14 janvier 2020 ~ 0 Commentaire

mégafeux (essf)

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Mégafeux en Australie

Un « tipping point » climatique, en live

L’expression « tipping point » désigne le point de basculement d’un système d’un régime d’équilibre à un autre, le moment où il n’est plus possible d’empêcher des changements quantitatifs accumulés d’entraîner un changement qualitatif. Elle est employée dans des domaines très divers, depuis l’étude des populations jusqu’au changement climatique, en passant par les sciences sociales.

 Le spectre de la « planète étuve »

L’évolution de la calotte glaciaire du Groenland donne un important exemple de « tipping point » dans le domaine climatique. On sait que la disparition de toute la glace accumulée sur l’île ferait monter le niveau des océans de sept mètres environ. Les spécialistes constatent que la fonte s’accélère de façon inquiétante [1], mais la calotte ne semble pas encore être entrée dans un processus de dislocation irréversible. Selon le GIEC, son « tipping point » se situerait entre 1,5°C et 2°C de réchauffement. Au rythme actuel des émissions, nous entrerons dans la zone dangereuse vers 2040…

Et ce n’est pas tout : fonte du pergélisol, intensification qualitative du phénomène El Niño, débâcle d’autres parties de la calotte antarctique, etc : les « tipping points « pourraient se succéder. Que se passerait-il alors ? Selon ces chercheurs, ce petit jeu de dominos climatique pousserait la Terre assez rapidement dans un régime de « planète étuve », avec une tempéra-ture moyenne de surface 4 à 5°C plus chaude qu’aujourd’hui. Notre globe n’a plus connu de telles conditions depuis le Pliocène, il y a 1,4 millions d’années (bien avant l’apparition d’Homo sapiens). A l’époque, le niveau des océans était 20 à 30 mètres plus haut qu’aujourd’hui.

L’expression « planète étuve » fait un peu science-fiction, mais la communauté scientifique prend très au sérieux ce scénario dans lequel des « rétroactions positives » font s’enchaîner des « tipping points ».

Le processus déboucherait assez rapidement sur un monde extrêmement différent de celui que nous connaissons et que nos ancêtres ont connu. Un monde qui serait à coup sûr très appauvri du point de vue de sa richesse biologique. Homo sapiens y survivra peut-être, mais deux choses sont certaines :

1) Il n’y aura pas de place pour 7 à 8 milliards d’êtres humains ;

2) Les plus pauvres paieront la note, alors qu’ils et elles sont les moins responsables de la destruction écologique.

Un « tipping point » en direct

Le rapport de tout cela avec les mégafeux qui dévorent l’Australie ? C’est très simple : d’une part, il ne fait aucun doute que cette catastrophe est un résultat du changement climatique (dès 1986, des spécialistes australiens tiraient la sonnette d’alarme face au danger, mais en vain ; ce qui se passe aujourd’hui correspond, hélas, à leurs projections) [4] ; d’autre part, il est probable que ces feux terribles constituent en eux-mêmes un « tipping point » – un moment d’accélération de la crise écologique globale.

Sur le plan de la biodiversité, la question est déjà tranchée : plus d’un milliard d’animaux ont péri dans les flammes, les rescapés survivront difficilement dans des habitats profondément modi-fiés, l’incendie a d’ores et déjà supprimé plusieurs espèces de plantes et d’animaux, et certains écosystèmes uniques (comme des vestiges de la forêt primaire qui couvrait le Gondwana il y a 2,5 milliards d’années ! [5]) ne se reconstitueront pas. C’est la définition même d’un « tipping point ».

Sur le plan climatique, la question est plus complexe, car certains phénomènes jouent dans des sens opposés, comme nous allons le voir.

Auparavant, il y a lieu d’y insister : il ne faut pas perdre de vue que la combustion des combusti-bles fossiles est et reste de loin la cause majeure du basculement climatique. Les émissions de CO2 dues aux feux ont été estimées à 6,73 Gt entre le 1er janvier et le 30 novembre 2019. En comparaison, les émissions dues à la combustion des combustibles fossiles étaient de 37,1 Gt en 2018 (33,1 Gt en 2010).

Les émissions dues aux feux ne sont pourtant pas négligeables. A titre d’exemple, elles sont supérieures à celles des Etats-Unis, qui émettent un peu plus de 5Gt de CO2/an en brûlant des combustibles fossiles. [6] Le système climatique étant proche du « tipping point » groenlandais, le fait que les gigantesques mégafeux australiens réduisent la marge de manœuvre nous séparant de l’effet domino décrit ci-dessus n’est pas un détail.

Les feux dégagent de grandes quantités de CO2, de carbone noir et d’aérosols. Envoyés dans l’atmosphère à haute altitude, ces différents éléments n’ont pas les mêmes effets sur le climat : le CO2 et le carbone noir contribuent au réchauffement, tandis que les aérosols ont un effet refroidissant, car ils réfléchissent le rayonnement solaire (la même chose se produit lors des éruptions volcaniques). Seulement, les aérosols retomberont après quelques mois, tandis que le CO2 s’accumulera dans l’air pendant plus d’un siècle. A terme, donc, l’effet réchauffant l’emportera.

Pauvres forêts !

Dans le monde en général, beaucoup de forêts se portent mal. Spontanés ou provoqués, les incendies tendent à se multiplier et le réchauffement les rend de plus en plus redoutables et difficiles à maîtriser. On l’a vu récemment en Californie, en Bolivie, en Equateur, en Indonésie, au Congo, au Mexique et dans la région méditerranéenne (cf. Le terrible incendie qui a fait plus de 80 morts en Grèce en 2018)… Aux incendies s’ajoutent, dans le Sud global, les déforesta-tions provoquées par la frénésie extractiviste des capitalistes du bois, de la pâte, de l’élevage, du soja, de l’huile de palme, ainsi que de l’exploitation minière, pétrolière ou hydroélectrique.

Dans les pays développés des zones tempérées, la surface forestière augmente depuis plusieurs décennies. Cependant, depuis plusieurs années, la santé des arbres tend à décliner, du fait notamment des canicules plus sévères. Les incendies se sont d’ailleurs multipliés jusque dans des régions très septentrionales, telles que la Suède, le Canada, la Sibérie. Selon certains scientifiques, les salissures dues aux feux, très inhabituels dans ces régions, ont d’ailleurs été un facteur significatif de la fonte record de la calotte glaciaire du Groenland, en 2012. [10]

Si les émissions de CO2 continuent d’augmenter, il est certain que les incendies de forêt se multiplieront. Dans quelle proportion ? Des scientifiques californiens estiment que la relation entre hausse de température et incendies n’est pas linéaire mais exponentielle. [11]

Comme on le sait, les plans climat des gouvernement nationaux (les « contributions naîionale-ment déterminées ») nous entraînent vers un réchauffement supérieur à 3°C à la fin du siècle. Selon le GIEC, pour un tel réchauffement, la fréquence des incendies augmentera sur plus de 60% de la surface du globe. Récemment, des scientifiques brésilien·ne·s et étasunien·ne•s sont arrivé·e·s à la conclusion que, à politique inchangée, l’Amazonie, d’ici trente ans, pourra connaitre le sort qui est celui de l’Australie aujourd’hui. [12]

Il est hélas à craindre que ces avertissements ne seront pas plus entendus que ceux qui ont été lancés il y a trente ans par les scientifiques australiens quand ils mettaient en garde contre la probabilité que le réchauffement provoque des incendies de plus en plus graves.

La cause de cette surdité, en effet, ne tombe pas du ciel : elle est le produit du fait que les gouvernements sont à la solde des intérêts capitalistes, donc de l’accumulation du capital qui résulte inévitablement de la concurrence pour le marché entre les propriétaires privés des moyens de production. Or, c’est précisément cette dynamique d’accumulation sans fin qui est la cause du basculement climatique.

Un climato-négationnisme systématique

Parmi ces gouvernements capitalistes, celui de l’Australie joue un rôle particulièrement cynique, criminel. Le pays est un des plus gros émetteurs de CO2/habitant/an (plus de 15t, davantage que les Etats-Unis – seuls les monarchies du Golfe font pire). Mais, depuis le début des négocia-tions climatiques, en 1992, les responsables politiques des partis au pouvoir ont le pied sur le frein des mesures à prendre.

Dès la négociation du protocole de Kyoto, en 1996-97, l’Australie décida de n’accepter aucune réduction d’émission qui aurait un impact négatif quelconque sur la compétitivité du pays. Le pays se montra donc très favorable à l’achat de « crédits d’émissions ». Sur le plan national, il se contenta pour l’essentiel de planter des arbres et de freiner la déforestation (pour ne pas parler de la prime offerte pour l’abattage des dromadaires – importés au 19e siècle – sous prétexte que ces animaux sont de gros producteurs de méthane).

Cette orientation a été maintenue systématiquement jusqu’à aujourd’hui. Dans le cadre de l’accord de Paris, l’Australie s’est engagée à réduire ses émissions de 26 à 28% d’ici 2030. Pour rappel, à cette échéance, respecter l’objectif de 1,5°C maximum sans « dépassement temporaire » nécessite une réduction mondiale des émissions nettes de 58% en moyenne. Vu ses responsabilités historiques, la contribution de l’Australie devrait être de 70% environ…

L’Australie, fournisseur privilégié de l’atelier capitaliste du monde

L’explication du positionnement climatique de l’Australie est à chercher du côté de la place particulière que sa classe dominante a choisi d’occuper dans la division internationale du travail. Pays occidental impérialiste et riche, gouverné par des blancs, l’Australie n’est pas une nation industrielle mais un exportateur de matières premières : produits agricoles, charbon, gaz, fer et autres minerais que sa position géographique lui permet de valoriser dans le commerce avec la Chine. C’est ce rôle de fournisseur privilégié de « l’atelier du monde » qui a permis à l’Australie d’être un des rares pays largement épargnés par la crise de 2008.

En dépit de quelques nuances, les deux principaux partis (travaillistes et conservateurs) sont fondamentalement au service de ce système et des politiques qu’il requiert. Il faut être particulièrement compétitif pour fournir la Chine en matières premières, car la concurrence est rude avec des pays du Sud « émergents ». Il faut donc être particulièrement néolibéral.

Les conséquences sont là, dans tous les domaines.

Energétique : 80% de l’électricité est produite à partir du charbon (la ressource solaire est pourtant abondante !).

Social : entre 2003 et 2015, la richesse moyenne des 20 % des ménages les plus riches a augmenté de 53 %, celle des 20 % des ménages les moins riches a chuté de 9 %.

Environnemental : les ressources naturelles sont offertes au privé (notamment l’eau ; considérée comme « ressource minière » elle a été introduite en bourse). [15]

Démocratique : le pouvoir australien mène une politique particulièrement immonde de refoule-ment des migrant·e·s [16] et il est en première ligne dans la répression des syndicats, des journalistes et des mouvements « écosociaux » qui contestent la destruction de l’environnement. [17]

Scientifique : le fait que le gouvernement a offert 4 millions de dollars australiens au climat-négationniste Bjørn Lomborg et lui en aurait offert encore plus pour s’installer à l’Université de Perth, un projet auquel il a dû renoncer suite à la levée de boucliers des scientifiques… [18]

L’emprise du grand capital extractiviste sur la vie politique australienne est bien illustrée par la dernière campagne électorale. Le magnat du charbon Clive Palmer (climato-négationniste notoire, célèbre notamment pour son projet d’extension d’un terminal charbonnier qui endommagerait gravement la grande barrière de corail) a investi des sommes énormes (53,6 millions AUS$, plus que les conservateurs et les travaillistes réunis !) dans la création d’un pseudo-parti politique, dans le seul but de prendre des voix au parti travailliste et d’assurer ainsi la victoire de Scott Morrison, qui est totalement dévoué à ses projets. [19]

Vers un « tipping point » politique et social ?

La « gestion » des mégafeux est à l’image de cette politique vendue au grand capital jusqu’à la moelle. La liste des méfaits du gouvernement dans cette crise est en effet si longue qu’on ne peut les citer tous dans le cadre de cet article. Morrison se prélassait à Hawaï pendant que son pays était en flammes.

Les services de lutte contre l’incendie sont composés uniquement de volontaires et sous-équi-pés. La désinvolture du pouvoir est directement responsable du fait qu’au moins 23 personnes sont mortes, que plus de 2 000 ménages ont perdu leur maison, que plus de 250 000 habi-tant·e·s ont été déplacé·e·s, que cinq millions de gens inhalent des fumées toxiques et que des milliers de personnes terrorisées ont dû se réfugier sur les plages parce qu’elles étaient encerclées par des murs de flammes dépassant 70m de haut.

Comme l’écrit un journaliste néo-zélandais, un tel bilan ne sort pas de nulle part : il exprime un profond mépris envers la « populace ».

Marie-Antoinette disait des Français affamés en 1789 qu’ils n’avaient qu’à manger de la brioche s’ils n’avaient pas de pain, Morrison semble penser que la retransmission des matchs de cricket à la télé et le feu d’artifice du nouvel-an (maintenu à Sidney au milieu de la catastrophe !) amèneront la masse des gens à continuer de marcher comme des somnambules vers le cataclysme climatique, sans tirer les leçons politiques du désastre, sans réaliser que cette politique mène tout droit à un scénario où les riches se tireront d’affaire tandis que les autres crèveront la gueule ouverte. [20]

La notion de « tipping point » s’applique aussi en sciences sociales, disions-nous au début de cet article. Espérons que l’ampleur de la catastrophe marque le début d’un basculement de l’opinion publique australienne.

Espérons que la majorité sociale se batte pour que les responsables économiques et leurs laquais politiques paient la facture, qui promet d’être salée [21]. Espérons qu’émerge une alliance de forces capable de mettre à l’ordre du jour la rupture avec le productivisme, l’extrac-tivisme, le néolibéralisme, le racisme (contre les migrant·e·s et contre les Aborigènes) et l’idéologie de domination (sur la nature et sur les femmes).

La toxicité de ce nexus mortifère n’est plus à démontrer. Un autre monde, non capitaliste, est non seulement possible : il est de plus en plus urgemment nécessaire. Luttons sans frontières pour son avènement. (Résumé)

lundi 13 janvier 2020 TANURO Daniel

https://www.europe-solidaire.org/

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