12 avril 2018 ~ 0 Commentaire

pesticides (ouest france)

Claude Bourguignon sur les sols

Pesticides en France. Un rapport accablant, mais peu d’ambition

Des conclusions accablantes quant à l’impact des pesticides sur la santé humaine et sur l’environnement en France, c’est ce qui ressort du rapport que vient de publier une mission conjointe de sénateurs et de députés. Les propositions d’action sont en revanche bien timides. Elles sont pourtant censées inspirer le futur plan gouvernement de réduction des phytosanitaires.

Les pesticides et leur impact sur la santé en France. Ce travail a été mené dans la foulée des états généraux de l’alimentation. Il doit éclairer plusieurs textes importants à venir : la loi qui sera issue des états généraux, le plan gouvernemental de réduction des produits phyto- sanitaires, le plan bio et enfin le plan d’investissement des 5 milliards dédiés à l’agriculture.

Le document qui résulte de la mission, publié le 5 avril dernier, a été nourri de 47 auditions de personnes qualifiées, de déplacements et de l’analyse des nombreux rapports et documents existant déjà sur le sujet.

Des présidents issus de départements agricoles et viticoles

La mission était coprésidée par le député La République En marche Didier Martin, qui est également neuroradiologue, ainsi que par le sénateur Les Républicains Gérard Menuel, qui est lui, agriculteur et ancien responsable local de la FNSEA.

À noter que les deux parlementaires sont élus de départements où la viticulture est majeure. Didier Martin est élu de la Côte-d’Or, où se trouvent la plupart des meilleurs crus de Bourgo- gne, tandis que Gérard Menuel est élu de l’Aube, département producteur de champagne et de céréales. Vignes et céréales sont deux productions parmi les plus consommatrices de produits phytosanitaires. La première moitié de ce document de 220 pages est consacrée à l’état de lieux de l’impact des traitements agricoles sur la santé humaine et l’environnement. Le moins que l’on puisse dire est qu’il est inquiétant.

Comme le rappelle un rapport de l’Inserm publié en 2013, « des associations positives ont été constatées entre l’exposition professionnelle à des pesticides et certaines pathologies, comme la maladie de Parkinson, le cancer de la prostate et des cancers hématopoïétiques (lymphome non hodgkinien, myélomes multiples). En outre, un facteur de risque existe pour le dévelop-pement de l’enfant s’il est exposé lors des périodes prénatale, périnatale et lors de la petite enfance. »

Pesticides et cancers : un lien à 80 % de certitude

Selon le professeur Roger Barouki, directeur de l’unité de recherche « toxicologie pharma- cologie et signalisation cellulaire » de l’INSERM « il y a 80 % de certitude qu’il existe un lien de causalité entre certains cancers et l’exposition aux produits phytopharmaceutiques pour les professionnels ». Deux exemples parmi d’autres : lien entre maladie de Parkinson et traitements des vignes ; lien entre cancer de la prostate et chlordécone (traitement des bananes) aux Antilles.

Le rapport met cependant en évidence d’une part le manque de travaux fins sur les molécules potentiellement dangereuses et d’autre part la difficulté à établir la toxicité, isolée ou combinée, de certaines molécules du fait de l’effet cocktail résultant de l’exposition fréquente à plusieurs d’entre elles simultanément. Le problème est d’autant plus complexe que nombre de molécules sont soupçonnées d’avoir un effet sans seuil de déclenchement, donc même avec une exposition très faible.

Il y a « suspicion d’effets sur le développement des neurones et des structures cérébrales chez l’humain conduisant à altérer des fonctions telles que l’apprentissage et la mémoire de l’adulte. Les effets pourraient être majorés chez l’enfant ou le fœtus ainsi que pour d’autres populations à risque (femme enceinte, personne âgée, personne malade…) ».

Les femmes enceintes exposées

L’exposition aux pesticides concerne une population qui va bien au-delà des personnes travail- lant dans l’agriculture, à la fois du fait de la dissémination des polluants dans l’environ-nement et par leur présence dans les produits alimentaires. Ainsi, selon Alban Robin, chef de bureau qualité des eaux à la Direction générale de la Santé, « 3 % à 7 % de la population peut être alimentée au robinet par une eau non conforme. Le glyphosate n’y apparaît pas de manière prépondérante, il ne figure qu’en 20e position ». De nombreuses autres molécules sont présentes, souvent au moins aussi dangereuses.

Du côté de la Direction générale de l’Alimentation, « 60 000 échantillons de denrées animales et 1 000 échantillons de denrées végétales sont prélevés et analysées chaque année.

La non-conformité est constatée dans moins de 10 % des produits, ce qui peut résulter d’un dépassement des LMR (limites maximales de résidus), soit de résidus d’une substance inter- dite. » Selon la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), « les contrôles aléatoires, au nombre d’environ 3 200 en 2016, ont montré un taux de non-conformité de 2,1 %. Les contrôles ciblés de l’ordre de 1 300 en 2016 ont, quant à eux, fait apparaître un taux de non-conformité de 4,2 %. Ces contrôles concernent aussi bien des denrées produites en France que dans l’Union européenne ou provenant d’États tiers. »

Les femmes enceintes ne sont pas épargnées, comme l’a montré le programme ELFE : « S’agissant des femmes enceintes, les résultats des mesures d’imprégnation aux pesticides ont montré que les herbicides (atrazine et glyphosate) avaient été quantifiés chez moins de 1 % des femmes enceintes, qu’une mère sur 10 présentait un niveau quantifiable pour au moins un biomarqueur de chlorophénol et que toutes avaient été exposées aux pyréthrinoïdes (insecticides). »

Jusqu’à 70 % de produit dispersé

L’une des causes de la dissémination des polluants vient du fait que les produits ne touchent pas tous leur cible. Selon l’Institut national de recherche agronomique (INRA) la déperdition des produits lors de leur application par pulvérisation sur les feuillages « est de l’ordre de 10 à 70 % vers le sol et de 30 à 50 % vers l’air. Ces pertes sont liées aux engins de dispersion. Toutefois, les fumigations du sol renvoient aussi 20 à 30 % des produits dans l’air.  »

On ne sera donc pas surpris de lire, comme l’ont indiqué de précédents travaux, cités dans le rapport, que l’air est pollué par les pesticides, même à Paris.

« Les études examinées par le rapport Pesticides précédemment évoqué ont montré la pré- sence de pesticides, y compris des molécules interdites depuis plusieurs années, dans l’atmos- phère aussi bien en milieu rural qu’urbain (avec cependant des niveaux enregistrés plus impor- tants en milieu rural). De son côté, une étude d’AirParif a relevé des traces de plus de 80 pesticides dans l’air parisien. » Assez troublant, « des traces de produits interdits depuis plusieurs années (comme le lindane prohibé en 1998) sont encore régulièrement présentes dans l’atmosphère de toutes les régions de France. »

Hécatombe chez les insectes

Outre leur impact sur la santé humaine, les produits phytosanitaires infligent de lourds dégâts à l’environnement. À commencer par les insectes. Le rapport cite une étude allemande qui a récemment défrayé la chronique. « Une étude de la Krefeld Entomological Society parue le 18 octobre 2017 dans la revue PlosOne montre qu’en vingt-sept ans plus de 75 % de la biomasse des insectes volants a disparu au sein d’espaces pourtant protégés en Allemagne. » Cependant, le même constat est dressé de ce côté du Rhin. « Des travaux menés en France par V. Bretagnolle, notamment sur la Zone Atelier du CNRS Plaine et Val de Sèvre, démontrent le même déclin des insectes terrestres (80 %) en exploitant des données recueillies depuis vingt-cinq ans. Ils font supposer que cette évolution touche toute l’Europe. »

L’agriculture intensive au premier chef

Pour les auteurs, la cause réside bien dans « les pratiques de l’agriculture intensive » : des- truction directe des insectes par les insecticides, réduction drastique des fleurs sauvages, intensification agricole globale (surexploitation et pollutions des sols, simplification des pay- sages, disparition des prairies, de l’élevage, des haies, des mares, des murets…). Ceci bien avant les autres causes comme l’augmentation des peuplements humains, le changement climatique ou le changement d’usage des terres.

La raréfaction des insectes bouleverse toute la chaîne alimentaire. En particulier la population d’oiseaux communs, «en déclin général». Ceux-ci sont aussi affectés par «la disparition des stocks de graines d’adventices dont ils se nourrissent», car «l’agriculture intensive tend à dé- truire toute la faune sauvage non productive dans les fossés ou les prairies, ou parce que les oiseaux s’intoxiquent directement avec les semences enrobées ou les insectes contaminés».

30 % des oiseaux des champs disparus

Une publication conjointe du MNHN et du CNRS le 20 mars dernier révèle « une accélération de ce déclin sur les sites de deux réseaux de suivi : ce sont désormais 30 % des oiseaux des champs qui ont disparu en 15 ans ». En ce qui concerne les oiseaux considérés comme étant en voie de disparition, « les 15 espèces inscrites sur la Liste rouge UICN-MNHN des oiseaux nicheurs métropolitains auront décliné de 75 %. »

Un problème particulier se pose sur les insectes et les vertébrés qui pollinisent les plantes et permettent leur reproduction et le cas échéant, leur fructification : « 16,5 % des espèces de pollinisateurs vertébrés (oiseaux et chauves-souris) sont menacées d’extinc- tion à l’échelle mondiale et jusqu’à 30 % sur les îles, cependant qu’en Europe par exemple, 37 % des populations d’abeilles, sauvages et domestiques, et 31 % des papillons sont déjà en déclin et 9 % menacées de disparaître ».

Les néonicotinoïdes sont considérés comme « un vrai cas d’école ». En effet, « plus les travaux avancent, plus la démonstration de leur nocivité sur les insectes pollinisateurs, dont l’abeille domestique, est alarmante ». L’inquiétude s’étend à deux nouveaux insecticides (Closer et Transform) à base de sulfoxaflor qui, « sans être classés parmi les néonicotinoïdes, présenteraient les mêmes effets pour les abeilles ».

La pollinisation menacée

Le rapport rappelle que « 80 % des cultures à travers le monde sont dépendantes de l’activité des insectes pour la pollinisation, au premier rang desquels les abeilles domestiques et sau- vages. » La sécurité alimentaire peut même en être affectée, tandis que sur un strict plan économique, les pertes induites sur les cultures mondiales sont évaluées « entre 235 et 577  milliards de dollars par an ». Le haut de la fourchette représente trois fois l’équivalent de l’industrie agroalimentaire française.

Si insectes et oiseaux sont les victimes les plus médiatisées, les pesticides touchent également « les invertébrés terrestres et aquatiques, les poissons, les amphibiens, les reptiles ou encore les oiseaux insectivores, les rongeurs et les chauves-souris ».

95 % de la vie du sol encore inconnue

Moins visible, mais au moins aussi grave, « l’impact sur la faune du sol, comme les vers de terre et les collemboles, le microbiome tellurique, voire aquatique, lesquels peuvent à leur tour avoir des conséquences pour la santé des sols et des systèmes aquatiques, la structure des sols, leur perméabilité et le cycle des éléments nutritifs plus généralement ».

Les produits agricoles arrivent dans les sols comme des éléphants dans un jeu de quilles : « Un sol est l’association de matière issue de la dégradation des roches, de matière organique morte remaniée par les organismes du sol et de la biomasse que représentent ces organismes, qu’il s’agisse de vers, d’insectes, d’acariens, de champignons ou de bactéries, sans parler des plantes et animaux qui y vivent.

À ce jour, plus de 95 % des espèces vivant dans le sol n’ont pas encore été décrites. Mais c’est cette biodiversité qui assure la plupart des processus élémentaires donnant au sol ses pré- cieuses fonctions. Les sols sont issus de processus longs. Lorsqu’ils sont dégradés, leur restauration, quand elle est encore possible, demande toujours beaucoup d’efforts et de temps. Or, la communauté scientifique observe une montée des menaces sur la biodiversité des sols. »

40 % des sols cultivés déjà dégradés

L’agriculture a sa propre responsabilité, en sus de celle de l’urbanisme, de l’industrie ou de la circulation routière : « la déforestation, le surpâturage et l’agriculture mécanisée ont très largement accéléré l’érosion des sols. Les monocultures et une discontinuité trop importante des couverts végétaux appauvrissent la biodiversité d’une parcelle. Des labours trop profonds, une irrigation excessive, des apports réguliers de nitrate… la détruisent directement. »

Quant aux pesticides, « ils participent à ce processus en diminuant la biodiversité végétale mais aussi en s’attaquant directement aux organismes du sol ». Selon la Fondation pour la recherche sur la biodiversité « Nous sommes en train de faire mourir nos sols ». On estimerait en effet que déjà 15 % de l’ensemble des sols et 40 % des sols cultivés seraient dégradés.

Drôle de nouvelle carte des cours d’eau

Le rapport aborde également les restrictions d’usage et de mise en œuvre des pesticides en France et remet clairement en cause une récente révision des règles visant à réduire la contamination des cours d’eau. « On peut s’interroger cependant sur les répercussions de ces nouvelles dispositions. Elles reviennent en effet sur un arrêté qui imposait depuis 2006 des zones de non-traitement (ZNT) en bordure des points d’eau sur lesquelles il était interdit d’épandre des pesticides.

Pris pour faire face à la contamination généralisée des cours d’eau français, il s’appliquait jusqu’à présent à l’ensemble des éléments du réseau hydrographique de la carte de l’IGN. Les nouvelles dispositions se réfèrent désormais à une carte réduite qui a permis à certaines préfectures d’exclure une part significative des cours d’eau des zones non traitées. » Le rapport regrette également que « les textes ne prévoient pas de restrictions d’épandage à proximité des habitations et ne le différencient pas selon les types de produits utilisés ».

Des propositions d’action jugées trop faibles

Le rapport propose, en deuxième partie, diverses orientations à l’agriculture française ainsi qu’une meilleure surveillance de l’impact de pesticides. À cet effet, la mission souhaite « ren- forcer les dispositifs de surveillance écotoxicologique afin de disposer de données plus complètes et suivies des différents milieux ainsi que des espèces à surveiller en priorité ».

Elle souhaite également « mettre en place un dispositif national de surveillance des pesticides dans l’air et fixer un seuil de détection des produits phytopharmaceutiques ». ATMO France, qui fédère les associations de surveillance de la qualité de l’air, avait déjà annoncé fin novembre une campagne de mesure des pesticides dans l’air en 2018.

Conclusions ambiguës sur le glyphosate

Si la mission insiste sur « la nécessité de réduire drastiquement l’usage des pesticides pour tendre aussi rapidement que possible vers leur abandon », elle temporise aussitôt : « le pro- cessus prendra du temps ». Ainsi, sur l’exemple emblématique du glyphosate, herbicide contro- versé, les rapporteurs jugent « nécessaire d’accélérer les travaux de recherche et de déve- loppement pour trouver des alternatives crédibles », estimant implicitement qu’il n’y en a pas.

Le rapport suggère « d’interdire, dans l’immédiat, l’utilisation du glyphosate dans sa fonction dessiccative au niveau national », soit l’usage sur les plantes pour les déshydrater et faciliter leur récolte. Mais, à en croire les producteurs de blé, cette utilisation n’a presque jamais cours sur les céréales de l’Hexagone et une telle interdiction serait donc sans effet.

« L’usage dessiccant est déjà interdit, c’est vraiment de la poudre aux yeux ! », a réagi Carmen Etcheverry, chargée agriculture pour l’ONG FNE (France Nature Environnement), qui a également dénoncé un « retropédalage » sur le glyphosate. « On a l’impression qu’ils ont acté les effets inacceptables (des phytosanitaires), ils reconnaissent une dangerosité mais ça se gâte dans les moyens mis en œuvre, qui ne sont pas à la hauteur voire induisent des reculs », a déclaré François Veillerette, directeur de Générations Futures.

La FNSEA satisfaite

À l’inverse, Eric Thirouin, secrétaire général adjoint à la FNSEA, s’est réjoui de la teneur de ce rapport qui tend à « trouver des solutions plutôt que des interdictions ». La FNSEA a récem- ment annoncé un « contrat de solutions » qui vise à mobiliser toutes les énergies pour atteindre les objectifs du plan gouvernemental Ecophyto II adopté en 2015 sous François Hollande. Celui-ci vise à réduire l’usage des pesticides de moitié d’ici 2025, actant ainsi le retard de 7 ans pris sur les objectifs du plan Ecophyto I lancé sous Nicolas Sarkozy en 2008.

La députée socialiste et ancienne ministre de l’Écologie Delphine Batho a annoncé jeudi sa démission de la vice-présidence de la mission « parce que le projet de rapport ne prône pas la sortie du glyphosate ni même son interdiction dans trois ans », contrairement à ce que promettait l’exécutif il y a quelques mois à peine.

André THOMAS  10/04/2018

https://www.ouest-france.fr/

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