03 février 2020 ~ 0 Commentaire

inconscient colonial (orient 21)

croisades

France, le poids de l’inconscient colonial

« La République et l’islam », de Pierre-Jean Luizard 
.
Il est impossible de comprendre les rapports entre l’islam et la République sans remonter à l’histoire coloniale qui continue à peser, bien après l’accès aux indépendances.

Dans les rapports entre la République française et l’islam, l’éclairage est mis la plupart du temps sur les reproches faits à l’islam, tant au sens de religion qu’à celui de civilisation, et des sociétés qui s’en réclament.

Mais mesure-t-on vraiment les effets du choc colonial sur le rapport entre ces entités ? Pour Pierre-Jean Luizard, en effet, « Le monde musulman a subi un choc sans précédent aux 19è et 20è siècles : en moins d’un siècle, l’ensemble des pays à majorité musulmane est passé sous la domination directe ou indirecte des puissances européennes conquérantes ».

On pourrait dire, comme le font certains : « Le colonialisme, c’est fini, nous avons tourné la page depuis 1962 ! (indépendance de l’Algérie) »

Sauf que l’attitude des grandes puissances euro-nord-américaines, Russie comprise, en remettent régulièrement une couche qui dément cette affirmation. En témoigne d’abord l’arrogance de l’État d’Israël, enfant chéri de ces grandes puissances et qui, en poursuivant une colonisation au sens classique du terme au cœur même des mondes arabe et islamique, apparaît comme un prolongement direct de l’ère impériale-coloniale.

Et puis nous avons vécu successivement, dans des formes impérialistes nouvelles adaptées à notre époque

Les guerres d’Afghanistan depuis 1988, la russe d’abord et celle de l’OTAN ensuite;

Celle du Golfe, avec l’installation concomitante des États-Unis dans la péninsule Arabique en 1990 et l’occupation de l’Irak en 2003

L’incursion directe en Libye et l’élimination du régime de Mouammar Khadafi en 2011, et à sa suite,

L’intervention dans l’ensemble de la zone sahélienne pour lutter contre la déstabilisation catastrophique de cette dernière ;

Les actions militaires en Syrie contre le régime et contre l’Organisation de l’État islamique (OEI), etc.

Rapports égalitaires ou marché de dupes

La création d’un État islamique à Mossoul, à cheval sur l’Irak et la Syrie a été bien accueilli par une partie des populations locales, au moins dans un premier temps, avant ses exactions monstrueuses contre les minorités chrétiennes, yézidies, kurdes et turkmènes, sans parler des chiites.

N’est-ce pas parce qu’elles y ont vu la fin de l’ordre étatique né des accords Sykes-Picot et des traités de Sèvres et de Lausanne ? Cela signifie bien, s’il en fallait une preuve, que la page de l’impérialisme colonial n’est pas tournée.

Mais qu’en est-il plus précisément des rapports tissés entre la République et la religion islami-que pendant cette période qui, n’en déplaise aux oublieux, se fait toujours sentir dans la psyché des peuples arabes et des musulmans ?

L’auteur passe au crible le « marché de dupes » de l’expédition d’Égypte (1798-1801), le rôle des saint-simoniens en Égypte (1833-1836) et en Algérie (après 1837), le décret Crémieux et la naturalisation forcée de Juifs d’Algérie ; la politique française de Jules Ferry en Algérie ; la division par la République laïque, de la « Grande Syrie » sur une base confessionnelle ; enfin le refus d’appliquer en Algérie la loi de 1905 sur la séparation des Églises et de l’État.

Dans tous ces épisodes, la République n’a pas seulement soumis les musulmans à un régime spécial de police, en nommant elle-même, comme en Algérie, les imams et en en contrôlant les associations cultuelles – politique dont les États indépendants ont d’ailleurs conservé en héritage.

Elle a aussi mis en avant de façon officielle les forces favorisant les confessions et organisa-tions chrétiennes, comme cela fut le cas non seulement en Syrie et au Liban, mais aussi en Algérie. Dans un dernier chapitre, l’auteur peut alors évoquer les racines coloniales de la politique musulmane de la France aujourd’hui.

Effectivement, après le danger pour l’empire qu’il dénonçait hier pour justifier la mise sous tutelle de l’islam, l’État français agite aujourd’hui la menace qu’il constituerait pour la Républi-que. Le rappel cumulé de tous ces faits donne l’impression saisissante de dégager les effets désastreux de sa politique parmi les musulmans et de susciter de leur part un soupçon — tout à fait compréhensible — de mauvaise foi et de prétention à une laïcité dont ils ont sérieusement pâti et qui a laissé chez eux des traces profondes. (…)

On peut aussi regretter, concernant l’Algérie coloniale, que la revendication de laïcité par le réformateur Abdelhamid Ben Badis soit présentée comme une simple tactique :

« Retourner contre le colonisateur ses propres principes en jouant de ses contradictions ne signifiait pas que le colonisé ait fait siens ces mêmes principes ».

En fait, la laïcité de Ben Badis, reprise par l’émir Khaled et Messali Hadj fut bien une question de principe, comme cela ressort de cette déclaration du fondateur de l’Association des oulémas musulmans algériens à propos de leur organisation à l’échelle internationale, rappelée par Ali Mérad (1):

« Ce qu’il nous faudrait, ce serait un conseil islamique (Jamaat al-Muslimin) réunissant les gens de science et d’expérience, auxquels il appartiendrait d’étudier les affaires des musulmans sur la base de la consultation (choura), et d’en décider conformément au bien et aux intérêts de la communauté (oumma). Il est du devoir de tous les peuples musulmans d’agir en vue de faire émerger cette Jamaa, laquelle devrait être strictement apolitique et totalement à l’abri des ingérences gouvernementales, qu’il s’agisse de gouvernements musulmans ou non. »

On mesure ainsi la profondeur du malentendu existant dans l’imaginaire français à propos des courants réels parmi les musulmans de France.

1er février 2020

Roland Laffitte Chercheur indépendant et essayiste, président de la Société d’études linguistiques et étymologiques françaises et arabes (Selefa)
.
Pierre-Jean Luizard, La République et l’islam. Aux racines du malentendu Tallandier, 2019 240p  18,90 euros
.
.
Lire aussi:

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Rocutozig |
Tysniq |
Connorwyatt120 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Rafredipen
| Agirensemblespourpierrevert
| Buradownchin