02 janvier 2018 ~ 0 Commentaire

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Iran : 6 questions sur les manifestations qui inquiètent le pouvoir

Depuis jeudi, les Iraniens manifestent dans la rue leur mécontentement contre notamment le coût de la vie. Une mobilisation qui soulève plusieurs questions.

La cocotte minute iranienne va-t-elle exploser?

Alors que le président Hassan Rohani avait semblé jouer l’apaisement dimanche en reconnais-sant les « revendications légitimes » de sa population, dix manifestants ont été tués dans la nuit de dimanche à lundi lors de la soirée la plus sanglante depuis le début des manifestations il y a quatre jours. Plus tard dans la journée, la télévision d’Etat a annoncé la mort d’un policier. Dirigées contre le coût de la vie et la situation économique, les manifestations ont débuté jeudi dernier à Machhad, une agglomération du nord-est du pays, avant de s’étendre à d’autres régions et d’atteindre Téhéran samedi. Mais en l’absence de mouvement structuré, il est difficile de prévoir la tournure que peut prendre la mobilisation. Les revendications sociales s’accompagnent parfois d’une contestation politique, avec des slogans explicitement dirigés contre le président Rohani et l’Ayatollah Khamenei. Décryptage.

1- Combien d’Iraniens manifestent?

Il est compliqué de donner des estimations. On sait que les premières manifestations à Machhad, la deuxième ville du pays, ont réuni quelques centaines de personnes. Environ le même nombre ont manifesté le lendemain à Qom, dans le nord du pays. En tout état de cause, les manifestations sont les plus importantes depuis 2009 après l’élection contestée de Mahmoud Ahmadinejad. Comme il y a 8 ans, les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la rapidité de propagation de la contestation même si cette fois ci, les manifestants utilisent davantage Telegram que Twitter. Samedi, les autorités ont dispersé des centaines de jeunes qui manifestaient devant l’Université de Téhéran. D’autres affrontements ont éclaté plus tard dans différents points de la capitale. Deux cent personnes ont été arrêtées.

2- Qui sont ces manifestants?

Pour l’instant, ce sont davantage les catégories populaires qui manifestent, notamment parce que les protestations ont démarré dans les régions périphériques plus pauvres du pays. « Je pense qu’il s’agit principalement de classes défavorisées qui se disent qu’elles n’ont plus rien à perdre », estime Thierry Coville au JDD, chercheur à l’Institut de Relations internationales et stratégiques (IRIS) et auteur de Iran, la révolution invisible. Il note d’ailleurs que les Iraniens connaissent très bien les risques qu’ils courent à manifester. Le chercheur pointe aussi les déçus de la politique du président Hassan Rohani, soulignant qu’un hashtag « Je regrette d’avoir voté Rohani » avait déjà émergé sur les réseaux sociaux avant le début de la contestation.

Lancées par des petits groupes rattachés aux conservateurs hostiles au gouvernement Rohani, les manifestations ont rapidement pris de l’ampleur. « Ces mobilisations sont d’abord politiques, mais les revendications économiques sont tellement porteuses » que ces groupes ont été dépassés », estime pour sa part Karim Pakzad, chercheur à l’IRIS et spécialiste de la région. Plutôt jeunes, les manifestants sont particulièrement touchés par le chômage. Selon les chiffres officiels, 20% des jeunes ne travaillent pas. Un chiffre sous-évalué selon Thierry Coville. « En Iran, ceux qui travaillent une heure par semaine ne sont pas considérés comme des chômeurs”, souligne-t-il. Chaque année, le pays produit 700.000 diplômés. Trop pour l’économie iranienne, dont le secteur privé ne représente que 15%. « Tous ces jeunes au chômage, ça crée des catastrophes personnelles et sociales », commente le chercheur qui rappelle que l’inflation reste de 10% en Iran.

3- Quelles sont leurs revendications?

Ce n’est pas un hasard si les premières manifestations se sont déroulées à Machhad. Plu- sieurs établissements de crédit qui croulaient sous les dettes y ont été fermés par le gouver-nement. « Il y a un mécontentement très fort vis-à-vis de ces institutions financières qui fonc- tionnent illégalement et qui ont fait n’importe quoi, souligne Thierry Coville. Cela renforce le sentiment, déjà très profond, que les institutions iraniennes ne fonctionnent pas équitablement, [...] mais pour certains groupes liés au régime. »

Les manifestants protestent aussi contre le coût de la vie. Les prix des biens de consommation courante comme les oeufs ou la volaille ont augmenté de 50% en un an. Des difficultés écono-miques que Hassan Rohani a pourtant en partie résorbées, puisque l’inflation est tombée à 10%, quand elle atteignait 40% sous son prédécesseur, l’ultraconservateur Mahmoud Ahma- dinejad. « Si vous prenez uniquement les indicateurs macroéconomiques, la situation s’est amé-liorée. Mais les gens ne le sentent pas dans leur vie quotidienne », commente Thierry Coville.

Mais l’accord sur le nucléaire iranien signé en en juillet 2015 et la levée des sanctions éco- nomiques ont peiné à porter leurs fruits. Lors de l’élection présidentielle en mai dernier, l’ob- jectif de 50 milliards de dollars d’investissements étrangers par an était loin d’être atteint. Alors que le candidat conservateur Ebrahim Raïssi tentait de séduire les classes défavorisées en promettant des aides financières grâce un système d’aumône religieuse s’apparentant à du clientélisme, le candidat Rohani avait quand à lui promis une reprise économique fondée sur les activités de production et non la rente du pétrole. Une promesse qui semble aujourd’hui se retourner contre lui. « Face à une population qui a déjà été très patiente, Hassan Rohani va devoir être pédagogue. Les Iraniens ont déjà beaucoup souffert, ils ont cru que leur situation serait meilleure après l’accord sur le nucléaire, ensuite après l’élection de 2017″, analyse Thierry Coville. Autre déception, les grandes banques asiatiques et européennes refusent toujours de collaborer avec Téhéran, à cause du risque de retour des sanctions, notamment dans un contexte de reprise des tensions avec les Etats-Unis de Donald Trump.

4- La contestation a-t-elle pris un tournant politique?

Les manifestations ont rapidement pris une teinte politique, avec des slogans comme « Mort au dictateur » ou encore « Libérez les prisonniers politiques », ce dernier faisant référence à une promesse de Hassan Rohani en 2013, réitérée lors des dernières élections. Sur les vidéos partagées sur les réseaux sociaux, on voit des manifestants renverser le portrait de l’ayatollah Ali Khamenei. D’autres demandent au régime d’abandonner son soutien militaire et financier à des mouvements régionaux alliés pour s’occuper de sa propre population.

« Il faut rester prudent, nuance Thierry Coville. Nous ne sommes pas au stade des manifes- tations de 2009, une grande partie des gens sont dans l’attente. » Le gouvernement devra apporter des réponses, mais « l’Iran sort quand même de deux élections présidentielles et législatives où la participation a été très importante, la plupart des gens se disent qu’il faut donner une chance à la démocratie », rappelle le spécialiste de la région.  »Réformateurs et conservateurs sauront très bien s’entendre si la survie du régime est en jeu. Ensuite, le régime dispose d’une capacité de mobilisation des forces de l’ordre très importante », abonde Karim Pakzad. Le chercheur invite d’ailleurs à prendre de la distance sur les propos de ceux « qui voient dans chaque événement leur souhait de changement de régime ».

5- Quelle est la réaction du gouvernement ?

Lors des premières manifestations en province, environ une cinquantaine de personnes ont été arrêtées. A Téhéran samedi, ce sont 200 manifestants qui ont été emmenés par les auto-rités. En tout, douze personnes ont été tuées, mais les autorités disent ignorer s’il s’agit de balles tirées par des forces de l’ordre ou par des groupes armés mêlés aux manifestants. Pendant le week-end, le gouvernement a bloqué l’accès à Télégram et Instagram, deux réseaux sociaux particulièrement utilisés en Iran pour les mobilisations sociales. « La grande peur du régime, c’est que la contestation se diffuse à d’autres catégories de la société », explique Thierry Coville. Or, en 2009, les réseaux sociaux avaient joué un rôle important dans la montée en puissance des manifestations.

Suite à la nouvelle nuit de violence qui a fait dix morts, le président Hassan Rohani a haussé le ton. « Le peuple répondra aux fauteurs de troubles et hors-la-loi » qui sont une « petite minorité », a t-il déclaré. La veille, il avait réagi lors d’une intervention contrastée, où il expliquait com- prendre des revendications « pas seulement contre l’état de l’économie, mais aussi contre la corruption et l’absence de transparence ». Sortant de son silence après trois jours de contes- tation, Hassan Rohani avait reconnu que l’Iran devait fournir « un espace » pour que la popu-lation puisse exprimer ses « inquiétudes quotidiennes », mais il avait condamné les violences et la destructions des biens publics. Une façon de souffler le froid et le chaud correspondant à sa ligne politique, selon Thierry Coville. « Rohani représente le camp modéré, il peut difficilement apporter une réponse uniquement sécuritaire. Il avait déjà dit que les Iraniens avaient le droit de critiquer le régime », rappelle-t-il.

Les menaces répondent aussi à des impératifs politiques pour le président modéré. « S’il ne réagit pas, cela donnera une occasion à ses opposants, tenants d’une ligne plus dure, de le faire passer pour un faible », souligne Thierry Coville. En insistant dans son intervention sur le droit à la contestation politique, Hassan Rohani démontre sa capacité à tirer avantage de la situation pour mettre en avant sa politique d’ouverture politique décriée par les conservateurs, alors que les thèmes porteurs de la mobilisation sont plutôt économiques, analyse Karim Pakzad.

6- Pourquoi les Etats-Unis ont-ils réagi?

Donald Trump, qui est opposé à l’accord sur le nucléaire iranien, semble utiliser cette contes-tation pour tenter d’accélérer un changement de régime en Iran. Le président américain a réagi ce lundi pour la troisième fois au mouvement de contestation qui émaille la République islami- que. « L’Iran échoue à tous les niveaux, malgré le très mauvais accord passé avec le gouverne-ment Obama », a affirmé Donald Trump sur Twitter. « Le grand peuple iranien est réprimé depuis des années. Il a faim de nourriture et de liberté. La richesse de l’Iran est confisquée, comme les droits de l’Homme. Il est temps que ça change. » Un soutien à la population iranienne d’autant plus ambigu que le président américain avait mis les Iraniens sur la liste du « Travel Ban », qui restreint la possibilité d’entrer sur le territoire américain.

31 décembre 2017

http://www.lejdd.fr/

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