11 mai 2019 ~ 0 Commentaire

8 mai 1945 (npa)

8 mai 1945 (npa) dans Histoire

Ernest Mandel, Sur la Seconde guerre mondiale :

Une interprétation marxiste

Les priorités de l’accumulation du capital

Loin de considérer la Seconde Guerre mondiale comme un épisode d’affrontement entre, d’une part, les démocraties (celles conquises sur le continent, la Grande-Bretagne et, surtout, les États-Unis) et, d’autre part, les systèmes totalitaires (Allemagne, Italie, Japon), Mandel affirme, de manière décapante, dès les premières pages, la singularité de son analyse, ancrée sur la réalité du système capitaliste et de l’impérialisme qui en découle :

« Le moteur de la Seconde Guerre mondiale était le besoin pour les principaux États capitalistes de dominer l’économie de continents entiers par l’investissement de capitaux, par des accords commerciaux préférentiels, par une réglementation monétaire et une politique hégémoniques.

Le but de la guerre était la subordination des pays les moins développés, mais aussi des autres États industriels, qu’ils soient amis ou ennemis, aux priorités de l’accumulation du capital pour le profit exclusif d’une seule puissance ».

En d’autres termes, la guerre représente un test de la puissance de l’ordre impérialiste. Comment chacun des belligérants a-t-il réussi à utiliser la force militaire et des ressources considérables (humaines, matérielles) pour assurer son hégémonie ? C’est à l’aune de ce schéma que Mandel lit la guerre.

Contre-révolutions

Cette guerre mondiale, la deuxième du siècle, a en outre constitué le point culminant d’un processus contre-révolutionnaire. Contre-révolution aussi bien dans les pays européens (révolution allemande de 1918-1919, Italie mussolinienne3, guerre civile espagnole, notamment) qu’en Union soviétique (développement du stalinisme).

C’est dans ce cadre global que les classes dominantes allemandes, profondément frustrées par le partage inégal du monde au tournant du 20è siècle (l’exclusion de l’Empire allemand du découpage colonial avait déjà suscité l’épisode de la Première Guerre mondiale) vont engager, à travers le nazisme, une tentative de prendre leur revanche.

« La responsabilité de l’impérialisme allemand dans l’éclatement et l’extension de la Seconde Guerre mondiale était écrasante, contrairement à la situation de juillet-août 1914 ». L’agressivité du Japon impérial représente la seconde cause immédiate du déclenchement des hostilités.

Enfin, élément nettement moins connu, l’implication de l’impérialisme étatsunien constitue le troisième facteur déclenchant. En effet, le New Deal manifestait l’échec de la tentative de Roosevelt d’en finir avec la crise : l’existence des 12 millions de chômeurEs américains en 1938 rendait impératif un tournant vers le marché mondial.

« Une guerre d’administrateurs et de planificateurs »

Une fois déclenchée, la guerre va se décliner en cinq types de conflits différents (et combinés) :

- Une guerre inter-impérialiste pour la suprématie mondiale ;

- Une guerre d’auto-défense de l’URSS ;

- Une guerre du peuple chinois pour l’indépendance et le socialisme ;

- Une guerre des peuples coloniaux d’Asie et, enfin,

- Une guerre de libération nationale (Yougoslavie, Albanie, Grèce, Italie du Nord).

Très (trop) brièvement, Mandel affirme au passage une critique d’un certain antifascisme, comme forme de collaboration de classe, dont les différents partis communistes furent en général les principaux promoteurs4.

Un très suggestif chapitre est consacré aux ressources mobilisées par les différents protagonistes, l’auteur expliquant entre autres pourquoi l’Allemagne, pourtant fortement dépendante de matières premières nécessaires pour l’industrie d’armement, n’en manqua jamais, malgré le sévère blocus dont elle fut l’objet5. Un simple examen des chiffres des ressources disponibles montre que l’Allemagne et le Japon réunis ne pouvaient égaler les capacités de production des seuls États-Unis et que le sort du conflit était de ce fait rapidement réglé dès l’entrée en guerre de l’Amérique.

Mandel examine en détail également la dimension stratégique de la guerre et montre de manière particulièrement claire pourquoi la conception d’une violence sans limite développée par l’Allemagne (en particulier sur le font Est) s’est révélée contre-productive, lui aliénant toute possibilité de se créer des alliés, à l’exception des forces fascistes locales.

Si l’Allemagne, malgré les intenses bombardements et destructions dont elle va progressivement faire l’objet, a réussi à maintenir ses capacités productives militaires jusqu’à la fin de la guerre, il n’en reste pas moins qu’elle n’était pas en capacité de se mesurer au fordisme militaire US.

De ce point de vue, rappelle Mandel, les capacités de production militaires japonaises condamnaient l’Empire nippon avant même l’attaque de Pearl Harbor et le déclenchement de la guerre. Cette guerre fut, à un niveau infiniment supérieur à la première guerre, « une guerre d’administrateurs et de planificateurs, reflétant en définitive les implications d’une guerre de production à la chaîne ». Hitler s’est, à ce titre, tiré une balle dans le pied en éliminant les savants juifs du système de la recherche, et a fourni aux États-Unis les cerveaux qui ont conçu la terrifiante bombe atomique.

Conception matérialiste de l’histoire

Si l’on ne peut pas rentrer dans le détail d’un livre foisonnant, évoluant du terrain européen jusqu’à Moscou en passant par la guerre dans l’Atlantique et en Asie, à travers les principaux champs d’action et des batailles dont tout le monde connaît le nom, Mandel éblouit ses lecteurs en explicitant certaines questions que tout un chacun se pose sans trouver véritablement de réponse.

Ainsi, grâce à sa conception matérialiste de l’histoire, Mandel permet de comprendre pourquoi Hitler n’a pas prolongé ses éclatantes victoires de la Blitzkrieg (guerre éclair) par une invasion de l’Angleterre, ce qui était tout à fait à sa portée (bien sûr, le résultat n’était pas donné d’avan-ce). En fait, c’est la conception même de la guerre que portait Hitler qui a sauvé la Grande-Bretagne. Cette dernière, dans l’esprit du génocidaire, ne constituait qu’un objectif secondai-re/régional, sa conception étant la conquête de l’hégémonie mondiale, passant par la domination du continent européen, c’est-à-dire la conquête de l’Union soviétique.

Pourquoi les États-Unis ont-ils utilisé la bombe atomique, alors que les jeux étaient faits pour l’empire japonais, accumulant défaites sur défaites, sans aucun moyen de rétablir un minimum d’équilibre avec la force armée des États-Unis ?

Là encore, les décisions correspondent à des objectifs fondamentalement politiques et non militaires, à savoir terroriser les populations et les soumettre au nouvel ordre mondial étatsunien en construction, le tout avec un zeste de racisme bien tempéré (après tout, ce sont des popula-tions asiatiques, et pas européennes, qui ont testé la bombe).

La bombe marque en outre le début d’un statu quo (symbolisé également par la conférence de Yalta) de partage de zones d’influence avec Staline. C’est la révolution chinoise, quelques années plus tard, qui remettra en cause cet équilibre.

La lecture de ce livre se révèle passionnante et modifie bien des a priori ou représentations communes que l’on peut avoir sur ces années clés du 20è siècle. (Résumé)

Georges Ubbiali  Lundi 22 octobre 2018

La Brèche éditions, 251 pages, 12 euros.

https://npa2009.org/

Commander en ligne sur le site de la librarie La Brèche.

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