28 juin 2020 ~ 0 Commentaire

isabelle attard (ballast)

anarchiste

Isabelle Attard

« L’écologie doit s’inscrire au sein du mouvement révolutionnaire »

Vous avez été députée cinq ans. Votre constat est sans appel : on ne peut rien faire bouger au sein des institutions. À vos yeux, l’opposition parlementaire est-elle candide, tristement lucide ou vraiment complice ?

Effectivement. Et je peux même dire que je n’étais pas vraiment prévue au programme puisque la circonscription dans laquelle je me suis présentée ne m’était pas du tout favorable. Je débu-tais en politique et très peu de personnes croyaient en une victoire possible. Je ne la dois finalement qu’à la grande division qui régnait alors à droite comme à gauche.

Lorsque je suis entrée à l’Assemblée nationale, je ne faisais pas partie du sérail, j’ai donc découvert son fonctionnement, ainsi que les combinaisons politiques, en me jetant directement dans le grand bain. Comme n’importe quelle personne qui croit encore à ce système, j’étais pétrie de grands principes républicains et d’idéaux démocratiques.

J’ai assez vite déchanté. Lorsque je n’ai pas voté le budget en 2013, je me suis de facto retrouvée dans la position d’une opposante à la majorité présidentielle. Or si j’étais franchement en désaccord avec la politique du gouvernement, je n’avais rien à voir avec l’UMP ou le FN. J’ai bien essayé, avec d’autres collègues, déçus comme moi, de proposer en 2015 la création d’un groupe « rouge-rose-vert » qui aurait alors permis d’apporter une autre voix, mais nous n’avons reçu que très peu d’écho.

Comment l’expliquez-vous ?

Ça ne correspondait pas à la stratégie des écuries présidentielles de l’époque. Et je ne suis toujours pas convaincue que ça corresponde à celle des partis en place aujourd’hui. L’Assemblée nationale est un grand théâtre dans lequel la pièce est déjà écrite à l’avance. Chacun y tient le rôle qui lui a été attribué. Si vous déviez un tant soit peu de la ligne, vous vous faites aussitôt « excommunier ».

Alors, pour répondre à votre question, je pense qu’on peut dire que l’opposition parlementaire joue son rôle : elle s’oppose. Parfois de manière grandiose mais, la plupart du temps, en usant surtout de démagogie car elle sait très bien qu’il lui est impossible de proposer autre chose que des coups d’éclats médiatiques et symboliques. Comment lui en vouloir ? Tout est prévu pour que ça se passe comme ça, et uniquement comme ça.

Depuis, vous tenez au mot « anarchisme ». Qu’a‑t-il à vos yeux de plus fécond que « socialisme » ou « communisme » ?

C’est assez simple et, il me semble, très cohérent avec ce que je viens de vous dire. Il faut néanmoins revenir à l’histoire de ces différents courants politiques pour comprendre pourquoi je me suis tournée vers l’anarchisme et pourquoi, aujourd’hui, je revendique fièrement ce mot. Tancrède Ramonet l’explique très bien dans son documentaire Ni Dieu ni maître, qui fait partie des ressources qui m’ont accompagnées lors de ce processus de déconstruction-reconstruction politique.

Historiquement, le mouvement socialiste s’est divisé en trois grands courants : réformiste, marxiste et anarchiste. Vous aurez bien compris que je ne croyais dorénavant plus au premier, qui a abandonné depuis longtemps l’idée de révolutionner la société et de mettre fin au capitalisme… Quant au deuxième, s’il est possible de partager de nombreuses analyses, voire un objectif commun, je ne me retrouve pas du tout dans la vision autoritaire qui en découle.

Mikhaïl Bakounine disait que « la liberté sans le socialisme, c’est le privilège et l’injustice, et le socialisme sans la liberté, c’est l’esclavage et la brutalité ». Je pense également que si le terme « libertaire » n’est pas étroitement associé à ceux de « socialisme » ou de « communisme », alors la société qu’on souhaite construire ne m’intéresse pas. Elle ne m’intéresse d’ailleurs pas du tout, si elle n’est pas aussi féministe et écologiste. Et justement, l’anarchisme a ceci d’incomparable avec les autres courants qui se positionnent à gauche : il s’oppose farouchement à toutes formes de dominations, quelles qu’elles soient.

En théorie, en tout cas…

Dans la pratique, il n’est évidemment pas exempt de tous reproches. Derrière des idées, il ne faut jamais oublier qu’il y a des femmes et des hommes qui les défendent. L’aspect psycho-logique est très présent en politique — et tout le monde n’est pas au même stade de déconstruction ou de reconstruction.

Tout le monde n’a pas le même vécu, la même interprétation, les mêmes névroses. Mais il suffit de visionner des documentaires ou de lire des livres sur l’anarchie, écrits par des anarchistes, pour se rendre compte de la grande richesse de cette philosophie. D’ailleurs, si les idées anarchistes n’étaient pas aussi révolutionnaires, on les enseignerait très certainement en classe de terminale. Or on préfère les dénigrer en confondant le terme « anarchie » avec celui de « chaos ». Ça permet ainsi de masquer le véritable chaos, celui qui provient du capitalisme et du libéralisme.

C’est d’ailleurs pour cette raison que vous préférez le mot « anarchiste » à celui de « libertaire ».

J’ai même mis un point d’honneur à l’utiliser dans le titre de mon livre. Il me semble qu’il est temps de le réhabiliter et de l’assumer comme le font de nombreuses autres personnes aujourd’hui. Et puis, il a l’énorme avantage d’être des plus clairs. La clarté, à une époque où le confusionnisme règne, c’est primordial !

Il n’y a rien à attendre des États-nations qui protègent avant tout les intérêts capitalistes. Par contre, je peux comprendre qu’on puisse préférer un Barack Obama à un Donald Trump. Mais si, dans la forme, ça n’a évidemment rien à voir, sur le fond, les différences se situent seulement à la marge. Nous en avons eu l’exemple flagrant dernièrement lorsque Joe Biden a suggéré à la police de viser les jambes plutôt que le cœur pour réduire les tirs mortels.

Il n’y a donc jamais de remise en cause globale du système. Il est totalement illusoire de penser qu’il est possible de changer les choses de l’intérieur, notamment en appliquant la « stratégie des petits pas ». Ça ne mène généralement à rien. Par contre, le concept de « gradualisme révolutionnaire » d’Errico Malatesta me parle beaucoup plus. S’il rejette l’idée d’un Grand Soir révolutionnaire, il n’envisage pas, pour autant, de renforcer l’autorité de l’État. Au contraire, l’idée est d’avancer vers l’anarchie en réalisant un travail de sape qui permettra, au terme d’un processus graduel, de s’émanciper de cette autorité. La renforcer est donc un non-sens. Ce qui n’empêche cependant pas de lutter pour ses droits.

Vous avez dit dans une conférence que, écologiquement, nous avons déjà franchi un « point de non retour » : cela signifie-t-il que l’horizon de l’émancipation est de sauver les meubles ?

Il est assez difficile de nier que nous sommes effectivement arrivés à ce point en ce qui concerne le climat et la biodiversité. D’ailleurs, avec le confinement, nous avons pu constater in situ l’impact du capitalisme sur ceux-ci. Il va être très difficile pour les climato-sceptiques d’argumenter après ça — même si je les en crois tout à fait capables…

Toutes les études scientifiques vont dans le même sens : nous assistons à une augmentation des températures moyennes océaniques et atmosphériques et à une chute extrêmement brutale de la biodiversité. Ne pas comprendre qu’il s’agit là de phénomènes irréversibles s’appelle tout simplement du déni.

Les conséquences, à plus ou moins long terme, auront un impact sur l’ensemble de nos sociétés, tant d’un point de vue écologique que social ou démocratique. Ça a d’ailleurs déjà commencé. Alors je dois avouer que j’ai un peu de mal avec les mouvements qui prétendent qu’« il est encore temps » et qui laissent à penser que nous allons pouvoir sauver la maison des flammes en ne s’attaquant pas au pyromane : le capitalisme.

Je sais très bien qu’en disant ceci, je passe pour une personne radicale — mais je considère qu’être radicale est la condition sine qua non à toutes les luttes d’aujourd’hui. D’ailleurs, le mot « radical » me tient tout autant à cœur que celui d’« anarchie ». On en a fait un mot qui fait peur pour dissuader les gens de le devenir : pourtant, ça ne signifie pas autre chose que s’attaquer à la racine du problème !

Toutefois, je ne suis pas dupe. J’entends bien cette petite musique lancinante qui cherche à nous convaincre que le problème provient de l’humain, de son incapacité à comprendre l’urgence dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Cette analyse est dangereuse car elle suggère que la solution se trouve dans la mise en place d’un pouvoir coercitif, voire d’une dictature.

Or, qu’elle soit verte, rouge ou bleue, une dictature reste une dictature. Je ne pense pas non plus que la solution viendra de la technologie, qui ne fait que déplacer le problème et qui permet seulement aux multinationales de paraître un peu plus vertes. L’horizon de l’émancipation n’est donc absolument pas de sauver les meubles, et encore moins de ces manières-là. La solution, nous l’avons entre les mains, c’est ce que l’anarchie a prouvé à maintes reprises au cours de notre histoire récente : « Don’t mourn, organize! » (« Ne vous lamentez pas, organisez vous ! » [ndlr])

L’écologie, telle qu’on la connaît sous ses formes électorales depuis les années 1970, a‑t-elle entièrement échoué ?

Si on résume l’écologie politique, et même la politique plus généralement, à l’idée de conquérir le pouvoir par les élections ou par la participation au gouvernement, alors oui, je pense qu’elle a échoué dans son objectif de transformation sociale et sociétale.

Elle a peut-être contribué à une meilleure prise en compte de certains sujets ces dernières années mais elle ne s’est pas donnée les moyens de changer radicalement les choses en se bornant à cette stratégie purement électoraliste. La bonne nouvelle, c’est que l’écologie ne se réduit pas uniquement à ça.

Il me paraît évident que les mouvements anti-nucléaires, la lutte pour préserver les terres sur le plateau du Larzac, ou encore la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ont permis d’apporter des propositions beaucoup plus concrètes, de rendre l’utopie palpable.

De mon point de vue, l’écologie doit désormais s’inscrire au sein du mouvement révolutionnaire. Et c’est en lisant le livre de Floréal Romero et Vincent Gerber, Murray Bookchin, pour une écologie sociale et radicale, que je l’ai enfin compris. Le mouvement écologiste a longtemps ignoré le travail de Murray Bookchin qui a été un précurseur dans les années 1960.

Aujourd’hui, il est à la mode : tant mieux ! Pour autant, il s’agit de rester vigilant sur la réappropriation qui peut en être faite. Je me réfère souvent à un article de l’un de vos auteurs, Elias Boisjean, qui rappelle qu’« on ne saurait […] enrôler Bookchin sans saisir la cohésion d’ensemble de sa doctrine » et qu’« intégrer un conseil municipal, voire diriger une ville, n’est d’aucun secours si cela ne participe pas d’une transformation globale sans compromis avec cet ordre social. Donc de la fin du règne capitaliste au profit d’une société communiste libertaire ».

Dans son dernier ouvrage, Trop tard pour être pessimistes !, l’écosocialiste Daniel Tanuro objecte aux tenants des solutions locales ou communales qu’il faut, face aux « défis terribles » auxquels nous sommes confrontés, travailler à un « plan de transition » écologique coordonné, lequel passe obligatoirement par la prise du pouvoir politique, c’est-à-dire de l’État. Cette objection ne vous convainc donc pas ?

Je n’ai pas encore pu lire ce livre [paru le 10 juin 2020, ndlr] : je me garderai donc bien d’en parler. Surtout que, d’après la quatrième de couverture, il semblerait que nous partagions plus ou moins le même constat sur la collapsologie, le capitalisme vert ou le Green New Deal.

Par contre, si l’idée est de conquérir le pouvoir et, comme vous dites, par extension l’État, je ne vois rien de révolutionnaire là-dedans. Nous pourrions alors réellement dire que cela signifie que l’horizon de l’émancipation consiste à sauver les meubles.

Il m’est impossible de concevoir l’émancipation si ça ne permet pas aux individus de prendre part, de manière directe, au fonctionnement démocratique. C’est un principe de base. C’est pour cette raison que je suis anarchiste.

En tous cas, je suis d’accord avec le titre du livre de Daniel Tanuro : oui, il est trop tard pour être pessimistes. Et, là encore, je vais faire référence à Malatesta lorsqu’il pense que la révolution est un acte de volonté et que son action a deux objectifs bien clairs : la destruction violente des obstacles à la liberté, et la diffusion graduelle de la pratique de la liberté, privée de toutes coercitions. Le seul moyen de faire face aux « défis terribles » qui s’annoncent me semble d’y répondre justement de manière audacieuse, et l’anarchie s’y prête merveilleusement bien.(Extrait)

Le temps d’un mandat, Isabelle Attard, archéozoologue de formation, a défendu à l’Assemblée nationale les couleurs d’Europe Écologie – les Verts. Sous les ors du palais Bourbon, elle est l’une des rares députés à s’opposer, en 2015, à la prolongation de l’état d’urgence et, la même année, à celle des frappes aériennes sur le sol syrien. Deux ans après la fin de sa députation, elle publie le livre Comment je suis devenue anarchiste : un ralliement explicite à la tradition libertaire, doublé d’un constat sans appel quant à la possibilité de changer le système de l’intérieur. Certaine que la lutte écologique, féministe et anticapitaliste ne passera plus par la prise du pouvoir central, elle aspire à la création, ici et maintenant, d’espaces parallèles autonomes. Nous en discutons ensemble.
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