25 avril 2018 ~ 1 Commentaire

portugal 25 avril (contretemps 1)

Au-delà des oeillets. Grandeurs et limites de la Révolution portugaise

En ce 25 avril, le Portugal fête l’ anniversaire de la « révolution des œillets ». Dernier exemple d’un soulèvement populaire et radical dans le monde occidental, elle fit tomber la plus vieille dictature d’extrême droite en Europe et s’approfondit jusqu’à menacer le pouvoir de la bour- geoisie. Alors que l’offensive capitaliste s’accélère dans toute l’Europe, et en particulier dans les pays d’Europe du sud, c’est là un spectre bien encombrant pour la classe dirigeante portu- gaise et pour la troïka (Commission européenne, BCE et FMI), qui ne craignent rien tant qu’une irruption des classes populaires sur la scène politique et sociale1.

D’avril 1974 à novembre 1975, la classe ouvrière portugaise va ainsi chercher à briser l’appa- reil d’État hérité du régime salazariste et à inventer les voies d’un socialisme démocratique, dans des conditions d’arriération économique et de répression politique léguées par une dictature qui se sera maintenue plus de quarante ans. S’enracinant en partie sur le terrain des contradictions propres au colonialisme portugais, la Révolution s’ouvre le 25 avril 1974 par une révolte de capitaines organisés dans le cadre du Mouvement des forces armées (MFA), avant de se radicaliser par bonds, à travers l’auto-organisation croissante dans les entreprises et les quartiers, parmi les soldats et les paysans, en réponse aux tentatives successives de la classe dominante d’en arrêter le cours.

Il faudra toute la détermination contre-révolutionnaire de la bourgeoisie, s’appuyant sur les fractions conservatrices de l’armée et le pouvoir idéologique de l’Église, pour faire refluer la combativité populaire et la montée d’une large conscience anticapitaliste. La responsabilité en revient également aux deux grands partis de la gauche portugaise, à des titres différents : là où le Parti socialiste portugais assumera pleinement la tâche de gérer loyalement les intérêts de la bourgeoisie et de maintenir les structures de l’État capitaliste, le Parti communiste (PCP) consacrera une grande partie de son énergie à détourner le prolétariat de toute action politi- que autonome et à limiter les objectifs de lutte, cherchant à saper l’audience croissante des groupes d’extrême-gauche (maoïstes et trotskiste).

Une révolution qui vient de loin

Une révolution n’est jamais un éclair dans un ciel serein ; elle s’annonce à travers de multiples indices avant-coureurs qui, le plus souvent, ne deviennent lisibles en tant que tels qu’après- coup, une fois le soulèvement populaire amorcé. Cette difficulté à interpréter les modifications silencieuses du rapport de forces et les soubresauts de la colère populaire explique pourquoi les organisations authentiquement révolutionnaires sont rarement à l’initiative durant les premiers moments d’une révolution et peuvent éprouver les plus grandes peines à conquérir une influence au sein des mouvements de masse, en particulier lorsqu’ils sont confrontés à des partis mieux structurés, disposant de moyens financiers supérieurs, d’un accès régulier aux grands médias et d’une audience acquise de longue date.

La Révolution portugaise prend racine dans la crise du régime salazariste. Dictature aux traits fascistes s’appuyant sur une idéologie réactionnaire dont s’inspirera le régime de Vichy, l’Estado Novo présente des caractéristiques originales par rapport aux fascismes musso- linien et hitlérien, qui permettent d’en expliquer à la fois la longévité et la faiblesse au moment de sa crise du début des années 1970. Si le régime fondé en 1933 par Salazar, d’abord minis- tre des Finances en 1929 puis président du Conseil à partir de 1932, se maintient aussi long- temps, c’est qu’il est parvenu à unir les différentes fractions de la classe dominante portugaise autour d’un projet politique fondé sur la répression de toute opposition syndicale et politique2, assurant la surexploitation du prolétariat et la défense de la grande propriété foncière, mais aussi sur le maintien d’une domination coloniale particulièrement brutale.

Néanmoins, contrairement aux dictatures mussolinienne et hitlérienne, l’avènement et l’installation de cette dictature n’est pas le produit d’une radicalisation politique de la petite bourgeoisie ou d’une fraction de la bourgeoisie, s’exprimant dans des partis fascistes de masse combattant les organisations de la classe ouvrière. Ce n’est qu’une fois l’appareil d’État mis en place par Salazar que celui-ci jugera opportun de développer un parti unique, l’Union nationale, devenu plus tard l’Action Nationale Populaire, qui n’eut jamais la vigueur et l’auto- nomie du Parti nazi (NSDAP) en Allemagne.

Non seulement le régime ne parvient pas réellement à susciter une adhésion de masse à sa politique, mais la bourgeoisie demeure incapable de se structurer de manière autonome dans le champ politique. Cela explique en partie l’hébétement de cette dernière dans la période postérieure au 25 avril 1974, incapable de trouver une solution capitaliste à la crise politique ouverte par la révolte des capitaines.

Mais ce sont essentiellement les guerres coloniales, engagées en 1961, qui vont bousculer les équilibres internes à l’Estado novo, en se nouant à la crise du régime ou- verte par la candidature à l’élection présidentielle du général Humberto Delgado en 1958. Ce- lui-ci parvient à unifier sur son nom l’opposition antifasciste, restructurée et revivifiée après la 2nde guerre mondiale, mais l’élection se solde par une fraude électorale massive et par l’assassinat, en 1965, de Delgado.

Le régime se présente alors à tous sous son jour véritable : une dictature violente, réprimant par le meurtre, l’emprisonnement ou l’exil toute velléité d’opposition ou d’autonomie. Mais sa brutalité se manifeste surtout sur le continent africain : rapportées à la taille du pays, les guerres en Angola, au Mozambique et en Guinée-Bissau vont ainsi coûter en vies humai- nes et en argent le double de ce que représenta la guerre du Vietnam pour les États-Unis3, traduisant la violence inouïe d’un régime s’accrochant à ses possessions coloniales et n’hésitant pas à massacrer les populations de villages entiers.

Non seulement l’armée portugaise commence à subir des défaites face aux mouve- ments de libération nationale, poussant l’Estado novo à accroître fortement ses dépenses militaires (et limitant de facto les investissements publics dans la métropole). Mais ces guerres finissent par susciter une importante lassitude dans l’armée, du côté des soldats et des offi- ciers composant la hiérarchie intermédiaire, mais aussi dans la population. S’ajoutant à la répression et à la misère (le Portugal présente à l’époque les salaires les plus faibles d’Europe mais les taux d’analphabétisme et de mortalité infantile les plus élevés), le refus d’aller combat- tre pour défendre les colonies sera à l’origine d’un énorme mouvement d’émigration.

Au début des années 1970, entre un quart et un tiers du peuple portugais se trouve à l’étranger. A partir de septembre 1973, des capitaines s’organisent pour formuler des reven- dications d’abord strictement professionnelles et corporatistes, mais qui vont rapidement s’élar- gir jusqu’à poser la question du maintien de la dictature fasciste. Le MFA naîtra ainsi des échecs de la guerre coloniale et de la frustration sociale de ces « cadres moyens » de l’armée, mais aussi de la pression que commencent à exercer les luttes ouvrières, paysannes et étudiantes au Portugal.

Alors dirigé par Marcelo Caetano4, le régime se caractérise au début des années 1970 par un haut niveau de déséquilibres économiques et de tensions sociales. Devenu dépendant des capitaux étrangers en raison des guerres coloniales et de son intégration en 1960 à l’AELE5 (qui précède un accord de libre-échange avec la CEE signé en 1973), le Portugal occupe une position dominée dans la division internationale du travail, et ne peut faire valoir comme « avantage comparatif » aux capitaux impérialistes qu’une répression violente de la classe ouvrière, permettant d’abaisser artificiellement le niveau des salaires. Se développe ainsi une industrie d’exportation, qui coexiste avec le maintien d’une agriculture largement archaïque, fondée, notamment dans l’Alentejo, sur d’immenses domaines possédés par des latifundistes sur lesquels s’appuie le régime pour faire régner l’ordre dans les campagnes.

En 1970, 1,9% des propriétaires obtiennent 45% des revenus agricoles.

Le Portugal connaît toutefois un développement industriel réel : le secteur secondaire occupe, en 1969, 35,5% de la population active, contre 26,5% en 1950). De même, la part des travail- leurs salariés, incluant ouvriers, employés, techniciens, etc passe de 53,6% à 74,7% de la population active, atteignant 82,3% à Porto et 86,5% à Lisbonne.

La modernisation capitaliste de l’économie portugaise favorise ainsi l’émergence d’une classe ouvrière urbanisée qui, au fil de ses luttes, prend conscience de sa force et s’organise: l’Inter-syndicale, qui deviendra la CGTP, regroupe en 1970 deux millions de travailleurs). Les années 1968-1969 sont le théâtre de mouvements revendicatifs de grande ampleur dans les princi- pales concentrations ouvrières : transports urbains, TAP (compagnie aérienne), Lisnave (chantiers navals), métallurgie, automobile, conserverie, etc. On voit également éclater des luttes dans la jeunesse mais aussi parmi les paysans de l’Alentejo, qui dès 1962 étaient parve- nus à conquérir la journée de 8h grâce à la mobilisation de 300 000 ouvriers agricoles.

Ugo Palheta 25 avril 2014

https://www.contretemps.eu/

Une réponse à “portugal 25 avril (contretemps 1)”

  1. La presse française rapporte peu ces faits pourtant incontestables:une autre voie existe,l’alternative est possible.Le Portugal démontre qu’une politique plus efficace économiquement et plus juste socialement peut être mise en oeuvre.L’inefficacité de la voie macroniste est patente.En lieu et place de l’autoritarisme il faut de la négociation et du dialogue.En lieu et place de l’austérité inefficace économiquement et injuste socialement il faut favoriser le développement économique.La France tourne le dos à cette perspective et se trouve,par voie de conséquence,dans l’impasse d’un faible développement économique.A l’inverse le Portugal s’inscrit dans une logique de développement économique durable,à long terme.En effet le Portugal ne néglige pas les énergies renouvelables ce qui est évidemment très positif.There is an alternative !


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