09 février 2020 ~ 0 Commentaire

grèves politiques (révolution permanente)

macron

« Les grèves et la contestation syndicale sont de plus en plus politiques » (Karel Yon)

RPD : Est-ce correct de parler de « réveil de la base » dans cette grève et pourquoi est-ce sujet à tant de commentaires et d’analyses selon toi ?

Je ne suis pas convaincu par l’idée d’un « réveil de la base » pour la bonne et simple raison qu’il ne peut jamais y avoir de mobilisation collective sans participation active de la base. Il ne suffit pas que des organisations syndicales appellent à se mobiliser pour que magiquement un mouvement éclate. S’il n’y a pas de relais dans les lieux de travail, sur le terrain, pour donner forme à la mobilisation, l’action n’existerait pas, jamais.

De même, le fait que les salariés mobilisés sur leurs lieux de travail poussent l’action plus loin ou l’organisent différemment des formes auxquelles s’attendaient les dirigeants syndicaux nationaux n’est pas une nouveauté.

Déjà en 1986, la grève des cheminots s’organise sous forme de coordinations impulsées par les grévistes, contre l’avis de la direction de la fédération CGT qui était pourtant bien plus puissante qu’aujourd’hui.

Les années 1980-90 ont été marquées par ce phénomène des coordinations dans beaucoup de secteurs, notamment dans l’éducation et la santé. Ce n’était pas l’expression d’une poussée irrépressible de la base mais le signe de l’émergence de nouvelles générations de militants et de salariés dont le rapport au syndicalisme était moins délégataire et la pratique de lutte plus unitaire, des dispositions qui souvent s’étaient formées dans les luttes lycéennes et étudiantes des décennies antérieures.

C’est la même chose pour les assemblées générales interprofessionnelles ou les coordinations locales et leurs actions « coup de poing » : ce phénomène ne date pas de 2019. Il a pris son essor à l’occasion des grands mouvements des années 2000-2010 (retraites, Contrat première embauche, loi Travail).

À chaque fois, on a des secteurs plus mobilisés que d’autres (enseignants, étudiants, chemi-nots…) qui cherchent des convergences pour étendre la mobilisation à d’autres secteurs mais aussi pour la renforcer chez eux. Là encore c’est important de noter que le souci de la construction d’un mouvement d’ensemble fut un enjeu important du mouvement lycéen-étudiant de 2006 contre le CPE, car ça montre que les expériences de lutte et le rapport au syndicalisme peuvent se forger avant même l’entrée dans le monde du travail.

Si « la base » est davantage visible dans ce conflit, c’est selon moi en raison des conditions sociotechniques nouvelles dans lesquelles se déploient les mobilisations, avec des smartphones qui permettent d’enregistrer facilement du son et des images, des réseaux sociaux pour les faire circuler, des outils numériques pour fixer des dates ou des objectifs de mobilisation.

Tout cela accélère la circulation de l’information qui passe désormais davantage par des canaux sinon concurrents, du moins transversaux aux syndicats, dans des formes d’horizontalité qui s’opposent à l’information « en silo » des organisations nationales.

Ça modifie la relation d’interlocution entre les individus et les groupes mobilisés et les acteurs institués qui entendent porter une parole collective. Les mouvements sociaux se font davantage polyphoniques et décentralisés.

On l’a bien vu en 2016 avec une dynamique protestataire qui combinait trois mouvements en un – étudiants-lycéens, syndicats et Nuit debout – et dont le rythme, s’il était souvent fixé par l’intersyndicale nationale, fut à plusieurs reprises défini par d’autres acteurs, depuis la pétition en ligne qui lança le mouvement jusqu’aux rendez-vous donnés par Nuit debout.

D’une autre manière, les Gilets jaunes ont montré qu’une protestation de longue haleine sur le terrain social pouvait s’organiser sans aucune infrastructure préalable de mobilisation nationale, ce qui pour cette raison a interpelé fortement les syndicats.

Est-ce que c’est quelque chose qu’on pouvait anticiper au regard des derniers mouvements en France depuis 2016 et, plus précisément, quelle(s) forme(s) de continuité après le mouvement des Gilets jaunes ? 

Je dois avouer que je suis allé de surprise en surprise en suivant ce mouvement. J’avais déjà été impressionné par l’intensité de la journée de grève à la RATP en septembre 2019, mais je ne pensais pas qu’elle serait annonciatrice d’un mouvement aussi fort quelques semaines plus tard. Il ne faut pas oublier que les grands mouvements syndicaux des dernières années ont tous été marqués par des échecs.

Échec avant la bataille en 2015, face à la loi Macron qui a notamment étendu le travail le dimanche, échec du mouvement contre la loi Travail de 2016, échec contre les ordonnances Macron-Pénicaud à l’automne 2017, échec des cheminots face à la réforme ferroviaire au printemps 2018. La remobilisation des cheminots à quelques mois d’écart n’en est que plus impressionnante.

Il est probable que le mouvement des Gilets jaunes a changé la donne. Et c’est peut-être là que le décalage entre la « base », au sens des salariés syndiqués ou non mais sans mandat syndical particulier, et les cadres syndicaux a pu jouer, ceux qui ont des mandats, qui exercent des responsabilités dans leur organisation, c’est-à-dire toutes celles et ceux qui sont le plus impliqués dans les logiques propres au jeu syndical.

Je m’explique : ce mouvement, ça a été suffisamment souligné, s’est largement construit hors du syndicalisme, mobilisant des fractions des classes populaires issues du monde périurbain, des petites entreprises, du salariat atomisé du commerce et des services ou tout simplement éloigné de l’emploi, autant de secteurs où la présence syndicale est résiduelle.

Même si la défiance réciproque entre Gilets jaunes et syndicats s’est selon les endroits plus ou moins estompée au cours de l’hiver 2018-2019, l’histoire des Gilets jaunes est restée largement étrangère au mouvement syndical.

Ce qui veut dire que les leçons de ce mouvement n’ont pas nécessairement été assimilées par les cadres syndicaux, nombre d’entre eux préférant penser que le pêché originel des Gilets jaunes a été de croire qu’une mobilisation sociale pouvait se construire en faisant l’économie de cibler le patronat et de recourir à la grève.

L’enjeu de cette posture foncièrement défensive pour les syndicalistes était de réaffirmer la légitimité de leur forme d’organisation, de leur répertoire d’action, alors que les discours tant journalistiques que savants revenaient en force qui annonçaient la faillite historique des syndicats, leur dépassement par de supposées « nouvelles formes de mobilisation ».

Ainsi, les syndicalistes (et particulièrement à la CGT) ont pu retenir des Gilets jaunes ce qui leur faisait défaut, passant à côté de ce que ce mouvement a représenté pour toutes celles et ceux qui, étant à mille lieux de ces luttes symboliques pour la définition du « bon » mouvement social, y ont vu avant tout la preuve qu’on pouvait faire trembler Macron.

À une échelle large dans la société, l’expérience des Gilets jaunes, l’incroyable pugnacité du mouvement et sa capacité à faire plier le pouvoir, constituaient un exemple particulièrement mobilisateur.

L’entrée en grève reconductible, le refus de la trêve, la volonté de rythmer la mobilisation par des actions coups de poing, ont pu être nourris par cet exemple. Paradoxalement, les Gilets jaunes qui n’ont jamais recouru à la grève pourraient bien avoir contribué à en restaurer l’actualité ! (Extrait voir lien)

Karel Yon est chercheur au CNRS, spécialiste du syndicalisme et du monde du travail. Il est co-auteur avec Sophie Béroud et Baptiste Giraud de Sociologie politique du syndicalisme, Armand Colin, 2018. RP Dimanche l’a sollicité pour un entretien sur le mouvement interprofessionnel contre la réforme des retraites et sur le rôle du syndicalisme dans celui-ci.

https://www.revolutionpermanente.fr/

Commentaire:

Révolution Permanente est un courant du NPA

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