24 mars 2019 ~ 0 Commentaire

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Les «Gilets jaunes» la partie émergée de la crise sociale française ?

Les « gilets jaunes » : un mouvement social inédit

Depuis début novembre 2018 et le début de la contestation des « gilets jaunes », la France connaît un mouvement social triplement inédit.

Il est inédit par sa mobilisation en dehors de tout cadre organisationnel existant (syndicats, partis politiques, associations, etc.). Il est inédit par sa longévité puisque depuis le samedi 17 novembre 2018 les manifestations nationales sont hebdomadaires. Il est inédit par les formes multiples de son expression : réseaux sociaux, pose du gilet jaune sur le pare-brise des voitures, manifestations hebdomadaires récurrentes, tentative de constitution de parti politique.

Il bénéficie depuis le début d’une solide approbation dans l’opinion publique (soutien ou sympathie) : elle dépassait les 70 % en novembre et décembre 2018, puis s’est stabilisée autour de 60% jusqu’à début mars [1]. La dernière étude Elabe du 20 mars 2019 montre que, quatre mois après le début de la mobilisation, 53% des Français l’approuvent (soutien et sympathie). Dans le détail, 24% des Français la soutiennent et 29% expriment de la sympathie pour la mobilisation. A titre de comparaison sur une période récente, la mobilisation sociale des syndicats de salariés de la SNCF au printemps 2018 était approuvée par 34 % des Français le 14 mars, 44 % le 4 avril et 36 % le 23 mai [2].

L’organisation horizontale, fragmentée et en dehors de tout cadre institutionnel classique, ainsi que la multiplicité des modes d’actions, rendent difficile l’étude de cette mobilisation sociale. Qui sont les « gilets jaunes » ? Ce mouvement « des ronds-points » est-il plus mobilisateur sur certains territoires, dans certaines catégories de population ou traverse-t-il toute la société française ? Quelles sont les opinions des « gilets jaunes » sur l’impôt, la justice sociale ou l’Union européenne ? A qui font-ils confiance ?

Sur les 10 010 répondants, sur la période d’interrogation, 21 % se disent « gilets jaunes » soit 2 083 répondants, 47 % ne se disent pas « gilets jaunes » mais soutiennent l’action et les revendications du mouvement, 27 % ne sont pas des « gilets jaunes », et 6 % ne se prononcent pas. Cette proportion de « gilets jaunes » (21 %) est en phase avec les données mesurées par les enquêtes hebdomadaires Elabe/BFMTV qui ont montré qu’en novembre et décembre 2018, 20 % des Français se disaient « gilets jaunes ». Si elle correspond à un pic qui n’a cessé de régresser depuis, nous avons considéré que l’analyse devait justement reposer sur le point le plus haut du mouvement.

Sociographie d’une mobilisation sociale

Parmi les 2 083 personnes qui se disent « gilets jaunes », 53 % sont des hommes et 47 % sont des femmes, et parmi les personnes qui soutiennent l’action et les revendications du mouve-ment 55 % sont des femmes et 44 % des hommes. Cette présence des femmes est un phénomène plutôt rare dans les grands mouvements sociaux, mais fait écho à leur visibilité grandissante dans les manifestations.

Les actifs sont au cœur du mouvement 

Les 50-64 ans 30 % (+5 points par rapport à leur poids dans la population française), les 35-49 ans 28 % (+3) et les 25-34 ans 16 % (+1). Les catégories d’âge 18-24 ans (8 %, -2) et les plus de 64 ans (18 %, -6) sont légèrement sous-représentées. Le mouvement est composé à 57 % de personnes en situation d’emploi (+1 par rapport à la moyenne de l’échantillon interrogé), les personnes à la retraite ou en pré-retraite pèsent pour 21 % (-4), les chômeurs pour 11 % (+5) et les personnes en études 3 % (-3).

Un mouvement des classes populaires 

Les « gilets jaunes » sont majoritairement des ouvriers  (26 % sont des ouvriers, +9 par rapport au poids des ouvriers dans la société française), des employés (21 %, +4) et des retraités CSP- (17 %), qui vivent dans les communes rurales (28 %, +5) et les petites villes de 2 000 à 20 000 habitants (21 %, +3), mais aussi dans les villes de plus de 100 000 habitants (26 %, -3). A l’image de la société française, les « gilets jaunes » vivent à la fois en banlieue (32 %, -4), en ville centre (30 %, -4), dans des zones rurales (27 %, +4) et sont peu présents dans les villes isolées (10 %, +2). 50 % des « gilets jaunes » ont un niveau de diplôme inférieur au baccalauréat, 28 % ont un niveau de diplôme égal au baccalauréat, et 22 % ont un diplôme de l’enseignement supérieur, ces proportions sont respectivement de 54 %, 16 % et 30 % dans l’ensemble de la population en 2017.

La composition familiale des « gilets jaunes » est très proche de celle de l’ensemble de l’échantillon interrogé, la seule sous-catégorie qui est significativement surreprésentée au sein des « gilets jaunes » est celle des femmes vivant seules avec enfants : elles représentent 12% au sein des « gilets jaunes » alors qu’elles ne représentent que 6% de l’échantillon de Français interrogés.

Par contre, la situation économique des « gilets jaunes » est significativement moins bonne que la moyenne. Leur niveau de vie est de 1 486€ par mois contre 1 777€ en moyenne pour l’échantillon de Français interrogés [7].

Géographiquement, les « gilets jaunes » sont présents sur l’ensemble du territoire national mais la fourchette des Français qui se disent « gilets jaunes » varie entre 28 % en Occitanie ou 27 % en Bourgogne-Franche-Comté et 17 % en Ile-de-France.

Les « gilets jaunes » vivent de manière quasi-permanente une véritable crise du pouvoir d’achat :

– 65 % des « gilets jaunes » ont des fins de mois difficiles (+17 points par rapport à la moyenne des Français) ;

– 69 % ont retardé ou renoncé à des soins de santé lors des douze derniers mois (+18) ;

– 51 % ont été à découvert régulièrement lors des douze derniers mois (+13) et ceux qui le sont le sont en moyenne le 17 du mois ;

– 55 % ont le sentiment que leur situation financière s’est dégradée lors des douze derniers mois (+12).

Par ailleurs, la moitié des « gilets jaunes » cherche systématiquement les prix les plus bas lors de ses courses alimentaires et les deux tiers lors de l’achat de vêtements et de chaussures, ce qui est dans les deux cas fortement supérieur à la moyenne des Français (+15 points).

Un peu plus d’un tiers des « gilets jaunes » a régulièrement du mal à payer ses factures d’électricité (+15), son loyer ou prêt immobilier (+13), et ses impôts et taxes (+14). Mais la crise du pouvoir d’achat chez les « gilets jaunes » s’exprime encore plus vigoureusement sur la question des frais de transports et du carburant.

La moitié d’entre eux a régulièrement du mal à payer ses frais de transports alors que cela n’est le cas que pour un quart des Français. Ceci confirme la place centrale qu’occupe l’utilisation de véhicules motorisés (voiture, moto, scooter) pour les « gilets jaunes » : les trois quarts les utilisent tous les jours (75 %, +9), et presque la moitié plusieurs fois par jour (46 %, +9).  Le pouvoir d’achat est de loin le sujet qui les préoccupe le plus (50 %, +10), devant les retraites (30 %, +4), l’emploi (28 %, +3) et l’immigration (27 %, +4).

Cette croissante fragilité économique nourrit un sentiment presque unanime au sein des « gilets jaunes » de vivre dans une société injuste (87 %, +9) et renforce l’idée selon laquelle la réussite sociale est jouée d’avance (68 %, +5). Ils expriment un profond sentiment de déclassement : 69 % (+17) estiment que leurs parents vivaient mieux qu’eux au même âge.

Cette violence sociale ressentie affaiblit le consentement à l’impôt : la moitié des « gilets jaunes » considère que les impôts et les taxes qu’elle paye sont inutiles (51 %, +16). Leur colère sociale se perçoit aussi dans les sujets qui indignent le plus les « gilets jaunes », qui ne sont que des sujets économiques et sociaux : écarts entre hauts et bas salaires (46 %, +8) et inégalités sociales (35 %, +5), mais aussi fraude fiscale (26 %, +1), précarité de l’emploi (26 %, +4), corruption (25 %, +5) et fraude aux aides sociales (24 %, -3). On observe que seulement 7 % (-1) des « gilets jaunes » s’indignent des inégalités territoriales, preuve de la prédominance des fractures sociales sur les fractures territoriales dans la colère exprimée.

Cette pression économique nourrit non seulement un sentiment d’injustice, mais aussi une défiance très prononcée vis-à-vis des acteurs politiques et institutionnels. Politisation des « gilets jaunes » et scrutin européen.

La forte défiance des « gilets jaunes » vis-à-vis des acteurs institutionnels les conduit logique-ment à être une majorité à déclarer n’avoir de préférence partisane pour aucun parti (33 %) ou à se dire proches de partis politiques protestataires, notamment le Rassemblement National (19 %) et dans une moindre mesure La France Insoumise (10 %).

Lors du 1er tour de l’élection présidentielle de 2017, 29 % des « gilets jaunes » ont voté pour Marine Le Pen, 27 % se sont abstenus, ont voté blanc ou n’étaient pas inscrits sur les listes électorales, et 17 % ont voté pour Jean-Luc Mélenchon.

Lors du 2nd tour, 44% des « gilets jaunes » se sont abstenus, ont voté blanc ou n’étaient pas inscrits sur les listes électorales, 34% ont voté pour Marine Le Pen, et 22% pour Emmanuel Macron.

Il est important de noter que 61% des « gilets jaunes » considèrent que l’appartenance de la France à l’Union Européenne induit plus d’inconvénients que d’avantages (+18 par rapport à la moyenne des Français). Ils sont aussi plus de 6 sur 10 à considérer que l’Union européenne ne maîtrise pas les flux migratoires et ne les protège pas des effets négatifs de la mondialisa-tion. Bien que l’Union Européenne ne soit pas (encore ?) au cœur des revendications du mouvement social des « gilets jaunes », celle-ci pourrait devenir la cible de leur colère sociale dans les urnes.

En conclusion

Les données du Baromètre des Territoires révèlent que les opinions des « gilets jaunes » ne sont ni « atypiques », ni spécifiques par rapport au regard qu’une majorité de Français porte aujourd’hui sur notre société, ses injustices et son incapacité à garantir la promesse républicaine d’égalité et d’ascenseur social.

Ils font cependant partie des Français qui vivent le plus violemment la crise du pouvoir d’achat et expriment avec le plus d’intensité le sentiment d’injustice. Ce double phénomène percute de plein fouet leur vie quotidienne et dégrade ce bonheur personnel qui résiste à la crise chez une majorité de nos concitoyens.

Les « gilets jaunes » ne sont que la partie la plus visible d’une souffrance sociale qui traverse désormais de larges pans de notre société et mine à la fois la confiance dans l’avenir et dans l’efficacité du système politique. (Extraits)

21 mars 2019

https://elabe.fr/

Lire aussi:

 «La pauvreté et la précarité sont désormais vécues comme une condition pérenne, impossible à inverser, symptômes d’une reprolétarisation rampante» (A L’Encontre)

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