10 octobre 2019 ~ 0 Commentaire

le temps presse! (télérama)

calvinhobbes_osu

Si nombre de militants écolos choisissent l’illégalité, c’est “parce que le temps presse”

La protestation légale ne suffit plus à une jeunesse angoissée par la crise écologique dont les Etats ne prennent pas la mesure. La montée de l’action directe est problablement inévitable, estime le philosophe Manuel Cervera-Marzal. Mais jusqu’où devra-t-elle aller pour se faire entendre ?

« Se rebeller est notre devoir », clament des militants écologistes fatigués de signer des péti-tions et de marcher sagement pour le climat. Pour le philosophe et sociologue ­Manuel Cervera-Marzal, auteur en 2016 de l’essai Les Nouveaux désobéissants : citoyens ou hors-la-loi ? (1), le puissant sentiment de détresse qui ronge une part croissante de la population nourrit une contestation toujours plus radicale. Jusqu’à l’escalade ?

L’urgence climatique provoque-t-elle un essor des mouvements de désobéis-sance civile ?

D’un côté, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) publie des rapports plus alarmistes les uns que les autres. De l’autre, les Etats ne respectent pas les accords non contraignants en terme d’émissions de gaz à effet de serre qu’ils ont pourtant signés.

Dès lors que les scientifiques tirent la sonnette d’alarme et que les dirigeants de la planète restent sourds, un troisième acteur entre naturellement en jeu : les citoyens. Ceux-là réalisent qu’il leur faut intervenir pour tenter d’empêcher la catastrophe – leur imaginaire se nourrit volon-tiers de la littérature sur la collapsologie, l’étude de l’effondrement des sociétés. Et donc oui, cette conscience aigüe du problème et de la nécessité de réagir vite, en ne comptant que sur soi-même, produit un réveil citoyen. Lequel se traduit par la multiplication d’actions de désobéissance civile.

“Cessons de croire, disent les jeunes, qu’il suffit d’exposer des arguments aux décideurs pour qu’ils redressent la barre.”

Qui sont ces nouveaux « désobéissants » ?

La sociologie connaît bien leurs aînés, militants des mouvements environnementaux des années 1980, 1990 et 2000. Ils sont issus de la classe moyenne, diplômés et maîtrisent les codes des médias, la caisse de résonance de leurs actions théâtrales et spectaculaires.

Les collectifs qui émergent actuellement n’ont pas encore été finement étudiés, donc restons prudents. Mais je serais étonné que leur profil sociologique ait beaucoup évolué.

On constate toutefois un fort rajeunissement.

Les grèves scolaires pour le climat rassemblent des étudiants, mais également des lycéens voire des collégiens. Ils se font épauler par leurs aînés, membres d’ONG comme Les Amis de la Terre, qui transmettent leur savoir-faire dans l’organisation des marches et des sit-ins.

Ces jeunes leur reconnaissent un rôle fondamental, en particulier dans les domaines de l’exper-tise et du plaidoyer auprès des législateurs nationaux et européens. Mais ils jugent leurs straté-gies trop « gentillettes » : pétitions et manifestations font partie du paysage.

Elles ne sont pas inutiles, mais doivent être complétées par de l’action directe. Cessons de croire, disent-ils, qu’il suffit d’exposer des arguments aux décideurs pour qu’ils redressent la barre. C’est à nous de faire pression sur les banques qui investissent dans les énergies fossiles…

“Les formes de contestation classiques se sont essoufflées.”

La désobéissance civique commence au milieu du 19è siècle aux Etats-Unis avec Henry David Thoreau, un philoso-phe, poète et naturaliste qui vivra pendant deux années coupé de la civilisation, au bord d’un étang, dans une petite cabane en bois de 8 mètres carrés qu’il a construite de ses mains.

Thoreau refuse de payer l’impôt pour ne pas se rendre complice de la politique esclavagiste de son Etat, le Massachusetts. Il théorise la désobéissance civile dans un petit opuscule, Résis-tance au gouvernement civil (2), publié en 1849, qui inspirera les luttes menées par Gandhi et Martin Luther King.

En France, la désobéissance civile naît dans les années 1950 avec l’objection de conscience à la guerre d’Algérie, contre laquelle s’engagent les membres de l’Action civique non-violente. En 1971, 343 « salopes » assument publiquement avoir avorté, s’exposant ainsi à des poursuites pénales.

En 1973, des militants pacifistes opposés au nucléaire militaire naviguent dans une zone de l’océan Pacifique où sont prévus des essais atomiques, afin d’empêcher les tirs. Citons égale-ment Act up en 1989, les squats de Droit au logement en 1993, les faucheurs volontaires d’OGM en 2003…

Pourquoi tout un pan de la lutte écologique choisit-il aujourd’hui ce chemin de l’illégalité ?

Parce que le temps presse. Et que les formes de contestation classiques se sont essoufflées. Depuis l’après-guerre, le taux de syndicalisation n’a cessé de diminuer, passant d’environ 50 % des salariés en 1945 à moins de 8 % aujourd’hui.

Le nombre de journées de grève a été divisé par trois ou quatre en un demi-siècle. Seule la manifestation a tout récemment retrouvé le caractère spontané et sauvage qu’elle avait au 19è siècle. Avec les Black Blocs, ces militants de la mouvance anarchiste qui depuis l’opposition à la loi Travail de 2016 affrontent en masse les forces de l’ordre, et les Gilets Jaunes qui arpentent le bitume par grappes, sans forcément suivre un itinéraire déclaré.

On peut douter, en revanche, que les Marches pour le climat, si suivies soient-elles, dérangent beaucoup le pouvoir. C’est pourquoi nombre de militants chevronnés et de nouveaux venus de la lutte écologique protestent différemment.

Les uns dérobent des chaises dans une agence bancaire, les autres décrochent le portrait du président de la République dans les mairies. Ce sont des actes symboliques qui suscitent l’intérêt des médias et génèrent un afflux militant dans les formations à la désobéissance civile, où l’on enseigne l’action directe non violente.

Le principe de non-violence est-il strictement partagé par tous ces « nouveaux désobéissants » ?

C’est la définition même de la désobéissance civile que de s’incarner dans des actions illégales mais non violentes. Ceci étant, ce principe a toujours été discuté au sein des collectifs, la violen-ce étant une notion à géométrie variable.

Détruire un champ de maïs transgénique, par exemple, est perçu par les uns comme non violent puisqu’aucune brutalité n’est exercée contre des personnes, tandis que d’autres pointeront une violence envers les scientifiques dont le travail est réduit à néant.

Ce vieux débat a été réactivé par deux événements récents. Fin 2015, alors que des centaines de milliers de personnes entendent faire pression sur la COP 21 en marchant dans les rues de la capitale, le gouvernement interdit purement et simplement les manifestations sur la voie publique. L’idée se matérialise alors que si l’Etat s’autorise à violer ses propres normes démocratiques cela change la donne.

« Ce n’est pas nous qui fixons le degré de violence, c’est l’Etat. Nous sommes en position de légitime défense », entend-on souvent. Ensuite, un certain nombre de militants écologistes jusque-là hostiles à la violence ont bien compris que si les Gilets Jaunes sont parvenus à mobiliser l’attention des médias et des autorités publiques, obtenant que l’Etat lâche 10 milliards d’euros, c’est parce que certains d’entre eux dégradent des biens et affrontent les forces de l’ordre.

Une insurrection écologique est-elle possible ?

Il y a beaucoup de fantasmes autour du mot « insurrection », empreint de lyrisme et de romantisme. Il me semble que les nouveaux désobéissants de la cause écologique sont pour l’essentiel des citoyens qui découvrent la gravité de la crise écologique et expriment des sentiments de détresse.

« Les petits pas, ça suffit pas ! », clame un slogan souvent brandi dans les Marches pour le climat. Couper l’eau du robinet quand on se lave les dents et recycler ses déchets, c’est important.

Mais le bénéfice pour la planète leur paraît tellement dérisoire comparé aux destructions colossales que notre système économique, foncièrement prédateur et court-termiste, produit sur le vivant. Dès lors, une escalade de la contestation semble probable, voire inévitable…

Marc Belpois 16/04/2019.

https://www.telerama.fr/

 

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