18 mars 2019 ~ 0 Commentaire

vénézuela (à l’encontre.ch)

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Venezuela, la gauche

Et les faux-semblants de la crise vénézuélienne

Le bras de fer à l’issue incertaine entre le gouvernement de Nicolás Maduro et l’opposition vénézuélienne, accompagné par des protestations qui mobilisent désormais aussi les quartiers populaires anciennement chavistes, a donné lieu aux interprétations les plus fantaisistes. Un éclairage nécessaire sur la véritable nature de l’affrontement et la teneur réelle des facteurs géopolitiques en jeu.

Le nombre de stupidités qu’on a pu lire ou entendre çà et là dans les rangs de la gauche sur la crise vénézuélienne est assez impressionnant. En général, ces insanités tombent sous deux catégories complémentaires:

1° Un délire total à propos de l’« intervention impérialiste », accompagné par la jouissance masochiste d’halluciner un retour à la scène primitif des éternels bourreaux (l’« empire ») et des éternelles victimes (les pauvres et innocents latino-américains). Ces divagations montrent à quel point l’anti-impérialisme latino-américain, et pas seulement latino-américain, est aujourd’hui une idéologie zombie et, paradoxalement un vecteur d’ignorance colossale de l’empire états-unien et des mécanismes de son fonctionnement réel.

Plus généralement, elles trahissent une méconnaissance crasse de la dynamique effective des rapports de forces géopolitiques dans le monde. Il est curieux de constater à quel point une grande quantité de gens qui ont toujours défendu la perspective d’un monde multipolaire, lorsque ce même monde commence vraiment à émerger, sont incapables de l’analyser et deviennent furieusement nostalgiques des certitudes binaires du passé [1].

2° Une ignorance théorique et empirique abyssale de la nature et de l’évolution du régime chaviste-maduriste [2]

Associée à un manque total d’imagination morale et d’empathie humaine envers le sort du peuple vénézuélien réel et non fantasmé. Dans une correspondance privée, un intellectuel  respecté écrivait récemment à un de mes amis: «Ce que la gauche (y compris le trotskysme) dit du Venezuela est tout simplement honteux. On dirait que l’histoire ne nous a rien enseigné. Le discrédit dans lequel est tombé le socialisme révolutionnaire est énorme ».

D’autant plus si l’on tient compte de l’échec des “socialismes réels”. La plupart des gens en tirent la conclusion que le socialisme n’est pas viable et mène forcément à des dictatures. Dans une large mesure, le Venezuela renforce cette idée. On va avoir beaucoup de mal à remonter la pente. »

Toutes les tendances négatives que je décrivais à l’époque se sont aggravées jusqu’à devenir catastrophiques

Un régime qui propose comme seule issue une escalade autoritaire et, depuis 2016, clairement dictatoriale. C’est l’une des raisons pour lesquelles on ne peut guère comparer deux situations. D’une part, malgré les dérives caudillistes déjà patentes du régime bolivarien, les tentations dictatoriales étaient alors du côté de l’opposition (même si elles étaient loin d’obtenir un consensus en son sein), et il n’existait pas d’appareil militaire et policier unanimement disposé à les soutenir.

D’autre part, la société était plus ou moins divisée en deux, même si le chavisme a ensuite réussi à consolider un avantage électoral d’environ 60 % contre 40 % pendant quelques années. Aujourd’hui, le soutien à Maduro est clairement très minoritaire et repose en partie sur la pure coercition (à l’égard des fonctionnaires) ou sur le chantage «biopolitique» (accès à la nourriture et aux ressources, «carnet de patrie» [8], etc.).

Le régime s’appuie sur un appareil militaire et policier impliqué dans d’énormes réseaux d’activités licites et illicites en collusion avec le pouvoir, ainsi que sur des dispositifs répressifs très développés tant du point de vue judiciaire que de celui de la logistique de la terreur armée. Et bien entendu, la société vénézuélienne et ses infrastructures matérielles et institutionnelles sont aujourd’hui en ruines, avec toutes les conséquences que nous connaissons, y compris l’hémorragie migratoire.

Cela dit, je suis tout à fait d’accord avec les analyses qui suggèrent que la rationalité «malandra» (délinquante) de la direction chaviste n’est pas celle d’un leadership politique ou militaire conventionnel, ni même d’une dictature à la Pinochet.

Alors c’est très joli de parler de «négociation» et de «solution pacifique, il faut bien reconnaître que même dans les secteurs populaires, on constate aujourd’hui l’émergence d’un sentiment de plus en plus partagé, alimenté par le ras-le-bol et le désespoir: «On s’en fout de l’accu-sation d’ingérence, que les gringos débarquent et qu’ils nous débarrassent de cette bande de criminels.» Telle est la terrible réalité à laquelle nous a conduit la monstrueuse involution du projet bolivarien et la complicité avec elle de la majorité des gauches continentales et mondiales.

Dans ce contexte, comment voyez-vous l’avenir d’une possible gauche vénézuélienne, et de la gauche continentale en relation avec elle? 

D’abord, même si ça nous coûte, il faut regarder la réalité en face : le «socialisme», la «révolution», l’«anti-impérialisme» sont aujourd’hui des mots obscènes au Venezuela, et sans doute le resteront-ils pour au moins vingt-cinq ou trente ans. Quand de braves «marxistes-révolutionnaires» ou «anti-impérialistes» viennent nous expliquer la bouche en cœur que «oui, mais ce n’est pas le vrai socialisme, c’est du bonapartisme», ou que «c’est juste du populis-me», ou que «ça a mal tourné à cause de l’Empire, bla bla bla», excusez-moi, mais on a passablement envie de leur foutre des baffes.

La pauvreté analytique et le paternalisme colonial de ces «explications» sont vraiment insupportables, et par ailleurs totalement à côté de la plaque.

Non seulement le lexique du socialisme et de la révolution est une langue morte au Venezuela, mais c’est un langage de mort, l’idiome au nom duquel le pouvoir ment, pille, emprisonne, torture et assassine, l’ornement rhétorique abject de la biopolitique de la faim et de la nécropolitique de la répression.

Qui ne comprend pas ça, et les effets dévastateurs qui s’ensuivent, n’a rien compris. D’où la nécessité absolue de forger un langage d’analyse et de dénonciation à la hauteur de la situation, un langage d’un sobre matérialisme et dans une veine démocratique-radicale sans compromis.

Mais totalement démarqué de la rhétorique en pilotage automatique des analyses «marxistes-révolutionnaires», «anti-impérialistes» et apparentées, lesquelles, bien entendu, à plus de 80 %, ne sont pas de l’analyse, mais du « virtue signaling » idéologique [signalisation de vertu].

Le bilan apocalyptique de l’expérience bolivarienne est une véritable bombe nucléaire…

… psycho-politique non seulement pour la gauche vénézuélienne, mais pour la gauche continen-tale, même si ses effets hors du Venezuela sont à retardement et à géométrie variable selon les pays. Et même si la plupart des «avant-gardes» locales  mais aussi européennes et étasuniennes, autoproclamées manifestent un aveuglement totalement surréaliste quant aux racines du désastre chaviste-maduriste.

On ne sait pas s’il faut rire ou pleurer face à certains communiqués ou déclarations pontifiantes qui prétendent apporter de l’extérieur un point de vue «de gauche» sur le Venezuela alors qu’en réalité leur Imbécillité, leur surdité et leur manque d’imagination morale et d’empathie humaine en font des clous additionnels enfoncés dans le cercueil de la gauche latino-américaine.

Sans prise de conscience de la perversité de ces distorsions, il n’y aura aucune possibilité de reconstruire un tissu militant de gauche crédible au Venezuela. Une reconstruction qui devra passer par un débat sans préjugés et par la convergence de secteurs syndicaux non corrompus, de collectifs sociaux autonomes, de noyaux intellectuels honnêtes et de techno-crates progressistes.

En étant capable de combiner une position de clarté analytique absolue, à savoir totalement dépourvue de sentimentalisme démagogique, face au naufrage de l’expérience bolivarienne – y compris face à son caractère d’aliénation religieuse –, et une certaine générosité pratique, offres d’unité à l’appui, envers les acteurs sincères et démocratiques de la base historique du chavisme. Un équilibre bien sûr extrêmement difficile à atteindre (Résumé).

(Article envoyé directement à alencontre.org. par l’auteur; la traduction de la version espagnole originale  Marc Saint-Upéry, « La izquierda y los espejismos de la crisis venezolana », http://periodicoellibertario – a été effectuée par Marc Saint-Upéry que nous remercions pour ce travail méticuleux – Réd. A l’Encontre; Charles-André Udry]

18 mars  2019 Marc Saint-Upéry

http://alencontre.org/

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