01 avril 2018 ~ 0 Commentaire

mai 1968 (alternatives économiques)

ludivine

Avoir 20 ans en 1968 et en 2018

Qu’est-ce que cela signifiait d’être jeune en 1968 ?

Ludivine Bantigny : A cette époque-là, les conditions matérielles commencent à être réunies pour que la jeunesse existe comme une catégorie sociale à part entière. On lui accorde davantage de moyens pour exister comme telle, avec des loisirs spécifiques. Dans les espaces domestiques, par exemple, les conditions de logement s’améliorent. Le fait d’avoir une cham- bre à soi, de pouvoir y écouter sa musique, avec l’apparition du transistor, est quelque chose de très important pour que la jeunesse puisse se vivre comme un âge singulier. Elle commence à faire l’objet de politiques publiques spécifiques, comme le montre la création d’un secrétariat d’Etat (1963), puis d’un ministère (1966) de la Jeunesse et des Sports.

Ceci dit, elle est traversée par de nombreux clivages. Les goûts culturels restent socialement différenciés. Les étudiants sont alors une toute petite minorité, globalement très privilégiée d’un point de vue social et culturel. Les enfants d’ouvriers représentent 10 % des étudiants de cette époque, les enfants de paysans autour de 4 % à 6 %.

Et c’est loin d’être une génération dorée, comme on le pense souvent. A partir de 1966, il y a un tournant dans la conjoncture économique. La question de l’emploi commence à se poser, tout particulièrement pour les jeunes : en 1968, on estime le nombre de chômeurs à près de 500 000. Il n’est pas anodin que l’ANPE soit fondée en 1967. Apparaît aussi à ce moment-là un secrétariat d’Etat à l’Emploi, dont Jacques Chirac a la charge. Ses détracteurs l’appellent d’ailleurs « M. Chômage ». La thématique du déclassement commence également à émerger. Certains étudiants le disent : « Notre licence ne va servir à rien ! » Ils redoutent déjà de ne pas trouver d’emploi à la hauteur de leur formation.Enfin, les jeunes subissent d’une certaine manière un « préjudice de l’âge » sur le marché du travail, à travers les abattements d’âge instaurés à la Libération. A travail égal et à qualification égale, ils sont moins rémunérés que les ouvriers adultes de plus de 21 ans et ne touchent qu’un pourcentage de ce salaire, variable selon les branches et les secteurs professionnels.

Peut-on dire de Mai 68 que c’est un mouvement de jeunes ?

L. B. : Difficile de parler d’un mouvement purement générationnel quand 10 millions de person- nes s’arrêtent de travailler en France, dont plus de 7 millions de salariés en grève ! Il y a néanmoins une dynamique spécifique de la jeunesse dans le déclenchement des événements. Pas seulement à Nanterre ou au Quartier latin, mais aussi à Caen, quelques mois plus tôt, où de nombreux jeunes ouvriers issus d’un milieu rural entament une grève très dure. Les jeunes sont aussi très présents dans les mobilisations d’agriculteurs qui ont précédé Mai 68. C’est d’ailleurs à Quimper que les premiers pavés ont été lancés contre la préfecture et au Mans que les premières barricades ont été dressées, en octobre 1967.

Ce qui est intéressant dans toutes ces mobilisations, c’est qu’il y a bel et bien une rencontre entre des milieux sociaux qui, jusqu’à présent, dialoguaient assez peu. A Caen, des étudiants ont prêté main-forte aux jeunes ouvriers sur les piquets de grèves. Au Quartier latin même, il y a plein de jeunes ouvriers, mais aussi des postiers, des employés, des coursiers, des plongeurs de restaurant, des garçons de café. Des formes de solidarités juvéniles s’expriment dans l’affrontement avec les forces de l’ordre.Sur cette solidarité pratique de bagarre contre la police se greffe, chez les étudiants mobilisés, un projet d’alliance sociale. Les étudiants ne veulent pas être réduits à leur statut de fils à papa ; ils ne veulent pas être, comme ils le disent, les rouages de la bourgeoisie.

Peut-on dire de Mai 68 qu’il s’agissait d’une révolte de jeunes contre leurs aînés ?

L. B. : L’essentiel ne me paraît pas être une opposition de générations. Il y a une vraie solidarité intergénérationnelle dans l’événement. En témoigne l’enjeu des conditions de travail. Partout en France, au 1er mai, une revendication importante des manifestations est la « défense de l’emploi », comme on le lit sur les tracts et les banderoles. Mais la question centrale est celle du coût de la prospérité. La croissance est là, le confort s’améliore, mais on travaille toujours énormément, près de 46 heures par semaine, quel que soit l’âge !

D’autre part, dans la foulée de 68, l’aspiration principale de la jeunesse a été de trouver sa place dans la société, d’y être mieux intégrée, de trouver un emploi. Ses valeurs étaient les mêmes que celles des générations précédentes : un grand attachement à la famille, à la fidélité dans l’amour… Même si l’événement 68 a eu une force contestataire indéniable en suspendant les évidences – les hiérarchies, l’autorité arbitraire, la concentration des pouvoirs… – et en interrogeant l’ordre social.

Donc il n’y a pas plus de conflit générationnel en 2018 qu’en 1968 ?

L. B. : J’ajouterais qu’on ne peut appréhender le destin d’une génération uniquement par le biais de son entrée dans la vie active : des baby-boomers ont été licenciés à 54 ans et sont restés au chômage jusqu’à la retraite. Eux aussi ont subi le préjudice de l’âge : « Vous êtes trop vieux, vous ne savez pas vous adapter, vous n’êtes pas assez flexibles… »

Les figures médiatisées de Daniel Cohn-Bendit, Serge July ou Bernard Kouchner ne sont pas représentatives des 10 millions de personnes qui se sont mobilisées en mai et juin 1968 ! Par ailleurs, Il faut également prendre en compte les solidarités intergénérationnelles, et le soutien financier que les parents apportent actuellement à leurs enfants. Au fond, dénigrer 68 revient à dire : « Regardez ce que ça a donné, surtout ne refaites pas la même chose ! » Les détracteurs d’une grève générale avec occupations y trouvent leur compte.

Un autre procès récurrent fait à Mai 68 est d’avoir ouvert la porte à une société ultra-individualiste…

L. B. : C’est un autre contresens majeur. Tout ce que portent les grévistes, les manifestants, bref les protagonistes de l’événement est orienté vers la perspective d’une émancipation collective. On ne peut pas réduire 68 à quelques slogans, aussi poétiques soient-ils, comme « Jouissons sans entrave » : ces mots sont peints sur les murs par une toute petite poignée de jeunes gens. D’ailleurs, le thème de la sexualité n’est pas vraiment abordé en 68. On cherche à penser une amélioration pour toutes et tous des conditions de travail et d’existence. C’est un mouvement qui est profondément solidaire.

L. B. : En fait, comme l’ont bien montré Luc Boltanski et Eve Chiappello2, c’est le néomanagement, à compter des années 1980, qui a mis la question de l’individu au goût du jour en récupérant les mots d’ordre de 1968 : vous ne voulez plus de contremaîtres, c’est trop hiérarchique ? Vous allez être vos propres contremaîtres, l’entrepreneur de vous-même ! C’est ce qui a conduit au mouvement de déstructuration des collectifs et d’individualisation des conditions de travail, via la multiplication des évaluations et des incitations à la performance, que l’on a connue ces dernières décennies, avec les drames qui l’ont accompagnée.

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Les jeunes de 1968 sont-ils très différents de ceux d’aujourd’hui ? Avoir 20 ans de nos jours, est-ce porter les mêmes espoirs que la génération des « soixante-huitards », posséder les mêmes chances de trouver sa place dans la société et les mêmes opportunités de la faire changer ?
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Entretien  avec l’historienne Ludivine Bantigny, maître de conférences en histoire contemporaine à l’université de Rouen
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