13 avril 2018 ~ 0 Commentaire

mai 68 (ernest mandel)

mai 68

Il n’est pas difficile de comprendre les raisons pour lesquelles toute radicalisation de la lutte de classe devait rapidement déboucher sur la confrontation violente avec les forces de répression.

Nous assistions, depuis deux décennies en Europe, à un renforcement continuel de l’appareil de répression et des dispositions légales diverses entravent l’action de grève et les manifes- tations ouvrières.

Si, en période “normale”, les travailleurs n’ont pas la possibilité de se révolter contre ces dispositions répressives, il n’en va pas de même lors d’une grève de masse, qui les rend brusquement conscients de l’immense pouvoir que recèle leur action collective. Brusquement, et spontanément, ils s’aperçoivent que “l’ordre” est un ordre bourgeois qui tend à étouffer la lutte d’émancipation du prolétariat. Ils prennent conscience du fait que cette lutte ne peut pas dépasser un niveau déterminé sans se heurter de plus en plus directement aux “gardiens” de cet “ordre” ; et que cette lutte d’émancipation restera éternellement vaine, si les travailleurs continuent à respecter les règles du jeu conçues par leurs ennemis pour étrangler leur révolte.

Le fait que seule une majorité de jeunes travailleurs aient été les protagonistes de ces formes nouvelles de lutte, aussi longtemps qu’elles restaient embryonnaires ; le fait que c’est dans la jeunesse ouvrière que les barricades des étudiants ont provoqué le plus de réflexes d’identification ; le fait qu’à Flins et à Peugeot Sochaux c’étaient encore et toujours des jeunes qui ont riposté de la manière la plus nette aux provocations des forces répressives n’infirme en rien l’analyse qui précède.

Dans toute montée révolutionnaire, c’est toujours une minorité relativement réduite qui expérimente de nouvelles formes d’action radicalisées.

Au lieu d’ironiser sur la “théorie anarchiste des minorités agissantes”, les dirigeants du P.C.F. feraient mieux de relire Lénine à ce propos (6). En outre, c’est précisément sur les jeunes que pèse moins que sur les générations adultes le poids des échecs et des déceptions du passé, le poids de la déformation idéologique qui résulte d’une propagande incessante en faveur des “voies pacifistes et parlementaires”.

Les événements de mai 1968 démontrent également que l’idée d’une longue période de dualité de pouvoir, l’idée d’une conquête et d’une institutionnalisation graduelles du contrôle ouvrier ou de toute réforme de structure anticapitaliste repose sur une conception illusoire de la lutte de classe exacerbée en période pré révolutionnaire et révolutionnaire.

On n’ébranlera jamais le pouvoir de la bourgeoisie par une succession de petites conquêtes ; s’il n’y a pas de changement brusque et brutal des rapports de force, le capital trouve et trouvera toujours les moyens de les intégrer dans le fonctionnement du système. Et lorsqu’il y a changement radical des rapports de force, le mouvement des masses pousse spontanément vers un ébranlement fondamental du pouvoir bourgeois. La dualité du pouvoir reflète une situation dans laquelle la conquête du pouvoir est déjà objectivement possible du fait de l’affaiblissement de la bourgeoisie, mais où seuls le manque de préparation politique des masses, la prépondérance de tendances réformistes et semi réformistes en leur sein, arrêtent momentanément leur action à un palier.

Mai 68 confirme à ce propos la loi de toutes les révolutions, à savoir que lorsque des forces sociales si larges sont en action, lorsque l’enjeu est si important, lorsque la moindre erreur, la moindre initiative audacieuse d’une part ou de l’autre peut radicalement modifier le sens des événements en l’espace de quelques heures, il est parfaitement illusoire de vouloir “geler” cet équilibre extrêmement instable pendant plusieurs années.

La bourgeoisie est obligée de chercher à reconquérir presque instantanément ce que les masses lui arrachent dans le domaine du pouvoir. Les masses, si elles ne cèdent pas devant l’adversaire, sont obligées presque instantanément d’élargir leurs conquêtes. Il en a été ainsi dans toutes les révolutions; il en sera encore ainsi demain (7).

Le problème stratégique central

Toute la faiblesse, toute l’impuissance des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier confrontées avec les problèmes posés par les montées révolutionnaires possibles en Europe occidentale, sont révélées par la manière dont Waldeck Rochet, le secrétaire général du P.C.F., résume le dilemme dans lequel, selon lui, le prolétariat français était enfermé en mai 1968 :

« En réalité, le choix à faire en mai était le suivant : Ou bien agir en sorte que la grève permette de satisfaire les revendications essentielles des travailleurs et poursuivre, en même temps, sur le plan politique, l’action en vue de changements démocratiques nécessaires dans le cadre de la légalité. C’était la position de notre parti. Ou bien se lancer carrément dans l’épreuve de force, c’est à dire aller à l’insurrection, y compris en recourant à la lutte armée en vue de renverser le pouvoir par la force. C’était la position aventuriste de certains groupes ultra gauchistes.

« Mais comme les forces militaires et répressives se trouvaient du côté du pouvoir établi (8) et que l’immense masse du peuple était absolument hostile à une pareille aventure, il est évident que s’engager dans cette voie c’était tout simplement conduire les travailleurs au massacre et vouloir l’écrasement de la classe ouvrière et de son avant garde : le parti communiste. « Eh bien ! non, nous ne sommes pas tombés dans le piège. Car là était le véritable plan du pouvoir gaulliste. « En effet, le calcul du pouvoir était simple : face à une crise qu’il avait lui même provoquée par sa politique antisociale et antidémocratique, il a escompté utiliser cette crise pour porter un coup décisif et durable à la classe ouvrière, à notre parti, à tout mouvement démocratique. » (9)(…)

Quand le pouvoir de la bourgeoisie est stable et fort, il serait absurde de se lancer dans une action révolutionnaire qui vise le renversement immédiat du capital ; ce faisant on courrait à une défaite certaine.

Mais comment passera-t-on de ce pouvoir fort et stable vers un pouvoir affaibli, ébranlé, désagrégé ? Par un saut miraculeux ? Une modification radicale des rapports de force n’exige-t-elle pas des coups de boutoir décisifs ? Ces coups de boutoir n’ouvrent ils pas un processus d’affaiblissement progressif de la bourgeoisie ? Le devoir élémentaire d’un parti se réclamant de la classe ouvrière et même de la révolution socialiste, n’est il pas de pousser au maximum ce processus ? Peut on faire cela en excluant d’office toute lutte autre que celle pour des revendications immédiates… aussi longtemps que la situation n’est pas mûre pour l’insurrection armée immédiate, victoire garantie sur facture ?(…)

Toute l’histoire du capitalisme témoigne de sa capacité à céder sur les revendica- tions matérielles lorsque son pouvoir est menacé.

Il ne sait que trop bien que, s’il conserve son pouvoir, il pourra en partie reprendre ce qu’il a donné (par la hausse des prix, la fiscalité, le chômage, etc.), en partie le digérer par l’accrois- sement de la productivité. En outre, toute bourgeoisie énervée et effrayée par une grève d’ampleur exceptionnelle, mais laissée en possession de son pouvoir d’État, tendra à passer à la contre offensive et à la répression dès que le mouvement de masse reflue. L’histoire du mouvement ouvrier le démontre : un parti enfermé dans ce dilemme de Waldeck Rochet ne fera jamais la révolution, et court à coup sûr à la défaite (10).

En refusant de s’engager dans le processus qui conduit de la lutte pour les revendications immédiates vers la lutte pour le pouvoir, à travers la lutte pour les revendications transitoires et la création d’organes de dualité du pouvoir, les réformistes et néo–réformistes se sont toujours condamnés à considérer toute action révolutionnaire comme étant une “provocation” qui affaiblit les masses et “renforce la réaction”. (…)

http://www.inprecor.fr/

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