31 octobre 2017 ~ 0 Commentaire

révolution russe 2 (npa)

sr russe

Affiche du parti Socialiste Révolutionnaire

L’héritage populiste et le Parti socialiste-révolutionnaire

Dans son texte cité précédemment, Eugène Préobrajenski signale que l’ouvrier russe « a pour ancêtres les paysans qui pillaient les maisons et les récoltes des seigneurs, ceux que l’on fouettait dans les écuries (…) et que l’on envoyait sur des radeaux (…) dans les mines de l’Oural et de Sibérie. Dans ses veines coule le sang des factieux qui, à l’époque de Stenka Razine et de Pougatchev, faisaient trembler le trône des tsars moscovites. »

Le courant qui a incarné le plus directement ces traditions est celui du Parti socia- liste-révolutionnaire (SR), fondé en 1901 en se revendiquant de l’héritage des narodniks, actifs depuis les années 1870. Ces « populistes » (du nom russe narod qui signifie peuple), issus principalement de la petite-bourgeoisie urbaine, préconisaient une révolution fondamen- talement paysanne (les paysans représentant l’immense majorité de la population) qui instau- rerait la « démocratie » et une forme de socialisme spécifiquement russe fondée sur la tradition du mir, l’ancienne communauté paysanne reposant sur une propriété collective des terres.

Cependant déçus par le peu d’empressement de la paysannerie à remplir sa tâche révolutionnaire, les narodniks décidèrent de lui montrer la voie en multipliant les attentats et les assassinats de personnalités du régime. « L’histoire est trop lente, il faut la bousculer », déclarait leur principal dirigeant, Andreï Jéliabov, lors de leur congrès de 1879 à Voronej.10

Les actions d’une « poignée d’audacieux », ainsi qu’ils se définissaient eux-mêmes, devaient également contraindre le régime tsariste à concéder des libertés démocratiques qui permettraient, dans une seconde étape, de développer une lutte pour le socialisme. Le princi- pal fait d’armes de la Narodnaya Volya (Volonté, ou Liberté du peuple) fut l’assassinat, le 1er mars 1881, du tsar Alexandre II par Jéliabov et d’autres conjurés, qui furent tous exécutés. Six ans plus tard, un groupe de jeunes était arrêté par la police alors qu’il projetait d’assassiner son successeur. Parmi eux, Alexandre Oulianov, pendu le 8 mai 1887. Selon Lars T. Lih11, Lénine a été profondément marqué par la mort de son frère aîné et chercha ensuite les moyens de poursuivre son combat en empruntant « une autre voie », qu’il trouva dans le marxisme.

Le Parti socialiste-révolutionnaire a été fondé en 1901, en revendiquant l’héritage de Narodnaya Volya. Immédiatement, il forma une « brigade terroriste » qui reprit la méthode des assassinats de représentants du régime. Implanté surtout dans les campagnes, il est demeuré majoritaire au sein du Soviet des députés paysans durant toute l’année 1917.

Des 1115 délégués au Premier congrès panrusse des soviets paysans, tenu en mai 1917, 571 se déclaraient SR, contre seulement 14 bolcheviks.

Au second congrès, réuni à partir du 9 novembre, ce sont les SR de gauche, alliés aux bolche- viks, qui se retrouvèrent majoritaires. Mais le parti SR disposait également de forces parmi les travailleurs des villes, sans compter l’armée, composée principalement de jeunes paysans. Au premier congrès panrusse des soviets de députés ouvriers et soldats, tenu en juin 1917, les SR étaient 283 sur 822 délégués pleins, contre 248 mencheviks et seulement 105 bolcheviks.12

Les SR ont compté près d’un million de membres au début de l’été 1917, loin devant les mencheviks (environ 200 000) et les bolcheviks (alors près de 100 000).

Mais leur prépondérance électorale dans les campagnes ne signifiait pas qu’ils organisaient directement une fraction importante du monde paysan. Selon une étude publiée en 1978, à l’ouverture de la guerre mondiale, les membres du Parti SR étaient à 28 % des ouvriers ou artisans, à 21 % des étudiants ou lycéens, à 16 % des employés ou membres des couches intellectuelles inférieures, et à 35 % des « membres de l’intelligentsia supérieure, c’est-à-dire médecins, ingénieurs, juristes… » « Un poids décisif revenait (…) aux éléments cultivés et qualifiés ». « La proportion infime de paysans parmi les membres du parti est un trait significatif. Le parti socialiste-révolutionnaire n’a pas réussi à lier à son organisation le groupe visé »13.

Comme les marxistes et les anarchistes, les SR ont connu leur lot de scissions. Dès 1906, une aile droite légaliste était allée fonder un « Parti du travail », tandis que sur la gauche rompaient les SR « maximalistes », proches à certains égards des anarchistes et qui resteront un courant politique actif jusqu’en 1918. En août 1914, un secteur des SR s’opposa à la politique d’union sacrée défendue par la majorité de la direction, qui avait à sa tête Victor Tchernov.

Mais c’est en 1917 que les contradictions ont explosé.

Les divergences ont alors provoqué une division irrémédiable entre les partisans d’une révo- lution sociale et ceux, de plus en plus liés aux secteurs aisés des campagnes, qui entendaient faire rentrer le processus dans un cadre démocratique-bourgeois. Au moins de juin, lors du premier congrès pan-russe des soviets de députés ouvriers et soldats, la gauche des SR s’était déjà alliée avec les bolcheviks contre la direction de son propre parti.

Au lendemain de l’insurrection d’octobre, la direction SR exclut du parti les repré-sentants de l’aile gauche qui avaient refusé de quitter le deuxième congrès panrusse des soviets (25 octobre au 7 novembre), après que celui-ci eut entériné le renversement du gouvernement provisoire et la transmission du pouvoir aux soviets. Le parti des socialistes-révolutionnaires de gauche tint son congrès de fondation du 19 au 28 novembre 1917.

La gauche était majoritaire au sein de la délégation des SR au deuxième congrès des soviets, et ce rapport de forces ne fit que s’accentuer au cours des mois suivants. Mais cela ne s’était nullement reflété dans les délégations à l’Assemblée Constituante (réunie le 5 janvier 1918), élues à la proportionnelle à travers des scrutins de listes régionaux.

La composition des listes SR, communes aux deux tendances, avaient été verrouillée par la droite, au point que sur 410 représentants SR à la Constituante (pour un total de 707 membres élus, les bolcheviks en ayant 175), seuls 40 étaient des membres du nouveau parti SR de gauche.14 C’est l’une des raisons,  trop peu soulignée, pour laquelle cette assemblée, élue de plus sur des plateformes dont la rédaction avait été antérieure à l’événement fondateur d’Octobre, s’avérait très peu représentative même d’un point de vue démocratique-bourgeois.

Les SR de gauche ont gouverné avec les bolcheviks jusqu’au printemps 1918, quand leur coalition s’est brisée du fait des divergences graves occasionnées par les conditions du traité de paix avec l’Allemagne ; avant que les vieilles traditions terroristes ne les conduisent à tenter un coup d’Etat, dont les conséquences furent catastrophiques.

Jean-Philippe Divès

L’Anticapitaliste n° 85, mars 2017

http://www.revolutionpermanente.fr/

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