11 avril 2019 ~ 0 Commentaire

vénézuéla (essf)

venezuela

 

L’impact de la crise vénézuélienne sur la gauche latino-américaine

Le modèle bolivarien, qui pendant des années a servi de phare et a inspiré d’autres forces politiques de la région, est désormais un fardeau. La crise que traverse le Venezuela devrait susciter un débat sur les limites et les erreurs du seul pays qui s’est proclamé socialiste après la chute du mur de Berlin.

Il y a vingt ans, le triomphe d’Hugo Chavez a été suivi avec un enthousiasme, plus ou moins limité, par la gauche latino-américaine. Un peu pittoresque, l’ancien parachutiste avait organisé un coup d’Etat militairement infructueux en 1992 mais qui, à la longue, s’est avéré politiquement réussi.

Au début, ses positions idéologiques étaient ambiguës: bien qu’il ait eu des rapprochements avec la gauche au cours de sa carrière militaire, il s’était entouré de conseillers tels que le nationaliste argentin Noberto Ceresole [hypernationaliste, négationniste, antisémite] proche des militaires argentins d’extrême droite dans la fin des années 1980, et en même temps, il louait la troisième voie de Tony Blair. C’est après le coup d’Etat de la droite et du patronat contre lui, en 2002, que l’expérience de Chaviste a été adoptée, contre la crise du «socialisme réel existant» et les défaites des années 1970.

Le rêve de Jorge Abelardo Ramos [1921-1999 un des théoriciens argentins de la «gauche nationaliste»] d’articuler le populisme et le socialisme semblait partiellement devenu réalité, d’abord au Venezuela, puis en Bolivie et en Equateur.

Mais ce qui était par le passé une locomotive est devenu aujourd’hui un fardeau pour les progressismes régionaux, au point que personne ne peut aujourd’hui gagner une élection en Amérique latine sans se différencier du «madurisme», dans le contexte d’une migration massive des Vénézuéliens [vers la Colombie, le Brésil, le Pérou, etc.] qui donne une image corporelle et une voix aux échecs de leur gouvernement.

La culture politique de la «bonne opération»

Il est difficile d’attribuer à la «malédiction de l’abondance» [des ressources en pétrole, gaz, minerais] l’effondrement économique que traverse le Venezuela; d’autres pays de la région et du monde dépendent des exportations d’hydrocarbures et ne subissent pas une régression d’une dimension propre à une situation post-guerre – la chute du PIB au Venezuela est d’environ 50% ces cinq dernières années, un fait sans précédent dans la région.

Jusqu’à il y a quelques années encore, grâce à la combinaison d’une série de données, souvent peu débattues par la gauche latino-américaine, le chavisme avait réussi à repousser la discus-sion sur la «voie vénézuélienne vers le socialisme… pétrolier».

Et cela jusqu’à ce que prenne force le thème «des complots impérialistes», qui, par définition, sont sans limites. Parmi les données (ayant évité le débat), on trouve le charisme exceptionnel de Chávez (impossible à transmettre à son successeur),  une sorte de messianisme compatissant avec une matrice chrétienne; un crypto-stalinisme tropical, relié aux rituels du «socialisme réellement existant», accompagné d’une vision militariste des problèmes. Tout cela dans le cadre d’une grande inefficacité administrative, même par rapport aux autres «populismes» de la région.

Après la mort de Chávez (mars 2013), sans l’existence d’une structure institutionnelle bolivarienne et dans un contexte de baisse prononcée du prix des hydrocarbures, la formule bolivarienne: pétrole, charisme, un pouvoir symbolique accordé aux exclus, s’est affaiblie pour aboutir à la situation actuelle.

Face à cette dérive, une partie de la gauche critique a tenté de s’arrimer à une sorte de «chavisme mélancolique» et d’attribuer les problèmes au seul fait du leadership de Nicolás Maduro. Mais la profondeur de la crise (hyperinflation, effondrement du PIB, insécurité, exil massif), ainsi que le manque d’espaces pour une véritable délibération politique au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), ont empêché l’émergence d’un «chavisme critique» ce qui a abouti, en partie, au Frente Amplio Venezuela Libre.

Le Venezuela vit, dans une sorte d’«autoritarisme anarchique et désorganisé», incapable même d’imposer l’autorité de l’Etat, comme le démontre la crise du système carcéral, le «pranato» (la mafia) dans le secteur des minéraux et l’explosion de l’insécurité (80 morts violentes pour 100 000 habitants), qui a mis fin à une partie de la vie nocturne.

A cela s’ajoutent les structures para-étatiques Operativos para la Protección y Liberación del Pueblo (OLP) et, plus récemment, les Fuerzas de Acciones Especiales (FAES), qui dans les deux cas ont systématisé les actions répressives dans les quartiers. A cela s’est ajoutée une gestion prédatrice des ressources de Petróleos de Venezuela (PDVSA), la poule aux œufs d’or. La situation est si grave que Maduro, lui-même, a parlé, après presque deux décennies de «faux socialisme» de convaincre les électeurs de voter pour «un nouveau départ».

Alors que ce modèle semblait fonctionner, par exemple en réduisant la pauvreté, le Venezuela, par l’écho de la rhétorique de Chávez, était devenu un phare politique dans la région, avec des discours qui revitalisaient la tradition anti-impérialiste et même «mettaient le socialisme à l’ordre du jour».

Certains critiques d’une orientation s’appuyant sur la rente parlaient de la «culture du coup d’éclat», dans laquelle prédominaient des opérations extraordinaires sans continuité dans le temps. Mais c’est Chávez lui-même qui, admettant implicitement l’échec d’un programme de développement post-hydrocarbures (les «semences de pétrole»), a défini le projet en cours comme un «socialisme pétrolier».

Les images du socialisme

Le cas vénézuélien montre que, depuis la chute du mur de Berlin en 1989, il n’a pas été possible de penser, théoriquement ou pratiquement, une transformation socialiste intégrale de la société sans tomber dans la culture anti-pluraliste du «socialisme réellement existant».

Et le rôle de Cuba dans cette dérive n’a pas été moins important, puisque le régime cubain s’est lancé dans une série de réformes économiques sans perdre sa vocation totalitaire dans divers domaines de la vie sociale.

Le Venezuela, sans aucun doute, ne s’est pas transformé en Cuba

Il n’a pas réussi à mettre en pratique certaines politiques publiques d’inclusion sociale systématique, comme l’ont fait les Cubains en matière de santé et d’éducation.

Ainsi, le «silence face à Cuba», comme le disait Claudia Hilb (Université de Buenos Aires), de nombreux  latino-américains de gauche – et d’autres continents – est devenu un «silence face au Venezuela». Ce qui ne signifie pas de ne pas parler du Venezuela, mais consiste à éviter les problèmes en faisant appel mécaniquement aux «agressions impérialistes». Sous le même harcèlement impérial, la Bolivie d’Evo Morales a connu plus d’une décennie de croissance et de consolidation macroéconomiques, de faible inflation et de stabilité des taux de change.

Ce qui est certain, c’est que ce même Venezuela qui semblait encourager l’expansion du socialisme dans la région a fini par devenir un boomerang pour la gauche.

Il n’est pas surprenant que les forces de droite latino-américaines incluent le Venezuela dans leurs campagnes électorales. Sebastián Piñera (Chili) a parlé de  «Chilezuela» si le candidat de centre gauche [Alejandro Guillier] triomphait, sans parler de «l’effet Venezuela» sur la politique argentine, colombienne et brésilienne.

Bien sûr, ces histoires peuvent être rejetées comme faisant partie de la rhétorique conservatrice traditionnelle qui cherche à discréditer les gouvernements populaires. Mais cela reviendrait à ignorer le fait que le Venezuela est le seul pays qui s’est proclamé «socialiste» après la chute du mur de Berlin et qui reproduit aujourd’hui les images classiques de la décadence du «socialisme réel existant»: pénuries, files d’attente, hyperinflation, migrations massives et un état de plus en plus autoritaire.

Les aberrations du Forum de São Paulo

La présence en son sein de personnalités de l’aile la plus conservatrice de Cuba, comme le secrétaire adjoint du Parti Communiste de Cuba (PCC), José Ramón Machado Ventura, a contribué au repli idéologique et à la rhétorique contre le siège imposé par l’impérialiste. Des problèmes tels que la corruption ont été inclus dans le grand récit de la conspiration impérialiste politico-judiciaire lors de la réunion du Forum.

Mais même au-delà de cette question, la solidarité non critique du Forum avec le gouvernement vénézuélien et avec Daniel Ortega au Nicaragua montre une sous-estimation de la gauche régionale de la crise politique et morale de la plupart de ses forces et de l’importance du problè-me démocratique. Cette sous-estimation rappelle les réactions à la crise du «socialisme réellement existant» peu avant l’effondrement de l’Union soviétique en 1991.

«Tirage catastrophique»

Reste à voir comment se terminera l’«impasse catastrophique» qui a commencé avec la guerre des pouvoirs lancée en 2015, lorsque l’opposition a remporté les deux tiers de l’Assemblée nationale. Juan Guaidó se proclame lui-même «président en exercice», essayant de profiter d’une conjoncture politique passagère… Et il a fait de «l’aide humanitaire» – avec le soutien des Etats-Unis – son cheval de bataille pour montrer qu’il dispose un certain pouvoir matériel et essayer de diviser les forces armées. Il est clair que la chute de Maduro serait un coup inévitable pour la gauche dans la région (maduriste ou non-maduriste).

Cependant, l’expérience du socialisme réel met en garde contre le risque de lier le sort de la gauche à des projets politiques dont le seul mérite est de «résister à l’empire», même si ces régimes sont oppressifs pour ceux qui y vivent. Et n’exiger l’Etat de droit, les libertés démocratiques et une justice indépendante uniquement lorsque la droite gouverne.

On ne peut ignorer que la persistance de Maduro au pouvoir, dans les conditions actuelles, a également un effet dissuasif sur tout projet de transformation sociale qui se définit comme socialiste. Bernie Sanders l’a compris en critiquant démocratiquement de façon radicale le gouvernement vénézuélien tout en rejetant l’ingérence des faucons de la Maison Blanche. (Résumé)

Article publié dans Le Monde diplomatique/Buenos Aires, mars 2019; traduction A l’Encontre

Pablo Stefanoni, journaliste et historien, rédacteur en chef de la revue Nueva Sociedad.

 Alencontre le 11 avril 2019 Pablo Stefanoni
.

Laisser un commentaire

Vous devez être Identifiez-vous poster un commentaire.

Rocutozig |
Tysniq |
Connorwyatt120 |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Rafredipen
| Agirensemblespourpierrevert
| Buradownchin