par d’autres événements.

Selon Georges Minois, de 1500 à 1620, la piété populaire est à son apogée en Trégor : « pardons, pèlerinages, foires, offrandes, fondations pieuses connaissent un essor extraor-dinaire » [1987 ]. Quant au clergé, « les statuts synodaux de Guy Campion, entre 1620 et 1624, dépeignent les chanoines comme des vauriens, qui ne portent même plus l’habit ecclésiastique dans la cathédrale, qui passent leur temps à la taverne, mangent et boivent pendant les offices qui se déroulent d’ailleurs dans la plus épouvantable confusion ». Les fidèles, cependant, n’en veulent pas à leurs prêtres, qui sont au sein de la population trégorroise comme autant de poissons dans l’eau, du moins jusqu’à la contre-réforme tridentine visant à remettre en vigueur la séparation du sacré et du profane.

Les paysans trégorrois n’éprouvent pas le besoin de réformer leur foi ni leurs pratiques. La réforme vient de l’épiscopat, et les prêtres chargés d’en diffuser le message d’austérité ne peuvent guère prêcher par l’exemple. De surcroît, elle vient de l’est francophone, et « le Trégor est d’autant plus méfiant vis-à-vis de ces innovations qu’elles sont issues d’une culture étrangère suffisamment proche et présente pour être menaçante » .

Enfin, la paysannerie doute d’une réforme qui a séduit la noblesse par son aspect intellectuel et élitiste. Il s’ensuit que la contre-réforme aboutit à un échec : le nouveau clergé est ressenti par la population comme étranger et, de ce fait, il est isolé. Les fidèles se détachent de la religion, continuant, certes, à fréquenter la messe jusqu’au 19è siècle mais, avant tout, par conformisme et par peur de l’enfer.

La baisse de l’emprise du clergé sur la population et la chute de la ferveur religieuse, si elles n’ont pas mécaniquement favorisé l’apparition de courants revendicatifs en Trégor et en Cornouaille, ne leur ont pas été non plus étrangères, en sorte qu’a pu émerger une forte tradition de luttes agraires égalitaristes.

Au fil des siècles, une succession de révoltes agraires met les paysans bretons aux prises avec la noblesse et les villes. C’est le cas, dès 1490, en pleine guerre franco-bretonne, puis, en 1589-1590, lors des guerres de la Ligue. En 1675, sous le règne de Louis 14, la célèbre révolte des « Bonnets rouges » embrase la région, contestant l’ordre féodal dans son ensemble.

Or, il faut le souligner, ce sont toujours les mêmes zones qui se soulèvent : le Trégor et la Cornouaille, qui prendront ultérieurement le parti de la Révolution, puis celui de la République. Elles constituent ce que Pierre Flatrès [1986] a appelé la « diagonale contestataire », dont l’actuel bastion communiste est le cœur. Mais comment expliquer ce choix continu pour la contestation, alors que la Haute-Bretagne, le Léon et le Vannetais prennent toujours, eux, le parti de l’ordre ?

En premier lieu, les paysans insurgés agissent en vertu de motifs égalitaristes, dotés d’une sorte de conscience de classe les opposant tant à la noblesse qu’aux villes. « Sous le “bruit et la fureur de la populace furieuse et enragée” se dégage d’abord, en 1590 comme en 1675, la revendication de l’égalité. […] Or, la ville comme la noblesse mettent en cause cette égalité. » [Meyer et Dupuy 1975]

En deuxième lieu, la fronde est la plus forte là où le sentiment d’injustice est le plus grand, c’est-à-dire en pays de domaine congéable6, et là où les rapports avec la noblesse sont les plus difficiles.

Ainsi constate-t-on une remarquable concentration sur un même espace de trois facteurs décisifs qui ont préparé les esprits, comme on prépare un sol : la mémoire longue de la quévaise, une sécularisation de la vie quotidienne et un esprit égalitariste, propice à la révolte. Cette triple confrontation de ces populations bretonnes à leur histoire a pu offrir un terrain favorable à l’implantation des idées de gauche, dans leur version communiste. Cette généalogie ne peut pourtant jouer à elle seule ; elle vient s’articuler à des facteurs conjoncturels et structurels qui vont donner au communisme de robustes assises.

Parmi les mécanismes propices à l’apparition d’un vote de gauche, André Siegfried a souligné l’importance de la « circulation des idées ». Avant l’émergence du communisme, deux groupes complètement différents concourent à diffuser des « idées nouvelles » dans la zone concernée. D’une part, les pilhaouerien (les « chiffonniers ») – marchands ambulants qui parcourent la région à la recherche de chiffons vendus aux moulins à papier – introduisent très tôt des idées républicaines dans les monts d’Arrée, par les contacts réguliers qu’ils entretiennent avec les villes.

D’autre part, des protestants s’installent en Basse-Bretagne à partir du début du 19è siècle, à l’initiative de missionnaires gallois. Ils s’implantent dans la diagonale contestataire, sans doute parce que l’Église catholique y est déjà affaiblie. En butte à l’hostilité générale, ils doivent lutter, non seulement contre le clergé catholique mais contre toutes les autorités. Par la suite, certains intellectuels ou certains convertis n’hésitent pas à établir une continuité entre protestantisme et communisme.

La puissance électorale du PC est encore plus grande dans certains secteurs dénommés « petites Russies ». À Plufur, Saint-Nidodème, Coatascorn, son influence est considérable, et ces communes acquièrent ainsi une solide réputation. Trémel, Lanvellec, Plounévez, Louargat, Saint-Laurent, Coadout, Kergrist, Saint-Nicolas-du-Pélem, Berrien, Scrignac, Huelgoat, Motreff, Spézet, Landeleau et Leuhan marient communisme rural et municipal, rayonnent d’un rouge vif, déteignent sur les communes voisines, inscrivant l’emprise communiste dans l’espace et la durée. Les réalisations des élus et l’activisme des militants servent d’exemple et alimentent le discours dominant.

De la Libération à nos jours, le parti communiste, qui se présente explicitement comme l’héritier des Bonnets rouges, revendique la lutte en faveur des déshérités. En prônant une lutte de classes entre « petits » et « gros » agriculteurs, il se pose en défenseur du petit et moyen exploitant. (Extrait voir lien)

Ronan Le Coadic

https://journals.openedition.org

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