31 octobre 2017 ~ 0 Commentaire

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Février 1917, les femmes d’abord

Marxistes, populistes, anarchistes… Un mouvement ouvrier révolutionnaire

L’histoire de la Révolution russe est celle de la rencontre et de l’interaction permanente entre ses deux acteurs décisifs : une avant-garde marxiste révolutionnaire rassemblée au sein du Parti Bolchevique, une classe ouvrière gagnée au socialisme et dotée de formidables capacités de lutte…

Les particularités du développement de la Russie (1) y avaient fait surgir tardivement une classe ouvrière, certes encore peu nombreuse mais au développement très rapide :

Un million et demi d’ouvriers de l’industrie en 1900, trois millions en 1912 (auxquels il convient d’ajouter les travailleurs de la construction, des transports et une part substantielle de ceux des services), sur une population de 160 millions en 1914 ; et, surtout, la classe ouvrière la plus concentrée au monde :« en 1911, 54% des ouvriers russes travaillent dans des usines employant plus de 500 ouvriers, alors que le chiffre correspondant pour les Etats-Unis est de 31% ; 40 ?% dans des entreprises employant de 50 à 500 ouvriers ; moins de 12% seulement dans des entreprises de moins de 50 ouvriers »2.

Une radicalité exceptionnelle

Sur cette réalité s’en greffait une autre, celle de conditions d’exploitation et d’oppression éga- lement sans comparaison avec les principales sociétés capitalistes: des salaires très bas, des journées de travail de 14 heures et, sous la domination de l’autocratie, l’absence de toute liberté politique et syndicale. Toute grève et souvent même tout mouvement revendicatif donnait lieu à des licenciements voire des arrestations, toute mobilisation de rue pouvait faire l’objet d’une répression provoquant morts et blessés.

Dans une telle situation, les ouvriers qui ne voulaient pas courber l’échine n’avaient d’autre option que celle de l’action clandestine.

Et la question se posait à eux de façon immédiate : quel autre régime politique, quelle autre société ? Comme le relève Oskar Anweiler,« l’absence du droit de coalition, l’interdiction de présenter des revendications collectives et les lourdes peines dont les grévistes étaient mena- cés, contribuèrent notablement à pousser les ouvriers russes dans la voie de la révolution »3.

Pierre Broué insiste :« dans la société russe sous les tsars, il n’est pas de voie de garage pour les militants ouvriers. Les syndicats sont dissous dès qu’ils ont une existence effective et les mencheviks les plus « légalistes », liquidateurs compris, reçoivent de la police des coups aussi sévères que les bolcheviks les plus durs. Il ne peut y avoir de postes ni pour les bureau- crates ni même pour d’honorables transfuges, puisque le militant qui voudrait abandonner la lutte pour se monnayer n’aurait d’autre voie que le mouchardage au service de la police. Aucu- ne adaptation à l’Etat n’est possible sans capitulation ouverte : le réformisme, né en Occident comme un état d’esprit avant d’incarner une tendance dans les organisations ouvrières, puis une couche privilégiée, n’a pas, en Russie, de racines sérieuses».

Ainsi, la lutte revendicative débouchait naturellement sur le combat politique, les frontières entre l’une et l’autre s’estompaient, elles disparaissaient même pour de larges cou- ches de travailleurs qui accédaient aux idées du socialisme et du marxisme. En grande partie, celles-ci le firent par l’intermédiaire d’une intelligentsia de jeunes gens, sans perspective d’inté- gration au sein de la société tsariste et que tout portait donc vers des idéaux de révolte et de révolution. Pierre Broué décrit de la façon suivante les jeunes bolcheviks de l’époque: «Ce sont des moins de vingt ans qui renoncent à toute carrière et à toute ambition autre que politi- que et collective, s’engagent sans retour pour s’identifier à la lutte ouvrière (…) Ces jeunes hommes n’ont pas encore quitté l’âge de l’adolescence qu’ils sont déjà de vieux militants et des cadres».

Eugène Préobrajenski, devenu à partir de 1917 un important dirigeant du Parti Bolchevique, dressa à la mort de Lénine ce portrait, qu’il vaut la peine de citer un peu longuement, des ouvriers russes de la période révolutionnaire:« L’avant-garde de notre classe ouvrière est le produit du capitalisme européen qui, déferlant dans un pays neuf, y a édifié des centaines d’entreprises formidables, organisées selon les derniers perfectionnements de la technique occidentale.

« Notre ouvrier, c’est le jeune barbare plein de force que n’a pas encore corrompu la civilisation capitaliste, qui n’est pas corrompu par le confort et le bien-être, miettes de la table des exploiteurs des colonies, qui ne s’est pas encore laissé plier au joug de la légalité et de l’ordre bourgeois (…) Notre ouvrier a commencé à haïr le capital et à le combattre avant de le révérer comme organisateur d’un régime économique supérieur à l’artisanat: il a commencé à le mépriser avant d’avoir goût à la culture bourgeoise et de s’y être attaché. Il ne ressemble ni au prolétaire d’Occident, dressé par deux siècles d’industrie manufacturière et capitaliste, ni au semi-prolétaire de l’Inde et de la Chine.

«Qui ne comprend pas ses traits originaux ne comprendra rien à ses merveilleuses réalisa-tions, ne saisira pas l’essence de ce phénomène sociologique qu’est le parti bolchevique (…) Notre classe ouvrière alliait en elle l’élan révolutionnaire, la spontanéité de la verte jeunesse à la discipline qui cimente les millions d’êtres que groupe le travail autour de la machine.»4

Et aussi la force du marxisme, dont de nombreux travailleurs s’imprégnaient avec avidité, comme en témoigne cet exemple, significatif d’une tendance bien plus générale : « S. A. Smith décrit ainsi l’évolution d’un ouvrier russe dont l’esprit s’est ouvert dans cette voie de « pensée critique » : « pour Kanatchikov, la découverte de la théorie de l’évolution a eu l’effet d’un coup de tonnerre (…) Sa découverte de Darwin s’est bientôt complétée de celle de Marx : en 1902, à l’âge de 23 ans, il était parvenu au bout du premier volume du Capital. Cela lui a apporté une compréhension scientifique de la société et donné la volonté de se consacrer à la cause du renversement du capitalisme. »5

Primauté du politique et de l’auto-organisation

Jusque là interdits et durement réprimés dès qu’ils tentaient d’apparaître, les premiers syndi- cats un peu stables et de quelque importance se sont formés à partir de 1905. Eclipsés par les soviets et les comités d’usine, ils n’ont cependant joué dans les événements de 1917 qu’un rôle secondaire, même lorsqu’ils étaient représentatifs et puissants (à l’instar du syndicat des métallurgistes de Pétrograd, fort de 200 000 membres).

Une exception de ce point de vue a été le Vikjel, Comité exécutif pan-russe du syn- dicat des travailleurs du rail, l’une des plus fortes organisations syndicales, représentant un secteur très imprégné de ses particularités corporatives et qui, par rapport aux ouvriers d’usi- ne, constituait une sorte d’« aristocratie ouvrière ».

La direction du syndicat des cheminots est notamment connue pour sa tentative conciliatrice au lendemain de l’insurrection d’Octobre : alliée alors avec l’aile droite de la direction bolchevique (Kamenev, Zinoviev, Rykov), elle avait tenté d’imposer un gouvernement composé de « toutes les tendances socialistes », c’est-à-dire en commun avec mencheviks et socialistes-révolutionnaires de droite, qui ne reconnaissaient pas le pouvoir des soviets et dont certains membres n’allaient pas tarder à œuvrer de concert avec la contre-révolution bourgeoise et impérialiste.

Le Vikjel, dont Edward Hallet Carr note qu’il « aspirait à agir en tant que pouvoir indépendant dictant au gouvernement ses conditions »6, s’est ensuite comporté comme une force d’opposition au nouveau pouvoir soviétique, allant jusqu’à menacer de paralyser le transport des troupes envoyées sur le front des premiers combats avec la contre-révolution.

Mais cet organisme se trouvait en réalité contrôlé par des forces politiques qui étaient clairement hostiles aux bolcheviks. Alexander Rabinowitch indique qu’à l’été 1917, sur les quarante membres du Vikjel, quatorze étaient des socialistes-révolutionnaires, sept des mencheviks, trois des socialistes populaires (l’un des courants les plus à droite parmi ceux se réclamant du socialisme), tandis que beaucoup des onze « indépendants » soutenaient le parti « cadet » (abréviation pour constitutionnel-démocrate, la formation de la droite bourgeoise libérale) ; face à eux ne se trouvaient que deux bolcheviks, un sympathisant bolchevique et deux membres de l’organisation interrayons (dirigée par Trotsky et qui s’intégra au Parti bolchevique à la fin juillet).7

Autrement dit, les choix des dirigeants syndicaux répondaient d’abord à ceux des partis ou courants politiques dont ils étaient membres ou proches. Ce sont ces orga- nisations politiques, construites dans la clandestinité et qui, après Février, voyaient les adhé- sions affluer en masse, qui donnaient le ton à tous les niveaux, depuis l’échelon de l’usine, de la localité ou du district jusqu’à celui des institutions nationales.

Alliée au caractère immédiatement politique de toute lutte, la faiblesse des traditions syndicales a entraîné une autre conséquence : la tendance spontanée des travailleurs à s’auto-organiser. Dès les premiers pas du prolétariat russe, ses membres qui entraient en lutte ou entendaient seulement présenter une demande à leur direction avaient, en l’absence d’organisations syndicales, pris l’habitude d’élire des délégués, mandatés et révocables.

L’anarcho-syndicaliste Voline souligne : « Quant au syndicalisme, aucun mouvement ouvrier n’ayant existé en Russie avant la Révolution de 1917, la conception syndicaliste quel- ques intellectuels érudits mis à part y était totalement inconnue (…) cette forme russe d’une organisation ouvrière, le « Soviet », fut hâtivement trouvée en 1905 et reprise en 1917, justement à cause de l’absence de l’idée et du mouvement syndicalistes » ; avant d’estimer que « sans aucun doute, si le mécanisme syndical avait existé, c’est lui qui aurait pris en mains le mouvement ouvrier. »8

Oskar Anweiler explique ainsi le surgissement des soviets en 1905 : « contrairement à la bourgeoisie libérale, organisée, au moins dans une certaine mesure, au sein des zemstvos [assemblées de district créées en 1864, élues au suffrage censitaire] et des doumas de ville [assemblées municipales, également réservées aux propriétaires et aux riches], la population laborieuse ne disposait en Russie d’aucune possibilité légale de s’organiser.

Alors que les partis révolutionnaires se trouvaient réduits aux dimensions de groupus- cules conspiratifs, elle se voyait interdite de confier à des syndicats la conduite de ses luttes économiques. Au moment de la révolution, elle était privée d’organisation permanente, à même d’unifier et de diriger le mouvement. D’où la nécessité d’une forme d’autodéfense spontanée, le soviet. » L’auteur enchaîne en mentionnant, pour cette classe ouvrière d’origine paysanne récente, « les traditions liées à l’archaïque commune rurale », la « foi dans la vertu « démo- cratique » de la coutume villageoise des assemblées où l’on délibérait en commun », « qui dut inciter les masses ouvrières à trouver naturelles la délibération collective et l’élection de députés. »9

Jean-Philippe Divès lundi 30 octobre

L’Anticapitaliste n° 85, mars 2017

http://www.revolutionpermanente.fr/

 

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