11 novembre 2017 ~ 0 Commentaire

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Glyphosate : les champs des possibles

Alors que les effets néfastes de l’herbicide sont de plus en plus établis et que les Etats membres de l’UE doivent trancher sur son avenir, des alternatives existent. Mais elles nécessitent un changement de paradigme.

«There is no alternative», clamait Margaret Thatcher pour défendre sa politique néolibérale. Trente ans plus tard, les pro-glyphosate jouent la même partition. «Il n’y a pas d’alternative», répètent-ils en boucle, alors que les experts des Etats membres de l’Union européenne doivent voter mercredi, après plusieurs reports, pour ou contre le renouvellement pour une période de «cinq à sept ans» de l’autorisation du pesticide le plus utilisé au monde (il entre dans la composition de plusieurs centaines de produits, dont l’herbicide Roundup de Monsanto).

Les industriels, réunis au sein du Groupe de travail européen sur le glyphosate (Glyphosate Task Force ou GTF, un consortium dont le but affiché est de «conjuguer leurs ressources et leurs efforts» afin d’obtenir ce renouvellement), continuent de prétendre que «le glyphosate ne pose pas de risque pour la santé humaine».

Alors qu’il a été classé «cancérogène probable» par l’Organisation mondiale de la santé. Mais l’argument tient de moins en moins. L’ONG Global 2000 a révélé en septembre qu’une grande partie du rapport de l’institut fédéral allemand d’évaluation des risques (BFR), sur lequel se sont fondées les deux agences européennes d’évaluation des pesticides (l’Autorité euro- péenne de sécurité des aliments et l’Agence européenne des produits chimiques) pour déclarer le glyphosate non cancérogène était en fait un copié-collé d’une étude publiée par Monsanto en 2012.

«Outil indispensable»

Alors reste l’argument qu’il n’y a pas de plan B.«A cette date, il n’existe pas d’alternative satis- faisante au glyphosate», «un outil indispensable pour la ferme France», écrit le GTF sur son site web. L’herbicide, dont environ 8 000 tonnes sont vendues chaque année en France, serait «le moyen le plus efficace pour désherber. [Il] réduit les coûts de production et le temps requis pour préparer les sols avant l’implantation des cultures [et] garantit des rendements agricoles élevés», arguent les industriels.

Et de dégainer un sondage commandé à Ipsos et réalisé en mars auprès de «904  agriculteurs et une dizaine d’experts agricoles, industriels et institutionnels», selon le- quel deux tiers des agriculteurs français utilisent du glyphosate et «plus de 80 % des utilisateurs agricoles estiment que la molécule est importante pour leur exploitation».

Une molécule «surtout employée en grandes cultures, surtout de céréales (85 % des profes- sionnels) et en viticulture (84 %)». Son retrait aurait «des conséquences économiques lour- des». Il «engendrerait une hausse des coûts de production (jusqu’à 18 % pour les viticulteurs), une baisse des rendements (13 % en viticulture) et, in fine, une baisse de rentabilité». Avec, à la clé, un «recul des exportations à hauteur de près de 2 milliards d’euros pour les seules filières céréalières et viticoles».

Interdire le glyphosate serait même dangereux pour l’environnement !

Les industriels ne dénoncent pas ici le fait que le seul produit équivalent sur le marché, le glufosinate-ammonium, est tout aussi nocif. Leur argumentaire est tout autre : en permettant de se passer de labours, le glyphosate serait bon pour les sols et le climat. Pour le GTF, asperger les sols de ce produit permettrait de réduire les travaux mécaniques «au maximum, [donc] la consommation de carburant est diminuée de moitié. Les quantités de dioxyde de carbone émises par le retournement du sol et le passage des outils sont également divisées par deux. En outre, […] un sol travaillé mécaniquement subit une érosion six fois supérieure à un sol non travaillé».

Bref, le glyphosate serait «vital pour les exploitations pratiquant l’agriculture de con- servation [un ensemble de techniques dont l’un des piliers est la réduction, voire la suppres- sion du travail du sol, ndlr] et contribue au déploiement du projet 4 pour 1 000». Lancée par la France lors de la COP 21, cette «initiative» promeut l’abandon du labour pour séquestrer du carbone dans les sols.

La FNSEA ne dit pas autre chose. «Il n’y a pas, à ce jour, d’alternative possible pour les agriculteurs», martèle Christiane Lambert, la présidente du principal syndicat agricole français.

Ce dernier, dont les positions et éléments de langage sont proches de ceux des industriels, considère aussi qu’il serait incohérent d’interdire le glyphosate «alors que la France fait partie des pays moteurs dans le 4 pour 1 000, [cette initiative ayant] besoin de la molécule pour se passer du labour et stocker davantage de carbone dans les sols».

Bilan carbone

Alors, hors du glyphosate, point de salut ? Faudra-t-il vraiment choisir entre cette molécule et une autre, tout aussi nocive ? Choisir entre elle ou les labours ? Non, répondent de plus en plus d’agriculteurs et d’agronomes. Des solutions existent déjà, qui sortent de ces schémas binaires. Simplement, elles supposent de repenser le modèle agricole.

«Les tenants du statu quo instrumentalisent la pratique du « sans labour » pour justifier l’usage de glyphosate, lequel pour une grande partie des agriculteurs est uniquement un confort : on passe un coup de Roundup pour désherber avant de semer», estime l’agronome Jacques Caplat, auteur de Changeons d’agriculture (Actes Sud, 2014).

Pour lui, le «sans labour» ne devrait pas être un but en soi mais un moyen permettant de conserver la vie du sol.

Or, de ce point de vue, dit-il, le glyphosate «fait plus de dégâts que le labour, car il tue une partie des bactéries du sol alors que le labour chamboule les milieux de vie du sol : ce n’est pas bon, mais pas non plus dramatique». De plus, selon lui, les partisans du glyphosate «laissent toujours de côté le fait que cette molécule se retrouve partout dans l’environnement, jusque dans nos corps, alors que le labour n’a aucune incidence sur la qualité de l’air, de l’eau, sur la biodiversité ou sur notre santé».

Autre «oubli» des industriels décriant le bilan carbone des labours : pour produire des pesticides de synthèse, il faut… du pétrole. Par ailleurs, remarque Jacques Caplat, «de plus en plus d’agriculteurs bio tendent vers le « sans labour », même si l’idéal du « sans labour et sans chimie » n’est pas faisable partout : certains estiment qu’un labour superficiel reste parfois utile, par exemple quand les sols sont très humides au printemps».

Car il y a labour et labour.

Nul besoin de retourner la terre à 40 centimètres de profondeur. Un outil baptisé «herse étrille» permet par exemple d’arracher les mauvaises herbes, même au milieu des cultures déjà en place, à seulement 2 centimètres de profondeur. Une autre technique est le «semis direct sous couvert», qui consiste à implanter une culture directement dans un couvert végétal (qui étouffe les herbes indésirables, assouplit la terre et peut être détruit juste avant le semis par le gel ou par un rouleau écraseur, ce qui évite l’emploi d’herbicides).

Elle permet d’utiliser des tracteurs moins puissants, de réduire le nombre de passages dans les champs, ce qui diminue la consommation de fuel, et d’utiliser moins d’engrais, expliquent les agronomes Lydia et Claude Bourguignon dans leur Manifeste pour une agriculture durable (Actes Sud, 2017).

Et d’ajouter : «Cultiver devient alors complexe mais passionnant : complexe car il faut oublier tout ce que l’on enseigne dans les lycées agricoles, mais passionnant car il faut repenser et créer une autre approche de l’agriculture.» L’idée est d’observer la nature et de travailler avec elle plutôt que contre elle. Plutôt que de considérer le sol comme un support inerte inondable à l’envi d’engrais et de désherbants pétrochimiques, il faut utiliser sa «valeur agronomique», ses insectes, ses bactéries, ses vers de terre. Eviter la monoculture, favoriser les rotations.

«Repenser le modèle»

Ce qui demande technicité, connaissances, réflexion, patience et précision. L’arsenal des techniques qui permettent de se passer du glyphosate en particulier et des pesticides en général est détaillé dans une étude commandée par le groupe écologiste au Parlement euro- péen à l’ONG Pesticide Action Network (PAN) parue mi-octobre.

Tout commence par la prévention – il existe moult façons d’éviter la pousse des mau- vaises herbes. Pour éviter que celles qui germent quand même n’envahissent les cultures, il faut savoir observer, anticiper pour intervenir au bon moment. Ensuite seulement viennent les techniques mécaniques voire thermiques (usage des flammes, de vapeur, d’eau chaude…) ou même innovantes (radiations infrarouges, lasers, robots intelligents…) pour les éradiquer. Autre solution : utiliser la lutte biologique (insectes, nématodes, bactéries). Et en tout dernier recours arrivent les herbicides naturels (acide citrique, huile de girofle). Tout sauf un retour à l’agriculture de grand-papa.

«On nous accuse d’être passéistes, mais c’est tout l’inverse : se passer des pesticides demande des compétences très pointues, les céréaliers bio sont des paysans-chercheurs qui ont un côté Géo Trouvetou, alors qu’utiliser le glyphosate demande peu de travail et de savoir», explique l’agriculteur Xavier Mathias, auteur de Au cœur de la permaculture (Larousse, 2017).

«Il s’agit de sortir de la logique réductionniste, de l’idée que l’agriculture peut être mise en équations simples, segmentée, pensée en silos, pour repenser tout le modèle et passer à une logique systémique, avoir une approche d’ensemble qui optimise les relations entre les humains, l’agrosystème (plantes cultivées et animaux d’élevage) et l’écosystème, résume Jacques Caplat. Mais sortir de ce système formaté, du glyphosate et des pesticides en général suppose de former les agriculteurs, que cela peut parfois paniquer. Il faut les accompagner. Ce serait faisable en deux ans, avec un plan de transition ambitieux. Mais vu l’inertie du système agricole français, cela prendra hélas plutôt de trois à cinq ans…»

Célèbre pour avoir osé attaquer Monsanto en justice après avoir été intoxiqué en 2004 avec son herbicide Lasso, désormais interdit (1), le céréalier charentais Paul François déconseille aussi une interdiction brutale du glyphosate : «Cela pousserait à le substituer par d’autres molécules autant, voire plus dangereuses. Je n’en utilise plus, cela se passe très bien et j’en suis très heureux, mais je ne l’ai pas fait du jour au lendemain parce que je n’ai pas voulu le remplacer par d’autres produits, je l’ai anticipé. Décider aujourd’hui que, dans trois ans, il sera retiré une bonne fois pour toutes me paraît raisonnable.» Voilà qui rejoint la position du ministre de la Transition écologique, Nicolas Hulot, qui a proposé lundi de limiter à «trois ans» le renouvellement du glyphosate au niveau européen.

(1) Un paysan contre Monsanto, paru ce 25 octobre chez Fayard.

Coralie Schaub  24 octobre 2017

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