12 février 2018 ~ 0 Commentaire

populisme (anti-k)

peuple

Le populisme : qu’est-ce donc ?

Hugo Chávez ? Populiste. Marine Le Pen ? Populiste. Mélenchon, Donald Trump, Poutine, le zapatisme et le Brexit ? Populistes. On reste en droit de s’étonner : le mot  «populis- me»  est devenu un signifiant sans signifié, servant, à longueur d’articles et d’inter- ventions télévisées, à désigner tout, son contraire et souvent n’importe quoi. De la gauche radicale à l’extrême droite, quiconque s’en prend au système économique et politique en place se voit accoler l’étiquette désormais injurieuse « Le populisme, voilà l’ennemi ! », ironisait déjà Serge Halimi dans les pages du Monde diplomatique, en 1996. Le mot est pourtant riche d’une histoire sociale, en Russie comme aux États-Unis, premiers pays à avoir vu fleurir des mouvements le revendiquant. Un retour aux sources, synthétique et dépassionné, à l’heure où le très discuté « populisme de gauche » se taille une place de choix dans l’espace politique.

D’où vient donc cette notion, particulièrement à la mode depuis quelques années ? Elle apparaît pour la première fois dans le sens commun qu’on lui connaît aujourd’hui en 1984, sous la plume du politiste Pierre-André Taguieff ; il la définit comme une « solution autoritaire » reposant sur le charisme d’un chef et caractérisée par l’appel au peuple contre les élites oligarchiques. Dénoncée par la sociologue Annie Collovald pour sa pauvreté conceptuelle, la notion de populisme est caractérisée par un flou extrême qui lui permet d’amalgamer des mouvements issus de tout le spectre politique. À quelle pertinence scientifique peut prétendre une notion qui range sous la même bannière des formations aussi radicalement différents que le Parti communiste français, le mouvement indépendantiste catalan, l’extrême droite hongroise ou le parti républicain américain ?

(…) Avant que des politistes tels que Pierre-André Taguieff ne s’en emparent pour amalgamer tous les mouvements contestant l’ordre en place, le terme de populisme n’en était pas moins généralement associé à la gauche, songeons par ailleurs au prix littéraire français du roman populiste, créé dans l’entre-deux-guerres afin d’en « finir avec les personnages du beau monde ». Depuis le début des années 1980, un certain nombre d’intellectuels  post- marxistes ont tenté de se ressaisir de ce terme historiquement chargé et de lui donner une nouvelle épaisseur conceptuelle dans le but d’en faire le fondement du renouveau intellectuel du courant progressiste.

Le populisme de gauche : quel renouveau théorique ?

C’est en 1985 que paraît l’ouvrage majeur des philosophes Ernesto Laclau et Chantal Mouffe,  Hégémonie et stratégie socialiste, au fondement de ce qui deviendra « le populisme de gauche ». Ces deux intellectuels appartiennent à un courant que l’on peut qualifier de « post- marxiste » l’une de ses caractéristiques est la critique de l’idée marxiste selon laquelle la classe ouvrière aurait un intérêt fondamental dans le socialisme. (…)

Le populisme de gauche de Mouffe et Laclau est la réponse à cette erreur supposée des marxistes orthodoxes.

(…) Tout ordre politique est précaire : il est le résultat du travail hégémonique d’une alliance d’acteurs sociaux. L’influence du penseur communiste italien Gramsci sur les populistes de gauche est ici manifeste : « pour arriver à établir une hégémonie, il est nécessaire d’articuler différents groupes en créant entre eux une volonté collective ». La Révolution française peut ainsi être décrite comme l’aboutissement de l’alliance de la bourgeoisie du tiers état et des classes populaires des villes et des campagnes, ce que Gramsci qualifie de « bloc historique ».

Pourquoi, dès lors, les post-marxistes que sont Mouffe et Laclau revendiquent-il l’étiquette populiste ?

Parce que l’horizon des forces progressistes doit être la construction d’un peuple. Le « peuple », chez les deux philosophes, n’existe tout simplement pas en soi : dans une perspective  cons- tructiviste, il doit être crée par des pratiques hégémoniques (relatives au discours, notamment). La construction d’une hégémonie, comme le souligne l’un des cadres de Podemos, Iñigo Errejón, passe par trois étapes.

En premier lieu, l’incarnation de l’universel par un particulier : le groupe social qui cherche à imposer sa vision du monde doit apparaître comme le garant de l’intérêt général. La fameuse théorie du ruissellement, très populaire à l’aube des années 1980, illustre ce principe à merveille : selon les économistes néolibéraux, l’argent versé aux plus riches via les baisses d’impôt bénéficiera à tout le monde,  ce que les riches économisent en impôts, ils en feront profiter tout un chacun grâce aux investissements qu’ils pourront maintenant effectuer.

Deuxième étape de la construction hégémonique, la création d’un consentement : « Ceux qui commandent sont ceux qui ont la capacité de construire un consentement général autour de leur orientation et de faire que les gens voient le monde à travers les lunettes, les mots, les concepts des secteurs dirigeants. »

La troisième et dernière étape est la construction du terrain où se tient le débat. En d’autres termes, le groupe social qui tente d’instaurer un ordre hégémonique doit faire en sorte d’amener ses adversaires sur son terrain, de les contraindre à employer ses propres mots, à raisonner dans son cadre de pensée. Margaret Thatcher, que l’on interrogeait sur la réussite politique dont elle était la plus fière, répondit ainsi qu’il s’agissait de « Tony Blair et du nouveau travaillisme. Nous avons obligé nos adversaires à changer d’opinion ».

Pour les populistes de gauche, les forces progressistes doivent adopter cette stratégie hégé- monique que le néolibéralisme a parfaitement su employer. C’est le seul moyen de construire une alliance politique et sociale susceptible de prendre le pouvoir, de le conserver et d’en faire quelque chose.

Dans une perspective agonistique, le discours des populistes de gauche doit se fonder sur l’articulation d’un « nous » (le peuple, les 99 %, …) et d’un « eux » (la caste, l’oligarchie, la petite élite politique et économique au pouvoir). Seule cette articulation, nette- ment plus efficace que le discours de l’antagonisme de classe du marxisme orthodoxe, est à même de permettre aux forces de progrès de conquérir le pouvoir.

Ce renouveau théorique a connu différentes tentatives de traduction politique. Le mouvement espagnol Podemos en est sans doute l’exemple le plus frappant. Au sein du parti, exit les référents traditionnels de la gauche (qu’il s’agisse des mots d’ordre, des couleurs et jusqu’au terme même de « gauche ») : ces codes, à leurs yeux discrédités par les politiques néolibérales des socialistes espagnols, doivent être abandonnés au profit du diptyque « nous » / « eux », qu’ils estiment bien davantage mobilisateur.

En France, la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon s’est essayée à cette stra- tégie au cours de la dernière élections présidentielle : quasi disparition des drapeaux de partis au profit des couleurs nationales lors des meetings (expression polémique des accents patriotiques que la FI, à l’instar de Podemos, ne cherche pas à dissimuler), quasi abandon des références à « la gauche » au profit d’un discours de dénonciation de la « caste » ou de « l’oligarchie ».

La stratégie populiste, qui irrigue à présent une partie significative de la gauche européenne contemporaine, de Podemos à la France insoumise, jusqu’au tournant pris par le Labour britannique depuis l’élection de Jeremy Corbyn (mêlant rhétorique populiste et références à l’histoire et aux codes du vieux mouvement travailliste pré-Tony Blair) compte, bien entendu, son lot de contempteurs ; les critiques abondent.

Ne seront évoquées ici que celles qui viennent de la gauche et plus précisément de la gauche marxiste. Si, pour l’anthropologue Jean-Loup Amselle, le populisme a intrinsè- quement partie liée avec le racisme et la confusion « rouge-brune », le terme de « peuple » ne saurait, aux yeux du philosophe communiste Alain Badiou, avoir que deux significations, néga- tives, dans les sociétés occidentales : celle d’un peuple fondé sur une identité nationale ou raciale ; celle d’un peuple entendu comme « classe moyenne », le peuple du néolibéralisme, « libre de consommer les vains produits dont le Capital la gave ».

Ce terme ne peut donc en aucun cas être un référent acceptable pour les forces progressistes, excepté dans le cadre d’une lutte de libération nationale, la lutte des classes seule, fondée sur l’alliance d’intérêts objectifs, doit guider l’action de la gauche. Guillaume Roubaud-Quashie, membre du Parti Communiste Français, développe une argumentation similaire : l’abandon de la référence aux classes sociales en soi relèverait « d’un postmoder- nisme caractéristique de la pensée des années 1980, pensée d’ailleurs très datée : il n’y a pas de réalité mais d’indépassables discours. Il n’y a pas d’intérêt objectif de classe ; d’où l’importance accordée au mot plus vague de peuple ».

L’influence du philosophe Gilles Deleuze explique ici l’accusation en postmodernis- me pour Roubaud-Quashie, la question de classe a, au contraire, pris encore davantage d’importance avec l’avènement du néolibéralisme et la création d’un nouveau prolétariat.

La seconde critique porte sur le caractère indépassable des conflits chez Mouffe et Laclau : « Dire qu’on renonce à l’objectif de dépassement des conflits de classe, au moment où le capitalisme est de plus en plus inefficient et criminel, me paraît être inopérant et négatif. […] La proposition théorique de Mouffe […] débouche sur un horizon limité. Il s’agirait de renoncer au communisme au moment même où le capitalisme ne parvient clairement plus à répondre aux possibilités de développement de l’humanité. » (Résumé)

Pierre-Louis Poyau 8 février 2018

http://www.anti-k.org

Commentaire:

Le débat est très concret! Pour avoir le pouvoir, doit-on regrouper une majorité de 50% plus une voix, ce qui donne le pouvoir mais ouvre la porte à des compromis? Ou doit-on rechercher une majorité électorale encore plus large, avec le risque de faire des clins d’oeil au racisme par exemple Syriza en Grèce est allié à un parti « populiste » de droite!

Les marxistes parlent « d’alliance de classe » dans la lutte, entre la classe ouvrière en grève générale, par exemple, qui arriverait à obtenir la solidarité des « classes intermédiaires » entre elle et la bourgeoisie: paysannerie, petite bourgeoisie, étudiants, artistes, journalistes, professions libérales, artisans, comme cela se voit lors de grèves locales. Pour les marxistes seuls deux classes peuvent entraîner les autres: les travailleurs qui peuvent bloquer le pays et la bourgeoisie qui possède le pays!

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