25 avril 2018 ~ 0 Commentaire

portugal 25 avril 1974 (contretemps 2)

cravos

Le 25 avril et ses suites : luttes de classe dans la révolution portugaise

C’est dans ce contexte que le MFA est créé clandestinement en mars 1974, dans une indépen- dance relative à l’égard de la haute hiérarchie militaire. Composée pour l’essentiel d’officiers subalternes et traversée par l’ensemble des courants de l’opposition antifasciste (des démo- crates libéraux à l’extrême-gauche en passant par la social-démocratie ou le PCP), c’est cette organisation qui va préparer puis exécuter avec succès l’initiative militaire du 25 avril.

A 0h25, la célèbre chanson « Grandôla, Vila Morena » est diffusée sur « Radio Renaissance » pour annoncer le lancement de l’action(6)

Vers 3 heures du matin, les locaux des principales radios sont occupés, qui permettront de diffuser une série de communiqués dans les heures qui suivent, de même que les aéroports de Lisbonne et Porto. Les quartiers généraux des régions militaires des deux grandes villes, mais aussi les ministères, les bureaux de la police (PSP) et la banque du Portugal, sont assiégés par les troupes dirigées par le MFA.

Un ultimatum est adressé à Caetano qui, réfugié dans la caserne du Carmo au centre de Lisbonne, n’accepte de se démettre qu’à 16h30, exigeant de remettre la direction du pays à un officier supérieur, qui ne faisait pas partie du MFA, afin que le pouvoir « ne tombe pas dans la rue » : Antonio de Spinola, un général démis de ses fonctions deux mois auparavant en raison de son opposition, très mesurée, aux guerres menées par le régime dans les colonies.

Néanmoins, on ne saurait réduire le 25 avril ni à un simple putsch, dans lequel certains adeptes des théories conspirationnistes virent la main de la CIA ou du groupe Bilderberg, ni même à une succession d’opérations militaires bien menées. Dès l’aube, la population portu- gaise descend spontanément dans la rue pour soutenir l’action du MFA  (offrant des œillets aux militaires), fêtant la fin de la dictature et veillant à ce que cette victoire ne leur soit pas volée, contredisant les communiqués du MFA qui l’invitaient à « garder son calme et à rentrer chez elle ».

Un capitaine du MFA, Maia de Santarem, a d’ailleurs déclaré après-coup : « Nous sommes arrivés à la conclusion qu’il fallait faire quelque chose, parce que si nous ne le faisions pas, ce serait la population qui le ferait. Nous avions le sentiment que nous étions en train de marcher vers un abîme et que cet abîme aboutirait à une guerre civile où le peuple prendrait les armes ». Même si cela ne reflète sans doute pas la gamme très variée des opinions au sein du MFA, il paraît clair que celui-ci n’avait ni prévu l’ampleur des manifestations de rue ni souhaité une telle irruption populaire.

Les militaires insurgés n’ont donc pas pu faire sans le peuple portugais, qui a d’em- blée manifesté un grand esprit d’initiative en cherchant à mettre à bas l’appareil répressif du régime, aussi détesté qu’imposant 7. Ainsi s’est affirmé un « 25 avril d’en bas »(8) les mani- festants à Lisbonne se réunissent devant la caserne de la GNR (Garde nationale républicaine) où s’était réfugié Caetano, assiègent le quartier général de la PIDE (qui tire sur la foule) et les locaux du parti unique, envahissent et mettent à sac l’immeuble de la censure, encerclent la prison de Caxias jusqu’à obtenir la libération de l’ensemble des prisonniers politiques (y com- pris de ceux que Spinola voulait maintenir enfermés en raison des attentats qu’ils avaient commis).

Presque partout dans le pays on retrouve ces mêmes scènes de liesse, traduisant l’euphorie de voir enfin la dictature tomber, mais aussi la vigilance populaire contre une tran- sition qui se contenterait de troquer un personnel dirigeant pour un autre en maintenant intacts les instruments de répression et de censure. Le peuple lisboète ne parviendra toutefois pas à éviter que Caetano s’enfuie tranquillement, escorté par les militaires du MFA dans un blindé, et laisse le pouvoir au général Spinola, sans être jugé pour ses crimes.

Celui-ci est alors le dirigeant sur lequel compte la bourgeoisie portugaise, sa trajectoire per- sonnelle rassurant tous ceux qui n’aspirent qu’à un polissage du régime et à une meilleure intégration du capital portugais au marché mondial, en somme une révolution sans révolution. Engagé volontaire aux côtés des franquistes durant la guerre civile espagnole (1936-39) puis avec les troupes nazies sur le front est au moment de la bataille de Stalingrad, loyal serviteur de l’Estado novo dans ses guerres coloniales (ce qui lui assure le soutien des sommets de la hiérarchie militaire), proche des milieux financiers portugais pour avoir fréquenté les salons de la riche famille capitaliste Champalimaud, Spinola apparaît alors à la classe dominante comme la seule solution pour maintenir le calme dans le pays.

Et c’est effectivement à limiter la combativité populaire, qui se déploie dans les jours suivant le 25 avril (en particulier lors de la manifestation du 1er mai qui réunit entre 300 000 et 500 000 personnes), que va s’employer le « général au monocle ». Non seulement Spinola va échouer, mais ses tentatives d’accroître son pouvoir pour empêcher la décolonisation et réprimer les grèves qui se multiplient aux mois de mai-juin 1974, vont aboutir à des mouvements de masse d’ampleur croissante.

Le 16 mai 1974, le 28 septembre de la même année et le 11 mars 1975, les classes dominantes subissent des défaites retentissantes qui finissent par contraindre Spinola à s’enfuir en Espagne, où il fonde une organisation d’extrême-droite se donnant pour objectif d’imposer un régime autoritaire. Le 11 mars, la tentative de putsch est repoussée par la popu- lation qui forme des piquets devant les casernes, par les soldats et l’aile gauche du MFA qui s’organisent pour repousser les attaques des putschistes et par les travailleurs qui se mettent en grève partout dans le pays, à l’appel de l’Intersyndicale (qui organise par ailleurs des manifestations très suivies dans la soirée).

Cette victoire populaire constitue un tournant dans la révolution : non seulement l’échec du spinolisme laisse la bourgeoisie sans solution politique ni perspective stratégique (au moins provisoirement), mais les travailleurs portugais prennent confiance et se politisent. D’avril 1974 à novembre 1975, les travailleurs portugais vont ainsi renouer avec les traditions combatives d’un mouvement ouvrier qui, sous la Première République (de 1910 à 1926), avait organisé pas moins de 158 grèves générales (près de 10 par an !), avant d’être brutalement réprimé après le coup d’Etat militaire de 1926.

Même si la montée d’une conscience anticapitaliste demeure très inégale d’un secteur d’activité à l’autre et d’une région à l’autre, l’auto-organisation progresse indénia- blement (9). Dès le mois de mai 1974 sont organisées des occupations de maisons ou d’appar- tements vides par des familles pauvres, avant que des commissions d’habitants (moradores) se développent dans les villes. A la campagne, en particulier dans l’Alentejo, les ouvriers agricoles s’organisent pour arracher une véritable réforme agraire. Sur les lieux de travail, grèves et occupations s’accompagnent de la formation de commissions de travailleurs. Enfin, on voit émerger en août 1975 les comités SUV (« Soldats Unis Vaincront »), qui cherchent à favoriser l’auto-organisation et la politisation des soldats.

Ces initiatives demeurent minoritaires et ne sont pas structurées nationalement, si bien qu’on ne saurait parler d’une situation de « double pouvoir » sans prendre ses désirs pour la réalité.

Auraient-elles pu constituer un embryon de pouvoir populaire ? Sans doute, si du moins elles n’avaient été affaiblies par le sectarisme de certains mouvements maoïstes (notamment le MRPP (10) qui voyait dans le PCP l’ennemi principal, qualifié de « social-fasciste »), et par l’hostilité des organisations réformistes, en particulier le PCP qui bénéficiait de loin de l’implan- tation la plus solide dans le monde du travail et dans les syndicats, n’acceptant de participer aux commissions de travailleurs que par crainte de perdre du terrain face à une extrême-gauche dont l’audience était croissante.

Reste que l’émergence et le développement des commissions de travailleurs, d’habitants et de soldats non seulement traduisent la radicalisation des mouvements de masse, en réponse aux velléités contre-révolutionnaires des classes dominantes, mais rappellent que la confrontation avec la bourgeoisie et son État ne peut s’engager favorablement que si la classe des exploités et des opprimés parvient à se doter, au cours même de la crise révolutionnaire, d’instruments unitaires et démocratiques de lutte, capables de se muer en organes d’un pouvoir alternatif à l’État capitaliste, du local au national.

« Les œillets sont coupés »les classes dominantes reprennent la main

L’hypothèque Spinola étant levée par la victoire du 11 mars, c’est en grande partie au sein du MFA, dont le prestige acquis le 25 avril reste très important tout au long de l’année 1975, que vont se nouer les contradictions sociales et politiques ayant émergé du processus révolution- naire, et que va se poser la question du pouvoir. En effet, le MFA prétend à la direction du processus et s’institutionnalise en mars à travers la création du Conseil de la Révolution.

Sous la pression des travailleurs, le Conseil des ministres décide une réforme agraire très partielle et décrète, de mars à août, une série de nationalisations dans des secteurs clés de l’économie portugaise (banques, assurances, électricité, transports, sidérur- gie, compagnies pétrolières, tabacs, cimenteries, etc.), sans que soient toutefois posées les questions décisives, du point de vue révolutionnaire, de l’indemnisation des anciens proprié- taires et du contrôle des travailleurs sur la gestion des entreprises nationalisées (12).(…)

Le putsch des 25 et 26 novembre 1975, mené par les fractions de droite et d’extrême-droite de la hiérarchie militaire et du MFA, en liaison avec le PS

Le 12 novembre, une manifestation d’ouvriers du bâtiment encercle l’Assemblée nationale, séquestre les députés durant 36 heures jusqu’à ce que ces derniers accèdent à leurs reven- dications. Le 16 novembre, une manifestation appelée par les commissions et soutenue par le FUR (Front d’unité des révolutionnaires) et le PCP, réunit 100 000 personnes à Lisbonne. La bourgeoisie comprend que seul un coup de force pourrait lui permettre de modifier le rapport de forces en sa faveur, évitant préventivement une éventuelle insurrection populaire.

Sans les atermoiements de la gauche du MFA, qui bénéficiait pourtant d’une large supériorité militaire, et sans le refus du PCP de lancer une contre-offensive ouvrière, le putsch n’aurait sans doute pas abouti ou aurait conduit à une situation de confrontation militaire et politique. Dès le 25 novembre, l’état de siège est décrété et la publication de la presse interdite, les putschistes occupent quelques points stratégiques mais ne parviennent pas à prendre la caserne de la police militaire (dominée par l’extrême-gauche). Plutôt que d’accepter le combat et de lancer leurs forces dans l’action, les leaders de la gauche du MFA se rendent au palais présidentiel pour négocier leur propre reddition. La révolution portugaise ne se relèvera pas d’un tel coup d’arrêt : la bourgeoisie reprend confiance dans ses propres forces, s’appuyant sur le PS pour assurer la normalisation et en finir avec les embryons de pouvoir populaire qui avaient émergé.

Les commissions de base (et les partis d’extrême-gauche) étaient trop faibles pour faire ce que le PCP ne voulait pas faire, à savoir résister à une offensive visant à rétablir l’autorité pleine et entière de l’État, mais trop développées pour ne pas effrayer la bourgeoisie, les partis de la gauche réformiste (PS et PCP) et la gauche du MFA, cette dernière restant attachée à la hiérarchie militaire et s’opposant frontalement à tout mouvement d’organisation des soldats.

La régression qui suivra les journées décisives de novembre 1975 sera aussi rapide que profonde. Non seulement les acquis de la révolution sont remis en cause, mais la droite revient au pouvoir dès 1979 en la personne de Sa Carneiro, qui s’était distingué avant la rév- olution par son appartenance au parti unique, ce qui lui avait valu d’être élu député sous Cae- tano. Pire, le général Spinola est réhabilité dès 1978, élevé au titre de maréchal et nommé président de la commission chargée d’organiser la commémoration officielle du 10ème anni- versaire de la révolution des œillets.

A l’opposé, celui qui dirigea la mobilisation militaire du 25 avril 1974, Otelo de Car- valho, fut condamné en 1987 à 15 ans de prison pour sa participation supposée à une orga- nisation clandestine armée (les Forces populaires du 25 avril). Les destins croisés de ces deux personnages marquants de la Révolution portugaise suffisent à illustrer l’ampleur de la réaction thermidorienne qui succéda au putsch du 26 novembre 1975. (Résumé)

Ugo Palheta 25 avril 2014

https://www.contretemps.eu/

Lire aussi:

25 avril 1974 : il y a 44 ans, les travailleurs portugais prenaient leurs affaires en main (RP)

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