25 septembre 2017 ~ 0 Commentaire

racisme (france culture)

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Bismarck, grosses bagnoles et Méphisto : le racisme anti-allemand

A la veille des élections allemandes, retour sur plus d’un siècle d’anti-germanisme en France.

Quand Jean-Luc Mélenchon a écrit Le Hareng de Bismarck, paru en 2015, il racontait des Allemands “roublards”, épris de “grosses bagnoles”, “bougons teutons” forcément dénués d’humour et “arrogants”. A une époque où les grosses cylindrées prisées par nos voisins n’existaient pas, un membre de la cour du Roi de France avait tenu une chronique de la Deuxième croisade. C’était au 12ème siècle, Français et Allemands combattaient côte à côte pour la première fois, et ce témoin décrivait les Allemands comme des gens “vulgaires”, “brutaux”, avides de “tout dévorer”.

En voyant des casques à pointe partout, le leader de la France Insoumise s’embar- rasse à peine de préciser que ce n’est pas à “l’Allemand” ontologique, celui qu’il appelle “le gros lourd”, mais à son gouvernement qu’il s’en prend.

D’un point de vue doctrinaire, c’est l’ordre libéral d’une Europe de l’orthodoxie budgétaire qui est ciblée, dix ans après la première victoire du parti d’Angela Merkel au Bundestag. L’exercice, à quelques mois d’entrer en campagne présidentielle, se voulait “pamphlétaire” et, évidem- ment, provocateur. Mais quatre ans plus tôt, c’était Arnaud Montebourg qui enfourchait le même épouvantail pour dénoncer, lui aussi “une politique à la Bismarck”.

Bismarck, épouvantail allemand

Bismarck, qui incarne la Prusse de la guerre de 1870 (perdue par la France, si vous êtes sujets aux trous de mémoire), est devenu cet épouvantail pour la gauche française bien avant la crise grecque.

Depuis les années 70, celui qu’on appelait le “Chancelier de fer” est même un motif récurrent de l’anti-germanisme politique. C’est-à-dire, cet anti-germanisme nourri par des hommes politiques ou des responsables syndicaux au nom de différences idéologiques… mais qui confine parfois, sous couvert de critique d’un anti-modèle, à déplorer le port des chaussettes dans les sandales.

Depuis une quarantaine d’années, cet anti-germanisme-là prospère plutôt à gauche. Une date marque son apogée : la campagne de 1979 pour les élections européennes. Et ce n’est pas un hasard si c’est un scrutin européen qui a achevé de décomplexer une partie de la classe politique : c’est le sort de l’Europe, ou plus précisément le sort de la place de la France dans l’Europe, qui attise un fond de braises encore mal éteint. A l’époque, Georges Marchais multiplie les dénonciations d’une “Europe à l’heure allemande”. Dès 1978, une affiche du Parti communiste français disait déjà : NON À UNE EUROPE ALLEMANDE. NOUS, NOUS VOULONS L’EUROPE DES TRAVAILLEURS

Officiellement, Georges Marchais s’efforcera de préciser, de loin en loin, que ce n’est pas au peuple allemand qu’il s’en prend mais à la droite française, au pouvoir en la personne de Valéry Giscard d’Estaing, parce que “leur seule volonté, c’est de prendre appui sur l’étranger pour s’opposer au peuple de France, dans la tradition des émigrés de Coblence, de Thiers s’alliant à Bismarck contre la Commune, ou de la collaboration pétainiste avec Hitler”.

Mais, dans les faits, les tracts distribués par la CGT dans les usines brocardent beaucoup l’Allemagne tout court, indistinctement. Au point que le concurrent syndical de la CGT, Edmond Maire, patron de la CFDT, dénoncera la germanophobie galopante dans les ateliers et les entreprises. Dans une émission de radio, le 4 février 1979, Edmond Maire s’élevait ainsi contre le “dévoiement “ de l’action syndicale : Il nous fallait réagir vite et fort contre l’exploitation d’un vieux fond anti-allemand toujours présent, surtout en Lorraine.

Le Parti communiste, qui fera 20% à ces élections européennes (à peine moins que le score de Jacques Duclos dix ans plus tôt, à la présidentielle de 1969), n’est pas le seul parti à remuer ce “vieux fond anti-allemand”. Le RPR créé fin 1976 par Jacques Chirac n’est pas en reste. Durant cette campagne pour l’élection des députés européens au suffrage universel, Chirac lui-même rivalise d’ambiguïté lorsqu’il dénonce par exemple “le parti de l’étranger”. C’était en décembre 1978, dans un discours prononcé depuis l’hôpital Cochin. L’Humanité reprendra à son compte l’idée du “parti de l’étranger” quelques mois plus tard. Mais, pour Henri Ménudier, c’est même Chirac qui initie la campagne la plus xénophobe à ce moment-là.

L’Europe et le « parti de l’étranger »

Après coup, le jeune patron du RPR expliquera qu’il entendait “parti de l’étranger” comme “le parti du doute”. Mais le plus souvent, il charge les lieutenants du gaullisme de répondre aux accusations d’anti-germanisme. Michel Debré, par exemple, à Marseille en 1979 :

« Je crains que ceux qui nous accusent de germanophobie et de xénophobie ne soient le plus souvent des francophobes. Non, ce n’est pas faire preuve d’anti-germanis- me, de xénophobie, que de dire que la politique de la sidérurgie française ne doit pas se faire sous la pression des sidérurgistes allemands. Avant bien d’autres nous avons voulu qu’il y ait un rapprochement profond entre la France et l’Allemagne. Mais ce rapprochement ne vaut que si une France forte équilibre une Allemagne qui a retrouvé sa puissance ».

Ces élections de 1979 montrent qu’à cette époque où la construction européenne bat son plein, l’anti-germanisme se nourrit de deux obsessions :

  • La question de la souveraineté française (et l’hostilité des communistes, comme des gaullistes, à une Europe supranationale)
  • La crainte d’une vassalisation de la France sous le poids de l’hégémonie allemande

Méphisto outre-Rhin

Bismarck devient le symbole de cette Allemagne prédatrice. Le contentieux militaire et territorial entre les deux pays a connu un paroxysme à la fin du 19è siècle, sous la houlette de ce chan- celier. Au point que des intellectuels s’emparaient déjà de l’épouvantail Bismarck. Dans sa conférence du 12 décembre 1914 à l’Académie des sciences morales et politiques, Henri Bergson, né en France d’une famille juive polonaise exilée, comparait Bismarck à Méphisto- phélès et disait ceci :

La civilisation avait déjà connu, sur tel ou tel de ses points, des retours offensifs de la barbarie; mais c’est la première fois que toutes les puissances du mal se dressent ensemble, coalisées, pour lui donner assaut ».

Dénazification et jumelages

En 1979, l’arrivée à la fonction (certes symbolique) de Président de la RFA d’un certain Karl Cartens, un ancien paramilitaire du parti nazi NSDAP, exacerbera encore ce sentiment anti- allemand. En particulier à gauche, et l’on trouve par exemple de nombreuses Une de L’Huma- nité consacrées dans les années 70 à ces hauts-fonctionnaires allemands, toujours en poste et nullement inquiétés, qui ont réchappé de l’épuration après la défaite de l’Allemagne nazie.

Mais au même moment, le travail de mémoire a lieu en Allemagne, tandis que le rapprochement entre la France et l’Allemagne. C’est l’époque où Helmut Schmidt, chan- celier social-démocrate en bons termes avec Valéry Giscard d’Estaing, revendique un devoir de mémoire impérieux. Une contrition à même de paralyser toute pulsion hégémonique dans son pays. C’est aussi l’époque où, parce qu’on dit qu’on fait la paix avec des hommes de chair et d’os et pas avec des nations, on a cherché à forger un récit commun. L’Office Franco-allemand pour la Jeunesse prendra ainsi son envol et les jumelages entre villes allemandes et françaises battront leur plein dans la foulée du Traité de l’Elysée, signé en 1963 par Konrad Adenauer et le Général de Gaulle.

Dans un article sur « L’amitié franco-allemande », Alfred Grosser raconte très bien que le Général de Gaulle a réussi à porter l’amitié franco-allemande au prix d’une révolution intime. Dès le mois de septembre 1958, très vite après son retour au pouvoir, Adenauer avait rendu visite à De Gaulle à Colombey-les-deux-Eglises pour le convaincre de la nécessité d’un tandem franco-allemand dans le contexte de la Guerre Froide. La relation entre les deux hommes sera une des clefs de ce tournant. Et il restera quelque chose d’intime voire de sentimental dans ce traité de l’Elysée. En conférence de presse, De Gaulle le défendra d’ailleurs en commençant par dire qu’il a “le coeur et l’esprit satisfaits” :

Après guerre, amitié et contrition

Cette politique de réconciliation mettra aussi l’anti-germanisme en sourdine en reléguant les accusations de nazisme au second plan. Le même Alfred Grosser raconte en effet que ce sont d’abord des Résistants qui, très tôt à la sortie de la guerre, ont commencé à préparer une politique de la réconciliation : « La seconde guerre mondiale n’a pas été franco-allemande, mais anti-hitlérienne. Nous nous sentions tous coresponsables de l’avenir démocratique de l’Allema- gne écrasée, du moins dans les trois zones d’occupation occidentales. Les rencontres et échanges ont ainsi commencé à se développer dès la fin des années quarante.

Pour que les âmes achèvent de fraterniser devant leur écran de télé, la chaîne de télé Arte, créée en 1991, a pour cahier des charges de diffuser des programmes communs (même si les horaires varient car on ne dîne pas à la même heure des deux côtés du Rhin). A la manœuvre, Jobst Plog côté allemand et Jérôme Clément, côté français. (…)

Vingt-cinq ans après la création d’Arte, près de 2% des couples, en Allemagne, sont franco-allemands. Mais le destin commun patine et un homme politique arrivé quatrième à l’élection présidentielle (Mélenchon, pour ceux qui ne suivent pas) continue de décrire les Allemands en “gros lourds” aux visées prédatrices boursouflées. Ni le traité de l’Elysée en 1963, ni Arte et ses programmes sur les stéréotypes (par exemple, l’émission Karambolage) n’enterreront complètement l’anti-germanisme. Et pas davantage les 200 000 jeunes français et allemand qui se côtoient encore chaque année sous le haut patronage de l’OFAJ, malgré l’allemand qui n’en finit pas de perdre du terrain dans l’apprentissage des langues au collège.

Après 1990, le come-back de Bismarck

Travail de mémoire oblige, ce n’est plus tant l’épouvantail du nazisme que la figure de Bismarck qui fait un retour en force depuis les années 90. Comme un retour aux fondamentaux ? La géographie n’y est pas pour rien : entre-temps, l’Allemagne s’est réunifiée et ses nouvelles frontières ravivent en fait celles de la Prusse d’hier. Et cette réunification a largement joué dans ce regain d’anti-germanisme.

François Mitterrand redoutait la réunification allemande pour le poids qu’elle allait conférer au voisin. Au point, même, d’avoir manqué de lucidité : peu de temps avant, le Président français gageait encore qu’une telle réunification des deux Allemagne était tout bonnement “impossible”. Totalement à rebours du sens de l’Histoire, François Mitterrand s’était d’ailleurs fendu d’une petite visite de courtoisie à la RDA le 20 décembre 1989.

Lorsque la Grande-Bretagne a déclassifié une partie de ses archives de l’époque, on a pu découvrir les propos que tenait François Mitterrand lors de ses rencontres avec Margaret Thatcher. Ainsi, consigné à la page d’une réunion du 20 janvier 1990, ce passage attribué au Président français : “La perspective de la réunification a provoqué un choc mental chez les Allemands”. Un choc qui aurait eu pour effet de les « faire redevenir les mauvais Allemands qu’ils étaient« , disait ce jour-là Mitterrand, redoutant que l’Allemagne ne se pique de “reprendre des territoires perdus pendant la guerre”.

Le symbole de Verdun

François Mitterrand s’était pourtant montré moins méfiant jusqu’à la Chute du mur. Avec De Gaulle et Giscard, il faisait partie des trois dirigeants français les plus actifs en matière de réconciliation franco-allemande. Une image soigneusement travaillée en témoigne : c’est ce cliché de François Mitterrand et Helmut Kohl, main dans la main, au cimetière de Verdun en 1984. Ce jour-là, les deux hommes donnent un nouvel élan à la réconciliation franco-alleman- de. Au passage, ils inventent aussi une gestuelle politique qui fera date : dix ans plus tard, cette poignée de mains servait de visuel pour la page d’accueil d’un des premiers sites web du Quai d’Orsay.

François Mitterrand aurait-il tendu cette main à Gerhard Schröder ? Lorsque le chan- celier social-démocrate est arrivé au pouvoir, et avec lui une génération qui n’avait pas connu la guerre, sa communication volontariste sur la fierté allemande retrouvée a ravivé l’inquiétude en France. Comme si l’amitié franco-allemande était possible pourvu que l’Allemagne se fasse petite et poursuive cette politique de contrition qui a prévalu après-guerre jusqu’à la fin des années 90. Depuis douze ans qu’Angela Merkel dirige le pays, l’hégémonie allemande n’a jamais été aussi forte. Et avec elle, l’anti-germanisme reprend du service.

21/09/2017

https://www.franceculture.fr/

Commentaire: En tant que « trotskiste » on ne peut que rappeler que si l’Allemagne a été conquise par Hitler, c’est la faute du mouvement ouvrier allemand, socialistes (soutenant la droite) et communistes (au sectarisme sans limite) qui ont préféré la division à l’unité contre le nazisme.

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