19 mai 2018 ~ 0 Commentaire

this is america! (nml)

« This is America », c’est aussi la France

La vidéo magistrale de Childish Gambino, visionnée plus de 140 millions de fois en dix jours, raconte une histoire de la domination des noirs aux États- Unis. Mais selon Julien Talpin, l’interpellation vise autant l’Amérique blanche que la communauté noire.

This is America ! La puissance de ce titre de hip hop ne tient pas seulement aux paroles acérées ou à un texte qui touche juste, qui ont souvent offert un canal d’expression politique aux minorités, aux Etats-Unis comme en France. Ici les mots sont forts, mais l’essentiel se passe ailleurs, à l’écran. Si le clip de Childish Gambino (alias Donald Glover) a d’ores et déjà fait plus de 140 millions de vues sur Youtube 10 jours après sa sortie – ce qui en fait un des cinq clips les plus visionnés de l’histoire en si peu de temps – c’est le fruit d’une mise en scène ciselée, où texte et sous-textes s’entremêlent dans plusieurs niveaux de discours pour créer une œuvre d’une densité rare.

Une histoire de la domination des noirs

Ce qui frappe d’abord c’est le contraste entre la joie presque enfantine des danseurs et chan- teurs, Gambino en tête, et la mort et la violence présentes en premier plan ou en arrière fond, via des voitures en feu, des foules apeurées, un cavalier de l’apocalypse qui traverse la scène… Car le clip est truffé de références à l’histoire de la domination des noirs en Amérique. Childish Gambino lui-même, l’histrion qui se déhanche, fait écho à une représentation de Jim Crow, célèbre ménestrel blanc grimé en noir qui donnera à la fin du 19ème siècle son nom au système de ségrégation racial institutionnalisé après l’abolition de l’esclavage.

Les dix membres afro-américains d’une chorale gospel abattus à l’AK47 un peu plus loin dans le clip font à leur tour inévitablement penser à la tuerie survenue dans une église de Charles- ton en 2015. A chaque fois, les armes sont traitées avec délicatesse, les morts négligés et on passe vite à autre chose. « C’est ça l’Amérique ! » scande Gambino.

Le clip interpelle.

D’abord l’Amérique blanche, prompte à encenser les artistes noirs quand ils la divertissent, mais beaucoup moins sensible aux morts quasi-quotidiennes d’afro-américains sous les balles de la police ou de leurs concitoyens. Alors qu’en arrière-plan le chaos fait rage, Gambino et ses compères continuent à se déhancher dans la bonne humeur au son de paroles pour le moins signifiantes : « We just wanna party/Party just for you/We just want the money. » Le clip interpelle aussi, dans la communauté noire, ceux plus sensible aux sirènes de l’argent qu’à celles de la mobilisation – la chanson se termine par la répétition telle une litanie de ces mots : « Get your money, Black man, Get your money ». Aucune issue ne semble se dégager, si ce n’est la fuite et la peur, à l’image de la dernière scène du clip, sorte de remake de Get Out, où l’acteur est poursuivi par une meute inquiétante.

Phénomène massif

S’il s’inscrit dans une longue histoire de hip hop politique, ce clip détonne par le succès qu’il a rencontré. Les rappeurs les plus politisés aux Etats-Unis, Kendrick Lamar en tête, s’ils connais- sent un succès d’estime, touchent surtout un public conscientisé. Là le phénomène est massif, ce qui contraste avec les succès habituels du box office, davantage associés au gangsta rap ou à un RnB plus léger. Ce clip symptôme d’une Amérique divisée, incarne également la politisation accrue d’une nouvelle génération d’acteurs mainstream qui se font la voix du nouveau mouvement des droits civiques apparu ces dernières années.

Si l’expression n’est jamais prononcée, le clip pourrait être résumé par ce hashtag devenu mouvement : Black Lives Matter.

Les vies noires ne doivent pas compter que quand elles courent sur les terrains de basket ou sur les planches des salles de concert. Ce qui tue, semble dire Childish Gambino, c’est d’abord l’indifférence d’un pays qui a tant de mal à regarder en face le racisme structurel qui le gan- grène, trop afféré à faire de l’argent, naviguer sur les réseaux sociaux ou s’amuser pour ou- blier une vie vide de sens. Un pays qui se pensait tiré d’affaire en élisant un président noir il y désormais dix ans, mais qui à la même époque pouvait qualifier de « terroriste », des militantes LGBTQ noires qui s’insurgeaient pour affirmer la valeur des vies des afro-descendants.

La résonance planétaire de This is America ne devrait cependant pas faire oublier que ces réalités, certes euphémisées, existent également dans notre pays.

Adama Traoré ou Amine Bentounsi ont été tués par la police, et ils ne sont que deux noms de plus sur une liste déjà longue. S’il est plus difficile de se procurer des armes à feu qu’en Amérique, la violence peut s’exprimer autrement, par des contrôles au faciès quotidiens, des remarques racistes, une discrimination systémique pour accéder à un emploi ou un logement, quand on est perçu comme noir ou arabe en France. Comme aux Etats-Unis, il existe depuis longtemps dans l’hexagone une tradition de rap « conscient », à l’image de Casey ou Kery James aujourd’hui, mais à ce jour aucun clip ne semble avoir marqué les esprits à ce point, suffisamment pour faire bouger les lignes. Alors, à quand un « C’est ça la France » ?

18/05/2018 Julien Talpin Chargé de recherches CNRS, co-rédacteur en chef de la revue Participations.

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